AVANT ET APRÈS

LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cⁱᵉ
21, RUE HAUTEFEUILLE, PARIS-VIᵉ


PAUL GAUGUIN

Lettres de Paul Gauguin à Daniel de Monfreid. Hommage liminaire
de Victor Segalen. Avec huit phototypies d’après des
tableaux de Paul Gauguin.
Un volume in-16 7fr. 50

En préparation:

N O A N O A

PAR
PAUL GAUGUIN

ORNÉ DE BOIS GRAVÉS PAR DANIEL DE MONFREID
D’APRÈS LES DESSINS DU MANUSCRIT ORIGINAL
Un volume in-16 soleil, imprimé sur beau papier, couverture en couleurs.
Prix: 25 francs.
IL SERA TIRÉ:
Cent exemplaires sur Japon impérial, tous numérotés.
Prix: 75 francs.

À quoi penses-tu? Je ne sais pas


PAUL GAUGUIN

AVANT ET APRÈS

AVEC LES VINGT-SEPT DESSINS
DU MANUSCRIT ORIGINAL

PARIS
LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cⁱᵉ
21, RUE HAUTEFEUILLE, VIᵉ
MCMXXIII
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET
OUVRAGE CENT EXEMPLAIRES
SUR VÉLIN PUR
FIL DES PAPETERIES DU
MARAIS, NUMÉROTÉS DE
1 A 100.
Copyright by LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cⁱᵉ, 1923.
Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés
pour tous pays.
A ANDRÉ FONTAINAS
PAUL GAUGUIN

AVANT ET APRÈS


Ceci n’est pas un livre. Un livre, même un mauvais livre, c’est une grave affaire. Telle phrase du quatrième chapitre excellente serait mauvaise au deuxième, et tout le monde n’est pas du métier.

Un roman. Où cela commence-t-il: où cela finit-il. Le spirituel Camille Mauclair en donne la forme définitive: c’est entendu jusqu’à ce qu’un nouveau Mauclair vienne à son heure nous annoncer une forme nouvelle.

Prise sur le vif, la réalité n’est-elle pas suffisante pour qu’on se passe de l’écrire? Et puis on change.

Autrefois je haïssais George Sand, maintenant Georges Ohnet me la rend presque supportable. Dans les livres d’Émile Zola, les blanchisseuses comme les concierges parlent un français qui ne m’enthousiasme pas. Quand elles cessent de parler, Zola, sans s’en douter, continue sur le même ton et dans le même français.

Je ne voudrais en médire, je ne suis pas du métier. Je voudrais écrire comme je fais mes tableaux, c’est-à-dire à ma fantaisie, selon la lune, et trouver le titre longtemps après.

Des mémoires! c’est de l’histoire. C’est une date. Tout y est intéressant. Sauf l’auteur. Et il faut dire qui on est et d’où l’on vient. Se confesser: après Jean-Jacques Rousseau c’est une grave affaire. Si je vous dis que par les femmes je descends d’un Borgia d’Aragon, vice-roi du Pérou, vous direz que ce n’est pas vrai et que je suis prétentieux. Mais si je vous dis que cette famille est une famille de vidangeurs, vous me mépriserez.

Si je vous dis que du côté de mon père ils se nommaient tous des Gauguin, vous direz que c’est d’une naïveté absolue: m’expliquant sur ce sujet, voulant dire que je ne suis pas un bâtard, sceptiquement vous sourirez.

Le mieux serait de se taire, mais se taire quand on a envie de parler, c’est une contrainte. Les uns dans la vie ont un but, d’autres n’en ont pas. Depuis longtemps on me rabâche la Vertu: je la connais, mais je ne l’aime pas.

La vie c’est à peine une division d’une seconde.

En si peu de temps se préparer une Éternité!!!

Je voudrais être un cochon: l’homme seul peut être ridicule.

Jadis les grands fauves ont rugi; aujourd’hui ils sont empaillés. Hier j’étais du 19ᵉ, aujourd’hui je suis du 20ᵉ et je vous assure que vous et moi nous ne verrons le 21ᵉ. A force de vivre on rêve une revanche, et il faut se contenter du rêve. Mais le rêve s’est envolé, le pigeon aussi, histoire de jouer.

Je ne suis pas de ceux qui médisent quand même de la vie. On a souffert, mais on a joui et si peu que cela soit c’est encore de cela qu’on se souvient. J’aime les philosophes, pas trop cependant, quand ils m’ennuient et qu’ils sont pédants. J’aime les femmes aussi quand elles sont vicieuses et qu’elles sont grasses: leur esprit me gêne, cet esprit trop spirituel pour moi. J’ai toujours voulu une maîtresse qui fût grosse et jamais je n’en ai trouvé. Pour me narguer elles sont toujours avec des petits.

Ce n’est pas à dire que je sois insensible à la beauté, mais ce sont les sens qui n’en veulent pas. Comme on voit, je ne connais pas l’amour et pour dire: je t’aime, il me faudrait casser toutes les dents. C’est vous faire comprendre que je ne suis point poète. Un poète sans amour!!! Et en cette raison, les femmes qui sont malignes le devinent: aussi je leur déplais.

Je ne m’en plains pas, et comme Jésus je dis: «La chair est chair, l’esprit est Esprit.» Grâce à cela pour quelque menue monnaie ma chair est satisfaite et mon esprit reste tranquille.

Me voilà donc présenté au public comme un animal dénué de tout sentiment, incapable de vendre son âme pour une marguerite. Je n’ai pas été Werther, je ne serai pas Faust. Qui sait? les vérolés et les alcooliques seront peut-être les hommes de l’avenir. La morale m’a tout l’air d’aller comme les sciences et tout le reste vers une morale toute nouvelle qui serait peut-être le contraire de celle d’aujourd’hui. Le mariage, la famille, et un tas de bonnes choses dont on me corne les oreilles m’ont tout l’air de voyager considérablement en locomobile à grande vitesse.

Et vous voulez que je sois de votre avis?...

Le couche avec est une grosse affaire.

En mariage le plus cocu des deux est l’amant, ce qu’une pièce du Palais-Royal dit: «Le plus heureux des trois.»

J’avais acheté à Port-Saïd quelques photographies. Le péché commis, ab ores, chez moi, sans détours, dans l’alcôve, elles figuraient. Les hommes, les femmes, les enfants en ont ri; presque tout le monde enfin: cela fut un instant et l’on n’y pensa plus. Seuls, les gens qui se disent honnêtes ne vinrent pas chez moi et seuls toute l’année ils y pensèrent.

Monseigneur, à confesse, dans maints endroits, se fit renseigner: quelques sœurs même devinrent de plus en plus pâles, les yeux cernés.

Méditez cela, et clouez visiblement une indécence sur votre porte: vous serez désormais débarrassé des honnêtes gens, les personnes les plus insupportables que Dieu ait créées.

A l’hôtel du père Thiers, ce fut un soir, la foule brisa les vitres. Le père Thiers illumina tant qu’il put la fenêtre et montra son cul. La foule ébahie n’osa envoyer un caillou dans le mille. D’ailleurs avec les imbéciles il n’y a pas à raisonner; il n’y a qu’à dire: «Vous me faites chier.»

J’ai su, tout le monde aussi, tout le monde le saura: que deux et deux font quatre. Il y a loin de la convention, de l’intuition à la compréhension: je me soumets, et comme tout le monde je dis: «Deux et deux font quatre»... mais... cela m’embête, et cela dérange beaucoup de mes raisonnements. Ainsi par exemple, vous qui admettez que deux et deux font quatre comme une chose certaine qu’il aurait été impossible de faire autrement, pourquoi admettez-vous que c’est Dieu qui est le créateur de toutes choses. Ne serait-ce qu’un instant! Dieu n’aurait pu faire autrement?

Drôle de Tout-Puissant.

Tout cela dit pour parler des pédants. Nous savons, et nous ne savons pas.

Le saint Suaire de Jésus-Christ révolte M. Berthelot: en tant que savant chimiste Berthelot a peut-être raison; mais en tant que pape... Voyons charmant Berthelot, que feriez-vous si vous étiez pape, un homme dont on baise les pieds. Des milliers d’imbéciles demandent la bénédiction de toutes les bourdes. Or on est Pape, or un Pape doit bénir et satisfaire ses fidèles. Tout le monde n’est pas chimiste: moi-même je n’y comprends rien et peut-être que si j’ai jamais des hémorroïdes, j’irai intriguer pour avoir un morceau de ce saint Suaire afin de me le fourrer quelque part, en conviction de guérison.

Ceci n’est pas un livre.

*
* *

D’ailleurs, à défaut de lecteurs sérieux, il faut que l’auteur d’un livre soit sérieux.

J’ai devant moi, des cocotiers, des bananiers; tout est vert. Pour faire plaisir à Signac je vous dirai que des petits points de rouge (la complémentaire) se disséminent dans le vert. Malgré cela, ce qui va fâcher Signac, j’atteste que dans tout ce vert on aperçoit de grandes taches de bleu. Ne vous y trompez pas, ce n’est pas le ciel bleu, mais seulement la montagne dans le lointain. Que dire à tous ces cocotiers? Et cependant, j’ai besoin de bavarder; aussi j’écris au lieu de parler.

Tiens! voilà la petite Vaitauni qui s’en va à la rivière; je la connais pour avoir remarqué une matière cornée qui remplissait l’antichambre. Cette bisexuelle n’est pas comme tout le monde et

Les saintes images.

ça vous émoustille quand piéton lassé on se sent impuissant. Elle a les seins les plus ronds et les plus charmants que vous puissiez imaginer. Je vois ce corps doré presque nu se diriger vers l’eau fraîche. Prends garde à toi, chère petite; le gendarme poilu, gardien de la morale, mais faune en cachette, est là qui te guette. Sa vue satisfaite, il te donnera une contravention pour se venger d’avoir troublé ses sens et par suite outragé la morale publique. La morale publique. La force des mots.

Oh! braves gens de la métropole, vous ne connaissez pas ce que c’est qu’un gendarme aux colonies. Venez-y voir et vous verrez un genre d’immondices que vous ne pouvez soupçonner.

Mais d’avoir vu la petite Vaitauni, pensant à cette matière cornée, je sens mes sens qui battent la campagne, je prends mes ébats dans la rivière. Tous deux nous avons ri sans feuille de vigne et...

Ceci n’est pas un livre.

*
* *

Pour être d’accord avec mon titre avant et après, permettez-moi de vous raconter quelque chose d’auparavant.

Le général Boulanger, vous en souvient-il, se trouvait à Jersey en cachette.

Or, en ce temps, c’était l’hiver, je travaillais au Pouldu, limite du Finistère sur la côte isolée, loin, très loin des chaumières.

Survint un gendarme qui avait ordre de surveiller la côte pour empêcher un soi-disant débarquement du général Boulanger déguisé en pêcheur.

Je fus interrogé avec finesse, pressé dans tous les replis de mon individu à tel point que très intimidé je m’écriai: «Est-ce que par hasard, vous me prendriez pour le général Boulanger?

Lui.—On a vu plus fort que ça.

Moi.—Avez-vous son signalement?

Lui.—Son signalement! je me le fourre quelque part, et que subrepticement vous vous foutez de moi, et que conséquemment je vous fous dedans.

Moi.—Je fus obligé d’aller à Quimperlé m’expliquer et le brigadier me prouva aussitôt que n’étant pas le général Boulanger je n’avais pas le droit de me faire passer pour un général et me moquer d’un gendarme dans l’exercice de ses fonctions.

Comment! moi me faire passer pour un général...

Vous êtes bien obligé de l’avouer, me dit le brigadier, puisque le gendarme vous a pris pour Boulanger.

Pour moi ce ne fut pas de la stupéfaction, mais de l’admiration pour les grandes intelligences. Ce serait comme pour dire qu’on est plus facilement roulé par les imbéciles. Je ne veux pas qu’on me dise que je répète La Fontaine quand il parle du pavé de l’ours. Ce que je dis a un autre sens. Ayant fait mon service militaire, j’ai remarqué que les sous-officiers, voire même quelques officiers, se fâchaient quand on leur parlait français, pensant sans doute que c’était un langage soit pour se moquer, soit pour humilier.

Ce qui prouve que pour vivre en société il faut se défier surtout des petits. On a souvent besoin de plus petit que soi. Pas vrai! il faut dire qu’on a souvent à craindre plus petit que soi. Dans l’antichambre, le larbin se trouve avant le ministre. Recommandé par un homme bien élevé, un jeune homme demandait une place à un ministre et se trouva bel et bien éconduit.

Son cordonnier était le cordonnier du ministre. Rien ne lui fut refusé.

Avec une femme qui jouit, je jouis double.

La censure.—Pornographe!

L’auteur.—Hypocritographe!

D.—Connais-tu le grec?

R.—Pourquoi faire? Je n’ai qu’à lire Pierre Louys.

Mais Pierre Louys écrit bien le français... c’est justement pour cela qu’il connaît bien le grec.

Mais les mœurs... cela vaut bien les écrits des Jésuites.

Digitus tertius, digitus diaboli.

Que diable! sommes-nous des coqs ou des chapons, et faudra-t-il à en arriver à la ponte artificielle. Spiritus sanctus.

Ici, en ce pays, le mariage commence à mordre: c’est d’ailleurs une régularisation. Chrétiens d’exportation s’acharnent à cette œuvre singulière.

Le gendarme remplit les fonctions de maire. Deux couples convertis aux idées matrimoniales tout de neuf habillés écoutent la lecture des lois matrimoniales et le «oui» prononcé ils sont mariés. A la sortie l’un des deux mâles dit à l’autre: «Si nous changions?» Et très gaiement chacun partit avec une nouvelle femme, se rendit à l’Église où les cloches remplirent l’atmosphère d’allégresse.

Monseigneur avec cette éloquence qui caractérise les missionnaires tonna contre les adultères et bénit la nouvelle union qui déjà en ce saint lieu commençait l’adultère.

Une autre fois, à la sortie de l’Église, le marié dit à la demoiselle d’honneur: «Que tu es belle.» Et la mariée dit au garçon d’honneur: «Que tu es beau.» Ce ne fut pas long, et couple nouveau obliquant à droite, couple obliquant à gauche, s’enfoncèrent dans la brousse à l’abri des bananiers où là devant le Dieu tout-puissant il y eut deux mariages au lieu d’un. Monseigneur est content et dit: «Nous civilisons...»

Dans un îlot, dont j’ai oublié le nom et la latitude, un évêque exerce son métier de moralisation chrétienne. C’est, dit-on, un lapin. Malgré l’austérité de son cœur et de ses sens, il aima une enfant de l’école, paternellement, purement. Malheureusement, le diable se mêle quelquefois de ce qui ne le regarde pas, et un beau jour notre évêque se promenant sous bois aperçut son enfant chérie qui, nue dans la rivière, lavait sa chemise.

Petite Thérèse le long d’un ruisseau
Lavait sa chemise au courant de l’eau,
Elle était tachée par un accident
Qui arrive aux fillettes douze fois par an.

«Tiens, se dit-il; mais elle est à point.»

Je te crois qu’elle était à point: demandez plutôt aux 15 vigoureux jeunes gens qui le même soir en eurent l’étrenne. Au seizième elle renâcla.

L’adorable enfant fut mariée à un bedeau logeant dans l’enclos. Alerte et proprette elle balayait la chambre de Monseigneur, classait les parfums. Au service divin, le mari tenait la chandelle.

Comme le monde est vilain..., les mauvaises langues jasèrent, à tort assurément, et j’en eus la conviction profonde, lorsqu’un jour une femme archicatholique me dit:

«Vois-tu (et en même temps elle vidait sans sourciller un verre de rhum), vois-tu, mon petit, tout ça c’est des blagues, Monseigneur ne couche pas avec Thérèse, il la confesse seulement pour tâcher d’apaiser sa passion.»

Thérèse c’est la reine haricot. N’essayez pas de comprendre, je vais vous l’expliquer.

Le jour des Rois, Monseigneur avait fait faire chez le Chinois une superbe galette. La part que Thérèse avait eue contenait un haricot et de ce fait elle devint la reine, Monseigneur étant le roi. De ce jour, Thérèse continua à être la reine, et le bedeau, le mari de la reine. Calchas, vous m’entendez bien.

Mais, hélas, le fameux haricot a vieilli et notre lapin, très malin, a trouvé quelques kilomètres plus loin un nouveau haricot.

Figurez-vous un haricot chinois, grassouillet au possible, on en mangerait.

Et toi, peintre en quête de sujets gracieux, prends tes pinceaux et immortalise ce tableau.

Alezan brûlé, harnachements épiscopaux. Notre lapin campé vigoureusement sur la selle et son haricot dont les rondeurs devant et derrière seraient capables de ressusciter un chanteur du pape. Encore une dont la chemise... vous savez... inutile de répéter. Quatre fois ils descendirent de cheval: seule la vallée était en rut.

La caisse de Picpus fut soulagée de dix piastres. Voilà beaucoup de potins... mais.

Ceci n’est pas un livre.

Voilà bien longtemps que j’ai envie d’écrire sur Van Gogh et je le ferai certainement un beau jour que je serai en train: pour le moment je vais raconter à son sujet, ou pour mieux dire à notre sujet, certaines choses aptes à faire cesser une erreur qui a circulé dans certains cercles.

Le hasard, sûrement, a fait que durant mon existence plusieurs hommes qui m’ont fréquenté et discuté avec moi sont devenus fous.

Les deux frères Van Gogh sont dans ce cas et quelques-uns mal intentionnés, d’autres avec naïveté m’ont attribué leur folie. Certainement quelques-uns peuvent avoir plus ou moins d’ascendant sur leurs amis, mais de là à provoquer la folie, il y a loin. Bien longtemps après la catastrophe, Vincent m’écrivit de la maison de santé où on le soignait. Il me disait:

«Que vous êtes heureux d’être à Paris. C’est encore là où se trouvent les sommités, et certainement vous devriez consulter un spécialiste pour vous guérir de la folie. Ne le sommes-nous pas tous?» Le conseil était bon, c’est pourquoi je ne l’ai pas suivi, par contradiction sans doute.

Les lecteurs du Mercure ont pu voir dans une lettre de Vincent, publiée il y a quelques années, l’insistance qu’il mettait à me faire venir à Arles pour fonder à son idée un atelier dont je serais le directeur.

Je travaillais en ce temps à Pont-Aven en Bretagne et soit que mes études commencées m’attachaient à cet endroit, soit que par un vague instinct je prévoyais un quelque chose d’anormal, je résistai longtemps jusqu’au jour où, vaincu par les élans sincères d’amitié de Vincent, je me mis en route.

J’arrivai à Arles fin de nuit et j’attendis le petit jour dans un café de nuit. Le patron me regarda et s’écria: «C’est vous le copain; je vous reconnais.»

Un portrait de moi que j’avais envoyé à Vincent est suffisant pour expliquer l’exclamation de ce patron. Lui faisant voir mon portrait, Vincent lui avait expliqué que c’était un copain qui devait venir prochainement.

Ni trop tôt, ni trop tard, j’allai réveiller Vincent. La journée fut consacrée à mon installation, à beaucoup de bavardages, à de la promenade pour être à même d’admirer les beautés d’Arles et des Arlésiennes dont, entre parenthèse, je n’ai pu me décider à être enthousiaste.

Dès le lendemain nous étions à l’ouvrage; lui en continuation et moi à nouveau. Il faut vous dire que je n’ai jamais eu les facilités cérébrales que les autres sans tourment trouvent au bout de leur pinceau. Ceux-là débarquent du chemin de fer, prennent leur palette et, en rien de temps, vous campent un effet de soleil. Quand c’est sec cela va au Luxembourg, et c’est signé Carolus Duran.

Je n’admire pas le tableau mais j’admire l’homme...

Lui si sûr, si tranquille.

Moi si incertain, si inquiet.

Dans chaque pays, il me faut une période d’incubation, apprendre chaque fois, l’essence des plantes, des arbres, de toute la nature enfin, si variée et si capricieuse, ne voulant jamais se faire deviner et se livrer.

Je restai donc quelques semaines avant de saisir clairement la saveur âpre d’Arles et ses environs. N’empêche qu’on travaillait ferme, surtout Vincent. Entre deux êtres, lui et moi, l’un tout volcan et l’autre bouillant aussi, mais en dedans il y avait en quelque sorte une lutte qui se préparait.

Tout d’abord je trouvai en tout et pour tout un désordre qui me choquait. La boîte de couleurs suffisait à peine à contenir tous ces tubes pressés, jamais refermés, et malgré tout ce désordre, tout ce gâchis, un tout rutilait sur la toile; dans ses paroles aussi. Daudet, de Goncourt, la Bible brûlaient ce cerveau de Hollandais. A Arles, les quais, les ponts et les bateaux, tout le midi devenait pour lui la Hollande. Il oubliait même d’écrire le hollandais et comme on a pu voir par la publication de ses lettres à son frère, il n’écrivait jamais qu’en français et cela admirablement avec des tant que quant à à n’en plus finir.

Malgré tous mes efforts pour débrouiller dans ce cerveau désordonné une raison logique dans ses opinions critiques, je n’ai pu m’expliquer tout ce qu’il y avait de contradictoire entre sa peinture et ses opinions. Ainsi, par exemple, il avait une admiration sans bornes pour Meissonier et une haine profonde pour Ingres. Degas faisait son désespoir et Cézanne n’était qu’un fumiste. Songeant à Monticelli il pleurait.

Une de ses colères c’était d’être forcé de me reconnaître une grande intelligence, tandis que j’avais le front trop petit, signe d’imbécillité. Au milieu de tout cela une grande tendresse ou plutôt un altruisme d’Évangile.

Dès le premier mois je vis nos finances en commun prendre les mêmes allures de désordre. Comment faire? la situation était délicate, la caisse étant remplie modestement par son frère employé dans la maison Goupil; pour ma part en combinaison d’échange en tableaux. Parler: il le fallait et se heurter contre une susceptibilité très grande. Ce n’est donc qu’avec beaucoup de précautions et bien des manières câlines peu compatibles avec mon caractère que j’abordai la question. Il faut l’avouer, je réussis beaucoup plus facilement que je ne l’avais supposé.

Dans une boîte, tant pour promenades nocturnes et hygiéniques, tant pour le tabac, tant aussi pour dépenses impromptu y compris le loyer. Sur tout cela un morceau de papier et un crayon pour inscrire honnêtement ce que chacun prenait dans cette caisse. Dans une autre boîte le restant de la somme divisée en quatre parties pour la dépense de nourriture chaque semaine. Notre petit restaurant fut supprimé et un petit fourneau à gaz aidant, je fis la cuisine tandis que Vincent faisait les provisions, sans aller bien loin de la maison. Une fois pourtant Vincent voulut faire une soupe, mais je ne sais comment il fit ses mélanges. Sans doute comme les couleurs sur ses tableaux. Toujours est-il que nous ne pûmes la manger. Et mon Vincent de rire en s’écriant: «Tarascon! la casquette au père Daudet.» Sur le mur, avec de la craie, il écrivit:

Je suis Saint-Esprit.
Je suis sain d’esprit.

Combien de temps sommes-nous restés ensemble? je ne saurais le dire l’ayant totalement oublié. Malgré la rapidité avec laquelle la catastrophe arriva; malgré la fièvre de travail qui m’avait gagné, tout ce temps me parut un siècle.

Sans que le public s’en doute, deux hommes ont fait là un travail colossal utile à tous deux. Peut-être à d’autres? Certaines choses portent leur fruit.

Vincent, au moment où je suis arrivé à Arles, était en plein dans l’école néo-impressionniste, et il pataugeait considérablement, ce qui le faisait souffrir; non point que cette école, comme toutes les écoles, soit mauvaise, mais parce qu’elle ne correspondait pas à sa nature, si peu patiente et si indépendante.

Avec tous ses jaunes sur violets, tout ce travail de complémentaires, travail désordonné de sa part, il n’arrivait qu’à de douces harmonies incomplètes et monotones; le son du clairon y manquait.

J’entrepris la tâche de l’éclairer ce qui me fut facile car je trouvai un terrain riche et fécond. Comme toutes les natures originales et marquées au sceau de la personnalité, Vincent n’avait aucune crainte du voisin et aucun entêtement.

Dès ce jour mon Van Gogh fit des progrès étonnants; il semblait entrevoir tout ce qui était en lui et de là toute cette série de soleils sur soleils, en plein soleil.

Avez-vous vu le portrait du poète?

La figure et les cheveux jaunes de chrome.

Le vêtement jaune de chrome 2.

La cravate jaune de chrome 3 avec une épingle émeraude vert émeraude sur un fond jaune de chrome nº 4.

C’est ce que me disait un peintre Italien et il ajoutait:

—Mârde, mârde, tout est jaune: je ne sais plus ce que c’est que la pintoure.

Il serait oiseux ici d’entrer dans des détails de technique. Ceci dit pour vous informer que Van Gogh sans perdre un pouce de son originalité a trouvé de moi un enseignement fécond. Et chaque jour il m’en était reconnaissant. Et c’est ce qu’il veut dire quand il écrit à M. Aurier qu’il doit beaucoup à Paul Gauguin.

Quand je suis arrivé à Arles, Vincent se cherchait, tandis que moi beaucoup plus vieux, j’étais un homme fait. A Vincent je dois quelque chose, c’est, avec la conscience de lui avoir été utile, l’affermissement de mes idées picturales antérieures puis dans les moments difficiles me souvenir qu’on trouve plus malheureux que soi.

Quand je lis ce passage: le dessin de Gauguin rappelle un peu celui de Van Gogh, je souris.

Dans les derniers temps de mon séjour, Vincent devint excessivement brusque et bruyant, puis silencieux. Quelques soirs je surpris Vincent qui levé s’approchait de mon lit.

A quoi attribuer mon réveil à ce moment?

Toujours est-il qu’il suffisait de lui dire très gravement:

«Qu’avez-vous Vincent,» pour que, sans mot dire, il se remît au lit pour dormir d’un sommeil de plomb.

J’eus l’idée de faire son portrait en train de peindre la nature morte qu’il aimait tant des Tournesols. Et le portrait terminé il me dit: «C’est bien moi, mais moi devenu fou.»

Le soir même nous allâmes au café. Il prit une légère absinthe.

Soudainement il me jeta à la tête son verre et le contenu. J’évitai le coup et le prenant à bras le corps, je sortis du café, traversai la place Victor-Hugo et quelques minutes après Vincent se trouvait sur son lit où en quelques secondes il s’endormit pour ne se réveiller que le matin.

A son réveil, très calme, il me dit: «Mon cher Gauguin, j’ai un vague souvenir que je vous ai offensé hier soir.

R.—Je vous pardonne volontiers et d’un grand cœur, mais la scène d’hier pourrait se produire à nouveau et si j’étais frappé je pourrais ne pas être maître de moi et vous étrangler. Permettez-moi donc d’écrire à votre frère pour lui annoncer ma rentrée.»

Quelle journée, mon Dieu!

Le soir arrivé j’avais ébauché mon dîner et j’éprouvai le besoin d’aller seul prendre l’air aux senteurs des lauriers en fleurs. J’avais déjà traversé presque entièrement la place Victor-Hugo, lorsque j’entendis derrière moi un petit pas bien connu, rapide et saccadé. Je me retournai au moment même où Vincent se précipitait sur moi un rasoir ouvert à la main. Mon regard dut à ce moment être bien puissant car il s’arrêta et baissant la tête il reprit en courant le chemin de la maison.

Ai-je été lâche en ce moment et n’aurais-je pas dû le désarmer et chercher à l’apaiser? Souvent j’ai interrogé ma conscience et je ne me suis fait aucun reproche.

Me jette la pierre qui voudra.

D’une seule traite je fus à un bon hôtel d’Arles où après avoir demandé l’heure je retins une chambre et je me couchai.

Très agité je ne pus m’endormir que vers 3 heures du matin et je me réveillai assez tard vers 7 heures et demie.

En arrivant sur la place je vis rassemblée une grande foule. Près de notre maison des gendarmes, et un petit monsieur au chapeau melon qui était le commissaire de police.

Voici ce qui s’était passé.

Van Gogh rentra à la maison et immédiatement se coupa l’oreille juste au ras de la tête. Il dut mettre un certain temps à arrêter la force de l’hémorragie, car le lendemain de nombreuses serviettes mouillées s’étalaient sur les dalles des deux pièces du bas. Le sang avait sali les deux pièces et le petit escalier qui montait à notre chambre à coucher.

Lorsqu’il fut en état de sortir, la tête enveloppée d’un béret basque tout à fait enfoncé, il alla tout droit dans une maison où à défaut de payse on trouve une connaissance, et donna au factionnaire son oreille bien nettoyée et enfermée dans une enveloppe. «Voici, dit-il, en souvenir de moi,» puis s’enfuit et rentra chez lui où il se coucha et s’endormit. Il eut le soin toutefois de fermer les volets et de mettre sur une table près de la fenêtre une lampe allumée.

Dix minutes après toute la rue accordée aux filles de joie était en mouvement et on jasait sur l’événement.

J’étais loin de me douter de tout cela lorsque je me présentai sur le seuil de notre maison et lorsque le monsieur au chapeau melon me dit à brûle pourpoint, d’un ton plus que sévère: «Qu’avez-vous fait, Monsieur, de votre camarade.»—Je ne sais...

—Que si... vous le savez bien... il est mort.»

Je ne souhaite à personne un pareil moment, et il me fallut quelques longues minutes pour être apte à penser et comprimer les battements de mon cœur.

La colère, l’indignation, la douleur aussi, et la honte de tous ces regards qui déchiraient toute ma personne, m’étouffaient et c’est en balbutiant que je dis: «C’est bien, Monsieur, montons et nous nous expliquerons là-haut.» Dans le lit Vincent gisait complètement enveloppé par les draps, blotti en chien de fusil: il semblait inanimé. Doucement, bien doucement, je tâtai le corps dont la

En route pour le festin

Décorative personne...

chaleur annonçait la vie assurément. Ce fut pour moi comme une reprise de toute mon intelligence et de mon énergie.

Presqu’à voix basse je dis au commissaire de police: «Veuillez, Monsieur, réveiller cet homme avec beaucoup de ménagements et s’il demande après moi dites-lui que je suis parti pour Paris: ma vue pourrait peut-être lui être funeste.»

Je dois avouer qu’à partir de ce moment, ce commissaire de police fut aussi convenable que possible, et intelligemment il envoya chercher un médecin et une voiture.

Une fois réveillé, Vincent demanda après son camarade, sa pipe et son tabac, songea même à demander la boîte qui était en bas et contenait notre argent. Un soupçon sans doute! qui m’effleura étant déjà armé contre toute souffrance.

Vincent fut conduit à l’hôpital où aussitôt arrivé, son cerveau recommença à battre la campagne.

Tout le reste, on le sait dans le monde que cela peut intéresser et il serait inutile d’en parler, si ce n’est cette extrême souffrance d’un homme qui soigné dans une maison de fous, s’est vu par intervalles mensuels reprendre la raison suffisamment pour comprendre son état et peindre avec rage les tableaux admirables qu’on connaît.

La dernière lettre que j’ai eue était datée d’Auvers près Pontoise. Il me disait qu’il avait espéré guérir assez pour venir me retrouver en Bretagne, mais qu’aujourd’hui il était obligé de reconnaître l’impossibilité d’une guérison.

«Cher maître (la seule fois qu’il ait prononcé ce mot), il est plus digne après vous avoir connu et vous avoir fait de la peine, de mourir en bon état d’esprit qu’en état qui dégrade.»

Et il se tira un coup de pistolet dans le ventre et ce ne fut que quelques heures après, couché dans son lit et fumant sa pipe, qu’il mourut ayant toute sa lucidité d’esprit, avec amour pour son art et sans haine des autres.

Dans les monstres Jean Dolent écrit:

«Quand Gauguin dit: «Vincent,» sa voix est douce.»

Ne le sachant pas, mais l’ayant deviné. Jean Dolent a raison. On sait pourquoi.

*
* *

Notes éparses, sans suite comme les rêves, comme la vie, toute faite de morceaux.

Et de ce fait que plusieurs y collaborent, l’amour des belles choses aperçues dans la maison du prochain.

Choses parfois enfantines écrites, tant de délassement personnel, tant de classement d’idées aimées—quoique peut-être folles—en défiance de mauvaise mémoire, et tout de rayons jusqu’au centre vital de mon art. Or si œuvre d’art était œuvre de hasard, toutes ces notes seraient inutiles.

J’estime que la pensée qui a pu guider mon œuvre ou une œuvre partielle est liée très mystérieusement à mille autres, soit miennes, soit entendues d’autres. Quelques jours d’imagination vagabonde je me remémore longues études souvent stériles, plus encore troublantes: un nuage noir vient obscurcir l’horizon: la confusion se fait en mon âme et je ne saurais faire un choix. Si donc à d’autres heures de plein soleil, l’esprit lucide, je me suis attaché à tel fait, telle vision, telle lecture, ne faut-il pas en mince recueil, prendre souvenance.

Quelquefois je me suis reculé bien loin, plus loin que les chevaux du Panthéon... jusqu’au dada de mon enfance, le bon cheval de bois.

Je me suis attardé aux nymphes de Corot dansant dans les bois sacrés de Ville-d’Avray.

Ceci n’est pas un livre.

J’ai un coq aux ailes pourpres, au cou d’or, à la queue noire. Dieu qu’il est beau! Et il m’amuse.

J’ai une poule grise argentée, au plumage hérissé; elle gratte, elle picote, elle abîme mes fleurs. Ça ne fait rien, elle est drôle sans être bégueule: le coq lui fait signe des ailes et des pattes et aussitôt elle offre son croupion. Lentement, vigoureusement aussi, il monte dessus.

Ah! c’est bientôt fait! Est-ce donc de la chance. Je ne sais.

Les enfants rient: je ris. Mon Dieu que c’est bête. Quelle disette, rien à boulotter. Si je mangeais le coq? et j’ai faim. Il serait trop dur. La poule alors? mais je ne m’amuserais plus à voir mon coq aux ailes pourpres, au cou d’or, à la queue noire, monter sur la poule; les enfants ne riraient plus. J’ai toujours faim!

Le déluge. Jadis la mer irritée monta aux cimes élevées. Et maintenant la mer apaisée lèche les rochers. Autrement dit: «Vois-tu, ma fille, autrefois on montait, aujourd’hui on descend.» On descend en sachant s’élever.

Vous vous devez à la société.

Combien?

Que me doit la société.

Beaucoup trop.

Payera-t-elle?

Jamais (Liberté, Égalité, Fraternité).

Sur la véranda, douce sieste, tout repose. Mes yeux voient sans comprendre l’espace devant moi; et j’ai la sensation du sans fin dont je suis le commencement.

Moorea à l’horizon; le soleil s’en approche. Je suis sa marche dolente, sans comprendre, j’ai la sensation d’un mouvement désormais perpétuel: une vie générale qui jamais ne s’éteindra.

Et voilà la nuit. Tout repose. Mes yeux se ferment pour voir sans comprendre le rêve dans l’espace infini qui fuit devant moi; et j’ai la sensation douce de la marche dolente de mes espérances.

On mange. Une longue table. De chaque côté s’alignent les assiettes, les verres. Ainsi alignés, ces verres, ces assiettes, par la perspective rendent cette table longue, très longue. C’est d’ailleurs un banquet.

Stéphane Mallarmé préside: en face Jean Moréas symboliste. Les convives sont symbolistes. Peut-être aussi les larbins. Là-bas, très loin, au bout Clovis Hugues (Marseille). Là-bas aussi, à l’autre bout Barrès (Paris).

On mange. Des toasts. Le président commence: Moréas répond. Clovis Hugues, sanguin, chevelu, exubérant, en vers naturellement, parle longuement.

Barrès, mince et long, glabre, sèchement, en prose, cite Baudelaire. On écoute, le marbre se glace.

Mon voisin, tout jeune mais gras (superbes boutons de diamant étincelant sur la chemise à mille plis), m’interroge tout bas.

«Est-ce que M. Baudelaire est parmi nous à ce banquet?»

Je me gratte le genou et je réponds:

«Oui, il est ici, là-bas, parmi les poètes: du reste Barrès en parle.

Lui.—Oh! je voudrais bien lui être présenté.»

Dans un ordre d’idées quelconques, un saint quelconque dit à une de ses pénitentes. «Défiez-vous de l’orgueil de l’humilité.»

Lettre de Strindberg.

Vous tenez absolument à avoir la préface de votre catalogue écrite par moi, en souvenir de l’hiver 1894-95, que nous vivons ici derrière l’Institut, pas loin du Panthéon, surtout près du cimetière Montparnasse.

Je vous aurais volontiers donné ce souvenir à emporter dans cette île d’Océanie, où vous allez chercher un décor en harmonie avec votre stature puissante et de l’espace, mais je me sens dans une situation équivoque dès le commencement, et je réponds tout de suite à votre requête par un «Je ne peux pas» ou, plus brutalement, par un «Je ne veux pas».

Du même coup, je vous dois une explication à mon refus qui ne vient pas d’un manque de complaisance, d’une paresse de la plume, quoique il m’eût été facile d’en rejeter la faute sur la maladie de mes mains, laquelle d’ailleurs n’a pas encore laissé au poil le temps de pousser dans la paume.

Voici: je ne peux pas saisir votre art et je ne peux pas l’aimer. (Je n’ai aucune prise sur votre art, cette fois exclusivement tahitien.) Mais je sais que cet aveu ne vous étonnera ni ne vous blessera, car vous me semblez surtout fortifié par la haine des autres: votre personnalité se complaît dans l’antipathie qu’elle suscite, soucieuse de rester intacte.

Et avec raison peut-être, car de l’instant où, approuvé et admiré, vous auriez des partisans, on vous rangerait, on vous classerait, on donnerait à votre art un nom dont les jeunes avant cinq ans se serviraient comme d’un sobriquet désignant un art suranné qu’ils feraient tout pour vieillir davantage.

J’ai tenté moi-même de sérieux efforts pour vous classer, pour vous introduire comme un chaînon dans la chaîne, pour amener à la connaissance de l’histoire de votre développement, mais en vain.

Je me souviens de mon premier séjour à Paris, en 1876. La ville était triste, car la nation portait le deuil des événements accomplis et avait l’inquiétude de l’avenir; quelque chose fermentait.

Dans les cercles suédois d’artistes, on n’avait pas encore entendu le nom de Zola, car l’Assommoir n’était pas publié: j’assistai à la représentation au Théâtre-Français de «Rome vaincue» où Mme Sarah-Bernhardt la nouvelle étoile était couronnée une seconde Rachel, et mes jeunes artistes m’avaient entraîné chez Durand-Ruel voir quelque chose de tout à fait neuf en peinture. Un jeune peintre alors inconnu me conduisait, et nous vîmes des toiles très merveilleuses signées principalement Manet et Monet. Mais comme j’avais autre chose à faire à Paris que de regarder des tableaux (je devais, en qualité de secrétaire de la bibliothèque de Stockholm, rechercher un vieux missel suédois à la bibliothèque Sainte-Geneviève) je regardais cette nouvelle peinture avec indifférence calme. Mais le lendemain je revins sans trop savoir comment, et je découvris «quelque chose» dans ces bizarres manifestations. Je vis le grouillement de la foule sur un embarcadère, mais je ne vis pas la foule même; je vis la course d’un train rapide dans un paysage normand, le mouvement des roues dans la rue, d’affreux portraits de personnes toutes laides qui n’avaient pu poser tranquillement. Saisi par ces toiles extraordinaires, j’envoyai à un journal de mon pays une correspondance dans laquelle j’avais essayé de traduire les sensations que je croyais que les impressionnistes avaient voulu rendre; et mon article eut un certain succès comme une chose incompréhensible.

Lorsqu’en 1883, je revins pour la deuxième fois à Paris, Manet était mort, mais son esprit vivait dans toute une école qui luttait pour l’hégémonie avec Bastien Lepage; à mon troisième séjour à Paris en 1885 je vis l’exposition de Manet. Ce mouvement s’était alors imposé; il avait produit son effet et maintenant il était classé. A l’exposition triennale, même année, anarchie complète. Tous les styles, toutes les couleurs, tous les sujets: historiques, mythologiques et naturalistes. On ne voulait plus entendre parler d’écoles, ni de tendances. Liberté était maintenant le mot de ralliement. Taine avait dit que le beau n’était pas le joli et Zola que l’art était une parcelle de nature vue à travers un tempérament.

Cependant, au milieu des derniers spasmes du naturalisme, un nom était prononcé par tous avec admiration, celui de Puvis de Chavannes. Il était là, tout seul, comme une contradiction, peignant d’une âme croyante, tout en tenant légèrement compte du goût de ses contemporains pour l’allusion. (On ne possédait pas encore le terme de symbolisme, une appellation bien malheureuse pour une chose si vieille: l’allégorie.)

C’est vers Puvis de Chavannes qu’allaient hier soir mes pensées, quand, aux sons méridionaux de la mandoline et de la guitare, je vis sur les murs de votre atelier ce tohu-bohu de tableaux ensoleillés, qui m’ont poursuivi cette nuit, dans mon sommeil. J’ai vu des arbres que ne retrouverait aucun botaniste, des animaux que Cuvier n’a jamais soupçonnés et des hommes que vous seul avez pu créer. Une mer qui coulerait d’un volcan, un ciel dans lequel ne peut habiter un Dieu.

«Monsieur, disais-je dans mon rêve, vous avez créé une nouvelle terre et un nouveau ciel, mais je ne me plais au milieu de votre création: elle est trop ensoleillée pour moi qui aime le clair-obscur. Et dans votre paradis habite une Ève qui n’est pas mon idéal, car j’ai vraiment moi aussi un idéal de femme ou deux!

Ce matin je suis allé visiter le musée du Luxembourg pour jeter un regard sur Chavannes qui me revenait toujours à l’esprit. J’ai contemplé avec une sympathie profonde le pauvre pêcheur, si attentivement occupé à guetter la proie qui lui vaudra l’amour fidèle de son épouse cueillant des fleurs, et de son enfant paresseux. Cela est beau! Mais voilà que je me heurte à la couronne d’épines, Monsieur, je les hais, entendez-vous bien! Je ne veux point de ce Dieu pitoyable qui accepte les coups. Mon Dieu, plutôt alors (le vitsliputsli qui, au soleil, mange le cœur des hommes).

Non, Gauguin n’est pas formé de la côte de Chavannes, non plus de celles de Manet ni de Bastien Lepage!

Qu’est-il donc? Il est Gauguin, le sauvage qui hait une civilisation gênante, quelque chose du Titan qui, jaloux du créateur, à ses moments perdus, fait sa petite création, l’enfant qui démonte ses joujoux pour en refaire d’autres, celui qui renie et qui brave, préférant voir rouge le ciel que bleu avec la foule.

Il semble, ma foi, que, depuis que je me suis échauffé, en écrivant, je commence à avoir une certaine compréhension de l’art de Gauguin.

On a reproché à un auteur moderne de ne pas dépeindre des êtres réels, mais de construire tout simplement lui-même ses personnages. Tout simplement!

Bon voyage, Maître: seulement, revenez-nous et revenez me trouver. J’aurai peut-être alors appris à mieux comprendre votre art, ce qui me permettra de faire une vraie préface pour un nouveau catalogue dans un nouvel hôtel Drouot, car je commence aussi à sentir un besoin immense de devenir sauvage et de créer un monde nouveau.

Auguste Strindberg.

Par Achille Delaroche. D’un point de vue esthétique à propos du peintre Paul Gauguin.

Il ne me siérait d’étudier, sous le rapport technique la peinture de Paul Gauguin. C’est affaire aux peintres, ses émules. Mais, outre que souvente fois l’artiste est moins impartialement apprécié de ses pairs que d’un étranger, il y aurait un intérêt, ce semble, à s’entendre entre ouvriers d’arts voisins sur les grandes lignes d’une esthétique générale.

Et ceci n’est point par dilettantisme. J’édifierai donc cette simple causerie sur des assises imaginaires, certes, de telle vision de couleur et de dessin idéalement surgies, mais aussi en tant que signes éminents d’une méthode nous intéressant tous, rêveurs ou artistes.

Il est hors de doute, aujourd’hui, que les divers arts, peinture, poésie, musique, après avoir suivi séparément des routes longtemps glorieuses, pris d’un soudain malaise qui fait éclater leurs mornes séculaires désormais trop étroits, tendent, comme pour mélanger leurs flots en un lit primitif commun, élargi, à déborder sur les territoires prochains.

Sur les ruines de vénérables édifices et de leur synthèse dont un monde esthétique se lève, inouï, paradoxal, sans règles définies, sans classifications, aux frontières flottantes et imprécises, mais riche, intense, puissant, d’autant qu’il est sans limites, idoine à émouvoir jusqu’aux fibres les plus mystérieuses de l’être humain.

Les gardiens stricts du temple, perdus en ce cataclysme et impuissants à utiliser les petites étiquettes qu’ils aimaient coller sur le dos de chaque manifestation intellectuelle, s’en affligent: mais qu’y faire? mesure-t-on la vague et définiton la tempête? D’aucuns, croyant l’enrayer, mais qui témoignèrent ainsi de peu d’aptitude à se spiritualiser, essayèrent quelques airs de flûte bien pauvres et puérils: car le ridicule n’a que faire en art. Au reste, les artistes n’eurent point à s’en plaindre: on ne raille que les forts, le reste inspire plutôt la pitié. D’autres invoquèrent lamentablement l’esprit gaulois, les races latines, l’éducation grecque, etc... qui n’étaient pas en cause, et pensèrent avoir démontré par A + B l’illégitimité et l’avortement final de cette évolution. Cependant, les réponses leur arrivaient de tous côtés, irréfragables: par le lyrisme musical de Wagner et de son école, par les poèmes des écrivains symbolistes, par les toiles, pleines de merveilleux, des peintres récents.

Entre ceux-ci, une place très haute et bien à part doit être faite à Paul Gauguin, non seulement pour la priorité, mais pour la nouveauté de son art. Ce fut en les enchantements d’une féerie de lumière que l’on marchait lors de la récente exposition où il nous convia. Lumière si intensément éblouissante qu’il semble impossible, au sortir, de regarder, autrement que comme pénombre antithétique, les toiles de nos imagiers habituels.

Gauguin est le peintre des natures primitives: il en aime et possède la simplicité, l’hiératisme suggestif, la naïveté un peu gauche et anguleuse. Ses personnages participent de la spontanéité inapprêtée des flores vierges. Il était donc logique qu’il exaltât pour notre fête visuelle les richesses de ces végétations tropicales où luxurie, sous des astres heureux une vie édénique et libre: traduite ici, avec une prestigieuse magie de couleurs, sans pourtant aucun ornement inutile, ni redondance, ni italianisme.

C’est sobre, grandiose, imposant. Et comme elle écrase la vanité de nos fades élégances, de nos agitations puériles, la sérénité de ces naturels! Tout le mystère des infinis est en marche en la perversité naïve de leurs yeux ouverts sur la nouveauté des choses.

Qu’il y ait, en ces peintures, exacte reproduction au nom de la réalité exotique, peu me chaut. Gauguin se servit de ce cadre inouï pour y localiser son rêve, et quel plus favorable décor impollué encore par nos mensonges de civilisés! Mais de ces figures humaines, de ces flores ardentes, l’irréel et le merveilleux se dégagent aussi bien et mieux que des chimères ou attributs mythologiques de tels autres. Il fut de mode alors, de se pâmer de rire au scandale de ces anatomies vraiment par trop simiesques et si peu vivantes! devant ces paysages verticaux qui ne s’aèrent pas de suffisante perspective. Pouvait-on déformer ainsi la nature? Et l’on invoqua à plaisir l’habituelle eurythmie de la plastique grecque, de la peinture italienne. Mais outre qu’il serait facile de rappeler l’art égyptien, le japonais, le gothique qui tinrent peu de compte de ces lois soi-disant imprescriptibles, l’école hollandaise, en pleine floraison du classique, démontra, certes, que le laid aussi saurait être esthétique. Il conviendrait donc de laisser à la porte les préjugés de nos Académies avec leurs lignes convenues, leurs décors clichés, leur rhétorique de torses, si l’on veut apprécier justement cet art étrange.

Tant que l’art plastique, d’accord en cela avec l’art littéraire et la métaphysique, se cantonne en son domaine strict de définition formelle et objective: immémorialiser les traits du héros ou du bourgeois, illustrer tel paysage, rendre sensibles et distinctes les forces naturelles ou supérieures, cela fut bien et ne pouvait être que par un ensemble de lignes préconçues, traduisant cette catégorie d’idéal. Nous eûmes alors les Discoboles, les Vénus génitrix, les Apollons au geste harmonieux, les madones de Raphaël, etc... qui peuplent nos musées et que déshonorent les incohérentes dissertations des professeurs en esthétique. Mais aujourd’hui qu’une vie plus subtile de la pensée a pénétré les diverses manifestations créatrices, le point de vue anecdotique et spécial cède la place au significatif et au général. Un torse gracieux, un pur visage, un paysage pittoresque, nous apparaissent comme les efflorescences magnifiques et multiformes d’une même force inconnue et indéfinissable en elle-même, mais dont le sentiment s’affirme irrésistiblement à notre conscience. L’artiste nous intéressera donc par une vision tyranniquement imposée et circonscrite, si harmonieuse soit-elle par sa vertu suggestive, propre à aider l’essor imaginatif ou comme décorateur de notre rêve, ouvrant une porte nouvelle sur l’infini et le mystère.

Gauguin, mieux que tout autre, jusqu’ici, nous paraît avoir compris ce rôle du décor suggestif. Il procède éminemment par raccourci de traits, par synthèse d’impressions. Chacun de ses tableaux est une idée générale, sans que, pourtant n’y soit observé assez de réalité formelle pour solliciter la vraisemblance. Et en nulle œuvre d’art ne s’extériorise mieux la concordance constante de l’état d’âme et du paysage si lumineusement formulée par Baudelaire.

S’il nous représente la jalousie, c’est par un incendie de roses et de violets où la nature entière semblait participer comme être conscient et tacite; si l’eau mystérieuse jaillit pour des lèvres altérées d’inconnu, ce sera dans un cirque aux teintes étranges, tels les flots d’un breuvage diabolique ou divin, on ne saurait. Ailleurs, un irréel verger offre ses flores insidieuses au désir d’une Ève édénique dont le bras se tend peureusement pour cueillir la fleur du mal, tandis que susurre sur ses tempes le battement des ailes rouges de

Les ailes sont lourdes. Le tout est primitif

Non dépourvues de Sentiment.

la Chimère. Puis, c’est la forêt luxuriante de vie et de printemps: des passagers s’y dessinent, lointains en le calme fortuné de leur insouciance, des paons fabuleux y font rutiler leurs plumes de saphir et d’émeraude: mais s’interpose la cognée fatale du bûcheron qui frappe les branchages, et derrière lui un mince filet de fumée s’élève, qui avertit du transitoire destin de cette fête. Là, en des paysages légendaires, se dresse, hiératique et formidable, l’idole: et le tribut des végétations rejaillit en laves de couleurs sur son front, et d’idylliques enfants chantent sur la flûte pastorale le bonheur infini des édens, tandis qu’à leurs pieds s’apaisent comme les génies du mal qui veillent, les héraldiques chiens rouges, charmés. Plus loin, un vitrail lumineux de riches fleurs végétales et humaines; son enfant divin à l’épaule, une apparition auréolée de femme, devant laquelle deux autres joignent les mains parmi les fleurs, au geste d’un séraphin d’où s’exhalent, ainsi que d’un calice miraculeux, les paroles mystiques. Flore surnaturelle qui prie et chair qui fleurit, sur le seuil indécis du conscient et de l’inconscient.

Toutes ces toiles et les autres encore, sur lesquelles même remarque peut être instituée, dénote assez, chez Gauguin, la corrélation intime du thème et de la forme. Mais l’harmonisation savante de couleurs, surtout, y est significative et parachève le symbole. Les tons se fondent ou s’opposent en dégradations qui chantent comme une symphonie aux chœurs multiples et variés et jouent leur rôle vraiment orchestral.

Traitée ainsi, la couleur, qui est vibration, de même que la musique, atteint ce qu’il y a de plus général et, partant, de plus vague dans la nature: sa force intérieure. Il était donc logique, dans l’état actuel du sentiment esthétique, qu’elle envahît peu à peu la place du dessin, dont l’utilité suggestive passe désormais au second plan.

Et ici, se précise le but où tendent les divers arts et quasi le lieu de leur rencontre: édifier la cité future de la vie spirituelle, dont la poésie qui est état d’âme serait le geste ordonnateur, la musique, l’atmosphère et la peinture, le décor merveilleux. En effet, les essais épars, tentés jusqu’ici, ne signifient rien, s’ils ne sont les ébauches premières et comme la divination de cette ère de construction idéale. L’humanité sent plus ou moins obscurément que son état actuel de réalité besogneuse et quotidienne n’est que transitoire; et le craquement sourd des vieilles formes sociales est l’indice significatif de cette impatience à établir enfin, après la sécurité des instincts de nutrition, le jeu désintéressé d’une vie cérébralement sensitive.

En son enfance émerveillée au mirage nouveau des choses elle situa, parmi les lianes inextricables de ce monde extérieur, les palais enchantés où règnent les fées. Puis vint la période d’abstraction où se formulèrent les méthodes scientifiques riches en divisions, classifications et catégories de toute sorte. Chaque objet fut pris à part, étudié, pesé, disséqué, défini. Fier de sa dialectique, l’Esprit humain en vint à la considérer en elle-même et, sophistiquement, à la croire, comme fit Kant, seule réelle. Mais l’illusion dura peu. Des penseurs hautains rejetèrent loin d’eux ce vain instrument, dont la stérilité est comparable à celle d’une machine qui fonctionne à vide. Les mystiques déjà, pour leur compte ne trouvant point en cette sécheresse des syllogismes la satisfaction du sentiment, s’étaient rejetés vers l’extase comme voie plus directe de connaissance et plus sûre. Mais, outre que cet état est peu accessible aux âmes vulgaires, et, dangereux vertige, la passivité contemplative laisse sans objet toute la part d’action qui est en nous.

L’art, tel qu’il est considéré aujourd’hui, l’art orphique semble donc de venir à point pour succéder à la faveur des modes discursifs de la pensée discrédités et nous conduire à la belle conquête, lui qui attendrit les fauves et fait se mouvoir en cadence harmonieuse les môles informes. L’art, en effet, symbolise avec la nature, étant création: et cette création équivaut à une idée, puisque créer, c’est comprendre. Il renferme donc en lui le trait d’union du conscient et de l’inconscient. D’où il est permis d’espérer que, par un processus analogue à l’intuition de Schelling, qui entrevit le vrai, se formulera une sorte d’agnosticisme esthétique, magnifiant l’Olympe suprême de nos rêves, dieux ou héros.

Entre tous autres, la peinture est l’art qui préparera les voies en résolvant l’antinomie du monde sensible et de l’intellectuel. Et, en présence d’une œuvre telle que celle de Gauguin, on se prend à imaginer quelque des Esseintes, non le maniaque gâteux que nous savons, collectionneur de bibelots inanes, pourvoyeur d’hystéries ou artificier chinois, mais bellement intellectuel qui de libre fantaisie édifierait la haute lice de ses rêves. Les fresques lumineuses d’un Gauguin y figureraient le paysage mural, où chanteraient en mystère les symphonies d’un Beethoven ou d’un Schumann, tandis que les paroles sacrées des lyrismes scanderaient solennellement la légende spirituelle de l’odyssée humaine.

A. Delaroche.

Les crevettes roses.

(Avant.) Hiver 86.

La neige commence à tomber, c’est l’hiver; je vous fais grâce du linceul, c’est simplement la neige. Les pauvres gens souffrent. Souvent les propriétaires ne comprennent pas cela.

Or, ce jour de décembre, dans la rue Lepic, de notre bonne ville de Paris, les piétons se pressent plus que de coutume, sans aucun désir de flâner. Parmi ceux-là un frileux, bizarre par son accoutrement, se dépêche de gagner le boulevard extérieur. Peau de bique l’enveloppe, bonnet de fourrure,—du lapin sans doute,—la barbe rousse hérissée. Tel un bouvier.

Ne soyez pas observateur à demi et malgré le froid ne passez pas votre chemin sans examiner avec soin la main blanche et harmonieuse, l’œil bleu si clair, si enfant. C’est un pauvre gueux assurément.

Il se nomme Vincent Van Gogh.

Hâtivement il entre chez un marchand de flèches sauvages, vieille ferraille et tableaux à l’huile à bon marché.

Pauvre artiste! tu as donné une parcelle de ton âme en peignant cette toile que tu viens vendre.

C’est une petite nature morte, des crevettes roses sur un papier rose.

—Pouvez-vous me donner pour cette toile un peu d’argent pour m’aider à payer mon loyer?

—Mon Dieu, mon ami, la clientèle devient difficile, elle me demande des Millet bon marché: puis vous savez, ajoute le marchand, votre peinture n’est pas très gaie, la renaissance est aujourd’hui sur le boulevard. Enfin, on dit que vous avez du talent et je veux faire quelque chose pour vous. Tenez, voilà cent sous.

Et la pièce ronde tinta sur le comptoir. Van Gogh prit la pièce sans murmure, remercia le marchand et sortit. Péniblement il remonta la rue Lepic; arrivé près de son logis, une pauvre, sortie de Saint-Lazare, sourit au peintre, désirant sa clientèle. La belle main blanche sortit du paletot; Van Gogh était un liseur, il pensa à la fille Élisa et sa pièce de 5 francs devint la propriété de la malheureuse. Rapidement, comme honteux de sa charité, il s’enfuit l’estomac creux.

INDD
(Après).

Un jour viendra et je le vois comme s’il était venu. J’entre à la salle nº 9 de l’hôtel des Ventes; le commissaire-priseur vend une collection de tableaux, j’entre. «400 francs les Crevettes roses, 450, 500 francs. Allons, Messieurs, cela vaut mieux que cela.»

Personne ne dit mot. Adjugé les Crevettes roses par Vincent Van Gogh.

*
* *

Au dix-septième de latitude sud, là comme ailleurs, conseillers généraux, juges, fonctionnaires, gendarmes, et un gouverneur. Toute l’élite de la société. Et le gouverneur dit: «Voyez-vous, mes enfants, dans ce pays, il n’y a pas d’autre chose à faire que de ramasser des pépètes.»

Un conseiller général, très sage du reste, propose d’incarner entre deux chapitres du rapport un petit aléa (ne cherchez pas): il veut dire incarcérer un petit alinéa concernant l’argent chilien.

Un gros procureur, procureur de la République, après avoir interrogé deux jeunes voleurs, me rend visite. Dans ma case, il y a des choses bizarres, puisque non coutumières: des estampes japonaises, photographies de tableaux, Manet, Puvis de Chavannes, Degas, Rembrandt, Raphaël, Michel-Ange, Holbein.

Le gros procureur (un amateur qui a un très joli coup de crayon, dit-on), regarde, et devant un portrait de femme de Holbein du musée de Dresde, il me dit: «C’est d’après une sculpture... n’est-ce pas?

—Non. C’est un tableau de Holbein, école allemande.

—Eh bien, ça ne fait rien, ça ne me déplaît pas, c’est gentil.»

Holbein? gentil.

Sa voiture l’attend, et il va plus loin en vue de l’Orofena déjeuner gentiment, sur l’herbe, entouré d’un gentil paysage.

Est-il gentilhomme? je ne sais.

Le curé aussi (la classe instruite), me surprend en train de peindre un paysage.

«Ah Monsieur! vous tirez là une bien belle perspective!»

Rossini disait: «Je sais bien que ze ne souis pas un Bach, mais ze sais aussi que ze ne souis pas un Offenbach.»

Je suis le plus fort joueur de billard, dit-on, et je suis Français. Les Américains enragent et me proposent un match en Amérique. J’accepte. Des sommes énormes sont engagées.

Je prends le paquebot pour New-York, tempête affreuse; tous les passagers sont affolés. Je dîne parfaitement, je bâille et je m’endors.

Dans une grande salle luxueuse, luxe américain, la fameuse partie s’engage: mon partner joue le premier. 140 points! l’Amérique se réjouit.

Je joue. Toc, tic et toc, et toujours comme cela, lentement, également. L’Amérique se désespère. Soudain une fusillade bien nourrie assourdit la salle. Mon cœur n’a pas sursauté: toujours lentement, également, les billes zig-zaguent. Toc tic et toc: deux cents, trois cents.

L’Amérique est vaincue.

Et toujours je bâille; lentement, également, les billes zigzaguent. Toc, tic et tac.

On dit que je suis heureux... Peut-être.

Le grand tigre royal, seul avec moi dans sa cage: nonchalamment il demande la caresse, me faisant signe de sa barbe et de ses crocs que les caresses suffisent. Il m’aime, je n’ose le battre; j’ai peur et il en abuse: je supporte malgré moi son dédain. Et cette peur me rend heureux.

La nuit ma femme cherche mes caresses, elle sait que j’en ai peur et elle en abuse: et tous deux, des fauves aussi, nous menons la vie, avec peur et bravoure, avec joies et douleurs, avec force et faiblesse, regardant le soir à la lueur des quinquets, suffoqués des puanteurs félines, la foule stupide et lâche, affamée de mort et de carnage, curieuse du spectacle horrible des chaînes de l’esclavage, du fouet et de la pique, à jamais assouvie des hurlements des patients. A la sortie, mon vieux perroquet, intelligemment dit aussi son mot: «As-tu déjeuné, Jacquot?»

A ma gauche, la baraque aux animaux savants. L’orchestre cacophone pour entretenir l’harmonie: deux pauvres pitres, des hommes. Les rois de la création se donnent des giffles, des coups de pied. Les singes si instruits ne veulent les imiter.

A ma droite, la modeste baraque des mineurs. Les enfants jolis, innocents entrent là-dedans et suivent de leurs yeux si doux des créatures humaines en fer et en miniature grattant la terre et c’est noir. Au sortir les bébés émerveillés disent que c’est bien joli.

Le marchand de journaux passe en criant: «Demandez la grève des mineurs.»

Image de la vie et de la société.

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Critiques anodines.