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SOUVENIRS DE SICILE.
LA CHÈVRE JAUNE
PAR PAUL DE MUSSET.
1848.
TOME PREMIER.
CHAPITRE I.
On fait, en Sicile, une grande consommation de lait de chèvre. Tous les matins, quantité de troupeaux descendent des montagnes et parcourent les villes en distribuant le lait de maison en maison. Le dormeur, réveillé par le son joyeux des clochettes, ouvre sa fenêtre et s'amuse à regarder ces escadrons de nourrices qui apportent dans leurs mamelles le remède des poitrines malades et le déjeuner des enfants sevrés. Les chèvres possèdent la mémoire spéciale des localités. Le troupeau s'arrête avec un instinct merveilleux devant chaque porte où il y a un chaland, et la nourrice chargée d'alimenter la maison se détache aussitôt de la bande pour venir se faire traire avec un air soumis et grave, comme si elle comprenait l'importance de ses fonctions. Les chevriers, n'ayant pas de coups à donner ni de cris à pousser comme les conducteurs de boeufs, sont des gens d'humeur douce qui gagnent leur vie sans beaucoup de fatigue, finissent leur journée de bonne heure, et vivent plutôt en associés qu'en maîtres avec leurs compagnes cornues.
En 1842, il y avait, dans la pauvre ville de Syracuse, un petit chevrier âgé de seize ans, qu'on appelait Cicio, par diminutif de Francesco. Il conduisait six mères chèvres, et comme chacune lui fournissait trois verres de lait à un grano, il gagnait dix-huit grani par jour, c'est-à-dire à peu près quinze sous de France. C'eût été un fort gros revenu si ses pratiques l'eussent payé exactement; mais il fallait faire crédit, sous peine de ne rien vendre, et le numéraire étant rare en Sicile, un bon tiers des consommateurs remettaient le paiement de semaine en semaine. Ajoutez à ces banqueroutes l'obligation où était Cicio de nourrir sa vieille mère, et vous comprendrez pourquoi il n'était pas vêtu comme un prince et ne mangeait point d'ortolans. Habitué au régime sobre de la montagne, le petit chevrier mordait avec appétit dans un morceau de pain assaisonné d'un oignon. Son costume se composait d'un pantalon de toile si court des jambes, qu'on pouvait à la rigueur l'appeler culotte, et d'une veste qu'il portait pliée sur l'épaule en manière de manteau à l'espagnole. Ses chaussures étaient deux semelles en peau de buffle attachées par des ficelles, et son unique coiffure la forêt de cheveux hoirs que la nature lui avait donnée. Avec si peu de recherche dans sa mise, Cicio plaisait cependant à cause de sa bonne mine, car il descendait d'une race moitié grecque et moitié normande, renommée pour sa beauté. Quand il s'arrêtait sur le seuil d'une porte à causer avec quelque femme de chambre, il s'appuyait du coude sur la muraille, en croisant ses jambes comme le Joueur de flûte antique, et ses attitudes offraient cette grâce naturelle dont les arts cherchent sans cesse l'imitation. Sans aucune éducation, Cicio savait un peu par ouï-dire l'histoire de son pays, et logeait pêle-mêle, dans les magasins déserts de sa mémoire, les noms du siècle de Hiéron, les récits des marins de Catane, ceux des paysans du mont Rosso, et les instructions paternelles de son curé. Il était heureux, sans désirs et sans soucis. Le choléra de 1837 lui avait enlevé son père, et depuis ce jour il avait accepté, quoique enfant, les charges et le travail d'un homme. Avant l'aurore, il appelait ses chèvres et descendait du hameau de Floridia, pour aller vendre son lait à Syracuse. Les fillettes alertes qu'il rencontrait l'agaçaient souvent au passage.
—Qu'est-ce que tu me rapporteras de la ville? lui criait-on.
—Je te rapporterai des nouvelles de l'amphithéâtre, et je te dirai si les soldats de Naples gardent toujours la porte.
—Don Cicio, disait une autre plus hardie, quand donc commenceras-tu à faire ton lit de noces?
—Quand j'aurai usé autant de nattes de jonc que tu as de dents de sagesse.
Et il poursuivait son chemin sans regarder à droite ni à gauche.
Cicio avait une amie. C'était une petite chèvre jaune qui se prélassait en marchant comme si elle eût porté des souliers de satin. Elle s'appelait Gheta, c'est-à-dire Marguerite. Gheta aimait passionnément son jeune maître; tantôt elle le suivait comme un chien, tantôt elle prenait les devants au galop, comme si elle eût voulu fuir bien loin, puis elle s'arrêtait pour attendre son ami. Elle jouait avec les chevreaux et respectait les nourrices, mais elle n'avait pas encore voulu des embarras de la maternité. Cette position exceptionnelle dans une société où tout le monde avait des devoirs à remplir n'eût pas convenu à tous les chevriers de la montagne. C'était par une permission particulière du maître que Gheta n'était pas sollicitée de renoncer à un état contraire aux intérêts de la maison. Touchée sans doute de l'indulgence de Cicio, qui ne voulait pas contraindre ses inclinations, elle payait en gentillesse et en gaîté, l'écot plus sérieux et plus utile que fournissaient les autres chèvres; aussi apprenait-elle à faire de jolis tours, comme de se dresser sur ses pieds de derrière, ou de sauter par dessus un bâton. Personne ne lui enviait sa position de favorite, tant il y avait de sagesse dans le troupeau. Cicio avait des faiblesses marquées pour Gheta. Il cueillait pour elle les feuilles de vigne les plus vertes, et lui peignait la crinière avec plus de soin qu'il n'en mettait à se coiffer lui-même. Peut-être cette tendresse réciproque était-elle cause à la fois de l'indifférence du petit chevrier pour les agaceries des jeunes filles, et de l'éloignement de Gheta pour le mariage; car le coeur n'est jamais plus en sûreté contre le trouble des passions que lorsqu'il trouve dans un sentiment doux et pur une occupation suffisante.
Un jour de printemps, Cicio descendait de la montagne pour aller vendre son lait, et saluait le soleil levant à la façon des oiseaux, en chantant à plein gosier. La pluie avait changé en torrents les ruisseaux qui se jettent dans l'Anapo. Un bourgeois de Syracuse, qui revenait de la campagne sur son âne, se trouva pris dans l'un de ces ruisseaux débordés, et sans pouvoir ni avancer ni reculer. Avec l'entêtement et la patience qui caractérisent son espèce, l'âne, immobile au milieu de l'eau, recevait les coups sans broncher, bien décidé à attendre que le torrent se fût retiré. Le bourgeois ayant brisé sa baguette sur le cou de la bête, ne savait plus quel parti prendre, lorsqu'il aperçut au loin notre chevrier, suivi de son petit troupeau. Cicio, entendant des cris de détresse, accourut au secours du voyageur malheureux. Il releva son pantalon au-dessus des genoux et vint prendre l'âne par la bride pour l'obliger à passer le torrent, après quoi le signor et le chevrier se mirent à causer ensemble tout en cheminant.
Mast'-André, c'était le nom du bourgeois, exerçait à Syracuse la profession de notaire. Sa charge lui rapportait par année quatre mille tari, c'est-à-dire dix-huit cents livres; aussi avait-il maison de ville, maison de campagne, et boutique dans la rue Maestranza. Il avait en outre deux servantes à ses gages, deux clercs mal payés, plus un âne en toute propriété. D'ailleurs, au large chapeau de paille qui couvrait son énorme tête, à son ventre proéminent, qui sortait de son manteau, à ses jambes courtes, à ses souliers de castor, à son air majestueux, on le reconnaissait à cinquante pas de distance pour un homme riche et bien nourri.
—Puisque la Madone, disait Cicio, m'a procuré l'honneur de servir votre seigneurie, ce ne doit pas être sans dessein. Votre seigneurie a certainement une femme et des enfants, et l'on voit bien qu'elle est un heureux père.
—Je suis un heureux père, en effet, répondit Mast'-André, car ma fille est la plus belle et la plus sage créature qui ait jamais porté le nom d'Angélica; mais pour le reste tu as deviné tout de travers, puisque ma femme est morte.
—C'est un grand malheur. Votre seigneurie a dû éprouver beaucoup de chagrin de cette mort, et la belle Angélica aura versé bien des larmes. Le chagrin et les larmes font du mal. Il faut boire du lait de chèvre, excellence.
—Si je le voulais, je pourrais boire du lait de chèvre et même du vin; mais le matin j'ai l'habitude de prendre du café, avant d'entrer dans ma boutique où m'attendent mes clercs.
—Votre seigneurie doit avoir un bel état?
—Le premier de tous: je suis notaire.
—Excusez mon ignorance; je ne sais ce que c'est.
—Un notaire est un officier public, qui dresse les contrats de mariage ou de vente, et prête son ministère à certaines transactions entre les particuliers; quant à ton ignorance, c'est un effet de ton peu d'éducation.
—Et de ma naissance obscure, seigneur notaire. Cependant, ma vieille mère m'a raconté bien des choses. Elle m'a dit que, du temps du roi Hiéron, il existait un million et demi d'habitants à Syracuse, où l'on en compte à peine quinze mille aujourd'hui. Je sais encore que, dans ce vaste chaos de ruines sur lequel nous marchons, était jadis le palais du seigneur Jupiter et celui de la riche princesse Junon. Je sais que les Athéniens, sous la conduite du calife Almanzor, ont ravagé trois fois notre pays et brûlé la maison de la belle Diane, malgré les prodiges de valeur du général Archimède et les prières de Saint-Agathocle, qui devait être un évêque fameux; c'est pourquoi je déteste les Napolitains, les Athéniens, et généralement tous les adorateurs de Mahomet.
—Je crois que tu es dans l'erreur, répondit Mast'-André. Le calife Almanzor commandait une armée de Sarrazins et non pas d'Athéniens. Quant aux gens de Naples, je ne pense pas qu'ils soient musulmans, puisque leur ville est sous la protection de saint Janvier. Tu peux regretter néanmoins qu'il n'y ait plus, comme autrefois, un million et demi d'habitants à Syracuse, car les notaires gagneraient bien plus d'argent.
—Et les chevriers vendraient mieux leur lait. Au lieu de mourir de faim, ils ne songeraient qu'à chanter et faire l'amour, comme du temps de Théocrite, ce gentil poète qui fréquentait les bergers.
Cicio se mit à réciter en dialecte sicilien quelques passages des idylles de Théocrite, et Mast'-André ne s'aperçut point qu'il estropiait souvent les vers de la traduction. En devisant ainsi, le notaire et le chevrier arrivèrent au quartier d'Ortigia, triste et dernier reste de la magnifique Syracuse. Mast'-André s'arrêta devant un café: un garçon lui servit du café noir, qu'il but sans descendre de son âne, suivant la mode du pays. Il se rendit ensuite à sa maison de la rue Maestranza, sur le devant de laquelle était située sa boutique de notaire. Une table ronde couverte de papiers, quelques rayons chargés de cartons poudreux et trois chaises de paille composaient tout le mobilier de cette boutique. Au-dessus de la porte vitrée, deux énormes cornes de boeuf présentaient leurs pointes menaçantes, préservatifs nécessaires de la jettatura et de toutes les influences pernicieuses. Il était à peine sept heures du matin, et déjà les clercs assidus feignaient de travailler sur leurs pupitres, fixés au mur par des crochets. La grand'porte de la maison était ouverte, et Mast'-André entra dans la cour, où un myrthe centenaire couvrait de son ombre des résédas, des aloës et beaucoup d'orties. Une servante vint aider le patron à descendre de son âne, et se mit à crier d'une voix glapissante:
—Cangia, voici votre papa qui arrive de la campagne.
Aussitôt une jeune fille pétulante s'élança dans les bras du vieux Mast'-André. Angélica, ou, par diminutif, Cangia, était une de ces fleurs précoces que la force des climats méridionaux développe avec impatience. Sur son visage de quatorze ans et dans ses yeux d'une grandeur démesurée, l'enfance et la puberté se disputaient encore. Sa taille haute et les lignes régulières de ses formes contrastaient singulièrement avec la vivacité de ses mouvements. A sa peau brune et à la longueur un peu étrange de ses dents, on reconnaissait que huit siècles n'avaient pas encore effacé en Sicile les traces du sang arabe. Comme si elle eût deviné les moeurs des femmes orientales, la belle Angélica aimait à cacher son visage dans les plis de sa mante noire, et, quand elle allait à l'église, on l'aurait prise volontiers pour une héroïne de Dervis Moclès courant à quelque aventure mystérieuse.
Mast'-André n'avait point remarqué que le petit chevrier l'avait suivi jusque dans la cour de sa maison. Tandis que le bonhomme embrassait sa fille, Cicio ayant demandé un verre à la servante, trayait paisiblement une de ses chèvres. Il mit ensuite le verre plein de lait sur une assiette, et l'offrit à la jeune fille, en prenant, sans y songer, une de ces poses de bas-relief antique.
—Qui est ce garçon-là? dit la belle Cangia en rougissant.
—On n'a que faire de ton lait de chèvre, s'écria le père.
Mais Cicio, avec son obstination sicilienne, gardait sa pose académique et continuait à présenter l'assiette d'un air impassible.
—Signorina, dit-il, sans moi votre papa, au lieu de vous embrasser, serait encore à cette heure dans les eaux débordées de l'Anapo. Tout service mérite une récompense: faites-moi la grâce de boire ce verre de lait.
La jeune fille prit le verre et le vida lentement en regardant le chevrier. De son côté Cicio tenait ses regards invariablement attachés au visage de la belle Cangia, épiant avec une attention extrême les moindres jeux de cette physionomie mobile. On ne saurait imaginer jusqu'où peut aller le langage des yeux lorsqu'on n'a pas vu des Siciliens converser ainsi entre eux. C'est tout une science qui échappe à l'homme du Nord, dont les sens endormis n'ont qu'un vocabulaire borné. Entre deux Siciliens des étincelles semblent jaillir et porter d'une cervelle à l'autre des idées que nous ne pourrions exprimer sans le secours de la parole. Un meurtre, un vol, une fourberie sont proposés, acceptés et convenus tacitement par un clignement d'yeux, à la barbe d'un étranger, avant qu'il en ait le plus léger soupçon. Cette faculté du langage muet engendre en Sicile bien des petites conspirations et fait marcher en poste l'amour, cet éternel conspirateur. Mast'-André, qui était du pays, remarqua des signes d'intelligence entre sa fille et le chevrier; mais il ne devina point ce qu'avaient rapidement échangé Cicio et Cangia. Comment pourrais-je savoir ce que s'étaient dit ces enfants, si le regard intéressé d'un père ne l'avait pas compris? Il est certain qu'une complicité soudaine s'était établie entre eux. Quant à leurs sentiments, il faut espérer que la suite de cette histoire les fera connaître.
CHAPITRE II.
Tandis que la belle Angélica et le jeune chevrier conversaient ensemble par le regard, les sourcils courroucés de Mast'-André avaient pris l'aspect effrayant d'une grosse accolade renversée. Le notaire tira de sa poche une pièce de 2 sous, qu'il déposa dans la main de Cicio, en lui disant d'un ton brusque:
—Le service que tu m'as rendu et le verre de lait sont payés. Tu peux t'en aller.
—Je n'ai point envie de rester ici plus longtemps, répondit Cicio, car mes pratiques m'attendent. Cependant, je ferai volontiers voir à la signorina quelques-unes des gentillesses de ma chèvre jaune.
—Au diable la chèvre jaune! je me soucie fort peu de ses gentillesses.
—C'est que vous ne la connaissez pas, reprit le chevrier. On vient de quatre lieues à Floridia pour la voir danser, et elle fait la joie de mon village.
—Si tu ne sors, je te vais mettre à la porte, interrompit Mast'-André.
—Excellence, quand j'ai le bonheur d'acquérir une pratique nouvelle, je considère comme un devoir de lui donner une petite représentation gratis. Le spectacle curieux que je vais vous offrir ne vous coûtera rien.
—Il faudra donc que je prenne un bâton pour te faire sortir?
Comme s'il n'eût pas même entendu les menaces de Mast'-André, Cicio appela sa chèvre jaune par un cri guttural. La chèvre accourut en secouant ses cornes, et se dressa sur ses pieds de derrière.
—Allons, Gheta, lui dit son maître, dansons pour réjouir le seigneur notaire et sa divine fille.
Cicio fit claquer ses doigts en manière de castagnettes, et se mit à danser une saltarelle romantique à l'usage de la chèvre jaune. Tantôt il prenait Gheta par la taille comme une femme, tantôt il la soutenait d'une main pour l'empêcher de choir sur ses pieds de devant; puis, il tournait autour de sa danseuse, et faisait les passes et gambades de la saltarelle. La belle Angélica commença par rire de tout son coeur, et, l'envie de danser la gagnant, elle courut chercher son tambour de basque. On dansa la saltarelle à trois. Cicio déploya ses jarrets et mit des ailes à ses talons pour s'élever à deux coudées au-dessus du sol, quand il eut en face de lui deux danseuses à la fois. Il voltigeait de l'une à l'autre, animant la pauvre Gheta du geste et de la voix, et poursuivant ensuite la jeune fille, qui lui échappait en faisant des pirouettes. Tous trois, observant le crescendo d'usage, doublaient la vitesse du rhythme, et s'excitaient réciproquement. Pendant ce temps-là, Mast'-André, qui prenait plaisir à voir le rare talent de la chèvre jaune et le contentement de sa fille, s'était adouci peu à peu. Le sourire avait remplacé sur sa large face l'expression du courroux. Il commençait à fredonner tout bas, en sautillant d'un pied sur l'autre. Enfin, l'enthousiasme lui montant à la gorge, il se souvint du beau temps de sa jeunesse, et se lança dans le tourbillon de la saltarelle. A peine eut-il fait quatre passes que son gros corps se fondit en eau; mais il tint ferme jusqu'au bout, et ne s'arrêta qu'au moment où tous les danseurs, épuisés de fatigue, se couchèrent sur le sable pour se reposer.
—Par Bacchus! s'écria le notaire, je ne savais point que j'eusse les jambes si robustes. Il y a vingt ans que je n'ai fait tant de besogne; mais, Dieu merci, on n'a pas encore perdu sa vigueur. Tu avais raison, Cicio, ta chèvre est un prodige. Elle danse comme une blanchisseuse de San-Nicolo. Ma cuisinière va te servir un verre de vin.
—Combien veux-tu me vendre ta chèvre? demanda la jeune fille.
—Elle n'est pas à vendre, répondit Cicio.
—Je t'en offre dix ducats.
—Elle n'est pas à vendre.
—Quinze ducats.
—Signorina, je vous amènerai demain de jeunes chevreaux parmi lesquels vous pourrez choisir.
—C'est Gheta que je veux et non une autre.
—Je ne la donnerais pas pour son poids d'or, ni pour douze acres de terre, ni même pour le bâtiment de l'hôpital; mais puisque votre seigneurie honore Gheta de son amitié, je viendrai chaque matin vous faire une visite, et je vous montrerai bien autre chose que la saltarelle, si votre papa veut le permettre.
—Viens tant que tu voudras, mon garçon, répondit le père, car ta chèvre m'a mis en joie, et je vois qu'elle est plus savante que mes clercs.
La jeune fille adressa au petit chevrier un regard plein de malice pour le féliciter d'avoir si bien gagné le coeur de Mast'-André. Cicio but le vin que lui servit la cuisinière, et après avoir salué poliment la compagnie, il appela ses chèvres et sortit d'un pas nonchalant.
Il n'y a point d'être plus passionné que le Sicilien. Sa passion peut le conduire en quelques heures jusqu'à la folie, et cependant il cache le serpent qui le ronge sous une triple cuirasse de dissimulation, comme si l'aveu de son trouble le devait conduire aux galères. Quand il eut quitté le notaire et sa fille, Cicio parcourut la ville et porta son lait à ses pratiques, en recueillant les nouvelles du jour et causant avec les chambrières d'un ton dégagé. Vers dix heures, sa tournée étant achevée, il se composa un maintien diplomatique pour passer devant le factionnaire de la porte d'Ortigia, et prit le chemin de son village; mais lorsqu'il fut seul avec son troupeau dans le désert de marbre du quartier de Neapolis, il leva ses bras en l'air et poussa des cris déchirants.
—Misérable que je suis! dit-il. Qu'avais-je besoin de suivre ce damné notaire et de voir cette fille plus belle que la façade d'un temple? ô saint François, saint Thimoléon! secourez-moi. Éteignez le feu qui me brûle. Adieu la paix de mon âme! ma gaîté, mon repos, ma vie paisible! ô ruines de la mourante Syracuse, contemplez mon désespoir. L'amour, comme un impitoyable Sarrasin, s'est glissé dans mon coeur, et porte la flamme et le fer dans tous les coins. Affreux ravage, accident lamentable! Qu'on me jette sur la tête un de ces blocs de pierre. O Cicio, pauvre Cicio! te voilà dans l'enfer! Enlèveras-tu ta maîtresse pour la conduire dans ta cabane, et la faire coucher avec son linge fin sur une botte de paille? Quel curé voudra jamais bénir un époux en guenilles? Verras-tu celle que tu adores se marier avec un autre? Meurs plutôt mille fois avant que ce jour sanglant se lève! Qu'un tremblement de terre t'engloutisse en même temps que le notaire, sa fille, et Syracuse entière!
Deux laveuses qui passaient le long du grand aqueduc entendirent les cris et les imprécations du pauvre Cicio.
—C'est un amoureux, dit l'une d'elles, et sa demi-folie le travaille.
N'approchons pas; son mal est contagieux.
Les deux laveuses dirigèrent du côté de Cicio l'index et le petit doigt de la main gauche, afin de chasser la mauvaise influence.
—Que la peste d'amour lui soit douce! dirent-elles ensuite; c'est un joli garçon.
Cicio, qui entendit des voix, reprit aussitôt sa contenance diplomatique et, renfonçant la douleur dans les replis cachés de son coeur, il se rendit au village de Floridia.
Le lendemain et les jours suivants, le petit chevrier ne manqua pas de revenir à sept heures du matin chez le notaire, et jamais on n'eût deviné qu'il fût capable d'adresser des discours pathétiques aux objets inanimés, tant il paraissait maître de lui-même. Gheta déploya son savoir et ses grâces, en sautant dans un cerceau, en désignant la plus belle personne de la compagnie, le plus riche seigneur ou la servante la plus paresseuse, au grand divertissement de toute la maison de Mast'-André. Elle marqua même l'heure qui sonnait à la pendule, en frappant la terre de son pied droit, si bien que Cicio aurait pu se faire passer pour un sorcier. Quand le répertoire des tours et gentillesses était épuisé, on y revenait avec un plaisir toujours nouveau, et à la fin de chaque séance la belle Angélica donnait une récompense au petit chevrier, en le priant de ramener le lendemain la chèvre merveilleuse.
Un jour que Cicio arriva chez Mast'-André plus tôt qu'à l'ordinaire, il trouva la jeune fille assise sous le vieux myrthe. Sans doute ce tête-à-tête n'était pas l'effet du hasard seul, et les dialogues muets avaient préparé l'occasion, car Cicio ne parut pas étonné de cette rencontre. Il courut tout droit à sa maîtresse, et lui dit avec un accent plein d'énergie:
—Cangia, un mot de votre bouche pour confirmer ce que m'ont dit vos yeux.
—Cent mots ne seraient pas assez, répondit la jeune fille. Mes yeux n'ont point menti: je suis à toi.
—Et mes haillons, ma misère, mon ignorance, mon vil métier?
—Tes haillons, je ne les vois pas. Mire-toi dans mon âme, et tu te verras avec le manteau d'Alexandre et la couronne de César. A quoi donc penses-tu? je suis assise sur une chaise de paille, et tu me parais monté sur un trône d'ivoire. Non, ce n'est point un vil métier que le tien. De grands hommes ont mené leurs chèvres aux champs du temps de nos pères. Ton ignorance, dis-tu? ne t'en embarrasse pas: je t'apprendrai à lire quand tu seras mon mari. Je te peignerai les cheveux; je te donnerai un habit noir, une cravate rouge et un pantalon de nankin. Qu'ya-t-il entre nous? la volonté de Mast-André: rien de plus. Reculerons-nous devant un seul obstacle? Tu as une mère; dis-lui de venir demander ma main. Nous saurons par là jusqu'où vont les difficultés. Qu'on m'oppose une barrière, je monterai sur les toits; une montagne, je m'élèverai par dessus les nuages. Je te le répète: je suis à toi. S'il n'y a pas d'autre ressource, je te suivrai comme ta chèvre jaune, car tu m'as apprivoisée aussi bien qu'elle. Mais nous n'en sommes pas là. Voici mon père qui vient; ne bouge pas, et garde notre secret.
Tandis que sa maîtresse débitait cette tirade avec une pétulance passionnée, Cicio eût merveilleusement représenté la figure du jeune David triomphant, car au fond de son coeur sonnaient le sistre et les clairons. Au dernier mot prononcé par Angélica, il reprit sa mine impassible et se retourna pour saluer Mast'-André. Quand la chèvre jaune eut donné sa représentation quotidienne, la jeune fille cueillit une petite branche de myrte dont elle forma une couronne, et reconduisant Cicio jusqu'à la porte de la rue:
—Ne parle plus, lui dit-elle, de misère et de vil métier. Reconnais à ce signe ce que tu es dans ma pensée.
Angélica déposa la couronne de myrte sur la tête de son amant et rentra dans la maison en courant.
De retour à son village, le petit chevrier employa tous les ambages et précautions imaginables pour raconter à sa mère ce qui venait de se passer. Dona Barbara n'était pas sortie quatre fois de ses montagnes pour descendre à Syracuse et n'avait pas une idée nette de ce qu'on fait dans une ville. Les rares pièces de monnaie qu'elle avait maniées en sa vie étaient toujours venues de cet amas de maisons qu'on apercevait au loin dans la plaine, en sorte que dans son esprit, tout citadin était riche en naissant, mais facile à duper, puisqu'il était assez fou pour donner son argent en échange d'un peu de lait; tout montagnard, au contraire, était supérieur aux autres hommes, et assuré d'aller en paradis. Quant aux intendants civils, gouverneurs, juges et fonctionnaires, envoyés de Naples, c'étaient des Carthaginois, contre lesquels la révolte était légitime.
—Mon fils, dit la vieille à Cicio, s'il est vrai que ta maîtresse soit aussi sage que belle, je puis consentir à demander sa main à ce notaire que tu as sauvé à la nage; mais j'exige que ta femme te suive dans la montagne où tu demeures, comme le doit une épouse honnête et fidèle.
—Pour l'amour de Dieu, répondit Cicio, n'allez pas imposer des conditions. Il y aura bien assez d'obstacles à mon bonheur. Faites seulement que je me marie, et laissez-moi ensuite le soin d'emmener ma femme où il me plaira.
—Ne crains rien, reprit la mère; je saurai m'y prendre avec l'habileté nécessaire. Tu es beau, la jeune fille t'aime; le plus difficile est fait.
Le lendemain dona Barbara, qui ne mettait jamais de chaussures, tira d'une armoire, pour cette occasion solennelle, une paire de demi-bottes qui lui venaient de son défunt mari. C'était une façon recherchée de couvrir la moitié de ses jambes; quelques loques déchirées qui descendaient à peine jusqu'aux genoux, lui tenaient lieu de robe. Un morceau de serge verte enveloppait à peu près la poitrine et les épaules de la vieille montagnarde. Elle planta sur sa tête un chapeau d'homme; son bras nu et brûlé par le soleil fut armé d'un bâton de chêne vert, et dans cet équipage presque masculin, dona Barbara partit pour la ville, accompagnée de son fils. Les gens qu'elle rencontra sur son chemin ne firent aucune attention à son accoutrement, car la misère est chose sainte et respectable en Sicile. Le soldat qui montait la garde à la porte d'Ortigia se permit un léger sourire; mais la vieille lui lança un regard si terrible et si fier, qu'il baissa les yeux. Cicio ayant indiqué à sa mère la maison de Mast'-André, partit suivi de ses chèvres pour distribuer son lait, en attendant la fin de la conférence. La vieille montagnarde traversa la cour et vint frapper à la porte de la cuisine. Une servante sortit sa tête par une lucarne, et voyant une personne mal vêtue, prit dona Barbara pour une mendiante et ne répondit point. Au bout d'une minute, la vieille frappa de son bâton contre la porte en criant d'une voix sinistre:
—Est-ce la mort ou le sommeil qui règne ici?
—Bonne femme, dit la servante, point de malédictions, s'il vous plaît; vous pourriez attirer sur nous quelque accident. Allez en paix: on vous donnera du pain un autre jour.
—Accident sur vous! répondit la vieille. Je ne demande point l'aumône, fille insolente. Appelez votre patron et dites-lui que je viens du Mont-Rosso pour lui parler d'affaires de conséquence.
La cuisinière, subjuguée par le ton impérieux de la montagnarde, courut chercher son patron, et Mast'-André arriva les mains dans les poches et le cure-dent à la bouche.
CHAPITRE III.
Sans avoir la conscience de son origine, Dona Barbara était un rejeton de cette race civilisée qui rendit la liberté à des prisonniers par admiration pour les vers d'Euripide. Le culte de l'éloquence est inné en Sicile, et le guide qui fait un marché avec un étranger ne croirait pas mériter son pourboire s'il ne l'enlevait par un effort de rhétorique.
—Seigneur notaire, dit la vieille, vous dont la sagesse est fameuse dans le monde entier, vous qui exercez la noble profession de donner des conseils aux mères de famille, prêtez-moi les lumières de votre esprit.
—Volontiers, interrompit Mast'-André; mais il faut me payer mes consultations, car j'ai acheté fort cher mon privilège. Si vous avez quatre tari à m'offrir, je vous donnerai tant de bons avis que vos affaires en iront bien.
—Ce serait grand dommage, reprit la vieille, si, faute de quatre tari, ma bouche se fermait et vos oreilles refusaient d'entendre des révélations qu'il vous importe de connaître. Apprenez, seigneur notaire, qu'une jeune fille de cette ville est éperduement amoureuse d'un garçon de nos montagnes. Le père de la demoiselle ne voudra point d'un gendre sans argent, et la mère du jeune homme craint pour son fils la corruption des villes. Cependant l'amour va croissant, et si les parents ne s'entendent, ils perdront leurs enfants et se trouveront seuls sur la terre. Que doivent-ils résoudre, sage Mast'-André? prononcez vous-même, et ce que vous ordonnerez sera fait.
Liona Barbara employait le subterfuge par lequel Annibal avait annoncé à son gouvernement sa première défaite; mais le notaire, au rebours du sénat de Carthage, ne donna point dans le piège oratoire:
—Que la mère, dit-il, retienne son fils dans les montagnes, et que le père enferme sa fille dans un couvent. Voilà ce que ma sagesse ordonne. Payez-moi ma consultation, et que Dieu vous conduise.
—Point d'argent, s'écria la vieille avec véhémence; point d'argent pour un avis aussi mauvais, car le jeune homme est Cicio, le beau chevrier, et la jeune fille est la tendre Cangia, cette douce colombe blessée que rien ne saurait plus guérir de son amour.
—Je m'en doutais, reprit Mast'-André; mais il y a remède à tout, hormis à la mort. J'enverrai ma fille à Taormine, et je donnerai tant de coups de bâton à l'amoureux que je le guérirai de sa passion.
Cicio, qui venait d'entrer dans la cour avec ses chèvres, entendit cette sentence accablante, et la belle Cangia, debout derrière son père, se mit à pleurer.
—Qu'on m'enferme dans un couvent, s'écria la jeune fille, qu'on me creuse une tombe et qu'on m'arrache le coeur, je t'aimerai encore, ô mon cher Cicio. Tu es trop beau, tu as trop de grâce, ton parler est trop doux pour que je t'oublie jamais.
—Moi, dit Cicio en levant une main vers le ciel et posant l'autre sur son coeur, je veux qu'on me pende à un gibet, que tous les fusils de Naples soient ajustés sur ma poitrine, qu'on me brûle tout vif, qu'on me mette à la question, et que mon corps soit partagé en mille portions; je veux que l'on me tue, et je sortirai du cimetière pour répéter aux oreilles de mes bourreaux: J'adore la charmante Cangia.
C'est la chose la plus commune du monde, dans les fictions du théâtre et la plus rare dans la réalité, que de voir deux amants se jeter dans les bras l'un de l'autre, et se tenir embrassés jusqu'à ce que leurs tyrans les séparent. Il faut que la passion soit bien grande pour que la jeunesse en vienne à cette extrémité de surmonter le respect, la crainte et la pudeur; mais, sous le 38e degré, les coeurs sont brûlants, et l'amour, les yeux couverts de son bandeau, marche guidé par un autre aveugle, le délire. La belle Cangia courut à son amant; Cicio la reçut éperdue entre ses bras, et tous deux pleurèrent à chaudes larmes, en se prodiguant les serments et les caresses. Mast'-André criait comme un aigle en furie, et la vieille montagnarde riait aux éclats en dansant un pas de sorcière.
—Ils seront unis, chantait Barbara, ils seront unis les jeunes amants. Bénissez-les, sainte Venus; protégez-les, sainte Proserpine! ô merveille de l'amour: la fille d'un puissant notaire pressée sur le coeur d'un simple chevrier! A la mort seule il n'est point de remède; il en est à tous les autres maux. Le notaire l'a dit lui-même, et c'est la vérité; car il mourra, l'injuste père, et je mourrai aussi, vieille Barbara; mais les enfants vivront pour s'aimer, et la marmite sera toujours pleine, et les jeunes époux danseront à se briser les reins, tandis que je dormirai avec une grosse pierre sur l'estomac. Aujourd'hui on crie et on pleure; mais la mort ramènera le silence et puis la paix et le bonheur.—Partons, mon fils; retournons dans nos montagnes, et si ton coeur est malade, console-toi en songeant que ta maîtresse a bu comme toi dans la coupe empoisonnée.
—Va-t-en, Cicio, dit la belle Cangia, car mon père pourrait te battre, et j'en mourrais de douleur.
La jeune fille tira violemment l'épingle d'argent qui ornait ses cheveux, détacha le ruban de sa ceinture et donna ces gages de sa tendresse au petit chevrier; puis elle remonta dans sa chambre en poussant des sanglots à fendre les pierres. Cicio, emporté par son désespoir, se sauva en courant comme un fou, et chercha un coin solitaire où il pût se lamenter commodément. La chose n'était pas difficile à trouver: depuis quelque mille ans on n'a pas vu de foule dans les rues de la pauvre Syracuse. Notre héros souleva des tourbillons de poussière en passant le long des remparts; des chiens couchés à l'ombre d'un mur aboyèrent après lui; des enfants qui jouaient sur le seuil d'une maisonnette délabrée le suivirent du regard avec étonnement, et il arriva au bord de ce bassin tout encombré de ruines qui porte encore le nom de fontaine Arétuse. Deux nymphes en chemise, plongées dans l'eau jusqu'aux genoux, lavaient du linge qui avait grand besoin de cette opération. Cicio reprit sa course et acheva le tour de la ville, toujours éperonné par son désespoir. Il tomba enfin accablé de douleur dans l'enceinte du Prytanée. Quand il eut bien pleuré, la face contre terre, le petit chevrier se sentit touché à l'épaule. Il releva la tête et vit auprès de lui sa chèvre jaune qui le regardait d'un air de blâme et de reproche.
—Tu as raison, Gheta, lui dit-il: cette conduite est indigne de ton maître. Ce n'est pas en pleurant comme une femme que j'apprivoiserai la fortune. Courons ensemble après elle. Cherchons-la dans les grandes villes qu'elle habite. Fuyons bien loin de l'ingrate Syracuse. Voyageons par tout l'univers, c'est-à-dire d'un bout à l'autre de la Sicile, et nous reviendrons peut-être aussi riche que Mast'-André lui-même.
L'espérance s'étant glissée dans le coeur de Cicio, il se releva plus calme et s'achemina vers son village en préparant dans sa tête les entreprises les plus hardies.
Pendant ce temps-là, Mast'-André, ému par sa querelle avec la vieille Barbara, laissait ses clercs et sa boutique, et prenait son chapeau pour aller se distraire. Chez un limonadier qu'il fréquentait depuis dix ans, il rencontra un juge ordinateur de ses amis, qui lui proposa une partie de bazzica, et comme Mast'-André poussait des soupirs en mêlant les cartes, le seigneur juge lui demanda la cause de son chagrin. Le notaire raconta en confidence le sujet de ses peines et la triste obligation où il était d'envoyer sa fille à Taormine pour l'éloigner d'un misérable chevrier qu'elle aimait follement.
—Par le Christ! vous n'êtes guère ingénieux, Mast'-André, s'écria le juge, de ne pas savoir vous défaire d'un chevrier qui vous gêne, lorsque vous avez pour ami un homme puissant. Ignorez-vous que si je dis à un gendarme: «Faites ceci; arrêtez telle personne; mettez-la en prison; serrez-lui les pouces jusqu'au sang,» à l'instant la personne est saisie, appréhendée au corps, mise au secret, et que le sang jaillit de ses pouces selon mon commandement? Regardez-moi là, entre les deux sourcils, et vous verrez celui qui a le pouvoir de vous délivrer de votre inquiétude. La belle Angélica n'ira pas à Taormine; c'est votre chevrier qui sera conduit sous bonne escorte à Noto, où est le siège de l'intendance.
—Mais, dit le notaire, encore faudrait-il accuser Cicio de quelque délit.
—Vous commencez à comprendre, reprit le juge. Ne suis-je pas votre compère et votre ami, et de plus un homme serviable et accommodant? Choisissez vous-même le délit: voulez-vous que j'accuse ce drôle de vous avoir séduit votre fille? de l'avoir ensorcelée? Dans l'intérêt de l'aimable Angélica, il serait mieux d'imaginer un vol. Ne manque-t-il rien chez vous? une pièce d'argenterie, un mouchoir de poche, ou quelque autre objet?
—J'y songe, s'écria Mast-André: ce pendard possède l'épingle d'argent que ma fille portait dans ses cheveux, plus un ruban de ceinture, mais la vérité est que Cangia lui a donné volontairement ces deux objets comme des gages de son amour.
—Nous y voilà, reprit le seigneur juge: adressez-moi une lettre en manière de plainte, et je me charge du reste.
Depuis le postillon qui menait l'ordinario, jus-qu'au gouverneur-général, tous les fonctionnaires de la Sicile étaient des Napolitains et se considéraient comme en pays conquis: c'était un excellent moyen d'entretenir la haine entre deux peuples qui auraient pu s'entendre et s'aimer. Mast'-André goûta fort l'expédient du seigneur juge. Il demanda une feuille de papier sur laquelle il écrivit une plainte en bonne forme, et Cicio fut accusé d'avoir volé une épingle d'argent et une ceinture, en s'introduisant dans la maison du seigneur Mast'-André, notaire privilégié, sous le prétexte de fournir du lait de chèvre.
Le lendemain, dona Barbara se chauffait au soleil sur son balcon de bois (car la plus chétive chaumière de la Sicile est encore ornée d'un balcon) lorsqu'elle aperçut de loin trois gendarmes qui montaient par un sentier. La vieille montagnarde appela Cicio à grands cris, et, grimpant sur un escabeau, elle décrocha la carabine de son défunt mari, qu'elle chargea elle-même, en femme exercée au maniement des armes:
—Mon fils, dit-elle, jamais les uniformes ne viennent dans ce désert. N'en doute pas, tu vas être arrêté. Il y a là dessous une vengeance et une machination des étrangers. Tu as le temps de tuer les trois Carthaginois par cette fenêtre. Ne perds pas une minute, ajuste d'abord celui qui marche devant, et qui paraît conduire les deux autres.
Cicio prit la carabine et courut la cacher dans un grenier:
—Je ne suis point coupable, dit-il à sa mère, et ne le deviendrai pas, à moins qu'on ne me pousse à la dernière extrémité. Si c'est à moi qu'en veulent ces uniformes, je saurai jusqu'où peut aller l'injustice des étrangers.
Au bout d'un quart-d'heure les gendarmes entrèrent dans la maisonnette.
—Tu vas nous suivre, dit le sergent à Cicio. Où est ta chèvre jaune?
—La voici.
—Il faut qu'elle nous accompagne.
—Est-elle accusée d'un crime?
—Assurément. Elle amuse les gens tandis que tu fais tes coups.
—Et quels coups est-ce donc que je fais?
—Les ordinateurs te l'apprendront. Je vais examiner un peu l'intérieur de cette armoire.
—Une épingle d'argent! c'est justement ce que nous cherchons.—Un ruban vert avec une boucle de ceinture!—Ton affaire est claire.
—Que vois-je encore là? Une vieille montre d'argent.
—C'est l'héritage de mon père, dit Cicio.
—Un misérable comme toi possède une montre quand je n'en ai point!
Le sergent mit la montre dans sa poche.
—Qu'as-tu sur toi? dit-il ensuite; un couteau, cela peut figurer au procès; quatre grani, ce sera pour ma peine. A présent, marchons.
Dona Barbara se tordait les bras et reprochait amèrement à son fils de se laisser dépouiller par les Carthaginois; mais, comme le sergent la menaça de l'arrêter si elle ne se taisait, la vieille prit son rouet et se mit à filer en chantant d'une voix lugubre la complainte sicilienne de Dona Carmina.
Le petit chevrier appela sa chèvre jaune, et sortit entouré des gendarmes. En descendant le sentier, il se retourna pour regarder encore une fois sa maisonnette, et il aperçut la vieille Barbara qui, par une lucarne du grenier, essayait de coucher en joue le sergent avec son antique carabine de famille; mais Cicio, sans changer de visage, se plaça derrière l'étranger, de façon à le couvrir de son corps, jusqu'à ce qu'un détour du chemin eût mis les gendarmes à l'abri de tout danger.
Ce n'était pas par résignation ni par faiblesse que Cicio ne murmurait point, encore moins par confiance dans la justice. De la part des étrangers, il n'attendait au contraire que des iniquités. Il n'obéissait qu'à sa dissimulation naturelle, et avant de prendre une résolution, il voulait avoir la mesure de son malheur. Cette conduite prudente fut prise pour de la douceur et lui épargna les mauvais traitements dont les agents de la force publique n'étaient pas avares dans le pays du pauvre Cicio. Il fit donc tranquillement son entrée à Syracuse, au milieu des gendarmes et suivi de sa chèvre jaune. On le conduisit chez le juge ordinateur.
—Scélérat! s'écria impétueusement le seigneur juge, dont la modération n'était pas la plus belle vertu; je te ferai lier avec des cordes; je te ferai donner cinquante coups de bâton, et enfermer dans une prison où tu n'auras point d'eau à boire que tu n'aies avoué ton crime; ainsi parle vitement; je n'ai pas de temps à perdre.
—Excellence, répondit Cicio avec sang-froid, je ne sais pas de quel crime je suis accusé.
—Il ne s'agit pas de savoir si tu connais ton crime, mais bien si tu l'as commis. Entends-tu, impie, brigand, vagabond? Je te commande d'avouer que tu l'as commis, et prends garde à ce que tu vas répondre.
—Votre excellence se trompe en m'appelant impie: je fais mes prières et je vais à l'église. Je n'ai volé personne, et, pour un vagabond, comment le serais je, puisque j'ai une chaumière à cinq milles d'ici, dans la montagne?
—Le gueux m'interroge, je crois! dit le seigneur juge. C'est moi qui dois t'interroger. Dépêche-toi d'avouer, afin qu'on te punisse.
—Je n'ai mérité aucune punition.
—Et qu'importe, pourvu que tu serves d'exemple?
—Je supplie votre excellence d'avoir pitié de moi.
—Ne me fais pas parler de choses étrangères au procès.
—Seigneur, je suis innocent.
—Tu vas bien voir que tu n'es pas innocent. Qu'on le mène en prison et qu'on enferme aussi la chèvre.
Les gendarmes emmenèrent Cicio, et après le départ du prévenu, le seigneur juge, encore agité par la colère, répéta vingt fois, en rangeant ses papiers et ses plumes:
—Qu'on le mène en prison!… Il verra bien qu'il n'est pas innocent…
Qu'on enferme aussi la chèvre…
Au seul accent napolitain de son interrogateur, le petit chevrier s'était senti au pouvoir de l'ennemi, et il avait pensé que son innocence ne lui servirait à rien; aussi ne songea-t-il plus qu'aux moyens d'échapper à la fureur des Carthaginois.
CHAPITRE IV.
Dans le sud de la Sicile, les routes n'existent point. On passe à travers des bras de mer, des torrents et des ravins, et le voyageur est étonné de trouver au bout de ces déserts des villes considérables, d'où on ne sort pas sans péril. Quant aux modes de transport, ils se réduisent à deux, les mulets et la lettiga, espèce de boîte incommode, exposée à verser, et qu'on suspend sur le dos des mules au moyen de deux traverses. La seule manière vraiment sûre d'aller d'un lieu à un autre c'est de se servir de ses jambes. Cette manière étant aussi la plus économique, ce fut celle que le seigneur juge adopta pour expédier le petit chevrier à Noto entre deux fantassins.
Quand une passion ne trouble point son caractère, le Napolitain est le meilleur homme du monde. Si son naturel n'est pas endommagé par la vengeance, ni par le fanatisme, ni par la cupidité, ni par l'instinct du vol et de la fourberie, ni par l'intérêt personnel ou les préjugés de l'ignorance, vous le trouvez toujours gracieux, ouvert, et volontiers disposé à lier conversation. La facilité de moeurs est telle dans le royaume de Naples, que les galériens eux-mêmes vivent doucement et familièrement avec leurs gardiens; sauf l'obligation de porter l'habit jaune et la chaîne au pied, les condamnés mènent la vie de tout le monde, et il n'est pas rare de voir des soldats attendre patiemment devant un café que le galant'uomo confié à leur garde ait achevé de prendre une glace.
Les deux fantassins chargés de conduire le petit chevrier n'avaient pas contre le prévenu la même animosité que les gendarmes. On ne leur avait point défendu de parler à leur prisonnier, et d'ailleurs, c'eût été une recommandation inutile, attendu que la langue d'un bon Napolitain ne se repose jamais. Le voyage était de huit lieues, et déjà, au bout d'une heure de marche, les deux soldats causaient avec Cicio, en riant bonnement de la peine qu'ils avaient à comprendre son dialecte mélodieux.
De Syracuse à Noto, le rivage de la mer sert à la fois de guide et de chemin. On ne voit devant soi que des sables, coupés par des rivières qui descendent des montagnes.
Les sons d'une cornemuse ou les clochettes des vaches vous indiquent de temps à autre que ce pays n'est pas absolument abandonné; mais vous ne trouvez pas une maison ni un arbre pour vous abriter contre l'ardeur du soleil. Cicio, suivi de sa chèvre, marchait résolument entre les deux fantassins par vingt degrés de chaleur, et faisait sortir des touffes d'herbes, dont la plage était marquetée, des milliers de lézards et d'insectes bourdonnants. La mer, endormie, traînait mollement ses lames sur le sable en produisant un bruit semblable à l'explosion d'une fusée volante. L'un des soldats napolitains, entendant des grelots résonner derrière lui, dit à son camarade d'un air satisfait:
—Nous allons avoir de la compagnie.
En effet, un vieux muletier de Noto, qui avait conduit du monde à Syracuse la veille, retournait chez lui avec ses deux mules chargées d'une lettiga. Quand il eut rejoint les trois voyageurs, il marcha au pas militaire à côté d'eux, et dit gaîment aux soldats:
—Signori, je vous souhaite une heureuse journée. Il me paraît que vous menez ce joli garçon où il n'a pas envie d'aller.
—Eh! répondit l'un des fantassins, nous faisons ce qu'on nous commande.
—Vous avez raison. Quel crime a donc commis ce bambin?
—Il dit qu'il ne sait point son crime; mais la chose est consignée sur des papiers que j'ai dans ma poche, et je connaîtrais déjà le cas si je savais lire. Que voulez-vous? Un fantassin n'est pas un docteur?
—Et les docteurs seraient de mauvais fantassins. Afin d'amuser le chemin, je vous conterais bien l'histoire de la dame Coletta, pour peu que vous m'en fissiez la demande.
—Contez-nous cela, quoiqu'un verre de limonade fût plus à propos qu'une histoire.
—De la limonade, reprit le muletier, par cette chaleur, ce serait fait pour vous ôter les jambes. Prenez cette gourde, et vous y trouverez un vin del Greco qui vous pousse un homme fatigué à quinze milles sans qu'il sache comment.
Les deux soldats burent quelques gorgées de vin et passèrent la gourde à Cicio, après quoi le muletier commença le récit diffus et incompréhensible de l'aventure de la dame Coletta. Lorsqu'il vit les deux fantassins occupés à suive avec application le fil embrouillé de son histoire, le narrateur, qui n'avait point encore regardé Cicio, tourna son visage du côté du prisonnier en fermant son oeil gauche, ce qui voulait dire:
—Je me moque de tes gardiens. Entendons-nous ensemble.
Cicio abaissa imperceptiblement l'une de ses paupières, et ce fut comme s'il eût répondu:
—J'ai compris.
Le muletier, regarda les montagnes, comme pour demander au prisonnier s'il voulait tenter de s'évader, et Cicio frappa sur son genou pour assurer qu'il avait de bonnes jambes. Après ce dialogue muet, l'histoire de la dame Coletta se trouva finie un peu brusquement.
—Signori, dit le muletier, quand nous serons à deux milles d'Avolo, il ne faudra point bavarder, car le passage est mauvais. On y a tué un de mes confrères la semaine dernière.
Les soldats ouvrirent de grand yeux, et le nez du muletier, en se tordant d'un air narquois, dit clairement à Cicio que ses gardiens n'étaient pas fort braves.
—Mais, reprit le vieux Sicilien, je ne vous quitte point, et je passerai à l'ombre de vos fusils. Ça, dites-moi: sont-ils animés, ces fusils?
—Le mien, répondit l'un des Napolitains, est animé par une charge de poudre et une balle; mais celui de Giovanni est endormi.
—Eh bien! signor Giovanni, je vous avertirai du moment où il sera prudent de briser une cartouche.
Un oiseau de mer s'approchait de la côte en volant lourdement; le muletier le coucha en joue avec la longue perche qui lui servait à aiguillonner ses mules.
—Signor soldat, dit-il, voilà une bonne pièce à faire bouillir dans un pot. Tirez un peu en ajustant l'oiseau à la tête, et vous le toucherez dans les ailes.
Le Napolitain tira sur l'oiseau et le manqua.
—Par Bacchus! s'écria le Sicilien, la balle a glissé sur les plumes, aussi vrai comme il l'est que je m'appelle Trajan. Armes à feu, armes peu sûres; il y a toujours dans une charge de poudre vingt grains qui appartiennent au hasard.
Cicio, qui ne perdait pas un mot de la conversation, voyant l'occasion favorable, interrogea le muletier du regard pour savoir s'il devait tenter de s'enfuir; mais don Trajan lui fit signe d'attendre encore; le muletier posa le bout de sa perche sur le numéro de la lettiga, ce qui signifiait: «Il ne faut pas me compromettre», et il entonna la chanson catanaise: Talé cornu mi penninu, que tout le monde chantait alors en Sicile. La chèvre jaune, habituée à danser sur l'air de cette popolana, se dressa sur ses pieds de derrière en secouant ses cornes. Don Trajan s'arrêta, comme frappé d'étonnement, et prit à part les deux soldats.
—Signori, leur dit-il, vous ne savez pas qui vous menez à Noto. Ce garçon-là est un sorcier, et sa chèvre n'est autre que le diable auquel il a vendu son âme.
Le muletier appuya cette révélation d'un signe de croix.
—Jeune homme, dit-il ensuite à Cicio avec un clignement d'yeux significatif, je gage que tu n'as pas fait asperger ta chèvre d'eau bénite le jour de Pâques, comme le doit un chevrier bon chrétien.
—Il est vrai, répondit Cicio, ma chèvre est savante et n'a pas besoin d'aller au catéchisme. L'eau bénite l'incommode: mais, si je voulais traverser la mer Ionienne sur son dos, ce serait l'affaire d'un moment.
—Et pourquoi te laisses-tu conduire à l'intendance?
—Parce qu'il ne me convient pas de m'échapper; car je le pourrais assurément. Je pourrais être au sommet du mont Rosso, ou de l'Etna dans cinq minutes; je pourrais vous dire, ainsi qu'à ces deux honnêtes militaires, ce que vous avez dans l'esprit, ou bien les noms de vos parrains et marraines, ou encore quelle année et quel jour vous mourrez.
—Quoi! comment! reprit le vieux Sicilien en feignant la plus grande surprise, est-ce que tu saurais me dire ce que j'ai là dans la poche de ma veste?
Don Trajan fit avec ses lèvres la moue d'un homme qui fume; et Cicio, appliquant son oreille contre le museau de sa chèvre, répondit aussitôt:
—Gheta dit que vous avez dans votre poche une pipe.
—O l'étrange chèvre! s'écria le muletier, en montrant sa pipe. En vérité, je n'aime pas ces sortes de prodiges. Cela confond toutes mes idées. Jeune homme, je ne t'envie point tes connaissances; elles te coûteront trop cher. Mais tu ne pourrais pas deviner le nom de mon cousin le contrebandier.
Cicio causa tout bas avec sa chèvre, et dit avec assurance:
—Si votre cousin ne s'appelle pas Joseph, il ne s'en manque pas de plus de deux notes; et, quanta sa profession, Gheta certifie qu'elle est mal vue des gens du roi.
—Vive Dieu! s'écria le muletier, c'est cela même; sauf les deux notes, le nom de mon cousin est bien Joseph, et la contrebande est un métier périlleux, comme le dit la chèvre. Seigneurs fantassins, je vous demande pardon de vous fausser compagnie; mais les chemins sont assez mauvais sans qu'on s'amuse encore à voyager avec le diable. Le gouvernement de là bas vous paie pour avoir plus de courage qu'un muletier. Que le ciel vous conduise! moi je crains la chèvre jaune et je m'en vais.
Le vieux Trajan fit trois signes de croix, piqua ses mules du bout de sa perche, et partit en courant; à peine avait-il cent pas d'avance, que Cicio se tourna vers ses deux gardiens et leur dit avec la fierté d'un véritable magicien:
—Étrangers, si vous n'étiez forcés d'obéir à vos maîtres, je vous changerais en poissons et je vous jetterais dans cette mer. Retournez à Syracuse, et dites au Carthaginois ordinateur qu'on priera Dieu pour lui le jour des Morts de cette année.
Cicio poussa le cri guttural auquel sa chèvre obéissait, et courut de toutes ses jambes vers les montagnes. L'un des soldats voulut le poursuivre; mais en moins d'une minute, il comprit que ses efforts étaient inutiles, et revint vers son compagnon. L'autre soldat essaya de charger son fusil; mais le fuyard était déjà hors de portée. Les deux fantassins s'arrêtèrent paisiblement à regarder le petit chevrier sauter par dessus les buissons et les cactus; ils le virent bientôt grimper parmi des rochers et s'enfoncer dans un ravin, où il disparut, toujours suivi de la fidèle Gheta qui galopait derrière lui.
—Par saint Janvier! dit l'un des soldats, si l'on nous donne un sorcier à mener en prison, et que le diable nous l'enlève, ce n'est point notre faute.
—Le seigneur juge n'avait pas songé que cette chèvre jaune était Satan lui-même, et à présent la chose n'est plus douteuse.
—Si peu douteuse que j'ai vu le sorcier à plus de mille coudées dans les airs, à cheval sur sa chèvre qui avait des ailes longues comme ce fusil.
—Et moi, ne l'ai-je pas vu, comme je te vois, se précipiter du haut des nuages dans un trou d'où sortaient des flammes.
—Notre rapport établira le fait, et si l'on nous met en prison, nous jouerons à la murra.
—Et la petite Cattina nous apportera des figues d'Inde et des graines de citrouille.
Les deux fantassins retournèrent tout doucement à Syracuse, en préparant leur véridique rapport. Sans trouver leur récit absolument dénué de vraisemblance, le seigneur-juge les appela sots et maladroits. Il envoya le dossier de Cicio à Noto, avec l'épingle d'argent et la ceinture, plus un procès-verbal des circonstances de l'évasion. Les deux soldats furent mis en prison, et la petite Cattina leur apporta des figues d'Inde et des graines de citrouille, qui les consolèrent amplement de leur disgrâce. Mast'-André apprit ces détails chez le limonadier, de la bouche même du seigneur-juge, et il se caressa le menton d'un air satisfait en répétant plusieurs fois:
—Contumace, voleur, sorcier, peu importe le titre que mérite ce pendard de chevrier, pourvu qu'il ne puisse plus reparaître à Syracuse.
—C'est à moi que vous devez votre tranquillité, lui dit le juge. C'est de cette tête-là qu'est sorti l'heureux expédient. Réjouissez-vous donc d'avoir pour ami et compère un homme ingénieux, car, sans moi, Dieu sait ce qu'allait devenir la belle Angélica.
—Seigneur juge, répondit Mast-André, Angélica aurait toujours été ma fille; je dis la fille de Mast'-André, le plus riche notaire de Syracuse. Je l'ai engendrée et fait mettre au monde par ma femme. Laissons à chacun son mérite, s'il vous plaît. Si vous êtes un habile magistrat, je suis un hardi notaire; vous êtes un ami complaisant, et moi un père sage. L'un vaut bien l'autre.
Tandis que les deux compères se décernaient à eux-mêmes ces justes éloges, Cicio était revenu à Floridia. Devant la porte de la chaumière, il trouva la vieille Barbara, chaussée de ses demi-bottes, coiffée de son chapeau d'homme et la carabine sur l'épaule.
—Mon fils, dit la vieille, tu arrives à propos. Je pars pour Syracuse dans le dessein de tuer l'Athénien ordinateur. Le ciel a pitié de nous, puisque tu as réussi à t'échapper. J'ai vendu nos chèvres et notre mobilier, pour la somme de six piastres, au voisin Benedetto. Prends cet argent et va chercher fortune à Catane. Embrasse-moi: dans deux heures nous serons vengés; mais tu vas perdre ta mère.
Cicio connaissait trop bien l'entêtement et l'exaltation de dona
Barbara, pour combattre de front cette belle entreprise.
—J'approuve votre projet, dit le chevrier; mais qui vous indiquera ce Carthaginois que vous n'avez jamais vu? Comment pénétrerez-vous jusqu'à lui? Quelle figure allez-vous faire dans les rues de la ville avec votre carabine? Vous laissera-t-on seulement passer sur le pont-levis? C'est à moi qu'il appartient de tuer un homme, et je saurai m'échapper encore sur les ailes de la vengeance. Gardez les six piastres et partez pour Catane. Vous m'attendrez au village de Priolo, où je vous rejoindrai demain au point du jour. Emmenez avec vous Gheta, et donnez-moi votre bénédiction.
—Oui, s'écria la vieille en battant des mains, tu as dans les veines le pur sang de la Sicile. Prends cette carabine, ces deux balles de plomb, cette boite à poudre et ce couteau. A présent, je te bénis. Et toi, pauvre maisonnette où sont morts mon mari et les aïeux de mon fils, sois aussi bénie de celle qui a dormi sous ton chaume pendant quarante ans. Puisses-tu dire à ceux qui te verront: «J'appartenais à la vieille Barbara: j'étais le patrimoine du jeune Cicio; mais la persécution et l'injustice m'ont fait changer de maîtres.»
Cicio et sa mère descendirent le sentier de Floridia et traversèrent la plaine en silence. Au pied du grand aqueduc, dona Barbara se mit à genoux pour demander au ciel avec ferveur d'accorder à son fils une bonne et facile vengeance; elle prit ensuite le chemin de Priolo en traversant les ruines d'Epipolis, et Cicio se dirigea vers la porte de Syracuse.
CHAPITRE V.
A peine le petit chevrier eut-il perdu de vue la vieille Barbara, qu'il ralentit le pas et s'arrêta pour délibérer avec lui-même. L'amour lui tenait au coeur, bien plus que la vengeance, et son envie était de revoir sa maîtresse avant de quitter son pays. Il chercha donc un endroit couvert de ronces où il pût cacher sa carabine, et il se mit à l'ombre dans le tombeau d'Archimède pour y attendre le soir. Les églises sonnaient l'Angélus et on allait fermer les portes de la ville, lorsque Cicio entra dans Syracuse. La boutique du notaire était close; mais on voyait de la lumière à la fenêtre d'Angélica. Cicio s'arrêta au pied de cette fenêtre et chanta les deux premiers vers de la chanson populaire: «N'es-tu donc née, ô Philis, que pour me briser le coeur?» Aussitôt la belle Cangia, devinant que ces paroles s'adressaient à elle, parut sur son balcon; et, malgré l'obscurité, elle reconnut celui qu'elle aimait, à ses haillons et à son air d'empereur romain.
—Alerte! lui dit-elle à voix basse; il ne faut pas rester là.
—Alerte! vous aussi, répondit Cicio; car je vais pénétrer dans la maison.
Et il partit comme un trait. Une petite ruelle qu'il trouva sur sa droite le conduisit derrière les jardins. Il grimpa sans peine sur les murs délabrés; le myrte centenaire lui servant d'indice, il entra dans le domicile de Mast'-André par le chemin des amants et des voleurs. La servante, occupée à laver la vaisselle, ne le vit point passer devant la porte de la cuisine. Cicio franchit lestement l'escalier, se jeta dans un grenier et monta sur le toit de la maison. Angélica était encore sur le balcon, rassemblant ses idées pour trouver un moyen d'introduire près d'elle son amoureux, lorsqu'une branche de giroflée, qui lui tomba sur la main, vint l'avertir que le problème était résolu. Au printemps, les toits de Syracuse ressemblent à des parterres, tant il y pousse de fleurs entre les pierres et le ciment. La belle Cangia ne fit qu'un bond de sa chambre au grenier; Cicio lui tendit la main pour l'aider à monter sur le toit; et, le plus pressé pour des amants malheureux étant de se témoigner leur tendresse, ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre; après quoi ils s'assirent sur les tuiles comme dans un boudoir, pour y causer de leurs affaires.
—Ne nous le dissimulons pas, dit la jeune fille: les obstacles qui nous séparent sont plus grands que je ne l'avais supposé d'abord.
—Je m'en aperçois, répondit Cicio, puisque votre père me fait poursuivre par les bonnets carrés et les gendarmes.
—De quel crime es-tu donc accusé?
—Ils ne peuvent pas seulement le dire.
—Je ne connais point les lois, mais il me semble impossible qu'elles ordonnent d'arrêter un homme parce qu'il est amoureux.
—Que sais-je? je suis seul et je ne possède rien. Mes ennemis sont puissants et nombreux; ils m'accableront si Dieu ne vient à mon secours.
—Il y viendra. Notre plus grand malheur, c'est ta pauvreté. Fais fortune et tout ira bien.
—Sans doute: si j'avais un habit noir et si j'étais notaire, votre papa s'adoucirait; mais comment devenir notaire et avoir un habit noir?
—Apprends à lire et à écrire.
—Ce serait trop long; je mourrai cent fois d'impatience. J'avais bien songé à me faire domestique de quelque Anglais.
—Il t'emmènerait dans son pays: cela ne vaut rien.
—Si j'en croyais ma mère, j'irais sur la route de Palerme ou celle de Messine dévaliser les voyageurs, et dans leurs bagages je trouverais des habits et de l'argent.
—Fi! Cicio, je ne veux pas que tu sois brigand.
—Je pensais encore à m'installer devant l'auberge Del Sole avec une boîte en carton, pour vendre aux étrangers des médailles, des morceaux de mosaïques, du corail et de l'ambre vert.
—Tu gagnerais peu de chose à ce commerce-là.
—Si je m'embarquais sur le navire d'un pirate?
—On te pendrait.
—Si j'allais de porte en porte avec la robe de capucin?
—On te donnerait plus de croûtes de pain que de monnaie.
—Je ne vois plus qu'une ressource; c'est de parcourir les grandes villes et d'y montrer ma chèvre savante sur les places publiques pour de l'argent.
—Ceci vaut mieux; c'est un moyen sûr et honnête de faire fortune. Gheta est un prodige. Ne cherche pas autre chose; tu as trouvé le chemin du bonheur. On dit qu'il y a quarante mille habitants à Catane et quatre fois davantage à Palerme; si chacun d'eux te donnait un grano, je ne sais pas combien cela ferait; mais assurément ce serait une somme considérable. Or, tout le monde à Catane et à Palerme voudra voir ta chèvre savante.
—Et combien de temps me faut-il pour montrer ma chèvre à tant de gens?
—Peut-être trois mois.
—Grand Dieu! ne peut-on faire fortune en moins de trois mois? Ce seront trois siècles; et que deviendra votre amour pour moi?
—Il se fortifiera dans l'attente et l'espérance.
—Et comment allez-vous rassurer mon pauvre coeur?
—Je jure de te rester fidèle par ce ciel et ces étoiles qui nous regardent, par ces fleurs et ces herbes qui vivent sur ce toit, où je reviendrai tous les jours m'asseoir pendant ton absence. Va, ne perds pas une minute. Fais fortune, et dans trois mois, Cicio transformé se présentera chez mon père, vêtu comme un prince et suivi d'un mulet chargé d'or et de pierres précieuses.
—Mais, si l'ordinateur m'accuse de quelque nouveau crime?
—Y penses-tu? Lorsqu'il te verra riche, il voudra te marier avec sa fille, et ce sera mon tour d'avoir peur que tu ne m'oublies.
—Vous avez raison. Mon plan est fait: dans trois mois je serai ici avec le mulet chargé d'or et de bijoux. Votre père m'accueillera bien, et on nous mariera.
Les deux enfants, bercés par leurs illusions, se mirent à faire des châteaux en Espagne. Ils y seraient encore si la cuisinière ne se fût avisée de crier à tue-tête que le souper était servi, et que le patron attendait la signorina. Le petit chevrier reçut de son amie le baiser d'adieu, et tous deux descendirent à pas de loup du toit dans le grenier, et du grenier dans la cour. Cicio, ayant escaladé les murs, se retrouva ensuite dans la ruelle déserte, où il chanta encore, en manière de salut, l'air populaire:
Dunca nascisti, ô Fillidi, Pii divideri stu eori?
Et il s'éloigna plein de confiance en sa fortune, sans autre souci que la longueur insupportable du délai de trois mois. Comme les portes de la place étaient fermées, Cicio, qui ne voulait pas attendre le jour à Syracuse, se rendit à la pointe de la presqu'île d'Ortigia. Un vieux puits desséché, duquel on avait jadis tiré de l'eau par le moyen d'une poutre, lui fournit un expédient pour descendre au pied des remparts; il posa l'as'a du puits du haut des murailles sur un terrassement, et parvint, en se laissant glisser le long de la poutre, jusqu'au rivage delà mer. Afin de ni point gâter sa veste et son caleçon de toile, il fit du tout un turban qu'il posa sur sa tête, et, traversant à la nage le Petit-Port, il n'eut pas soixante brasses à faire pour aborder sur la rive d'Acradine, plage désolée, dont les fondrières représentent la chaussée d'Antin de l'antique Syracuse.
Le carillon de minuit n'était pas sonné quand notre chevrier tira des ronces sa carabine, et se mit en marche pour Priolo. La route n'avait pas été restaurée depuis le voyage en Sicile de Cicéron; mais elle n'est point encore méconnaissable à cette heure, tant les ingénieurs d'autrefois étaient d'habiles gens. En arrivant au village, Cicio trouva sa mère assise au pied d'un chêne vert, et Gheta endormie sous un buisson de grenadiers. Il était aisé de voir, à la mine de Barbara, quelles sinistres pensées elle roulait dans sa tête, car elle avait enfoncé son chapeau jusqu'à moitié de son long nez. La vieille se leva impétueusement et courut vers son fils.
—Tu es un homme! lui dit-elle. Puissent tous les Carthaginois qui dévorent cette terre opprimée finir comme celui dont tu viens de régler les comptes. Embrasse-moi, et partons pour Cutané.
Dona Barbara traça une croix dans la poussière avec le bout de son bâton, pour indiquer aux passants qu'à cette place on avait parlé de mort. Cicio se garda bien de dire que l'ordinateur se portait à merveille; il appela sa chèvre, qui accourut en bondissant d'un air espiègle, et on reprit en silence le chemin de Catane.
Au-delà de Priolo, la rente, qui est presque achevée aujourd'hui, n'était pas même commencée en 1842. Les trois voyageurs suivirent le bord de la mer sans remarquer la beauté des sites, la fraîcheur des bois, le charme et la variété d'une nature vivace excitée par la fièvre du printemps; ils troublèrent des rossignols qui donnaient un concert dans un ravin où coulait un ruisseau; ils traversèrent des champs de blé, des bataillons de cactus, des lits pierreux de torrents et des bosquets d'orangers en fleurs. Quand le soleil sortit tout nu de la mer, ils le saluèrent en faisant leur prière du matin; mais sans songer qu'ils jouissaient du plus beau spectacle du monde. Derrière eux étaient les regrets, leur vie passée, et devant, l'inquiétude et l'inconnu. La chèvre jaune elle-même, comprenant la situation, avait cessé ses gambades matinales et cheminait à pas comptés le museau penché sur les talons de son jeune maître.
A dix heures, la chaleur devenant intolérable, nos aventuriers se couchèrent sous le feuillage noir d'un bois de citronniers et de figuiers sauvages, pour manger de la citrouille grillée, avec un peu de pain que dona Barbara portait dans une besace. Ils dormirent jusqu'à l'heure des vêpres. La nuit tombait lorsqu'ils entrèrent dans le village de Lagnone, composé d'une douzaine de maisons qui n'avaient, pour la plupart, que trois murs au lieu de quatre. L'hospitalité ne se refuse pas dans ces pays-là; il y a si peu de différence entre la belle étoile et l'intérieur d'une habitation, que la misère vous invite à entrer comme chez vous par la brèche, qui tient lieu de porte. Cicio, sa mère, et la chèvre Gheta, s'installèrent chez de bons paysans, et ils occupèrent un coin dans une chambre, à l'autre bout de laquelle reposaient le maître de la maison, sa femme, ses enfants, des chiens et des pourceaux. Quelques poules, grimpées sur un perchoir complétaient ce tableau domestique. Le lendemain, au point du jour, on se remit en route, et, avant le soir, on arriva dans la riche cité de Catane.
Cinq fois victime des brutalités de l'Etna, Catane est habituée à renaître, comme le phénix, toujours plus belle à chacun de ses désastres. En 1669, deux fleuves de lave en fusion descendirent sur la ville et en brûlèrent la moitié. Quatre ans après, un tremblement de terre engloutit le reste, et, au bout de dix ans, Catane ressuscitée comptait cinquante mille habitants. Lorsque Cicio et sa mère virent ces rues symétriquement alignées, ces vastes palais en belles pierres, ces places publiques ornées par l'art antique et le moderne, ces églises, les unes vieilles, les autres toutes neuves, élevées en moins de deux siècles, ils se crurent transportés au temps de leurs traditions populaires. Le brillant siècle de Hiéron se montrait avec les agréments de la civilisation nouvelle. Cicio ouvrait de grands yeux lorsqu'un fiacre venait à passer; les cafés lui semblaient des salons remplis de gens de cour, et il évaluait à vol d'oiseau les richesses de cette cité par le nombre prodigieux des sybarites qui allaient sur des ânes afin de ménager leurs jambes. Il couvait du regard sa chèvre jaune, et tremblait qu'un accident ne lui enlevât cette précieuse amie. Nos trois voyageurs eurent quelque peine à trouver une maison où l'on voulût bien recevoir des hôtes aussi pauvres qu'eux. Ils se logèrent dans un faubourg, derrière le couvent des Bénédictins, en payant d'avance une quinzaine de leur loyer. Cicio, pressé de tenter la fortune, se décida enfin à communiquer à sa mère ses vastes desseins. Dona Barbara ayant approuvé l'ambition du jeune homme, tint conseil avec lui pour aviser aux moyens de l'aider dans son entreprise. Il fut résolu qu'afin de frapper les imaginations et de lancer Gheta dans le grand monde avec tous ses avantages, on lui ferait des cornes d'or, et qu'on chercherait à étendre le répertoire de ses gentillesses. Une feuille de papier doré et un peu de colle suffirent pour changer la chèvre montagnarde en bête coquette et citadine. Un collier de grelots qu'on lui mit au cou compléta sa parure et servit d'accompagnement à ses espiègleries. Dona Barbara, pourvue d'un tambour de basque, se transforma en orchestre. Cicio lava ses mains, sépara ses cheveux sur le milieu du front, acheta de belles boucles d'oreilles en argent, et posa sur sa tête une couronne de feuilles de myrte. Tant de luxe avait exigé une mise de fonds considérable; deux piastres y avaient été absorbées en un tour de main. Ou descendit donc dans la rue en grand équipage pour demander à la curiosité publique la juste indemnité de ces frais de toilette.
Aussitôt, que les passants virent nos trois aventuriers, ils comprirent à leur accoutrement que c'étaient des acteurs de la place publique. Le Sicilien est spectateur ardent, précisément à cause de l'extrême rareté des spectacles. Une bande de polissons, suivit la troupe ambulante dans le plus profond recueillement. La vieille Barbara n'excita pas un sourire, et les polissons regardaient ses bottes et son chapeau d'homme avec respect, tant ils craignaient d'indisposer ou de troubler ces artistes, qui se vouaient au plaisir de leurs contemporains! Arrivé sur la place du Dôme, Cicio fit un signe à sa mère pour lui indiquer l'emplacement favorable à une représentation. Il s'arrêta près du grand perron de l'église, et un cercle de curieux se forma autour de lui. Les hommes cédèrent le premier rang aux toppatelles (c'est le nom des jeunes filles catanaises enveloppées de leurs dominos noirs), et Cicio ayant fait d'une voix émue l'annonce du spectacle, le tambour de Barbara donna le signal de la danse. La saltarelle accommodée à l'usage de la chèvre excita un enthousiasme général. Les grâces de Gheta furent appréciées, et une triple salve d'applaudissements éclata dès les premiers pas de la danseuse. Les épithètes divine, chère, adorable, furent répétées cent fois avec l'accent passionné du Midi. Une belle dame qui passait en calèche de place, fit arrêter le fiacre et regarda le spectacle du haut de sa voiture. Des moines souriaient d'un air paterne, et les gens du peuple bénissaient la chèvre, le jeune danseur et l'heureuse mère qui avait mis au monde un garçon si intelligent. Quand on eut bien admiré la bravoure de la Taglioni aux cornes d'or, Cicio, pour battre le fer chaud, dit à sa mère de faire la collecte, et la vieille Barbara présenta son tambour aux assistants. Chacun porta la main à sa poche, bien disposé à en tirer ce qu'il y trouverait; mais le plus grand nombre n'y trouva rien. Cependant les plus riches payèrent pour les pauvres, et une pluie sonore vint tomber dans le tambour de basque. La belle dame ouvrit sa bourse de joie et jeta de loin une pièce de deux carlins, que Cicio reçut au vol. Gheta fit une révérence à cette beauté généreuse, et on passa des danses aux tours de divination et de magie blanche. Quand Cicio demanda où était la personne la plus amoureuse de la compagnie, la chèvre marcha tout droit vers une toppatelle jeune et charmante, qui se voila en rougissant sous son capuchon noir; une explosion de gros rires partit des larges poitrines des muletiers et des matelots. Cicio demanda quel était le plus riche seigneur, et Gheta vint saluer un bourgeois portant un parasol et monté sur un âne. Le cavalier, flatté du compliment, fouilla dans sa poche et jeta une pièce de cuivre large comme la main, de la valeur de cinq grani. Après divers autres tours non moins subtils que les précédents, la recette commençant à baisser, la vieille Barbara mit le tambour sous son bras en s'écriant:
—C'est assez pour aujourd'hui, mon fils. Il ne faut pas tout montrer en un jour. Demain la chèvre savante en dira davantage, car elle en sait plus long qu'un docteur.
Cicio appela sa chèvre, que les toppatelles accabliaient de caresses et les artistes ambulants retournèrent chez eux, emportant des sous à remuer à la pelle et des bénédictions à ne savoir qu'en faire.
CHAPITRE VI.
Rentré dans sa maison, Cicio compta son argent; il crut rêver en se voyant possesseur d'une somme de six carlins, c'est-à-dire une demi-piastre. En supposant que les recettes de chaque jour fussent aussi brillantes, il calcula que les talents de Gheta lui fourniraient un gain de quinze piastres par mois, et à force de chercher, aidé par les lumières de Barbara, il trouva qu'au bout de trois mois il aurait en sa possession quarante-cinq piastres. Comme il ne savait point se rendre compte de la valeur de ce capital, son imagination déroutée se rejeta sur les assurances de l'aimable Cangia. Sa maîtresse lui avait dit que trois mois devaient suffire pour faire fortune, et il en conclut sans hésiter que quarante-cinq piastres étaient une fortune avec laquelle on pouvait raisonnablement prétendre à l'alliance d'un notaire de Syracuse. Le spectacle du lendemain fut aussi lucratif que le premier. Cicio exploita successivement les divers quartiers de la ville. Un jour il s'installait dans le Corso, un autre jour dans la rue de l'Etna, sur la place de l'Éléphant, à la porte de l'arc de triomphe, sur le môle, devant les cafés. Les sous pleuvaient, et la réputation de Gheta était si belle, que du plus loin qu'on voyait ses cornes dorées, les toppatelles s'approchaient comme des nonnes en procession; les polissons accouraient à toutes jambes, et les gendarmes faisaient ranger le monde sans qu'on les en priât.
Un matin, la troupe, suivie de ses dilettanti, avait établi son spectacle volant sur la grand'place, au pied de l'éléphant de marbre noir. Avec sa grâce accoutumée, la chèvre savante prédisait à une jolie fille qu'elle se marierait bientôt, lorsque Cicio aperçut au milieu de la foule la figure rusée du vieux muletier de Noto. Malgré la reconnaissance qu'il devait à don Trajan pour l'avoir aidé à s'enfuir, cette apparition donna de l'inquiétude au petit chevrier. Tandis que Barbara faisait sa collecte, Cicio s'approcha du muletier et lui dit à voix basse:
—Qu'y a-t-il?
—Du danger, répondit Trajan.
Le spectacle terminé, Cicio et le muletier se retirèrent dans le coin de la place de l'Eléphant, où se tiennent les loueurs de mules et de litières.
—Il faut quitter ce pays, dit le vieux Trajan.
—Qu'est-il donc arrivé?
—Le voici: après ta fuite, l'ordinateur a envoyé ton dossier à l'intendance. Un ordre de t'arrêter a dû partir ce matin par l'ordinario: il sera tout-à-l'heure à Catane, et ce soir les gendarmes se mettront à ta poursuite.
—Malheur à moi! s'écria Cicio; et que leur ai-je donc fait?
—Tu vas le savoir. On parle à Syracuse de la fille d'un notaire que tu as rendue demi-folle. Son amour a passé. Elle veut se marier avec un autre, et, pour se défaire de toi, elle t'accuse de lui avoir volé une épingle d'argent.
—Impossible! dit Cicio en pâlissant. Que le notaire ait inventé cette calomnie; je le conçois; mais Angélica n'a point prêté les mains à cette injustice. Elle m'aime; elle me le répétait encore, il y a huit jours, sur le toit de sa maison.
—La demi-folie amoureuse peut se guérir en huit jours.
—Mais si Cangia ne m'aime plus, au moins ne doit-elle pas m'accuser d'une bassesse. C'est elle qui m'a donné son épingle d'argent et sa ceinture verte.
—Amour, changement, trahison, trois anneaux d'une seule chaîne, dit le muletier d'un ton solennel.
Cicio s'appuya contre une borne. Il brisa en morceaux sa baguette de commandement, à laquelle obéissait la docile Gheta, puis il saisit entre ses bras sa chèvre savante en s'écriant:
—Il n'y a donc de fidèle que les bêtes?
—Rien que les bêtes, répéta le vieux Trajan, les chèvres et les mules.
Il faut partir, mon garçon.
—Où aller et que faire?
—Monte dans l'Etna. Au village de Nicolosi, tu demanderas mon confrère don Gaëtan le muletier. Tu l'aborderas en lui disant ces paroles: Ave Maria. Il te reconnaîtra pour un ami et te donnera des avis utiles sur les moyens d'échapper à la fureur des Carthaginois, peut-être aussi sur les moyens de te venger. Adieu; ne soyons pas plus longtemps ensemble dans ce lieu public. Sainte-Agathe de l'Etna, protégez cet enfant!
Trajan posa sa large main sur la tête du petit chevrier, en manière de bénédiction, et il entra dans le cabaret des muletiers.
—Que sainte Agathe me protège en effet, murmura Cicio, car je suis, perdu.
La vieille Barbara, ne voyant plus son fils, était retournée seule à la maison. Cicio, plongé dans ses tristes pensées, marcha tout droit devant lui sans savoir où il allait.
Voilà donc, disait-il, ce crime dont on me faisait un mystère? on m'accusait d'avoir volé l'épingle d'argent et la ceinture de ma maîtresse! Lâche que je suis! si j'avais obéi aux ordres de ma mère en tuant le juge athénien d'un coup de carabine, j'aurais purgé la Sicile de l'un de ses oppresseurs, et je mourrais moins accablé. Et toi, perfide Cangia, tu te réjouis d'avoir imaginé cet expédient pour te débarrasser de moi. Déshonorer celui que tu aimais! que cela excuse bien ton infidélité!
En se plaignant ainsi, Cicio arriva devant l'église des Bénédictins. La porte était ouverte; on célébrait une grand'messe de mariage, et les voûtes frémissaient aux sons puissants de l'orgue, chef-d'oeuvre du célèbre Donato, et qui surpasse en beauté les orgues de Trêves et de Fribourg. Le charme de la musique et la sainteté du lieu éveillant en lui le sentiment de la piété, Cieio se prosterna sur le parvis de l'église, à deux genoux, pour implorer la démence du ciel; un torrent de larmes jaillit de ses yeux. Peu à peu sa posture devint plus humble, sa tête s'inclina vers le sol; il s'appuya des mains sur la pierre, puis des deux coudes, et finalement il se coucha, le front posé sur ses bras en cercle, une jambe étendue, l'autre pliée, ses longs cheveux plongés dans la poussière.
Un vieux bénédictin s'arrêta, sous le portail de l'église, à contempler cette image vivante de la douleur. Les mains croisées sur sa longue robe, la tête penchée, le bon moine souriait d'un air d'indulgence et de pitié.
Il allait rentrer dans le cloître, lorsqu'un sanglot profond du petit chevrier lui remua le coeur. Le bénédictin attendit avec patience que Cicio se fût relevé.
—Mon enfant, dit-il, si c'est le repentir d'un crime qui cause ta peine, que ne vas-tu chercher des consolations au confessionnal?
—Je suis innocent, répondit le jeune homme.
—Tu es donc bien malheureux?
—Au désespoir, mon père. Je suis persécuté par les étrangers, et demain on me mettra en prison, quoique je n'aie commis aucun crime.
Le vieux moine posa un doigt sur sa bouche pour commander à Cicio le silence, et il s'éloigna en faisant signe au petit chevrier de le suivre. Il tira ensuite une clé de sa poche, ouvrit la porte du jardin du couvent, et introduisit Cicio et la fidèle Gheta dans un parterre orné de rosiers grimpants, d'orangers en fleurs et de néfliers du Japon. Le riche couvent des bénédictins de Catane est habité par des moines instruits et charitables. On a pour eux une grande vénération dans le pays, à cause de leurs vertus et surtout à cause d'un miracle opéré en leur faveur, dont on peut voir les preuves. Dans la grande éruption de 1669, la lave de l'Etna s'arrêta court à quatre pas des murs du couvent, et se détourna subitement pour se diriger vers la mer. La bibliothèque, les collections de manuscrits, de marbres et de bronzes antiques des bénédictins de Catane sont les plus belles et les plus curieuses de la Sicile. Mais Cicio fut particulièrement charmé par les délices des jardins, où l'ombre et l'eau vive rafraîchissent l'air, et où poussent la canne à sucre et le papyrus.
—Mon fils, dit le moine quand il fut seul avec Cicio, je ne suis pas un ministre des vengeances de la loi. Mes questions ne sont point insidieuses. La main que je tends aux faibles est celle d'un consolateur et d'un père. Elle les conduit vers le Dieu de miséricorde, et non pas à l'échafaud. Tes réponses ne seront pas inscrites sur ces papiers d'où elles ne sortent que pour accabler le repentir lui-même. Tu peux me parler avec franchise. Raconte-moi tes peines et tes fautes; j'y chercherai un remède.
Cette exhortation paternelle triompha de la dissimulation du petit chevrier. Il ouvrit son coeur et confia ses secrets au bénédictin, en lui racontant ses amours, son arrestation, sa fuite, son arrivée à Catane et ses projets de fortune. Le moine souriait bénignement; mais lorsque Cicio en vint à parler de sa dernière rencontre avec don Trajan, et de l'injuste accusation de l'ordinateur, le visage du saint vieillard devint plus sévère. Le moine fixa sur Cicio un regard pénétrant:
—Jeune homme, dit-il, cette épingle d'argent et cette ceinture, les as-tu vraiment reçues et non pas volées?
—Je le jure par mon salut, et je ne voudrais point risquer mon âme pour si peu de chose: la belle Cangia m'a donné ces objets en présence de son père.
Le moine frappa ses deux mains l'une contre l'autre.
—O justice! s'écria-t-il, est-ce ainsi qu'on te respecte! Les insensés! Pardonne-leur, grand Dieu! ils ne savent ce qu'ils font; mais ne pardonneras-tu pas aussi le mal causé par leur folie et leur méchanceté? Mon enfant, ajouta le bénédictin, je te sauverai. Je vais parler de toi au père supérieur, et j'obtiendrai la permission de te cacher dans ce couvent; mais nous ne pouvons pas donner asile à ta mère.
—Et moi, dit Cicio, je ne puis abandonner cette pauvre vieille entre les mains de ses persécuteurs. Il faut la sauver ou succomber avec elle.
—As-tu du courage? reprit le moine: laisse toi conduire à Noto. Je te recommanderai à un avocat, et ton innocence sera reconnue.
—Mon innocence! ils s'en embarrassent fort peu. Il n'est point d'innocent aux yeux des juges carthaginois.
—Sicilien que tu es! N'oublieras-tu jamais ta haine et tes préjugés?
—Ma haine? répondit Cicio avec exaltation, je n'y songeais pas, et ce sont eux qui m'en ont fait souvenir. Ne pouvait-on me refuser la main de ma maîtresse sans m'accuser d'un vol que je n'ai pas commis? Dois-je aimer ceux qui en veulent à mon honneur, à ma vie? A quoi me réduisent-ils? à me laisser jeter en prison, ou à me faire brigand. Je le serai, mon père.
Le moine baissa la tête:
—Mon fils, dit-il après un moment de silence, c'est assez d'être fugitif et contumace, sans te faire brigand. Garde au moins ton innocence. Ne donne pas raison à tes ennemis en commettant des crimes. Cette crise passera, et des temps meilleurs viendront. Retire-toi dans les montagnes. Je vais écrire au père supérieur d'un couvent de Nicosia. Tu trouveras dans ce couvent secours et protection.