PAUL GINISTY

Lettres Galantes
du Chevalier
de Fagnes

ÉDITIONS BAUDINIÈRE
27 bis, Rue du Moulin-Vert
PARIS (14e)

DU MÊME AUTEUR

Romans et Contes

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PAUL GINISTY
publie les

Lettres Galantes
du Chevalier
de Fagnes

ÉDITIONS BAUDINIÈRE
27 bis, rue du Moulin-Vert
Paris

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE 25 EXEMPLAIRES SUR PUR LIN OUTHENIN-CHALANDRE NUMÉROTÉS DE 1 A 25. CES EXEMPLAIRES SIGNÉS PAR L’AUTEUR CONSTITUENT L’ÉDITION ORIGINALE PROPREMENT DITE.

La location de ce livre est interdite jusqu’au 1er août 1929, sauf accord avec les Éditions Baudinière.

Copyright by Éditions Baudinière 1928.

Tous droits de traduction, de reproduction réservés pour tous pays, y compris l’U.R.S.S.

AVANT-PROPOS
Boulou-Boulou

Je dois dire comment ces lettres, témoignage de la vie intime d’une époque qui a gardé son prestige, de ce XVIIIe siècle nous apparaissant souriant et léger, préparant, cependant, un des plus grands drames de l’histoire, sont tombées entre mes mains.

Je me reporte aux années qui précédèrent la guerre. Une vieille amitié m’unissait à M. de R… qui, reprenant la suite des affaires paternelles, avait dû s’installer dans la petite ville d’Avesnes où il dirigeait une importante industrie. Trois heures de chemin de fer séparent parfois complètement d’anciens camarades, quelque affection qu’ils aient gardée l’un pour l’autre. Ce n’était pas notre cas. M. de R… était obligé à quelques séjours à Paris ; de mon côté, malgré la difficulté de s’évader, même pour très peu de temps, de la vie parisienne, j’avais plaisir à venir passer un jour ou deux dans une maison où j’étais assuré d’un fraternel accueil.

Je me revois montant, à Avesnes, la longue et large rue ou s’élève l’Hôtel de Ville, avec son perron à double rampe d’accès et qui aboutit à une place que domine le clocher de l’église. La maison de M. de R… se trouvait sur cette place. Cette maison respirait le calme et le bien-être. Elle abritait une famille charmante, parfaitement unie, qui ne pouvait imaginer les malheurs qui fondraient sur elle et la disperseraient. M. de R… était entouré de sa femme, de ses deux gendres, qui prenaient part à ses affaires, et de ses petits-enfants. Le vieux logis, construit dans le milieu du XVIIIe siècle, avait été modernisé, mais avec goût, en respectant ce qui méritait d’être conservé. Je me souviens, dans la salle à manger, des murs sur lesquels étaient peintes des scènes villageoises dans le goût du temps, un peu effacées. M. de R… déclarait, en souriant, qu’il n’avait pas grand goût pour les vieilleries : il n’en tenait pas moins en considération quelques meubles vénérables, au type court et trapu des tailleurs de bois du Nord, encore qu’il menaçât parfois de les reléguer au grenier, ce qui était souvent un sujet de tendres discussions familiales.

Années heureuses, que devait rejeter loin la terrible coupure des événements ! Je me rappelle, dans une petite pièce, entre la salle à manger et le salon, au-dessus d’une commode en bois des Indes, un portrait d’homme en habit de satin puce, la perruque mise un peu de travers, la main appuyée sur une canne. L’œuvre était médiocre ; le visage était, cependant, expressif. Il avait une rudesse cordiale, sous les crispations qui semblaient trahir des souffrances physiques impatiemment supportées. Dans la maison, on avait d’abord appelé le modèle de ce portrait « le vieil oncle ». Les enfants, par caprice, l’avaient surnommé Boulou-Boulou, et ce surnom avait prévalu.

— J’avoue, me dit M. de R…, un jour que je le questionnais, car ce portrait était, malgré tout, attachant, que je ne sais pas grand’chose de cet ancêtre… Je crois seulement que, avant qu’il fût irrespectueusement pourvu par ma marmaille de ce sobriquet de Boulou-Boulou, il se nommait M. de Quiévelon. La tradition, qui faisait de lui « le vieil oncle » indique sa parenté, avec ceux dont je suis issu… J’ai bien, dans un tiroir, quelques papiers de famille que j’avais commencé à déchiffrer, mais ce sont des investigations qui demandent du loisir, et vous dirai-je que l’avenir de mes petites têtes blondes me préoccupe plus que les fantômes du passé. Nous ne prétendons aucunement, d’ailleurs, à une illustre origine, et si je me décide à ranger méthodiquement ces papiers, ce ne sera que par goût de l’ordre. Mais j’ai tant à faire avec les choses d’aujourd’hui !

J’aimais à me retrouver dans cet intérieur aimable, où je ne rencontrais que les bons côtés de l’existence provinciale. Hélas ! cette sérénité devait être brusquement troublée. Ce fut le coup de tonnerre d’août 1914, la guerre, et, bientôt l’invasion. Les deux gendres de M. de R… avaient rejoint leur régiment : l’un d’eux fut tué au début des hostilités ; l’autre ne devait revenir que mutilé. M. de R… avait assuré le départ de sa femme, de ses filles et de leurs enfants. Pour lui, il était resté, ne voulant s’éloigner qu’après avoir, au prix de tous les sacrifices, pris ses dispositions pour rendre moins pénible, pendant aussi longtemps que possible, le sort du personnel qu’il employait.

Ce ne fut que quelques heures avant l’entrée de l’ennemi dans Avesnes qu’il se détermina à quitter, non sans grandes difficultés, la ville où sa présence avait cessé d’être utile, puisqu’il n’y exerçait pas de fonctions publiques. Il s’était laissé devancer par les événements ; il ne pouvait plus rien emporter. Mais la pensée que les envahisseurs pourraient fouiller dans tout ce qui constituait la vie intime de son foyer, le révoltait. Il fit, en hâte, un tas des papiers que contenaient des tiroirs et les jeta, après les avoir enveloppés d’une toile cirée, dans un coffre ancien en cuivre. Aidé par un domestique très sûr (je me souviens qu’il s’appelait Guillaume), il transporta ce coffre dans le jardin. Guillaume creusa un trou pour l’y enfouir, pressa M. de R… de partir et lui promit que la cachette, dont il repérerait soigneusement l’emplacement, ne pourrait être soupçonnée.

Puis ce furent les quatre terribles années. Aux malheurs publics, se joignirent pour M. de R… des malheurs privés. Il fut accablé par des deuils successifs. Je le revis, après la guerre, et j’eus un serrement de cœur en l’apercevant. D’inguérissables chagrins avaient fait de lui un vieil homme. « J’ai été trop heureux, me dit-il ; j’expie maintenant ce bonheur ; me voici presque seul ! » Il savait que sa maison d’Avesnes était encore debout, mais qu’elle avait été dévastée. Il ne se sentait pas le courage de retourner dans la ville longtemps occupée par l’ennemi. Il ne prit ce parti qu’en songeant à ceux qui avaient dépendu de lui, et qui attendaient de sa part une décision.

Quel douloureux contraste avec un souriant passé quand il franchit la porte de cette maison, qui avait été une maison bénie, et qu’il retrouvait ravagée ! Des pièces étaient vides et des tentures arrachées pendaient jusqu’au parquet. Les meubles qui n’avaient pas été enlevés avaient été brisés. Il n’y avait plus, dans le salon, qu’un monceau de débris. Les tapis, déchirés, étaient ignoblement souillés. En passant dans la petite pièce qui précédait la salle à manger, M. de R… constata que le portrait qui se trouvait au-dessus de la belle commode — disparue — avait été crevé, et, d’une façon manifeste, volontairement.

— Lui aussi ! s’écria-t-il.

Boulou-Boulou demeurait comme le témoin cruellement blessé de ces déprédations.

M. de R… fut tenté de fuir à jamais ce logis martyrisé, où ne reviendraient plus tous ceux qu’il aimait. Le sentiment du devoir envers les braves gens qui comptaient sur lui le retint. Il se remit à l’œuvre, s’occupant d’abord, par des moyens de fortune, de rendre du travail à ses ouvriers.

Quelques mois plus tard, je revins à Avesnes. La maison avait été, assurément, nettoyée et remeublée, mais, avec toutes ces choses neuves, elle n’avait plus son âme. La volonté de M. de R… le soutenait, quand il songeait aux autres, mais il était visible qu’il trompât, par de l’activité, son désarroi moral.

Je lui demandai s’il avait retrouvé les papiers qu’il avait fait enfouir. Il me répondit qu’il ne savait ce qu’était devenu Guillaume et que le jardin, longtemps abandonné, avait pris un aspect trop différent de celui qu’il avait connu pour qu’il entreprît des recherches avec quelques chances de succès. Des documents, relatifs à ses affaires, lui eussent été, cependant, fort utiles.

Ce fut peu de temps après cette conversation que Guillaume reparut. Il avait eu des aventures semblables à celles que coururent bien des réfugiés. Servi par son instinct encore plus que par sa mémoire, il découvrit le coffre. M. de R… se préoccupa d’abord des pièces dont le défaut lui avait été sensible.

Plusieurs mois se passèrent avant que je pusse faire à mon ami une autre visite. Il m’apparut très affaissé. Il semblait qu’il n’eût plus le ressort de vivre. M. de R… affecta, cependant, par délicatesse envers moi (cet affligé cherchait à n’affliger personne) de se sentir en de meilleures dispositions.

— Il faudra, me dit-il, que vous vous arrangiez pour venir passer quelques jours ici. Dans ces papiers dont je vous ai parlé, j’ai trouvé quelques anciennes lettres qui pourront vous intéresser, vous qui fouillez volontiers dans le passé… Nous les examinerons ensemble.

Le désir qu’il exprimait ne put être réalisé. Pendant un voyage que je dus faire, M. de R… mourut. Le mal qui le minait l’avait emporté plus tôt qu’on ne le pensait. J’avais reçu avec une douloureuse émotion la nouvelle de sa fin.

Du temps encore s’écoula. Un petit paquet m’arriva, un jour, de la part de celui de ses gendres qui avait survécu. Se sentant à bout de forces, M. de R… avait pensé à notre conversation, à ce dépouillement projeté d’une correspondance d’ancienne date. Il m’avait légué ces papiers, qu’il n’avait pu classer, avec la liberté d’en user à ma guise.

Ce paquet contenait les lettres écrites, de Paris, entre 1770 et 1772 par le jeune chevalier de Fagnes à son oncle, M. de Quiévelon — celui que les enfants avaient surnommé Boulou-Boulou.

La physionomie de « Boulou-Boulou », que je reconstituai avec l’aide de quelques notes, jointes aux lettres elles-mêmes, ne laissa pas que de m’apparaître assez originale. Je découvris en M. de Quiévelon un vieil homme, qui avait eu le goût des aventures. Il n’avait pas eu le temps de le satisfaire. Une lieutenance dans le régiment de Penthièvre lui avait permis de faire ses débuts militaires dans le corps commandé par M. d’Aubigné, pendant la campagne de Bohême. Il rêvait toutes les gloires, se plaisant à imaginer qu’il devrait à sa bonne mine d’autres conquêtes aussi que celles qu’il ferait sur l’ennemi. Il avait rejoint son corps en face de Budweis, en plein hiver. « Il est fâcheux, écrivait alors le maréchal de Belle-Isle au ministre, qu’on ait à remuer des troupes dans une saison aussi rude. » M. de Quiévelon arrivait dans un moment où la situation était assez critique. On avait cru, après la prise de Prague, que l’armée autrichienne se retirerait en Moravie : elle reparaissait soudain. M. d’Aubigné hésitait à tenter une attaque : le bouillant M. de Quiévelon, qui souhaitait se distinguer, ne prit part qu’à des marches et contre-marches harassantes. Il fallait, cependant, effectuer le passage de la Moldaw. Le jeune officier reçut non sans une fierté qu’il exagérait un peu (car d’autres étaient occupés au même soin) la mission d’étudier un des points de passage. Il se flattait d’être chargé d’une lourde responsabilité. Il était si attentif à sa tâche que, jetant les yeux de l’autre côté de la rivière, il ne vit point, sous ses pas, une sorte de marais, dans lequel il chut. L’eau était glacée ; il s’enlisait dans un fond mouvant. Il fut longtemps avant que du secours lui vînt. Quand on le tira de cette fâcheuse situation, il était en piteux état. Il pensa d’abord que sa constitution solide aurait le dessus. Mais il devait rester irrémédiablement perclus de douleurs, et incapable de servir. Sa carrière était finie avant d’avoir commencé. Adieu, toutes les ambitions ! Il fut obligé d’aller se retirer, vivant désormais d’une existence de petit gentilhomme peu fortuné, dans sa maison patrimoniale du Hainaut.

Il ne se consolait pas de n’avoir pas eu ces aventures, auxquelles il s’était cru destiné. Cloué dans son fauteuil, ou marchant péniblement, il imaginait qu’elles eussent été des plus extravagantes et qu’elles lui eussent laissé de riches souvenirs. Des souvenirs, sa mauvaise chance ne lui avait pas donné le temps d’en avoir. Il ne pouvait se rappeler, d’un bref passage à l’armée, que sa chute dans un marécage, où il avait failli rester, et ses infirmités qu’il devait à ce malencontreux hasard.

Il avait eu à s’occuper, dès l’enfance de celui-ci, de son neveu, le chevalier de Fagnes, qui avait perdu ses parents de bonne heure. Avec le fond d’humeur romanesque qui était en lui, M. de Quiévelon l’avait élevé selon ses idées, c’est-à-dire assez loin de la vérité prosaïque. L’adolescence du chevalier lui avait paru trop sage. Il eût voulu moins de raison naturelle et de placidité chez ce jeune garçon, d’ailleurs bien fait de sa personne. Il ne l’entretenait que d’exploits — qui eussent été les siens, sans ses douloureux rhumatismes — et des conjonctures singulières dans lesquelles pouvait être jeté un homme entreprenant, décidé à courir tous les risques. Une certaine application du chevalier à l’étude fâchait presque le bon M. de Quiévelon : en a-t-on besoin pour devenir une manière de héros ? Aussi avait-il pris soin de le rendre adroit à tous les exercices de corps, pour vaincre un reste de timidité.

Quand le chevalier de Fagnes eut atteint sa vingtième année, M. de Quiévelon sourit à un dessein qu’il avait formé. Les aventures qu’il ne lui avait pas été permis de poursuivre par lui-même, en raison de son misérable état de santé, le jeune homme les chercherait. Il les lui conterait, en des lettres qui les rapporteraient fidèlement, et l’impotent se plairait à des récits qui lui représenteraient, selon ses conceptions, la vie qu’il n’avait pas eue, mais qu’il avait ambitionnée. Il soufflerait au jouvenceau son âme de rêveries et de chimères. A ces aventures, retracées toutes chaudes, il se figurerait avoir pris part. Il aurait désormais un aliment réel aux appétits de son imagination.

C’est pourquoi, malgré la médiocrité de ses ressources, il se décida aux sacrifices nécessaires pour envoyer le chevalier à Paris.

A l’assaut de Prague, Chevert avait dit au grenadier qu’il désignait pour entrer le premier dans la place : «  — Tu vois cette sentinelle ? — Oui, mon colonel. — Elle va te dire : « Qui va là ? » — Oui, mon colonel. — Avance toujours. — Oui, mon colonel. — Elle tirera sur toi et te manquera. — Oui, mon colonel. — Saute sur elle ! » Ainsi, M. de Quiévelon avait dit au chevalier de Fagnes : «  — Tu vois Paris ?… Il s’agit d’y entrer à ton honneur… Tu auras des mécomptes… Tu avanceras toujours… Tu t’imposeras… Tu batailleras, séduiras les femmes, tu seras aimé d’elles, les hommes te craindront, et tu feras une brillante fortune… »

On verra que, après bien des déboires, le chevalier de Fagnes réussit à Paris, mais non exactement selon les vues de son oncle.

Ce sont ses Lettres que l’on publie. Elles montrent ce jeune provincial d’abord assez décontenancé et défiant, tirant assez mal son épingle du jeu, puis, sans doute soutenu par les admonestations et les encouragements de M. de Quiévelon, s’enflammant pour la conquête du sort glorieux auquel il lui avait été ordonné de prétendre.

Assurément, cette correspondance n’offre pas de révélations. Mais elle présente un tableau de la vie intime de Paris, vue avec des yeux neufs, et, tout d’abord, avec une fraîcheur d’impressions qui a aujourd’hui son prix. Elle contient des détails pittoresques sur de menus événements qui relèvent, cependant, de l’histoire. Rien n’éclaire mieux sur une époque que des lettres sans apprêt, toutes privées, dont l’auteur n’imaginait point qu’elles pussent être un jour recueillies. Au demeurant, par leur ordre de dates, elles forment une manière de petit roman.

Les quelques notes laissées par M. de R… ne donnent que peu d’indications permettant de suivre l’existence du chevalier de Fagnes, après ce qu’il a conté de lui-même. Après quelques retours dans le Hainaut, il passa son temps entre Paris, qu’il habitait, et Genève, où l’appelaient ses affaires. Eut-il quand, en 1789, il fut question de la convocation des États-Généraux, la velléité de se mêler à la vie publique, en jouant, tout au moins, un rôle dans l’élection de la députation de son pays natal ? Il dut, alors, partager la fièvre qui s’emparait de tous les esprits, mais il semble qu’il traversa paisiblement la Révolution. Il mourut dans les premières années de la Restauration[1]. Il était sans doute de ceux qui, pour avoir vu les contrastes de tant de régimes, avaient pris quelque philosophie[2].

[1] En mai 1816, d’après l’inventaire de ses biens (Archives de Me Chaumont de Rieux, notaire à Paris).

[2] Son acte de baptême se trouvait dans les papiers de M. de R. — « René-Maurice-Armand, fils de Charles d’Aublain, baron de Fagnes et de Michelle Ardant, a été baptisé par moi soussigné prêtre. Nommé par Messire Armand de Soignes, chevalier de l’Ordre royal et militaire de Saint-Louis et dame Renée de Baives, le 5e jour de mai 1750, et ont signé les parrain et marraine, Noyon-Croix-d’Helpe. A. Reuiller, prêtre. »

I
L’arrivée à Paris

Ce 10 de mars 1770.

Quelle ville que Paris, monsieur, et comme il est difficile à un homme qui n’est point au fait des pièges qui y attendent l’étranger, d’y échapper, tout d’abord ! N’est-ce pas assez que d’être étourdi par tout ce mouvement ? Il faut sans cesse être sur ses gardes et se défier de tout. Sans doute acquerrai-je l’expérience pour n’être pas exposé à tant d’embûches dans cette grande ville. Mais je n’ose dire que ce ne sera pas encore à mes dépens. Hélas ! où est l’honnêteté des habitants de notre province, et la sûreté de leur commerce ?

Je suivis exactement vos instructions, au débarqué du coche. Je me fis conduire à l’auberge de la Salamandre, où vous descendîtes jadis, lors de votre voyage à Paris, voici quelque vingt ans. Vous y trouvâtes, m’aviez-vous dit, un hôte accueillant. Celui qui lui a succédé n’a pas hérité de cette affabilité. Il examina d’un air dédaigneux mon bagage, sembla me toiser du regard, s’enquit, en premier lieu, de la dépense que je comptais faire. Cette façon de me dévisager me déplut : il est vrai que notre état de fortune est modeste, par suite des sacrifices que vous vous imposâtes pour le service du roi, mais je porte un nom qui me permet quelque fierté. Au demeurant, vous aviez mis dans ma bourse une somme suffisante pour attendre l’issue de mes démarches, et je ne me sentais pas à la merci de ce croquant.

Dans l’embarras où j’étais, j’allais, cependant, accepter un médiocre gîte dans un hôtel de la même rue, lorsqu’un passant, qui m’observait, me fit signe qu’il me voulait parler. Il me parut le plus poli du monde. — Monsieur, me dit-il, il se voit que vous êtes un gentilhomme tout novice à Paris. Souffrez que je vous donne un bon avis : n’allez point vous faire écorcher dans ce taudis. Je vous indiquerai un meilleur logis, fort propre, et où on aura pour vous mille égards.

Il s’exprimait avec tant de bonne grâce et de courtoisie qu’il m’inspira confiance ; il protestait qu’il ne fût, en la circonstance, qu’un mentor désintéressé. Je me laissai conduire par lui dans une maison du carrefour Bussy, où je fus reçu par une femme d’âge, d’apparence respectable, qui m’assura qu’elle voulait du bien aux jeunes gens de famille. Je lui confessai alors que j’étais contraint à faire durer quelque temps l’argent dont j’étais muni. Elle sourit, et me dit aimablement qu’un cavalier tel que moi aurait tôt fait de n’être plus tenu à compter de près. Puis elle m’avertit de me défier de l’engeance des filous qui rôdent dans Paris et elle m’offrit de déposer ma petite fortune dans sa propre armoire, dont elle eut scrupule à me remettre aussitôt la clef, en me disant que ce serait là meilleure sûreté que porter cet argent sur moi. Le conseil me parut bon, et je ne conservai que deux louis dans ma poche.

Mon obligeant guide et la vieille ne se firent pas faute d’insister sur les dangers de la ville. Je crus même que, dans un esprit de bienveillance, ils exagéraient un peu, pour m’obliger à la prudence. Ce ne furent qu’histoires où de jeunes provinciaux avaient été dupés. Mon hôtesse, baissant la voix, m’engagea aussi à ne pas céder aux entraînements faciles de Paris et d’être délicat dans mes bonnes fortunes, car, dit-elle, ce que laissent les voleurs, les filles vous le prennent. Enfin, Monsieur, ce furent les plus sages avis qui pussent être donnés.

Je fus voir M. Maillevent, cet officier du roi qui passa l’an dernier, dans notre Hainaut, et qui nous offrit ses services à Paris. J’eus grand peine à le rencontrer. Hélas, j’éprouvai une assez vive déception. Le héros de la campagne de Bohême que vous fûtes l’avait pris pour un militaire. M. Maillevent n’est officier du roi qu’en ce sens qu’il fut attaché aux cuisines du château, et il n’occupe même plus ce poste ; c’est dire que son crédit est mince et que c’était s’abuser que de compter sur son appui.

Mon hôtesse m’avait convié à souper. Vous m’eussiez blâmé de ne pas vouloir faire les frais de ce repas. L’homme poli se chargea du menu, et, tout en déclarant qu’il l’entendait des plus simples, fit si bien qu’il m’en coûta plus d’un louis. Puis je m’en allai coucher.

J’eus, Monsieur, une grande surprise, le lendemain. J’appris, par une servante, que la maison n’appartenait point du tout à la vieille, qu’elle avait loué seulement pour vingt-quatre heures les deux pièces dont j’occupais l’une, et qu’elle avait disparu, en disant que je payerais. Une grande inquiétude me saisit : je demandai à être conduit dans la chambre où elle m’avait reçu et où se trouvait l’armoire dans laquelle j’avais serré mon argent. J’en avais la clef, mais l’armoire avait été forcée et était vide. Je sentis alors cruellement l’ironie des discours de la coquine sur les précautions que devaient prendre les nouveaux arrivés contre les détrousseurs d’étrangers. J’avais eu affaire à un chevalier d’industrie et à sa complice, et j’étais ingénument tombé dans leurs panneaux. Je n’avais plus qu’à porter plainte au commissaire, mais que de démarches ! Pour les indications que je dus demander (car tout a son prix à Paris), pour les courses, les bonnes mains aux commis subalternes, je ne déboursai pas moins d’une pistole.

Je me trouvais fort empêché. La maudite vieille avait fait de la dépense, en la mettant à mon compte, et le véritable maître de l’hôtellerie, à qui je ne pouvais remettre qu’une somme insuffisante, prétendit être un bon homme en se contentant de retenir mes hardes. Ne me trouvant pas peu désorienté, sans abri désormais, je pensai à conter ma mésaventure à notre parent éloigné, M. de Chantepuis, qui a, m’aviez-vous dit, gardé bon souvenir de vous. M. de Chantepuis, par malchance, était, pour huit jours encore dans sa terre du Hurepois. Je perdis la journée en allées et venues stériles. Combien je me sentais seul en ce grand Paris !

J’en vins à errer sans but, en méditant sur ma situation, et le hasard conduisit mes pas dans une avenue plantée d’arbres, qui longe la rivière de Seine, et qu’on appelle Cours-la-Reine. Mais j’étais absorbé dans mes réflexions, et je ne regardais rien. Le soir tombait, et dans mon désarroi, qu’il me paraissait mélancolique, encore que les derniers feux du soleil empourprassent magnifiquement le ciel. Soudain, je me croisai avec un grand escogriffe dont je n’aperçus le visage que lorsque je me trouvai nez-à-nez avec lui. Ce visage était taillé comme à coups de serpe, avec une expression d’insolence sur ses traits anguleux. Le personnage portait des vêtements assez râpés : une épée lui battait les flancs. — Mordieu, me dit-il, vous m’avez heurté. — Ma foi, monsieur, lui répondis-je simplement, je ne vous avais point vu, et si l’un de nous deux a heurté l’autre, je crois plutôt que c’est vous. — Point, reprit-il, je soutiens que vous m’avez intentionnellement froissé. — Je n’ai pas eu ce dessein, monsieur… Finissons, ajoutai-je, impatienté. Je voulus continuer mon chemin : il se planta devant moi. — Je suis homme de qualité, fit-il, je ne souffrirai point d’être offensé par un petit morveux.

Vous savez dans quelles dispositions je me trouvais. J’étais bien loin, dans mon embarras, de chercher une querelle. Mais, à cette injure, je sentis mon sang bouillonner. Tout ce que j’éprouvais de dépit de mes premières naïvetés, d’ennui de mon isolement, d’inquiétude de mon sort immédiat se changea en une furieuse colère contre ce quidam. Étant votre neveu, Monsieur, je ne saurais digérer facilement un mot mal sonnant. — Le petit morveux, lui dis-je, le rouge aux joues, est prêt à vous donner une bonne leçon. — Je serais curieux de la recevoir, riposta-t-il, en mettant la main sur la garde de son épée, tandis que je caressais furieusement la poignée de la mienne.

Il me jeta un nom :

— Le baron de Vérouillac.

— Le chevalier de Fagnes, répliquai-je, en le dévisageant.

Deux promeneurs passaient. Le baron, qui semblait avoir une hâte incroyable d’en finir tout de suite, leur demanda de nous servir de témoins. Ils firent d’abord quelques difficultés, puis cédèrent. Nous descendîmes sur la berge de la Seine. Vous m’avez appris, Dieu merci, à me servir d’une épée, et j’oubliais, dans réchauffement de cette aventure, mes déceptions. Au demeurant, ce baron me paraissait une manière de rodomont et je me promettais de le guérir, une bonne fois, de ses manies de provocations.

— Dépêchons, dit-il, pendant qu’il reste une lueur de jour.

Nous mîmes habit bas. Un des témoins, homme d’ordre, assurément, fit un tas de nos vêtements et de nos chapeaux. C’était ma première affaire d’honneur, mais je me trouvais en belle humeur batailleuse. J’étais sûr de la vigueur de mon bras et de la souplesse de mon jarret. Nous croisâmes le fer. Tout à coup, le baron abaissa le sien. — Allons, me dit-il, vous avez de la race. Je me tiens pour satisfait, et je ne voudrais point défigurer un joli petit homme comme vous. — Monsieur !… m’écriai-je, indigné.

Mais, avant que je fusse revenu de mon étonnement, il avait détalé, et les deux témoins, ses compères, étaient loin déjà, emportant ma veste, mon habit, mes dentelles, mon chapeau. Il n’y avait eu là que comédie, et j’étais encore une fois dupe.

Voilà comment, je vous écris en manches de chemise, pour vous demander quelque secours, non sans une grande confusion de ma simplicité. Il me restait mon épée : je l’ai mise en gage, ne la voulant point vendre, dans une sorte de bouge, où j’ai trouvé un asile provisoire. Pressez-vous, Monsieur, de m’assister. Vous ne sauriez croire combien un homme est peu de chose, à Paris, sans habit et sans chapeau.

II
Le premier rendez-vous

Ce 2 d’Avril 1770.

Vous me mandez, Monsieur, que vous attendez que je vous fasse le récit de mes bonnes fortunes. Hélas, avec quelque bonté que vous m’ayez opportunément secouru, après mes mésaventures, je ne suis guère dans le cas de prétendre à ces succès. On n’approche point aisément les personnes de qualité, et il s’en faut que j’aie réussi à nouer commerce avec les gens qui pourraient, pour me pousser dans le monde, m’être de quelque utilité.

Vous ne sauriez croire quel est le peu de consistance, à Paris, des relations qu’on a pensé former, quand on est un petit gentilhomme obligé de compter de près pour sa dépense. Comment se fier à la bonne grâce de l’accueil qu’on reçoit ? Ici, tout est en paroles. Je fus, ces derniers jours, chez M. de Prisches, qui a des terres dans notre Hainaut, et que vous connûtes jadis, pendant cette campagne de Bohême qui vous fut si fatale. A peine eus-je prononcé votre nom qu’il m’embrassa chaudement, puisque j’étais votre neveu, s’enquit de vous, m’accabla de prévenances, et, en m’assurant de son crédit, me fit de grandes promesses de s’intéresser à moi. C’était d’un ton d’amitié décidée qu’il voulait bien me parler. Je dus jurer de revenir chez lui sans délai : il aurait songé à me pourvoir de quelque emploi avantageux. J’attendis, par bienséance, près d’une semaine avant de renouveler ma visite. Hé bien, Monsieur, M. de Prisches ne me reconnut aucunement, et je lui fis assurément l’effet d’un fâcheux, car il ne parut point se souvenir ni de ses embrassades, ni de ses offres de service.

Je ne laisse pas que d’être assez dépité du temps perdu en démarches dont je ne vois pas poindre le résultat. Et si j’ai une histoire galante à vous conter, pour votre distraction, elle est fort à ma confusion. Je vous la dirai sans ambages.

J’eus l’occasion de passer par la rue Traversière, qui joint, en contournant la Butte des Moulins, la rue Saint-Honoré à la rue Richelieu. Elle a des vieilles habitations et des maisons de construction récente. Il semble qu’elle soit bien gardée, car la première chose qu’on y aperçoive est la lanterne d’un commissaire.

Je n’avais point de hâte et j’allais, en effet, d’un pas assez lent, curieux d’observer que, en cette rue, c’est, en quelque manière, un résumé de la vie de Paris : la noblesse y est représentée par l’hôtel de Maupéou et l’hôtel de la Sablonnière, mais des masures sont encore debout, tout à côté de ces demeures seigneuriales. On ne rencontre pas moins de trois hôtels pour étrangers. C’est aussi l’activité du commerce. C’est encore la fantaisie qui se mêle à tout dans cette grande ville. Vous seriez surpris, sur la façade d’une maison, de la disposition de tout un jeu d’écriteaux, qui force les regards à s’arrêter. Ces écriteaux, de toutes dimensions, annoncent qu’un homme ingénieux exécute en cinq minutes, pour le prix de six livres, des portraits à la silhouette.

Mon attention fut attirée, un peu plus loin, par l’enseigne que je trouvai plaisante, d’une lingère : Au Bandeau d’Amour. Cela me parut le plus joliment imaginé du monde, et je me voulus assurer du bien-fondé de cette allégorique inscription. A la vérité, je ne vis d’abord qu’une grosse marchande qui déployait de la toile, aidée par une commère de son espèce. Mais, ayant sans doute fini de mesurer et de vérifier, ces deux matrones qui ne rappelaient nullement une scène mythologique, disparurent, et, à travers les vitres, je remarquai, cousant assez distraitement, car tout en maniant l’aiguille elle avait la curiosité d’examiner la rue, une fille de boutique à laquelle je trouvai quelque grâce. Elle n’avait point un visage régulier, mais elle offrait un de ces minois aimables qui ont ce je ne sais quoi d’agile et de léger répandu sur une figure, de riant à l’œil, qui semble appartenir en propre à des jeunes femmes de Paris. Elle avait, à ce que je découvris, la taille en guêpe, la gorge agréablement arrondie, et, sous son léger bonnet, les cheveux du plus clair châtain. En fait, je la jugeai charmante.

Sans que j’eusse de dessein bien déterminé, je me plus à aller et venir de telle sorte que je la pusse bien considérer. Un petit casaquin blanc lui seyait au mieux. On sentait en elle de l’aisance et de la vivacité. Pour une personne qui était assujettie au travail, elle avait les mains fort blanches.

Elle ne fut pas longtemps sans discerner mon manège, et n’eut pas l’air de s’en fâcher, tout d’abord, car elle sourit. Cependant, j’eus l’impression que, à ce sourire, se mêlait une ombre de mélancolie. Je fus piqué de l’énigme de cette apparence d’intérêt qui m’était témoigné, n’allant point sans un soupir. La tentation me vint de pousser mes avantages, si j’en avais, en effet. Faute d’un objet plus digne de mes ambitions, cette lingère était fort avenante, et, dans l’attente de plus glorieuses aventures, pouvait faire prendre patience à mon appétit d’intrigues amoureuses. Je la saluai : elle détourna la tête, comme pour se refuser à mes avances, mais ce ne fut pas sans avoir, un instant après, levé les yeux, de mon côté. N’était-ce que jeu de coquetterie ? Il me sembla, plutôt, démêler sur ses traits l’expression d’un regret de cette indifférence à laquelle elle se contraignait.

Je repassai plusieurs fois devant elle. Je constatai qu’elle s’était insensiblement rapprochée de la porte, et que, si elle affectait du zèle à son ouvrage, ce zèle n’était qu’en parade. Je la saluai de nouveau, et ce fut, de sa part, la même manœuvre : je feignis d’en montrer quelque dépit, comme si je lui eusse dit, en un muet langage, qu’elle avait dans ses façons, une inconséquence qui déconcertait, et je me retirai. Mais la figure de cette petite lingère se représentait devant moi. Moins de deux heures plus tard, porté par un instinct, je me retrouvais dans la rue Traversière. J’étais plus sollicité par le désir de la revoir que je ne voulais me le confesser.

On eût juré qu’elle attendait ce retour, car elle eut une manière de petit tressaillement en m’apercevant. Cette fois, elle ne fit pas mine de ne point soupçonner ma présence. Il y avait même de la douceur dans ses regards, mais j’y lus, en même temps, une sorte de prière de ne point persister dans ma curiosité. Vous imaginez, Monsieur, que je n’étais pas homme à me conduire sans délicatesse, par une bravade, car il y avait du touchant dans cette imploration, mais je n’en fus que plus enclin à chercher la raison de cette ambiguïté d’attitude : apparence de sympathie, d’une part, et, de l’autre, sollicitation de n’insister point. A ce moment, la marchande l’appela : elle me revint point de longtemps, et je dus prendre le parti de m’en aller.

Mais je sentais la chaleur de mon sang. Ces regards, avec leur double signification, me poursuivaient. On a accoutumé de dire qu’une fille de boutique, pourvu qu’elle soit passablement tournée, me demande qu’à faire un saut du magasin au fond d’une berline anglaise. Cependant, il était visible que je n’eusse point de berline à lui offrir. Était-ce donc qu’elle m’avait toisé et m’avait jugé sur la médiocrité de ma fortune ? Mais, dans ce cas, elle eût haussé légèrement les épaules, et ce n’eût pas été ce coup d’œil suppliant.

Je rêvai d’elle. Vous penserez, Monsieur, que c’était avoir l’esprit bien occupé d’une créature d’un si petit état, pour aimable qu’elle fût : encore avais-je pour excuse cette bizarrerie d’une attitude qui présentait ces contradictions. A quelles suppositions n’arrivais-je point ? Je me souvins de la Marianne, de M. de Marivaux. Peut-être, comme elle, dans le temps que Marianne, vivant chez la vulgaire Mme Dufour, était injustement réduite à une condition inférieure, avait-elle été victime d’un mauvais sort, qui l’avait déplacée, ce qui eût expliqué sa réserve, bien qu’elle n’eût pas été insensible à mes attentions. Oui, vraiment, j’en venais à me forger ce roman, tout déraisonnable que je le reconnusse.

Je résolus d’en avoir le cœur net. Aussi bien, en songeant à cette fille, lui découvrais-je des charmes qui avaient sur moi plus de prise que dans l’instant de notre rencontre. Le lendemain, après avoir un peu tourné autour de la boutique, j’y entrai, sous le prétexte de renouveler les dentelles de mon jabot, non sans un peu d’ennui d’avoir à me contenter d’une qualité assez commune ; mais je n’avais point à faire le fastueux. Le hasard voulut qu’une apprentisse nommât ma séduisante lingère, et je sus ainsi qu’elle s’appelait Agathe. Je m’adressai à elle, et je vis bien qu’elle éprouvait quelque trouble, en m’apercevant. Pendant qu’elle mesurait le point de Paris que j’avais demandé, je tins galamment l’aune, et à la faveur de ce geste, qui nous dissimulait un peu, je me hâtai de lui dire qu’elle avait fait grande impression sur moi, et que je souhaitais fort une occasion de lui parler plus librement. Elle me répondit (et je remarquai encore sur sa physionomie, cet air de regret qui ne m’avait pas échappé, alors que nos yeux se croisaient), que je ne devais point, supposé que je la trouvasse à mon goût, m’aventurer à la courtiser. Je ripostai qu’elle ne pouvait regarder comme un outrage si cruel qu’il lui parût impardonnable que je fusse touché de sa grâce. Elle sourit, mais repartit qu’il y avait de grandes impossibilités à ce qu’un commerce s’établît entre nous. Ce n’était point l’accent de la vertu, et j’observai qu’elle faisait cas de ma bonne mine. Sans doute appartenait-elle déjà. Ce ne fut que pour me piquer de jeu, dans la vanité d’une conquête n’allant point sans difficultés. Au demeurant, je ne saurais ne pas avouer que je m’enflammais peu à peu, et bien qu’à mots coupés, par le fait de notre situation du moment, je devins pressant. Il me sembla que sa défense mollissait, encore que de la mélancolie se peignît sur son avenante figure. Qu’on peut dire de choses, en tenant, par prévenance, l’aune d’une jolie lingère ! Agathe finit par me confier, tout en protestant que je n’avais rien à espérer d’elle, que la marchande était, le soir même, priée à un repas de noces, et que, par suite elle serait seule, après la fermeture de la boutique. Elle m’attendrait, la nuit venue, dans le couloir de la maison, mais il était entendu que ce ne serait que pour plus commodément lier conversation et qu’elle m’imposerait la plus grande retenue. Je n’eus garde de ne pas promettre cette sagesse qu’elle exigeait.

Je ne manquai point d’être exact au rendez-vous. Sous le porche, une petite main me fit signe, et Agathe m’introduisit par quelques détours, dans une salle attenant à la boutique. Apparemment qu’elle s’était apprivoisée. Je la remerciai avec chaleur de la faveur qu’elle m’accordait, bien que le décor de cet entretien ne fût qu’une humble antichambre de Cythère. Mais j’avais auprès de moi une forte accorte personne, qui me plaisait, et mes sens me s’embarrassaient point, dans l’ardeur de leur feu, de l’absence de majesté du lieu. Elle me rappela nos conventions, d’après lesquelles nous ne devions échanger que des paroles, mais ses joues se teintaient d’un rouge qui n’était point du fard et que je devinais brûlantes. Je m’en assurai, encore qu’elle se débattît, en y imprimant un baiser qui tenta de descendre jusqu’à ses lèvres. Je fis appel à sa sensibilité en lui disant que j’étais un peu perdu dans ce grand Paris, et que je formais le vœu d’un tendre attachement. Cependant, elle ne laissait pas que de me résister, s’opposant, par toutes sortes d’arguments futiles, aux privautés que j’essayais de prendre, et leur futilité apparaissait d’autant, en effet, qu’elle brûlait manifestement des mêmes désirs que moi. La barrière qu’elle élevait contre la hardiesse de mes gestes n’empêchait point qu’elle eût des tendances à s’abandonner.

Elle m’avoua, dans un soupir, qu’elle avait un penchant pour moi, et qu’elle l’avait eu dès que je l’avais saluée. Mais après ces moments où je la croyais voir faiblir, elle se rebellait de nouveau, échappant à mon étreinte, et, dans le même instant, j’entendais qu’elle murmurait que cela était dommage, ce qui signifiait vraisemblablement qu’elle luttait contre soi. Si elle se gardait contre le décisif, sa bouche ne se défendait plus de la mienne, et se livrait à l’avidité de mes transports.

— Agathe, lui dis-je, il y a, de toute évidence, entre nous, sympathie d’organes. Pourquoi vous faites-vous aussi cruelle ? Pourquoi refusez-vous le plaisir que nous promet un semblable entraînement ?

Elle me répondit qu’elle avait de grands scrupules, qu’elle ne pouvait me confier, mais que si elle n’en eût point été empêtrée, elle m’eût aimé à la folie. Cela n’était point propre à m’arrêter, et pour commencer de vaincre ces scrupules, j’avais dégrafé son corsage et j’embrassais la gorge la mieux faite du monde. Ces caresses, qu’elle acceptait, la troublaient fort, et ses yeux languissants appelaient la volupté, encore qu’elle s’entêtât, par des mots prononcés d’une voix mourante, à ne pas me donner le droit d’aller plus avant.

A la fin, elle parut excédée de s’insurger contre elle-même et elle me rendit mes baisers avec un furieux emportement. Elle était prête à me laisser la victoire.

— Nous pourrions être surpris dans cette salle, où nous nous sommes attardés, me dit-elle. Nous serons plus en sûreté dans ma chambre.

Elle ouvrit une porte, et, me tenant par la main, m’engagea avec elle dans un escalier fort étroit qui, au dernier étage de la maison, conduisait dans cette chambre. Je n’étais pas dans le cas de prêter attention à la simplicité des meubles. Je n’avais jeté les yeux que sur le lit. J’avais grande hâte de tenir Agathe dans mes bras. Au demeurant, elle me déclarait qu’elle avait pour moi le plus effréné caprice qui fût. Je mis un zèle extrême à l’aider pour qu’elle se déshabillât promptement. Cependant, quand elle en vint à ses derniers vêtements, elle apporta, à s’en défaire, une lenteur irritante. Étaient-ce les suprêmes retours de la pudeur, après les élans qui l’avaient poussée vers moi ? Allais-je donc, bien que je n’eusse pas espéré une telle faveur, cueillir des prémices, ce qui justifiait qu’elle hésitât, dans la minute précédant le couronnement de mon succès.

Elle n’avait plus que sa chemise, quand soudain, elle reprit sa jupe qu’elle avait jetée sur le carreau de la chambre et se couvrit de son casaquin, tôt ramassé.

— Que faites-vous, mon amour ? lui demandai-je, fort surpris.

— Non, fit-elle, avec une manière de résolution, encore que son visage se baignât de larmes, il y a conscience à épargner un joli homme comme vous, que j’eusse adoré… Il me faut bien vous expliquer l’embarras où vous me vîtes, et les contradictions de ma conduite, partagée que j’étais entre l’inclination la plus vive et la délicatesse. J’eus la malchance de gagner d’un officier aux gardes une galanterie qui n’est point guérie, et, bien que je sois portée vers vous le plus impétueusement du monde, je ne voudrais point vous exposer au mal dont je suis atteinte. Mes regrets sont infinis. Vous concevez maintenant, dans ces conjonctures, la raison de mes mouvements de passion auxquels succédait ma réserve. Avec quelle joie je me fusse donnée à vous, mais quel souvenir je vous eusse laissé de moi !

Je lui sus gré de sa franchise. Ma bonne mine, qui est à peu près mon seul avoir, ne m’a servi qu’à éviter un danger. Voilà, Monsieur, la belle aventure que j’avais à vous conter ; vous en attendiez d’autres et je crains de provoquer votre ironie. Mais je n’en suis qu’à mes débuts, et je table sur de prochaines revanches.

III
Le quatrième chant de l’« Art d’aimer »

Ce 27 d’Avril 1770.

Voici, Monsieur, bien du temps inutilement dépensé en allées et venues. Il est fort malaisé de se bien orienter dans cette grande ville, et je n’ai pu encore intéresser à mon sort quelqu’un de ceux dont la protection ouvre le chemin de la fortune. Je suis cependant, parfaitement décidé à briller dans Paris. Le courage ne me fait pas défaut. On voit ici des gens sortir du jour au lendemain de leur obscurité. Je cherche l’occasion d’attirer favorablement l’attention sur moi par quelque action qui ait aussitôt du retentissement. Cette occasion, je n’aurai garde de la manquer. Vos conseils me sont toujours présents à l’esprit.

J’étais entré au Café de la veuve Laurent, rue Dauphine, car on m’avait dit qu’on y rencontrait toutes sortes de personnes bien informées de ce qui se passe. Je pouvais trouver quelque avantage à les écouter. Encore que le café Laurent, qui est un des plus anciens de la capitale, ait gardé une certaine simplicité d’aspect, au regard d’autres qui sont des réduits magnifiquement parés, on n’a pas laissé que d’y introduire des lustres et des miroirs. J’y vis entrer peu à peu de ces nouvellistes qui, par des moyens dont ils disposent, sont instruits des événements à mesure qu’ils surviennent, et souvent, assure-t-on, ce qui est admirable, avant qu’ils ne se soient produits. Vous saurez qu’ils se querellent souvent, au sujet des circonstances, qu’ils contestent, d’un fait dont le récit est apporté par l’un d’eux, qui se donne les gants d’être le mieux averti. Ainsi procède-t-on au raffinage des nouvelles. C’est parfois un bourdonnement incroyable dans la salle. — « Il y a bien des brouillards à la Cour », affirmait un gros homme, qui portait sa perruque un peu de travers. Cette assertion jeta quelque froid : on se demanda si quelque mouche de police n’avait pas entendu et noté ce propos. Mais le goût des discussions l’emporta sur la prudence. On parlait de la guerre ouverte entre l’abbé Terray et M. de Choiseul, des suites des démêlés du duc d’Aiguillon avec le Parlement de Bretagne, de la Corse, car Londres et Vienne gardaient le déplaisir que l’occupation de cette île eût prévenu leurs moyens de s’y opposer. Certains trouvaient cette conquête trop coûteuse depuis deux ans, mais d’autres estimaient que la Corse serait un point essentiel pour le soutien du commerce dans le Levant.

Cependant que ces hautes vues politiques soulevaient bien des débats, à une table voisine de la mienne, deux beaux esprits, ne prétendant point influer sur les destinées de l’Europe, s’entretenaient de la tragédie de M. Lemierre, La Veuve du Malabar, que vient de présenter la Comédie. Je n’ai guère fréquenté encore le théâtre, et je ne connais point cet ouvrage, mais ce qu’ils en disaient m’inspirait le désir d’y être initié. Je crus comprendre que le héros de cette belle pièce, nommé Montalban, s’introduisait, conduit par un brahmine, au moyen d’un souterrain, dans le palais où le bûcher était déjà prêt pour une jeune femme, contrainte à sacrifier à une barbare coutume. Il avait la joie de reconnaître en elle une amante adorée. Que n’ai-je de pareils exploits à accomplir !

Ces gens de goût agitèrent d’autres sujets : ils s’entretinrent de la mort de l’ancien fermier général Pelletier, qui était tombé dans la démence depuis dix ans. Sa raison s’était égarée à la suite d’un mariage singulier qu’il avait fait. Il s’était épris d’une aventurière qui s’était donnée à lui comme la fille du roi et qui, en effet, se rendait chaque dimanche à Versailles, où elle semblait avoir été reçue par Mesdames. Quand Pelletier apprit qu’il avait été dupé par une intrigante, il ne put supporter cette déception, et il tomba dans l’extravagance. Intéressé par les discours de mes voisins, je m’attachais, en gardant les bienséances, à n’en point perdre un mot. Ils rappelèrent, y ayant pris part, sans doute, les dîners que donnait le fermier général, qui étaient les plus joyeux du monde, et où faisaient assaut de libres plaisanteries M. Collé, M. de Crébillon, le fils et le gentil-Bernard.

Ce nom, prononcé par hasard, éveilla en moi des souvenirs. Je me rappelai, Monsieur, que vous aviez eu entre les mains quelqu’une de ces copies, qui couraient, des trois chants de l’Art d’aimer, et que vous faisiez de ce poème vos délices. Le jour même de mon départ pour Paris, ne me récitâtes-vous pas, comme un viatique, dans le temps que vous me tendiez les bras, devant le coche qui allait m’emporter loin de vous, ces vers contenant une leçon :

Qu’un peu d’audace accompagne tes armes !

Lance tes traits, frappe et sois convaincu

Qu’on peut tout vaincre, et tout sera vaincu.

La plus rebelle est souvent la plus tendre…

Ces trois chants qui sont un hommage à l’Amour, vous les saviez par cœur, et vous disiez qu’ils étaient faits pour polir un jeune homme bien né. Que de fois m’avez-vous répété que vous eussiez souhaité assurer vous-même le poète de l’admiration que vous aviez pour lui ! Aussi, je crus remplir vos desseins en prenant, pour téméraire qu’elle fût, la détermination de me rendre auprès de M. Bernard. Je pouvais, du moins, tenter cette démarche, qui m’eût permis de vous peindre cet homme illustre et sensible, dont on lira toujours les ouvrages, car, dans les âges futurs comme en notre temps, il demeurera le guide et le confident des amants.

J’avais lié conversation, peu à peu, avec les deux habitués du café. Je leur exprimai le désir que j’avais de rendre mes devoirs à ce nouvel Ovide. Ils me dirent, non sans quelque surprise du vœu que je formais, que je le trouverais assurément au château de Choisy. Si j’eusse été un observateur plus avisé, leur sourire énigmatique eût dû m’inquiéter, quand je leur demandai les moyens par lesquels je pourrais être admis auprès de lui.

— Il n’est point besoin d’une introduction, me dirent-ils. Vous verrez facilement le gentil-Bernard.

Le lendemain, je pris donc la patache pour Choisy. En chemin, je me récitais des strophes de l’Art d’aimer :

Accourez tous, amants faits pour m’ouïr,

J’ouvre les cieux, et j’enseigne à jouir…

Je sentais croître mon intérêt et mon émotion à mesure que je me rapprochais du moment où je me trouverais en présence de ce favori des Grâces qui eut d’elles, en effet, tous les dons. Cette vie, donnée toute à l’amour, m’éblouissait, et je me rappelais ce mot, qui en forme l’assise même : « Les heureux sont les sages ». Trouver la gloire en célébrant les plus douces choses du monde, quelle fortune rare !

Ma mémoire dans le temps que j’allais approcher le poète, se représentait, en des tableaux animés, ces fêtes de Choisy, à l’antique, ces fêtes des roses qu’il avait instituées, et dont il était le grand prêtre, officiant dans un petit temple consacré à l’Amour, entouré des femmes les plus aimables et les plus brillantes, et où, accommodant si galamment la mythologie au goût du jour, il évoquait les rites païens, les envolées de colombes, les parfums brûlant dans des cassolettes, les fleurs voluptueusement effeuillées sous les pas de ses belles amies, qui représentaient les déités du printemps.

Ceux qui ont été aimés, comme il le fut, n’apparaissent-ils pas comme des sortes de héros ? Comment ne pas envier un tel sort ?

J’arrive et je me fais indiquer la dépendance du château qui sert aujourd’hui d’ermitage à M. Bernard, en sa qualité d’ancien secrétaire général des Dragons et de bibliothécaire du roi. On m’indique le chemin ; c’est une assez élégante construction, au milieu d’un parc, une retraite charmante où quelque liberté est laissée à la nature, soit que quelque négligence d’entretien permette le foisonnement des herbes folles, soit que le maître du logis ait voulu ce demi désordre, en l’honneur de tout ce qu’il aima d’agreste.

Mon cœur bat : je vais entendre la voix du poète à qui rien de ce qui concerne l’amour ne fut étranger. Je vais peut-être recevoir de ce délicat apologiste de la volupté, quelque subtil conseil qu’il n’ait pas exposé dans son livre immortel.

Nul ne m’arrête au seuil de la maison. J’entre. Dès l’antichambre, ce sont des tableaux gracieux ornant les murs, cent images charmantes de l’amour, d’aimables allégories qui semblent commenter un des chants du poème :

Je dévoilai les secrets de Cyprès,

Amour, pourquoi m’en avoir tant appris !

Ou que ne puis-je, ô maître que j’adore,

Oublier tout, pour m’en instruire encore.

Je parcours un salon, où tout continue à parler des divins plaisirs, et c’était bien ainsi que je m’étais imaginé la demeure où j’avais rêvé de pénétrer, souriante et pleine de troublants emblèmes. Je rencontre enfin un valet assez bourru, et je m’enquiers auprès de lui de M. Bernard.

Le rustre hausse les épaules, fait un signe, et, dans une chambre voisine, dont la porte est ouverte, j’aperçois, je ne dirai pas un homme, mais une sorte de loque humaine, un être misérable, assis dans un fauteuil. La vieillesse n’a point fait ces ravages lamentables, car elle n’a pas encore complètement blanchi les cheveux, que ne couvre pas une perruque, ni ridé un front qui fut beau. Enveloppé dans une robe de chambre fort sale et déchirée, le corps est agité de tremblements, et la tête dont les traits gardent, bien que convulsés, un reste de leur finesse naturelle, est secouée d’un mouvement continuel.

Je frémis. Quel mal a atteint le poète, quelle crise terrassa sa vigueur ? Mais quel état d’abandon, hélas ! Le laquais rogue va et vient, sans paraître s’occuper de lui, d’une pièce à l’autre. Je ne sais plus quelle contenance tenir. Je balbutie, j’excuse ma présence en un aussi fâcheux moment, en alléguant le peu d’obstacles mis sur un chemin qu’on eût supposé mieux défendu, et je lui dis, cependant, comme pour soulager ma sensibilité, l’enthousiasme que ses vers provoquèrent en moi.

M. Bernard semble ne point m’entendre, d’abord, puis il me regarde, et il éclate de rire, d’un petit rire sec, qui fait mal, et, après avoir jeté vers moi des yeux dont la vie paraît s’être retirée, il murmure des mots incohérents :

— « Églé viendra ce soir… Ah, ah, ah !… Belle gorge… Le roi est-il content ? »

Je demeure frappé de stupeur. Quoi ! Ce n’était pas le pire que cette déchéance physique. L’intelligence aussi s’est évanouie ! Rien ne reste plus de cet esprit charmant, expert aux plus exquis badinages comme aux plus ingénieuses pensées… Je n’en puis croire le témoignage de mes sens. Bien que furieusement troublé, je me veux rattacher encore à cet espoir d’une faiblesse momentanée. J’insiste, et je répète mon compliment. Le laquais arrive, me contemple comme on contemplerait un Huron, n’étant au fait de rien, et, en quelques paroles jetées dédaigneusement, me révèle ce qui est la douloureuse vérité : « Inutile… il ne comprend pas… il est tombé en enfance. »

Tout affligé que je sois devant ce désolant spectacle, je ne puis m’y arracher. Orgueil humain, orgueil humain ! Ce malheureux si débile à présent, qui fait pitié et qui, si j’ose l’avouer, n’inspire plus que de la répugnance (car aurais-je le courage de dépeindre, avec une douloureuse exactitude, les misères qui l’accablent !) cet abandonné, confié aux soins d’un valet qui le méprise, ce fantôme tragique, c’est le poète adoré des femmes qui s’écriait, célébrant son heureuse destinée :

De ses plaisirs, instruisons l’amour même.

… J’en donnerais des leçons même aux dieux.

Et il est là, depuis quelque temps (et la chute fut presque subite) cloué dans ce fauteuil, incapable de se diriger, impuissant à rassembler une idée, plongé dans l’abjection ! Quel écroulement, et comme le sort se venge de l’avoir naguère comblé de ses faveurs les plus insignes ! Ses mains ne cessent de trembler, et il laisse tomber un mouchoir souillé de bave, que l’indifférent serviteur ramasse avec dégoût… Et je le revois, par l’imagination, tel qu’il se décrivit, non sans audace.

Que de beautés, disciples de l’Amour,

Ont émaillé les gazons d’alentour.

… L’Amour m’élève un trône au milieu d’elles.

L’amour, tout évoque encore l’amour en cette maison demeurée telle qu’elle était alors qu’il l’enchantait, et seul a changé (et de quel changement !) celui-là qui fut le plus fervent de ses zélateurs ! Ses vers disent la joie de vivre, et il ne sort plus que des paroles imbéciles de cette bouche qui les proclama avec tant d’ardeur.

Je suis rentré fort affligé à Paris, Monsieur, avec l’amertume d’une grande désillusion, et j’ai quelque remords à vous la faire partager.

IV
Le boulevard

Ce 13 de Mai 1770.

Je m’applique, Monsieur, dans le dessein de parvenir à faire figure dans Paris, à me former aux manières. Il me fut assuré qu’on ne saurait manquer un jour de « beau Boulevard », qui est soit le mercredi, soit le vendredi. Il est du dernier bon ton de se montrer là, et ce ne sont que les bourgeois ou les gens débarqués de leur province qui s’aventurent encore aux Tuileries : ce jardin est en effet tombé dans un furieux discrédit, on le trouve d’un ennui à périr, et je ne laissai pas que de me faire rabrouer, la première fois que je m’y hasardai, pour avoir avancé que je le trouvais magnifique. Ce n’est plus comme au temps où vous vîntes à Paris. A la vérité, on ne doit plus connaître, des Tuileries, que, à leur entrée, le pavillon du Suisse du Pont-tournant, où il est encore admis d’aller souper. C’est ce qui me fut dit par des personnes qui sont au fait du savoir vivre. Elles me déclarèrent qu’il ne s’agissait point que la promenade fût belle, s’il n’était point de la décence d’y venir.

Je pensai qu’il importait que je fréquentasse le Boulevard, où le hasard me pouvait procurer quelque heureuse rencontre. Mais, si j’étais homme à douter de ma chance, je demeurerais fort contrit, car je n’ai, jusqu’à cette heure, éprouvé que des déceptions. Peut-être sont-elles utiles pour avoir l’esprit usagé, ce qui est fort nécessaire en cette grande ville.

Le Rempart a bien changé d’aspect depuis que, d’après vos souvenirs, vous m’en fîtes la description. On y plantait à peine les cinq rangées d’arbres, qui en font aujourd’hui l’ornement. On risquait de s’y égarer. La contre-allée pour des piétons, que l’on appelle plaisamment les fantassins, était bordée d’un fossé où l’on risquait de choir. Ce fossé a été comblé, et, sur son emplacement, s’élèvent des constructions de toutes sortes. Vous ne pourriez imaginer la cohue qui se presse au Boulevard. On ne marche pas, on est porté par la foule. C’est un concours étonnant de gens de tous états. C’est une étourdissante rumeur où se mêlent le roulement des carrosses, le claquement des fouets, le bourdonnement des promeneurs, les cris des marchands ambulants, le bruit discordant de musiques, qui se contrarient, les appels des montreurs de spectacles, le fracas des tambours. Le vent soulève des tourbillons de poussière, bien que l’on ait pris la précaution d’arroser la chaussée chaque matin, et on en est, par moments, aveuglé. Cette presse épouvantable, ce tumulte, toutes les incommodités n’empêchent point que le Boulevard ne soit considéré comme le lieu le plus agréable du monde. Il n’y faut qu’un peu d’habitude.

On vient voir, et s’y faire voir. C’est, entre l’ancienne Porte Saint-Antoine et la Porte du Pont-aux-choux, un défilé extraordinaire d’équipages. La plus exacte police n’a pu avoir raison des écarts des cochers, obéissant, d’ailleurs, dans la plupart des circonstances, aux lubies de leurs maîtres.

Il serait simple que ces voitures se dirigeassent, en deux files, l’une montante, l’autre descendante, mais elles ne suivent point cette règle : elles s’arrêtent ou prétendent se dépasser, changent d’allure, se croisent, s’entrelacent. C’est une confusion incroyable. Le passage est impossible pour les gens de pied : j’en fis l’expérience à mes dépens. Il arrive que telle personne de qualité, en apercevant une autre dans un carrosse, fasse approcher le sien pour échanger avec elle de menus propos, et c’est, par cette halte imprévue, le cheminement bouleversé.

Mon attention était à ce point sollicitée de tous les côtés, et l’encombrement était tel que je ne pus me garder d’engager le fourreau de mon épée dans les falbalas d’une grande femme qui était sans doute une harengère endimanchée, car elle invectiva grossièrement contre moi. — « Voyez, dit-elle, le petit impertinent qui déchire à plaisir ma parure. » Je m’étais cependant excusé avec politesse, pour avoir été à ce point serré par des passants contraints à s’immobiliser que je n’avais pu éviter ce contact. Mais le ton de cette manière de poissarde était si comique que l’on en rit autour d’elle, et c’est de quoi, avec des expressions du plus grand commun, elle s’indigna. A mesure qu’elle se fâchait, les brocards tombaient sur elle. Le plus mince incident détermine ces lazzis de la foule.

On s’était ainsi arrêté, par force, parce que des badauds, qui s’étaient amassés, devant l’estrade d’un singulier individu, émerveillant l’assistance par les déformations de son visage, barraient cet endroit de la contre-allée. Ce personnage burlesque, qu’on appelle le grimacier, qui ajoute, par ses contorsions à sa laideur naturelle, était accompagné de deux violons. Les spectateurs qu’il avait attirés formaient un mur, contre lequel se heurtaient les arrivants, cherchant à voir, eux aussi, les méchants tours de cet homme, et restant en place, dans le cas même qu’ils ne pussent rien distinguer.

C’était, à tout moment, de ces attroupements compacts, car une fête perpétuelle se déroule sur le Boulevard. Le long de l’avenue, ce ne sont que spectacles et des mieux installés, cafés brillamment décorés, d’où arrivent des échos de musique, avec leurs bosquets aperçus au delà de portiques, traiteurs, pâtisseries. Mais à côté de ces abris élégants, c’est l’invasion des bateleurs de tout genre, joueurs de marionnettes, montreurs d’animaux savants, danseurs de corde, escamoteurs, savoyards faisant danser leur marmotte au son de la vielle, chanteurs en plein vent, et ce n’est pas le seul populaire qui prend plaisir à les regarder. Les parades des spectacles, qui se font sur le balcon de ces établissements, sont aussi écoutées, quelque triviales qu’elles soient, par des personnes qui ont assurément l’habitude de plaisirs plus raffinés, mais qui viennent goûter de ce gros vin de l’esprit, car ce ne sont qu’assez lourdes facéties. Ballotté par les curieux, j’ai entendu un morceau d’une de ces parades : l’Isabelle y dupait Cassandre, en feignant d’avoir pour ce vieillard le plus vif amour, et elle lui disait qu’elle lui donnerait à souper. Cassandre montrait le plus grand ravissement d’être traité par elle, mais il déchantait quand, pour ce souper qui était censé lui être offert, la rusée lui demandait trente écus. Le ladre se récriait et protestait que la bonne chère gâtait sa santé. — « Une salade et ce qu’on aime, disait-il, me suffisent à merveille. — Je croyais que vous m’aimiez, répondait Isabelle, et je vois bien que vous ne m’aimez point. » Enfin, pris entre sa passion et son avarice, Cassandre débattait sur la somme, marchandait, n’en offrait que le tiers, puis la moitié, brûlant de désirs, mais pleurant son argent.

Les parades font fureur. J’avoue que je n’ai pas un goût déterminé pour ce bas comique. Quand on rêve de grandes choses, il n’est point besoin de ces vulgaires distractions. Cependant, un peu plus loin, j’entrai au spectacle de M. Nicolet, qui est fort réputé.

A la vérité, ce ne fut point l’attrait de ses danseurs et de ses bouffons qui m’y poussa. Pressée de toutes parts, une jeune femme, dont la grâce contrastait avec la beauté délabrée d’anti-vestales et de sirènes plâtrées, pensait être suffoquée. En jouant des coudes, je la dégageai, et elle ne manqua point de me remercier du service que j’avais pu lui rendre.

Je pris de l’agrément à échanger quelques propos avec elle. Elle n’était point de condition, mais elle avait de la vivacité et je ne sais quoi d’agaçant, qui me charma. La solitude me pèse et je ne me sentais point trop exigeant sur les moyens de la rompre. Le visage souriant de cette femme, dont la toilette, encore qu’elle fût assez simple, n’était pas portée sans coquetterie, me donna sur le reste les préjugés les plus avantageux. Elle avait été froissée par la foule, et je lui proposai de se reposer quelques instants. Elle me dit qu’elle serait bien aise de goûter ce repos au spectacle de M. Nicolet, et je l’y conduisis. Ce théâtre présente une façade assez bien ornée. Il a été conquis sur la contre-allée, de telle sorte qu’un arbre en divise en deux l’entrée. A droite, c’est une manière de loge, en maçonnerie, dont le plancher est à hauteur d’homme. Une draperie pend du toit : c’est là que se fait la parade.

Ma compagne de hasard semblait fort avertie de ce spectacle. Elle me montra, dans la salle où il s’activait à son habitude, s’employant à la commodité du public, M. Nicolet lui-même, qui est un homme d’assez haute taille, mince et sec, n’ayant point de prétention dans sa tenue : une longue lévite bleue lui battait les talons, laissant entrevoir des bas blancs dans de gros souliers à boucles. Sa perruque mal poudrée se terminait par une étrange petite queue, en salsifis, que le continuel mouvement de son cou et de ses épaules agitait plaisamment. Sous son chapeau à larges bords, on n’apercevait d’abord que son nez, qui s’avançait avec audace. Ses yeux, habituellement mi-clos, s’ouvraient tout à coup comme pour lancer des flammes, puis ses paupières se refermaient presque. Il s’appuyait volontiers sur une canne à bec de corne de buffle, raccommodée en plusieurs endroits. Je vous esquisse le portrait de cet homme singulier, parce que, avec son entregent, après n’avoir fait que tirer les ficelles des marionnettes paternelles, il a réussi à s’attribuer au Boulevard et aux deux Foires, une sorte de gloire, si ce n’est pas profaner ce beau mot.

Nous vîmes des sauteurs, qui firent sur la corde des exercices attestant leur adresse, puis des danses, et quelque chose comme une farce italienne, que je trouvai assez grossièrement jouée, mais qui divertissait les spectateurs. En fait, je m’occupais principalement de la personne dont je m’étais fait le cavalier. Elle me disait qu’elle préférait ce théâtre à celui d’Audinot ou à celui du sieur L’Écluse. Mais cela m’importait peu. Je poussai quelques pointes en lui faisant mille compliments sur la fraîcheur de son teint. Elle les accueillit sans déplaisir. Je trouvai le moyen, peu à peu, d’insinuer mon pied près du sien ; elle ne parut point trouver qu’il y eût là une liberté extrême. J’eus l’occasion, à la suite d’un mouvement qu’elle fit, de lui presser expressivement la main, qu’elle ne retira pas. Je lui avouai bientôt que j’éprouvais pour elle les plus tendres sentiments et elle me répondit qu’elle n’était pas dépourvue de sensibilité, et qu’elle était bien près de les partager. Elle oubliait aussi de regarder du côté de la scène. Notre conversation devenait fort confiante. Je pouvais juger, à vue de pays, que je mènerais l’aventure à ses fins.

Soudain, elle retint un petit cri de surprise. Un grand escogriffe qui, depuis quelque temps, examinait la salle, et que j’avais remarqué pour la raison de cette inquiétude qu’il manifestait, s’approcha d’elle, fort courroucé, et n’ayant point égard au dérangement des spectateurs, lui dit qu’il était bien assuré de la trouver à ce spectacle, au lieu de demeurer attachée à ses devoirs. — « Je suis perdue, soupira-t-elle à mon oreille, c’est un parent fort sévère qui a reçu de ma famille la charge de veiller sur moi. » Je protestai que je saurais la défendre. — « N’ayez garde de le provoquer, reprit-elle ; il se vengerait, en me battant, de l’affront que vous lui feriez. Il vaut mieux vous arranger sans éclat avec lui ». Nos voisins commençaient à se fâcher de la venue de cet intrus et du trouble qu’elle causait. Nous sortîmes.

Supposé que cet homme eût des droits sur la jeune femme que je pensais déjà conquise, il avait des façons grossières que je n’étais point disposé à supporter. — « C’est vous, fit-il, qui débauchez les filles d’honnête maison ? » Je haussai les épaules. Des regards suppliants de celle à qui je croyais encore devoir ma protection m’invitèrent au calme, alors que j’avais une furieuse envie de donner sur la joue à ce brutal. Ces regards semblaient me faire craindre qu’elle fût dans le cas d’expier, plus tard, ma chevalerie, et retinrent ma main. Mais une autre insolente réflexion de ce goujat eut raison de ma patience, et je ne pus me retenir de lever ma canne sur lui.

Il me déclara, alors, qu’il était exempt de police, qu’il avait le bras plus long que ma canne et que plainte serait rendue. — « Apaisez-le, me dit tout bas sa prétendue parente, en lui donnant deux louis. C’est un ivrogne, il ira les boire et ne pensera plus à rien. » Je compris, à ce moment, que l’homme et la femme avaient été de connivence et que j’avais été joué par eux, qui avaient préparé cette machination, misant sur ma naïveté. Le dégoût me prit, et quoique la brèche fût assez forte pour ma bourse, je jetai à terre les deux louis, que le coquin ramassa. Mais on nous entourait déjà et je ne voulais pas que l’attention fût attirée sur moi de cette façon déplaisante. Voilà, Monsieur, encore une de mes bonnes fortunes, et j’enrage de mon défaut de perspicacité, mais ces mésaventures ne laissent pas que de m’instruire.

J’avais été la dupe d’une comédie, mais je vis bien que ces comédies, toujours aux dépens de quelqu’un, foisonnent sur le Boulevard. Je fus le témoin d’une autre, que les circonstances me permirent de suivre. Un couple de bourgeois se frayait un passage parmi la multitude. Un quidam soutint que ce passant, donnant le bras à une femme assez bien faite, dont il dépassait l’âge de beaucoup, lui avait, avec intention, marché sur le pied. Le bourgeois protesta qu’il n’avait marché sur le pied de personne, à quoi un démenti lui fut opposé. Vous eussiez été surpris de voir aussitôt trois ou quatre particuliers surgir aussitôt et, se mêlant à la discussion, donner raison au querelleur. Ce n’était, d’ailleurs, qu’un flux de paroles, comme s’il eût été de toute nécessité de juger le cas. La femme, qu’on eût dit fort effrayée de cette algarade, avait pris de la distance. Quand les arbitres, semblant différer à plaisir le prononcé de leur sentence eurent bien voulu reconnaître qu’il n’y avait eu aucune offense, le mari chercha vainement son épouse. Il n’était point étonnant qu’elle se fût perdue, au milieu de cette affluence de promeneurs. La vérité, comme le hasard me permit de m’en assurer plus tard, est qu’il y avait eu là une habile manœuvre. A la faveur de cette altercation, lui permettant de se soustraire à la vigilance d’un jaloux, la dame avait rejoint un galant officier, qui l’attendait au coin de la rue de La Tour, donnant sur le boulevard. C’était cet officier qui avait travesti des soldats de son régiment et leur avait donné l’ordre de susciter la dispute. Ainsi avait-il gagné, pour sa belle, une heure ou deux de liberté, qui durent être le mieux employées du monde.

Après ce temps, ce fut à la femme de chercher son mari et, quand elle le rencontra, feignant d’être irritée, elle lui fit les plus sanglants reproches d’avoir été abandonnée par lui. Ce pauvre benêt, fort loin de soupçonner qu’il eût été bafoué, s’excusait de son mieux et faisait à cette rouée mille cajoleries pour obtenir son pardon. Voici, Monsieur, de ces tours qui sont communs à Paris, où se prodigue une incroyable fertilité d’esprit pour se moquer des gens.

Il y eut, dans la foule, un grand mouvement. Un spectacle s’offrait à elle fort surprenant, à ce point qu’elle n’en croyait pas ses yeux. Une femme maniant avec dextérité son coursier, était apparue. Cette amazone hardie ne le cédait en rien pour l’adresse aux cavaliers, et, en dirigeant expertement sa monture au milieu de tous les obstacles, entendait montrer qu’elle avait fait son académie. Le fait qu’elle se risquait ainsi sur le Boulevard scandalisait les uns et incitait les autres à battre des mains. Mais tous s’accordaient sur la nouveauté de l’événement, et sur l’audace d’une telle originalité.

A point nommé, le défilé des voitures était dans sa plus furieuse action ; les carrosses à sept glaces attelés de chevaux soupe-au-lait, les dormeuses, les berlines à cul-de-singe, les vis-à-vis, les soli, les phaétons, les gondoles, les cabriolets, les diables, se pressaient inlassablement. Je m’étais, ainsi que les autres, arrêté pour considérer l’amazone, qui ne semblait point embarrassée de ces milliers de regards braqués sur elle. Des cavaliers, dont l’étonnement n’était pas moindre que celui du public, avaient tenu à lui faire honneur de son initiative et ils l’entouraient, pour la saluer, à telles enseignes que les cochers, quoi qu’ils en eussent, avaient dû s’arrêter. Dans ce moment, une femme qui n’était point sans quelque élégance, s’abandonna à une extrême imprudence. Elle pensa profiter de ce temps d’arrêt pour monter dans le carrosse d’une personne de sa connaissance, mais avant qu’elle eût pu aborder ce carrosse, la file des voitures recommença à se remettre en mouvement. Je vis le danger que courait cette téméraire, que menaçaient en effet, les chevaux, et, par une inspiration spontanée, je m’élançai pour la soustraire à ce péril, en la saisissant par la taille.

Sans doute ne comprit-elle pas la pure bienfaisance de mon geste, ne se rendant pas compte qu’elle fut dans le cas d’être renversée. Elle me traita d’insolent et me donna un soufflet. Je ne sais par quel hasard elle se tira d’affaire, mais je fus, quant à moi, jeté sous les roues d’un équipage. Il y eut miracle à ce que je restasse entier, mais, piétiné comme je l’avais été, froissé, abîmé, j’étais hors d’état de me relever seul. Des gens de bon cœur m’aidèrent à me remettre debout : j’avais de la confusion à être vu ainsi, avec mes membres endoloris et mon habit souillé de poussière, par une aussi nombreuse compagnie. Je demandai qu’on me voulût bien conduire, pour que j’eusse le temps de me remettre, au café le plus voisin. C’était le café Alexandre, où l’on a accoutumé de pénétrer en franchissant une longue barrière, comme on le fait au théâtre. Je remerciai mes obligeants assistants ; je me devais apercevoir, un peu plus tard, que l’un d’eux avait poussé cette assistance jusqu’à me soustraire la bague que j’avais au doigt. Je repris peu à peu mes esprits, n’étant, par fortune, qu’exténué et rompu. J’examinai, pour me distraire, ce café, qui a une longue façade, sans étage, sur la contre-allée, où s’ouvre une vaste porte, mais deux Suisses empêchent d’entrer directement par cette porte, d’où l’on a vue sur un magnifique jardin, qui a une grande profondeur : on n’a accès dans les salles qui sont agréablement décorées, qu’après avoir passé par cette barrière dont je vous ai parlé. Ce n’était pas encore l’heure où toutes les tables se disputent. Cependant que, après m’être fait donner un verre de ratafia, je retrouvais mes forces, mais pour être marri de mon accoutrement, à la suite de mon accident, je remarquai non loin de moi un homme, à tournure militaire, d’aspect un peu rude, encore que ses traits annonçassent un fond de bonté. Il me regardait depuis un moment avec une sorte de sympathie bourrue.

— Mordieu, Monsieur, me dit-il avec intérêt, vous avez subi une fâcheuse mésaventure. Puis-je vous servir en quelque chose ?

Je lui contai le désagrément auquel j’avais été exposé. Il hocha la tête.

— Si vous aviez mon expérience, reprit-il, vous vous garderiez bien de vous employer pour une femme. On expie toujours l’aide qu’on lui a portée.

Tout meurtri que je fusse, je protestai que, quoi que l’on risquât, il était du devoir d’un galant homme de se faire le protecteur du sexe.

— Ce sont là belles idées dont je suis fort revenu.

J’insistai auprès de lui pour connaître la raison de ses singuliers principes. Il s’approcha de moi et transporta sur ma table son verre de bière et l’assiette d’échaudés, auxquels il n’avait pas encore touché.

— Si je suis destiné à vieillir inutilement, dit-il, si je mène une vie oisive, alors que j’étais tout bouillant d’activité, si je traîne mes journées en ce café, c’est pour avoir été trop complaisant à l’égard d’une femme. Je m’appelle (ou plutôt, je m’appelais) M. de Rocquemont, et j’étais officier au régiment de Bouillon. Faites-moi la grâce de croire que je n’ai aucunement démérité dans le service, ni en ce qui touche à l’honneur. Je n’en ai pas moins été réduit à rompre ma carrière, pour fuir le ridicule. Vous avez encore sur le visage quelques traces de fatigue. Écoutez mon histoire : votre jeunesse y trouvera peut-être une leçon.

M. de Rocquemont me narra, en effet, les curieux événements qui l’avaient, en quelque sorte, retranché du monde.

De cette promenade sur le Boulevard, si vanté, si prôné, où je n’ai éprouvé que désillusions, d’où je sors fourbu, ayant risqué de n’en point revenir, je n’ai emporté que cette histoire. Je vous la dirai. Mais en ce qui me concerne, je crains, Monsieur, en n’ayant à vous parler que de mes déboires, de ne point vous donner de moi, sur qui vous avez fait fond, une flatteuse opinion. Je ne puis que vous demander d’avoir quelque patience.

V
Rocquemont-la-Duègne

Ce 25 de Juin 1770.

Je vous ai dit, Monsieur, ma rencontre, au café Alexandre, avec M. de Rocquemont, et je vous entretins du récit qu’il me fit, et qui me parut fort curieux. Je vous en ferai part, mais ce qui manquera, c’est le ton d’un homme, que l’on devine excellent sous sa brusquerie, mais qui, depuis longtemps, ne cesse de nourrir un grand dépit. Imaginez qu’il a quelque quarante ans, robustement portés. Il a le visage un peu rude : peut-être cette rudesse est-elle accentuée par une longue balafre qu’il a sur la joue gauche, venant d’une ancienne blessure. On sent en lui un air de loyauté. Ce n’est pas sans raison que je suis enclin à quelque défiance : cet homme-là, cependant, n’est point de ceux avec lesquels il soit utile de prendre des précautions. Sauf que l’ennui le ronge, à son ordinaire, il n’avait nul intérêt à engager la conversation avec moi. Au demeurant, bien que je sache qu’il se tient tous les jours, l’après-dîner, à ce café, suis-je appelé à le revoir ? Je vous transcrirai donc son histoire, telle qu’il me la conta.

« Je vous ai dit mon nom, fit-il, mais c’était celui que je croyais m’appartenir… A la vérité, je ne suis plus M. de Rocquemont, major au régiment de Bouillon : je suis Rocquemont-la-Duègne. Je n’ai point pourtant mission de chaperonner personne. Ce sobriquet a causé mon malheur, et je dois ces malheurs à une trop grande facilité d’obligeance.

Je suis un officier de fortune. Ma famille n’était ni illustre, ni riche, et je n’eus d’autre parti à prendre que de me fort attacher à mes devoirs militaires. Je n’avais jamais eu que des aventures de sièges et de batailles. On voulait bien reconnaître que je me comportasse au feu avec quelque bonne grâce (pardieu, c’était mon métier), mais, pour le reste, je me devais contenter d’écouter, au bivouac ou dans la tranchée, la relation des bonnes fortunes des autres. Il s’en fallait, cependant, que je n’eusse pas quelque romanesque dans l’âme.

Cette disposition vous fera comprendre comment, après avoir reçu les confidences d’un jeune officier de mon régiment, M. de Brabançais, je fus, contre toute raison, accessible à sa prière de l’aider dans l’entreprise la plus extravagante : il ne s’agissait de rien moins que d’un enlèvement.

La campagne de Minorque s’était achevée, et, quand j’y pense, c’était bien la peine d’avoir sacrifié tant de braves gens pour que les Anglais nous reprissent cette île ! On ne se battait plus. Nous tenions seulement garnison, n’ayant à réprimer que quelques mouvements.

Il est, à quelque distance de Mahon, une petite ville assez coquette, qui a nom Ciudadella. Envoyé en détachement dans cette ville, M. de Brabançais, qui est un joli petit homme, n’avait pas tardé à nouer une intrigue. Il avait échangé les plus brûlants regards avec une gracieuse Minorquine, fille de l’alcade. Des regards on en était venu aux paroles : M. de Brabançais est leste de propos et d’action ; il a de l’esprit et du jargon. De sorte que ce fut bientôt, des deux côtés, la passion la plus violente du monde. Cet officier ne rentra pas à Mahon, où il était rappelé, sans avoir convenu avec la señorita Mencia qu’il la viendrait secrètement chercher, car il avait fait serment (les serments ne lui coûtaient guère) de l’emmener jusqu’en France.

— Hé bien, lui dis-je, avec un intérêt que je ne sus pas assez dissimuler (une histoire d’enlèvement, j’en avais tant lu !) Voici qui est à merveille : je ne saurais donc que vous souhaiter bonne chance, si…

Et j’ajoutai, par acquit de conscience :

— Si je ne vous devais d’abord des remontrances. M. le Maréchal ne vint pas mettre le siège devant Mahon pour que vous jetiez le trouble dans les familles de l’île.

— Monsieur, me répondit-il, peut-être vous souvient-il que je n’ai pas boudé à l’assaut. Mais au point où en est mon amour, les plus pressants conseils ne pourraient m’empêcher de tenir la parole que j’ai engagée à doña Mencia. Elle m’attend, et elle a foi en moi pour la délivrer du jouer qui pèse sur elle : ne lui veut-on pas faire épouser un homme qui serait d’âge à être son grand-père ? N’est-ce pas affreux ?

J’en convins. J’étais tout oreilles et gagné par la promesse du récit de l’aventure, quand elle aurait été menée à ses fins.

— Mes dispositions sont bien prises, continua-t-il ; c’est par la mer que nous quitterons la ville qui, vous le savez, est entourée de murs. Je me suis assuré de la fidélité de deux bateliers, et une barque sera prête dans le port.

— Puisque, fis-je sans beaucoup de conviction, car j’eusse été fâché que le roman s’arrêtât à cette préface, puisque vous ne tenez point compte de mes avis…

— Hé, Monsieur, dit M. de Brabançais, que parlez-vous de vos avis ! Ce ne sont point ces avis que je sollicite, mais le plus grand service que vous me puissiez rendre… J’attends de votre amitié que vous soyez de l’expédition. — Moi ? — Refuse-t-on son assistance à un homme aussi épris que je le suis ? Songez que je suis responsable de l’honneur et du salut d’une femme… En dépit de toutes les précautions dont je me suis assuré, imaginez que l’éveil soit donné ; il faudrait se défendre.

J’eus la vision de beaux coups d’épée, et qui n’eussent point été donnés, cette fois, pour le service du roi. Je me figurai de grands yeux noirs se tournant vers moi avec reconnaissance, dans un regard me payant de la galanterie de mon désintéressement. — « J’accepte », dis-je à M. de Brabançais.

Nous arrivâmes à Ciudadella, dans la nuit. Devant la maison de doña Mencia, il frappa trois fois dans ses mains. Mais deux ombres au lieu d’une, parurent. Je n’eus point le loisir de demander quelque explication. L’une des ombres, légère et fine, rejoignit M. de Brabançais. L’autre qui, en s’approchant, devint assez massive, m’aborda. Elle était encapuchonnée. De ce capuchon sortit une voix qui ne me sembla pas toute jeune. — « Je sais dit-elle, que je me lie à un vrai chevalier. Il faut bien (la dame eut un soupir langoureux) que je vous estime tel pour consentir à cette entrevue, objet de vos vœux. »

— Mes vœux ? pensai-je, avec quelque surprise.

— Mais un attachement aussi constant que le vôtre doit être traité avec ménagement, et il justifie mon imprudence. Il est vrai que je fus touchée des sentiments que vous me fîtes exprimer.

Mon étonnement ne laissait pas que de croître. Elle souleva alors son voile, et, bien qu’il n’y eut d’autre clarté que celle des étoiles, j’eus un petit frisson, car le visage que j’entrevoyais était celui d’une personne mûre et fort dénuée de grâce.

L’autre couple, cependant, avait pris de l’avance. Il arrivait près du port, et M. de Brabançais faisait déjà signe aux bateliers, attendant à leur poste. Soudain, des cris retentirent derrière nous ; on venait, je ne sais par quelles conjonctures, de s’aviser de la fuite de doña Mencia. Je pressai le pas, entraînant ma compagne. Ne commettait-elle pas quelque méprise ? Mais le moment n’était pas aux éclaircissements. Le malheur voulut que je me jetasse dans un maudit fossé, reste des travaux de défense, et je faillis m’y rompre le cou. Mon épée, ayant supporté le premier choc, se brisa. Hélas ! que j’étais loin des promesses héroïques que je m’étais promises ! Il me fallut l’aide des poursuivants pour que je fusse retiré, en piteux état, de cette sorte d’abîme. En tournant les yeux du côté de la mer, je distinguai, dans les premières transparences de l’aube, un point noir. Je restais l’impuissant prisonnier d’une foule irritée, et la dame âgée qui avait commencé avec moi la plus singulière conversation emplissait l’air de ses lamentations sur l’irrémédiable scandale dont elle se disait la victime.

On ne pouvait plus rien contre le ravisseur de doña Mencia, mais on tira de moi, Monsieur, la plus barbare vengeance. Doña Jacinta (ainsi s’appelle la matrone que j’avais enlevée sans le savoir), se plaignait d’être déshonorée. La ville entière, je crois bien, accourut, et lança contre moi les plus cruelles invectives. Que faire ? Je m’étais à ce point meurtri dans ma chute que je chancelais, et je n’avais plus d’épée. L’alcade tint conseil avec quelques notables : on décida, et c’était bien la plus étrange aventure de cette nuit d’aventures, que je devais épouser sur-le-champ doña Jacinta. Je déclarai que je mourrais plutôt. On ne tint point compte de mes protestations. On me porta, car je ne pouvais plus marcher, dans une chapelle où un prêtre nous unit. Puis, à bout de forces, je perdis connaissance.

Je compris tardivement ce qui s’était passé. Doña Mencia n’avait pu quitter la maison sans la complicité de la duègne. Par une ruse assez infernale de M. de Brabançais et de sa maîtresse, on avait persuadé la crédule vieille qu’un autre officier s’était éperdûment épris d’elle. Que ne lui avait-on pas conté pour la décider à un accord dans la fuite ? Elle avait accepté cette fable, et ainsi, avait-elle elle-même préparé le départ pour rejoindre le cavalier qu’on lui avait donné comme soupirant.

Quelques jours plus tard, bien qu’encore mal en point, je parvenais, au prix de mille artifices, à regagner Mahon, et mon premier soin était de demander raison à M. de Brabançais de la liberté avec laquelle il avait usé de moi. Je le blessai à l’épaule. Médiocre satisfaction ! En rentrant chez moi, la première personne que j’aperçus fut doña Jacinta — ma femme — qui avait su me trouver et qui ne me voulait point quitter, en arguant de son titre d’épouse. Je dus la faire congédier par deux grenadiers, mais elle revint, elle ne cessa point de revenir, et, dans le temps même que je me croyais le mieux à l’abri de ses poursuites, je la voyais apparaître.

M. de Guénant, qui commandait les troupes, eut vent de cette affaire, et m’adressa les plus amers reproches, en insistant sur ce point que sa politique exigeait que les habitants de l’île n’eussent point à se dire molestés par les Français. Il voulut bien, cependant, écouter les explications que je lui donnai, et il en sourit. Mais il déclara que, pour ne pas indisposer les Minorquins, il devait, bien qu’il compatît à mon infortune, reconnaître mon mariage pour valable.

Mais les officiers du corps d’occupation ne m’épargnèrent pas les brocards. C’est alors que je devins, d’un surnom qui devait me rester, quoi que je fisse, Rocquemont-la-Duègne. Je châtiai, assurément, quelques insolents, mais a-t-on raison de toute une armée ? Chez ceux-là même qui se taisaient, je sentais la moquerie. Je demandai à être renvoyé en France, et mes démarches me firent désigner pour un régiment qui se tenait en Flandre. J’avais lieu d’espérer qu’on me laisserait en repos, mais les nouvelles malicieuses se répandent avec une rapidité singulière. Des lettres de Minorque avaient fait connaître ma disgrâce. Je ne tardai pas à me convaincre, quelque réserve qu’on voulût d’abord garder, qu’on en était instruit. Dans la familiarité qui s’établit entre gens de même état, on n’eut plus cette discrétion. Quelqu’un me fit la méchante plaisanterie, qu’il paya un peu cher, de m’annoncer l’arrivée de doña Jacinta. Je vis bien, en dépit de cinq ou six duels sérieux, que je serais toujours Rocquemont-la-Duègne, que je ne saurais faire oublier la légende qui pesait sur moi, car elle se transmettait partout. Nous vivons dans un pays où l’on se ferait tuer plutôt que de renoncer à une raillerie, fût-elle la plus usagée. J’étais d’humeur confiante et serviable. Je n’eus plus que de l’aigreur. J’en vins à avoir peur, oui, Monsieur, peur, moi qui étais le premier aux assauts, d’une allusion à mes déboires.

J’abandonnai la carrière des armes, qui était la seule pour laquelle je me sentisse du goût. Je dus me réfugier à Paris, où il est possible de se faire ignorer. Je vis chichement d’une maigre pension, je supporte mal mon oisiveté, j’ai peu de commerce avec les hommes. Je ne les considère plus guère que de cette table de café, où ce que je vois et entends me fortifierait facilement dans ma misanthropie.

Si je crus devoir vous entretenir des injures du sort à mon égard, c’est que, votre jeunesse et votre air de franchise m’intéressèrent et que je voulus mettre en garde votre généreuse inexpérience contre de premiers mouvements, quand il s’agit des femmes. Moins prompt à de la complaisance, je n’eusse point connu les traverses qui ont fait de moi une sorte de loup-garou. Au demeurant, le sexe n’étant point en jeu, disposez de moi. »

Ce fut là le discours que me tint M. de Rocquemont. Bien qu’il ait des motifs à ses ressentiments, sa morale me parut un peu sèche, et je ne saurais m’en nourrir. Mieux valent de belles imprudences. Il n’est point, Monsieur, que des ingrates ou des fourbes, et je compte bien avoir à vous annoncer, quelque jour, une glorieuse conquête, qui me dédommagera de mes premières épreuves.

VI
Une initiation

Ce 3 d’Août 1770.

Il ne sera pas dit, Monsieur, que je serai toujours dupé. Je ne laisse pas que de me former et de démêler les pièges qui sont sans cesse tendus à un novice de la vie de Paris. Il est vrai que, poussé par mon désir de me distinguer, je fus d’abord de la dernière étourderie. Mais j’ai si grande hâte de pouvoir vous informer de quelque action qui justifie les espoirs que vous voulûtes bien fonder sur moi !

Je me promenais dans le Palais-Royal, rêvant aux moyens de faire une brillante entrée dans le monde. J’avais arpenté l’allée de Foy ; j’avais vu se grouper autour d’un arbre au tronc puissant qu’on appelle l’arbre de Cracovie, des gens paraissant fort affairés. Ce sont les nouvellistes qui font et défont les mariages princiers, concluent des traités, déplacent les ministres, régissent l’Europe par le seul effet de leur imagination. Je m’étais assis sur un banc, voisin du grand portique de treillage que décorent trois figures placées dans des niches. Une jeune femme, dont les allures ne disaient que trop l’indigne commerce auquel elle se livrait, vint, d’un ton fort humble, me prier que je consentisse à la souffrir un instant près de moi. Elle sollicitait ma protection, en me montrant un des suisses qui ont mission d’exercer la police du jardin. Il l’avait poursuivie, armé d’un fouet et, se dissimulant sous les ormes en boule qui entourent le grand parterre de gazon, elle lui avait échappé. Les règlements interdisent, bien qu’ils soient constamment transgressés, la présence des demoiselles de la petite bande. Elle me dit qu’elle avait omis d’acheter la tolérance du suisse par quelque bonne main, comme font les autres, et que c’était pour cette raison que cet homme s’acharnait contre elle. Elle accusa les gardes du jardin de toutes sortes de vilenies. En permettant qu’elle se reposât à mes côtés, j’assurais sa sauvegarde. Il y eût eu de l’inhumanité à lui refuser cette grâce, mais je n’avais nul désir d’un entretien avec cette nymphe défraîchie, et je ne la supportai que jusqu’au moment où le suisse eut décidément tourné le dos. D’autres objets, qui dissipaient ce dégoût, attiraient mon attention. J’enviais l’aisance de quelques promeneurs et je m’attachais à étudier leurs manières.

Enfin, je me levai, et, dans le temps que je parcourais l’allée des marronniers, j’eus une extrême surprise. Un homme d’assez bonne mine, m’aborda fort courtoisement, en ôtant son chapeau.

— Monsieur, me dit-il, j’attends votre ordre pour me couvrir. Je répondis à cette politesse par le même geste, de sorte que nous fussions demeurés tête nue, si nous n’eussions fini par sourire de ces égards que nous nous témoignions.

— Monsieur le Comte, reprit ce galant homme, j’ai pris la liberté d’engager la conversation avec vous pour vous adresser des reproches.

— A moi, Monsieur ?

— Songez-vous que la constance de votre attachement pour Mme de Merville est une manière de scandale ? Vous l’avez prise, en prévenant les desseins que j’avais sur elle. Je m’inclinai devant votre fantaisie, et je pris le parti d’attendre qu’elle fût passée pour satisfaire la mienne. Mais voici trois ou quatre mois que vous la possédez, sans que votre goût soit épuisé. Vous êtes trop équitable pour ne point admettre mon impatience, car c’est un terme trop long pour ravir aux autres cette femme désirable.

— Monsieur, lui dis-je, je ne comprends aucunement votre discours.

— Hé quoi ! Vous voulez faire le discret, quand tout Paris connaît votre liaison !

— Paris, Monsieur, se trompe fort sur mon compte, et, au portrait que vous tracez de cette personne, je suis pénétré de regrets qu’il s’abuse.

— Grands dieux ! fit soudain le survenant qui m’avait posé cette énigme, n’ai-je point l’honneur de parler au comte de Grancour ?

— Je suis le chevalier de Fagnes.

— Quelle erreur fut la mienne, mais qui ne se serait trompé à une telle ressemblance ? Je viens d’être un grand sot. Tout au moins, de cette façon bizarre, me suis-je donné le plaisir de lier conversation avec un aimable gentilhomme, m’inspirant la plus vive sympathie, et nous ne saurions nous quitter sans avoir poussé plus loin notre connaissance.

Il déclara qu’il se nommait le baron de Dormeuil et ajouta qu’il était fort répandu dans le monde, et qu’il serait charmé de pouvoir m’être utile. Il témoignait d’une parfaite urbanité, et je fus gagné par ses manières affables. Il me pria d’accepter que nous nous reposions au café de Jousserand, car, me dit-il, sa vivacité naturelle répugnait à la gravité des joueurs d’échecs du café de la Régence, et il comprenait mal que des gens passassent des heures, avec une grande contention d’esprit, à pousser du bois. Il aimait, quant à lui, les émotions du jeu, où le hasard décide rapidement du gain ou de la perte.

Quand nous fûmes installés devant une table, il me dit que, puisqu’il avait prononcé le nom de Mme de Merville, il pouvait ajouter qu’elle avait toutes les grâces et qu’il souhaitait depuis longtemps être avoué par elle. Il ne s’en était fallu que de peu qu’il ne précédât le comte de Grancour dans son intimité. Il se fâchait que le comte, qu’il entendait remplacer, s’attardât, avec une sorte de candeur dont il était surpris, dans cette liaison avec une femme connue, d’ailleurs, pour se plaire au changement. Il parlait avec une brillante légèreté, que j’admirais en pensant que j’aurais fort à faire pour devenir un jour, comme lui, un homme à la mode.

Il demanda des cartes et, tout en causant, en contant cent traits plaisants sur la société de Paris, il me gagna quelques parties. Puis il me questionna avec intérêt sur mes ambitions, et je lui dis avec sincérité, car ce diable d’homme m’avait mis tout de suite sur le ton de la franchise, que je voulais être jeté dans une grande aventure, où j’eusse à montrer l’ardeur et le courage que je sentais en moi et qui attirât, sur moi, l’estime publique. Je lui confiai que c’était par quelque action d’éclat, dont je cherchais l’occasion, que j’entendais parvenir. Il me félicita de mes dispositions, en convenant qu’il était ignoble de courir après la fortune par de petits et lents moyens, et qu’il fallait frapper d’un coup l’opinion, et conquérir une renommée, qui pose un homme et lui donne, en un jour, de la considération. Il secondait trop mes vues pour que je ne l’écoutasse point volontiers. Il ajouta qu’il était lui-même parvenu à la situation qu’il occupait en se conduisant, en une circonstance qu’il ne pouvait pas encore me révéler, avec la détermination la plus hardie.

— Je suis, me dit-il, dans le cas de vous servir en vos desseins, que j’approuve. Je vous crois capable de résolution et d’audace. Encore suis-je tenu à de la discrétion. Vous plaît-il de vous trouver demain matin, à onze heures, au Palais-Royal, à l’endroit même où j’eus la bonne fortune de vous rencontrer ? Deux personnes, auxquelles vous pourrez vous fier, car elles dépendent de moi, se présenteront à vous, en se recommandant de mon nom. Je vous engage à les suivre : elles ne voudront que votre bien.

Le baron de Dormeuil me quitta, non sans de chaudes protestations d’amitié, en m’assurant que sa méprise aurait pour moi des résultats heureux, et qu’il serait ravi de favoriser des inclinations qui lui donnaient une parfaite idée de mon caractère.

Je vous avoue, Monsieur, que je restai fort intrigué, jusqu’au lendemain, par le mystère dont, après sa facilité d’épanchements, s’était entouré M. de Dormeuil. A l’heure indiquée, je vis apparaître deux hommes qui, à la vérité, avaient moins bonne apparence que celui par lequel ils étaient envoyés.

— Nous sommes aux ordres de M. le baron, firent-ils. Par l’obéissance absolue que nous lui devons, nous avons mission de vous conduire jusqu’à lui, si nous avons obtenu de vous le serment de ne divulguer aucunement ce que vous verrez.

Je promis de me soumettre à cette règle.

— Peut-être, dit l’un d’eux, conviendrait-il de prendre un carrosse, le lieu où nous nous rendons étant assez éloigné.

Nous montâmes donc dans une voiture, que je payai, et, après un trajet fort long, nous descendîmes devant un assez méchant cabaret. Nous traversâmes une salle qui donnait accès à une autre, où se tenait M. de Dormeuil, mais non plus d’humeur frivole comme la veille. Sur ses épaules flottait un grand manteau rouge, et il avait posé sur sa perruque une manière de cercle.

— Je suis content de vous, me dit-il. Vous êtes sorti à votre honneur de la première épreuve, qui était de suivre, sans savoir où ils vous menaient, des inconnus. Vous êtes digne de premier degré de l’initiation à notre Ordre. Vous avez de chevaleresques appétits : vous pourrez les satisfaire, car cette société, dont je suis le grand-maître, s’est donnée pour tâche de soutenir, fût-ce au péril de la vie de ses affiliés, les nobles causes. Ses membres, unis par le même point d’honneur, se jurent une inviolable fidélité. Vous serez surpris, quand vous aurez mérité d’être mieux instruit de nos lois, de connaître leurs noms, qui sont parmi les plus illustres. Des femmes partagent même nos sublimes ambitions. Il s’en suit, pour accomplir de grandes choses, un vœu de fraternité entre les adeptes.

Je répondis que je nourrissais le rêve d’accomplir de ces grandes choses, et que je ne manquais pas de vaillance.

— Je le sais, reprit M. de Dormeuil, et c’est pour cette raison que j’ai proposé au conseil de notre Ordre que vous fussiez admis parmi nous. On saura compter sur votre épée. Notre œuvre de justice exige parfois des sacrifices, mais ces sacrifices ont aussi leur récompense, par l’aide réciproque qu’on s’est promise.

Je vous confesse, Monsieur, que ces promesses me remplissaient d’aise. Elles me faisaient entrevoir ces exploits que vous m’invitâtes à réaliser et dont la pensée me hante. Le secret qu’on exigeait donnait du romanesque à cette scène. M. de Dormeuil me dévoila alors que l’Ordre s’appelait l’Ordre des Fendeurs, et que le signe de reconnaissance entre ses associés était, comme en jouant avec les doigts, de tracer le dessin d’une F majuscule.

Je hasardai, cependant, que l’appareil me paraissait peu solennel pour ma réception, et qu’elle se passait dans une manière de bouge.

— C’est pour dérouter les curiosités, fit-il, et assurer le secret qui nous est nécessaire. Ces messieurs (et il montra ses deux acolytes) suffisent comme témoins. Au demeurant, à un degré supérieur, lorsque vous l’aurez gagné, vous serez convié à des réunions qui se tiennent (il baissa la voix) jusque dans des palais.

Il me fit toucher trois fois le cercle qui lui entourait la tête, et je dus, par trois fois aussi, tourner autour de lui. Je savais que des sociétés se sont constituées, telles que la Frey-Maçonnerie, qui imposent aux néophytes quelques rites, par quoi ils cessent d’être des profanes, mais les simagrées auxquelles j’étais contraint me parurent assez ridicules.

M. de Dormeuil me déclara profès au premier échelon de l’Ordre et m’embrassa. Je ne sais par quel avertissement mon enthousiasme s’éteignait peu à peu. Entre le Grand-Maître et un des hommes qui m’avaient conduit, je surpris un sourire d’intelligence, qui me tint sur mes gardes. Ma promptitude à m’enflammer pour de vastes desseins ne m’avait-elle pas fait tomber dans quelque panneau ?

— Hé bien, me dit le baron, vous voici satisfait. Un diplôme sera établi à votre nom. Il ne reste plus qu’à vous prêter à une formalité, qui est l’acquittement du droit d’entrée dans l’Ordre. Il n’est que de quatre louis.

Outre que cette somme était élevée pour moi, je commençais à me défier.

— Ma foi, répondis-je, vous voudrez bien souffrir que, pour cette formalité-là, je prenne quelque temps.

Vous eussiez vu, alors, Monsieur, le baron et ses compagnons changer de physionomie et trahir leur cupidité.

— Point, dit-il, vous êtes, maintenant, en possession de nos pratiques, et il nous importe d’avoir la garantie de votre silence. Me suis-je abusé sur vous ? Vous ne sortirez pas d’ici sans nous avoir donné caution.

Un trait de lumière se fit tardivement en moi.

— Vous vous êtes en effet abusé sur ma crédulité, m’écriai-je. Permettez que, à mon tour, j’use de quelque prudence. Veuillez me prouver que le nom et le titre dont vous vous parez vous appartiennent, et que vous n’êtes pas un rabatteur de ces jeunes gens qui gardent encore un air de leur province, les abordant sous un prétexte, et, pour les exploiter, tablant sur le faible que vous avez découvert en eux.

— Mais c’est une offense de la dernière conséquence…

— Que je suis homme à soutenir, dis-je en mettant la main sur la garde de mon épée.

Le prétendu Grand-Maître avait pris une tout autre contenance. Son masque de feinte élégance s’était évanoui et ne dissimulait plus la bassesse de son visage. Il n’y avait plus en lui l’habile comédien qui s’était plu à me leurrer, mais un coquin furieux d’être mis à sa vraie place. Un de ses complices avait fermé la porte et pris la clef. Le faux baron de Dormeuil exigeait, à présent, que je payasse une rançon pour être libre. Pardieu, Monsieur, je sentis en moi de l’allégresse à pouvoir me dépenser, s’il en était besoin. Je ne fus pas long à bousculer ces trois filous et à les contraindre à me livrer passage, les laissant fort décontenancés de ma résistance. Je donnai, en partant, cet avis à mon dupeur de ne pas trop se faire illusion sur la figure des gens.

Il faut faire bien des écoles, à Paris, Monsieur. Celle-ci, du moins, ne m’a pas coûté cher. Mais quand aurai-je la véritable aventure que j’attends et que, pour vous réjouir, je pourrai vous conter avec quelque fierté ?

VII
L’Affaire du garde du corps

Ce 14 de Septembre 1770.

Quelque retard, Monsieur, a été apporté à cette lettre. Hélas, ce ne fut point pour une cause heureuse. Dans le moment que je vous écris, je suis encore fort perclus, et je me trouve dans la situation la plus fâcheuse, qui pourrait bien aboutir à me jeter loin de mes rêves ambitieux.

La fantaisie me prit de refaire le voyage de Versailles, où la curiosité m’avait mené dès les premiers jours de mon arrivée. J’étais mû par je ne sais quel espoir d’une rencontre utile, fondé, au demeurant, sur un pur hasard. J’éprouve de l’impatience à n’avoir pas trouvé une occasion de prouver qu’on aurait à faire fond sur moi.

La première fois, j’avais pris la galiote jusqu’à Sèvres et j’avais gagné, à pied, la ville qui doit à la cour son éclat, de sorte que j’avais été incommodé par la poussière, et que je n’eusse guère fait figure dans l’éventualité de circonstances favorables. En cette nouvelle occasion, je montai modestement dans le carabas, qui est la voiture des gens du commun. Encore avais-je dû disputer ma place, car c’était jour de grand couvert, et il y avait affluence de curieux. Les huissiers ne laissant entrer que les personnes décemment vêtues, celles dont j’étais le voisin, assez pressé par elles, étaient du moins, si elles gardaient de la vulgarité dans leurs propos, fort propres en leurs habits. Apparemment que, au retour, elles ne tariront pas en réflexions sur les grands appartements, sur le dîner du monarque, sur la façon dont il est servi, sur l’étiquette, sur les particularités qu’elles ont remarquées : « Le roi souriait…, le roi mangeait de bel appétit…, le roi n’a cependant fait que toucher à un plat de bon aspect… » L’imagination suscite, pour beaucoup, ces considérations, car, fût-ce en se haussant sur la pointe des pieds, on jouit peu du spectacle. On dut parler aussi de la ménagerie, qu’on ne manque point de visiter et du dromadaire qui est abreuvé chaque jour, assure-t-on, de six bouteilles de vin de Bourgogne.

Je ne souhaitais donc pas me mêler à cette bourgeoisie. Mais je voulais, aux abords du château, observer les manières des gens de qualité, et, comme pour une leçon d’expérience, lire sur leur visage les raisons de leur faveur. La naissance n’avait point donné à tous les privilèges dont ils se pouvaient targuer. Assurément, l’intrigue avait servi certains d’entre eux. Mais, parmi tant de physionomies, je cherchais celles qui eussent dit des droits bien gagnés par le mérite. Ainsi, fût-ce au risque d’erreurs, je me représentais la destinée de ceux qui passaient ou descendaient de carrosse. J’opposais à la bouffissure des uns le maintien d’une dignité simple des autres. Peut-être quelqu’un de ces derniers avait-il été comme moi un petit gentilhomme dépourvu de fortune et dénué de protection, tout bouillant d’ardeur, cependant, dont les circonstances avaient permis d’éprouver la vaillance et la fermeté d’âme. N’en serait-il pas semblablement pour moi ? Je sentais que je n’étais pas fait pour végéter. Telles étaient les réflexions auxquelles je m’abandonnais.

Mais il s’en faut que mes affaires se soient avancées… Vous ne lirez pas sans dépit, Monsieur, le récit que j’ai la confusion de mettre sous vos yeux.

Après avoir fait ma provision de remarques, je m’étais éloigné peu à peu de la foule, et, tout en songeant, j’avais contourné l’aile droite du château. Le grand mouvement ne s’étendait plus jusque-là. On eût dit, à côté du bruit, le désert. Soudain, j’entendis un cri de douleur, et je vis s’avancer, s’accrochant au mur, un homme vêtu de l’habit des gardes-du-corps, et qui perdait son sang par plusieurs blessures. A quelques pas de moi, il chancela. Je me portai à son secours.

— On m’a assassiné, dit-il, d’une voix faible, et je vais expirer.

Je le soulevai, et pour parer au plus pressé, je fis en sorte de l’asseoir par terre, le dos appuyé contre une borne. Je l’exhortai à ne point désespérer de son état, en l’assurant que j’allais lui faire donner des soins, et je lui demandai de donner, autant qu’il pût parler, quelques indications relatives à l’attentat dont il avait été victime. Mais le souffle lui manquait, et il perdait le sentiment. J’appelai à l’aide, ayant couru dans la direction de la place, et quelques personnes survinrent. Parmi elles, se trouvait, par fortune, un apprenti chirurgien qui, par des moyens élémentaires, tenta d’arrêter l’épanchement du sang. Le blessé rouvrit les yeux et put dire qu’il s’appelait M. de la Chaux, et qu’il avait été joint par deux particuliers, un abbé et un homme de forte corpulence, habillé d’un habit vert foncé. Ces détails ne furent obtenus qu’entrecoupés de plaintes ou interrompus par des suffocations. L’abbé et l’autre avaient sollicité de M. de la Chaux d’être introduits au château, mais non pas à la façon qui était celle du public, insistant sur les motifs pressants qui leur faisaient demander son intervention. Le garde-du-corps avait refusé. Alors, les deux hommes l’avaient frappé à coups de poignard en lui disant, ce qui prouvait leur intention de le tuer, que, du moins, il ne pourrait dire à qui que ce fût, la démarche qu’ils avaient faite auprès de lui… Les criminels s’étaient enfuis pour gagner, apparemment, la route de Paris…

Cependant qu’on s’apprêtait à transporter l’infortuné M. de la Chaux en un lieu où il serait loisible d’apporter quelque adoucissement à ses souffrances, un rassemblement s’était formé et on se livrait à bien des commentaires sur l’événement. Quel but avaient poursuivi les assassins en essayant de séduire un officier du château ? On frémissait à l’idée qu’ils visaient peut-être au plus haut, et les plus alarmantes conjectures venaient à l’esprit. La consternation était sur tous les visages. N’était-ce pas contre la vie même du roi qu’un attentat avait été projeté ? Déjà, certains désignaient le bras qui avait armé les meurtriers, qui étaient ou des affiliés à la Société[3] ou deux de ses membres, ayant pris un déguisement. Leur arrestation eût été de la dernière importance, mais du temps serait perdu avant que les informations commençassent, fût-ce avec la plus grande diligence, et ces misérables échapperaient peut-être aux recherches.

[3] Les Jésuites, expulsés de France. « Le sentiment unanime est que cette Société est seule capable d’enfanter de si abominables projets ». (Lettre de Mme de M… à M. de Mopinot, au sujet de cet attentat.) Les documents contemporains attestent que ce fut la première opinion qui se répandit (Note de l’éditeur.)

C’est alors qu’une inspiration me vint soudain. Je priai M. de la Chaux de faire un effort et de donner les précisions dont il pourrait se souvenir sur ses agresseurs. Il répéta que, l’un d’eux, celui qu’il avait le mieux dévisagé, était grand et fort, de plus de quarante ans, avec un air de santé, que son habit était des plus simples et qu’il était chaussé d’assez gros souliers qui ne pouvaient point n’être pas remarqués. Quant à l’abbé, il semblait de petite taille, à côté de son robuste complice. Il avait d’épais sourcils, le nez fort pointu et, sur une des joues, un signe très visible.

J’étais encore le seul qui possédât ces signalements. Je résolus de me mettre à la poursuite des assassins. Je cherchais à me mettre en évidence par un coup d’éclat : quelle gloire pour moi si je pouvais empêcher que ces misérables eussent le bénéfice de l’impunité ! Je ne doutais point qu’ils se fussent, en effet, concertés pour un crime dirigé contre le monarque. Supposé que je les découvrisse et que je les ramenasse en prisonniers, on ne parlerait plus que de ma présence d’esprit et de mon courage ; on me décernerait mille louanges ; peut-être aurais-je l’honneur d’être présenté au ministre, M. d’Argenson, qui rendrait de moi bon compte au roi, et ce serait le commencement de ma fortune.

Les scélérats ne devaient pas être encore fort loin. Je fis cette réflexion que la prudence les invitait à ne s’être point jetés dans une voiture, dont le cocher, fût-il à leurs ordres, eût été dans le cas de les dénoncer. S’ils avaient tout d’abord couru, ils avaient dû bientôt ralentir leurs pas, afin de ne se point signaler par leur allure rapide et de passer pour d’inoffensifs promeneurs. Ce calcul, s’ils avaient, selon les indications de M. de la Chaux, pris la route de Paris, me donna de l’espoir. Je pensai, toutefois, qu’ils s’étaient vraisemblablement séparés ; mais, que je pusse atteindre l’un d’eux, je me contenterais de cette victoire, qui amènerait presque infailliblement la capture de l’autre.

Je me hâtai donc, examinant avec soin tous les passants, cherchant, cependant, à prendre de l’avance sur les fugitifs. Il ne se trouvait personne qui leur ressemblât, mais je n’avais garde de me décourager. Sans doute, ils auraient pu prendre quelque chemin de traverse : il y avait chance, néanmoins, qu’ils eussent suivi la grande route, où, leur forfait n’étant pas encore connu, ils n’attireraient pas sur eux une attention qui, par le souvenir qu’on en aurait gardé, donnerait, plus tard, des indices pour les découvrir.

J’avais quelque dépit, quoi qu’il en fût, de la vanité de mes investigations : il était dur de se voir traverser dans un projet aussi louable. Mais, quand j’eus dépassé le hameau de Viroflay, j’aperçus soudain un homme grand et gros, d’apparence robuste. Il était vêtu d’un habit vert, et il était chaussé de souliers épais. Je fus agité de pressentiment que je tenais le coupable que je cherchais. Jugez de mon émotion, Monsieur, quand, en le regardant d’assez près, avec des précautions pour me composer encore un air indifférent, je distinguai sur son jabot, fort simple, quelques gouttes de sang. Apparemment qu’il ne s’était pas avisé de ces preuves de son crime. Il y avait aussi du sang sur ses manchettes. Mes présomptions s’étant fortifiées par cette circonstance, outre que son extérieur répondait aux indications données par M. de la Chaux, je n’hésitai plus. Je lui barrai la route. Il témoigna d’un vif étonnement, qui me parut joué.

— C’est vous, lui dis-je, qui avez assassiné le garde-du-corps.

— Quel garde-du-corps ? demanda-t-il, ne se mettant point sur la défensive, ce que je pris pour de l’habileté de sa part, afin de m’abuser. Il avait même quelque semblant de bonhomie : on eût dit qu’il eût été tout à coup tiré de quelque rêverie.

— Ce sang, qui est celui de votre victime, vous accuse assez clairement.

— Eh, fit-il, ne peut-on plus saigner par le nez ?

Je pensai qu’il s’attachait à feindre cette tranquillité d’esprit, et, en effet, il me dit qu’il ne concevait point cette plaisanterie, et qu’elle eût à cesser. Mais ma conviction s’était faite. Vous confesserais-je que, à ce moment, alors que j’étais tout frémissant d’ardeur, je me voyais déjà recevant, en affectant la modestie, des louanges pour ma perspicacité ? Je m’étais placé devant lui. Il voulut m’écarter de la main.

— Quelle est cette persécution ? reprit-il.

Je lui répondis qu’il n’aurait point impunément mis à mal un officier du roi, qui, peut-être, expirait dans le moment, et, en une attitude résolue, je tirai mon épée, lui donnant l’ordre de me suivre. Je l’entendis faire cette réflexion qu’il était singulier qu’on ne gardât pas avec plus de soins les pensionnaires des Petites-Maisons.

— Pardieu, dis-je, je ne suis point dupe de votre dissimulation. Vous avez poignardé l’infortuné M. de la Chaux dont je serai le justicier, et je vous somme de vous rendre à moi. Si je n’ai pu, dans le même temps, mettre la main sur votre complice l’abbé, vous répondrez pour lui.

Je dus sentir la vigueur de son poignet, qui fut telle qu’il me contraignit à laisser tomber mon épée. C’est de quoi je fus mortifié, mais je la ramassai promptement, et comme il faisait mine de s’éloigner, je me retrouvai en quelques pas face à face avec lui, en le menaçant de la pointe de cette arme. J’ai de la confusion, Monsieur, à vous dire que, ne gardant plus sa placidité, mais se montrant fort irrité, il m’arracha de nouveau mon épée, et, avec une force brutale, la rompit sur son genou. La fureur s’était emparée de moi, et, puisque j’étais contraint à me servir de mes mains, je me jetai sur lui et le pris à la gorge. J’entendais avoir le dernier mot et ramener l’assassin à Versailles, en tant que mon prisonnier.

— Il faut donc, dit-il, que je me débarrasse de vous ?

Confesserai-je tout le fâcheux de mes mécomptes ? Cet homme, doué d’une puissance de muscles qu’on n’eût pas soupçonnée, ne rougit point de m’accabler de coups de poing, comme si j’eusse été un manant, et l’un de ces coups fut si rude que je roulai jusqu’au fossé de la route, étourdi à ce point que j’ai perdu le souvenir de ce qui m’advint ensuite. Quand je rouvris les yeux, quelques personnes m’entouraient. Je sentais de grandes douleurs dans tout le corps, mon front saignait, mes habits étaient déchirés. J’étais hors d’état de me tenir debout. Ces passants supposèrent que j’avais été attaqué et que mes agresseurs avaient pris la fuite. Ils dirent qu’il y avait lieu de me porter à l’hôpital et on m’y conduisit, en effet, dans une charrette dont le voiturier se rendait à Versailles. L’indigne façon dont j’avais été traité, la honte de ces violences qui s’étaient exercées sur moi me jetèrent pendant trois jours dans le délire. Ce fut avec une grande surprise que je me retrouvai dans un lit sordide. Un chirurgien qui m’examinait dans cet instant recommanda qu’on me laissât en repos, en ajoutant que si j’avais été en fort mauvais point, si je me devais ressentir quelque temps de ces meurtrissures, mon organisme n’avait pas été atteint. Mais, le surlendemain, ce ne fut pas le chirurgien qui apparut, ce fut un commissaire, qui m’interrogea sévèrement.

— Voilà donc, me dit-il, où mène la débauche qui entraîne tous les vices ! Ils vous conduisirent jusqu’à l’action la plus abjecte. Vous en vîntes à vous ruer, pour le dépouiller, sur un homme que vous jugiez pourvu de quelque argent.

Je ne saurais donner l’idée de ma stupeur devant cette accusation. Je répliquai que rien n’était plus faux au monde. Mais telle était l’étrangeté de ce grief que les paroles me faisaient d’abord défaut pour me défendre.

— Vous ne fûtes pas bien inspiré en vous en prenant à une personne qui a le bras long, et qui a porté plainte, demandant qu’une exacte justice soit rendue. Cette personne n’est autre que M. l’Envoyé de Genève, et j’ai reçu des magistrats l’ordre d’informer contre vous. Je ne vous dissimule point que votre cas est fort grave. Vous ne quitterez l’hôpital que pour la prison.

Il me laissa, jeté dans les réflexions les plus amères qui fussent. Je m’étais trompé en pensant voir un criminel en un homme parfaitement étranger à l’affaire du garde-du-corps. Je voulais douter encore, cependant. Quelle apparence y avait-il que M. l’Envoyé de Genève fît, à pied, le chemin de Paris, et qu’il eût cette simplicité de costume ? Mais le commissaire m’apprit, que cet ambassadeur d’un état de Suisse, M. Sellon, n’avait nulle morgue, qu’il n’accordait aux obligations de l’étiquette que l’indispensable, et que, dans le privé, il aimait ses aises. S’il portait de gros souliers, c’est qu’il avait du goût pour la marche, de sorte qu’il n’avait pas besoin de son carrosse pour revenir de Versailles à Paris.

Je pus enfin, non sans avoir eu beaucoup de peine à vaincre de désavantageux préjugés à mon égard, expliquer enfin les raisons de mon erreur et dire le sentiment qui m’avait poussé à venger le meurtre de M. de la Chaux. Le commissaire eut un sourire plein d’ironie.

— M. de la Chaux, me dit-il, est, présentement, en meilleure santé que vous. Ses blessures n’étaient qu’égratignures, et par le motif qu’il se les était faites lui-même, ainsi qu’il a été reconnu. Il ne fut qu’un imposteur qui, pour obtenir une pension (car il est fort endetté) avait imaginé ce roman de son assassinat, en tentant de faire croire qu’il avait prévenu, par son zèle, l’exposant à perdre la vie, le plus grand des malheurs. Il se ménagea un peu trop pour donner créance à sa fable.

— Mais, m’écriai-je, et l’abbé, et l’homme en habit vert ?

— Il les inventa de toutes pièces, et vous fûtes bien prompt à ajouter foi à ce conte.

C’était donc un impudent mensonge, qui était la cause de mes vicissitudes. Mais si ma bonne foi apparaissait certaine, je n’en étais pas moins, par ma faute, par ma malencontreuse inspiration, que j’avais estimée généreuse, dans la plus déplorable posture. Je ne vois que trop qu’il faut se garder de se dévouer à l’étourderie.

J’ai eu les côtes presque brisées, je suis privé de ma liberté, je ne sais ce qui m’attend, et le pis est que je me suis jeté dans le ridicule. Voilà, Monsieur, ce qu’il m’en a coûté pour avoir cédé à un mouvement chevaleresque. Je tiens pour singulièrement pénible l’obligation de me rendre compte qu’il conduisait à une sottise.

VIII
M. l’envoyé de Genève et sa fille

Ce 9 d’Octobre 1770.

La dernière lettre que j’eus l’honneur de vous écrire vous a laissé, Monsieur, sous une fâcheuse impression, que j’ai hâte de dissiper. J’avais fait une assez pauvre figure dans l’histoire que je vous ai contée. Les événements ont pris un meilleur tour que celui que je pouvais espérer.

Le commissaire, qui m’avait d’abord paru fort dur, n’est pas un mauvais homme. Mon air de franchise désarma sa sévérité, et il voulut bien s’intéresser à moi et tenter de me tirer d’embarras. A la vérité, il me trouva d’abord rebelle à ses bonnes intentions, et vous comprendrez ma révolte quand je vous aurai instruit des conditions qui étaient mises à l’effacement de cette affaire.

Assuré de ma sincérité, il s’était déclaré en ma faveur. Il me dit qu’il avait eu une entrevue avec M. l’Envoyé de Genève et qu’il avait plaidé ma cause auprès de M. Sellon, en lui représentant l’erreur où j’avais été jeté et que je n’étais point fait pour suivre la mauvaise voie. Il avait apaisé son courroux, et M. Sellon se prêtait à un arrangement : il consentait à ne point donner de suites à sa plainte et à ne voir dans l’attaque à laquelle je m’étais livré sur lui qu’une fougue étourdie. Au demeurant, j’avais déjà été assez puni. Mais, pour me donner une profitable leçon, il imposait que je lui présentasse des excuses.

— Des excuses, m’écriai-je, après que j’ai reçu de lui le plus sensible outrage, qu’il a brisé mon épée et s’est servi contre moi de ses poings. Qu’on ne les attende pas du gentilhomme que je suis, encore que je sois sans appui. Ma fierté ne condescendra pas à cet acte d’humilité. Je supporterai plutôt tout ce qu’il faudra souffrir.

— Voilà qui est fort beau, fit le commissaire, mais vous êtes prompt à oublier la situation dans laquelle vous vous trouvez. Les magistrats, s’ils ont à délibérer sur votre cas, ne sauraient, devant l’évidence des faits, vous épargner.

— Hé bien, qu’ils m’accablent sous l’inflexibilité des lois, je n’implorerai pas la clémence d’un homme qui me traita comme un rustre.

— Cependant, vous-même, vous lui sautâtes à la gorge.

— N’imaginais-je point qu’il fût un scélérat ?

— Avouez qu’il ne pouvait deviner que vous le jugiez tel.

Ces raisonnements, et ceux qu’il ajouta, en considération de l’opprobre à quoi je m’exposais, ne me purent convaincre.

Croyant que je balançais à suivre ses conseils, il se retira, en m’avertissant qu’il me laissait à mes méditations. Il revint le lendemain ; il y avait de la gravité sur ses traits.

— J’ai pris de vous, dit-il, une opinion qui rend ma mission fort pénible. Il faut quitter cet hôpital où je vous fis témoigner quelques égards, et je vous dois conduire à la prison. Réfléchissez encore. Par votre obstination allez-vous compromettre votre avenir, et porter le poids d’une flétrissure ? Une démarche auprès de M. Sellon sera chose tôt accomplie. Elle ne sera point la vexation que vous supposez. Il me semble que M. l’Envoyé de Genève, s’il est très ferme en ses déterminations, ne tient qu’à une formalité. Acceptez ce léger calice.