PAUL ET VICTOR MARGUERITTE

FEMMES
NOUVELLES

PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE — 6e

Tous droits réservés

ŒUVRES

De PAUL MARGUERITTE

ROMANS

  • Tous quatre.
  • La Confession posthume.
  • Maison ouverte.
  • Pascal Géfosse.
  • Jours d'épreuve.
  • Amants.
  • La Force des choses.
  • Sur le retour.
  • Ma Grande.
  • La Tourmente.
  • L'Essor.
  • La Faiblesse humaine.
  • Les Fabrecé.
  • La Maison brûle.
  • Les Sources vives.

NOUVELLES

  • Le Cuirassier blanc.
  • La Mouche.
  • Ame d'enfant.
  • L'Avril.
  • Fors l'honneur.
  • Simple histoire.
  • L'Eau qui dort.
  • La Lanterne magique.

IMPRESSIONS ET SOUVENIRS

  • Mon Père.
  • Le Jardin du passé.
  • Les Pas sur le sable.
  • Les Jours s'allongent.

De PAUL et VICTOR MARGUERITTE

  • La Pariétaire.
  • Le Carnaval de Nice.
  • Poum (Aventures d'un petit garçon).
  • Zette (Histoire d'une petite fille).
  • Le Poste des neiges.
  • Femmes nouvelles.
  • Le Cœur et la Loi.
  • Vers la lumière.
  • Le Jardin du roi.
  • Les Deux Vies.
  • L'Eau souterraine.
  • Le Prisme.
  • Sur le vif.
  • Vanité.
  • L'Autre.
  • Quelques idées.
  • L'Élargissement du divorce (brochure).

UNE ÉPOQUE

  • I. — Le Désastre (Metz, 1870).
  • II. — Les Tronçons du glaive (Défense nationale, 1870–71).
  • III. — Les Braves Gens (Épisodes, 1870–71).
  • IV. — La Commune (Paris-Versailles, 1871).

De VICTOR MARGUERITTE

  • Au Fil de l'heure. — 1 volume (poésies)
  • La Double méprise (comédie en vers, traduite de Calderon). 1 volume.

Les auteurs et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction et de traduction en France et dans tous les pays étrangers.

PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE. — 19614.

A

M. FERDINAND BRUNETIÈRE

Hommage affectueux.

P. et V. M.

FEMMES NOUVELLES

PREMIÈRE PARTIE

I

Le rapide de Dieppe-Paris filait à toute vapeur. On approchait de Rouen. A travers le cadre des portières, Hélène et Minna regardaient fuir, coupé par la secousse brusque des poteaux télégraphiques, un paysage plat : de grandes prairies, des lignes basses de pommiers, des ondulations de collines sur l'azur vaporeux.

Avec sa jeunesse réfléchie, son ardent désir d'une existence utile et noble, l'énergie qu'elle sentait fermenter en elle, Hélène Dugast songeait à l'inconnu de l'avenir. Elle revit en une seconde son enfance heureuse et choyée, et l'éveil lent de ses idées à travers le mensonge des conventions, la contrainte du monde, puis, à partir de dix-huit ans, dès son premier séjour à Brighton, chez sa tante Édith, cette éclosion brusque d'aspirations et de sentiments qui, petit à petit, de désaccord tacite en lutte ouverte, l'avait mise en conflit perpétuel avec ses parents. Tant s'aimer et si peu se comprendre!

La trépidation du wagon, le roulis causé par la vitesse accélérée lui rappelèrent la désagréable sensation du paquebot. Comme elle était loin déjà du quai de New-Haven, — le soleil sur la mer brasillante, l'odeur chaude de goudron et de suie, — loin du quai de Dieppe! Elle se crut encore caressée par l'air vif, toute à l'émoi des adieux. Tante Édith l'étreignait ; les bouches fraîches des enfants lui mettaient aux joues une pluie de baisers. Elle sourit au souvenir du shake-hand silencieux d'Hopkins. Quel beau ménage! Sous ces dehors un peu frustes de gentleman-farmer, le grand éleveur cachait un cœur loyal, l'esprit le plus sain, le plus franc. Unis dans une conscience égale, un absolu respect de leur liberté, ils formaient à eux deux un être complet. Là était le vrai, le seul chemin! Mais toutes, malheureusement, n'y pouvaient marcher…

Une ombre glissa sur son visage fier et charmant, si mobile que toute sensation forte, tout choc d'idées l'animaient d'une attention brusque, d'une vie intense. Le soleil d'août, dont la splendeur encore haute baignait de feu les chaumes et les prés, atteignait maintenant le coin du wagon. La lumière nimbait les cheveux blonds de la jeune fille, la broussaille fine de sa nuque ; un trait d'or accusait le contour du profil au nez droit, aux lèvres sinueuses. Elle portait dans ses yeux l'orgueil de ses vingt et un ans, pleins d'espérance et de foi. Son buste souple s'élançait, gonflant la blouse de soie bleue, à col d'homme ; tout elle, ce mélange de hardiesse virile et de grâce féminine.

Minna Herkaërt la regardait avec tendresse. Sous un front haut et large, modelé par la pensée et le rêve, ses yeux froids, d'admirables yeux d'un gris d'acier, luisaient. Leur éclat perçant, la barre des sourcils noirs, le nez en bec d'aigle, le menton carré révélaient une volonté tenace, un âpre besoin d'action. Et le corps dessinait, sous un costume tailleur de rude drap violet, sa forte ligne, encore belle. Elle fit craquer ses doigts osseux, qui avaient manié la plume et l'outil.

— Vous songez à demain, chère petite?

— Oui, dit Hélène avec un redressement de tête joyeux qui secouait le passé, défiait l'avenir, — demain, je serai majeure et libre!

— Oh! libre!… fit Minna, en hochant le menton, de ce hochement particulier où tenaient, dans un silence, tant d'opinions douloureuses, d'espoirs déçus, toute la fatigue encore vaillante qui pâlissait son visage, sous ses cheveux gris.

Hélène se récriait :

— On est libre, lorsqu'on le veut! Est-ce que votre vie n'est pas le plus bel exemple d'indépendance et de courage, cette vie qui a fait de vous l'apôtre des femmes nouvelles?

Minna, pour toute réponse, sourit d'un air las. Hélène remarqua l'expression de mélancolie et de doute qui faisait tomber le coin de la bouche, soulignait les rides du teint fané. Quel exemple pourtant qu'une vie pareille! Une enfance souffreteuse à Londres, au milieu de frères et de sœurs criant la faim, la brutalité d'un père ivrogne, la servitude hébétée de la mère, la férocité dédaigneuse de la grande ville hurlant autour de l'âtre froid ; pas un regard ami, pas une main secourable. Minna fuyait cette geôle, entrait bravement en service et, d'une place à l'autre, harassée par la dureté des maîtres, elle trouvait enfin, à dix-sept ans, une protection dans une excellente vieille femme, qui la recueillait. Là, encouragée, soutenue par une incroyable bonté, elle commençait cette éducation qui, à force de zèle patient, de labeur acharné, devait faire d'elle une femme supérieure, l'égale des penseurs et des écrivains les plus distingués. Mistress Welvart lui laissait en mourant six mille francs de rente ; et Minna, à qui pas un homme n'avait jusque-là songé, se voyait entourée soudain d'amis, d'épouseurs. Écœurée, elle se jurait de rester indépendante. Avec ses ressources accrues par le travail, elle vivrait à sa guise, soulagerait des malheureux. Tour à tour conférencière applaudie, insultée, à Londres, Paris, Berlin, agitatrice en Irlande, infirmière à Plewna, elle allait pour la seconde fois, lors de l'exposition de Chicago, porter la bonne parole aux femmes américaines ; elle publiait sa fameuse lettre : Le Droit des femmes ; elle était une des inspiratrices du Congrès féministe de Paris en 1896. A présent son journal, l'Avenir, absorbait tous ses soins.

— Ne m'avez-vous pas toujours dit, reprit Hélène avec chaleur, qu'une femme respectueuse de ses devoirs peut revendiquer le front haut la conquête de ses droits?

— Certes, ma pauvre enfant! Mais combien le peuvent? dit Minna. N'oubliez pas que vous êtes une privilégiée. Malgré les idées arriérées de vos parents, grâce à votre tante…

— Et grâce à vous! interrompit Hélène

— … Votre éducation, faussée au début comme celle de tant de jeunes filles que des préjugés séculaires confinent dans l'ignorance et la frivolité, s'est peu à peu développée, élargie ; vous avez mieux qu'une simple vanité de brevets, vous avez une instruction forte, intelligente ; vous prenez chaque jour davantage conscience de vous-même. De plus, votre fortune personnelle va vous rendre indépendante. Bonnes conditions pour engager la lutte. Mais combien, oui, combien sont dans votre cas? Que de jeunes filles, que de femmes vaincues d'avance, aux prises avec le dédain de l'opinion, le dur fonctionnement de l'impitoyable société, courbées sous la loi de l'homme! Songez aux milliers de malheureuses pour qui le mariage est un refuge incertain, aux centaines de milliers pour qui le célibat, le travail ou le plaisir forcés sont des bagnes à perpétuité?

— Hélas! dit Hélène.

— Vous-même, vous ne vous êtes heurtée jusqu'ici qu'à l'opposition sourde des vôtres ; vous n'avez souffert que de vous sentir en tutelle et de vous voir toujours préférer votre frère, dont cependant vous vous jugez l'égale. Il va falloir maintenant compter avec le monde, avec sa sévérité pour qui fronde les idées reçues. Vous vous marierez : car telle doit être la vraie fonction de la femme. Il vous faudra compter avec votre mari. Sans doute, vous n'êtes pas de ces niaises que, par un faux sentiment de pudeur, leurs mères élèvent dans l'absurde ignorance des lois naturelles. Vous connaissez d'avance la grandeur et les difficultés du rôle de la femme et de la mère. Mais sur qui tomberez-vous? La loi vous livre pieds et poings liés. Choisissez votre maître.

— Ça, je vous en réponds, dit Hélène d'un ton si décidé que Minna sourit encore.

— Ce n'est pas si facile! D'abord, on choisira pour vous. Est-ce que vos parents ne songent pas au vicomte de Vernières?

Hélène eut un joli geste de protestation :

— On me fera l'honneur de me consulter, j'imagine.

— Dans leur désir légitime de caser leurs enfants, bien des parents s'aveuglent sur les mérites du prétendant, les chances probables de l'union. Vous ne soupçonnez pas ce qu'un mariage suppose de complicités, d'accords tacites. De très honnêtes gens s'entremettent pour faire miroiter tel avantage, pour dissimuler tel inconvénient. Sous couleur de bienséance, on vous cachera tout ce qui n'est pas avouable, les défauts, les erreurs, les péchés de jeunesse, jusqu'aux vices parfois. Un homme se présente toujours avec un passé. Lequel? Vous avez le droit de le savoir. Le pourrez-vous?

— Je ne me marierai pas à la légère, dit Hélène. Je veux connaître celui qui m'aimera, savoir ce qu'il vaut, ce qu'il pense.

— Lui aussi, repartit Minna, sera trop intéressé à se montrer sous un jour favorable. Vous croirez voir son visage, vous ne verrez souvent qu'un masque. Vos goûts, vos idées, vos sentiments, il les reflétera, par désir de plaire, au point que vous en serez peut-être dupe. Méfiez-vous des autres, vous disais-je, méfiez-vous de lui ; et enfin, chérie, méfiez-vous de vous-même.

— De moi?

Hélène rougit, tandis que Minna lui prenait la main :

— Oui, de vous, de vos instincts généreux, de votre besoin d'amour et de foi. Mais peut-être vous souviendrez-vous un jour de mes paroles. Songez alors que vous avez en moi une amie, qui tâchera de vous aider de sa vieille expérience.

— Chère Minna! fit Hélène en l'embrassant.

Elle songeait :

« Sans doute, sa vie intime a été aussi noire que sa vie publique éclatante! Que de fois elle a dû être trahie, abandonnée! » Elle en eut au cœur un afflux de tendresse, une pitié filiale. Cette femme, si absorbée de soucis, toujours en proie aux mille détails de sa mission, comme elle avait été bonne! Comme elle s'était intéressée au développement de sa pensée! Jamais Hélène n'oublierait les chères causeries où Minna, touchée de sa jeune ferveur, lui avait, en mots de flamme, tracé le rôle de la femme nouvelle. Entretiens passionnants : le monde, à la voix révélatrice, lui était apparu dans sa lente évolution, marche à tâtons vers le progrès, avenir lumineux auquel on s'élève par des chemins obscurs, tout le piétinement de l'imparfaite humanité dans l'égoïsme, dans l'injustice.

Cette petite maison de Brighton, ce home de passage où Minna venait se reposer l'été, après les dures campagnes d'hiver, avec quel plaisir Hélène allait y frapper depuis trois ans, à chacun de ses séjours chez les Hopkins! Les retours de la vie ont leurs surprises. Miss Herkaërt, — que ses parents avaient connue jadis, lorsque M. Dugast était consul à Boston, et qu'ils admiraient tout en la voyant rarement, à cause de sa vie libre, — avait retrouvé en Angleterre tante Édith. Les deux femmes s'étaient liées. Hélène ne pouvait les séparer dans sa reconnaissance. Elle trouvait chez tante Édith le seul milieu qui lui convînt, un foyer de large discussion, d'idées généreuses, si différent de la maison paternelle, affectueuse il est vrai, mais fermée aux tendances nouvelles, toute au culte du passé. Elle avait trouvé en sa tante celle qui avait vraiment fécondé son esprit. Elle lui devait, comme à Minna, un idéal plus haut que celui d'une existence coquette et vaine. Elle saurait, grâce à elles, se créer une âme libre, elle ne serait victime ni des préjugés stériles, ni des conventions hypocrites.

Aux calmes champs de la terre normande succédaient maintenant les petites maisons à toits rouges et les toits de verre de quartiers ouvriers. On devinait, aux files de locomotives, aux approvisionnements de charbon sous les hangars, la proximité de la ville. Le train longea les murs nus d'une grande fabrique, où d'énormes lettres noires proclamaient un nom, une raison sociale. La banlieue de Rouen apparut, avec son décor brumeux d'usines, de docks, de magasins ; un enchevêtrement lointain de vergues et de mâts suscita l'agitation commerciale des quais, la vie marinière du fleuve ; de hautes cheminées fumaient dans l'azur. Minna les désigna d'un geste attristé :

— La femme bourgeoise et ses droits, certes, toute une conquête à poursuivre! Mais qui affranchira les femmes ouvrières? Ou du moins, puisque la cruauté des lois économiques les forcent par troupeaux à s'emprisonner sous le plafond bas des ateliers, des salles d'usine, qui adoucira leur servage? Pour gagner leur pain à la sueur de leur front, elles peinent douze heures par jour. Que reste-t-il pour le foyer? Si encore elles rapportaient de quoi vivre!… Et elle répéta, avec un accent amer : — Tout le monde a le droit de vivre!

Hélène regardait fuir les cheminées fumantes.

— Vous avez vu cela de près, dit-elle, touchant d'une caresse la cicatrice que Minna portait à la main gauche.

L'Anglaise en effet, tenant à se rendre compte par elle-même, s'était fait jadis embaucher dans une des industries où le labeur physique est le plus rude ; elle avait travaillé trois mois dans une raffinerie, et gardait, d'un accident, la trace d'une forte brûlure.

Le rapide entrait en gare.

— Déjà! fit Hélène.

Minna était debout, tirant du filet le nécessaire de la jeune fille qui, pour descendre à la station de Mantes, devait changer de train. Une tristesse furtive assombrit leurs visages.

— Au revoir, ma chérie, dit Minna en l'étreignant.

Et comme elle voyait passer dans les yeux d'Hélène une inquiétude, à l'idée de la vie de famille qu'il fallait reprendre, de la lutte inévitable :

— Bon courage, dit-elle, patience et fermeté. On obtient plus avec du calme qu'avec de brèves colères. Adieu.

II

Hélène, en traversant le quai, emportait la persistante caresse du regard limpide et courageux, presque maternel, qui la suivait. Elle en gardait encore le réconfort dans le wagon, où, assise entre une grosse dame et un prêtre qui lisait son bréviaire, elle regardait l'éternel défilé des grandes prairies, des pommiers bas.

Comment allait-elle retrouver les siens? Ce père bon et tendre qui avait accueilli avec indulgence ses idées agressives, ses révoltes, continuerait-il cependant à la sacrifier à son frère, comme si André, unique représentant de la famille, avait seul droit à une vie libre et supérieure, que tous devaient préparer, faciliter, servir? Dans la bonhomie de M. Dugast, amusé par ce qu'il considérait comme des boutades d'enfant gâtée, que de dédain au fond pour la condition même de la femme! Cet homme, qui adorait sa fille et vouait à sa compagne un véritable culte, cachait, sous les câlineries du père et les égards du mari, un mépris informulé, une pitié protectrice pour le sexe…

Sa mère, en qui elle admirait une créature de devoir, d'abnégation, esclave heureuse dans le mariage, sa mère, qui écoutait religieusement chaque parole tombée de la bouche de son mari ou de son fils, allait-elle essayer de remettre sur elle une main-mise tenace, méconnaissant ses intentions, critiquant ses actes, avec la douceur d'un reproche déguisé, la maladresse d'une femme qui a l'esprit moins large que le cœur?

Sans la tante Édith, sans Minna, pourtant, quelle éducation insuffisante ces deux braves et chers êtres lui auraient donnée! « A quoi bon une instruction d'élite? Elle ne comptait pas se faire professeur? Riche et mariée, elle en saurait toujours assez! » Comme si le but de la vie était de devenir une poupée, toute aux futiles pratiques du monde, ou une ménagère bornée aux soins de la maison! Elle se réjouit de ne pas ressembler à ses cousines Germaine et Yvonne, jolies perruches, plumage et ramage (leur mère était morte depuis quinze ans), ni à leur chaperon, la tante Portier, confite en recettes de cuisine, en maximes arriérées!

Et son frère! cet André qu'elle chérissait pourtant, malgré ses habitudes de sécheresse courtoise, d'égoïsme discret… Elle avait souffert dans sa tendresse, sinon repoussée, du moins sans cesse remise à sa place ; elle avait souffert dans son orgueil. Pourtant elle lui rendait justice, reconnaissait ses qualités : décision, volonté, force de travail. L'oncle Marcel avait trouvé en lui le plus précieux des collaborateurs. L'usine, sans le jeune ingénieur, eût-elle rapporté ses énormes bénéfices?

Quant à l'oncle, sans doute elle respectait en en lui le frère de son père, l'aîné des Dugast. Mais c'était une affection due, sans tendresse spontanée. Chez elle, une contrainte visible ; chez lui, une morgue dominatrice, volontiers taquine. Il était à ses yeux le pharisien qui prône bien haut le mensonge social sous toutes ses formes, moins par conviction que par intérêt. Les principes tout faits, les grands mots de morale, d'autorité, de progrès, sonnaient dans sa bouche avec affectation. Toujours du côté du manche ; au mieux avec les députés, journalistes, financiers. Enrichi par un labeur incessant, il n'eût pas fait tort d'un centime au dernier de ses ouvriers, mais son despotisme comme sa philanthropie, — car il pratiquait le bien — par système, avait quelque chose d'antipathique et d'absolu.

Hélène avec satisfaction se répéta :

« Vingt et un ans, demain. Majeure, et libre! »

Elle supputa la fortune en possession de laquelle elle allait entrer, sa dot, héritage de sa marraine, la vieille cousine Émilie Pierron, — deux cent mille francs que son père avait placés dans la filature, les intérêts à 7 et 8 pour 100 accumulés depuis cinq ans… Et le projet longuement mûri, la stupeur des siens, — coup de tête, folie! diraient-ils, — l'irritation de l'oncle Marcel, lui donnèrent d'avance une délicieuse petite fièvre.

Le train ralentissait. Elle reconnut les abords de la gare de Mantes. Déjà elle était à la portière ; un petit choc d'arrêt, et, sautant sur le quai, elle fut surprise de voir, à côté de son frère, Jacques Du Marty, le mari de Germaine. Snob au possible, avec son haut de forme gris et son complet bleu-paon d'une élégance recherchée, son monocle vissé à l'œil, ses longues moustaches de chat, il tenait à la main une valise d'un cuir éblouissant. Derrière eux, Germaine guettait les voyageuses qui descendaient de wagon. Son visage rose, ses yeux d'un marron lumineux, sa bouche rouge comme une framboise riaient, sous la voilette blanche. Elle donnait une impression de fleur, mince et souple dans sa robe mauve à volants de dentelle. Ce fut Jacques qui le premier aperçut Hélène. Il se précipita :

— Ah! ma cousine, désolé de partir quand vous arrivez… Forcé d'aller à Paris ; un rendez-vous. C'est stupide!

— Comme tu as bonne mine, fit André en baisant sa sœur sur les deux joues.

Elle était maintenant dans les bras de Germaine. Après la virile accolade de son frère, un peu sèche, elle éprouvait une seconde petite déception à l'étreinte molle et parfumée de la jeune femme ; elle la sentait si différente.

— Et père, s'inquiéta-t-elle, et maman?

— Ils arrivent, répondit André. Cette vieille bête de Junon s'est mise à boiter en route. Une pierre dans le sabot.

Germaine souriait, satisfaite :

— Nous sommes venus en automobile.

— Teuf! Teuf! Ça va plus vite, dit Jacques.

— Le progrès, mesdames! conclut André.

Du Marty s'assurait d'un coin. Debout sur le marche-pied, comme l'employé criait : — En voiture! il prit congé, avec son urbanité exquise qui fatiguait, à la longue. Et d'un geste théâtral au comique voulu, désignant sa femme, il dit à Hélène et à André :

— Je vous la confie!

Germaine se récriait, André eut un petit rire ; le train partait. Dehors, sur le trottoir, ils durent attendre un moment, près de l'automobile trépidant au milieu d'un cercle de gamins. Hélène s'informa de la santé de l'oncle Marcel.

— Papa va bien, dit Germaine.

— Yvonne?

— Bien aussi. Elle désole tante Portier. Tu connais ses grandes maximes?… Elle imita la voix nasillarde : — « Qui se lève matin conserve son teint! » Yvonne, depuis qu'elle est sortie du couvent, dort jusqu'à midi. Il est vrai qu'elle se couche à deux heures. Il y a toujours du monde à la maison, on chante, on danse. Les Bourrel sont à Changy. Nous avons le beau Dormoy, le cousin Simonin et le petit Schmet… Elle eut une pause, un sourire intentionnels : — Vernières est chez sa tante, à la Roche-Guyon… Ah! la voiture! — et elle agita son ombrelle.

Avec un sourire attendri, Hélène voyait s'avancer le landau de famille, au trot pacifique des deux carrossiers ; c'est vrai, Junon boitait. Le vieux Pierre, digne sous sa livrée noire, souriait respectueusement ; il souleva son chapeau. Déjà M. Dugast ouvrait la portière. Hélène aidait sa mère à descendre ; elles s'embrassèrent. M. Dugast attendait son tour. Puis, tenant Hélène aux épaules, il la regarda longuement :

— Nous sommes embellie, fit-il avec un bon rire. Monte vite, on prendra tes bagages. Et tante Édith?

Il la forçait à s'asseoir près de sa mère. Devant eux l'automobile se mettait en marche, avec un petit bruit saccadé, une désagréable odeur de machine. On vit peu à peu la voiture accélérer sa course, et, dans un geste ironique d'adieu, Germaine retournée sourire, sous son chapeau fleuri, tandis qu'immobile, dos raide, la raie correcte de ses cheveux blonds surmontée de la casquette du chauffeur, André maintenait la direction. Bientôt ils disparurent.

Le landau roulait, d'un trot égal. Sa marche lente, son aspect bourgeois, les épaules tassées de Pierre, les visages fatigués des vieux parents formaient un contraste si vif qu'Hélène en fut frappée. Elle se retrouvait en plein passé. M. Dugast, en face d'elle, souriait dans sa barbe blanche ; sa mère, calme comme à son ordinaire, avait un regard paisible. La sérénité de leurs traits disait clairement : rien n'a changé. Les plis du front, des joues, l'expression des yeux gardaient l'empreinte ineffaçable ; ils demeuraient ce que la vie les avaient faits, avec leurs manières d'être, leurs habitudes prises, leurs idées.

— Nous avons bien souffert de la chaleur, dit M. Dugast. Les fleurs sèchent dans le jardin. Mes beaux œillets dépérissent.

Hélène compatit. Une des petites manies de son père, la collection d'œillets!

— J'avais beau faire arroser devant les fenêtres, tenir tout fermé ; c'était affreux, ajouta Mme Dugast.

Ah! oui, la surveillance méticuleuse des volets!… Combien de fois Hélène avait entendu ces phrases, prononcées avec le même accent, soulignées de la même façon! Vibrante d'enthousiasme, elle s'étonna de cette immutabilité. Le passé, le passé… sensation d'un charme mélancolique. Ils échangèrent les propos coutumiers : était-elle satisfaite de son séjour? Que devenait sa grande amitié pour Minna? Tante Édith avait-elle déchiffré une nouvelle partition de Wagner? Et ses fameuses lectures philosophiques?

Elle perçut l'ironie, la rancune que sa mère gardait contre l'influence de sa sœur, ses idées libres, ce milieu différent d'où chaque fois sa fille revenait plus indépendante, plus raisonneuse. M. Dugast eut beau rendre justice à l'intelligence, à la grâce d'Édith, il y eut un silence. Hélène sentit cette gêne qui, souvent, lorsqu'on se retrouve après une longue séparation, paralyse l'élan, ralentit les paroles entre les personnes qui s'aiment le plus.

On avait dépassé le village d'Angy, on gravissait la côte de Sainte-Flaive. Sur le damier des champs, sur l'ondulation des coteaux, le soleil couchant suspendait une brume dorée, frappait de ses rayons obliques des toits bruns au loin. Au sommet de la côte, Hélène revit avec plaisir le paysage familier, la plaine vaste qui s'élargissait, demi-cercle de bois et de labours bordé de falaises crayeuses, au pied desquelles la Seine recourbait sa boucle luisante. Le landau suivait la berge. De l'autre côté de la rive, sur le ciel pourpre, les hautes cheminées, les hangars de la filature Dugast, les toits nets de Moranges se découpèrent. A la vue du petit village ouvrier où malgré le zèle, les secours de son oncle et d'André, de si cruelles misères se perpétuaient, le cœur d'Hélène se serra.

Dans son éclat suprême, le jour resplendissait. Sur l'eau glacée de rose et d'argent, le bac noir traversait lentement. Les premières maisons de la Neuville apparurent. On distingua les murs du jardin, les grands marronniers sombres du Vert-Logis ; et plus loin, derrière les toits de tuile de leur vieille maison, les tourelles d'ardoises neuves de la Chesnaye, le château de l'oncle.

Lorsqu'au bout de l'avenue de tilleuls, — comme leur odeur était douce! — ils descendirent devant les marches anciennes du perron, ils ne se parlaient plus, depuis un grand moment déjà.

III

Hélène s'éveilla tard. La soirée de la veille lui laissait une impression confuse ; à peine le temps d'aller embrasser à la Chesnaye l'oncle Marcel, Yvonne, tante Portier ; Germaine lui avait montré une robe nouvelle en crêpe de chine rose, dont elle paraissait ravie… Et le grand-père Pierron, la grand'mère Pierron, pas changés non plus! Elle, avec son long visage fermé de sourde, sous un tour de cheveux gris ; lui, sec et glacial, avec ses favoris d'ancien procureur général, ses quatre-vingt-cinq ans gourmés. Comme d'habitude chaque année, ils étaient venus passer deux mois chez leur fille.

Elle courut à la fenêtre. Éclatante de soleil, d'air vif, de parfums, la matinée entra. Sous un ciel bleu, au-dessus des bassins verdis, de la petite rivière à l'étroit méandre, un frémissement agitait les feuilles blanches des trembles ; de grands vernis du Japon dressaient leurs bouquets de rouille. En avant de la charmille, le faune de marbre découpait la grâce surannée de sa danse immobile ; et là-bas, entre les marronniers, la Seine paisible miroitait.

« Quel temps! » se dit-elle. Elle savoura jusqu'au fond de l'être cette splendeur, la joie de vivre. Vingt et un ans aujourd'hui! Elle se sentait affranchie, vaillante — et le clair avenir devant elle. Elle eut vite fait de s'habiller, de descendre. Au détour d'une allée, devant un plant d'œillets nouveaux, M. Dugast était en conférence avec son jardinier.

— Te voilà, petite. Tu sais que nous avons à causer. Es-tu libre, ce matin?

Hélène hésita une seconde, M. Dugast sourit :

— Je vois ce que c'est ; nous allons visiter nos clients, de l'autre côté de l'eau. Si après cela on ne t'aime pas, à Moranges!

Et comme elle rougissait, il ajouta :

— Va, ma fille, va, nous causerons cet après-midi.

Elle prit par la charmille, longea des espaliers. Un murmure d'eaux tombantes, une fraîcheur annoncèrent le vivier ; dans une écume blanche, la petite rivière y croulait en cascade, d'une bouche de rochers et de lierre ; sa nappe glauque, au moyen d'une vanne, communiquait à la Seine par un ponceau, sous le chemin de halage. La petite porte ouverte, Hélène fut éblouie par l'immense courbe du fleuve, d'un bleu moiré sous l'azur intense, au pied des falaises rousses saturées de lumière. Un peintre, sous son parasol blanc, travaillait sur la berge, près du petit port aux bateaux. Elle reconnut Dormoy.

Penché sur la toile, son profil rougeoyait, dans l'ampleur d'une magnifique barbe blonde. Dormoy posait une touche, une autre. Dans un recul appréciateur, un rapprochement brusque, le va-et-vient de sa barbe rutilante exprimait une satisfaction, décernait au talent de l'artiste des compliments flatteurs. Surpris, il se dressa, le geste arrondi :

— Déjà debout, mademoiselle, après ce voyage?…

Sa voix avait une franchise cavalière ; il était grand, désinvolte ; la simplicité de sa blouse de travail faisait un contraste voulu avec l'élégance de son pantalon à la houzarde et ses souliers vernis. Il dosait avec art la correction de l'homme du monde et le débraillé de l'artiste. Possesseur, disait-on, de vingt mille livres de rentes, il s'était découvert une irrésistible vocation, et, sans plus de raisons que tant d'autres, mettant en pratique le mot du Corrège : « Et moi aussi, je suis peintre! » il s'était, depuis quelques années, assimilé ce faire habile et médiocre qui est une des marques de la peinture contemporaine. Il exposait régulièrement, toujours sur la cimaise, — « Un si bon garçon! » — et n'avait qu'une ambition au monde, mais à laquelle il eût tout sacrifié, le ruban rouge.

Hélène ne savait de lui que ses succès mondains et l'estime en laquelle le tenait l'oncle. Le peintre ne lui déplaisait pas. Il était si cordial, si galant! Un peu fat, mais avec tant de bonne grâce! Comment deviner, à certaine sécheresse du regard, du sourire, à l'imperceptible patte d'oie, que Dormoy, pétri de vanité, rongé d'envie, faisait parade d'une fausse jeunesse, d'une fausse bonhomie, d'un faux talent?

Elle avait sauté dans une norwégienne, disposait les rames.

— Vous n'avez pas besoin d'un batelier? fit-il avec son assurance habituelle.

— Merci, je traverse seulement.

Et tandis que, debout près de son chevalet, il l'enveloppait d'un regard charmé, elle s'éloigna, ramant à longues brassées, dans une inclinaison souple, un harmonieux cambrement du buste, ses cheveux blonds en nimbe d'or sous le canotier blanc. Sa barque rangée auprès de bachots plats, dont la lourdeur contrastait avec un joli canot d'acajou, — tiens! l'oncle devait être là, — elle suivit une piste sur la berge aride.

De grands amas de charbon sous des hangars, et que des péniches débarquaient à même, s'étendaient, sans cesse éventrés, renouvelés. Sur la terre rase, sans un arbre, auprès des bâtiments massifs et des vastes toits de l'usine dressant comme deux phares ses hautes cheminées, se groupaient les maisons basses du village ouvrier, tristes et noires, au milieu d'une zone d'herbe pelée. Les plus vieilles, vestiges de l'ancien hameau paysan, avec leurs murs en pisé, leurs toits de chaume, montraient des intérieurs obscurs et sordides. Alignées au cordeau, des maisonnettes en briques, édifiées par les soins de Marcel Dugast, ouvraient sur des jardinets chétifs leurs façades symétriques, où deux fenêtres à volets peints distribuaient le jour à la misère organisée. De loin en loin, au pauvre luxe d'un pot de géranium, d'une boule de verre étamé, on distinguait l'habitation d'un contre-maître. Les rues étaient vides ; les maisons semblaient l'être. Un silence de solitude pesait. Toute vie était concentrée dans l'énorme ruche. Parmi le grondement des machines, l'atmosphère étouffante, cinq cents femmes et trois cents hommes y travaillaient, de l'aube au soir.

Au coin d'une petite place, une enfant, courbée sur un puits, hissait péniblement une corde au bout de laquelle apparut un énorme seau ruisselant, plus gros qu'elle. Hélène l'aida à le décrocher. Des gouttes fraîches lui couvrirent les doigts. Quel dommage que cette eau si claire fût malsaine, empoisonnée dans tous les puits par les infiltrations de la Seine! Les déversoirs d'Achères, drainant la bourbe des égouts de Paris, ne suffisaient pas à purifier le fleuve. Et chaque année, la fièvre typhoïde sévissait à Moranges, tandis que la Neuville restait indemne, grâce aux sources vives issues des falaises. L'oncle parlait toujours de la possibilité d'un puits artésien, mais reculait devant la dépense, persuadé aussi que la Seine se nettoierait peu à peu. Hélène perçut, derrière des vitres, des regards hostiles qui l'épiaient. Elle pressa le pas. Ses pauvres devaient l'attendre.

Ses pauvres! Le triste mot. Pourquoi y avait-il des pauvres, tant de pauvres que ni ses charités modestes, ni aucune charité, si libérale fût-elle, ni la sollicitude de l'oncle Marcel, ni la prévoyance de mille industriels comme lui ne pouvaient rassasier leurs bouches inassouvies, habiller leurs détresses en loques, soulager, même dans une mesure infime, le morne végétement de leurs vies! Et cette usine était une filature modèle! Ateliers spacieux, outillage perfectionné, propreté méticuleuse, du carrelage sans cesse balayé, arrosé d'antiseptiques, au parquet luisant de la chambre des machines. Des caisses de retraites, de secours, des assurances ; tout ce qui protège et remédie. Et pourtant, de ce vaste organisme en mouvement, où chaque jour des milliers de balles de coton, venues du fond de la Géorgie et de la Louisiane, s'engouffraient dans les batteurs, se démêlaient aux cardes, aux peigneuses, s'étiraient et se tordaient dans les bancs-à-broches et les métiers à filer, où des centaines de mains agiles, de regards tendus surveillaient les bobines tournantes, de cet infatigable travail d'acier et de cette harassante activité humaine, et, par-dessus tout, de ce formidable roulement d'argent, dont le produit s'empilait dans le coffre-fort de l'oncle, à peine s'il restait aux malheureux de quoi les empêcher de mourir de faim!

Et les femmes, qu'elles étaient à plaindre! Labeur égal, salaire moindre. Seules, comment vivre? Mariées, c'était le foyer à l'abandon, la terreur de l'enfant qui naît… Problème terrible, sans solution. Quel moyen d'empêcher l'inique accroissement du capital, en face de la misère croissante? Oui, comment empêcher les uns de gagner trop, permettre aux autres de gagner plus?

Au seuil d'un des pavillons, une très vieille femme épluchait des pommes de terre. Elle se leva avec effort.

— Bonjour, mère Flénu, ça va chez vous?

La vieille branla le menton, une amertume révoltée dans ses yeux clairs.

— Non, ma bonne demoiselle. Mon fils, depuis votre départ, s'est cassé le bras ; la gangrène s'y est mise… A fallu le couper. Deux mois qu'il est infirme!… Si encore, ça lui était arrivé à l'usine, il aurait eu de l'argent, ben sûr. Mais, v'là notre chance! il est tombé chez nous, dans l'escalier.

Une sympathie douloureuse attendrit le regard d'Hélène. Quel malheur! Elle estimait cet honnête garçon dont le visage intelligent, l'extérieur plus distingué que celui de ses pareils l'intéressaient. Pourquoi était-ce cette existence besogneuse, subsistant au jour le jour, que venait frapper l'accident stupide?

La vieille continuait :

— C'est pas tout. Ma bru est accouchée hier soir, sur la route, en rentrant de l'usine. Pas le moyen de manquer une journée, faut manger! Et voulait-elle pas se relever ce matin? Avec sa fièvre!

Déjà Hélène traversait la cuisine, dont le dénuement, la propreté humble lui firent pitié. Elle grimpait l'escalier, entrait dans la chambre. Sur un lit de fer, blanche comme cire, Marthe Flénu somnolait. Près d'elle, dans une corbeille, un petit paquet de chair, informe et rougeaud, dormait aussi. Anxieux, le père assis les contemplait. Il se leva devant Hélène qui s'effraya de le voir si changé : pommettes creuses, barbe longue, sa manche vide repliée sur le moignon.

— Le médecin est-il venu? dit-elle.

Il répondit :

— Pas encore.

Elle s'approcha du lit, prit la main de Marthe ; elle touchait du feu. La face blême bougea, les yeux s'ouvrirent, profonds comme des puits de souffrance. Secouée de frissons, Marthe prononçait des paroles confuses :

— La cloche a sonné, j'te dis, je vais être en retard!

Hélène et l'ouvrier se regardèrent ; il voulut sourire, mais des larmes vinrent à ses paupières. Il y eut un instant de malaise. La grand'mère arrangeait le berceau. Hélène se pencha sur le petit corps congestionné où palpitait le souffle imperceptible. Et devant le mystère de la vie, de cette pauvre vie éclose en cette heure de misère, ils restèrent silencieux, pensant à l'avenir.

La voix de Marthe s'éleva, saccadée :

— Donnez-le-moi.

Elle le reçut des mains d'Hélène, qu'elle ne parut pas reconnaître, le serra fébrilement :

— Qu'il est beau, mon petit!

Son air d'adoration fit place à une terreur subite ; elle eut une expression de bête traquée, repoussa l'enfant :

— Qui va le nourrir? il aura faim.

Elle porta la main à ses tempes bourdonnantes :

— La cloche! Faut que je parte! Nous sommes quatre maintenant. Y a du travail, Flénu.

Elle retombait, épuisée, tandis que la vieille bordait l'enfant. Hélène dit à voix basse, en mettant de l'argent sur l'angle de la cheminée :

— Je vous envoie le médecin, je reviendrai.

Dehors, inquiète, elle appela un gamin :

— Cours à la Neuville, et ramène le docteur Hulin pour Marthe Flénu. Tu diras que c'est moi qui l'appelle.

Elle avait d'autres misères à soulager. L'affreux début! Une vaillante, cette petite femme!… La vieille, l'homme, elle les faisait vivre. Dire que tout reposait sur sa frêle santé, sur son acharné travail! Elle entra chez les Lepillier. C'était navrant.

La fille, Berthe, une paralytique de seize ans, gisait sur un grabat. Un corps de larve, une figure émaciée, des yeux trop grands où toute la vie affluait. Une horreur les dilatait. Dès qu'elle reconnut Hélène :

— Oh! mademoiselle, sauvez-nous, sauvez maman!

Et cramponnée aux mains de la jeune fille, elle raconta en sanglotant la scène odieuse qui venait de se passer ; c'était tous les quinze jours la même chose ; sa mère gagnant le pain à l'usine, son père vivant à Hautneuil, avec des gueuses, n'apparaissant, ivre, que les lendemains de paye, pour rafler les trois quarts du salaire, vider la huche, piller tout. Il était venu ce matin, l'avait bousculée, voulant lui faire dire s'il n'y avait pas une pièce de cent sous cachée. Il avait emporté, pour la vendre, une bonne couverture donnée par Hélène.

Cette tyrannie du mâle, frémissante, elle l'exécra. Comment de pareilles monstruosités étaient-elles encore tolérées, mieux, protégées par la loi! Ainsi, cette brute pouvait à sa guise s'affranchir de tout devoir, voler ces malheureuses, boire en alcools infects les misérables sommes qui pour elles étaient le remède, la vie! Ah! ce maudit Hautneuil, attaché comme un ulcère au voisinage de Moranges, ce village de cabarets et de bouges, où les mauvais sujets et les drôlesses de l'usine allaient sans cesse faire ripaille! Son chagrin fut d'autant plus vif qu'elle admirait l'honnêteté, le courage de « l'Abeille », comme on surnommait la Lepillier.

Quelques bonnes paroles, l'offrande habituelle, — l'éternelle impuissance à soulager vraiment! Hélène passait à la veuve Lefèvre. Elle n'entrait jamais là sans une espèce de répulsion. Elle retrouva la masure fétide, où, dans l'unique pièce au sol défoncé, aux murs graisseux, à travers un jour de cave, le grand-père gardait ses trois petits-enfants en l'absence de la mère. De ses yeux sans regards, il suivait leurs jeux de bêtes ; l'aîné, cinq ans, avait renversé son frère hurlant, et à grands coups de pied dans le ventre, tentait de lui arracher un trognon de pomme verte. Dans le lit, un mioche était en train de s'étouffer, déjà violacé. Hélène relevait le traversin, séparait les garnements, puis elle écouta les doléances du vieux : sa fille se tuait à l'usine, tandis que lui croupissait, achevant de mourir. Sa voix se cassa, tremblante ; il désignait les galopins immobiles… « Pas de répit avec eux! Ils s'ingéniaient à le tourmenter. Tout à l'heure encore, ils venaient de lui remplir ses sabots de terre. » Hélène s'éloignait, revoyant la main noueuse avidement refermée sur l'argent, dans la crainte d'une méchante farce des petits.

Elle prenait au plus court, pour rejoindre la berge. Jamais elle n'avait été émue à ce point. Elle revit le pâle visage de Marthe Flénu, évoqua les deux autres malheureuses rivées aux cylindres d'acier, devant la rotation des bobines. Elles résumaient la somme des maux qui accablent la femme ouvrière, lorsque l'homme disparu, infirme ou indigne, laisse retomber sur elle le poids écrasant de la vie. Comme elle passait devant l'usine, un groupe qui stationnait en face se tut à son approche. A l'entrée de la vaste cour, André sortait justement du bureau, en écoutant d'un air maussade le rapport d'un vieux contremaître. Il aperçut Hélène :

— Tiens! qu'est-ce que tu fais là?

— Je rentrais. Que se passe-t-il?

— Rien, Dulac m'apprend que les bobineuses ne veulent pas démordre de leur augmentation.

Et il eut un léger haussement d'épaules, tandis que Dulac, après avoir soulevé sa casquette, se reculait avec un sourire qu'Hélène jugea ironique. Le regard du vieux lui déplut aussi, trop direct, trop admiratif. Elle avait de l'antipathie pour cet homme courtaud, sanguin sous ses cheveux gris, dont les yeux quêteurs, la lippe sensuelle justifiaient la mauvaise réputation. Toutes les filles le redoutaient.

— Ah! voilà l'oncle, dit André, je te quitte.

A l'angle du bâtiment, Marcel Dugast, suivi du sous-directeur, débouchait en coup de vent. Très haut, le cou dans les épaules, le poil dru et blanc, il fonçait devant lui avec une force d'énergie tenace, d'autorité bourrue. A la vue d'Hélène, il tourna la tête, car il n'aimait pas la voir à l'usine. André s'élança pour le rejoindre.

Elle se sentit très seule, et tandis qu'elle regagnait sa barque, traversait l'eau, le poids des misères coudoyées retomba sur elle en tristesse que peu à peu dissipaient le recueillement du jardin, l'aspect cordial de la vieille maison. Sa mère lui ouvrait les bras : — « Chère grande fille! » M. Dugast la regardait plus tendrement que de coutume ; jusqu'aux mains froides du grand-père Pierron qui eurent un serrement affectueux. Une corbeille d'œillets magnifiques, le cristal luisant des coupes à champagne donnaient un petit air de fête à la salle à manger. La grand'mère Zoé, souffrant de sa sciatique, gardait la chambre ; Hélène courut l'embrasser. André avait prévenu qu'on ne l'attendît pas, il déjeunerait sans doute à la Chesnaye.

A table, comme son père la taquinait amicalement, avec sa philosophie souriante d'ancien diplomate qui avait séjourné longuement dans des pays divers et vu de près, sous la différence des mœurs, l'humanité toujours pareille, elle ne put taire davantage sa révolte, l'injustice criante de la société. Sur trois de ses protégées, l'une, épuisée de fatigue, avec son mari infirme, se trouvait sans ressources, parce qu'elle devenait mère ; la seconde était livrée aux rapines de son mari ; la dernière, veuve, s'exténuait pour faire vivre son père impotent et ses petits. N'était-il pas honteux qu'aucune loi, en France, ne secourût l'ouvrière qui enfante, la femme abandonnée, l'invalide du travail?

La voix sèche de M. Pierron s'éleva avec un peu de cette gravité solennelle qu'il mettait naguère, inflexible interprète du Code, à requérir l'application des lois. Les lois! C'était son domaine, son bien, sa vie. Nul ne connaissait comme lui l'inextricable dédale, les coins obscurs pleins de traquenards et de précipices, le fourré, les sentiers sinueux ou les chemins battus de cette forêt séculaire, immense. Le hérissement des textes, les sables mouvants de la jurisprudence n'avaient point de secret pour lui. Il s'y promenait à l'aise, avec une joie de chasseur, un orgueil de propriétaire. Son père n'était-il pas ce fameux Onésime Pierron, le farouche conventionnel mort dans l'habit brodé d'un pair de Louis-Philippe, qui, avec Tronchet, Portalis, Bigot de Préameneu, avait, sous le dur regard de Napoléon, contribué le plus à défricher, à replanter l'antique forêt du droit?

— La loi, fit-il choqué de la liberté d'Hélène, ne peut pourtant pas devenir sage-femme ou nourrice. Tu veux peut-être que les patrons fassent des rentes à tous les enfants de leurs ouvriers? Leur fortune n'y suffirait pas. Quand on n'est pas en situation, comme dit Émile Augier, de se payer le luxe d'un garçon, c'est une imprévoyance coupable, que dis-je, c'est un crime d'en avoir!

M. Dugast sourit, Pierron allait un peu loin. Hélène secouait la tête sans répondre, un beau mépris sur son visage.

— Quant à ta femme abandonnée que le mari gruge, c'est malheureux, mais c'est comme ça. Et depuis des siècles! C'est une des conséquences du vieux texte : Feminis propter sexus infirmitatem… D'ailleurs, ajouta-t-il dédaigneux, — il avait pour les lois nouvelles une méfiance instinctive depuis qu'il n'était plus chargé de les appliquer, — tranquillise-toi, il y a dans les cartons du Sénat une proposition à l'étude, qui a pour but de garantir le salaire de l'épouse, et l'autorise, en certains cas, à saisir-arrêter celui du mari.

— Je sais, répondit-elle, la proposition Jourdan-Goirand. Voilà plus de huit ans que, grâce à l'initiative d'une vaillante, Mme Schmahl…

— Mais, dit M. Dugast, la Chambre a émis un vote favorable.

— Reste le Sénat, fit Hélène. Et avec ironie :

— Depuis des mois et des mois, ces messieurs de la commission y réfléchissent.

M. Pierron répliqua :

— Les lois ne se font pas comme ces crêpes, en un tour de main.

Il en roulait soigneusement une, dans son assiette, en la saupoudrant de sucre. Il ajouta :

— Il y a temps pour tout.

— Et cependant, les malheureux souffrent!

M. Pierron, avec flegme, déclara entre deux bouchées :

— C'est leur lot, ma fille ; et tous les socialismes auront beau faire, il y aura toujours des pauvres.

— Voyez-vous, dit malicieusement M. Dugast, cette petite qui veut changer le train du monde!

Mme Dugast, qui ne se mêlait jamais aux discussions, approuva d'un signe de tête. Qu'y faire? C'était ainsi. Le bruit discret du champagne qu'on débouchait fit diversion ; on but aux vingt et un ans d'Hélène.

IV

Tout l'après-midi, nerveuse, elle attendit, avec une appréhension mêlée du désir de l'affronter, l'entretien qu'elle devait avoir avec son père. Vers quatre heures, comme le docteur Hulin s'en allait, après une courte visite à la grand'mère Pierron, — (Et Marthe? — La pauvre femme, qu'il s'était empressé d'aller voir, avait le délire, était bien bas), — M. Dugast, du pas de la porte de son cabinet de travail, ouverte à deux battants sur le jardin, l'appelait :

— Hélène!

Elle entra dans la pièce claire, où des bibliothèques à hauteur d'appui, surmontées de vieilles faïences, étalaient la gaieté de leurs reliures. Mme Dugast, assise au coin de la large table Louis XV, attendait, une broderie à la main. Prévenant, il avança un fauteuil, prit place avec lenteur derrière son bureau. Il sourit à sa femme, dont le visage s'éclaira, du même bon sourire où tenait l'affection de leur vie. Et après avoir feuilleté quelques papiers, posé son binocle, il commença :

— Te voilà majeure, ma chère petite, et bien que nous t'ayons laissé le plus de liberté possible, facilité de notre mieux ton éducation, tu vas jouir dorénavant d'une indépendance plus complète encore, que limiteront seuls ta confiance en nous, ton attachement filial. Réglons tout de suite, si tu le veux bien, la question de ta fortune personnelle, de ta dot. En t'avantageant aux dépens de ton frère, la cousine Émilie t'a constitué un capital de deux cent mille francs, que j'ai naturellement placés chez ton oncle. En y joignant les intérêts accumulés depuis cinq ans, tu possèdes aujourd'hui une somme de deux cent quatre-vingt-sept mille cent vingt-cinq francs quatre-vingt-sept centimes. Tu ne t'étonneras pas que, dans ces conditions, nous ayons eu la pensée bien légitime de rétablir l'équilibre, en reportant sur la tête de ton frère ce que nous avions d'abord projeté d'affecter à ta dot. De la sorte, André a pu mettre, dans les affaires de ton oncle, une somme équivalente au chiffre de ton legs. Donc, balance exacte, tu le vois. Malgré tes petites révoltes féminines, tes aspirations d'égalité, tu as trop le sentiment des principes de la famille, de ce que tu dois à ton frère aîné qui en sera le chef, pour ne pas souscrire de bon cœur à cette répartition. Cela te paraît équitable, n'est-ce pas?

Il fit une pause en la regardant. Elle acquiesça, d'un geste de détachement, trop fière pour soulever la moindre objection, assez pratique pour sentir que cet arrangement prouvait une fois de plus la préférence constante des siens, avouée ou non, à l'égard d'André. Où cet argent pour elle demeurait un capital mort, simple amorce au prétendant, il représentait pour son frère, grâce à son énergie d'homme, aux carrières ouvertes devant lui, une force supérieure, un capital vivace dont l'abandon la frustrait quand même. N'importe, elle serait assez riche!

M. Dugast reprit :

— J'imagine, comme tu ne peux avoir de meilleur placement, que tu seras enchantée de laisser ton argent où il est. L'affaire est magnifique.

Hélène pâlit, son cœur battit plus fort ; le moment était venu, il fallait parler. Une émotion altéra sa voix ferme :

— Permettez que je vous arrête à ce mot « d'affaire ». Il y a bien longtemps que je songe à vous entretenir de tout ceci. Surtout, ne voyez pas dans mes paroles une volonté irréfléchie, le premier acte de liberté d'une petite fille qui s'émancipe. C'est dans une profonde pitié pour les souffrances de pauvres femmes, qui, toutes misérables qu'elles soient, sont pourtant mes sœurs, dans le dégoût de spéculer sur leur travail, leurs maigres gains, dans l'horreur de tout ce qui est exploitation humaine, souci de lucre, que j'ai puisé ma résolution. Si philanthrope que soit mon oncle, l'argent qui fructifie chez lui m'est odieux. J'ai beau être sûre de son honnêteté, me dire que c'est fatal, qu'il subit aussi bien que ses ouvriers la nécessité d'une loi sociale, c'est plus fort que moi, ces billets, cet or me semblent mal acquis. Mon intention est de retirer ma fortune des mains de mon oncle, et de l'employer selon mon cœur, après avoir versé à la caisse des ouvriers de la filature une partie de ces intérêts accumulés, trop lourds pour mes scrupules.

A mesure qu'elle parlait, en possession vite reconquise d'elle-même, une attention d'abord surprise, puis anxieuse, se peignait sur le visage de M. Dugast ; sa femme, au début immobile de stupeur, s'agitait sur sa chaise avec une indignation qui avait peine à se contenir. Elle s'écria :

— Mais tu es folle? Qu'est-ce qui te prend? Nous aussi avons de l'argent là. Nous ne sommes pas des malfaiteurs!

— As-tu bien réfléchi? dit presque simultanément M. Dugast.

Et sa femme, plus haut encore :

— Voilà les belles idées que tu as rapportées d'Angleterre? Je reconnais les utopies d'Édith! mais c'est fou, fou!

— Et ton oncle? ajoutait le père, tu as songé à quel point tu allais le blesser? Voyons, ce n'est pas sérieux, tu plaisantes?

Hélène secoua la tête. Elle s'attendait à cet orage, ce n'est pas d'hier qu'elle s'y préparait. Depuis qu'en elle s'étaient éveillées, avec l'observation des choses, une conscience plus large, des idées de justice et de pitié, elle nourrissait ce double désir, de préserver sa fortune des sources malsaines, et de l'utiliser de façon à lui faire rendre tout le bien possible.

— Tante Édith n'y est pour rien, dit-elle avec calme. Moi seule ai tout décidé.

— Jamais tu ne retrouveras de placement pareil, gémit Mme Dugast.

— Tant mieux, répliqua Hélène.

M. Dugast, attristé, dit d'un ton grave :

— En admettant la part de noblesse que ton projet comporte, que ferais-tu de ta fortune? La convertir en titres de rentes, en obligations? Tu sais pourtant que jamais l'argent ne rapporte que grâce à une exploitation quelconque. Actions de chemins de fer, valeurs minières, sous ces chiffons de papier, il y a, si tu veux bien y songer, du travail et de la souffrance aussi. Avec de telles idées, aucune société n'est possible. Il y aura toujours des pauvres, te disait ton grand-père à déjeuner. Tu t'ingénies en vain, il y aura toujours des riches. Sois donc logique, donne tout ton bien, prend le bâton, la besace et, pieds nus, prêche d'exemple… Il eut un fin sourire : — Tu n'en es pas encore là, j'espère?

— Il y a manière de se rendre utile, répondit Hélène un peu vexée ; et, dans son esprit, elle songeait à divers emplois : subventionner le courageux journal de Minna, commanditer une œuvre de propagande ouvrière.

— Allons, dit M. Dugast soucieux, tu es libre, tu réfléchiras.

— C'est tout réfléchi, fit Hélène.

Il y eut un instant de silence et de gêne. Lèvres closes, les yeux rivés sur sa broderie, Mme Dugast, outrée, tirait point sur point.

M. Dugast, qui n'avait cessé de regarder sa fille avec une insistance pensive, lui dit paternellement :

— N'oublie pas que cet argent représente ta dot, c'est-à-dire moins ta sécurité en cas de non-mariage, — jolie comme tu es, j'écarte cette hypothèse, — que ta garantie mondaine et sociale, tes chances de devenir prochainement une bonne et honnête femme comme ta mère, de fonder à ton tour une famille.

— Je sais, dit Hélène avec vivacité. En France, on ne se marie que contre remboursement. Pas de dot, pas de fiancé! La question d'argent prime tout. On unit deux intérêts, rarement deux affections.

Mme Dugast releva la tête :

— Hélène, comme si tu ne savais pas que ton père m'a épousée pauvre!

— Oh! vous! protesta-t-elle dans un élan de cœur, vous êtes à part. La bonté de père, sa générosité, ton dévouement! Combien y a-t-il de ménages comme le vôtre? Vous êtes l'exception, vous confirmez la règle.

M. Dugast dit avec douceur :

— Que veux-tu? c'est la vie. Toujours les femmes ont payé cette rançon. Et puis, pourquoi voir un intéressé dans le brave garçon qui t'épousera? Vous mettrez en commun votre effort, vos biens. Plus tu apporteras, mieux tu auras servi tes intérêts véritables. Car tu es bien de cet avis, n'est-ce pas, les jeunes filles sont faites pour se marier, surtout quand elles te ressemblent?

Tous deux la regardaient avec une nuance de malice. Elle devina le sous-entendu : Vernières?…

— Que tu aies refusé jusqu'ici les partis qui se sont offerts, notre désir égoïste de te garder plus longtemps ne s'en est pas autrement inquiété, mais maintenant il nous serait doux de te confier à quelque sûr compagnon de route. Nous vieillissons. Nous voudrions te voir heureuse et caresser nos petits-enfants, avant de partir.

— Ah! cher père! dit Hélène émue.

Une communion d'âme les rassembla tous trois dans une seule pensée d'affection. Trouble délicieux, sensation obscure, plus douce que des larmes. Hélène les regardait, lui tout blanc, elle grise, avec leurs bons visages fatigués. Séparés d'elle par la table, ils lui parurent distants, comme à travers le recul du passé, tels des voyageurs las qui, parvenus au terme, regardent ceux qui s'éloignent, assis de l'autre côté du versant. Ils étaient un des types de cette vieille famille française, respectueuse des traditions, où la bonhomie, la droiture, la simplicité étaient le côté souriant des vertus du foyer. Elle était l'avenir, avec sa fièvre d'indépendance, son désir d'une vie autre, plus volontaire, plus efficace, semences nouvelles, moissons inconnues.

— A coup sûr, tu es libre, dit M. Dugast. Et, malicieusement :

— Plus que jamais, tu vas pouvoir réaliser ton fameux rêve, choisir parmi la foule des prétendants celui qui aura l'insigne honneur de te donner son nom. Eh bien! quelqu'un nous a parlé de toi ces jours-ci… Tu ne devines pas?

Elle s'enquit du regard, souriante.

— Quelqu'un de charmant, ma foi, et dont le titre, la situation, la famille ne laissent rien à reprendre.

— Et vous, maman, vous n'ajoutez rien?

Mme Dugast piquée déclara :

— C'est un homme du meilleur monde, parfaitement élevé, joli garçon. J'aurais cru même à certains signes qu'il ne te déplaisait pas et que tu l'aurais plus vite reconnu.

Hélène rougit un peu :

— M. de Vernières ne me déplaît pas, mais ce n'est pas une raison pour que je me décide à l'épouser. Que fait-il au juste? — Elle le savait oisif, riche, vaguement occupé d'affaires de Bourse. — Il faudrait d'abord le connaître. Récapitulons, il m'a vue quatre ou cinq fois.

— Qu'est-ce que cela prouve? dit Mme Dugast. Je n'ai eu, moi, que deux entrevues avec ton père. Tels étaient les mariages d'autrefois. On s'en remettait à ses parents du choix de son fiancé ; ils appréciaient les avantages, les convenances, les relations.

— Est-ce que ça réussissait toujours? fit Hélène.

M. Dugast lui-même sourit ; Mme Dugast répliqua, très digne :

— Regarde ta cousine Germaine, c'est moi qui ai fait ce mariage, qu'as-tu à lui reprocher? Du Marty est un vrai gentleman, Germaine est très heureuse.

— C'est possible, concéda Hélène, je n'en sais rien. Pour moi, je ne voudrais pas d'un mariage si rapidement conclu. Un tel acte, qui transforme une vie, ne doit pas être accompli à la légère. Je veux savoir qui j'épouse, l'étudier. Son passé, son présent, peuvent-ils me répondre de l'avenir? Pourquoi les hommes seuls jouissent-ils d'un pareil privilège? Pourquoi les femmes seraient-elles moins soucieuses d'une connaissance d'où dépend le bonheur de leur vie?

— Mon enfant! s'écria Mme Dugast alarmée.

— Je sais, dit Hélène, une fierté dans ses yeux purs. Je ne demande pas l'impossible. Une jeune fille a cependant le droit de vouloir estimer, avant d'aimer. En France, avant ses fiançailles, on ne peut parler librement à un homme, le rencontrer, sortir seule avec lui, sans qu'aussitôt on ne soit compromise, perdue. C'est absurde! En Angleterre, en Allemagne, en Amérique, la jeune fille est autrement libre. Son honneur s'en trouve-t-il plus mal? Nous sommes à la merci de conventions barbares. Voyons, père, vous qui êtes si juste, toi, maman, ça ne te révolte pas? Moi, une telle inégalité m'indigne. Rien ne me paraît plus beau que le mariage, l'union de deux êtres pour la richesse et la pauvreté, la maladie et la santé, la vie et la mort. Encore faut-il un partage identique, une confiance réciproque, absolue. La femme a, comme l'homme, des droits sacrés à l'amour.

M. Dugast hochait la tête :

— Tout cela est bel et bien, ma chérie, mais sois prudente. On est si vite mal jugé! Il y a, tu le reconnaîtras, dans tes paroles, de quoi inquiéter tes vieux parents. J'aurais bien à dire, nous recauserons de tout cela.

— Ah! Brighton! Brighton! soupira Mme Dugast, Édith est bien coupable!

M. Dugast s'était levé :

— Embrasse-nous, mademoiselle, il faut te faire belle, puisque nous dînons à la Chesnaye.


« Ouf! pensait Hélène en s'habillant. Ça s'est bien passé! » Et devant sa glace, elle prit plaisir à se piquer une rose dans les cheveux, à nouer à son cou qui émergeait, souple et blanc, du corsage de tulle, un rang de perles fermé d'une turquoise. Une dentelle, ses gants, son mouchoir, et, poussant jusqu'à la cuisine, elle recommanda en passant à la vieille Anna, extasiée à sa vue, de faire porter de suite aux Flénu, à Moranges, du bouillon, du bordeaux. Qu'on prît des nouvelles…

On l'attendait sur le perron, et, longeant l'allée des fusains, tous trois gagnèrent la petite porte par où les deux jardins communiquaient. André était parti en avant avec M. Pierron. Les pelouses de la Chesnaye, semées de corbeilles savantes, les allées au gravier net, aux bordures neuves, les grands massifs exotiques contrastaient par leur opulence, leur entretien méticuleux, avec le vieux jardin du Vert-Logis, plus ombragé, plus intime. On arrivait au petit pavillon où les Du Marty passaient l'été, moins assujettis, prétendaient-ils, qu'au château, — loin des communs, il est vrai. Mme Dugast s'en étonnait toujours, elle ne pourrait rester là sans domestiques. Mais avec l'électricité, disait Germaine, c'était si vite fait : « Crac, un bouton!… » Les fenêtres étaient noires. Plus personne. Un sous-bois de sapins et de chênes, et l'on apercevait dans le crépuscule la masse carrée du château, avec ses ailes de pierre et de briques, ses haut toits d'ardoises. Une lumière blanche tombait en nappe des portes-fenêtres du salon, ouvertes sur la terrasse descendant à la pelouse par un degré.

Dans un coin de la vaste pièce, autour d'une table à jeu, où Germaine et Yvonne, décolletées bas, caquetaient bruyamment, le vicomte de Vernières, André, le beau Dormoy, le petit Schmet, groupaient leurs plastrons blancs, leurs habits noirs. Debout devant la cheminée, M. Pierron semblait rendre un arrêt, qu'écoutait avec recueillement la tante Portier, enfoncée dans une bergère. Sous une dentelle noire, sa grosse tête ronde exprimait une niaiserie béate. L'oncle Dugast, chambré dans une embrasure par Simonin, écoutait d'un air à demi convaincu ses affirmations pressantes. L'homme à tête de brochet y mettait toute son ardeur de Parisien retors, d'aventurier aux abois. « Diable! le cousin, pensa Hélène, manigance quelque emprunt! » De quel métier vivait-il à présent? Il les avait fait tous ; agent d'assurances, journaliste, coulissier… Comment ce chenapan, spirituel d'ailleurs, était-il adoré d'une gentille petite femme, si bonne, si tendre? Pauvre Denise!

Il y eut dans le coin de Germaine et d'Yvonne un éclat soudain de rires et d'exclamations.

— Parfaitement, répétait Yvonne en donnant un coup d'éventail sur la main de Schmet, moi je suis bien décidée à n'épouser qu'un vieux.

Les portes de la salle à manger glissèrent. Du Marty (d'où sortait-il?) prenait le bras d'Hélène. Des lustres, des torchères, dardée à travers des étincellements de cristal, une éblouissante clarté convergeait sur la nappe raide, aux argenteries lourdes, aux surtouts d'orchidées.

Vernières était à sa gauche. De sa voix caressante, il s'informait d'elle, de son voyage. Dans ses yeux noirs, d'une flamme veloutée, elle crut lire une admiration contenue, plus d'émotion qu'on n'en laissait voir. Il avait des mains blanches et nerveuses, une maigreur de race. Oui, élégance parfaite, dehors séduisants ; que recouvraient-ils?

On servait, après de petites timbales de soles, des canards à la moscovite ; Simonin jeta très haut :

— Avez-vous lu les Débats? la grève de Roubaix prend mauvaise tournure. Quatre escadrons viennent de quitter Lille.

L'hôte souriant, affable, qu'était l'oncle Marcel rentré chez lui, le rentier satisfait qui tout à l'heure à travers la table racontait avec complaisance à Dormoy sa dernière trouvaille, un Largillière découvert dans un grenier, redevint l'autoritaire, le tranchant possesseur d'usine :

— Les compagnies ne peuvent céder, les ouvriers en demandent trop. Demain d'ailleurs, ce serait à recommencer!

Trop? Hélène revit les intérieurs sordides du matin, et, devant les tapisseries de haute lice, la cheminée de bois monumentale, compara. Simonin renchérissait, en plongeant sa petite cuiller de vermeil dans un spoom au kirsch. — « Dire, songea-t-elle, que sa femme et ses petits sont peut-être en train de manger des pommes de terre à l'eau! » Marcel Dugast continuait :

— Comme toujours, les syndicats ouvriers sont à la tête du mouvement. Leur minorité tapageuse entraîne la masse docile. Notre devoir est de résister. Si j'en croyais mes bobineuses!…

M. Pierron proclama du haut de sa cravate :

— La loi du 27 décembre 1892 sur la conciliation et l'arbitrage facultatifs en matière de différends…

Un petit rire, à l'autre bout, coupait avec irrévérence la voix sentencieuse. C'était Yvonne, à qui le petit Schmet parlait bas. Tous les regards s'arrêtèrent sur la jeune fille, qui, rose et blonde, relevant ses grands yeux bleus de poupée, fit front avec un air d'innocence suprême, tandis que Schmet, gêné, penchait sur son assiette sa barbe frisottante et son nez crochu. La tante Portier eut un coup d'œil sévère. M. Pierron, plus solennel, reprenait :

— La loi du 27 décembre…

Une salade japonaise succédait à des chaud-froid de grives. Parmi le brouhaha des voix, l'odeur des mets et des chemins de fleurs, Hélène, fatiguée, eût voulu voir finir ce dîner dont le luxe lui pesait ce soir. Près d'elle, Du Marty, ayant épuisé avec Dormoy les rares idées qu'il possédait, sur la peinture en particulier, parlait courses. Sportsman fervent, le Stud-Book n'avait pas de secret pour lui. Son unique cheval avait gagné le mois dernier un prix de consolation. Comme Dormoy lui en faisait compliment, il loucha, avec une fatuité sereine, sur ses moustaches frisées. Mais, d'un clin de paupières imperceptible, tante Portier lui jetait le signal : elle se levait de table.

Au bras de Vernières, Hélène traversait le salon. Une glace lui renvoya leur image ; ils formaient un joli couple, lui, mince, taille cambrée dans le frac, un visage d'une pâleur mate, d'une grâce volontaire ; elle, grande et bien faite, toute de charme simple et d'éclat. Vernières s'inclinait, et dans l'admiration, le respect de son salut, elle perçut l'étendue de l'hommage. Il la retrouvait sur la terrasse, où, par groupes, on venait jouir de la fraîcheur de la nuit. Sous l'immense ciel criblé d'étoiles, une douceur infinie s'élevait des parterres, avec l'âme des roses et des héliotropes, et le silence s'approfondissait de l'immobilité du vaste parc, étageant ses cimes noires dans l'ombre. La pointe de feu des cigares éclairait le bas des figures. Simonin, courant un autre lièvre, tentait auprès de M. Dugast une persuasive manœuvre. « Allons, bon! c'est père maintenant! » se dit Hélène. Elle était en train de causer avec le beau Dormoy. Marcel Dugast, tenant Vernières sous le bras, les rejoignait. On entendit une fin de phrase : — « Alors, mon cher, placement sûr? Je m'en remets à vous? — » Il s'agissait d'un achat considérable d'actions sur de nouvelles mines d'or, au Klondyke. Vernières, grâce à ses relations, à son habileté, négociait pour un agent de change d'importantes affaires, touchait la forte remise. — « C'est de tout repos » fit-il. Et, satisfait, il secoua la cendre de son cigare L'oncle taquinait Hélène sur sa visite à Moranges :

— Ah! petite masque, c'est toi qui excites mes bobineuses avec tes libéralités!

Cabrée, elle ripostait : Il tombait mal! Et elle entamait l'histoire de Marthe.

— Je sais, interrompit-il. J'ai donné des ordres. Qu'est-ce que tu veux? Quinze jours de repos et le demi-salaire, ça n'est pas mal. La plupart n'en accordent pas autant. Les soins gratis du médecin, c'est tout. Est-ce ma faute, si ces malheureuses déguisent leur état, travaillent jusqu'à la dernière minute?

Vernières et Dormoy, mus par une pitié trop subite pour être sincère, s'indignèrent : comment la société ne songeait-elle pas à protéger par une loi secourable la mère, l'enfant, c'est-à-dire la race même?… Par les portes-fenêtres ouvertes, des accords de piano, sous les doigts d'Yvonne, résonnèrent. On distinguait le profil assidu de Schmet, prêt à tourner la page. Hélène s'avança jusqu'au degré. Accoudés contre un vase, elle reconnut à l'écart André et Germaine ; ils causaient d'un air absorbé. Elle les vit tressaillir, une ombre s'approchait d'eux.

— Ah! c'est vous, Bréjean, fit André, vous nous avez fait peur.

Des paroles à voix basse. Le sous-directeur apportait des nouvelles, les bobineuses… la grève… Puis une ouvrière, Marthe Flénu, venait de mourir.

Un léger cri d'Hélène ; les groupes s'approchèrent, on s'enquit.

— Qu'est-ce? demanda l'oncle.

— Rien, dit André, une ouvrière qui est morte.

Et il ajouta :

— Bonne nouvelle, les bobineuses se soumettent.

Un court silence, un souffle faible à travers les feuillages, et, tandis que les conversations reprenaient, Hélène bouleversée entendait, sous les doigts d'Yvonne, le piano résonner de plus belle, les notes joyeuses s'égrener dans la nuit.

V

— Tu viens aussi? fit André sans entrain.

Hélène descendait le perron, très en beauté dans sa robe simple de foulard à pois blancs ; son teint frais sous le chapeau bergère avait un rayonnement.

— Bien sûr, fit-elle, c'est très amusant!

André et Vernières devaient donner ce matin à Germaine sa première leçon de bicyclette. Et de concert ils prirent l'allée des fusains, pour gagner la grande terrasse du bord de l'eau, au bas des pelouses de la Chesnaye. Ils marchaient côte à côte, à cent lieues l'un de l'autre. André ne lui pardonnait pas son coup de tête ; deux jours avant, elle avait prévenu leur oncle. Ah! bien, à sa place, il l'aurait autrement reçue! Et leur père, on n'avait pas idée d'une faiblesse pareille! Il en ressentait une colère froide. Il ne pouvait comprendre les mobiles d'Hélène, jugeait absurde qu'on l'écoutât. Une enfant encore ; que savait-elle de la vie? Si on laissait faire les femmes, maintenant!…

Hélène, elle, savourait l'excitation de la lutte et le plaisir de sa victoire. Aussi fut-ce gentiment qu'elle demanda :

— Dis-moi. André, est-il vraiment impossible d'employer le pauvre Flénu à la filature? Il est bien à plaindre depuis quinze jours.

André saisit avec satisfaction l'occasion d'épancher sa bile. Comment, elle réclamait des faveurs, par-dessus le marché? elle allait voir.

— Tout à fait impossible! dit-il sèchement. Une usine n'est pas un hôpital. C'est un foyer de production ; nous sommes forcés d'exiger le maximum d'effort. Flénu est manchot. Nous ne pouvons nous payer le luxe d'être sensibles ; bon à toi!

Elle riposta, touchée au vif :

— Merci du conseil, je sais ce que j'ai à faire.

André reprit :

— A ce propos, je suis bien heureux de te dire ce que je pense… Et avec ironie : — Tu es majeure, tu es libre, c'est entendu. Cela n'empêche que ta conduite n'a pas le sens commun : c'est de la folie pure. Tu te permets de juger? Tu en sais plus que les tiens, que ta mère? Contente-toi donc de l'imiter. Imagines-tu que tu vas rénover la société? C'est à se tordre! En attendant, tu n'as fait que me nuire. Parfaitement. Mes intérêts sont dans la main de notre oncle. Tu n'aurais pas dû l'oublier ; la famille d'abord. Une jeune fille ne doit pas sortir de son rôle. Tu n'es ni sœur de charité, ni médecin. Et laisse-moi te le dire, tu t'occupes depuis quelque temps de choses qui ne conviennent pas à une personne de ton monde et de ton éducation. Tu as des amies qui te troublent la cervelle. Borne-toi à plaire, cherche un mari!

Le sang au visage, Hélène se contint :

— Tu as fini?

— J'ai fini, dit André, soulagé ; mais au détour d'un massif, il aperçut de loin Germaine et Vernières sur la terrasse, et affectant un visage souriant : — Parlons d'autre chose, fit-il.

Hélène le regarda :

— Mon pauvre André, nous ne nous entendrons jamais.

Germaine les reconnut, poussa un Eho! joyeux. On vit alors Yvonne assise sous un grand tilleul, dans une pose savante, et près d'elle Dormoy courbé sur son chevalet. Ils se levaient, venaient tous quatre au-devant d'eux.

— Ça va? dit André, avec un regard de dédain aux fines bicyclettes. Il n'admettait que le motocycle. — Et Du Marty?

— A Paris, dépêche d'affaires. Rendez-vous au haras de Vaucresson : un nouveau cheval…

« Encore? pensa Hélène ; il s'absentait bien souvent. Très absorbant, ce métier-là. »