LES GOSSES
DANS LES RUINES
DES MÊMES AUTEURS :
POULBOT:
“ Des gosses et des bonhommes ”
Cent dessins et deux lettres anonymes.
(MESSAGERIES DE JOURNAUX, PARIS.)
Alfred MACHARD et POULBOT :
“ Le Massacre des Innocents ”
Légende du temps de la guerre.
Quarante-sept dessins de POULBOT.
(L'ÉDITION FRANÇAISE ILLUSTRÉE, PARIS.)
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation à la scène et au cinéma réservés pour tous pays y compris la Suède et la Norvège.
Copyright 1919 by L'Édition Française Illustrée, Paris.
Paul GSELL & POULBOT
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LES GOSSES
DANS LES RUINES
IDYLLE DE GUERRE
L'ÉDITION FRANÇAISE ILLUSTRÉE
PARIS — 30, rue de Provence, 30 — PARIS
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1919
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
40 Exemplaires sur hollande Van Gelder, numérotés et contresignés par les auteurs.
L'exemplaire: 20 francs.
(Ces exemplaires sont numérotés de 1 à 40. — Les exemplaires 1 à 10 n'ont pas été mis dans le commerce.)
(Représentée au Théâtre des Arts, le 18 avril 1918)
Musique de scène de DÉODAT de SÉVERAC
| PERSONNAGES: | |
| Le cavalier Regnard | MM. Marcel COSTE. |
| Le père Martin | LÉRY. |
| Le père Fortuné | Gabriel ROUVRES. |
| Le père Honoré | VATÈS. |
| Le père Mathieu | RENOUX. |
| Le brigadier | CELLER. |
| Un cavalier anglais | ÉMILE ALLARD. |
| Un cycliste | MARCEL. |
| Françoise Regnard | Mmes Jeanine ZORELLI. |
| La mère Leroi | D'ARIOLA. |
| Une femme | Amalia FRATELLINI. |
| Mélie, la petite boiteuse | Mlle Suzy de SIVRY. |
| Jeannot | le petit Fabien HAZIZA. |
| Nini | la petite Gilberte HAZIZA. |
| Louisette | la petite Anna LAVIGNE. |
| Filles et Garçons: Les petits Savy, André Lorett, Ketty, Luisa Fratellini, Henri, Albert et Paul Fratellini, Philippe, Andrée Ternois. Cavaliers français et anglais, Paysannes et Paysans. Décor de Poulbot | |
REPRISE A L'OXFORD THÉATRE DE LONDRES | ![]() |
Un village de la Somme, au matin du 18 mars 1917. Depuis plusieurs jours, les Allemands, sur le point de battre en retraite, ont scié les arbres fruitiers, brisé les charrues, mis le feu aux villages, miné et fait sauter les carrefours.
Ils viennent de s'enfuir.
Les habitants du pays, terrorisés par les incendies et les explosions, sont cachés dans des caves sous les bâtiments écroulés.
Tonnerre de la canonnade.
Seuls, sur la route, trois enfants, en larmes, appellent leur mère.
LES TROIS ENFANTS
M'man! M'man! M'man! M'man!
UNE VOIX DE FEMME, sous terre.
Rentrez donc, mes p'tiots.
LES TROIS ENFANTS
M'man! M'man!
LA VOIX DE FEMME
Pauv' gosses, i' z'appellent leur mère... Rentrez donc! Restez pas dehors!
UN AUTRE ENFANT
On en voit pus! On voit pus d'Boches!
UN AUTRE
Pus personne!
LES TROIS ENFANTS, qui pleurent.
M'man! M'man!
UNE PETITE FILLE
On entend pus leurs grosses bottes.
UNE AUTRE
Partis!
UN ENFANT, court à un soupirail.
I' sont partis!
LA VOIX DE FEMME, d'en bas.
Satanée marmaille! Voulez-vous pas sortir!
L'ENFANT
Sont partis, m'man! Y a pus de Boches! I' sont partis!
LA VOIX DE FEMME, d'en bas.
Redescends tout de suite, Pierre, ou je t'vas frotter les oreilles.
LE PÈRE MARTIN, qui s'est aventuré dehors.
C'est ma foé vrai! On en voit pus! Partis!... Cré bon sang ed bon sang! Si c'était pour tout de bon!... Les monstres! Les monstres! Comme i' l'ont arrangé, nout' pauv' pays!... Ça fume 'core! Ça flambe 'core partout! Bon sang ed bon sang!... Nout' pauv' pays! Nout' pauv' pays!
(Il va vers un soupirail.)
Pouvez sortir! I' z'ont déguerpi, les sales oiseaux!...
UNE FEMME
Vous êtes sûr de ça?
LE PÈRE MARTIN
Regardez, vous-même.
LA MÈRE LEROI
Moi, j'peux pas y croére.
LE PÈRE MARTIN
L'avaient ben dit qu'i' z'allaient nous tirer leu' révérence. Et dans leu' rage ed fiche le camp, z'ont tout brisé, tout saccagé, tout brûlé, les monstres! Ah! nout' pauv' pays! Nout' pauv' pays!
LE PÈRE HONORÉ, s'appuyant sur une béquille.
Ah!... Ah!... Ah!... La ferme à Rémi!... la maison à Binet!... Vingt dieux ed vingt dieux!
LE PÈRE MARTIN
Et c' t' entonnouére! C' t' entonnouére! C'est donc ça qu'a fait ce grand coup de pétard à deux heures du matin! Nout' pauv' pays! Nout' pauv' pays!
LA MÈRE LEROI
Moi, j'peux pas y croére qu'i soient partis! J'peux pas y croére!...
UN ENFANT
Vrrr... Vrrr... un aréo!
UN AUTRE ENFANT
Un aréo!
UN AUTRE ENFANT
C'est un français!
LA MÈRE LEROI
Où qu' t'as vu ça que c'est un français?
L'ENFANT
Les cocardes!
UN AUTRE
C'est vrai! Les cocardes sous les ailes!
LE PÈRE MARTIN
Mâtin!... Z'ont de bons yeux!
LA MÈRE LEROI
Moi, j'peux pas y croére!... C'est p't-être ben 'core un coup des Boches, de peindre des cocardes sous leu' mécaniques!
LES ENFANTS
On vous dit que c'est un français!... Un aréo français! Un aréo français!
LE PÈRE FORTUNÉ, sort avec un drapeau tricolore.
On va l'appeler avec l'drapeau!
TOUS
L'drapeau! L'drapeau!
LA MÈRE LEROI
Où que vous l'avez trouvé, ce drapeau-là, père Fortuné?
LE PÈRE FORTUNÉ
C'est mon secret.
UNE AUTRE FEMME
C' que ça paraît drôle de revoir le drapeau!
LA MÈRE LEROI
Si les Boches l'avaient déniché!
LE PÈRE FORTUNÉ
Pas de danger! j' l'avions trop ben caché! L'aréo va l'voir.
UN GARÇON
Passez-le-moi, père Fortuné! J' vas grimper sur l'toit là-bas. L'aréo le verra mieux.
LE PÈRE FORTUNÉ
C'est ça! grimpe vite!
UN ENFANT
L'aréo vient sur nous!
LE PÈRE FORTUNÉ
I' descend! Il a vu l'drapeau!
UN ENFANT
I' fait des ronds pour descendre encore.
LA MÈRE LEROI
I' rase les toits. Écoutez! Les aviateurs crient quéque chose. Qu'est-ce qu'i' crient?
LE PÈRE MARTIN
Écoutez donc!
UNE FEMME, accourant.
I' crient que les Français viennent!
TOUS
Les Français viennent!... Les Français viennent! Vive la France!... Vive not' France!
(Ils s'embrassent en pleurant.)
LE PÈRE HONORÉ, jetant sa béquille.
Maintenant, j'ons pus besoin d'béquille! J'suis pus boiteux!
UNE FEMME
Not'maire qui jette sa béquille! Il est donc guéri!
LE PÈRE MARTIN
Ah! ah! ah!... c'était un boiteux pour rire! Vous l'saviez donc pas?
LA FEMME
Mais non.
LE PÈRE HONORÉ
Ma foé! J'peux ben l'dire maintenant! Pendant deux ans et demi, j'ons joué la comédie. Pensez donc, tout c' qu'était solide en fait d'hommes, les Boches l'emmenaient dans leu' sale pays! Alors moi, pour rester ici, j'ons contrefait l'bancal! I' sont partis, me v'là guéri!
LA FEMME
Ah! ben, par exemple! C' qu'il est rusé not'maire! Ah! c'que j'ris! c'que j'ris!
LE PÈRE MATHIEU
Comment qu'vous me trouvez habillé?
LE PÈRE MARTIN
En pantalon rouge!... Pas possibe!
LE PÈRE MATHIEU
Oui, mon vieux, en pantalon de soldat!
LE PÈRE MARTIN
Où qu' t'as pêché ça?
LE PÈRE MATHIEU
Mon pantalon de soixante-dix!... J' l'avions gardé comme relique au fond de mon armouére. «Les Français viennent», qu'on m'dit! Eh! ben, moi, pour les recevoir, j'enfile mon pantalon rouge! Et me v'là!
LE PÈRE MARTIN
Si les Boches t'avaient vu comme ça!
LE PÈRE MATHIEU
M'auraient fusillé, ben sûr!... On va donc les revoir, les pantalons rouges! On va les revoir!...
UN ENFANT, sur la crête d'un mur.
Des cavaliers! Des cavaliers! I' galopent vers nous!
LE PÈRE MATHIEU
C'est eux! C'est eux!... Ont-i' des pantalons rouges?
L'ENFANT
Non! Y en a qui sont tout bleus, d'autres tout bruns, comme de la terre.
LE PÈRE MARTIN
Tout bleus? Tout bruns?... J' connaissons point ça.
LE PÈRE MATHIEU
Oh! c'est pas des Français!
L'ENFANT
I' z'ont des casques, des bleus et des bruns.
LE PÈRE MATHIEU
C'est pas des Français!
L'ENFANT
I' s'arrêtent devant l'entonnoir... I' sautent à terre... En v'là qui descendent dans l'entonnoir pour venir par ici.
LA MÈRE LEROI
C'est pas des Français! C'est pas des Français!... Bleus, bruns... C'est des uniformes qu'on a jamais vus... P't-être ben les Boches qui reviennent!
LE PÈRE MATHIEU
Oui, oui, c'est les Boches!
TOUS
Les Boches! Encore les Boches! Misère de misère! Rentrons sous terre!
LE PÈRE MARTIN
Père Honoré, rattrapez votre béquille.
TOUS
Vite! sous terre! Sous terre!...
UNE MÈRE
Pierre! Louisette!... Pierre! Pierre! Pierre, à la fin des fins, veux-tu venir, sale crapaud! (S'adressant aux trois petits qui n'ont pas de mère:) Vous non pus, restez pas là, mes p'tiots, descendez!
(Elle saisit son enfant par le bras et l'entraîne. Tous se cachent. Paraissent des cavaliers français et anglais, à pied.)
UN BRIGADIER FRANÇAIS
Eh! bien, vieux frère, le v'là ton patelin!... T'y es revenu, tout de même!
LE CAVALIER REGNARD
Oui, le v'là mon pays! mon pauvre pays!...
LE BRIGADIER FRANÇAIS
Et ta maison, où est-elle?
LE CAVALIER REGNARD
Ma maison?... ma maison?... Je la cherche... Je ne la trouve plus!... Tout est démoli!... Ma maison,... elle devait être là... ou ici... Oui, ici... Tiens, ce mur de briques... ces trois marches de pierre... Oui, c'est ici!... C'est bien ici!... Ma maison! Ah! les brigands, ce qu'ils en ont fait de ma maison!... les brigands!... Ma pauvre chère maison!... les bandits!... Et ma femme?... mes enfants?... Qu'est-ce qu'ils sont devenus?... Ah! qu'est-ce que je vais apprendre?... Je tremble!... J'étouffe!...
LE BRIGADIER FRANÇAIS
Du courage, mon pauv' vieux!... Y a donc personne dans ce bon Dieu de patelin?... On dirait que les gens ont peur de nous, ma parole!... Ohé! bonnes gens! Ohé! V'là les Français! V'là les Français!
DES CAVALIERS ANGLAIS
Aoh! les Anglais aussi!
(Des enfants risquent dehors le bout de leur nez.)
LE BRIGADIER FRANÇAIS
Ah! des mômes!... Ayez pas peur, les mômes!... Amenez-vous!... Tenez, du chocolat! Y a du chocolat dans ma musette!
LES GOSSES
Les Français!... Les Français!... V'là les Français! (Courant au soupirail:) M'man! Grand-père! V'là les Français! V'là les Anglais!
(Le père Fortuné se décide à sortir.)
LE CAVALIER REGNARD
Ah! le père Fortuné! Bonjour, le vieux!... Vous ne me remettez pas?... C'est vrai, deux ans et demi de guerre, ça change bougrement un homme!... Je suis Regnard!
LE PÈRE FORTUNÉ
Ah! Regnard!... Ah! mon gars, mon gars!... Ah! qué joie de te revoir!... Alors, avec toi, là, c'est bien les Français?
LE CAVALIER REGNARD
Si c'est les Français!... Bien sûr!... Les Français et les Anglais!
LE PÈRE FORTUNÉ
Ces casques, ces uniformes bleus,... c'est donc la nouvelle tenue?...
LE CAVALIER REGNARD
C'est vrai! Vous ne l'aviez jamais vue!
LE PÈRE FORTUNÉ, aux autres qui sortent des caves.
Les Français! Les Français! V'là le gars Regnard!
TOUS
Les Français!... Les Français!... Vive la France! Vive la France!... Le gars Regnard!... Ah! M'sieu Regnard! M'sieu Regnard!... Vive la France! Vive la France!... (Cavaliers et civils s'embrassent en pleurant.)
LE CAVALIER REGNARD
Et ma femme, mes enfants, où sont-ils?
LA MÈRE LEROI
Mais au fait, ses enfants... Les v'là, vos p'tiots! les v'là tous les deux!... On est tellement sens dessus dessous!... Eh! ben, Jeannot, Nini, vous reconnaissez donc pas vot' papa?
LE CAVALIER REGNARD, qui s'est baissé pour contempler ses enfants.
Mon Jeannot, ma Nini... mes petits! mes petits!... Je ne les reconnais pas moi-même! Ils ont tellement grandi!... Mes petits, mes chers petits!... Allons, embrassez votre papa!... Mais votre mère, votre mère...?
LA MÈRE LEROI
Ah! leur mère!...
LE CAVALIER REGNARD
Quoi!... Parlez donc!
LE PÈRE FORTUNÉ
Mon pauv' gars... j'vas t' dire... Ta femme, c'te nuit, les Boches...
LE CAVALIER REGNARD
Quoi?...
LE PÈRE FORTUNÉ
L'ont emmenée!...
LE CAVALIER REGNARD
Bon Dieu!
LE PÈRE FORTUNÉ
I' z'en ont emmené ben d'autres!... Les monstres!... I' z'ont fait un troupeau d'jeunes filles, d'jeunes femmes, et all'z'avaient beau crier, s'débatte,... à coups de poing, à coups de botte, i' les ont poussées devant eux... Ah! c'était affreux d'voir ça!...
LE CAVALIER REGNARD
Les salauds! Les salauds!... Ce sont des sauvages, ces gens-là,... arracher les mères à leurs enfants!... Les salauds!... Ma pauvre femme!... Ah! il faut absolument que je coure après eux! Faut que je la délivre! Il le faut! Il le faut!
LE BRIGADIER
Hé! Regnard!... T'es pas fou?... Allons, mon vieux, reste ici!...
LE CAVALIER REGNARD
Mais...
LE BRIGADIER
J' te dis de rester!... Où veux-tu courir comme ça, tout seul? Allons, mon vieux, calme-toi!... L'ordre est de garder cette entrée du village jusqu'à ce qu'on nous relève.
LE CAVALIER REGNARD
Suffit, brigadier!... Le cafard me faisait perdre la boule!... Ma pauvre femme, je ne la reverrai plus... jamais, jamais!... Ah! mes petiots, mes petiots!... Eh! bien, mon Jeannot, mon petit Jeannot, qu'est-ce que tu cherches dans ma musette?... Au fait,... vous avez peut-être faim?...
LE PÈRE MARTIN
Sûr et certain qu'i' z'ont faim... On crève tous de faim ici!... C'est les Américains qui nous envoyaient à manger!... Mais, ces jours-ci, les Boches n'ont pus rien laissé venir.
LES CAVALIERS FRANÇAIS
Ah! pauvres gens! pauvres gens! Tenez! tenez! v'là du pain!... Et puis nos vivres de réserve!
LE PÈRE MATHIEU
