PAUL ELUARD

CAPITALE
DE LA DOULEUR

RÉPÉTITIONS—MOURIR DE NE PAS MOURIR
LES PETITS JUSTES—NOUVEAUX POÈMES

Quatrième édition

nrf

PARIS

Librairie Gallimard

ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

3, Rue De Grenelle (VIme)

TABLE DE MATIÈRES

[RÉPÉTITIONS]

[MAX ERNST]
[SUITE]
[MANIE]
[L'INVENTION]
[PLUS PRÈS DE NOUS]
[PORTE OUVERTE]
[SUITE]
[LA PAROLE]
[LA RIVIÈRE]
[L'OMBRE AUX SOUPIRS]
[NUL]
[POÈMES]
[LIMITE]
[LES MOUTONS]
[L'UNIQUE]
[LA VIE]
[NUL]
[INTÉRIEUR]
[À CÔTÉ]
[À CÔTÉ]
[L'IMPATIENT]
[SANS MUSIQUE]
[LUIRE]
[LA GRANDE MAISON INHABITABLE]
[LA MORT DANS LA CONVERSATION]
[RAISON DE PLUS]
[LESQUELS?]
[RUBANS]
[L'AMI]
[VOLONTAIREMENT]
[À LA MINUTE]
[PARFAIT]
[RONDE]
[CE N'EST PAS LA POÉSIE QUI]
[ŒIL DE SOURD]

[MOURIR DE NE PAS MOURIR]

[L'ÉGALITÉ DES SEXES]
[AU CŒUR DE MON AMOUR]
[POUR SE PRENDRE AU PIÈGE]
[L'AMOUREUSE]
[LE SOURD ET L'AVEUGLE]
[L'HABITUDE]
[DANS LA DANSE]
[LE JEU DE CONSTRUCTION]
[ENTRE AUTRES]
[GIORGIO DE CHIRICO]
[BOUCHE USÉE]
[DANS LE CYLINDRE DES TRIBULATIONS]
[DENISE DISAIT AUX MERVEILLES]
[LA BÉNÉDICTION]
[LA MALÉDICTION]
[SILENCE DE L'ÉVANGILE]
[SANS RANCUNE]
[CELLE QUI N'A PAS LA PAROLE]
[NUDITÉ DE LA VÉRITÉ]
[PERSPECTIVE]
[TA FOI]
[MASCHA RIAIT AUX ANGES]

[LES PETITS JUSTES]

[SUR LA MAISON DU RIRE]
[POURQUOI SUIS-JE SI BELLE?]
[AVEC TES YEUX]
[UNE COULEUR MADAME]
[À FAIRE RIRE LA CERTAINE]
[LE MONSTRE DE LA FUITE]
[LA NATURE S'EST PRISE]
[ELLE SE REFUSE TOUJOURS]
[SUR CE CIEL DÉLABRÉ]
[INCONNUE]
[LES HOMMES QUI CHANGENT]

[NOUVEAUX POÈMES]

[NE PLUS PARTAGER]
[ABSENCES I]
[ABSENCES II]
[FIN DES CIRCONSTANCES]
[BAIGNEUSE DU CLAIR AU SOMBRE]
[PABLO PICASSO]
[PREMIÈRE DU MONDE]
[SOUS LA MENACE ROUGE]
[CACHÉE]
[L'AS DE TRÈFLE]
[À LA FLAMME DES FOUETS]
[À LA FLAMME DES FOUETS]
[BOIRE]
[ANDRÉ MASSON]
[PAUL KLEE]
[LES GERTRUDE HOFFMANN GIRLS]
[PARIS PENDANT LA GUERRE]
[L'ICÔNE AÉRÉE]
[LE DIAMANT]
[L'HIVER SUR LA PRAIRIE]
[GRANDES CONSPIRATRICES]
[LEURS YEUX TOUJOURS PURS]
[MAX ERNST]
[UNE]
[LE PLUS JEUNE]
[AU HASARD]
[L'ABSOLUE NÉCESSITÉ]
[ENTRE PEU D'AUTRES]
[REVENIR DANS UNE VILLE]
[GEORGES BRAQUE]
[DANS LA BRUME]
[LES NOMS]
[LA NUIT]
[ARP]
[JOAN MIRO]
[JOUR DE TOUT]
[L'IMAGE D'HOMME]
[LE MIROIR D'UN MOMENT]
[TA CHEVELURE D'ORANGES]
[LES LUMIÈRES DICTÉES]
[TA BOUCHE AUX LÈVRES D'OR]
[ELLE EST]
[LE GRAND JOUR]
[LA COURBE DE TES YEUX]
[CELLE DE TOUJOURS, TOUTE]

[RÉPÉTITIONS]

[MAX ERNST]

Dans un coin l'inceste agile
Tourne autour de la virginité d'une petite robe
Dans un coin le ciel délivré
Aux épines de l'orage laisse des boules blanches.

Dans un coin plus clair de tous les yeux
On attend les poissons d'angoisse.
Dans un coin la voiture de verdure de l'été
Immobile glorieuse et pour toujours.

À la lueur de la jeunesse
Des lampes allumées très tard
La première montre ses seins qui tuent des insectes rouges.

[SUITE]

Pour l'éclat du jour des bonheurs en l'air
Pour vivre aisément des goûts des couleurs
Pour se régaler des amours pour rire
Pour ouvrir les yeux au dernier instant

Elle a toutes les complaisances.

[MANIE]

Après des années de sagesse
Pendant lesquelles le monde était aussi transparent qu'une aiguille
Roucouler s'agit-il d'autre chose?
Après avoir rivalisé rendu grâces et dilapidé le trésor
Plus d'une lèvre rouge avec un point rouge
Et plus d'une jambe blanche avec un pied blanc
Où nous croyons-nous donc?

[L'INVENTION]

La droite laisse couler du sable.
Toutes les transformations sont possibles.

Loin, le soleil aiguise sur les pierres sa hâte d'en finir.
La description du paysage importe peu,
Tout juste l'agréable durée des moissons.

Clair avec mes deux yeux,
Comme l'eau et le feu.

* * * * *

* * * * *

L'art d'aimer, l'art libéral, l'art de bien mourir, l'art de penser, l'art incohérent, l'art de fumer, l'art de jouir, l'art du moyen-âge, l'art décoratif, l'art de raisonner, l'art de bien raisonner, l'art poétique, l'art mécanique, l'art érotique, l'art d'être grand-père, l'art de la danse, l'art de voir, l'art d'agrément, l'art de caresser, l'art japonais, l'art de jouer, l'art de manger, l'art de torturer.

* * * * *

Je n'ai pourtant jamais trouvé ce que j'écris dans ce que j'aime.

[PLUS PRÈS DE NOUS]

Courir et courir délivrance
Et tout trouver tout ramasser
Délivrance et richesse
Courir si vite que le fil casse
Au bruit que fait un grand oiseau
Un drapeau toujours dépassé.

[PORTE OUVERTE]

La vie est bien aimable
Venez à moi, si je vais à vous c'est un jeu,
Les anges des bouquets dont les fleurs changent de couleur.

[SUITE]

Dormir, la lune dans un œil et le soleil dans l'autre,
Un amour dans la bouche, un bel oiseau dans les cheveux,
Parée comme les champs, les bois, les routes et la mer,
Belle et parée comme le tour du monde.

Fuis à travers le paysage,
Parmi les branches de fumée et tous les fruits du vent,
Jambes de pierre aux bas de sable,
Prise à la taille, à tous les muscles de rivière,
Et le dernier souci sur un visage transformé.

[LA PAROLE]

J'ai la beauté facile et c'est heureux.
Je glisse sur le toit des vents
Je glisse sur le toit des mers
Je suis devenue sentimentale
Je ne connais plus le conducteur
Je ne bouge plus soie sur les glaces
Je suis malade fleurs et cailloux
J'aime le plus chinois aux nues
J'aime la plus nue aux écarts d'oiseau
Je suis vieille mais ici je suis belle
Et l'ombre qui descend des fenêtres profondes
Épargne chaque soir le cœur noir de mes yeux.

[LA RIVIÈRE]

La rivière que j'ai sous la langue,
L'eau qu'on n'imagine pas, mon petit bateau,
Et, les rideaux baissés, parlons.

[L'OMBRE AUX SOUPIRS]

Sommeil léger, petite hélice,
Petite, tiède, cœur à l'air.
L'amour de prestidigitateur,
Ciel lourd des mains, éclairs des veines,

Courant dans la rue sans couleurs,
Pris dans sa traîne de pavés,
Il lâche le dernier oiseau
De son auréole d'hier—
Dans chaque puits, un seul serpent.

Autant rêver d'ouvrir les portes de la mer.

[NUL]

Ce qui se dit: J'ai traversé la rue pour ne plus être au soleil. Il fait trop chaud, même à l'ombre. Il y a la rue, quatre étages et ma fenêtre au soleil. Une casquette sur la tête, une casquette à la main, il vient me serrer la main. Voulez-vous ne pas crier comme ça, c'est de la folie!

* * * * *

Des aveugles invisibles préparent les linges du sommeil. La nuit, la lune et leur cœur se poursuivent.

* * * * *

À son tour un cri: «l'empreinte, l'empreinte, je ne vois plus l'empreinte. À la fin, je ne puis plus compter sur vous!»

[POÈMES]

Le cœur sur l'arbre vous n'aviez qu'à le cueillir,
Sourire et rire, rire et douceur d'outre-sens.
Vaincu, vainqueur et lumineux, pur comme un ange,
Haut vers le ciel, avec les arbres.

Au loin, geint une belle qui voudrait lutter
Et qui ne peut, couchée au pied de la colline.
Et que le ciel soit misérable ou transparent
On ne peut la voir sans l'aimer.

Les jours comme des doigts repliant leurs phalanges.
Les fleurs sont desséchées, les graines sont perdues,
La canicule attend les grandes gelées blanches.

À l'œil du pauvre mort. Peindre des porcelaines.
Une musique, bras blancs tout nus.
Les vents et les oiseaux s'unissent—le ciel change.

[LIMITE]

Songe aux souffrances taillées sous des voiles fautifs
Aux petits amateurs de rivières tournantes
Où promenade pour noyade
Nous irons sans plaisir
Nous irons ramer
Dans le cou des eaux

Nous aurons un bateau.

[LES MOUTONS]

Ferme les yeux visage noir
Ferme les jardins de la rue
L'intelligence et la hardiesse
L'ennui et la tranquillité
Ces tristes soirs à tout moment
Le verre et la porte vitrée
Confortable et sensible
Légère et l'arbre à fruits
L'arbre à fleurs l'arbre à fruits
Fuient.

[L'UNIQUE]

Elle avait dans la tranquillité de son corps
Une petite boule de neige couleur d'œil
Elle avait sur les épaules
Une tache de silence une tache de rose
Couvercle de son auréole
Ses mains et des arcs souples et chanteurs
Brisaient la lumière

Elle chantait les minutes sans s'endormir.

[LA VIE]

Sourire aux visiteurs
Qui sortent de leur cachette
Quand elle sort elle dort.

Chaque jour plus matinale
Chaque saison plus nue
Plus fraîche

Pour suivre ses regards
Elle se balance.

[NUL]

Il pose un oiseau sur la table et ferme les volets. Il se coiffe, ses cheveux dans ses mains sont plus doux qu'un oiseau.

* * * * *

Elle dit l'avenir. Et je suis chargé de le vérifier.

* * * * *

Le cœur meurtri, l'âme endolorie, les mains brisées, les cheveux blancs, les prisonniers, l'eau tout entière est sur moi comme une plaie à nu.

[INTÉRIEUR]

Dans quelques secondes
Le peintre et son modèle
Prendront la fuite.

Plus de vertus
Ou moins de malheurs
J'aperçois une statue

Une sorte d'amande
Une médaille vernie
Pour le plus grand ennui.

[À CÔTÉ]

La nuit plus longue et la route plus blanche.
Lampes je suis plus près de vous que la lumière.
Un papillon l'oiseau d'habitude
Roue brisée de ma fatigue
De bonne humeur place
Signal vide et signal
À l'éventail d'horloge.

[À CÔTÉ]

Soleil tremblant
Signal vide et signal à l'éventail d'horloge
Aux caresses unies d'une main sur le ciel
Aux oiseaux entr'ouvrant le livre des aveugles
Et d'une aile après l'autre entre cette heure et l'autre
Dessinant l'horizon faisant tourner les ombres
Qui limitent le monde quand j'ai les yeux baissés.

[L'IMPATIENT]

Si triste de ses faux calculs
Qu'il inscrit ses nombres à l'envers
Et s'endort.

Une femme plus belle
Et n'a jamais trouvé,
Cherché les idées roses des quinze ans à peine,
Ri sans le savoir, sans un compliment
Aux jeunesses du temps.

À la rencontre
De ce qui passait à côté
L'autre jour,

De la femme qui s'ennuyait,
Les mains à terre,
Sous un nuage.

La lampe s'allumait aux méfaits de l'orage
Aux beaux jours d'Août sans défaillances,
La caressante embrassait Pair, les joues de sa compagne,
Fermait les yeux
Et comme les feuilles le soir
Se perdait à l'horizon.

[SANS MUSIQUE]

Les muets sont des menteurs, parle.
Je suis vraiment en colère de parler seul
Et ma parole
Éveille des erreurs,

Mon petit cœur.

[LUIRE]

Terre irréprochablement cultivée,
Miel d'aube, soleil en fleurs,
Coureur tenant encore par un fil au dormeur
(Nœud par intelligences)
Et le jetant sur son épaule:
«Il n'a jamais été plus neuf,
Il n'a jamais été si lourd.»
Usure, il sera plus léger,
Utile.
Clair soleil d'été avec:
Sa chaleur, sa douceur, sa tranquillité
Et, vite,
Les porteurs de fleurs en l'air touchent de la terre.

[LA GRANDE MAISON INHABITABLE]

Au milieu d'une île étonnante
Que ses membres traversent
Elle vit d'un monde ébloui.

La chair que l'on montre aux curieux
Attend là comme les récoltes
La chute sur les rives.

En attendant pour voir plus loin
Les yeux plus grands ouverts sous le vent de ses mains
Elle imagine que l'horizon a pour elle dénoué sa ceinture.

[LA MORT DANS LA CONVERSATION]

Qui a votre visage?
La bonne et la mauvaise
La belle imaginable
Gymnastique à l'infini
Dépassant en mouvements
Les couleurs et les baisers
Les grands gestes la nuit.

[RAISON DE PLUS]

Les lumières en l'air,
L'air sur un tour moitié passé, moitié brillant,
Faites entrer les enfants,
Tous les saluts, tous les baisers, tous les remerciements.

Autour de la bouche
Son rire est toujours différent,
C'est un plaisir, c'est un désir, c'est un tourment,
C'est une folle, c'est la fleur, une créole qui passe.

La nudité, jamais la même.
Je suis bien laid.
Au temps des soins, des neiges, herbes en soins,
Neiges en foule,
Au temps en heures fixes,
Des souples satins des statues.
Le temple est devenu fontaine
Et la main remplace le cœur.

Il faut m'avoir connu à cette époque pour m'aimer,
sûr du lendemain.

[LESQUELS?]

Pendant qu'il est facile
Et pendant qu'elle est gaie
Allons nous habiller et nous déshabiller.

[RUBANS]

L'alarme matérielle où, sans excuse, apparaît la douleur future.

C'est bien: presque insensible. C'est un signe de plus de dignité.

Aucun étonnement, une femme ou un gracieux enfant de toile fine et de paille, idées de grandeur, Leurs yeux se sont levés plus tôt que le soleil.

* * * * *

Les sacrifiés font un geste qui ne dit rien parmi la dentelle de tous les autres gestes, imaginaires, à cinq ou six, vers le lieu de repos où il n'y a personne.

Constaté qu'ils se sont réfugiés dans les branches nues d'une politesse désespérée, d'une couronne taillée à coups de vent.

Prendre, cordes de la vie. Pouviez-vous prendre plus de libertés?

* * * * *

De petits instruments,

Et les mains qui pétrissent un ballon pour le faire éclater, pour que le sang de l'homme lui jaillisse au visage.

Et les ailes qui sont attachées comme la terre et la mer.

[L'AMI]

La photographie: un groupe.
Si le soleil passait,
Si tu bouges.

Fards. À l'intérieur, blanche et vernie,
Dans le tunnel.
«Au temps des étincelles
On débouchait la lumière.»

Postérité, mentalité des gens.
La bien belle peinture.
L'épreuve, s'entendre.
L'espoir des cantharides
Est un bien bel espoir.

[VOLONTAIREMENT]

Aveugle maladroit, ignorant et léger,
Aujourd'hui pour oublier,
Le mois prochain pour dessiner,
Les coins de rue, les allées à perte de vue.
Je les imite pour m'étendre
Dans une nuit profonde et large de mon âge.

[À LA MINUTE]

L'instrument
Comme tu le vois.
Espérons
Et
Espérons
Adieu
Ne t'avise pas
Que les yeux
Comme tu le vois
Le jour et la nuit ont bien réussi.
Je le regarde je le vois.

[PARFAIT]

Un miracle de sable fin
Transperce les feuilles les fleurs
Éclôt dans les fruits
Et comble les ombres.

Tout est enfin divisé
Tout se déforme et se perd
Tout se brise et disparaît
La mort sans conséquences.

Enfin
La lumière n'a plus la nature
Ventilateur gourmand étoile de chaleur
Elle abandonne les couleurs
Elle abandonne son visage

Aveugle silencieuse
Elle est partout semblable et vide.

[RONDE]

Sous un soleil ressort du paysage
Une femme s'emballe
Frise son ombre avec ses jambes
Et d'elle seule espère les espoirs les plus mystérieux.

Je la trouve sans soupçons sans aucun doute amoureuse
Au lieu des chemins assemblés
De la lumière en un point diminuée
Et des mouvements impossibles
La grande porte de la face
Aux plans discutés adoptés
Aux émotions de pensée
Le voyage déguisé et l'arrivée de réconciliation

La grande porte de la face
La vue des pierres précieuses
Le jeu du plus faible en plus fort.

[CE N'EST PAS LA POÉSIE QUI]

Avec des yeux pareils
Que tout est semblable
École de nu.
Tranquillement
Dans un visage délié
Nous avons pris des garanties
Un coup de main aux cheveux rapides
La bouche de voluptueux inférieur joue et tombe
Et nous lançons le menton qui tourne comme une toupie.

[ŒIL DE SOURD]

Faites mon portrait.
Il se modifiera pour remplir tous les vides.
Faites mon portrait sans bruit, seul le silence
À moins que—s'il—sauf—excepté—
Je ne vous entends pas.

Il s'agit, il ne s'agit plus.
Je voudrais ressembler—
Fâcheuse coïncidence, entre autres grandes affaires.
Sans fatigue, têtes nouées
Aux mains de mon activité.

[MOURIR DE NE PAS MOURIR]

à André Breton

[L'ÉGALITÉ DES SEXES]

Tes yeux sont revenus d'un pays arbitraire
Où nul n'a jamais su ce que c'est qu'un regard
Ni connu la beauté des yeux, beauté des pierres,
Celle des gouttes d'eau, des perles en placards,

Des pierres nues et sans squelette, ô ma statue,
Le soleil aveuglant te tient lieu de miroir
Et s'il semble obéir aux puissances du soir
C'est que ta tête est close, ô statue abattue

Par mon amour et par mes ruses de sauvage.
Mon désir immobile est ton dernier soutien
Et je t'emporte sans bataille, ô mon image,
Rompue à ma faiblesse et prise dans mes liens.

[AU CŒUR DE MON AMOUR]

Un bel oiseau me montre la lumière
Elle est dans ses yeux, bien en vue.
Il chante sur une boule de gui
Au milieu du soleil.

* * * * *

L'aube dans des pays sans grâce
Prend l'apparence de l'oubli.
Et qu'une femme émue s'endorme, à l'aube,
La tête la première, sa chute l'illumine.

Constellations,
Vous connaissez la forme de sa tête.
Ici, tout s'obscurcit:
Le paysage se complète, sang aux joues,
Les masses diminuent et coulent dans mon cœur
Avec le sommeil.
Et qui donc veut me prendre le cœur?

* * * * *

Une femme au cœur pâle
Met la nuit dans ses habits.
L'amour a découvert la nuit
Sur ses seins impalpables.

Comment prendre plaisir à tout?
Plutôt tout effacer.
L'homme de tous les mouvements,
De tous les sacrifices et de toutes les conquêtes
Dort. Il dort, il dort, il dort.
Il raye de ses soupirs la nuit minuscule, invisible.

Il n'a ni froid, ni chaud.
Son prisonnier s'est évadé—pour dormir.
Il n'est pas mort, il dort.

Quand il s'est endormi
Tout l'étonnait,
Il jouait avec ardeur,
Il regardait,
Il entendait.
Sa dernière parole:«Si c'était à recommencer, je te rencontrerais sans
te chercher.»

Il dort, il dort, il dort.
L'aube a eu beau lever la tête,
Il dort.

[POUR SE PRENDRE AU PIÈGE]

C'est un restaurant comme les autres. Faut-il croire que je ne ressemble à personne? Une grande femme, à côté de moi, bat des œufs avec ses doigts. Un voyageur pose ses vêtements sur une table et me tient tête. Il a tort, je ne connais aucun mystère, je ne sais même pas la signification du mot: mystère, je n'ai jamais rien cherché, rien trouvé, il a tort d'insister.

L'orage qui, par instants, sort de la brume me tourne les yeux et les épaules. L'espace a alors des portes et des fenêtres. Le voyageur me déclare que je ne suis plus le même. Plus le même! Je ramasse les débris de toutes mes merveilles. C'est la grande femme qui m'a dit que ce sont des débris de merveilles, ces débris. Je les jette aux ruisseaux vivaces et pleins d'oiseaux. La mer, la calme mer est entre eux comme le ciel dans la lumière. Les couleurs aussi, si l'on me parle des couleurs, je ne regarde plus. Parlez-moi des formes, j'ai grand besoin d'inquiétude.

Grande femme, parle-moi des formes, ou bien je m'endors et je mène la grande vie, les mains prises dans la tête et la tête dans la bouche, dans la bouche bien close, langage intérieur.

[L'AMOUREUSE]

Elle est debout sur mes paupières
Et ses cheveux sont dans les miens,
Elle a la forme de mes mains,
Elle a la couleur de mes yeux,
Elle s'engloutit dans mon ombre
Comme une pierre sur le ciel.

Elle a toujours les yeux ouverts
Et ne me laisse pas dormir.
Ses rêves en pleine lumière
Font s'évaporer les soleils,
Me font rire, pleurer et rire,
Parler sans avoir rien à dire.

[LE SOURD ET L'AVEUGLE]

Gagnerons-nous la mer avec des cloches
Dans nos poches, avec le bruit de la mer
Dans la mer, ou bien serons-nous les porteurs
D'une eau plus pure et silencieuse?

L'eau se frottant les mains aiguise des couteaux
Les guerriers ont trouvé leurs armes dans les flots
Et le bruit de leurs coups est semblable à celui
Des rochers défonçant dans la nuit les bateaux.

C'est la tempête et le tonnerre. Pourquoi pas le silence
Du déluge, car nous avons en nous tout l'espace rêvé
Pour le plus grand silence et nous respirerons
Comme le vent des mers terribles, comme le vent

Qui rampe lentement sur tous les horizons.

[L'HABITUDE]

Toutes mes petites amies sont bossues:
Elles aiment leur mère.
Tous mes animaux sont obligatoires,
Ils ont des pieds de meuble
Et des mains de fenêtre.
Le vent se déforme,
Il lui faut un habit sur mesure,
Démesuré.
Voilà pourquoi
Je dis la vérité sans la dire.

[DANS LA DANSE]

Petite table enfantine,
il y a des femmes dont les yeux sont comme des morceaux de sucre,
il y a des femmes graves comme les mouvements de l'amour qu'on ne surprend
pas
il y a des femmes au visage pâle
d'autres comme le ciel à la veille du vent.
Petite table dorée des jours de fête,
il y a des femmes de bois vert et sombre:
celles qui pleurent,
de bois sombre et vert:
celles qui rient.

Petite table trop basse ou trop haute,
il y a des femmes grasses
avec des ombres légères,
il y a des robes creuses,
des robes sèches,
des robes que l'on porte chez soi et que l'amour ne fait jamais sortir.
Petite table,
je n'aime pas les tables sur lesquelles je danse,
je ne m'en doutais pas.

[LE JEU DE CONSTRUCTION]

À Raymond Roussel.

L'homme s'enfuit, le cheval tombe,
La porte ne peut pas s'ouvrir,
L'oiseau se tait, creusez sa tombe,
Le silence le fait mourir.

Un papillon sur une branche
Attend patiemment l'hiver,
Son cœur est lourd, la branche penche,
La branche se plie comme un ver.

Pourquoi pleurer la fleur séchée
Et pourquoi pleurer les lilas?
Pourquoi pleurer la rose d'ambre?

Pourquoi pleurer la pensée tendre?
Pourquoi chercher la fleur cachée
Si l'on n'a pas de récompense?

—Mais pour ça, ça et ça.

[ENTRE AUTRES]

À l'ombre des arbres
Comme au temps des miracles,

Au milieu des hommes
Comme la plus belle femme

Sans regrets, sans honte,
J'ai quitté le monde.

—Qu'avez-vous vu?

—Une femme jeune, grande et belle
En robe noire très décolletée.

[GIORGIO DE CHIRICO]

Un mur dénonce un autre mur
Et l'ombre me défend de mon ombre peureuse.
Ô tour de mon amour autour de mon amour,
Tous les murs filaient blanc autour de mon silence.

Toi, que défendais-tu? Ciel insensible et pur
Tremblant tu m'abritais. La lumière en relief
Sur le ciel qui n'est plus le miroir du soleil,
Les étoiles de jour parmi les feuilles vertes,

Le souvenir de ceux qui parlaient sans savoir,
Maîtres de ma faiblesse et je suis à leur place
Avec des yeux d'amour et des mains trop fidèles
Pour dépeupler un monde dont je suis absent.

[BOUCHE USÉE]

Le rire tenait sa bouteille
À la bouche riait la mort
Dans tous les lits où l'on dort
Le ciel sous tous les corps sommeille

Un clair ruban vert à l'oreille
Trois boules une bague en or
Elle porte sans effort
Une ombre aux lumières pareille

Petite étoile des vapeurs
Au soir des mers sans voyageurs
Des mers que le ciel cruel fouille

Délices portées à la main
Plus douce poussière à la fin
Les branches perdues sous la rouille.

[DANS LE CYLINDRE DES TRIBULATIONS]

Que le monde m'entraîne et j'aurai des souvenirs.

Trente filles au corps opaque, trente filles divinisées par l'imagination, s'approchent de l'homme qui repose dans la petite vallée de la folie.

L'homme en question joue avec ferveur. Il joue contre lui-même et gagne. Les trente filles en ont vite assez. Les caresses du jeu ne sont pas celles de l'amour et le spectacle n'en est pas aussi charmant, séduisant et agréable.

Je parle de trente filles au corps opaque et d'un joueur heureux. Il y a aussi, dans une ville de laine et de plumes, un oiseau sur le dos d'un mouton. Le mouton, dans les fables, mène l'oiseau en paradis.

Il y a aussi les siècles personnifiés, la grandeur des siècles présents, le vertige des années défendues et des fruits perdus.

Que les souvenirs m'entraînent et j'aurai des yeux ronds comme le monde.

[DENISE DISAIT AUX MERVEILLES:]

Le soir traînait des hirondelles. Les hiboux
Partageaient le soleil et pesaient sur la terre
Comme les pas jamais lassés d'un solitaire
Plus pâle que nature et dormant tout debout.

Le soir traînait des armes blanches sur nos têtes.
Le courage brûlait les femmes parmi nous,
Elles pleuraient, elles criaient comme des bêtes,
Les hommes inquiets s'étaient mis à genoux.

Le soir, un rien, une hirondelle qui dépasse,
Un peu de vent, les feuilles qui ne tombent plus,
Un beau détail, un sortilège sans vertus
Pour un regard qui n'a jamais compris l'espace.

[LA BÉNÉDICTION]

À l'aventure, en barque, au nord.
Dans la trompette des oiseaux
Les poissons dans leur élément.

L'homme qui creuse sa couronne
Allume un brasier dans la cloche,
Un beau brasier-nid-de-fourmis.

Et le guerrier bardé de fer
Que l'on fait rôtir à la broche
Apprend l'amour et la musique.

[LA MALÉDICTION]

Un aigle, sur un rocher, contemple l'horizon béat. Un aigle défend le mouvement des sphères. Couleurs douces de la charité, tristesse, lueurs sur les arbres décharnés, lyre en étoile d'araignée, les hommes qui sous tous les cieux se ressemblent sont aussi bêtes sur la terre qu'au ciel. Et celui qui traîne un couteau dans les herbes hautes, dans les herbes de mes yeux, de mes cheveux et de mes rêves, celui qui porte dans ses bras tous les signes de l'ombre, est tombé, tacheté d'azur, sur les fleurs à quatre couleurs.

[SILENCE DE L'ÉVANGILE]

Nous dormons avec des anges rouges qui nous montrent le désert sans minuscules et sans les doux réveils désolés. Nous dormons. Une aile nous brise, évasion, nous avons des roues plus vieilles que les plumes envolées, perdues, pour explorer les cimetières de la lenteur, la seule luxure.

* * * * *

La bouteille que nous entourons des linges de nos blessures ne résiste à aucune envie. Prenons les cœurs, les cerveaux, les muscles de la rage, prenons les fleurs invisibles des blêmes jeunes filles et des enfants noués, prenons la main de la mémoire, fermons les yeux du souvenir, une théorie d'arbres délivrés par les voleurs nous frappe et nous divise, tous les morceaux sont bons. Qui les rassemblera: la terreur, la souffrance ou le dégoût?

* * * * *

Dormons, mes frères. Le chapitre inexplicable est devenu incompréhensible. Des géants passent en exhalant des plaintes terribles, des plaintes de géant, des plaintes comme l'aube veut en pousser, l'aube qui ne peut ne plus se plaindre, depuis le temps, mes frères, depuis le temps.

[SANS RANCUNE]

Larmes des yeux, les malheurs des malheureux.
Malheurs sans intérêt et larmes sans couleurs.
Il ne demande rien, il n'est pas insensible,
Il est triste en prison et triste s'il est libre.

Il fait un triste temps, il fait une nuit noire
À ne pas mettre un aveugle dehors. Les forts
Sont assis, les faibles tiennent le pouvoir
Et le roi est debout près de la reine assise.

Sourires et soupirs, des injures pourrissent
Dans la bouche des muets et dans les yeux des lâches.
Ne prenez rien: ceci brûle, cela flambe!
Vos mains sont faites pour vos poches et vos fronts.

* * * * *

[CELLE QUI N'A PAS LA PAROLE]

Les feuilles de couleur dans les arbres nocturnes
Et la liane verte et bleue qui joint le ciel aux arbres,
Le vent à la grande figure
Les épargne. Avalanche, à travers sa tête transparente
La lumière, nuée d'insectes, vibre et meurt.

Miracle dévêtu, émiettement, rupture
Pour un seul être.

La plus belle inconnue
Agonise éternellement.

Étoiles de son cœur aux yeux de tout le monde.

[NUDITÉ DE LA VÉRITÉ]

«Je le sais bien»

Le désespoir n'a pas d'ailes,
L'amour non plus,
Pas de visage,
Ne parlent pas,
Je ne bouge pas,
Je ne les regarde pas,
Je ne leur parle pas
Mais Je suis bien aussi vivant que mon amour et que mon désespoir.

[PERSPECTIVE]

Un millier de sauvages
S'apprêtent à combattre.
Ils ont des armes,
Ils ont leur cœur, grand cœur,
Et s'alignent avec lenteur
Devant un millier d'arbres verts
Qui, sans en avoir l'air,
Tiennent encore à leur feuillage.

[TA FOI]

Suis-je autre chose que ta force?
Ta force dans tes bras,
Ta tête dans tes bras,
Ta force dans le ciel décomposé,
Ta tête lamentable,
Ta tête que je porte.
Tu ne joueras plus avec moi,
Héroïne perdue,
Ma force bouge dans tes bras.

[MASCHA RIAIT AUX ANGES]

L'heure qui tremble au front du temps tout embrouillé

Un bel oiseau léger plus vif qu'une poussière
Traîne sur un miroir un cadavre sans tête
Des boules de soleil adoucissent ses ailes
Et le vent de son vol affole la lumière

Le meilleur a été découvert loin d'ici.

[LES PETITS JUSTES]

[SUR LA MAISON DU RIRE]

Sur la maison du rire
Un oiseau rit dans ses ailes.
Le monde est si léger
Qu'il n'est plus à sa place
Et si gai
Qu'il ne lui manque rien.

[POURQUOI SUIS-JE SI BELLE?]

Pourquoi suis-je si belle?
Parce que mon maître me lave.

[AVEC TES YEUX]

Avec tes yeux je change comme avec les lunes
Et je suis tour à tour et de plomb et de plume,
Une eau mystérieuse et noire qui t'enserre
Ou bien dans tes cheveux ta légère victoire.

[UNE COULEUR MADAME]

Une couleur madame, une couleur monsieur,
Une aux seins, une aux cheveux,
La bouche des passions
Et si vous voyez rouge
La plus belle est à vos genoux.

[À FAIRE RIRE LA CERTAINE]

À faire rire la certaine,
Était-elle en pierre?
Elle s'effondra.

[LE MONSTRE DE LA FUITE]

Le monstre de la fuite hume même les plumes
De cet oiseau roussi par le feu du fusil.
Sa plainte vibre tout le long d'un mur de larmes
Et les ciseaux des yeux coupent la mélodie
Qui bourgeonnait déjà dans le cœur du chasseur.

[LA NATURE S'EST PRISE]

La nature s'est prise aux filets de ta vie.
L'arbre, ton ombre, montre sa chair nue: le ciel.
Il a la voix du sable et les gestes du vent
Et tout ce que tu dis bouge derrière toi.

[ELLE SE REFUSE TOUJOURS]

Elle se refuse toujours à comprendre, à entendre,
Elle rit pour cacher sa terreur d'elle-même.
Elle a toujours marché sous les arches des nuits
Et partout où elle a passé
Elle a laissé
L'empreinte des choses brisées.

[SUR CE CIEL DÉLABRÉ]

Sur ce ciel délabré, sur ces vitres d'eau douce,
Quel visage viendra, coquillage sonore,
Annoncer que la nuit de l'amour touche au jour,
Bouche ouverte liée à la bouche fermée.

[INCONNUE]

Inconnue, elle était ma forme préférée,
Celle qui m'enlevait le souci d'être un homme,
Et je la vois et je la perds et je subis
Ma douleur, comme un peu de soleil dans l'eau froide.

[LES HOMMES QUI CHANGENT]

Les hommes qui changent et se ressemblent
Ont, au cours de leurs jours, toujours fermé les yeux
Pour dissiper la brume de dérision
Etc...

[NOUVEAUX POÈMES]

à G.

[NE PLUS PARTAGER]

Au soir de la folie, nu et clair,
L'espace entre les choses a la forme de mes paroles
La forme des paroles d'un inconnu,
D'un vagabond qui dénoue la ceinture de sa gorge
Et qui prend les échos au lasso.

Entre des arbres et des barrières,
Entre des murs et des mâchoires,
Entre ce grand oiseau tremblant
Et la colline qui l'accable,
L'espace a la forme de mes regards.

Mes yeux sont inutiles,
Le règne de la poussière est fini,
La chevelure de la route a mis son manteau rigide,
Elle ne fuit plus, je ne bouge plus,
Tous les ponts sont coupés, le ciel n'y passera plus
Je peux bien n'y plus voir.
Le monde se détache de mon univers
Et, tout au sommet des batailles,
Quand la saison du sang se fane dans mon cerveau,
Je distingue le jour de cette clarté d'homme
Qui est la mienne,
Je distingue le vertige de la liberté,
La mort de l'ivresse,
Le sommeil du rêve,

Ô reflets sur moi-même! ô mes reflets sanglants!

[ABSENCES]

I

La plate volupté et le pauvre mystère
Que de n'être pas vu.

Je vous connais, couleur des arbres et des villes,
Entre nous est la transparence de coutume
Entre les regards éclatants.
Elle roule sur pierres
Comme l'eau se dandine.
D'un côté de mon cœur des vierges s'obscurcissent,
De l'autre la main douce est au flanc des collines.
La courbe de peu d'eau provoque cette chute,
Ce mélange de miroirs.
Lumières de précision, je ne cligne pas des yeux,
Je ne bouge pas,
Je parle
Et quand je dors
Ma gorge est une bague à l'enseigne de tulle.

[ABSENCES]

II

Je sors au bras des ombres,
Je suis au bas des ombres,
Seul.

La pitié est plus haut et peut bien y rester,
La vertu se fait l'aumône de ses seins
Et la grâce s'est prise dans les filets de ses paupières.
Elle est plus belle que les figures des gradins,
Elle est plus dure,
Elle est en bas avec les pierres et les ombres.
Je l'ai rejointe.

C'est ici que la clarté livre sa dernière bataille.
Si je m'endors, c'est pour ne plus rêver.
Quelles seront alors les armes de mon triomphe?
Dans mes yeux grands ouverts le soleil fait les joints,
Ô jardin de mes yeux!
Tous les fruits sont ici pour figurer des fleurs,
Des fleurs dans la nuit,
Une fenêtre de feuillage
S'ouvre soudain dans son visage.
Où poserai-je mes lèvres, nature sans rivage?

Une femme est plus belle que le monde où je vis
Et je ferme les yeux.
Je sors au bras des ombres,
Je suis au bas des ombres.
Et des ombres m'attendent.

[FIN DES CIRCONSTANCES]

Un bouquet tout défait brûle les coqs des vagues
Et le plumage entier de la perdition
Rayonne dans la nuit et dans la mer du ciel.
Plus d'horizon, plus de ceinture,
Les naufragés, pour la première fois, font des gestes
qui ne les soutiennent pas. Tout se diffuse, rien ne
s'imagine plus.

[BAIGNEUSE DU CLAIR AU SOMBRE]

L'après-midi du même jour. Légère, tu bouges et, légers, le sable et la mer bougent.

Nous admirons l'ordre des choses, l'ordre des pierres, l'ordre des clartés, l'ordre des heures. Mais cette ombre qui disparaît et cet élément douloureux, qui disparaît.

Le soir, la noblesse est partie de ce ciel. Ici, tout se blottit dans un feu qui s'éteint.

Le soir. La mer n'a plus de lumière et, comme aux temps anciens, tu pourrais dormir dans la mer.

[PABLO PICASSO]

Les armes du sommeil ont creusé dans la nuit
Les sillons merveilleux qui séparent nos têtes.
À travers le diamant, toute médaille est fausse,
Sous le ciel éclatant, la terre est invisible.

Le visage du cœur a perdu ses couleurs
Et le soleil nous cherche et la neige est aveugle.
Si nous l'abandonnons, l'horizon a des ailes
Et nos regards au loin dissipent les erreurs.

[PREMIÈRE DU MONDE]

À Pablo Picasso.

Captive de la plaine, agonisante folle,
La lumière sur toi se cache, vois le ciel:
Il a fermé les yeux pour s'en prendre à ton rêve,
Il a fermé ta robe pour briser tes chaînes.