PAUL MARGUERITTE
DE L’ACADÉMIE GONCOURT

Adam, Ève et Brid’oison

PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26

Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés pour tous les pays.

ŒUVRES
De Paul Margueritte

GUERRE DE 1914-1918

  • Contre les Barbares.
  • L’Immense Effort.

ROMANS

  • Tous quatre.
  • La Confession posthume.
  • Maison ouverte.
  • Jours d’épreuve.
  • Pascal Géfosse.
  • Amants.
  • La Force des choses.
  • Sur le retour.
  • Ma Grande.
  • La Tourmente.
  • L’Essor.
  • La Flamme.
  • La Faiblesse humaine.
  • Les Fabrecé.
  • La Maison brûle.
  • Les Sources vives.
  • Nous, les mères.
  • L’Autre Lumière.
  • L’Embusqué.
  • Pour toi, Patrie.
  • Jouir.
  • Sous les Pins tranquilles.

NOUVELLES

  • Le Cuirassier blanc.
  • La Mouche.
  • Ame d’enfant.
  • L’Avril.
  • Fors l’honneur.
  • Simple Histoire.
  • L’Eau qui dort.
  • La Lanterne magique.

THÉATRE

  • Pierrot assassin de sa femme. (Pantomime.)

IMPRESSIONS ET SOUVENIRS

  • Mon Père.
  • Alger l’hiver.
  • Le Jardin du passé.
  • Les Pas sur le sable.
  • Les Jours s’allongent.
  • Nos Tréteaux.

En collaboration avec
Victor MARGUERITTE

ROMANS

  • Le Carnaval de Nice.
  • Le Poste des neiges.
  • Femmes nouvelles.
  • Le Jardin du roi.
  • Les Deux Vies.
  • L’Eau souterraine.
  • Le Prisme.
  • Vanité.

UNE ÉPOQUE (1870-71)

  • I. — Le Désastre.
  • II. — Les Tronçons du glaive.
  • III. — Les Braves Gens.
  • IV. — La Commune.

NOUVELLES

  • La Pariétaire.
  • Poum.
  • Zette.
  • Vers la lumière.
  • Sur le vif.

THÉATRE

  • Le Cœur et la Loi.
  • L’Autre.

ÉTUDES SOCIALES

  • Quelques idées.
  • L’Élargissement du divorce. (Brochure.)

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
Copyright 1919,
by Ernest Flammarion

ADAM, ÈVE & BRID’OISON

AVANT-PROPOS

« Ceci est un livre de bonne foi ».

J’y reprends des idées qui, de 1899 à 1909, eurent quelque retentissement ; et j’y appelle des réformes que la guerre, de ses immenses contrecoups, a rendues nécessaires.

M’opposera-t-on, une fois de plus, que la Société ne doit pas se sacrifier à l’individu, comme si l’un et l’autre n’avaient pas intérêts communs et même idéal ? Comme si la famille, support de la Patrie, en conquérant de nouveaux droits, n’assumait pas autant de devoirs !

Il se peut que certains me comprennent mal et, sincères ou de parti-pris, me reprochent de toucher à l’Arche sainte, parce que j’entrevois un ordre de choses moins douloureux et plus humain ; alors que d’autres feindront de me comprendre trop, traduiront : liberté par licence et plaisirs bas.

Ne servant aucun parti, n’écrivant que pour les esprits noblement libérés, je me résigne aux attaques injustes, comme je désavoue les concours suspects.

P. M.
Hossegor, Été 1918.

POURQUOI CE LIVRE

Dans ces pages, Adam et Ève incarnent l’instinct et le sentiment humains : tout ce qui fleurit en nous de libre et de naturel.

Brid’oison, c’est la « Fo-orme » sociale ; le dogmatisme des mœurs, de l’opinion, des lois : construction artificielle dont la sagesse moyenne comporte encore beaucoup d’erreur, d’injustice et de mensonge.

Ce n’est pas être l’ennemi de la Société que de la vouloir plus éclairée et plus consciente. Ce n’est pas manquer de respect aux idées reçues, que de constater certaines de leurs tares et de souhaiter qu’elles deviennent plus saines, à l’heure où les vertus de la race, magnifiquement déployées par nos soldats, promettent une France plus belle.

Une Société qui ne protège — ni comme jeune fille ni comme épouse — la femme, matrice de ses plus fécondes réserves et de son plus sûr avenir ;

Une Société qui n’assure pas la sécurité des enfants à naître et accepte de s’étioler dans une dépopulation égoïste ;

Une Société, qui laisse l’ouvrière rouler trop souvent à la prostitution, et l’ouvrier croupir dans l’alcoolisme et la tuberculose ;

Une Société qui ne fait presque rien pour rattacher le paysan à la terre nourricière ;

Une Société qui, sous l’armature de cadres monarchiques, tend à l’expansion de la démocratie et n’a su encore l’organiser, sinon pour la lutte de classes, au profit des politiciens et non des hommes d’action ;

Une Société qui subit la tyrannie de l’argent et ne respecte que l’argent, bien loin d’admettre la suprématie de l’intelligence ;

Une Société, dont les riches inertes ne soutiennent pas de leurs capitaux le labeur industriel et commercial ;

Une Société qui ne tire pas assez parti de son sol, de ses moyens de transport, de ses ressources économiques ;

Une Société dont le Code, vieux de cent ans, et même de vingt siècles, consacre des iniquités redoutables et impose à ses magistrats des jugements parfois inouïs ;

Une Société, qui n’a pas une Presse composée de l’Élite intégrale, c’est-à-dire de toutes les valeurs pensantes et agissantes ;

Une Société sans Esprit public pour la contrôler et la conduire ;

Cette Société-là, si brillante soif sa façade, si vif l’élan qui l’anime, si chaud et si noble le sang qui a coulé à flots de ses veines ; cette Société, si glorieux soit son passé et si grand le spectacle qu’elle donne actuellement au Monde, cette Société-là n’est pas encore la Société idéale.

Je ne suis pas de ceux qui croient à l’absolu, mais au relatif. Si l’histoire démontre que le rayonnement d’un peuple, sa puissance et son éclat ne sont pas toujours nécessairement en rapport avec sa moralité, elle prouve aussi qu’aucune Association humaine ne peut vivre sans un certain nombre de vertus. La solidarité, l’organisation, l’altruisme sont de celles-là. La guerre, par l’admirable exemple de l’Union sacrée du Front, aura illuminé cette vérité. La guerre a révélé les splendides énergies en puissance de notre Société imparfaite. Le progrès va lentement, conquérant plus de bien-être, plus de justice. J’ai foi en cette vacillante, mais obstinée lumière.

De là, ces pages vouées à l’affranchissement de la Femme : notre mère, notre sœur, notre compagne, la mère de nos enfants ; de la Femme notre victime, notre alliée et, surtout, notre égale.

LA GUERRE ET LES FEMMES

Un immense mouvement est en train de s’accomplir, la guerre aura libéré la femme de sa servitude séculaire. Ce que ses revendications les plus légitimes, ce que la voix des féministes, ce que congrès et associations n’avaient pu obtenir, la nécessité l’a résolu.

Que l’homme y consente ou non, la guerre aura affranchi par centaines de mille les jeunes filles et les épouses de la tutelle tendre ou rude, mais toujours plus ou moins oppressive, de leur maître.

Ce n’est pas impunément que la femme aura dans les professions les plus diverses, et souvent plus adaptées à ses qualités qu’à celles de l’homme, témoigné de l’initiative, de la décision et une inlassable énergie. Que n’a-t-elle su être à quoi l’on ne s’attendait guère ! Combien de carrières et de métiers se sont-ils ouverts pour elle, où le mâle, absent, n’a pu la concurrencer ! Aux champs, aux usines, aux ouvroirs, aux hôpitaux, aux magasins, aux boutiques, dans les bureaux des innombrables administrations, la femme a su agir, commander, vaincre les difficultés, se débrouiller en un mot.


Et ce n’est là qu’un aspect de la question : l’aspect professionnel. La femme naguère réclamait des droits politiques. Après l’emploi qu’elle a fait de ses plus belles qualités, comment les lui refuser ? Ouvrière de la Cité en péril, qu’elle a aidé à sauver, il sera juste qu’elle y coopère demain comme électrice, après-demain — pourquoi pas — comme députée ou sénatrice ?

A côté de la loi du mâle, conçue au seul profit du mâle, elle fera coexister la loi de la femme ; et cette loi sera plus prévoyante, plus généreuse envers tous les opprimés et tous les faibles, plus consciente de la préservation de la race minée par l’alcoolisme et la dépopulation.


Enfin, par l’enchaînement inflexible des choses, la femme s’émancipe à un point de vue beaucoup plus grave : dans son être intime et profond, dans son essence même. Le contact de la douleur et des réalités physiques, pour beaucoup de femmes et de jeunes filles, dans les ambulances d’une part, de l’autre les complications aventureuses des événements, amours fortuites, maternités imprévues, abandons cruels, auront hâté, hâtent chaque jour pour les femmes « l’évolution sexuelle », selon le mot heureux du Dr E. Toulouse[1].

[1] L’Évolution sexuelle, livre emprunt du plus large et du plus généreux féminisme.

La guerre a déchiré le nuage blanc dont on entourait leur virginité ; trop de précisions brutales ont défloré l’oreille des jeunes filles. Elles n’accepteront plus qu’on leur impose le dogme d’une fausse ignorance. Créées pour l’amour et la fécondité, elles voudront qu’on les instruise des risques et des responsabilités de leur mission, la plus belle qui soit.

Après la guerre, beaucoup de vierges seront en surnombre, et leurs chances d’union régulière d’autant plus diminuées. Elles tiendront à conquérir leur indépendance par le travail, et, par leur courage à accepter, avec l’enfant de l’amour, leur droit à l’amour.

Les répercussions d’une telle guerre, avec ses catastrophes et ses misères, atténueront le préjugé contre la fille-mère ; les besoins de la repopulation grandiront le respect de la maternité, légale ou non.

La femme mariée, elle, consentira de moins en moins aux liens d’un mariage qui l’opprime et où elle est traitée en mineure, dépossédée de ses biens, privée de ses droits les plus légitimes de contrôle et d’éducation ; d’un mariage qui, malheureux, ne lui laisse que cette alternative : tromper son tyran ou courir les chances d’une rupture d’où elle sort amoindrie, parfois déconsidérée.

Un contrat plus souple et plus libre s’imposera. La morale publique, à la soupape d’échappement incongrue qu’est l’adultère, n’hésitera pas à préférer la porte silencieusement ouverte par le divorce, avec consentement mutuel et même volonté d’un seul.


Que ce soit dans l’ordre économique, politique ou individuel, la guerre, qui a bouleversé les valeurs anciennes, modifie de fond en comble les statuts de l’éternelle serve.

La Paix de la Force et du Droit verra les Femmes nouvelles.

LA JEUNE FILLE

CE QU’ON LUI LAISSE IGNORER

L’instruction a tout prévu : l’indispensable et le superflu, le latin, le grec, les humanités, la philosophie, les mathématiques, l’histoire et la géographie, dix autres branches encore de l’Arbre de Science. Il n’y a qu’un point sur lequel l’École et la Famille se refusent à renseigner les adolescents en mal de curiosité légitime : c’est la transmission de la vie, le mystère qui accompagne l’amour ou le plaisir ; tranchons le mot : l’initiation sexuelle.

Que les parents les meilleurs et les plus intelligents s’interrogent ? Ils le reconnaîtront : nulle question n’offre plus d’intérêt. De l’instinct qui rapproche les êtres selon le rythme de l’invincible attraction dépendent la constitution de la famille, cellule de l’ordre social ; toutes les modalités du sentiment et de la sensation, avec l’union libre, l’adultère, la paternité, et des fléaux tels que la prostitution, les vices secrets et les maladies prétendues honteuses.

La connaissance théorique, sommaire et suffisante des réalités physiques influera fatalement sur la moralité, sur la santé, sur la valeur personnelle et collective des jeunes gens.

Et ces mêmes parents, soucieux pourtant de l’épanouissement de leur race, par tradition, par préjugé séculaire ou esprit religieux, — oui, même chez les plus libérés, — jettent un voile de honte sur des précisions d’une telle importance, que la destinée de leur enfant, leur bonheur ou leur malheur futurs y sont étroitement liés.

Sincères et bons, ces parents préfèrent, au lieu d’être les conseillers privilégiés de ceux qui leur tiennent tant à cœur, garder un silence gêné, laisser l’imagination juvénile, si ardente, s’orienter d’elle-même à l’heure de la puberté. Ils confient au hasard, aux lectures cachées, aux propos surpris, aux mauvaises camaraderies ou aux pires rencontres, la découverte d’un acte auquel l’adolescent attachera la tentation d’un fruit défendu et, — ce qui est plus grave — la hantise malsaine d’une perversité.

Aucune personne de bonne foi ne le niera ; cette conduite est absurde autant que dangereuse. On invoque les convenances, l’habitude, l’exemple d’autrui ; faibles motifs en matière si haute ! Notre vaine prudence expose nos enfants à des risques autrement profonds, et tels que leur imagination et leur raisonnement en resteront irrémédiablement faussés par la suite. Des illusions ridicules, des déceptions pénibles les atteindront du fait qu’on ne leur aura pas appris à regarder en face l’union des deux sexes comme une nécessité organique, simple, naturelle et conforme au but de la Nature : créer la vie.

Faute d’éclaircissements salutaires, le jeune homme, en cherchant à satisfaire un irrépressible instinct, croira accomplir un rite inavoué, vouera à la femme d’abord un désir vicié ; puis un injuste mépris, accru par l’idée fausse d’une réciproque souillure.

La jeune fille, elle, arrivera au mariage peu ou point préparée, pour subir une révélation brutale qui souvent lui laissera un écœurement et une tenace rancune. En dehors du mariage, sa demi-ignorance l’expose aux dangers d’une séduction, avec ses suites honnies : l’enfant, l’abandon ; parfois, comme pour l’homme, des maladies non certes honteuses, mais d’une gravité redoutable.

Tous ces périls, une éducation franche les éviterait au moins en partie… et d’autres qui tiennent à la promiscuité des lycées et collèges.

S’il répugne aux parents de voir les éducateurs professionnels instruire les adolescents des lois vitales, que ne le font-ils eux-mêmes avec courage ; que n’en appellent-ils à la confiance de leurs fils et de leurs filles ? Ne se rappellent-ils donc plus leur propre jeunesse, leurs curiosités inquiètes, leurs recherches maladroites et leurs expériences désabusées ?

Sachons-le : c’est parce qu’un faux mystère entoure les impulsions du désir, que l’imagination se dérègle vers tant d’images louches et funestes ; alors que la lumière du vrai, à elle seule, dissiperait le maléfice des fantômes et des ombres.

LE MYTHE VIRGINAL

On sait quelle importance morale, sociale et religieuse a pris, de tout temps, ce fragile obstacle.

En vain des médecins illustres ne le considèrent-ils plus que comme une survivance physiologique sans utilité, et que le bistouri pourrait, non seulement sans inconvénient, mais avec avantage supprimer, parce qu’elle enclot de façon nuisible toute une flore microbienne. En vain le bon sens nous convainc-t-il de l’exagération du symbole attribué à la virginité. Une opinion vieille comme le monde persiste à en faire un principe tabou.

Deux idées foncières entretiennent cette inconcevable idolâtrie. La première sort de l’instinct barbare du mâle qui, à l’origine, vit là le signe d’une valeur intacte, la garantie que l’objet de son plaisir n’avait appartenu qu’à lui seul. Le progrès des idées et des mœurs aurait sans doute eu raison, à la longue, de cette conception rudimentaire. Mais le christianisme est venu y greffer la hantise du péché. Et cette seconde idée, flétrissant les organes de la vie et de la maternité, a donné une force exceptionnelle au mythe ancestral.

La virginité s’est parée, dès lors, d’une valeur mystique et idéale, est devenue le gage de l’extrême pureté ou le stigmate de la plus coupable transgression à l’ordre divin.

Tout un culte, toute une philosophie, tout un ensemble de doctrines et de coutumes se sont fondée sur cette obsession maladive de parties du corps réputées honteuses ; et, par un enchaînement inévitable, l’attrait du mystère s’est compliqué de toutes les aberrations imaginatives du désir et de son accomplissement clandestin.

Bien d’autres conséquences, et plus que singulières, en ont résulté. Ainsi, l’ignorance exigée de la vierge, comme un témoignage de sa pureté : ignorance dont le but est de la livrer, non comme un être intelligent et libre, mais comme une bête docile à la salacité de l’homme et à ses tromperies sournoises par la suite ; ignorance qui ravale l’épouse au lieu de l’honorer, et la maintient en esclavage des sens, de l’âme et du cerveau.

Autre conséquence, d’une invraisemblable niaiserie, celle qui fait de la perte de la virginité une révélation idéale de l’amour. Rarement mensonge fut plus artificieux ; car mille femmes interrogées répondraient, si elles sont sincères, que, loin de leur être agréable, le premier contact avec la rudesse du mâle ne leur laissa qu’un dégoût étonné. Pénétrant analyste, Camille Mauclair l’a dit, et rien n’est plus vrai[2]. « Ce n’est pas dans cet obscur moment où, confuse et meurtrie, elle subit une sorte de meurtre intime, que la révélation transforme à jamais la femme, mais lorsque, longtemps après parfois, elle découvre la volupté, dont les lois, les circonstances, les causes sont si mystérieuses qu’elle l’ignore souvent avec un mari estimé, voire même aimé, et en reçoit le foudroyant éclair d’un amant d’aventure, d’un passant investi du don magique ».

[2] L’Amour Physique ; beau livre où, à côté d’« anticipations » d’une curieuse audace, figurent de durables pages sur la déformation de l’instinct sexuel, et des Étude d’une rare acuité sur la « Fille ».

Autre conséquence, et qui serait grotesque si elle ne s’avérait scandaleuse : l’exhibition de nos mariages à grand orchestre et costumes de gala, imposant à une foule grossière l’image en blanc du viol nocturne. Autre conséquence encore, l’âpre possession garrottant la femme dans le mariage, l’assimilant à un bien volé, la frappant des pénalités de l’adultère, dérisoires avec les vingt-cinq francs d’amende, tragiques avec le coup de couteau ou de revolver, excusés par le Code pénal.

C’est un fleuve d’encre qu’en ses annales aura fait couler le mythe virginal ; c’est aussi un fleuve de sang : amoureux frénétiques, maris jaloux, femmes égarées. Héréditaire et religieux, il trouble l’humanité. N’exorciserons-nous pas un jour ce décevant mirage ?

Une époque peut s’imaginer où l’homme cessera de voir, dans un simple empêchement à son étreinte, soit une nécessité gênante, soit un plaisir bestial. Une époque où les poètes, où les romanciers n’exalteront plus à force d’épithètes désordonnées la servitude du corps féminin. Une époque enfin où dans la virginité, dépossédée de sa religion et de son mystère, on ne verra plus qu’une fatalité organique sans intérêt, étrangère par elle-même à l’amour et aux fins de l’espèce.

LA MORALE SEXUELLE

Notre société laïque a une morale chrétienne : la morale sexuelle.

Il semblerait, à voir l’importance que celle-ci a prise, qu’elle soit la seule morale. Elle régente, en effet, le cours de l’opinion, la cote des valeurs privées ; elle se fait espion pour savoir si on la transgresse ; elle s’institue juge pour condamner celui ou celle, surtout celle, qui lui manque d’égards.

Vétilleuse et despotique, elle a tour à tour, et selon qu’on lui rend hommage d’hypocrisie, d’incroyables complaisances, ou, si on la brave par une loyale imprudence, des rigueurs sans merci.

La morale sexuelle remplace l’inquisition.

Suspectant les apparences, s’attachant aux on-dit, relevant avec malignité ce que colportent les racontars d’office et les potins de salon, colligeant les lettres anonymes, elle dresse en tous lieux et contre chacun son dossier d’accusation. Sa sévérité néglige ce qui ne relève pas essentiellement d’elle. Indulgente à ce qui est laid, bas, vil, le mensonge, la calomnie, l’avarice, l’envie, la méchanceté des êtres, elle ne traque que ce qui touche à leurs rapports pour l’amour et le plaisir.

La morale sexuelle est une monomane, hantée par l’idée fixe de savoir si Mlle Y… est encore vierge, et avec qui Mme Z… trompe son mari ? Elle flaire les amitiés suspectes, escompte les flagrants délits, tient le compte des garçonnières, prête généreusement, à Mme T… qui est veuve et à Mme R…, qui est divorcé, des amants imaginaires ou réels. Elle pèse de son ombre sur les adolescents en mal de puberté ; elle détermine la conduite des grandes personnes avisées ; elle influence, en cas de crime passionnel, les jurys, après avoir armé le révolver d’un cocu ou rempli de vitriol le bol d’une jalouse.

Sans critérium fixe, sans justification précise, la morale sexuelle offre une incohérence dont les honnêtes gens peuvent s’affliger, mais que les malins utilisent. Ils savent que la bonne dame, proxénète bienveillante, ferme les yeux si on la ménage. Elle est comme ces maîtresses de cérémonies qui pensent que tout est bien si les rites protocolaires sont respectés. La morale sexuelle admet tout, pourvu qu’un certain décorum soit gardé et, que la mince vitre d’aquarium qu’est la façade mondaine ne soit pas brisée, — car, fêlée, passe encore !

Qu’un homme, épousant pour sa dot une jeune fille, la trompe indignement et la ruine ; qu’une femme mûre aux ardeurs cuisantes ridiculise par le nombre de ses aventures un mari débonnaire ; qu’un ménage à trois promène de visites en dîners et soirées son élégant cynisme, la morale sexuelle se bouchera volontiers les yeux.

Mais qu’une jeune fille soit abandonnée par son séducteur, qu’elle ait, comble de honte ! un enfant ; mais que, ne pouvant s’épouser, un amant et une maîtresse affichent courageusement leur union libre, fondent un foyer probe, ne reculent pas devant le devoir d’être père et mère, quel scandale affreux ; et comme la morale sexuelle montre alors un visage inexorable !

Comment en serait-il autrement ? Les coupables n’ont-ils pas donné un inadmissible éclat à « ce péché », à « cette souillure de la chair » qui ne sont tolérables que sous la transparence protectrice, dans le louche et trouble demi-jour du pacte social ? Il y a des choses — la morale sexuelle l’affirme — dont on ne parle qu’avec des réticences, des sous-entendus, des demi-sourires discrets. Ce qui est parfaitement toléré dans les coins, devient turpitude au grand jour.

Et c’est la condamnation paradoxale de la franchise au profit de la duplicité, du courage au profit de la lâcheté, de la morale simple et vraie, de la morale humaine au profit de la morale sexuelle.

Seulement, la guerre est venue, qui, là aussi, a brutalement cassé les vieux moules sociaux.

La morale sexuelle ne s’en relèvera pas.

LE DROIT A L’AMOUR

A l’heure présente, la jeune fille, si elle ne se marie pas, n’a d’autre avenir que la prostitution qui la flétrit ou le célibat qui la ridiculise. La Morale sexuelle ne lui permet que le mariage. Et les chances du mariage, déjà très réduites avant la guerre, deviendront des plus précaires, après les coupes sombres exercées dans les rangs des hommes de vingt à trente-cinq ans.

Sans doute, il y a quelques années, la loi de l’abbé Lemire, l’excellente « loi d’amour » avait permis de se marier dès vingt-et-un an, en se passant de toute autorisation parentale. Une petite signification notariée au besoin, et passez muscade ! C’était très bien. Sans doute la guerre a vu beaucoup de ces mariages-là, d’autant plus touchants qu’ils exprimaient chez l’adolescent l’exaltation vitale d’un avenir menacé, le secret, l’obscur instinct de ne pas disparaître tout entier.

Mais, cette exception constatée, la majorité des filles attend encore, comme elle attendait avant 1914.

Regardez autour de vous. De vingt et un à vingt-huit ans, vous verrez quantité de jeunes filles jolies, instruites, pleines de bonne volonté et de courage qui ne se marient pas. Les unes n’ont rien, les autres pas grand-chose, quelques-unes possèdent une dot. Elles ne se marient pas davantage.

En vain les mœurs, les sports, une éducation moins rigide et moins étroite laissaient-elles plus de part à leur initiative, leur permettaient de courir leur chance : en vain, pendant la guerre, les rapprochements dans les ambulances, l’institution des marraines et filleuls ont-ils facilité quelques mariages ; combien les moyens d’action de la jeune fille restent limités, en quel cercle étroit elle se meut !

Et quel droit la société laisse-t-elle aux jeunes filles dédaignées ?

Celui de vieillir. Elles se faneront peu à peu, verront mourir leurs beaux rêves ; chaque jour desséchera leur beauté inféconde. La vieillesse lente, une froide et interminable agonie du cœur et des sens : tel est leur lot.

Et cela paraît tout naturel. Cette monstrueuse conception ne choque personne. Minotaure vorace, la Morale sexuelle consomme des milliers de vierges stériles, pures et désespérées.

Cependant, les idées marchent.

Balzac, grand maître es-sciences sociales, et dont la philosophie sagace doublait l’intuition du plus puissant des romanciers, a, dans sa Physiologie du Mariage, posé la question, sans oser la résoudre, de l’émancipation des filles. Pourquoi n’auraient-elles pas le droit d’aimer d’abord, et de sanctionner par le mariage ensuite une union dont, au moins, elles auraient fait l’essai et qui leur donnerait ensuite de rassurantes garanties ? Léon Blum, dans son livre du Mariage, a repris cette idée et, la poussant à ses extrêmes conséquences, a proposé que les filles de condition bourgeoise — on sait que pour les filles du peuple la question se tranche d’elle-même, — puissent connaître l’amour, discret et sauvegardé par certaines apparences, comme le font les jeunes hommes qui ne tiennent pas à se compromettre. Il affirme qu’elles arriveraient au mariage bien mieux préparées, et ayant jeté cette gourme d’illusions qui leur réserve, dans notre état actuel, de si fâcheuses déceptions, soit dans la fidélité, soit dans la trahison conjugales.

Sans aller si vite ni si loin, puisqu’il faut à tout des transitions, pourquoi refuserait-on, à la jeune fille qui ne trouve pas de mari, le droit de prendre un amant, soit avec des ménagements que lui imposera la pudeur sociale, soit avec la franchise d’une union libre acceptée ? Ce lien, insuffisant et incomplet, de ce qu’il la protège moins que le mariage, vaudra encore mieux pour elle que l’agonie d’une existence inutile.

Et elles accompliront du moins, en devenant mères, et bonnes mères, leur mission.

LE DROIT A L’ENFANT

Oui, cela semble révolutionnaire. Cela choque et indigne nos préjugés. Point d’enfants hors du mariage !

Et cependant les sollicitations naturelles de l’amour, de l’instinct sont là, pressantes, impérieuses. Toutes les jeunes filles ne se marient pas, et, le voudraient-elles, toutes ne peuvent se marier.

Est-ce qu’après l’effroyable hécatombe de vies françaises qui se sont offertes au sacrifice, pour sauver le passé, le présent, l’avenir de notre race, nous accepterons que le stupide massacre des innocents continue ? Car c’est un massacre annuel que provoquent la théorie Moloch de l’opprobre, la flétrissure inepte appliquée, comme un fer rouge, à la fille-mère.

Pour celle-ci, à quelque classe qu’elle appartienne, l’enfant est une terreur et une malédiction. Combien de germes anéantis, aux mains des avorteuses, de petits corps étranglés ou enterrés vivants ; combien de nouveau-nés dont la mère, à l’hôpital, se détourne avec horreur et qu’elle livre à l’Assistance publique !

Un enfant hors mariage : quelle tolle ! Quel scandale dans la famille et dans la Société ! Pour d’assez nombreuses qui, dans le peuple, bravent courageusement coups et injures, railleries et dédain, les autres, la majorité reculent devant l’aveu de cette chair, de cette âme pétries d’elles-mêmes, suppriment ce triste fruit ou le dissimulent, surtout dans le monde bourgeois, par un accouchement clandestin et l’éloignement immédiat du pauvre petit être, placé en nourrice, au loin.

Si l’on cherche cependant l’origine de la rigueur de l’Opinion et des mœurs, on ne trouve rien que la Morale sexuelle, avec son idée fixe du péché, l’obsession maladive d’une pureté imaginaire qui voit dans l’acte normal un stupre ; on retrouve aussi l’ancestrale, la féroce jalousie de l’homme tenant à la virginité comme à la garantie d’un bien, d’une chose réservée à son autorité et à son plaisir.

Origines barbare, origines mystiques, rien de conforme à une humanité civilisée. Car, mal pour mal, le préjugé contre la fille-mère engendre beaucoup plus de plaies sociales — la mort ou l’abandon de l’enfant, la prostitution si fréquente pour la mère, que ne le ferait le libre jeu d’institutions et de coutumes assurant à la maternité, d’où qu’elle vînt, des soins matériels et des égards moraux, permettant à la jeune mère de nourrir son enfant devant tous, sans s’exposer au blâme ; car toute vie est sacrée, et celle de l’enfant surtout, précieuse pour ce qu’elle contient d’avenir.

C’est encore la Morale sexuelle qui, admettant cruellement le report, la succession des responsabilités, frappe du même coup, non seulement la mère coupable de légèreté, d’ignorance, d’imprudence ou parfois d’honnête confiance et de sincère amour, mais aussi l’enfant qui, lui, n’a pas demandé à naître, et envers qui rien ne justifie le discrédit injuste que l’on fera peser sur lui.

Car l’enfant est la première, la principale, la plus lamentable victime de cette Morale immorale, qui méconnaît les lois souveraines de la vie. En vérité, que peut-on lui reprocher, à lui ?

Avec les forces perdues qu’une Société comme la nôtre dédaigne ou proscrit, avec les misères matérielles ou morales que son pharisaïsme crée comme à plaisir, que d’énergies on pourrait utiliser pour le bien et le bonheur, non seulement des individus, mais de cette Société marâtre elle-même !

Il ne faut pas que la guerre, qui a tant détruit, soit suivie, après la paix, de nouvelles ruines. Notre intérêt sacré nous ordonnera de rebâtir, de ramener sur les champs de mort la fécondité. Toute femme qui donne un enfant à notre pays devra être tenue en estime et respect.

Il ne doit plus y avoir de filles-mères, mais, simplement, des mères. Mot magnifique par tout ce qu’il représente. Faisons-en un signe d’honneur, et non plus de déconsidération !

PÈRE DÉCLARÉ

Il a fallu arriver au début du XXe siècle, et perdre plus de vingt-cinq années en d’oiseuses discussions au Parlement et dans la Presse, pour voir aboutir enfin la généreuse proposition de Gustave Rivet et autoriser la recherche de la paternité.

Ce progrès est-il suffisant ?

Non.

Il consacre le droit de la mère et de l’enfant, il n’impose pas son devoir à l’homme. Il lui permet toutes les précautions anticipées, tous les faux-fuyants de la mauvaise foi, et toutes les arguties de la procédure. Il autorise une partie de cache-cache dérisoire et humiliante pour les victimes, tenues à démontrer qu’il s’agit bien de ce père-là, forçant le Tribunal à proclamer : « Coucou ! le voilà ! » Ce droit ne garantit pas par lui-même les sanctions pécuniaires dues par le père récalcitrant. Il ne le frappe pas de prison, s’il se refuse à reconnaître son enfant.

Il ne suffit donc pas que la paternité puisse être recherchée par les innocents laissés à l’abandon. Il faut qu’elle soit infligée comme une obligation stricte au père oublieux, au séducteur égoïste, au lâche gredin qui donne la vie et se refuse à la continuer.

Je ne vois qu’un moyen. Forcer le Père à déclarer à la mairie sa paternité, sitôt celle-ci produite au jour. Et cela sans distinction d’espèces. C’est par une monstruosité légale qu’il est actuellement interdit au père adultérin ou même incestueux — le Code ne fait aucune distinction entre eux — de reconnaître leur enfant et de subir leurs nécessaires responsabilités.

Tout père de tout enfant devrait être astreint, sous peine de poursuites, à faire sa déclaration dans les trois jours après la naissance. N’objectez pas le fameux et éternel argument : la mère seule est sûre de sa maternité, le père jamais. Il sait parfaitement si des présomptions vraisemblables le dénoncent ; il le sait si bien que, dans la plupart des cas, la paternité peut se prouver par lettres, témoignages sûrs, cohabitation avérée.

Alors, on ne pourra plus faire de l’amour ou du plaisir un passe-temps sans lendemain ? Finies, les surprises du sentiment ou des sens, avec coup de chapeau ou baiser final : « Bonjour, ni vu ni connu ! » On devra payer l’addition ? Mon Dieu oui ! Qu’y voyez-vous d’immoral ou d’inique ?

Est-ce que ce n’est pas à l’homme, créé pour la lutte de l’existence et mieux armé pour elle, à endosser ses charges ? On ne le forçait pas à féconder ; qu’il paye, de son nom d’abord, ensuite de sa bourse. Est-ce que ce n’est pas un spectacle abominable, en regard de l’ignoble désertion du mâle, que celui de ces femelles préférant avorter misérablement, au risque de leur vie, en étouffant leur fruit en gésine, ou l’abandonnant à l’Assistance Publique ?

Déclarer son fils ou sa fille ? Serait-ce une idée saugrenue, et n’est-ce pas la chose la plus naturelle du monde ? Y aurait-il une honte à faire un enfant qui accroît le patrimoine du pays ; soldat, saura le défendre ; ou femme, mettra au monde de nouvelles forces humaines ? On déclare son cheval, son chien, son automobile, ses revenus. Où donc est la raison pour ne pas déclarer à l’État son enfant ?

Quand tant de petits êtres meurent, faute de soins, ou par mauvaises conditions d’hygiène, ou parce que la mère se débat contre la dure pauvreté, est-il de l’intérêt social de parquer dans un enclos disqualifié tant d’enfants débiles, sans protection, véritables parias, menacés dans leur intégrité morale et leur vie physique, parce que le père s’est esquivé comme un voleur.

Non, non ! Il importe que toute échappatoire soit enlevée à ce triste individu, à ce mauvais citoyen. Il faut qu’il sache d’avance, quand il poursuivra son plaisir, ce à quoi il s’engage.

A tout enfant né, père déclaré !

MADEMOISELLE OU MADAME

J’écrivais il y a dix ans :

« Les idées les plus simples sont celles qui viennent le moins à l’esprit. Rien n’égale la force des opinions reçues, sinon la poussée lente des opinions en révolte. Ce que Napoléon Ier, à Sainte-Hélène appelait le « terrible esprit de liberté ».

Il souffle de partout en ce moment. De la lointaine petite Finlande, où des femmes sont députées au Parlement ; de la vaste Amérique, où elles conquièrent presque toutes les professions ; d’Angleterre, où les jeunes filles s’émancipent de plus en plus ; d’Italie, où le féminisme gagne et s’étend. Cent ans ont suffi à la femme pour réclamer ses droits légaux, sociaux, politiques, pour affirmer les débuts d’une révolution dont les conséquences économiques et morales seront extraordinaires.

Entre les vœux le plus fréquemment formulés par les apôtres de la revanche d’Ève sur l’oppression éternelle d’Adam, il en est un, tout petit, mais gros de conséquences, auquel on ne saurait refuser plus longtemps l’attention. Un rien, qui aiderait à modifier tout. Une simple dénomination au lieu d’une autre. Que toute fille majeure fût appelée madame et non plus mademoiselle.

Pourquoi, en effet, disent les porte-paroles du féminisme, cette distinction entre les deux sexes, toute au profit du mâle et au préjudice de la plus faible ?

Monsieur, lui, est toujours Monsieur. Il l’est dès ses premières culottes, et même avant.

La femme, au contraire, se voit classée, parquée en deux catégories nettes, de signification brutale : selon qu’elle a reçu, par mariage et non autrement, la consécration, l’empreinte masculine, ou qu’elle garde, ou soit censée de garder, le trésor, même vieillissant, même inutile de sa virginité.

Qui se soucie de celle de l’homme, sinon pour se moquer de celui qui ne l’aurait pas — par grand miracle — dilapidée dans de médiocres, souvent malpropres aventures ? Et qui, au contraire, — Logique, où es-tu ? — ne s’informe de celle de la fille, dans le but avéré de la conspuer si elle a commis, même par amour, même avec toutes les excuses et circonstances atténuantes, la faute par laquelle elle perd on ne sait quoi d’irrémédiable, subit un krach, une faillite sans réhabilitation ?

La femme n’a pas le choix : rivée à la fatalité injuste de son sexe et à l’inique répartition de la loi, elle est « Mademoiselle » ou bien elle est « Madame ». Ce n’est pas la nature, ce ne sont pas les droits de la raison et du cœur, la force des instincts, la maternité même qui l’enferment à droite ou à gauche de la barrière, dans le troupeau des vierges vraies ou fausses, ou dans la caste des femmes pures ou non ; c’est le mariage, c’est-à-dire le joug légal ou arbitraire, le joug artificiel imposé par l’homme.

Ne cherchez pas des raisons, vous n’en trouverez nulle autre que cette rançon barbare et séculaire de la virginité, ce prix de la souffrance et du sang, seul capable de rassurer la jalousie sauvage du mâle si égoïste qu’il veut que la femme lui ait été fidèle avant, comme il entend qu’elle lui soit fidèle pendant l’union, comme il voudrait — mais nous ne sommes plus aux beaux temps des bûchers de l’Inde — qu’elle lui fût fidèle jusque dans la mort.

Avez-vous vieilli obscurément sans rencontrer le mariage ? Tant pis pour vous, « Mademoiselle » ! Votre vertu dédaignée des niais n’évoquera à leur pensée, au lieu d’une discrète et touchante injustice du sort, que l’image de ces couronnes de fleurs d’oranger qui se fanent sous globe, dans la poussière et l’oubli, et dont vos compagnes mariées, plus heureuses que vous, font l’offrande sur une cheminée aux invisibles dieux lares.

Avez-vous obéi aux impulsions chaudes du sang, avez-vous aimé ? Eh bien ! c’est du propre, « Mademoiselle » ! Car en vain objecteriez-vous que vous êtes femme et que vous avez payé, par assez de larmes peut-être, par la cruauté de l’abandon ou le mépris public, le droit d’être appelée « Madame ». Vous n’êtes qu’une demoiselle qui a mal tourné. Et si votre taille s’enfle, si votre ventre proclame la suprême déchéance d’une maternité prochaine, n’espérez pas avoir gagné par là ce titre de « Madame » réservé aux honnêtes épouses comme aux plus impudiques Mme Marneffe. « Mademoiselle » vous êtes, « Mademoiselle » vous resterez. Et on a inventé pour vous ce vocable d’une abominable hypocrisie : « fille-mère, » comme si on pouvait être mère sans porter le nom réservé aux femmes.

Sans doute fera-t-on remarquer qu’en fait beaucoup de femmes vivant avec un compagnon choisi, soit du fait des circonstances, soit par principe, — car l’union libre a déjà de nombreux adeptes, — prennent le nom de leur ami, et qu’il se constitue ainsi beaucoup de ménages parfaitement unis. Certes ! Mais la malignité de la province, les curiosités, les commérages ! Ce titre de « Madame », si légitimement porté aux yeux de la vraie morale, n’en reste pas moins indû, usurpé. Pour tous les actes de la vie civile, il faudra le déposer, sous le regard ironique ou gourmé des préposés officiels. Dans les bureaux de poste, chez le notaire, aux banques, sur les feuilles de recensement, sur les baux et loyers, « Madame », dès qu’elle agit en son nom personnel, redevient « Mademoiselle ».

Elle a pu lier sa vie à celle d’un brave homme, que, pour une raison ou une autre, elle n’aura pas épousé ; elle a pu avoir des enfants, elle sera frappée dans ses sentiments les plus délicats et meurtrie dans ses affections les plus chères ; elle recevra en plein visage, comme châtiment de n’avoir pu se marier, ou pas voulu, l’appellation injurieuse qui semble lui dénier ses titres conjugaux et sa tendresse maternelle.

« Mademoiselle » s’est offert un mari ! « Mademoiselle » a osé mettre au monde des enfants ! Mais alors, que restera-t-il aux épouses consacrées par M. le Maire et M. le Curé ? Elles peuvent, celles-là, être des compagnes irréprochables, des mères dévouées ! elles peuvent aussi bien compter parmi elles des gueuses, des prostituées, le même titre de respectabilité les couvre : « Madame » ! « Chère Madame » ! « Madame » ! gros comme le bras !

Il n’importe que telle vaillante créature, accomplissant fièrement son rôle, ait, comme certaines fortes femmes du peuple, donné cinq ou six beaux enfants à son compagnon de vie. On est une « fille-mère ». Mais que telle bourgeoise patentée vive dans le mariage sans en connaître les devoirs, « Madame » elle est, et elle reste. Ne vous récriez pas. La Cour de Lyon, — il faut toujours en revenir à la jurisprudence, quand on veut égayer d’exemples drolatiques un raisonnement sérieux, — la Cour de Lyon n’a-t-elle pas autorisé un impuissant à se marier ? Plus fort que cela ! La Cour de Cassation n’a-t-elle pas déclaré qu’une femme qui n’avait que les apanages externes d’un sexe infertile devait, pour la plus grande satisfaction de son mari, demeurer sa légitime épouse, une incontestable « Madame ».

Bien mieux, la Cour de Caen n’avait-elle pas décidé que — le mariage étant avant tout l’union de deux personnes intelligentes et morales — la femme, malgré une absence totale de moyens de reproduction, « ne peut être rabaissée au point de ne voir en elle… qu’un organisme propre à faire des enfants. » Si bien que ces personnes — on n’ose écrire : du sexe féminin puisqu’elles n’en ont point — sont de très juridiques « madames », encore qu’elles ne puissent être ni femmes, ni mères.

L’absurdité de telles casuistiques ne donne-t-elle pas à réfléchir ?

Voilà ce que font valoir les apôtres du féminisme ; et ils auraient bien des choses encore à ajouter, notamment ceci, à l’adresse des esprits timorés qui s’inquiètent de ce qu’en penserait l’étranger, et qui se demandent « si ça se fait » en Angleterre ou en Russie ?

Le tribunal de Genève a rendu un récent arrêt par lequel il décide que les vieilles filles ont légalement droit au titre de « Madame », pourvu qu’elles aient dépassé la trentaine. Ce jugement plein de bon sens vaut bien, on en conviendra, ceux des cours de Lyon, de Caen et la Cour de Cassation, cités plus haut. Ce n’est pas la première fois que la lumière nous vient du libéral petit peuple suisse.

Ne la mettons pas sous le boisseau. Et si nous continuons à appeler Mademoiselle les vierges sages ou les vierges folles qui le désireront, concédons le titre de Madame à celles qui, légalement ou non, tout à l’exemple de l’homme, ont fait prouve qu’elles ne sont plus même des demi-vierges, et qu’elles sont femmes ou mères tout à fait.

LA CHASSE A LA DOT

La dot, voilà ce qui fascine notre bourgeoisie. Enfants et parents.

Eh bien, il faut avoir le courage de le dire : La dot est une plaie !

D’abord, sa poursuite est immorale. Surtout quand elle vient de jeunes oisifs et d’incapables paresseux. Il y a là quelque chose qui répugne. L’argent qui n’est pas le paiement d’un travail porte en soi quelque chose d’abject. Seuls l’effort, le labeur, l’intelligence, la droiture, la volonté employés à l’acquérir le purifient.

Ensuite, la dot a cela de vengeur qu’elle aveugle celui qui court après. Sa femme sera-t-elle saine, lui donnera-t-elle de beaux enfants ? Mais oui, puisqu’elle est riche ! Et il ne remarque pas, il ne veut pas remarquer qu’elle a le sang pauvre, des tares héréditaires, des germes morbides.

Sa femme sera-t-elle la bonne associée, la compagne instruite et éclairée, le réconfort des heures difficiles ? Mais oui, mais oui, puisqu’elle est riche ! Et il ne voit pas, il ne veut pas voir qu’ils n’ont pas un sentiment, un goût, une idée communs, qu’elle sera hostile, étrangère, absente à son foyer.

Il ne vérifiera pas davantage s’il y a entre eux ces affinités d’éducation, ces parités de milieu indispensables à l’entente, à la compréhension mutuelles. Il ne se souciera pas des antécédents de famille ; il acceptera, les yeux fermés, tout ce qui pourra plus tard devenir entre eux une cause de froideur, d’éloignement. Qu’importe cela ? Puisqu’elle est riche !

La dot lui bouche les yeux. Quant au bonheur, il ne doute pas qu’il ne le possède avec l’argent. Le niais ! Comme si le bonheur dépendait de la fortune, comme si les besoins ne s’accroissaient pas en raison de ce qu’on a, comme si la satiété ne suivait pas toute possession, comme si on ne désirait pas avoir aussitôt davantage.

Quand la dot n’aurait que ce déplorable effet de détourner toute clairvoyance, toute perspicacité, d’endormir tout soupçon, d’acheter, en un mot, la conscience de l’homme, elle serait déjà odieuse et néfaste.

Son crime est plus grand, puisqu’elle supprime l’amour, ou, ce qui est pire, apprend à le simuler, met au visage un masque effronté, aux lèvres un sourire de séduction, aux yeux un regard de fièvre tendre qui vise non la jeune fille, mais ce qu’elle apporte, le bienheureux portefeuille bourré d’écus.

Voilà qui est tout à fait vilain, soit que, crédule, celle-ci ait la candeur de se croire aimée pour elle-même, — quelle désillusion l’attend ! — soit que, consciente, elle se prête à un marché dont elle sera plus ou moins dupe. Excellente entrée en ménage !

Mais, ce qu’il y a de pis, c’est qu’à trompeur, trompeuse et demi. La dot n’est le plus souvent que le plus chimérique des attrape-nigauds. Celui qui est refait, c’est le mari vorace, le glouton. Et, celui-là, je ne le plains pas.

On la lui verse, sa dot, sa précieuse, sa gentille ou sa majestueuse dot. Il la palpe, il la soupèse, il la serre sur son cœur. Va, mon ami, rira bien qui rira le dernier ! Ta subtile compagne, qui se croit le droit de lever la tête parce qu’elle t’apporte ses beaux sous, a des exigences de toilette, des goûts de luxe, des besoins de dépense qui vont faire filer son argent et le tien. Oui, le tien ! Tu ne t’attendais pas à cela. Et le coulage, mon garçon ! Le ménage à la dérive, les fuites par tous les bouts. Si bien que le pauvre sire, qui a cru s’enrichir, se trouve en définitive appauvri.

Madame le prend de haut ; elle a été élevée ainsi ; chez ses parents on ne la privait de rien. Après tout, elle a versé sa rançon. Tant pis pour le mari, si, au lieu de lui rapporter, elle lui coûte ! Comédie de tous les jours, drame parfois.

De là, pour tant de jeunes gens travailleurs, intelligents, courageux, désintéressés même, — il y en a, pas beaucoup, mais il y en a, — la difficulté de trouver la bonne compagne, celle qui saura tenir le ménage avec économie et décence, s’associer aux travaux du mari, élever les enfants. Ils cherchent une femme et ne voient autour d’eux que des poupées.

La grande, l’utile, l’indispensable réforme qu’il faut attendre de la conscience plus éclairée de notre bourgeoisie, de son intérêt même, quand elle le comprendra, c’est la transformation du mariage, fondé non plus sur l’argent et les convenances seulement, mais sur l’amour et le mérite individuels.

Quand les jeunes hommes sauront qu’ils ne doivent compter que sur eux-mêmes, leur initiative, leur travail ; quand les jeunes filles se rendront compte du rôle magnifique que la nature et la société exigent d’elles et seront de plus en plus instruites, intelligentes, aptes à tenir leur maison, sûres compagnes par avance de leur époux, le mariage français rénové trouvera en lui-même ses garanties de force et de moralité, ses chances de bonheur et de durée.

A l’heure où la natalité baisse de plus en plus, et où à la crise de la vitalité française s’ajoute la crise du mariage, il n’est qu’une chance de salut.

Elle est là et non ailleurs : supprimer la dot !

OBJECTIONS AU MARIAGE

L’union libre inquiète à raison la majorité de celles qui n’ont pas encore trouvé d’épouseur. Il faut « sauter le pas ». Et voilà ce qui effraie tant de jeunes filles, averties par un secret instinct de l’égoïsme et de la veulerie du mauvais compagnon qui les guette.

Le mariage, à option égale, demeurera, elles le savent, toujours préférable.

Encore faut-il pouvoir se marier. Et nous tournons dans ce cercle vicieux. La jeune fille voudrait bien ; le jeune homme ne veut pas.

Demandons-lui pourquoi.

Les jeunes gens affirment que s’ils ne se marient pas, c’est de la faute des jeunes filles et de leurs parents.

Comment cela ?

« Nous gagnons notre vie, déclarent-ils, suffisamment pour nous, célibataires. Le mariage nous appauvrirait. Il est donc légitime que nous cherchions une dot représentant un avoir égal à nos revenus, qui, remarquez-le, sont ceux d’un capital de travail toujours en mouvement et d’efforts renouvelés.

« Or, lorsque nous nous adressons à une jeune fille possédant une dot, même minime, dont nous nous efforcerions de nous contenter, les parents et la jeune personne le prennent de haut et nous envoient promener. Leurs prétentions passent fort au-dessus de notre tête. On nous fait sentir que nous sommes bien audacieux d’oser prétendre à une union semblable. Il faut au moins à la donzelle un mari deux ou trois fois plus riche qu’elle. »

Voilà une objection de poids.

Bien des hommes mûrs et sérieux, — de vieux garçons à qui le mariage, ses aléas, ses responsabilités font peur, formulent un autre argument ; le voici :

« Une femme doit veiller au foyer, entretenir le bien-être, surveiller les enfants et la servante, être économe, raisonnable, gardienne vigilante du nid familial. Or, nous ne trouvons plus de jeunes filles décidées à remplir les devoirs de leur mission. Celles auxquelles nous nous adressons sont coquettes, frivoles, dédaignent ces humbles et utiles travaux qui sont indispensables dans les ménages moyens. Diriger la cuisinière, mettre la main à la pâte, faire un point de couture, veiller à l’entretien du linge, ranger les armoires, ah ! bien, oui ! Mademoiselle n’a cure de cela ! Elle n’a que chiffons en tête ! »

Sans méconnaître ce qu’il y a de fondé dans l’une et dans l’autre de ces objections, peut-être le double malentendu dont il s’agit n’est-il pas si nouveau qu’il en a l’air. De tout temps on a désiré mieux que ce à quoi l’on pouvait prétendre. Et si des jeunes filles sans dot ou avec dot sont frivoles, exigeantes, élevées sans solidité, est-ce un spectacle sans précédent ? Et l’erreur des jeunes ou des vieux garçons mécontents ne tiendrait-elle pas à ceci, qu’ils s’acharnent à chercher leur femme dans des milieux où ils ne trouveront pas les qualités morales qu’ils souhaitent ?

Remarquez que l’idée viendra très rarement à un homme travaillant dans cette caste demi-bourgeoise qui englobe les bureaux, les affaires, l’industrie et le commerce, d’épouser une collègue de travail. Au contraire, il a pour elle des sentiments de camaraderie tantôt suffisamment cordiale et tantôt résolument hostile. Il la subit comme associée de labeur ; il ne pense pas à en faire sa compagne. On dirait qu’à ses yeux le travail, au lieu d’être un honneur, est une tare. Il rêve de la jeune fille bien habillée, qui ne fait rien de ses dix doigts. Et il s’étonne ensuite qu’elle soit vaine, futile, et qu’elle rêve, de son côté, au jeune homme bien mis, renté grassement et pourvu d’une auto.

Il n’est pas douteux que, dans la classe bourgeoise moyenne, des goûts de plaisir, de luxe et de frivolité aient remplacé les vertus ménagères d’autrefois. Il n’y a pour cela qu’à comparer la différence des besoins et des exigences des jeunes et des vieux, la simplicité d’il y a quarante ans. Si on tient compte de la cherté accrue de la vie, on s’explique que le mariage, considéré en France comme une affaire, chôme de plus en plus.

Faut-il donc désespérer ? Non. L’instinct de la vie est trop fort pour ne pas triompher. Le courant des idées qui nous porte à plus d’audace, à plus de liberté, à plus de franchise, ne s’endiguera pas de sitôt. Par la force des choses, beaucoup de jeunes filles, à qui le mariage sera refusé, iront à des unions volontaires que l’usage et les mœurs ratifieront.

Un jour viendra où toute liaison d’amour et de dévouement, régulière ou non, où toute naissance, légitime ou non, seront respectées comme elles le méritent. En attendant, c’est le mariage qu’il faut conseiller : aux jeunes hommes, puisque c’est d’eux surtout qu’il dépend, et aux jeunes filles, puisque c’est là qu’elles trouveront le plus de stabilité.

Mais cette préférence, que les mœurs et les lois nous dictent, ne doit pas être abusive et agressive. A côté du mariage parfois impossible, l’union libre, lorsqu’elle est fondée sur la sincérité et la droiture, doit avoir sa place, une place aussi haute et aussi digne d’égards ; car elle suppose souvent plus de difficultés vaincues et plus de douleurs traversées.

CAS DE CONSCIENCE

L’illogisme des lois et des mœurs est souvent déconcertant. On sait à quoi point le mariage, et le mariage fécond, nous semble une nécessité vitale pour notre pays. Ce mariage, nous le souhaitons jeune, débarrassé des vils soucis de dot, allégé de toutes formalités inutiles, de toute tutelle parentale, facile à contracter, moins difficile à rompre.

Or, un cas de conscience très grave se pose pour l’individu et la Société.

Oui, il faut se marier ; oui, on doit revendiquer les devoirs, les charges, les peines et les joies de la paternité et de la maternité. Oui, la loi se doit de mettre le mariage à la portée de tous, riches et pauvres, en supprimant toutes les paperasses inutiles, tous les actes encombrants ; en n’exigeant que la libre volonté des deux conjoints.

Mais, d’autre part, il conviendrait d’éclairer suffisamment la moralité publique pour qu’un être malsain, contaminé, dangereux, ne risque pas d’engendrer des enfants malades, d’apporter à sa compagne l’infection, le désespoir, d’incurables dégoûts.

Ce cas de conscience, quiconque songe à se marier doit se le poser.

Eh bien, trop souvent l’influence des familles est néfaste et pousse à des mariages qui sont de mauvaises actions et parfois de véritables crimes. Parfois, je le veux bien, les parents se font des illusions et sont de bonne foi. Ils croient que le mariage moralisera leur enfant, qu’une vie régulière assainira sa santé perdue. Mais que de circonstances aussi où ils font taire leurs scrupules, s’ils en ont, au nom de leurs intérêts, et, s’ils se croient désintéressés pour eux-mêmes, au nom de l’intérêt de leur fils ou de leur fille. Que de fois ils assument une honteuse complicité, que la loi impuissante ne châtie pas et que l’opinion indifférente ne flétrit pas. Il arrive aussi qu’ils ignorent : mais c’est plus rare.

Et alors on voit cette abomination : par calcul, par égoïsme, par mille motifs bas, un individu prend femme sans se soucier de la contagion qu’il peut lui apporter, des petits malheureux qu’il risque d’engendrer. Nul ne l’en empêche, et souvent ses proches l’y engagent. Un seul homme, dans certains cas, a droit de conseil, et de conseil inécouté : ce confesseur qu’est le médecin.

La belle avance !

Il parle, oui, mais pour un sourd, pour un aveugle, pour un être muré. Et si celui qu’il s’efforce en vain d’endoctriner et de convaincre passe outre, le médecin n’a qu’un devoir légal : se taire !

Il doit assister, les bras croisés, à ce que sa conscience lui démontre une scélératesse. Le secret professionnel lui met sur la bouche un bâillon, le ligote et l’étouffe.

Que de drames muets dans l’âme de praticiens intègres, que de sourdes révoltes ! Que de reproches amers qui ne franchissent pas les cloisons d’une chambre ou d’un cabinet de consultation ! Pris entre sa conscience d’homme et sa conscience professionnelle, le médecin ne risquera pas le blâme de ses confrères, le discrédit jeté sur sa carrière, un procès perdu d’avance, l’amende, la punition exemplaire ; car il serait puni, oui, pour avoir fait son devoir de citoyen, sauvé une ou plusieurs santés humaines.

Et voyez l’illogisme, l’absurdité de la loi inconsciente au point d’en apparaître monstrueuse.

Non seulement elle favorise le mariage d’un avarié dangereux, d’un tuberculeux avancé, puisqu’elle force à se taire le seul homme qui pourrait l’avertir et l’empêcher, mais elle exige la consommation de ce dommage public. Elle veut que l’avarié continue à avarier sa femme et ses petits, car l’avarie n’est pas encore un cas de divorce formel, dépend de procédures coûteuses, longues, de dénis de justice toujours possibles, d’assistances judiciaires souvent refusées.

Quant au tuberculeux, au nom d’une fausse pitié, elle lui livre la femme, les enfants nés, à naître. Elle se refuse à les délivrer. Elle repousserait toute demande en divorce de ce chef. Tout autant, maintient-elle le carcan conjugal s’il s’agit d’un demi-fou ou d’un fou tout entier. Fût-il interné dans un asile ou une maison de santé, y croupit-il depuis vingt ans, trente ans, pas d’espoir, pas d’évasion. Le mariage à perpétuité.

Tout autant pour l’alcoolique vomissant les injures, frappant en brute les siens. Chose inouïe : on dirait que la loi se désintéresse du mariage dans ses meilleures comme dans ses plus funestes conséquences. Elle semble dire : « Pour se marier, il faut l’autorisation de vos parents, du commissaire de police, du maire, de votre concierge. Et puis, débrouillez-vous. Du moment que vos paperasses sont en règle, cela ne me regarde plus ! »

Et chaque jour, autour de nous, un incroyable amas de misères et de douleurs palpite, proteste, se tord en gémissements et en impuissantes malédictions. Un seul homme pourrait intervenir à temps, et cet homme ne le peut pas : la loi le lui défend.

Émus de cette situation aussi cruelle qu’absurde, des médecins se sont demandé si l’on ne pouvait y remédier. Et l’un d’eux, le docteur Cazalis, il y a une vingtaine d’années, a proposé que les fiancés apportassent à la famille dans laquelle ils vont entrer le certificat médical constatant qu’ils sont aptes au mariage, et qu’en tout cas, aucune tare contagieuse ou de nature à rendre l’union intolérable ne les démontre impropres à leur mission.

Ce serait en effet une solution. Et si elle entrait dans les mœurs, les mœurs ne pourraient qu’y gagner. Malheureusement, le diable ne perdant jamais ses droits, l’union libre bénéficierait — si toutefois, on peut employer ce mot — de ce que perdrait le mariage ; et à côté de celui-ci fourmilleraient quantité d’unions irrégulières, viciées par la maladie, les tares mentales, refuge de tous les invalidés du lien légal, de tous les infirmes non reconnus valables pour l’hyménée.

Qui en pâtirait ? Les enfants, encore et toujours.

Puis, on aurait beau jeu à opposer les inconvénients et les dangers de cette conscription d’un nouveau genre, à en signaler les côtés comiques. Les excès, les abus se montreraient vite. Tout pesé, il ne semble pas que le certificat médical puisse revêtir un caractère d’autorité publique. C’est alors que le mariage, déjà tardif, déjà peu enthousiaste, deviendrait une institution précaire à laquelle l’État serait forcé d’allouer des primes. Par amour-propre, par méfiance, par crainte de l’avis du médecin, que de jeunes gens se soustrairaient à une obligation désagréable et préféreraient séduire, sans risques, des femmes qu’ils se promettraient de lâcher le jour où elles auraient cessé de leur plaire.

Mais ce qu’on ne peut demander à la Société, on peut le réclamer de la conscience de l’individu.

Nul ne devrait se marier sans avoir consulté son médecin, et nul ne devrait outrepasser ses conseils ou ses injonctions. Celui qui, se sachant malade et contagieux, se marie en risquant de contaminer sa compagne et sa descendance ; celui qui, malgré le désaveu des médecins, commet froidement ce crime, devrait, en attendant les sévérités de la loi et les justes compensations qu’elle exigera un jour, ne rencontrer partout que le mépris des honnêtes gens, dressé contre son opprobre.

L’AMOUR DANS LE MARIAGE

Lorsque, devant la « Commission de réforme du Code civil », Paul Hervieu proposa que l’Amour fût inscrit parmi les obligations réciproques des époux, il émit, pour l’étonnement de beaucoup et la raillerie du grand nombre, une vérité d’ordre supérieur, capable, si elle entrait dans les mœurs et recevait de la loi une sanction pratique, de transformer et de purifier le mariage, presque toujours affaire de convenances et d’intérêt, trop rarement union des cœurs.

L’Amour, oui, mis enfin à sa place, faisant disparaître l’antagonisme que la morale bourgeoise institue entre l’élan de la passion, la chaleur de l’affection, et le mariage tenu pour une association d’argent, une transmission de biens aux enfants.

L’Amour, oui, sous toutes ses formes, allant de l’amitié tendre à l’ardeur passionnée ; l’amour fait de compréhension, de bonne volonté, d’attentions mutuelles, de soutien réciproque, d’entente consentie ; l’amour rapprochant les époux à travers les épreuves, les penchant enlacés sur le berceau de leurs enfants.

N’objectez pas que ce soit impossible, puisque, déjà, entre l’amour et le mariage, grâce aux épousailles des vingt et un ans (et pourquoi pas plus tôt ?) la réconciliation se fait chaque jour, au profit de Roméo et de Juliette, vainqueurs des oppositions de leurs parents.

— Déjeuner de soleil, expériences fragiles, murmure-t-on.

Eh ! mon Dieu ! on verra bien ! Laissez faire, laissez passer l’amour. C’est encore la seule, la vraie force de la vie. C’est lui qui inspire le plus de courage, d’enthousiasme, de beaux efforts. Ce sera toujours autant de pris. Et, quoi qu’on en dise, mieux vaut qu’il ennoblisse de sa présence le foyer conjugal, plutôt, exilé de sa vraie place, que de s’incarner dans les fantômes voilés, séduisants et périlleux du bonheur clandestin, de la faute étrangère.

Après l’horreur du cataclysme actuel et l’empoisonnement des âmes par la haine entre peuples, il faut que l’amour vienne vivifier la famille française et régénère le monde enténébré.

Il doit réclamer sa place au soleil, ne plus être l’instinct calomnié, le voleur de nuit que l’on redoute et qui apparaît d’autant plus attirant par son mystère, dans l’ombre de péché où la morale religieuse le reléguait et le relègue encore.

L’amour, en effet, a été de tout temps le grand banni. Morale fausse, Société avare, religions pusillanimes se sont alliées pour le clouer, comme Prométhée, sur un rocher. Mais par une équitable vengeance, le vautour immortel s’est retourné contre ses persécuteurs, et il a enfoncé dans leur cœur ses serres et son bec d’acier.

Tributaires de l’amour impérieux, les hommes et les femmes ont connu toutes les hontes de la vindicte sociale, toutes les misères du mensonge et toutes les affres de la persécution. Et ce fut justice, parce qu’ils avaient outragé, méconnu l’essence de l’amour, le plus simple et le plus pur des rythmes éternels de la vie, le grand facteur d’harmonie, l’ordre suprême des choses.

L’amour, qui portait sur son visage la candeur charmante d’Abel, cet Adonis biblique, a pris, au pourchas, la face crispée de Caïn. Il s’est faufilé comme le maître des ruses, l’envoûteur ténébreux. Il a connu la bêtise justicière d’une Société qui voyait en lui le spoliateur, alors qu’il était l’ami des êtres et leur rachat, une providence aux mains douces. Il a connu les prisons, les fosses de terre vive, les bûchers. Son martyrologe emplit l’histoire des siècles. L’amour vécut des chaînes aux pieds : on le lapida, on fouetta à vif son beau corps d’éphèbe ou de jeune femme. Il n’est pas de jour encore où il ne marche ensanglanté.

Il triomphera pourtant.

Non seulement dans les unions qui, en face de la convention hypocrite, dressent déjà la franchise de leur tendresse courageuse, mais de plus en plus dans un mariage où soufflera, avec l’air du dehors, la liberté.

LA FEMME ET LA POLITIQUE

LA PART DES FEMMES

Oui, leur part. Pourquoi ne la réclameraient-elles pas ? D’ailleurs, ont-elles le choix ? C’est ce que l’on ne se demande pas assez.

Le choix, comment l’auraient-elles ? Ce ne sont pas elles qui ont codifié les conditions de la vie moderne. Elles en sont les premières victimes. Ce n’est pas d’hier que Michelet a poussé son cri d’alarme devant ce qu’il appelait un sacrilège : la femme entrant dans l’arène, concurrente de l’homme aux labeurs, aux salaires, lui disputant ce pain que, de moins en moins, il partage avec elle.

La femme veut vivre, voilà tout. Et c’est son droit.

Elle n’a vécu jusqu’à présent que comme reflet, comme écho, comme esclave, dans l’ombre de l’homme. Elle n’a pas eu de vie personnelle. Elle y prétend. Et elle ne réclame que son dû.

La part des femmes ? Mais si l’on y réfléchit, combien elle est mince encore ! Combien peu elles ont leur droit de cité, leur droit légal, familial, leur droit humain ! Loin de nous insurger contre ce qu’elles ont acquis, disons-nous bien que c’est fort peu de chose à côté de ce qu’il leur reste à acquérir.

Voyons ce qu’a conquis la femme, et voyons tout ce qu’elle n’a pu conquérir encore et que détient l’orgueil masculin, la suprématie du plus fort, de celui qui fait les lois et les applique.

La femme, c’est le fait primordial, est entrée dans l’enseignement. Elle s’est fait reconnaître comme éducatrice. On l’avait vue femme de lettres, actrice, ouvrière du luxe ou de la peine, commerçante, infirmière ; on l’avait vue peintre, sculpteur ; on l’avait vue courtisane. On ne l’avait pas encore vue professeur ; elle l’est. Mais depuis combien de temps ?

C’est en 1869 que la première candidate au baccalauréat se vit renvoyée durement à ces travaux ménagers, que l’Arnolphe de Molière assigne à la femme : couture, broderie, etc. C’est de 1881 que date la fondation des lycées de jeunes filles, en 1886 seulement que les femmes, admises dix-huit ans plus tôt à la Faculté de médecine, concourent pour l’internat.

En vérité, c’est d’hier. D’hier qu’elles sont doctoresses, avocates. D’hier qu’elles travaillent à l’École des beaux-arts et à la Villa Médicis.

Leurs victoires, on les chiffre moins à la quantité qu’à la qualité. Contre tant d’hommes détenant places, fonctions, honneurs, on cite une femme qui, par miracle, grâce à un ministre libéral, représente ses millions de compagnes dans les assemblées de choix.

On cite, en 1888, une femme qui entre au Conseil supérieur de l’Instruction publique. En 1900, une autre qui pénètre au Conseil supérieur du travail, au ministère du commerce. Une encore, féministe éminente, prend part aux travaux de la commission extra-parlementaire du régime des mœurs. D’autres deviennent membres du Conseil supérieur de l’assistance et de l’hygiène. Et Mme Curie a professé à la Sorbonne.

Exceptions !

En revanche, si la femme peut défendre en justice une cliente ou un client, elle est inapte à juger. Toute sa connaissance du droit ne lui permet pas de passer de la barre au tremplin du tribunal. Et quand a été créée la grande commission de révision du Code civil, on a vu cette iniquité : aucune femme ne venant s’asseoir à cette table d’hommes, d’hommes légiférant sur des femmes.

La femme peut être témoin dans les actes de l’état civil, mais elle n’a point qualité pour les dresser, les enregistrer, les prononcer. Elles ne sont ni secrétaires de mairie, ni adjointe.

Pour une à la Sorbonne, en est-il à l’Institut ? Certaines, dont le nom vient à l’esprit immédiatement, dépareraient-elles l’Académie française ? N’y tiendraient-elles pas avantageusement la place de tel ou tel ? Combien sont chevalières de la Légion d’honneur ? Combien ont la rosette ?

Ceci pour les titres officiels.

Au point de vue de sa capacité civile, n’est-il pas invraisemblable que la femme, en se mariant, abdique sa personnalité, et, au regard de son mari et de ses enfants, devienne la première servante de la maison ? N’est-il pas révoltant qu’elle soit, dans son ménage, sans pouvoir, sans argent, sans droits, dépossédée de son âme et de son corps ?

Au point de vue politique, son rôle est nul.

En vain, deux projets de loi ont-ils été déposés et demeurent enterrés sous la poussière et l’oubli ; l’un proposait d’admettre aux élections municipales, cantonales, législatives, les femmes célibataires, veuves et divorcées ; un autre, en 1906, plus libéral, appelait au vote les femmes mariées, mais restreignait leur voix aux élections des conseils municipaux, des conseils d’arrondissement et des conseils généraux.

En vain, le Conseil national des femmes organisait-il jadis un vaste pétitionnement, qui ralliait l’appui du Comité central de la Ligue des Droits de l’homme, soit 73.000 adhérents. La femme française, mineure en son foyer, reste mineure en l’État.

Mais, patience !

S’il est vrai que l’union fait la force, cette vérité servira surtout aux femmes, à leur merveilleux pouvoir d’action, de propagande. Les ruches se réveillent, les fourmilières s’agitent.

Aujourd’hui, les femmes de presque tous les pays ont une arme de revendications : c’est le Conseil international, qui, en 1888, naquit d’un Congrès à Washington, et d’un autre à Chicago, en 1893.

D’année en année, le Conseil international des femmes, constitué par un bureau de sept membres et tenant des assemblées quinquennales, a vu s’affilier les groupements féministes constitués dans chaque pays en Conseil national.

D’abord, le Canada, puis, successivement, la représentation des femmes suédoises, anglaises, celles de la Nouvelle-Zélande. Puis ce fut le tour de la République Argentine, de la Suisse, de l’Autriche, de la Norvège et de la Belgique. En 1906, vingt et un Conseils nationaux étaient entrés dans cette confédération des intérêts féminins.

L’avenir est là. On l’a vu aux Congrès de Londres, de Berlin, au Congrès interquinquennal de Paris. On le verra de plus en plus, le jour où la femme qui, jeune fille ou mariée, ne peut disposer de son argent, pourra, grâce à de plus justes lois, disposer de ce qui lui appartient et le mettre au service de la cause commune.

On ne saurait nier la magnifique éclosion d’idées, le mouvement que par la presse, les revues et journaux féministes, les conférences, les groupements, Sociétés, Congrès de toute nature, ont affirmé, en ces dernières années, les efforts de la femme française.

Là, l’élite remplace le nombre. Mais le nombre viendra, soyons-en sûrs, à l’élite par l’élan invincible des circonstances. Souvent, à la lenteur du progrès, on ne mesure pas la marche des grands mouvements économiques et sociaux. On entend des craquements, on voit des fissures, et l’on perçoit bien qu’un grand fleuve souterrain circule.

Tel est le destin de la poussée féministe.

Elle s’amasse, elle s’accroît, elle rallie les hésitantes, elle fait corps avec toutes les faibles, elle se lasse autour des révoltées.

Bientôt, le fleuve crèvera de terre. Et la femme aura accompli sa révolution.

LA VOIX DES FEMMES

Parviendront-elles, après la guerre, à se faire entendre ? Amèneront-elles l’opinion, le Parlement à leur reconnaître ce droit de suffrage, ce droit de vote et d’éligibilité qui devient peu à peu, pour toutes les classes féministes, le but commun ?

Que la femme doive pouvoir voter, une fois remanié le suffrage universel, cela ne fera aucun doute pour ceux qui reconnaissent en elle l’égale ou l’équivalente de l’homme. Comme lui elle pense, comme lui elle vaut, et surtout comme lui elle travaille. C’est là son titre indéniable, ses véritables lettres patentes. C’est ce qui lui donne titre à parler, c’est ce qui l’autorise à prendre sa part des responsabilités civiques, puisqu’elle assume, elle aussi, sa part des charges économiques.

Six millions de femmes, avant la guerre, exerçaient une profession. Et combien plus ? à présent ! Six millions de femmes, — chiffre déjà énorme ! — maniaient l’aiguille, la plume, l’ébauchoir, le livre d’enseignement, le scalpel, le Code, les leviers, les volants, les manettes à l’usine, la machine à écrire dans les bureaux, la bêche et la brouette aux champs. Qu’elles montent sur les planches, reines d’un soir, ou qu’elles récurent les casseroles et mijotent le ragoût, servantes de tous étages ; que de leurs doigts agiles elles confectionnent le chapeau coquet ou la robe harmonieuse ; qu’elles aunent du ruban ou aident les bébés à naître, six millions de femmes en temps normal luttent, triment, gagnent leur pain, et quelques-unes la brioche, au prix de leur labeur ; et combien là-dessus ne gagnent même pas, avec les chômages et les mortes-saisons, sans parler des grèves, de quoi manger à leur faim !

Dites-vous que près de trois millions de paysannes se courbent sur la terre, qu’on compte près d’un million de domestiques femmes, près d’un autre de couturières de divers métiers, près d’un autre encore d’ouvrières d’usine. Le solde se compose de milliers et de milliers d’institutrices, d’employées, de modistes, d’accoucheuses, de quelques centaines, de doctoresses, d’écrivains, d’artistes.

Refusera-t-on à ces laborieuses le droit de choisir des mandataires conscients ou conscientes de leurs intérêts ; et n’ont-elles pas le droit et le devoir de s’intéresser aux grandes questions d’assistance ou de protection de l’espèce, qui, pour elles particulièrement, sont des questions vitales ?

Après l’admirable labeur fourni, pendant la guerre, par les femmes françaises, après l’organisation civile et militaire des femmes anglaises conquérant ainsi de haute lutte leur droit de suffragettes, il est superflu de revenir sur les raisons de principe qui militent en faveur du suffrage des femmes. Assez de faits acquis démontrent que les femmes peuvent voter avec sagesse, sans nuire à leur rôle familial, et qu’elles seront les meilleures artisanes du progrès social.

Le suffrage des femmes en France n’est point, au surplus, la nouveauté qu’on croit. Elles ont voté pour les États généraux, et exercé ce droit, par procureur, il est vrai. Les noms des femmes côtoient ceux des hommes sur les listes électorales des États généraux de 1789. Elles ont figuré aussi aux assemblées communales, en raison du rang qu’elles occupaient dans la commune, la ville ou le fief. En 1848 elles ont réclamé leurs droits, lorsque le suffrage universel a été accordé aux hommes.

Reproduira-t-on le sot argument que la femme ne paie pas l’impôt de la guerre ? Mais d’une statistique, d’ailleurs délicate et complexe à établir, il semble résulter que la maternité, le plus périlleux des devoirs et le plus lourd, a sacrifié cinq à dix fois plus de femmes qu’il n’est tombé d’hommes sur les champs de bataille. Ceux qui refusent aux femmes le bulletin de vote, sous prétexte qu’elles ne paient pas l’impôt du sang, devraient logiquement accorder de cinq à dix bulletins supplémentaires à chaque mère.

N’est-il pas extraordinaire de penser que le suffrage universel met le bulletin de vote dans les mains d’une masse d’esprits ignorants, d’alcooliques, d’êtres immoraux et tarés, et qu’il le refuse à des milliers de femmes courageuses, laborieuses, force de la race et soutien véritable du pays ? Songez donc qu’en Angleterre, il y a déjà 312 doctoresses, 190 médecins-femmes dentistes, 10 vétérinaires, 380 journalistes, 98 agents de change, 453 huissiers, 3,699 peintres, photographes ou dessinateurs attachées à la presse. Songez qu’en Amérique, dans les compagnies de chemin de fer, des femmes sont chefs de traction, directrices, membres actifs des conseils d’administration.

Il n’est que de constater ce qu’elles ont fait, dans les pays où elles votaient il y a déjà dix ans. Les résultats sont d’une rare éloquence.

Aux États-Unis le droit de vote politique fut accordé aux femmes dans quelques États de l’Ouest. Mais c’est à la Nouvelle-Zélande et en Australie que le mouvement a pris le plus d’ampleur.

Dans ce dernier pays, l’influence des femmes a fait voter une excellente législation pour la protection des ouvrières : journée de huit heures, hygiène exemplaire, salaires suffisants. L’influence des femmes a fait améliorer la législation des industries pour les hommes eux-mêmes. Elle a contribué à la protection des enfants, au relèvement du niveau moral du peuple, à la lutte contre l’alcoolisme et la passion du jeu, à la grande œuvre humanitaire des retraites générales pour la vieillesse qui, sur le budget de l’État et sans contribution des intéressés, doit assurer une retraite à tous les Australiens âgés de plus de 65 ans.

Dans la Nouvelle-Zélande, le suffrage des femmes, dû à sir Robert Stout, a exercé la plus heureuse influence. Il a instauré une législation antialcoolique dont pourraient s’inspirer nos législateurs, et en vertu de laquelle la plupart des districts ruraux ont voté l’interdiction absolue de la vente de l’alcool. Les villes ont suivi peu à peu l’exemple, et dans un temps prochain, grâce aux femmes, l’alcoolisme et ses terribles dangers auront vécu à la Nouvelle-Zélande.

En Europe, les femmes votent en Finlande, elles votent en Norvège. L’expérience faite en Finlande n’a pas été moins rassurante que dans le Nouveau-Monde. Là encore les femmes ont fait voter l’interdiction absolue de la vente de l’alcool, fixer à huit heures la journée de travail dans la boulangerie, discuter un grandiose projet d’assistance maternelle, d’après lequel les mères nécessiteuses resteraient salariées six semaines avant et huit semaines après l’accouchement, tout en cessant leur travail. En 1907, dix-neuf femmes ont siégé à la Diète finlandaise, et vingt-cinq en 1908. Parmi ces députées, on trouvait une inspectrice du travail, une directrice de bureau de placement ouvrier, six institutrices, cinq couturières, une blanchisseuse, deux domestiques, deux ouvrières de fabrique, une ancienne étudiante et une doctoresse.

La moitié de ces députées sont des mères de famille ou des femmes mariées, qui attestent ainsi la compatibilité de leur fonction politique avec leur fonction maritale ou maternelle.

Voilà donc qui est établi ; aux deux bouts extrêmes du monde, mues par le même instinct de solidarité généreuse, les femmes ont fait voter la protection de l’ouvrière et de l’ouvrier, l’abolition de l’alcoolisme, ont réclamé la retraite pour la vieillesse et l’assistance aux mères.

Que répondre à cela ? Il ne s’agit pas de plaidoiries pour ou contre, d’incursions en Utopie ; nous nous trouvons devant des réalités. Et je ne parle pas d’autres revendications, comme, en Finlande, le droit à l’héritage pour les enfants naturels, des peines sévères pour les mauvais traitements infligés aux enfants, l’extension des droits de la femme mariée, la création par les communes d’établissements d’éducation pour les enfants pauvres et abandonnés, etc. Toutes mesures inspirées d’un esprit noble, d’un sens élevé de la justice.

Mais si aucune des craintes que l’on pouvait avoir ne s’est justifiée, si la famille n’a subi aucune atteinte, si l’on n’a pas vu le mari et la femme séparés d’opinions, ou la femme désertant son logis pour courir les clubs alors que ses marmots braillent ou que le rôti brûle, si — crainte plus sérieuse — on n’a pas vu les suffrages féminins modifier l’orientation politique, en revanche on a pu mesurer les bienfaits de leur immixtion dans la vie publique.

Le régime parlementaire s’en est trouvé assaini du coup, relevé comme niveau moral. Peut-être le rigorisme des femmes australiennes a-t-il été un peu excessif dans son traditionalisme, puisqu’elles n’ont admis comme candidats que des époux et des pères de famille irréprochables, excluant ainsi de la vie publique quelques personnalités de valeur dont la vie privée était indépendante. Mais ce sont excès où le mieux est l’ennemi du bien. Cela se tassera. Les femmes deviendront de plus en plus libérales, affranchies des dogmes rigoureux ou des morales trop étroites.

Ce qu’elles ont fait déjà est admirable. On ne le saura jamais assez. On ne le dira jamais trop. Elles ont conquis par là pour leurs sœurs de tous pays le bulletin de vote mondial.