P.-J. TOULET

Les
Tendres Ménages

I

MARIAGE DE PROVINCE

(La scène est dans les Pyrénées.)

Sylvère Noël de Ribes avait, entre autres choses, apporté en dot au baron de Mariolles-Sainte-Mary, son récent époux, un bien assez vaste, mi-château, mi-ferme, sis à l'ombre des Pyrénées, parmi des arbres noirs, des sources brusques et froides. Mariolles, qui avait de bonnes raisons de ne plus croire à la candeur des lits d'hôtel, avait choisi de mener là Sylvère pour la première nuit de leurs noces. Mme de Ribes avait souri à ce dessein où elle croyait démêler cet amour de la terre, sans lequel il ne lui semblait pas qu'il pût se fonder une famille durable.

—Vous connaissez Hargouët, demanda-t-elle.

—Oui, j'y ai passé encore, l'autre mois, avec votre mari—et un sanglier: le sanglier devant. Je n'ai pas eu beaucoup le loisir de me rendre compte. Il y a une église—des arbres.

—Et des maisons—oui. Si jamais Boedeker meurt....

—Je voudrais vous y voir, Madame.... Je veux dire que ça n'est pas ultra-commode de prendre des croquis à cheval, et par ces petits chemins. D'autant que je ne monte pas comme feus les centaures.

—Oui, je sais.

—Merci, Madame. Et M. de Ribes, à côté de moi qui jurait: «Nous allons le manquer, nous allons le manquer; il va se jeter dans les bois d'Athos.» Et ça n'a pas raté. Il s'est jeté dans les bois d'Athos. Quelle idée aussi de chasser à courre dans ce joli pays en biseaux.

—Le principal, c'est qu'Hargouët est à quatre lieues seulement de Ribes. Vous pourrez partir à cinq heures et demie, quand les petits cousins réclameront de danser, et seront fatigués de champagne...

—... fatigants.

—Vous n'arriverez pas beaucoup avant sept heures, à cause des côtes.

—Je me demande, remarque rêveusement M. de Mariolles, ce que nous y ferons.

—Comment, ce que vous y ferez!

—Mon Dieu, Madame, à sept heures, nous ne pouvons pas décemment nous remettre à table; et il sera peut-être un peu tôt pour—dormir. Enfin, ça vaut toujours mieux que d'aller à l'hôtel.

—Et le pays est si beau. Quelles terres! Vous verrez le maïs qu'il y a cette année.

Il espère y découvrir d'autres trésors. Sa fiancée est grande, souple, mince. Elle donne l'impression aussi de quelque chose qui rebondit sous les doigts. Et M. de Mariolles se dit que son imagination ne respecte vraiment pas assez Mlle Sylvère de Ribes. Aussi bien n'a-t-il guère exercé sa tendresse que sur des personnes peu intactes, jusqu'au jour où l'idée de faire une fin lui est apparue dans les yeux pers de cette incomparable personne. Jusqu'à sa trentaine, qu'il a peu dépassée, les cités-auberges des Pyrénées (et Dieu sait s'il y en a, au bord de la mer, sur les montagnes, ou entre les deux) ont, plus encore que Paris, suffi à satisfaire chez lui ces trois instincts de boire, de jouer et d'embrasser, qui sont proprement la triple noblesse de l'homme, et le mettent si fort au-dessus des autres bêtes.

—Si vous voulez, continue Mme de Ribes, je me chargerai de l'installation, avec un tapissier de la ville. Qu'est-ce qu'il vous faudrait?

—Eh bien, deux chambres à coucher pas trop Liberty, et deux cabinets de toilette, le mien entre les deux chambres.

—On peut arranger ça, avec un petit salon pour Sylvère, au-dessus de l'orangerie. Il y a un étage très haut qui sert de grenier. Comme ça on ne changera rien à la maison, où nous garderons nos mêmes appartements, si on y va l'été.

—Gentil, quand il pleuvra, ce petit système.

—Je vous achèterai deux parapluies.

—Rouge, le coton, de préférence.

Survient, à ce moment, Mlle de Ribes, de son pas allongé qui rase le sol comme l'onde lente d'un rivage. Elle va à son fiancé et lui sourit. Ses joues sont toutes roses; elle halette un peu, entr'ouvre la bouche, et l'on voit s'enfler tour à tour ou décroître la courbe pâle de son cou.

—Tu as couru, lui dit sa mère.

—Oui, un peu, avec les chiens. J'ai cru que Tom allait me jeter par terre en me sautant sur les épaules.

—Croiriez-vous, Tony, que je l'ai prise l'autre jour, derrière le magnolia, à se rouler par terre avec ces bêtes. Il y avait de quoi la priver de dessert, n'étaient ses prochaines dignités.

—Je n'aime pas le dessert, dit Sylvère. Et pour un peu, maman, vous chercheriez à faire croire que je grimpe encore aux arbres.

—Comment, dit Mariolles, en s'inclinant, vous ne grimpez plus aux arbres, Mademoiselle: vous êtes un trésor.

—Flatteur, fait Mme de Ribes.

Mais Sylvère rabat ses cils recourbés sur ses yeux couleur de mare, et sans doute s'admire aussi tout bas. Car elle sait combien cela coûte de ne plus monter de branche en branche comme jadis, au fond du parc, sa jupe entre les jambes; et comme c'est amusant de se balancer à califourchon sur une flexible ramure, ou parfois, si l'on aperçoit au loin sa mère qui passe, de l'épouvanter par un appel aérien.

Entre tant M. de Ribes est rentré, lui aussi, tout fumant encore contre ses conseillers municipaux qui cherchent noise aux Soeurs du village («Je leur ficherai ma démission», crie-t-il); puis ses deux fils, gros garçons frais émoulus l'un du collège, l'autre de la caserne, et qui s'acharnent à bloquer Mariolles dans des coins pour lui parler de petites femmes: il les trouve odieux. Aussi bien le sont-ils, de toute leur plantureuse jeunesse.

Et puis, comme il faut faire quelque chose:

—Si on allait jusqu'au Gave, propose quelqu'un.

C'est la promenade classique du cru. A travers l'étroite vallée, quadrillée de menus champs, on s'y rend entre des haies d'églantine et de sureau, sur un sol noir comme un chemin d'Égypte, jusqu'au bac qui remplace le pont suspendu emporté récemment par une crue du Gave. Et M. de Ribes explique, mais non point pour la première fois, comment ce fut la faute des ingénieurs, et des ingénieux travaux dont ils ont voulu mettre les cultures à l'abri de l'inondation.

Cependant de lents paysans, au geste circonspect, reviennent vers le village en poussant du bétail devant eux. Ils ont les pommettes saillantes, une bouche narquoise rasée de près, l'oeil paisible à la fois et astucieux. Parfois c'est un essieu qui crie. On voit pesamment approcher le char, tout noir sur le ciel de nacre. L'homme s'y tient debout, aiguillonnant ses boeufs, et chante une chanson vieille, lente, triste, qu'il interrompt pour saluer.

—Adichats, moussu Noël, et la compagnie.

Et voici le Gave. Sous le soir nuancé, il court rapide et lumineux entre les hautes berges. On voit se détacher le bac de l'autre rive, pareil à une découpure noire. Un groupe immobile et précis de bêtes, d'outils, de gens l'occupe, qu'animent seuls les bras du passeur hissant sur sa corde, tandis que, par à-coups, se fait entendre le roulement menu de la poulie sur le câble.

—La soirée est douce, dit Sylvère. Pourquoi ne passerions-nous pas l'eau?

Mais Mme de Ribes objecte qu'il se fait tard, et son mari non plus ne paraît pas insensible à l'idée de dîner, en sorte qu'on se décide à rentrer au château. Cependant les deux chiens de montagne, que l'on fait d'ordinaire traverser à la nage, sont descendus au bord de l'eau qu'ils flairent avec convoitise.

—Ici, Tom. Ici, Djaly!

Et l'on s'en va. La nuit maintenant est presque tout à fait tombée: chacun semble en devenir plus grave. Les deux jeunes gens eux-mêmes sentent l'heure bleue filtrer obscurément jusqu'à leur coeur, et le plus âgé, celui qui sort de la caserne, prononce péremptoirement.

—Il fait mucre.

Comme il a coutume d'appliquer indifféremment cette épithète à tous les ciels, serait-ce Aden ou les deux Pôles, sa famille a, depuis longtemps, cessé d'en rechercher le sens. Personne ne répond. Sylvère et son fiancé se sont attardés un peu en arrière. Par moments l'oreille maternelle de Mme de Ribes distingue la voix de la jeune fille.

—Quand nous serons mariés... lui entend-elle dire.

C'est ainsi que, par un trop doux matin d'automne, Sylvère (épouse Mariolles) s'est réveillée toute seule dans un lit vaste, orné de dentelles, et d'ailleurs fripé. Sa tête est, comme un pavot sec, pleine d'une poussière de sommeil. Elle réfléchit, un bras nu replié sous sa nuque, à diverses circonstances de la veille et de la nuit. Ils étaient arrivés à Hargouët par une fin de coucher de soleil verte et rosé, délicieuse. Au moment où la voiture s'était arrêtée devant la grande porte, que surmonte un écusson martelé aux mauvais jours, les paons avaient crié dans les cèdres, et Pierre, le jardinier, était accouru avec une lanterne pour éclairer l'écurie. Puis c'était Ursule, sa vieille bonne d'autrefois, qui était venue l'aider à descendre, et l'embrasser en pleurant, quoiqu'il n'y eût pas à cette douleur de raisons bien apparentes. Et puis on avait soupe un peu, car Sylvère était de cette bonne race de campagnardes que les émotions creusent. Et puis, et puis......

A ce moment on frappe, et un monsieur à pantalon de soie ample et camisole entre de l'air le plus naturel du monde. Sylvère n'a pas eu assez de lumière encore, ou de loisir, pour prêter attention à ce galant déshabillé, et elle l'admire dans son coeur; car peut-être est-il inutile de dire que, n'ayant point voyagé sur les Messageries Maritimes, elle n'est point initiée aux mystères du pyjama. Elle ignore de même qu'un jour son mari vieillissant reviendra à la bannière de ses pères. Il y a bien d'autres choses que Sylvère ignore, et encore lui semble-t-il avoir beaucoup appris depuis la veille.

—Bonjour, dit le pyjama, bonjour, monsieur Sylvère.

—Pourquoi, Monsieur?

—Sylvère, c'est un nom d'homme, non?

L'oreille de Mariolles se trouve, par hasard, tout près de la bouche de Sylvère:

—Il me semble, lui dit-elle, presque bas, que vous ne m'avez pas beaucoup traitée en homme, jusqu'ici.

Mariolles, un instant, a l'air stupéfait; un instant seulement, et, tandis qu'il dissimule sa pensée dans ces cheveux fous que la nuque des femmes offre à nos lèvres, Sylvère le sent rire.

—J'ai dit une sottise? demande-t-elle en faisant la moue. Et qu'est-ce que ça fait que Sylvère soit un nom d'homme?

L'injustice de son mari l'indigne un peu:

—J'ai des cousins, reprend-elle, dont le fils aîné s'appelle toujours Solange; c'est bien plus drôle, n'est-ce pas?

—Bien plus drôle, répond M. de Mariolles avec plus de docilité que de conviction: elle le sent bien.

—Dire que le Pape a béni un aussi méchant homme que vous, dit-elle.

—Si méchant que ça...

—Oui, oui...

Ici la conversation est interrompue à nouveau, pendant quelques instants, plusieurs instants même (il ne faut exagérer les mérites de personne).

—Au fait, reprend Mariolles, pourquoi Sa Sainteté nous a-t-elle bien voulu envoyer sa bénédiction? Nous sommes, pour ainsi dire, peu connus d'Elle.

—Ça se fait beaucoup.

—C'est vrai aussi que ça devient difficile d'avoir Louis XIV à son contrat.

—Et puis, c'est mon oncle qui nous a fait cette surprise. Je suis la troisième de la famille qu'il fait bénir.

—Ah! votre oncle le gaffeur?

—Voyez-vous, s'écrie Sylvère en serrant ses tout petits poings, il insulte déjà ma famille.

(Et pourtant, songe Mariolles qui a des distractions, et n'a point tout à fait encore dépouillé l'homme des petits bars, vous êtes bien de chez vous.)

Mais il s'explique:

—Je veux dire cet homme âgé qui a la barbe couleur éclipse de lune.

—Ah! oui, mon oncle Henry. Qu'est-ce qu'il a fait...... encore?

—Vous n'avez donc pas écouté son toast?

—Je ne pouvais pas: c'est le moment où la vieille demoiselle de Moncade est venue arroser mon corsage—souvenirs et regrets—et je m'occupais à interposer du linge à table.

—Vous y tenez beaucoup, à votre corsage? demande Mariolles.

Et il semble en vouloir embrasser les raisons, ce qui constitue, comme on sait, une opération de l'entendement.

C'est-à-dire que je ne voulais pas... (voulez-vous me laisser, Monsieur)... avoir l'air de n'avoir pas su manger ma soupe.

—Mlle de Moncade, reprend Mariolles: oui, oui, cette extraordinaire girafe, qui a de longs poils sur la bouche. Elle fait penser à des échos de revue agricole: Cas de longévité remarquable chez un mammifère du Jardin d'acclimatation...

—Voulez-vous ne pas dire d'horreurs! Après tout, c'est votre cousine, aussi; c'est même par elle que nous sommes un peu parents.

—C'est vrai que nous sommes parents, s'écrie Mariolles. Ah! ma cousine, que je suis donc heureux du hasard qui nous a rapprochés un moment. Vous embrasserai-je?

—Je ne sais pas si je dois... fait Sylvère. Mais, à la réflexion, elle doit. Et cela fait encore quelques instants de silence. Comme l'une des fenêtres est à moitié ouverte, on peut entendre avec netteté les modulations aiguës d'un merle. Les vieux contrevents de bois plein sont percés chacun d'un as de carreau, par où passe de l'air frais qui sent l'herbe humide, la feuille jaune, les dernières fleurs; par où passe aussi un rayon de soleil: sur son parcours il éveille ces poussières fantasques, qu'on regarde danser, quand on est enfant, sous la tuile disjointe d'un toit de grange—et lentement, lentement, il rampe sur le parquet.

—Mais enfin, reprend Sylvère, qu'est-ce qu'il avait, le toast de l'oncle Henry?

—Vous n'avez jamais vu une mazette faire des moulinets avec une queue de billard parmi des portraits de famille? C'était lui, et il y en a eu pour tout le monde. Les principes politiques de mon père, l'intelligence du...

Mariolles s'arrête court.

—Vous voulez dire du mien? Je sais, je sais. Et puis quoi? S'il a une intelligence d'intérieur, comme dit ma mère......

—Mme de Ribes les a toutes. Pour en revenir au toast, les traditions religieuses de votre famille ont un peu écopé aussi.

—Comment ça?

—Vous n'ignorez pas, ma cousine, quoiqu'on ne s'en vante pas trop, chez vous, que vous descendez du terrible Cazenave?

—Cazenave?

—Oui, celui qui a organisé dans ce pays le clergé de l'abbé Grégoire.

—Non?

—Comment! je vous montrerai, sur les livres de prix de ma mère, «l'infâme Cazenave». Vlan!

—Et l'abbé Grégoire, qu'est-ce qu'il a fait, celui-là? demande Sylvère, qui n'a pas tous ses brevets.

—Ce qu'il a fait? Mais tout le monde sait ça. C'était un abbé de la Révolution... qui a écrit une brochure... il a donné son nom à une rue... il a...

Quelques coups heurtés à la porte viennent interrompre cette leçon d'histoire un peu laborieuse.

—Qui est là?

—C'est moi, Ursule.

—Qu'est-ce que tu veux?

—Je venais voir à quelle heure madame la baronne veut dîner.

—A midi, je pense.

Elle interroge des yeux Mariolles, qui fait signe que oui.

—Et ce qu'il faut faire?

—Ça m'est égal. Ah! oui, de la garbure.

—Avec des fèves, dit Mariolles, qui veut tout de même mettre son mot.

—Mais, Monsieur, fait Ursule, la saison est passée depuis longtemps.

—Naturellement, dit Mariolles vexé.

—Et mon chocolat, est-ce que tu l'apportes?

—Je l'ai là, avec celui de Monsieur.

—Eh bien, mets-les tous les deux dans sa chambre. Ah! et puis je voudrais aller à la messe.

—Mais elle doit être dite, affirme Mariolles, qui voudrait bien maintenant dormir un peu.

—Elle est finie depuis une demi-heure, dit Ursule, toujours derrière la porte. J'en viens. Même que c'est le petit Peyrenave, qui est ici de passage, qui l'a dite; vous savez, celui...

—Oui, oui, mais écoute, tu vas aller trouver M. le curé, alors, et qu'il serait bien gentil d'en dire une autre, à dix heures, pour mon mari et moi;—et qu'il viendra dîner avec nous, après.

—Oui, Madame.

Exit Ursule, et Mariolles conclut en bâillant un peu:

—Alors vous croyez qu'il faut se lever?

L'église n'est pas loin, au bout du parc. Le soleil est déjà haut quand sortent les jeunes mariés; mais il reste de la rosée sur les dernières roses, à l'ombre, éclaircie déjà, des marronniers. Les pieds pointus de Sylvère, et parfois sa traîne quand elle oublie de la relever, font frou-frou dans les feuilles mortes.

—J'aime Hargouët, fait-elle avec un petit air mélancolique.

C'est la première fois qu'elle le regarde avec des yeux de femme. Le vieux parc, les cèdres dont les branches d'en bas sont mortes, et, toute couverte de fougères, la muraille noire d'où ses frères et ses cousins, autrefois, jetaient des pierres aux enfants de l'école, tout cela, elle le reconnaît, et lui découvre un aspect nouveau.

Comme la cloche vient de sonner les douze coups, et qu'on en a encore pour un quart d'heure, ils s'asseoient tous deux sur un banc jadis vert. Sylvère rêve et joue avec le fermoir de son beau missel Saint-Sulpice, qu'une cousine enlumina pour ses noces. A quoi songe Mariolles? Moins sensible au charme intérieur des choses, il admire sans émoi cette belle matinée, semblable à d'autres. Pour lui, elle ne rit pas sur un paysage familier, dont ses regards aient épousé mille fois la figure changeante et pareille; et son coeur d'enfant n'a pas battu ici.

—Oui, dit-il, vous aimez beaucoup Hargouët... Je suis presque jaloux de cette maison, et de ces arbres.

—Ne leur en veuillez pas; ils ont été si bons pour moi. J'ai grimpé sur la plupart de ces branches, avec mes terribles cousins, qui faisaient de moi un vrai brigand. Et c'est ici que j'ai eu le premier sens de la vie un peu profond, par la gourmandise; avec les plats sucrés qu'on nous servait dans de la vaisselle Empire, où il y avait des vues de places bien pavées, ou d'Agrigente, sur des assiettes jaunes—et la mort du général Exelmans.

—Alors, vous ne regrettez pas que nous soyons d'abord venus ici, au lieu d'aller à Biarritz?

—Oh! non, fait Sylvère, je n'ai jamais beaucoup goûté Biarritz. On y rencontre trop d'Espagnols qui parlent français, et réciproquement.

—Il faudra tout de même y passer deux ou trois jours pour ne pas scandaliser mon père. C'est là qu'il a fait son voyage de noces, sous le second Empire, Sylvère; et il demeure stupide qu'on puisse aller ailleurs. Lui, il voit encore tout ça comme c'était: Villa Eugénie, bottines montantes, la livrée vert et or, et les premières courses de taureaux avec El Tato, et les calèches à grelots sur la route de Bayonne...

—Mais, vous-même, on m'a laissé entendre que vous y aviez quelque peu fréquenté, depuis, et joyeusement.

—Peuh, comme tout le monde. Vous savez ce que c'est. (Pas du tout, indique Sylvère.) On s'ennuie; alors on fait du bruit pour s'empêcher de penser, et les bonnes gens de la rue croient qu'on s'amuse. Mais cela ne vous est pas désagréable, au moins, d'aller là?

—Avec vous... répond Sylvère d'un air tendre. Et après, nous irons à Paris?

—Ça vous amuse donc?

—Oh! oui, je voudrais tant monter à la tour Eiffel, et aller à Montmartre.

—La Basilique?

Sylvère fait la moue.

—Non, dit-elle; les cabarets de nuit.

Et elle fait de grands yeux, comme s'il était question de jardins paradisiaques, hantés des poètes, des couleuvres bleues, des fées.

—Après tout, ajoute-t-elle, ça n'est peut-être pas très drôle.

—C'est ce que je me suis laissé dire.

—Et je crois que j'aime mieux Hargouët, affirme Sylvère d'un air sage.

Mais les trois coups retentissent, et ils se hâtent vers l'église.

Elle est petite, grise, ratatinée, avec des vitraux trop neufs et des tableaux trop enfumés; et elle sent le cierge refroidi. Mais le curé, qui est vieux et rouge, s'essaye de si bon courage à prononcer un petit sermon en français. Il est ému, il s'embrouille, tourne court, et fait un signe à l'instituteur, qui entonne formidablement un credo de grand'messe; en sorte que les verrières, qui ne sont pas habituées sur semaine à un tel vacarme, frissonnent de peur dans leurs plombs et se disent:

—Cette fois-ci, il va nous casser.

Et, la messe finie, on se rend à la sacristie pour chercher le curé. Du plus loin qu'il aperçoit la jeune femme, il s'écrie, avec l'honnête accent des Pyrénées:

—Eh bien, Mademoiselle Sylvère, ça va toujours bien. Et comment avez-vous passé la nuit?

II

L'ODEUR DES PLAGES

(La scène est à Biarritz, quelque temps après.)

Voilà plusieurs heures que M. et Mme de Mariolles-Sainte-Mary ont laissé Hargouët se dissiper à l'horizon, avec la montagne. Pau, blanche et grise, habillée de feuillages divers, s'est déroulée le long de la voie.—Orthez a fait montre de son pont, dont les guides illustrés abusent un peu, vraiment. Mais Francis Jammes n'était pas à la gare, ni sa pipe; et peut-être est-il à rêver de Guadeloupe sous quelqu'un de ces érables auxquels il se plaît à prêter le nom magnifique et barbare de liquidambars. En sorte que la gare est triste, sillonnée de rares figurants.

D'autres gares, inutiles aussi, se suivent: il y en a qui sont tout au bord de l'Adour, où l'on voit des gens qui jettent des filets, et de grands arbres dans les îles. Enfin, on aperçoit Bayonne, les deux clochers blancs d'une cathédrale haut perchée, des glacis, des contrescarpes. Le train semble tourner autour, faire exprès de s'arrêter, en des lieux tellement déserts que le chef de gare, évidemment, y est mort, lui aussi, sans avoir pu vendre un seul billet depuis l'Empire. Et on ne l'a pas remplacé.

Contre toute vraisemblance, quelqu'un monte, salue avec un air de connaissance. C'est un monsieur assez jeune, en costume de chasse, avec des belles moustaches couleur cirage. Mariolles n'a eu d'abord l'air satisfait qu'à moitié. («Saleté, pense-t-il, de Compagnie, qui ne met pas de coupés à ses trains omnibus.») Mais il se rassérène presque aussitôt. Somme toute, un tiers ne messied point, après plusieurs semaines d'un bonheur en tête-à-tête, à peine coupé de quelques beaux-parents. (Et encore, on ne pouvait même pas les garder à dîner: ils s'en allaient tout de suite, avec un air gêné et de croire qu'on n'attendait que leurs talons pour se remettre au lit.)

Mariolles présente le monsieur:

—Ma chère amie, le comte de San Buscar. Vous avez dû apprendre mon mariage, demande-t-il.

—Certainement, mon cher ami. Toutes mes plus sincères félicitations.

San Buscar dissimule mal, sur sa grosse figure, en regardant Sylvère, cette pensée commune aux hommes qui rencontrent de nouveaux mariés: «Si je pouvais être le premier avec qui elle le trompera!»

—Vous venez de la chasse, Monsieur?

—Si, justement. J'ai été tuer quelques sarcelles sur la Nive.

Et, s'adressant à Mariolles, en ouvrant les bras:

—On prend ce qu'on trouve. Il n'y a pas de gibier dans votre pays, mon cher. Je voudrais que vous vissiez ça, dans l'Amérique: c'est une chose extraordinaire.

—Il y a peut-être moins de chasseurs. A part cela, que devenez-vous? En garçon, à Biarritz?

—Mais non, mais non. La comtesse, elle est là aussi.

—(«Tiens, se dit Sylvère, tiens; tiens: la comtesse est là.» Et si elle n'ajoute pas dans son for intérieur: «Chouette, on va rigoler», c'est que ces expressions ne lui sont point familières.)

—Elle sera bien heureuse, ajoute San Buscar, de connaître Madame la baronne de Mariolles.

«Madame la baronne de Mariolles» s'incline avec un sourire, et Monsieur répond sans enthousiasme apparent:

—Certainement, nous serons bien honorés, quoique nous ne passions que quelques jours; et puis, vous savez, San Buscar, une jeune mariée, ça ne sort pas beaucoup.

—Tout de même, proteste tendrement Sylvère, vous ne comptez pas me laisser sous clef à l'hôtel, tandis que vous serez sur la plage?

—Et puis, mon cher, reprend l'étranger, si vous saviez comme Imogène est revenue du monde. Il y a deux mois, je parie, qu'elle n'a fait un boston ou une partie de tennis. Les Américaines, ça s'ennuie de tout, à un moment donné. Nous vivons comme deux bourgeois, aujourd'hui.

—Ça doit être bien amusant, dit Sylvère, pour dire quelque chose. Est-ce que Madame de... San Buscar reprise ses bas, avec un gros oeuf en buis, comme on nous faisait faire au couvent?

Dans son excessive hilarité, San Buscar met au jour des dents sans nombre. Il a l'air alors d'un crocodile qui ne serait pas dangereux, de ce pauvre crocodile sacré dont parle Hérodote, qui portait des bracelets d'or aux pattes de devant, des anneaux de terre émaillée aux oreilles, et qui, ce jour-là, n'avait plus faim: «Il était couché sur le bord du lac: les prêtres vinrent. Deux d'entre eux lui ouvrirent la gueule; un troisième lui jeta d'abord les gâteaux, ensuite la friture et finit par la boisson. Sur quoi le crocodile (très embêté) plongea et s'alla poser sur l'autre rive. Mais un autre étranger (ah, les étrangers!) étant survenu avec pareille offrande, les prêtres la prirent, firent le tour du lac, et, après avoir atteint le crocodile, lui donnèrent l'offrande de la même manière.» Après quoi, sans doute, le crocodile replonge, et ainsi de suite, tant que ça n'ennuie pas.

Entre temps on est en gare de Bayonne.

—Nous prenons une voiture pour Biarritz, dit Mariolles. Ambroise continue par La Négresse, avec les bagages.

San Buscar accepterait peut-être une place; mais comme on ne la lui offre pas:

—Moi, j'irai par le tram', dit-il. Vous n'avez pas besoin de mon valet de chambre? Il est là, avec le fusil.

—Merci. Il n'y a pas de brigands sur la route, je pense.

—Non. Plutôt autour de la cagnotte.

—A propos, et la partie?

—Ça va, ça va. Je vous raconterai.

Et on se sépare.

Pendant quelques jours encore les Mariolles défendent leur tête-à-tête. Ils se lèvent tard, ne descendent pas sur la plage, et font des promenades en voiture dans les environs. Des cochers, habillés comme le postillon de Longjumeau, les mènent sur les chemins blancs du Pays Basque, entre les églises trapues, les jeux de paume, les auberges à pêcheurs, les cimetières d'où on voit la mer. Il y a des maisons brillantes de chaux éparses dans la campagne, chacune sur une éminence et qui regarde d'un autre côté que sa voisine. Guéthary, Fontarabie et ses palais en guenilles, Saint-Jean-de-Luz leur ont tour à tour offert cette ombre tiède de l'automne, qui est pleine du bruit des feuilles froissées. Et ils ont été boire du chocolat sous les arceaux de la mélancolique Bayonne.

Mariolles éprouve un sentiment ambigu à promener sa femme dans ces lieux même où il a fait l'épreuve de sa tendresse, jadis, et tant de fois de sa luxure. Il y a un mauvais chemin sur la falaise qu'il reconnaîtra toujours pour l'avoir suivi sous une lune voilée; mais c'était cette nuit-là un chemin sans pareil, car il menait vers les baisers que Mariolles alors aimait plus que tout au monde. Il y a une auberge aussi, une auberge basse avec un rang de platanes, où, tout un après-midi pluvieux, il a attendu une lettre—qui n'est pas venue.—Que n'y at-il pas encore, pour faire se dresser à toute heure sur ses pas quelque image gracieuse ou lubrique: ce chalet, peint de noir et de rouge, qu'habitèrent de jeunes courtisanes qui étaient soeurs et d'une si prodigieuse impudicité—et l'hôtel où, un jour de neige, que la mer était couleur d'étain, un garçon complaisant lui avait amené une petite fille du Phare—et dix ou douze bancs encore, épars dans la ville comme dans sa mémoire, qui lui rappellent les conversations les plus diverses et les plus semblables.

Mais il regarde marcher à son côté l'incomparable Sylvère, et devant ce sourire jeune, cette gorge hardie, tout ce corps élastique, il sent s'évanouir le passé.

—Comme vous marchez bien, Sylvère.

—C'est que j'ai du sang de Basques, répond la jeune femme avec fierté.

—Et quel dommage qu'avec ces jambes-là vous ne sachiez pas danser, pour ainsi dire!

—Je danse donc bien mal?

—Je ne vous dirai pas: comme une main, parce que ce ne serait pas poli; mais, franchement, vous ne dégotez pas Mlle Chasle.

—Comme vous parlez mal, Tony.

—L'habitude de la bonne société. Si je n'avais fréquenté qu'avec des cocottes, ainsi que Madame votre mère se plaît à l'imaginer, je m'exprimerais, certes, avec bien plus de propriété et de rigueur; n'y ayant personne au monde qui exige...

—Ah! non, pas comme ça: vous me rappelez M. Le Lambin, notre professeur de géographie à Versailles.

—La savez-vous, au moins?

—Un peu. Le commencement.

—Et Sylvère récita:

«La géographie, qui embrasse par définition le reste des arts, puisque, non contente de décrire les accidents pour ainsi dire physiques de notre planète, elle s'attache encore aux moeurs et à la coutume des hommes, se recommande, mieux encore que la mythologie, à la faveur des jeunes personnes, par la pureté comme par la variété de son discours, en sorte...» Et Sylvère respira.

Ils étaient arrivés près du Port Vieux. Par l'échancrure on voyait la mer, d'un bleu profond, palpiter sous un ciel plus pâle. La bonne odeur du sel remplissait l'air. Ils descendirent jusqu'au creux de la petite plage, s'assirent à l'ombre.

Autour d'eux des enfants faisaient des pâtés de sable. Plus loin, un abbé espagnol, l'air carliste, causait avec une institutrice allemande: celle-ci, par intervalles, se levait, marchait sur une paisible petite fille en rose qui jouait à quelques pas de là, et l'apostrophait d'objurgations gutturales en la secouant par l'épaule.

—D'ailleurs, dit Mariolles en reprenant la conversation d'un peu plus haut, je ne veux pas vous faire de reproches sur votre danse, puisqu'elle m'a valu un peu de vous connaître, vous vous rappelez, à ce bal d'officiers?

—Si je me rappelle, fait Sylvère en haussant les épaules. Et puis, Tony, ce n'est pas là que vous m'avez connue, puisque c'est depuis toute petite.

—Oui, mais c'est là que je remarquai, pour la première fois, combien vous aviez changé depuis jadis, au jardin de votre grand'mère, quand je vous faisais sauter sur mes genoux, et que les tilleuls nous pleuvaient dessus ces petites fleurs qui tournent, qui tournent. J'étais en costume de marin, je pense, avec un grand col, vous en chemisette tout court,—toute courte, et qui poussiez des cris de souris blanche.

—C'est singulier, dit Sylvère d'un air rêveur, combien il y a de gens qui vous ont fait sauter sur leurs genoux, et avec qui...

—Avec qui on ne voudrait pas recommencer. Je vous remercie.

—Mais il me semble... dit la jeune femme.

Elle se tait tout d'un coup, comme si elle allait dire une sottise, rougit, et promène autour d'elle des regards troublés. Elle contemple sans les voir, le ciel et la mer devenus d'un saphir plus obscur, les ombres qui s'allongent. C'est l'heure du bain.

A ce moment passe près d'eux une assez belle personne, vêtue d'un de ces horribles costumes de louage qui semble faits de toile goudronnée.

—S'il est possible, fait Mariolles, de se fagoter comme ça... C'est dommage: elle n'est pas si mal faite. Voyez ses jambes; fines, nerveuses...

Et Tony fait des yeux d'homme pas marié. Ceux de Sylvère, un instant, comme la mer, s'obscurcissent; et elle n'est plus rouge du tout.

—Vous connaissez cette baigneuse, que vous la regardez comme ça?

Sa voix aussi est un peu changée. Tony n'a pas de peine à démêler en elle la première et passagère atteinte de la jalousie. Et Tony, avec la sottise de son sexe, y prend plaisir. C'est avec un gracieux sourire qu'il répond:

—Je ne la connais pas, mais je déplore qu'elle ait un costume si mal fait et si long.

—Vous voudriez qu'elle fût toute nue, peut être?

—Sylvère!

—Puisque je sais maintenant les costumes qui vous plaisent, vous verrez comment je me baignerai.

—Je ne pense pas, dit Mariolles d'un air moins gai que tout à l'heure, que vous preniez des bains de mer à Biarritz.

—Et pourquoi pas moi, Tony? Est-ce que je suis difforme, ou si vous avez peur que je me noie?

—J'ai peur qu'on vous regarde. Pensez comme je vais vous laisser défiler devant des paquets de gens, dans ces costumes de Cafrine!

—Tantôt vous le trouviez trop long.

—Mais ce n'est pas la même chose, fait Mariolles rageusement: il sent bien qu'il n'a plus «le meilleur».

C'est leur première querelle, et il y a plus encore de surprise que d'hostilité dans leurs regards. C'est comme s'ils découvraient chacun dans l'autre une bête inconnue, qui gronde.

—Voulez-vous me raccompagner à l'hôtel, dit enfin Sylvère.

Ils remontent à petits pas, sans plus mot dire, tout près pourtant l'un de l'autre.

C'est ce jour-là même qu'on a fini par tomber sur les San Buscar, un peu après le coucher du soleil, quand les gens qui se promènent sur le quai de la Grande Plage ont l'air de fantômes bleus.

Mme de San Buscar est si cordialement aimable pour Sylvère qu'elle fait penser au yours faithfully des fins de lettres. Quant à Mariolles, il y a eu d'abord, dans son attitude, une nuance presque imperceptible de gêne; mais lui aussi se dégèle, et il naît le plus naturellement du monde, de tout cela, un petit projet de dîner à quatre au Grand Cercle.

—Ça n'est pas, dit Mme de San Buscar, que la cuisine y soit excellente. Elle n'est pas excellente. Mais la terrasse est tout à fait agréable, avec les petites bougies.

—Et les papillons, fait son mari.

—C'est très joli aussi, les papillons—quand ils se brûlent. Vous ne trouvez pas, Madame?

Sylvère insinue qu'elle les préfère au soleil, sur une prairie. Là-dessus, comme on est à la porte de l'hôtel du même Grand Cercle, où, par hasard, les deux couples demeurent, on se sépare pour s'aller habiller.

Mariolles, assez tôt en livrée, frappe à la porte de sa femme.

—Entrez, dit-elle: si vous promettez de ne pas regarder d'un quart d'heure. Que je regrette donc de ne pas avoir amené Ursule. Vous ne sauriez croire comme je suis paquet, toute seule.

—Heureusement, vous n'êtes plus seule.

Décidément, M. de Mariolles ne respectera jamais sa femme, et Sylvère se trouve, par un accident imprévu, sur les genoux de son mari, ou plutôt un peu dessus et beaucoup entre; bref, dans une situation d'infériorité bien faite pour indigner un congrès féministe. Il ne lui reste même pas la ressource de s'écrier: Vous allez toute me froisser ma robe. Car elle ne l'a pas encore mise, ni son jupon; et elle était seulement occupée aux dernières oeillères de son corset.

—C'est ridicule, dit Mariolles, de porter des choses comme ça, quand on est faite comme vous. J'espère que vous profiterez d'être à Paris pour vous faire faire des ceintures.

—Oui, Tony.

—C'est comme vos jarretières. Qui diantre porte encore des jarretières en dehors des romances espagnoles!

—Oui, Tony.

Sylvère passe un jupon.

—Il n'y a que votre mère pour pousser le culte de la tradition jusque-là. Pourquoi pas de la pommade?

—Oui, Tony. Et je suis sûre que votre belle amie, Mme de San Buscar, ne porte pas de tout cela.

Mariolles reste muet, abruptement. Toute sa loyale figure s'efforce de signifier: Comment voulez-vous que je sache ça, au moins pour les jarretelles?

—Qui est-ce, Mme de San Buscar?

—Une Américaine.

—Et après?

—Elle est de Saint-Paul, je crois, ou de Minneapolis; une ville sur un lac, dans l'Ouest, une ville très bien.

—Comme qui dirait Saint-Jean-d'Angely.

—Oui. Elle s'appelle Imogène. Elle avait épousé d'abord un colonel anglais très riche. Elle, elle n'avait pas le sou, ce qui ne manque pas de chic pour une Américaine. Lui est mort alcoolique, en lui laissant un sac qu'elle a encore, et un joli nom qu'elle n'a gardé que trois ans. Ça s'est prononcé San Buscar, tout d'un coup. Ce pauvre colonel: il était ivre de whisky tous les soirs, et si on voulait le raccompagner, au sortir du Club, il vous flanquait des coups de revolver. Puis il s'en allait, raide comme la justice; trouvait, par un décret spécial de la Providence, la porte de son jardin, la porte de sa villa, montait l'escalier, traversait son bureau sans encombre, et, juste devant sa chambre, chaque nuit, inévitablement, tombait; son valet de chambre entendait le bruit, et venait le coucher.

—Et elle?

—Imogène?... Elle s'était habituée.

—Comme vous êtes renseigné!

—Tout cela était de notoriété publique; lui-même en plaisantait—le jour.

—Elle a eu beaucoup de chagrin, quand il est mort?

—Je... je ne sais pas. Elle s'est tenue correctement; on n'a pas parlé d'elle.

—Alors, pourquoi faisiez-vous cette figure en me présentant?

—Mais vous avez rêvé, je vous assure. Et puis c'est plutôt San Buscar qui ne me chante pas, pour vous. Il a une réputation. Il serait compromettant, à la longue.

—Lui! s'écria Sylvère, qui se mit à rire. Au fait, et lui, qui est-ce?

—Mexicain. A part San Buscar, il s'appelle Christobal Almeyras. Son père a été fait comte par Maximilien, et ne l'a pas trahi en retour, ce qui est vraiment propre. Dommage qu'on lui ait donné ce nom de détrousseur de diligences. Mais j'ai dans ma folle idée que ça ne lui allait peut-être pas si mal. Ces gens-là ont ça dans le sang.

—Il doit leur tourner, depuis qu'il n'y a plus de diligences.

—On s'arrange. Je connais un bonhomme, un Grand d'Espagne, et le plus propre du monde, qui a été officier carliste; tout de suite il a arrêté un train.

—Pourquoi faire?

—Il y avait de l'argent alphonsiste dedans; bonne prise.

—Il n'a pas pris autre chose?

—Pas lui, non.

—Comment?

—Il parait que ses soldats se sont un peu amusés. Il y avait des voyageuses. Mettez qu'ils ont pris des tailles, des tailles alphonsistes, sans doute.

—Vous avez de jolis amis.

—Il en est de toutes couleurs sur cette côte. Il y a des jours où on se croirait dans une maison de fous. Mais vous êtes prête, je crois. Descendons, voulez-vous?

III

JUSQU'AU MARBRE

Le haut de la tête éclairé en rouge par le reflet des petits abat-jour, San Buscar et sa femme sont déjà là, en un bon coin de la terrasse, d'où l'on peut voir la mer reluire et palpiter obscurément sous les étoiles. Et le dîner s'engage le plus gaiement du monde.

Imogène Harryfellow, comtesse de San Buscar, supporte sans fléchir le voisinage de Sylvère. Elle est grande et mince comme elle, avec je ne sais quoi d'un peu viril dans la souplesse qui distingue l'Américaine de choix, celle qui se marie en Europe. La trentaine lui est encore étrangère. Elle a des yeux bleu foncé, et doit s'ennuyer avec violence, dès qu'elle ne s'amuse plus violemment. Elle a une robe où il y a de l'or dans la trame, et qui évoque, selon l'humeur dont on est, les pompes catholiques, Venise, ou les hommes-serpents des music-halls.

Sylvère est vêtue de linon bleuâtre et de guipures. Dans le demi-jour, elle ressemble à ces belles fleurs pâlissantes de l'hortensia ou du magnolier, qui semblent, au bord de la nuit, absorber ce qui reste de lumière autour d'elles.

—Il paraît, Madame, demande Mariolles à sa voisine, que vous ne dansez plus?

—C'est Cristobal qui vous l'a dit? mais c'est vrai, au moins. Voilà plus d'un mois, depuis que mon flirt est parti, et puis mon frère Lord.

—Il était donc en France? Vous savez que je ne l'ai jamais rencontré.

—Il doit revenir bientôt. Il a découvert que ça n'était pas gentlemanlike de gagner de l'argent. C'est ridicule pour un Américain; ne pensez-vous pas ainsi? Nous sommes faits pour gagner de l'argent, les Yankees.

—M. de San Buscar ne danse donc pas? demande Sylvère avec innocence.

—Oh! por Dios, si, comme tout le monde. Mais Imogène ne veut plus, ensemble, depuis qu'elle s'est mariée avec moi.

—C'est ridicule de danser avec son mari, n'est-ce pas? C'est comme si on flirtait avec lui. Dans tous les plaisirs il faut un peu de mystère. Mais, si vous voulez, monsieur de Mariolles, nous ferons un boston après. Mme Sylvère ne sera pas jalouse d'une vieille femme.

—Je ne suis pas jalouse, fait Sylvère un peu froidement. Mais je ne bostonne pas assez bien pour inviter votre mari.

—Oh! s'écrie San Buscar, nous vous donnerons dix minutes de leçon demain, Imogène et moi. Elle a un petit salon, avec un piano.

—Ça n'est pas un piano, Cristobal. C'est une chose sans nom, une chose...

—Mais je le connais, le piano, s'écrie Mariolles imprudemment. C'est au no. 9, n'est-ce pas. Il doit y avoir toujours une presse à citron dans la chambre d'harmonie.

—Comment le savez-vous? demande Sylvère d'une voix nette.

—C'est... c'est l'auteur lui-même qui me l'a raconté. Vous le connaissez, San Buscar: c'est Pablo Durand. Qu'est-ce qu'il devient, Pablo? Vous savez qu'il y a un an que je n'ai paru ici.

—Il est mort.

—Non.

—Vous savez qu'il était alcoolique. Alors on l'a guéri très bien, dans un hospice qu'il y a pour ça en Allemagne. Et tout de suite après il est devenu fou. En trois mois il est mort.

—Quelle jolie chose, la science, murmure Mariolles.

Mais Sylvère ne paraît point de cet avis; sa lèvre de dessous pointe, comme chez les enfants qui ont du chagrin.

—La famille aurait dû faire un procès au médecin allemand, remarque Mme de San Buscar.

Il y a un silence, pendant lequel on entend s'escrimer un monsieur, avec une espèce de fusil à fusées, au bout de la terrasse, contre une cible invisible. Si par impossible on faisait mouche, il se passerait sans doute quelque chose de monstrueux, on ne sait pas quoi au juste. Ça allumerait un soleil, ou bien ça renverserait le ministère.

—Est-ce que vous avez jamais vu réussir, San Buscar?

—Oui, une fois; un monsieur qu'on ne connaissait pas, personne, et qui a été trouvé mort le lendemain, dans son lit.

—C'est l'administration du Cercle qui se sera vengée. A propos, vous ne m'avez pas dit grand'chose de la partie. Du gros monde?

—Vous ne comptez pas jouer, Tony? demande Sylvère.

—Non. Sylvère, non. Quand même on me permettrait de faire la poussette.

—C'est que cela me ferait du chagrin.

—Je vous le jure.

—Encore, si on laissait entrer les dames, remarque Imogène.

—Il y a eu, repend San Buscar, très belle partie, pendant quinze jours, avec deux tables à banque ouverte: la consolation des pontes debout. Ce pauvre Glaphyro avait commencé par faire une trouée. Il a même taillé; et puis, comme toujours, il a fini par s'en retourner avec les anges.

—Ça lui va si bien.

Cependant on apporte le café et les cigares. Le café est exécrable.

—Ce qu'il y a eu de plus amusant, continue Cristobal, c'est un nouveau commissaire des jeux qui s'était mis dans la tête de faire du nettoyage. Voyez massacre. Un tas de figures amies, elles disparaissaient, disparaissaient; et avec elles l'Industrie, mère des Arts; et toute la gaieté. Il se passa des choses monstrueuses, je vous dis. Un louis que j'avais laissé tomber, qui resta là plus d'une heure; et, pour comble, le garçon de salle me le rapporta. «Imbécile, comme je lui ai expliqué, il faut que vous soyez. Vous croyez que je vais vous donner un pourboire. Le pourboire, vous l'aviez tout fait entre les mains. Demandez-lui, au directeur, si c'est en rendant les louis qu'on change son tablier contre un smoking avec de la moire autour.»

Il y a un moment déjà que les dames se sont retirées, et San Buscar poursuit ses contes de brelandier.

—Tous ces pauvres philosophes, donc, allaient à Fontarabie, où il y a une ombre de roulette. Et eux-mêmes, ils avaient l'air, mon cher ami, ces ombres d'afficionados à qui Ulysse ne voulait pas laisser boire le sang du taureau. Tous là, ils étaient, depuis le chambellan guelfe jusqu'au baron de Cortomalo, que vous et moi avons connu prestidigitateur dans un cirque. Il faut dire que le commissaire, il les avait expulsés en douceur, beaucoup. Lui-même alla à Fontarabie, je ne sais plus pourquoi, peut-être pour jouer, et il tomba sur toutes ses victimes, râpées, le ventre creux, mais d'attaque. Ce fut une ovation, une petite fête de famille. Le commissaire pressait des mains, souriait: «Vous ici, mon cher commodore, que je suis heureux de vous rencontrer!» ou bien: «On ne vous voit plus chez nous, baron!» D'ailleurs, tout ça a été très adouci depuis. Je pense que la maison aura fait comprendre que si on ne laisse plus entrer dans les salles de bac que des gens estampillés, ça fera le désert; et qu'il ne manquerait plus que de faire couper par M. Brisson. Ça fait qu'on revoit un peu des anciennes têtes.