PAUL MAHALIN

PARIS
TRESSE & STOCK, ÉDITEURS
8, 9, 10, 11, GALERIE DU THÉATRE-FRANÇAIS
PALAIS-ROYAL

1886
Droits de traduction, de reproduction et d'analyse réservés.

LA FILLEULE
DE LAGARDÈRE
I
LA SALTIMBANQUE

L'auteur et l'éditeur déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction à l'étranger.

Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la librairie) en septembre 1885.


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———
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PAUL MAHALIN

LA FILLEULE
DE LAGARDÈRE
I
LA SALTIMBANQUE

PARIS
TRESSE & STOCK, ÉDITEURS
8, 9, 10, 11, GALERIE DU THÉATRE-FRANÇAIS
PALAIS-ROYAL

1885
Droits de traduction, de reproduction et d'analyse réservés.

LA FILLEULE
DE LAGARDÈRE


[TABLE]

PROLOGUE
————
LE MYSTÈRE DE LA PLACE DE L'EUROPE

Cette enseigne—pleine de promesses d'émotions et de surprises—se balançait au-dessus de l'article qui suit, à la première page des journaux «les mieux renseignés» de Paris.

Un article qui, pour ravigoter davantage la curiosité du lecteur, se découpait—comme l'ancienne galette du Gymnase—en tranches légères dont chacune était précédée d'un sous-titre à sensation...

Formule nouvelle que l'art moderne du reportage vient d'emprunter au humbugh américain.

Nous copions textuellement ce morceau d'éloquence française, qui servira, si bon vous semble, de lever de rideau à notre récit:

Sinistre découverte

«Ce matin, à la pointe du jour, les employés de la ligne de l'Ouest—à la gare Saint-Lazare—ont aperçu une masse humaine étendue au bas de l'une des piles qui soutiennent le pont de l'Europe.

»Cette masse n'était autre que le cadavre d'un homme dont la tête ne formait plus qu'une sorte de compote: il n'y a pas d'autre terme pour caractériser cet horrible mélange d'os en miettes, de chairs en bouillie, de cervelle et de sang.

»Impossible, dans cette boue rougeâtre, de rien démêler qui permît de reconstituer une figure.

»Le malheureux avait dû avoir la tête broyée par l'un des trains de nuit qui sillonnent la voie.

»Maintenant, cette fin épouvantable devait-elle être attribuée à un accident ou à un suicide?

»Point: on se trouvait en face d'un crime.

Le crime patent

»Le chef de gare et le commissaire de surveillance avaient été immédiatement réveillés. Ils donnèrent l'ordre de procéder à l'enlèvement du cadavre. Celui-ci était couché sur le côté gauche. Lorsqu'on l'eut relevé, on reconnut qu'il avait été frappé dans la région du cœur par un instrument tranchant dont le passage était marqué par une fente dans les vêtements. Cet instrument, en pénétrant au-dessous du sein, n'avait sans doute déterminé qu'une hémorragie intérieure; car on ne remarquait au bord de la blessure que quelques gouttelettes de sang.

Arrivée de la justice

»Le commissaire de police du quartier de l'Europe, prévenu, était accouru sur-le-champ.

»Il s'empressa d'aviser la Préfecture et le parquet.

»MM. Lebastard de Précourt, substitut du procureur de la République, et Gillot, juge d'instruction, se transportaient aussitôt sur le théâtre de la lugubre trouvaille.

»Ils y étaient bientôt rejoints par l'habile chef de la sûreté.

Le signalement de la victime

»Taille au-dessus de la moyenne, forte corpulence, le cou gras, les épaules puissantes, le torse développé, les mains et les pieds longs et larges, la peau hâlée comme celle des gens qui ont l'habitude de vivre en plein air.

»Vêtu d'une chemise de toile assez fine—sans marque—et d'un complet d'étoffe grise à petits carreaux.

»Chaussettes de fil écru, de fabrication anglaise, et bottines lacées sur le devant.

»Plusieurs bagues d'un grand prix aux doigts.

»Au plastron de la chemise, deux diamants dont la valeur contraste singulièrement avec la modestie du reste du costume.

»A l'une des boutonnières inférieures du gilet, une chaîne de montre en or, d'un poids considérable.

»La montre a disparu.

»Absolument rien dans les poches.

»Ni portefeuille, ni argent, ni papiers, ni mouchoir.

L'incident du chapeau

»Au moment de la découverte du cadavre, et juste au-dessus de l'endroit où celle-ci avait lieu, un ouvrier maçon, qui se rendait à son travail, ramassait, sur le trottoir de la place de l'Europe, un petit chapeau rond et mou,—de ces chapeaux dits de voyage,—de la même étoffe que le vêtement de l'inconnu.

»Ce chapeau avait—évidemment—appartenu à ce dernier.

»La coiffe en était arrachée.

Les premières constatations

»Le personnel de la gare a été interrogé.

»Aucun employé à l'arrivée et au départ ne se rappelle avoir remarqué l'inconnu.

»Quant au service de la voie, une circonstance toute fortuite l'a empêché de fournir à la justice les éclaircissements que celle-ci était en droit d'attendre de lui.

»On sait quel orage s'est abattu, cette nuit, sur Paris entre une heure et demie et deux heures.

»La violence de cet orage, qui n'a pas duré moins d'une heure, avait forcé les employés à se tenir dans les postes-abris qui leur sont assignés en cas de mauvais temps.

»Ils n'ont donc pu rien voir.

»Ils n'ont pu rien entendre.

»Le bruit de la chute du corps, du haut du pont de l'Europe, a dû se perdre dans le fracas de la pluie qui tombait par torrents et du tonnerre qui ne cessait de gronder.

La machine du train 44

»Les roues des différentes machines, qui ont évolué dans la nuit sur la ligne de parcours où gisait le cadavre, ont été examinées avec soin.

»A celles de la machine du train 44 adhéraient encore des fragments d'os ainsi qu'une touffe de cheveux d'un blond laineux,—les taches de sang, qui auraient dû accompagner ces fragments et cette touffe, n'ayant pu résister à l'action de l'averse.

»Or, le train 44 arrive de Cherbourg à deux heures vingt-cinq.

»On peut donc présumer que c'est à deux heures environ—c'est-à-dire au moment où l'orage atteignait à son paroxysme—que le personnage dont il s'agit, après avoir reçu le coup mortel sur le pont de l'Europe, a été projeté sur la voie du chemin de fer, par-dessus le parapet.

Les gardiens de la paix

»On nous demandera, non sans un semblant de logique:

»—Que faisaient les gardiens de la paix chargés de surveiller le quartier, pendant que ce crime s'accomplissait sur la place de l'Europe?

»Ici, certains de nos confrères ne manqueront pas de répéter que le corps des anciens sergents de ville pratique avec religion la philosophie péripatéticienne et professe une dévotion toute particulière pour la maxime: Festina lente...

»Et nous savons des esprits chagrins qui profiteront de l'occasion pour réclamer une fois de plus la suppression de ces braves gens qu'il est si doux de contempler, arpentant le trottoir, causant deux par deux, trois par trois, de choses honorables, et présentant, comme l'a dit un écrivain célèbre, l'image consolante de cette suprême tranquillité qui est la récompense des justes aux Champs-Elysées de la Fable.

»Pour notre part, nous nous bornerons à constater que les gardiens de la paix sont des mortels comme les autres, sujets aux fluxions de poitrine et aux rhumes de cerveau, et qu'il ne faudrait point blâmer outre mesure d'avoir cherché, en se réfugiant dans des coins, à se garer des formidables écluses ouvertes, cette nuit, sur leurs têtes.

»Nous ajouterons que la place de l'Europe est un des endroits de Paris les plus dénués de surveillance.

»On trouve bien des gardiens au bout de la rue de Londres.

»On en trouve bien encore au bas de la rue de Rome.

»Mais on n'en rencontre jamais, au grand jamais, sur la place de l'Europe.

»Voilà comment un crime de la nature de celui qui nous occupe a pu se commettre à cent pas du poste de police de la rue de Vienne et du commissariat de police de l'impasse Tivoli.

»Qui ne se rappelle, du reste, que l'effroyable boucherie de Troppmann eut lieu à une centaine de mètres de la caserne de gendarmerie de Pantin?

Les résultats de l'autopsie

»A midi, le funèbre colis était transporté à la Morgue.

»A midi quarante-deux,—on voit que nous précisons,—le savant docteur Bonardel achevait de nouer son tablier pour procéder à l'autopsie.

»Nous sommes heureux de pouvoir donner à nos lecteurs les conclusions de son rapport.

»Après avoir constaté que le sujet porte à la partie gauche du thorax, entre la seconde et la troisième côte, à un centimètre environ du sternum, une plaie pénétrante, produite par une arme à lame mince et plate, qui est entrée dans la poitrine, y a déchiré le péricarde, ouvert le ventricule droit à son sommet, puis l'oreillette gauche et tranché l'artère pulmonaire transversalement, l'habile praticien constate:

»Que cette plaie a suffi pour déterminer une mort foudroyante, comme il arrive par la rupture d'un anévrisme des veines caves inférieure et supérieure;

»Qu'il résulte, en outre, de l'examen de l'estomac et du reste du corps, que ledit sujet venait de faire un copieux repas; qu'il devait se trouver sous l'empire d'une ivresse qui l'a empêché de se défendre; enfin, qu'il ne s'est écoulé qu'une somme de temps approximativement fort courte entre le moment de la chute et celui où le train 44 lui a écrasé la tête en passant.

Le champ des conjectures

»Il est constant que nous ne sommes pas ici en face d'un fait divers ordinaire.

»Celui-ci, en effet, ne saurait être imputé à de vulgaires rôdeurs nocturnes.

»Les bijoux retrouvés sur le mort en sont la preuve.

»Ceux qui ont emporté la montre, s'ils étaient de simples bandits, n'auraient pas négligé la chaîne.

»Non, l'auteur du crime de la place de l'Europe est un maître en science scélérate.

»Il a tout ruminé, tout combiné, tout machiné avec un art mathématique, si l'on peut s'exprimer ainsi. Il a su se faire des auxiliaires de l'heure, de la nuit, de l'endroit! Il s'est fait des complices d'une machine inconsciente et des éléments déchaînés!

»La pluie éloignait tous passants, tous témoins, comme le tonnerre empêchait de surprendre tout cri de détresse.

»Ah! Cartouche et Mandrin étaient de bien naïfs coquins auprès de nos calculateurs modernes!

»Comme celui-ci, par exemple, avait merveilleusement choisi le lieu où, pour la frapper plus sûrement, il amenait sa victime, les yeux bandés par l'ivresse!

»Cette place de l'Europe, si peu fréquentée dans la journée, si solitaire le soir, si déserte la nuit! Pas une maison n'y ouvre sa façade. Le vide l'entoure de toutes parts. Au-dessous d'elle, la voie béante; la voie, avec son va-et-vient de trains montants et descendants dont les roues pulvérisent tout ce qu'elles rencontrent sur les rails!

»Ah! notre assassin savait bien ce qu'il faisait, quand il précipitait—par l'une des ouvertures dont s'ouvrage le parapet de fonte—le pauvre diable qu'il venait de poignarder!

»Les roues des trains allaient achever la besogne de l'arme homicide!

»Le lendemain, on retrouverait le longs des rails des débris humains dispersés, méconnaissables...

»Un déplorable accident, en vérité! Un ivrogne tombé du pont! Un voyageur tombé d'une voiture! Ces choses-là arrivent tous les jours. Tout était dit. On n'allait pas plus loin. L'opinion était égarée: l'impunité était conquise.

La préoccupation de l'assassin

»Celle-ci a été—avant tout—d'ensevelir à tout jamais dans des ténèbres impénétrables l'identité de sa victime.

»C'est pour cela qu'il l'a dépouillée avec soin de tout ce qui pouvait contribuer à établir cette identité.

»C'est ainsi que, s'il lui a laissé ses bagues aux doigts, ses diamants à la chemise,—des diamants qui auraient tenté des malfaiteurs de profession,—et sa chaîne à la boutonnière de son gilet, il a eu la précaution de lui enlever sa montre et de lui arracher la coiffe de son chapeau.

»La montre pouvait porter le chiffre de son propriétaire, un numéro d'ordre, le nom d'un horloger.

»La coiffe pouvait être historiée de l'adresse d'un chapelier.

La tâche de la justice

»Celle-ci a là, devant elle, un problème de haute algèbre criminelle dont un des termes lui manque pour travailler la solution.

»En effet, pour déterminer la cause et le but du crime, pour en poursuivre et pour en atteindre l'auteur, il faut, dès l'abord, en connaître la victime.

»Or, nous le répétons, la justice a affaire à un virtuose du mal. Un virtuose servi par les circonstances non moins que par ses propres combinaisons. La machine du train 44 a agi de concert avec lui. Le décapité ne parlera pas.

»Tout Paris ira le voir à la Morgue. On multipliera les recherches. Mais les recherches demanderont du temps. Et, dans ces sortes de battues, chaque heure qui passe donne une sécurité au gibier et diminue les chances de la meute.

»Bref, l'affaire finira par être classée. Nous avons tout lieu de le craindre. «Classée» est une expression de la langue administrative, qui fait vivre des centaines de plumitifs et remplit des milliers de cartons.

»Classée l'affaire de la libraire de la rue Fontaine, l'affaire de la revendeuse de la rue Blondel, l'affaire de la fille de la rue Geoffroy-Marie, celle-ci assommée dans son arrière-boutique, celles-là poignardées, l'une sur le seuil de sa porte et l'autre dans sa chambre à coucher!

»C'est-à-dire autant d'énigmes proposées par le crime à la police, et dont, malgré son œil de lynx, cette dernière n'a pas encore su éclairer les ténèbres, sonder la profondeur et déchiffrer le mot.»

FIN DU PROLOGUE

PREMIÈRE PARTIE

LE VOL DU PAVILLON DU GARDE

————

I
LA FÊTE DES LOGES

Parmi les Parisiens de Paris et de sa banlieue,—le reste de la France est la banlieue de Paris comme le reste de l'Europe est la banlieue de la France,—qui ne connaît la fête des Loges, en septembre, près de Saint-Germain?

La fête des Loges est la rivale de celle—non moins populaire—de Saint-Cloud.

Si Saint-Cloud a son parc aux ombrages alignés ainsi que des courtisans sur le passage du maître; s'il a son bassin, ses eaux jaillissantes, son château éventré, calciné par la guerre, dont les murs noircis et branlants jettent sur l'éclat criard des gaietés du présent l'ombre mélancolique des souvenirs du passé et, à travers la prose de nos réjouissances oublieuses, la poésie de la ruine, de la tristesse et de l'abandon,—Saint-Germain possède sa forêt: sa forêt profonde, merveilleuse, enchantée, avec ses grands hêtres, ses chênes énormes, ses bouleaux gigantesques, son tapis de mousse broché de fleurettes, ses fougères sous lesquelles on pourrait danser, quoi qu'en ait dit Alphonse Karr, et ses sentiers perdus sous des voûtes de feuillage dont la verdure, un peu sombre, commence à se plaquer, en automne, de teintes roussâtres et rouillées.

Avec l'admirable terrasse qui y conduit, elle suffirait, cette forêt, à attirer la foule à la fête des Loges, si celle-ci n'avait pas ses cuisines en plein vent.

Tenez, voici les broches, chargées de victuailles, qui tournent devant les foyers improvisés avec des briques et du bois de grume...

Voici les oies, les canards, les poulets, les dindons, les gigots, les filets de bœuf, les fricandeaux hérissés de lard qui se dorent, en virant, à la flamme claire, vivace et sifflante, tandis qu'une sueur de graisse transpire de leurs flancs, qui fume et tombe en gouttes blondes dans la lèche-frite...

Voici les casseroles qui ronronnent sur la braise, les ragoûts qui mijotent au milieu des épices, les goujons qui cabriolent dans la poêle et les pommes de terre—truffes du pauvre—qui pétillent, babillent et frétillent dans le saindoux en ébullition...

Voici les chapelets d'andouilles, les guirlandes de jambonneaux, les astragales et les festons de saucissons; les pyramides de pains de quatre livres; les tables plantées sur l'herbe; le couvert rustique dressé sur les nappes de toile bise et le vin qu'on va tirer à même le tonneau...

Quel spectacle prima jamais celui de ce Cocagne champêtre?...

Et comme Paris-Gamache n'a garde de négliger cette occasion de célébrer ses noces avec dame Nature, de festoyer à ciel ouvert, de s'indigestionner de choses lourdes assaisonnées par le grand air, et de se griser de campagne, de coudées franches et de piqueton!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C'était ce que venait de faire le couple que nous voyons sortir—un jeune homme et une jeune femme—de l'un de ces restaurants à claire-voie: monsieur, mâchonnant un cure-dent; madame, se léchant les babines.

—Mazette! ai-je bien dîné! murmurait celle-ci. Non, vrai, mieux que chez moi quand je traite! Mieux que chez Bignon ou chez Voisin! Mieux qu'au café Anglais ou à la Maison-d'Or!...

Son compagnon fit la grimace.

—Eh bien! répliqua-t-il, tu n'es pas difficile!... Un poulet maigre comme un petit sujet de l'Opéra...

—Et ce lapin sauté... Avec cette sauce canaille... On mangerait un huissier à cette sauce-là, mon cher!...

—Peuh! une gibelotte qui a miaulé des duos d'amour sur les toits... Et la salade, parlons-en de la salade: huile à quinquet, laitue et poussière panachées!... Si encore on avait servi les chenilles à part! Quant au vin, du Bully de devant les fagots!...

La jeune femme éclata de rire:

—Ne fais donc pas tant ton Lucullus!... Comme si tu avais toujours vécu d'omelettes aux œufs de perroquet arrosées de liqueurs des Iles!... Te rappelles-tu le temps où nous étions si heureux de partager un cornet de frites—avec un verre de coco—sur le boulevard Rochechouart, avant d'entrer secouer nos puces à la Boule-Noire?

Evidemment ces deux causeurs n'appartenaient pas au monde des bourgeois en promenade, des boutiquiers en frairie, des commis en goguette et des ouvriers en riolle, qui abondaient à la fête des Loges.

Ils y étaient arrivés dans un «panier» attelé de quatre poneys microscopiques,—harnachés de pompons comme des mules espagnoles,—que la dame conduisait à grandes guides, et qu'elle avait laissés, à l'entrée de la pelouse, à la garde d'un groom à chapeau galonné, à redingote marron, à culotte de daim et à bottes à retroussis.

L'équipage avait fait sensation.

La dame n'avait pas moins de succès, à présent qu'elle marchait dans la foule, à côté de son cavalier.

Une rumeur étonnée courait parmi les groupes, dont le flot s'ouvrait ainsi que devant une proue...

Et un même nom émergeait de toutes les bouches:

—Sergine Gravier!... Sergine Gravier!

Chacun était curieux de voir de près la comédienne à la mode,—celle qui faisait tourner les têtes de toute une ribambelle de gentilshommes, de financiers, de diplomates et de princes régnants.

Sergine Gravier était populaire.

Populaire à la façon du casque de Mangin, du nez d'Hyacinthe, des diamants de la Duverger et des coups de g...osier de Thérésa.

Au théâtre, elle avait créé un genre.

Créer un genre dans l'opérette et la féerie,—qui constituent, à notre époque, le summum de l'art dramatique,—c'est surpasser ses devanciers par des excès de bêtise tellement prodigieux que la postérité refusera d'y croire.

Sergine n'avait pas sa pareille pour chanter—sans ombre de voix—les mélodies cochinchinoises dans lesquelles des compositeurs de talent, atteints d'aliénation mentale ou volontaire, enveloppent des vers qui semblent jaillis des égouts de Bicêtre ou de Charenton.

Aussi, songez si tous ces promeneurs des Loges, qui ne l'avaient vue qu'à la scène, se montraient avides de l'examiner et de l'admirer.

On admirait son museau chiffonné, doué de ce ragoût d'effronterie qui ravigote les hommes à l'instar d'un miroton, haut en poivre, élaboré sur le fourneau d'une portière.

On admirait sa robe de foulard blanc à pois rouges, dont la jupe, collant aux hanches, dessinait—sans peur et sans reproche—ses jambes grêles, mais nerveuses, et dont le corsage s'ouvrait sur un plastron canotier à raies également rouges et blanches; le chapeau marin qui coiffait, ainsi qu'une casquette de gavroche, sa petite tête blonde et frisée, et les mignons souliers de cuir fauve à boucles d'argent, les bas de soie écarlate à coins brodés, qui achevaient de donner le cachet du théâtre à cette tenue de waterwoman ou de joueuse de lawn-tennis.

On admirait jusqu'à son compagnon.

Ce dernier accusait environ la trentaine.

Sa moustache rousse, aux crocs mousquetaires, formait un étrange contraste avec le noir d'ébène de ses cheveux.

Grand, robuste, d'apparence soldatesque plutôt que militaire, d'une élégance de plus de recherche que de goût; le chapeau très brillant, légèrement planté sur l'oreille; une rosette de nuance indécise au revers de sa jaquette anglaise, hermétiquement fermée jusqu'à son petit col droit, triomphe de l'empois; jouant, d'une main, avec un jonc à pomme d'écaille et, de l'autre, se donnant quelque peine pour tirer de ses manches étroites les poignets de sa chemise aux larges boutons d'or, c'eût été certainement un fort joli garçon,—en dépit du monocle incrusté dans son orbite gauche,—si l'impudente fixité de sa prunelle n'eût communiqué à sa physionomie une expression désagréable.

Il le savait sans doute; car un perpétuel sourire, rivé à poste fixe, s'efforçait de mitiger l'insolence et l'avidité du regard.

Ce personnage affectait un ton, des allures et un langage d'une rondeur cavalière, d'une bonhomie dégagée et d'une belle humeur à outrance.

A quiconque l'eût observé minutieusement, il eût cependant inspiré un sentiment de défiance.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Une tablée d'ouvriers buvait de la bière sous une tente.

L'ouvrier parisien fréquente le théâtre.

Sur le passage du couple, on se poussa le coude:

—C'est Sergine Gravier... L'actrice de la Renaissance... Celle qui joue dans le Petit Marquis, dans la Petite Fiancée et dans Viroflay-Virofla...

—Et le particulier, demanda un des buveurs, est-ce que c'est aussi un acteur?

—Lui? répondit un autre. Pas du tout. Je le connais. C'est un ancien camarade.

—Un camarade?... A toi?... Ce chevalier d'la gomme?...

—Nous avons été à l'école ensemble... Lorsque sa mère tirait l'cordon... Rue de la Goutte-d'Or, à la Chapelle...

—Mon vieux Moufflet, repartit un troisième, t'as un hanneton dans la rétine. Moi aussi, je le remets, l'oiseau. C'est un individu dénommé Marignan...

—Marignan? opina un monteur en bronze qui avait de l'érudition, c'est pas un nom d'homme, ça: c'est un nom de bataille.

—C'est possible; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que j'ai travaillé pour lui... Nous avons posé du papier dans son appartement... Un gourbi qui ressemble à celui d'une cocotte...

—Moi, insista Moufflet, je soutiens que c'est Clergeau: Isidore Clergeau... Le fils à la mère Clergeau... La veuve d'un tailleur à façon...

—Est-il entêté, c't animal-là!... Quand j'te récidive que c'est moi que l'patron a envoyé lui porter sa note... A preuve qu'il m'a allongé deux roues de derrière de pourboire...

—Je ne vas pas à l'encontre; cependant...

Le monteur en bronze intervint:

—La paix, mes enfants! Pas de crucherie. Moufflet pourrait avoir raison; mais Soriot n'a peut-être pas tort. L'empereur s'est appelé Bonaparte, avant de s'appeler Napoléon...

On déclara à la ronde:

—Un chouette mâle!... Et rupin!... Ça doit changer de chemise plusieurs fois par semaine...

—Et son chapeau reluit si tellement, qu'il n'y a vraiment pas moyen de le fixer sans lunettes bleues.

—Sûrement qu'il a un métier où l'on étouffe de la braise...

Soriot haussa les épaules:

—Un métier?... Avez-vous fini?... Il est assez bel homme pour s'en passer!

Il y eut un silence. La coterie réfléchissait. Quand elle eut compris, ce fut une explosion:

—Ah! mince! N'en faut pas! A Chaillot!

—Fripouille et Cie!

—Eh bien, j'en retiens des petits, du coco, pour les exposer sous un globe à seule fin de n'en pas perpétuer l'espèce!

Soriot était un colleur de papier avancé et sceptique.

Il regarda ses interlocuteurs avec une ironique commisération.

Puis il laissa tomber ces mots:

—Mes petits, vous n'êtes pas dans le mouvement. Votre indignation humilie le genre humain. Plongez-la dans l'ombre des nuits et faites servir un autre moss. Celui-ci ne vaut rien. Il est toujours vide.

II
LA FRATERNITÉ DU CIGARE

Pendant ce temps, celui qui était l'objet de cette conversation continuait paisiblement sa promenade à travers la fête, en compagnie de Sergine Gravier.

A un moment, il tira de sa poche un élégant porte-cigares,—ivoire et argent niellé,—dans lequel il choisit avec soin un breva de calidad.

Ensuite, s'adressant à l'actrice:

—Vous permettez, n'est-ce pas, chère? Ordonnance de mon médecin. Habitude hygiénique. En outre, souverain pour la digestion du balthasar agreste, substantiel—et déplorable—que nous venons de nous offrir dans cette gargote rurale.

Il se fouilla de nouveau; puis, avec un mouvement de désappointement:

—Allons, bon! ces choses-là n'arrivent qu'à moi...

—Quoi donc? s'informa sa compagne.

—Ma boîte de bougies algériennes que j'ai oubliée ou perdue...

—Eh bien, vous en serez quitte pour demander du feu au premier fumeur que vous rencontrerez...

—C'est ce que je vais faire, en effet... Et parbleu! je suis servi à souhait... Ce quidam avec cette pipe...

Deux adolescents en blouse blanche, coiffés de casquettes de soie noire haut pontées, venaient en sens inverse de nos promeneurs et s'apprêtaient à les croiser.

Chacun d'eux avait au bec une bouffarde d'un calibre respectable.

Chacun d'eux, en outre, était flanqué de l'une de ces demoiselles auxquelles S. E. le préfet de police a octroyé l'autorisation d'embellir le destin des mortels généreux.

Le cavalier de Sergine reprit:

—Ces jeunes messieurs ne me semblent pas appartenir au monde du faubourg Saint-Germain... Marchez toujours... Je vous rejoins aussitôt allumé.

Il arrêta les deux fumeurs:

—Citoyens, sans vous commander...

L'un des «citoyens» se détacha de son camarade et des donzelles, et tendant sa pipe au réquérant:

—Avec plaisir, bourgeois.

Ils étaient face contre face.

Le «bourgeois» questionna rapidement à voix basse:

—Quelles nouvelles?

—Les acquéreurs des coupes ont réglé ce matin.

—A quel chiffre s'élève la somme?

—A vingt mille balles.

—Bravo!... L'argent n'est pas sorti des mains du garde général?

—Non: j'ai fait bavarder les larbins du château: le marquis et son intendant ne reviendront qu'après-demain.

—Alors, c'est demain qu'il faudra agir. Rendez-vous à minuit, devant la dernière maison de Carrières, sur la route de la forêt. Je commanderai l'expédition.

Il fit mine d'abandonner son interlocuteur; mais celui-ci, le retenant:

—Pardon, m'sieu Marignan, c'est qu'il y a autre chose...

—Qu'est-ce encore? Parle vite. Je suis pressé.

—Il y a que le magot est dans un secrétaire du rez-de-chaussée du pavillon... Le Rouquin qui a filé notre homme jusqu'à chez lui, l'a vu, par une fenêtre ouverte, y enfermer les sacs à double tour...

—A merveille: on ira droit à ce nid charmant, et l'on ne s'amusera pas à détériorer le reste du mobilier...

L'autre se gratta l'oreille:

—Nonobstant, ça ne marchera pas sur des roulettes...

—Comment?...

—Il y a le locataire du pavillon, le dépositaire du magot, le garde général enfin...

—Après?...

—Un lapin solide... Méfiance!... On dirait d'un ancien troupier... Qui n'a pas l'onglée aux quinquets (froid aux yeux), je vous en signe mon billet...

A quelques pas de là, Sergine Gravier mordillait avec impatience le manche de corail de son ombrelle.

—Quand vous aurez fini, my dear? fit-elle en élevant la voix.

—Je suis à vous à l'instant, répondit Marignan.

Ensuite, revenant à son interlocuteur:

—De sorte, mon compère?...

—De sorte, déclara ce dernier résolument, que, si nous ne sommes que nous trois,—le Rouquin, vous et moi,—pour tenter l'aventure, nous pouvons nous fouiller: ce ne sera pas le poids des monacos de M. le marquis qui défoncera jamais nos poches.

Marignan haussa les épaules:

—Mon cher Bijou-des-Dames, dit-il, vous êtes un niais...

—Hein?...

—Pensez-vous qu'une affaire puisse ne pas réussir quand je mets la main à la pâte?...

—Mais...

—Assez! Je ne tolère aucune observation de la part d'un subalterne. Cependant, comme je suis bon prince, je consens à vous rassurer...

—Ah!

—On ne se servira que pour faire le guet de vous et de votre camarade...

—Bah!...

—C'est moi qui me charge du reste, aidé de quelques auxiliaires qui ont ce que vous n'avez pas: de l'énergie et du biceps.

Un assez laid coquin, somme toute, que ce Bijou-des-Dames, en dépit de ce sobriquet galant, imagé et caractéristique, mais désobligeant pour le goût de celles qui l'avaient motivé.

Un air d'énervement, de flemme, répandu sur des traits exténués, pâlis et vieillots. Les tibias en fuseaux, les bras minces comme des allumettes, la poitrine rentrée, les épaules tombantes, le nez camard, le menton glabre, l'œil éteint, il semblait n'avoir pas vingt-quatre heures devant lui. Un «petit crevé» de barrière.

Il baissa la tête sous les paroles de son interlocuteur.

Ensuite, hasardant une dernière objection:

—Les sacs seront lourds à déménager...

—On aura une voiture.

—Les portes et les volets de la maison sont épais et ferrés à soutenir un siège...

—On nous les ouvrira...

—Est-ce possible!

—Nous avons des intelligences dans la place.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Marignan avait rejoint l'actrice.

Celle-ci le querellait à bouche que veux-tu:

—Eh bien, vous êtes encore gentil!... Si c'est pour me lâcher pour de pareils goussepins que vous m'avez amenée à la fête des Loges!... Voilà une heure que je m'égosille à vous appeler!

—Vous avez eu tort, ma mignonne, repartit le jeune homme avec flegme. Moi, d'abord, je suis comme le chien de Jean de Nivelle... L'esprit de contradiction... A la Chambre, j'aurais été de l'opposition quand même... Et puis, la conversation de ce jeune voyou était des plus intéressantes. Une vraie gazette. Un feuilleton parlé sur les théâtres de la foire... Entre autres curiosités, il m'a signalé une belle fille...

—Une belle fille?...

—Qui mériterait, dit-il, d'attirer tout Paris, si elle travaillait aux Folies-Bergère, à l'Eldorado ou à l'Alcazar, au lieu de s'exhiber parmi les sociétaires de ces baraques...

—Vraiment!... Une étoile, alors: comme moi!... Et dans quel genre?...

—Il paraît qu'elle tire l'épée comme Saint-Georges, comme la chevalière d'Eon, comme mademoiselle Jean-Louis... Un Lagardère en jupon... Aussi l'a-t-on surnommée la filleule de ce dernier...

—Un pareil enthousiasme... Sans l'avoir vue... Pour cette tricoteuse de lame...

Marignan ne répondit pas. Il semblait occupé à lisser sa moustache avec la pomme d'écaille chiffrée d'or de sa canne. Mais ses yeux cherchaient quelque chose dans la foule.

Cette foule avait fourmillé toute la journée au milieu de ces rues de toiles et de planches, ivre de bruit, de mouvement et de plaisir. Maintenant, la nuit tombait. Les groupes s'agrégeaient, s'épaississaient, formaient gâteau. Echoppes et spectacles s'illuminaient. Les clameurs se croisaient avec une violence inouïe. Les tambours roulaient, les grosses caisses tonnaient, les castagnettes claquaient, les clarinettes gloussaient, les ophicléides mugissaient, les porte-voix beuglaient, les gongs tintaient, les machines à vapeur sifflaient!...

L'annonce, l'invite, le pallas, pour parler comme on parle en foire, sévissaient, hennissaient, glapissaient, rugissaient:

—Prenez, prenez, prenez vos billets!...

—On entre!... On commence!... On lève le rideau!...

—La représentation du soir, dédiée aux familles!...

—C'est l'instant où les animaux vont dévorer leur nourriture!...

—Au manège!... On n'attend pas!... Il n'y a plus que six places; mais ce sont les meilleures!

Au milieu de ce tumulte, Sergine se pencha vers son cavalier:

—Vous ne dites plus rien... Vous êtes tout chose... Savez-vous de quoi vous avez l'air?

Un nuage de vague inquiétude assombrit le front du jeune homme.

Sa compagne continua:

—D'un particulier qui médite un mauvais coup.

—Moi?

—Oui: tu rumines de me tromper.

—Oh!

—Avec cette maîtresse d'armes peut-être!

Un moment, Marignan avait pâli.

Il souriait franchement désormais.

—Me commettre avec une saltimbanque! déclama-t-il avec une emphase indignée. Sergine, vous me blessez dans toutes mes pudeurs! Quand, la semaine passée, j'ai refusé de rompre le lien qui nous enchaîne, pour suivre à Trouville Félicité Dragon, des Bouffes, à qui le prince Boruskine a laissé, en partant, pour deux cent mille roubles de diamants!

—Félicité Dragon!... Est-il possible!... Une créature si maigre et si rembourrée de coton, que, quand elle pousse une note avec sa voix pointue, il semble que c'est un clou qui sort d'un canapé!

—Précisément. Elle m'a écrit. J'ai ses lettres... Je te les montrerai; mais à une condition: c'est que tu ne les déchireras pas... Que diable! ça peut servir plus tard.

L'actrice, subitement radoucie, le considéra avec une sorte d'admiration:

—Toi, reprit-elle, tu es encore plus pratique que je le croyais... Aussi je t'adore, va!... Je t'adore!

Elle ajouta entre chien et loup:

—C'est si bon de se mépriser réciproquement, lorsque les autres vous méprisent!... Ne te fâche pas!... Tu me comprends, hein?

Marignan ne l'entendit pas ou ne fit pas semblant de l'avoir entendue.

Il paraissait avoir enfin découvert ce dont il était en quête.

Car il murmurait à part lui:

—Je crois que voici mon affaire.

III
LE THÉATRE DES DISLOCATIONS-AMUSANTES