PAUL MARGUERITTE
DE L’ACADÉMIE GONCOURT

Le printemps
tourmenté

PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26

Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.

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Copyright 1925,
by Ernest Flammarion.

Le printemps tourmenté

AVANT-PROPOS

Un scrupule…

Comment, trente ans plus tard, faire revivre le passé dans sa fraîcheur, si je ne lui restitue pas son mirage, si je ne le dépeins pas tel qu’il m’apparut, et non tel que je le juge à présent. Êtres et choses ont changé ; bien des sentiments délicieux sont devenus amers ; des affections m’ont trahi, d’autres sont mortes.

Pourtant ce qui fut, comment pourrais-je l’anéantir ?

Un poète a dit :

Ces reliques du cœur ont aussi leur poussière

Sur leurs restes sacrés ne portons pas les mains.

Ma jeunesse avec ses illusions est fixée là, papillon lumineux. Je me garderai de toucher à ses ailes, de peur de la voir tomber en poussière.

P. M.


Cet avant-propos a été retrouvé dans les papiers de Paul Margueritte après sa mort.

Il l’avait écrit à Hossegor en 1916 pour figurer en tête de ce livre de souvenirs, qui fait suite aux deux précédents volumes : Les pas sur le sable et Les Jours s’allongent.

PREMIÈRE PARTIE
LA BARQUE ENCHANTÉE

I

Expéditionnaire au Ministère de l’instruction publique. Vingt ans !

S’il est vrai que la vie ne s’apprenne qu’en vivant, mon dépaysement me révèle des types insoupçonnés.

Le bureaucrate, figé dans la demi-torpeur des pièces trop chauffées l’hiver et pas assez aérées l’été, constituait, il y a trente-cinq ans, une humanité à part.

Le côte à côte crée une familiarité sans attaches, bornée, comme au lycée, par les minuties de la faction. Différents et appariés, les employés ne mettent guère en commun que les médiocrités du terre-à-terre : petits espoirs, petites rancunes, petits cancans. Parmi eux, abondent les maniaques : pendules qui marchent et sonnent encore, mais détraquées. Peu d’endroits où couve plus la folie raisonneuse.

Cartons verts, actes serviles ; le dos qui se courbe, la plume qui grignote ; l’heure de la sortie finira-t-elle jamais par piquer, de son aiguille, le cadran des montres, toutes d’accord pour avancer sur la pendule de la cheminée ?

Ah ! l’ennui de ces après-midi : quelque chose de fade, de dolent, d’inerte, qui tient de la prison et de l’hôpital ; ennui d’impuissance, de vain labeur, de paresse stérile : ennui d’eunuques !

Me voici dans un local meublé de quatre tables noires, très scolaires ; on m’assigne la plus éloignée de la fenêtre, la place du nouveau. Cela sent le tabac et la poussière. J’hérite du matériel d’un malade en congé, de son pupitre tailladé, de son grattoir sans fil et de sa gomme salie. Le pion, oh ! pardon ! le sous-chef m’a présenté et installé : je copie. Pensum : lignes, tant !

Camarades point méchants, incolores, portant au bras le pli que fait l’accoudement du scribe, aux genoux la bosse de la rotule. Certains ont des manches de lustrine, ou se font de faux-poignets en papier.

Qui saura le mystère de ces vies patientes, lorsque l’atmosphère de la rue les reprend : estaminet de vieux garçons, brasserie à femmes pour les jeunes, intérieurs pauvres où la ménagère reprise les habits corrects et où les enfants se mouchent sans bruit ? Détresses dignes, car il faut tenir son rang ; et l’employé travaillant peu, maigrement soldé, est un ilote bourgeois.

Des figures flottent, dans cette grisaille du passé où elles sont entrées depuis longtemps, sous le coup de pouce de la mort, de la retraite, de l’accident.

Voisin d’en face : un homme au teint de brique, en redingote noire, qui a en lui de l’économe de collège et de l’inspecteur des rayons de grand bazar : — Voyez quincaillerie ! C’est un grincheux, morose d’orgueil rentré, d’illusions déçues. A onze heures et demie, un garçon de café malpropre lui apporte son déjeuner. Il se plonge dans la raie au beurre noir et le roquefort, vide son carafon, s’hébète et s’endort ; se réveille juste à temps pour établir les colonnes chiffrées d’un bordereau.

Voisin de gauche : un pachyderme velu, aux bras mous, aux pieds mous. Un Hérode débonnaire, qui rougit pour rien, et a une petite voix surette, d’une extrême affabilité. Toujours en retard, harcelé par un sous-chef vétilleux et qui ressemble à un rat blanc. Mais vienne la demie précise de trois heures, le pachyderme bonasse se lève, met trois morceaux de sucre, prélevés sur les consommations du café, dans un verre qu’il emplit à une fontaine, et il va déguster le tout dans les W. C. : fonction religieuse, rite immuable.

Et encore : un Christ blême et phtisique, crachant avec ses poumons une scatologie érotique qu’il déverse en injures, par une inexplicable haine, sur un collègue papelard, offrant au ciel sa mortification… Cet autre, masque de sous-off bouffi qui a gardé du régiment trop d’habileté à falsifier les états de l’ordinaire, jusqu’au jour…

Puérilité de telles de ces âmes domestiquées ; un grand chef, mis à la retraite deux ans plus tôt qu’il ne s’y attendait, sanglote ses adieux devant le personnel assemblé. Il proteste, gémit ; et de grosses, grosses larmes coulent le long de ses joues roses entre ses favoris gris.

Est-ce que je m’étais imaginé qu’on me donnerait des rapports d’État à rédiger, avec de l’émotion et du style ? Il faut en rabattre. Je remplis le blanc d’imprimés ; des mandats de paiement ; le nom, la somme, la date. Le garçon de bureau en ferait bien autant, et sans doute avec plus de soin, puisque, distrait, je me trompe et que la feuille me revient déchirée : à refaire !

Mais quoi ? Alexandre Dumas père, employé chez le Duc d’Orléans, n’a-t-il pas commencé par découper aux ciseaux des enveloppes, sur lesquelles il apposait des cachets dans la cire bouillante ? Ça ne l’a pas empêché de faire son chemin. Ne devrais-je pas bénir les Dieux de me laisser tant de liberté d’esprit pour travailler, ensuite, à ce qui me plaît ?

Sécurité, besognes menues, retraite pour la vieillesse, que me faut-il de plus ? J’aurais tort de me plaindre. N’ai-je pas choisi mon lot ? Qu’est-ce qui me forçait à me contenter de cet idéal médiocre : le plat de lentilles d’Esaü ? Je n’avais, trimant dur, qu’à choisir une profession plus méritoire.

Tant pis ! si cela m’humilie de rester des heures, le derrière sur une chaise, à faire un travail qui n’exige pas d’intelligence, rien qu’une écriture nette. Copiste ? Est-ce cela que j’ai tant attendu de mes rêves ? Copiste : si Madame de Mortsauf ou Madame de Rénal me voyaient !…

Sans doute, je pourrais lire, écrivailler, mais en glissant vite, dès que le sous-chef ouvre la porte, livre ou feuillet dans le casier. Le rat-blanc, véloce, — on dirait qu’il se méfie, — d’un bond est là, sur moi. Il ne mord pas, il est très indulgent, mais son petit œil sardonique en dit long. Et le temps interminable continue de stagner, les minutes dorment, les heures sont des siècles.

Enfin, enfin ! le pachyderme lave ses poings énormes dans la cuvette d’angle de la cheminée ; ensuite l’homme en deuil laisse dans l’eau un peu de son noir. L’aiguille fatidique atteint cinq heures. Et déjà dans les escaliers désignés de lettres majuscules A, B, C, des portes battent, des ombres furtives dégringolent.

Dehors, la triste rue de Grenelle et son courant d’air aigre ; la rue de Bellechasse où plusieurs points de repère me sont déjà familiers.

D’abord la maison où habite Alphonse Daudet : seuil fascinant, mais d’où, moins heureux que pour Dumas fils, je ne vois jamais sortir le maître.

Se peut-il ? Daudet demeure là, simple mortel, dans un appartement, comme vous et moi : Daudet, le magicien du Midi, le sensitif, le frémissant conteur qui vivifie tout ce qu’il touche, Daudet dont j’ai déjà lu tous les romans, mais dont je ne connais, comme portrait, qu’une photographie grandeur nature, rue de Rivoli, où, jeune, il exhibe une chevelure embroussaillée de prophète et dirige sur vous ce noir, ce doux, ce nostalgique regard qu’avive jusqu’à l’aigu le monocle !

Comment fait-il pour que ce petit carreau tienne si bien ? Moi, je n’ai jamais pu.

« Si tu allais voir Monsieur Daudet, si tu lui écrivais, m’a suggéré ma mère, peut-être te recevrait-il ?… »

Ah ! bien, oui ! Je l’admire trop pour oser le déranger. Que lui dirais-je qui ne soit pauvre, gauche, indiscret ?… Plus tard, oui, si j’ai du talent. Mais d’ici là, je me contente de saluer au passage, avec tendresse, avec amour, le cadre de pierre et les vantaux de bois que surmonte le chiffre 31, sur une plaque bleue.

A côté, plus prosaïque, s’ouvre la boutique de mon coiffeur. Car j’ai un coiffeur qui rase mes joues glabres, et calamistre mes cheveux longs à la mode romantique. Comme ils ne bouclent ni ne frisent et sont du bois dont on fait les baguettes de tambour, le petit fer n’est pas de trop : il leur donne une cambrure savante, les enroule sur mon col d’un tour à la fois élégant et noble. Ce coiffeur me méprise pour le mal que je lui donne ; cette recherche capillaire affectée le blesse ; car il est presque chauve — et seul mon regard sévère, dans la glace, réprime ses reniflements indociles et ses moues vitupératives.

Mais voici le troisième but atteint. Après la cour verdie, quoique aucune herbe ne pousse entre les pavés, après l’escalier, le coup de timbre ; Julie ouvre. C’est notre appartement.

II

Eh quoi ? Encore un ?

Oui, on a déménagé de nouveau, et les vieux meubles d’Algérie, et les œufs d’autruche et les cornes de gazelles ont dû s’adapter à des murs insolites. Levallois était trop loin ; et pour que je puisse couper les heures de bureau en venant déjeuner, il faut bien loger à côté du Ministère. C’est ici que je prends mes repas, à la bonne auberge, au tiède chez-nous maternel. Mais je n’y vis pas. J’y couche encore moins : j’ai mon home. Je l’ai exigé, comme il convient à un citoyen majeur qui exerce une profession et touche à la fin du mois son traitement.

Mon home, dont Julie pour faire le ménage et moi seul avons la clef : un entresol de deux pièces, avec cuisine, s’il vous plaît, au coin de la rue Las-Cases et plongeant sur les voyageurs d’impériale de la rue de Bellechasse. Un entresol qui sent les légumes crus de la fruitière d’au-dessous, qui absorbe le brouillard et l’odeur du crottin, et dont j’ai tendu, avec un goût très Jeune-France et Pétrus Borel, le cabinet de travail en papier velouté bleu, sombre, bleu Ténèbres.

Dans une petite alcôve, une peau de chèvre du Thibet, rousse comme une chevelure, ardente comme une flamme, jette sa toison sur un divan, qui tour à tour symbolise le Sofa de Crébillon, le banc de verdure dans la forêt, l’autel des voluptés mondaines.

Une table de chêne chargée de livres invite au recueillement de la pensée. En panoplie, des sabres de Damas évoquent l’action ; une bibliothèque suscite le mirage de la vie complexe et pathétique. Voilà la pièce idéale, le palais de Songes !

A côté, ma chambre à coucher, les réalités du vêtement, de la toilette. Ici, Don Quichotte rêve ; là, Sancho ronfle. Que me manque-t-il ? Pas même une maîtresse. Encore neuf cent quatre-vingt-dix-neuf pour égaler Don Juan ! C’est une des dernières grisettes, on dirait aujourd’hui une midinette. Jolie et maigre, le teint blanc, des cheveux en mousse d’or qui bouffent, et de grands yeux à la Sarah-Bernhardt. Charme et douceur, avec de la drôlerie peuple. L’ai-je désirée assez longtemps !… Le jour où j’ai osé l’embrasser, elle ne s’est ni marchandée ni vendue, mais donnée, gentiment.

Si, inspiré par l’amour, — est-ce l’amour ? — j’avais du talent !… Mais du génie inconnu qui bouillonne en moi, rien ne sort qu’aspirations confuses, réminiscences, images romanesques.

Je veux trop vivre un roman magnifique, pour pouvoir l’écrire. Le bien, le mal se parent à mes yeux d’attraits excessifs : les passions effrénées d’un Musset, d’un Byron, me fascinent de leur périlleux idéal. S’élever au-dessus du commun, affronter l’opinion, avoir d’illustres amours et mourir jeune, enivré de gloire ! En même temps, un obscur bon sens me montre la beauté discrète des devoirs silencieux. Si bien que je n’ose m’élancer, comme Icare, à plein ciel, trop sûr de me casser les reins. Je reste le dormeur éveillé d’œuvres imaginaires, qui au moment de les saisir m’échappent.

Ce n’est pas cette année que je dérangerai Alphonse Daudet ! Dans la foule qui se presse autour de l’avenue d’Eylau pour souhaiter à Victor Hugo sa fête, je me sens bien le plus perdu, le plus chétif des passants anonymes ; comme ce soir où le magasin du Printemps brûle, détachant sur un formidable feu de Bengale pourpre le cadre de ses fenêtres vides et de sa façade noircie avant l’écroulement final.

Puisque nous habitons plus près du Théâtre-Français, j’en use et abuse. La curieuse silhouette de Mademoiselle Feyghine traverse les décors de la Barberine de Musset. On se demande si Monsieur Caro a posé pour le Bellac du Monde où l’on s’ennuie. Worms donne un âpre accent à Nourvady étalant, pour tenter la Princesse de Bagdad, le coffret où s’entasse un million en or vierge.

Mais combien aux modernes, aux classiques, aux romantiques même, je préfère le délicieux clair de lune de Shakespeare, ce prisme fugace de fantaisie, d’émotion chatoyante qu’est le théâtre de Musset. Et cette fois les héroïnes m’en émeuvent moins, la blonde Jaqueline poudrée, l’altière Camille, Marianne au visage de rose, que les amoureux qui parlent si bien de leurs souffrances ou de leurs joies : Octave, rieur sous son masque, le pâle Célio en noir, Perdican, Fortunio, et ces divins grotesques, ces marionnettes falotes ou tragiques : Claudio, le baron, Maître André.

Théâtre unique, qui en quatre-vingts ans n’a pas vieilli d’une ligne, d’un mot, qui garde fièrement la jeunesse immortelle du cœur, et dont la sensibilité fine a l’éclat des dents qui sourient et la grâce mouillée du regard où point une larme.

Avec un bel amour au cœur, ne devions-nous pas, mon frère et moi, créer le « Théâtre de Valvins » ? Ces vacances-là en virent s’épanouir les fastes.

Il posséda une salle : notre atelier sur la berge ; sa scène, un plancher que le menuisier du coin éleva sur des tréteaux ; son rideau, deux draps blancs ; sa rampe, des rangées de bougies ; ses costumes, satinettes taillées par une couturière à la maison, défroques achetées au Temple ; ses décors, de grands paravents feuillagés de vert qui tour à tour, par l’indication d’un écriteau, figuraient la salle du château ou le parc enchanté.

Pour artistes, notre étoile fut notre cousine Mlle Geneviève Mallarmé, la Nérine de Banville, la Guillemette de la Farce de Patelin, la Colombine de Pierrot héritier et du beau Léandre ; pour souffleur et metteur en scène, nous eûmes, faveur insigne, Stéphane Mallarmé lui-même ; pour public, la famille, les amis de passage et le peuple, les paysans des villages environnants qui, apportant, des chaises ou des bancs, venaient s’entasser dans la large pièce trop étroite. Un jeune voisin faisait, de son violon, l’orchestre, au besoin complétait la troupe. Mon frère et moi, nous nous partagions les grands rôles.

Ce nombre exigu limitant le choix des pièces, nous n’admettions que celles où les costumes bariolés évoluent sur la scène en jolis papillons de couleur, et où la rime fait tinter son jeu de grelots d’or. Farces du moyen âge, comédies burlesques de poètes, timides et déplorables essais de ma part en prose, plus heureux en pantomime : que de chaudes, palpitantes et fiévreuses soirées nous eûmes là !

Un rêve, dira-t-on ? Oui, rien qu’un rêve, mais qu’il fut beau, soulevé à plein élan par le lyrisme de notre jeunesse, de notre foi dans l’art, de notre ferveur poétique ! Cette communion avec des spectateurs naïfs, prompts au rire et à l’enthousiasme, avec la foule instinctive, nous donnait une ivresse prodigieuse et une confiance sans bornes.

Tour à tour Scapin, Léandre, Cassandre, Guillaume, Victor d’une voix riche et suave exultait à pleins gestes sa jeunesse lyrique. Pour moi, je fus Orgon, Patelin, Pierrot bavard ou muet.

Là, prit corps en effet, pour la première fois, cette incarnation de l’homme blanc qui me créa, pendant des années, un dédoublement de personnalité et une vocation irrésistible : le fantôme lunaire de Pierrot. Il naquit de l’impression vive produite par une nouvBlle d’Henri Rivière ; on y voit Pierrot, mari jaloux, décapiter pour de bon, avec un énorme rasoir, Arlequin son rival. Cette hantise, et deux vers du Pierrot posthume de Gautier :

« L’histoire du mari que chatouilla sa femme,

Et lui fit de la sorte, en riant, rendre l’âme »

suscitèrent en mon cerveau cette pantomime macabre : Pierrot assassin de sa femme, à laquelle la vivante partition de Paul Vidal, plus tard, et quelques représentations, dont une chez Daudet et une autre au Théâtre-Antoine, valurent un certain retentissement.

En voici le thème :

Pierrot, accompagné d’un croque-mort, tous deux ivres, rentre de l’enterrement de Colombine, sa femme, dont le portrait au mur, dont le grand lit fixent le souvenir amoureux avec l’obsession du crime. Seul, Pierrot évoque et revit le meurtre. Il a tué sa femme, l’ayant ligotée, en lui chatouillant la plante des pieds jusqu’à ce que, après des hoquets de rire et des sanglots d’angoisse, elle rende le souffle. Il mime la scène sacrilège, imitant l’assassin dont les doigts grattent, titillent, caressent, griffent, exaspèrent le spasme. Mais bientôt, dans la quiétude de sa sécurité criminelle, le remords, sous forme d’un chatouillement semblable, le tord dans le même rire convulsif et la même horreur d’agonie que sa victime. Pour y échapper, il boit ; dans son ivresse, il incendie le lit, et, devant le portrait spectral de Colombine, repris de l’affreux et obsédant chatouillement, il se renverse en une dernière saccade d’épilepsie, foudroyé.

Telle quelle, sans musique, et traduite par des gestes inexperts, cette œuvrette frappa fort Stéphane Mallarmé. Il décerna à mon masque de plâtre, à mes attitudes une émotion tragique et burlesque : « Je pourrais, certifia-t-il, risquer sous cet avatar d’intermittentes apparitions, et, pour le plaisir de quelques délicats, être « le monsieur en habit noir qui, à l’improviste, tire du fourreau ce glaive blanc. »

L’emprise exercée sur moi par cette révélation d’art tint à ce que dégagent de troublant ces péripéties sans voix, ce rythme des émotions traduites dans un perpétuel silence : angoisse expressive d’êtres qui ne peuvent parler, qui, en se faisant comprendre, ne peuvent tout exprimer, et qu’une inlassable fatalité par cela même poursuit : de là, le pathétique de ce masque où se réfugie la puissance d’une âme convulsée ; de là, l’éloquence de ces mouvements qui, même dans la farce, empruntent au drame on ne sait quoi de saisissant, comme si l’on voyait s’agiter, inanes et véhéments, des somnambules en crise ou des morts ressuscités.

Ces vacances prestigieuses ne virent pas seulement Pierrot tuer sa femme ; elles le virent, aussi, meurtrier d’un papillon et harcelé par une armée de papillons vengeurs, les apaiser, violon aux doigts, d’un requiem expiatoire en l’honneur du disparu. Mallarmé admira ce requiem d’être, selon les lois de la pantomime, silencieux ; si bien que, par une transposition des sens, on en pouvait voir les ondes sonores, tour à tour légères ou graves, caressantes ou funèbres, frémir comme en un miroir sur les traits de Pierrot.

Ce fut le début de nombreuses pantomimes. Notre public les accueillait avec ferveur ; un frisson courait dans les rangs dès que Pierrot glissait sur les planches, blanc dans son ample sarrau, rien de noir que le serre-tête et la courbe des sourcils.

Ce succès, qui n’allait pas moins aux vers alertes des pièces imitées de Molière ou de bouffonneries italiennes, justifiait bien ce que devait me dire un jour Banville, qu’il n’est pour intelligent et vivace public que deux sortes de spectateurs, les poètes et le peuple. Mallarmé aussi le prétendait. Un de ses vœux, en ces causeries qui succédaient aux répétitions et où ses aperçus ingénieux résumaient tant d’idées, était que le poète, en des salles immenses, devant des foules attentives, prononçât les phrases lapidaires de l’enseignement esthétique, d’où tout découlait : seul, le poète sachant, affirmait-il, révéler la beauté, source de vertu parfaite, aux masses.

A notre prière, il écrivait de délicats prologues : tel ce sonnet qui inaugura le Théâtre de Valvins, après quelques coups d’archet raclés par notre jeune voisin :

Par un soir tout couleur de topaze et d’orange,

Leurs espoirs reflétés dans le riche tableau,

De gais comédiens, suivant le fil de l’eau,

Ont débarqué la joie au seuil de votre grange.

Aucun toit si grossier ne leur paraît étrange ;

Ils le peuvent changer vite en Eldorado,

Pour peu qu’au pli naïf qui tombe du rideau

La rampe tout en feu mêle l’or d’une frange.

Ainsi le doux concert qui cessa quand je vins

N’était pas, croyez-m’en, ô peuple de Valvins,

Le désespoir d’un veau pleurant hors de la salle,

Mais avec ses cinq doigts, par la gamme obéis,

La chanson que du creux d’un violon exhale

Un jeune homme de bien, natif de ces pays.

La venue d’un ami servait de prétexte à des triolets d’ouverture, que l’actrice venait, en pinçant sa jupe rouge à losanges, prononcer, sur une révérence, tels :

Quiconque passe sur la berge,

Si l’on veut rire, c’est ici.

Mieux qu’un vin, notre joie héberge

Quiconque passe sur la berge.

Sans payer nous tenons auberge

Pour ceux de Chine et d’Héricy.

Quiconque passe sur la berge,

Si l’on veut vivre, c’est ici.

Ou encore :

Notre violon n’attend plus

Qu’un signe de Monsieur le maire,

Cet orchestre que j’énumère,

Notre violon, n’attend plus.

Déjà sur les prés chevelus

La lune verse sa chimère.

Notre violon n’attend plus

Qu’un signe de Monsieur le maire.

Septembre s’achevait, on plia les rideaux, les paravents ; la dernière affiche collée au pont se décollait sous la pluie. Dans une malle la souquenille de Patelin, la casaque rayée de Scapin, le maillot rose de Léandre, l’épée de Ruy Blas, le violon de Requiem ! Adieu, chandelles ! Les araignées joueront seules sur la scène. Et la poussière de velours pendant des mois tombera. Les lauriers sont coupés, les vendanges sont faites !

III

A en croire Stéphane Mallarmé, je devais demander des conseils au dernier des grands mimes, à Paul Legrand.

Ce roi des Pierrots sans royauté, vieilli, oublié, venait justement de surgir, tel un revenant, au cours d’une Revue des Variétés, le temps d’apparaître et de s’évanouir dans la coulisse. Il personnifiait mélancoliquement les Funambules expropriés, emportant dans un chariot, auquel il s’attelait, les derniers figurants de la troupe ; Cassandre et son catarrhe, Arlequin avec sa batte, Colombine en jupe pailletée.

Oserai-je aborder ce glorieux vétéran d’un art presque aboli ? Comment jugerait-il ma tentative ? Et daignerait-il m’enseigner sa langue mystérieuse, surtout ces signes conventionnels qui symbolisent, dans le raccourci et le zigzag d’un geste, tel sens concret, telle idée abstraite ? Car je n’échappais pas à cette difficulté.

Exprimer une douleur, une ivresse, la gamme des sensations, figurer par l’imitation des objets ou des êtres, me demeurait relativement facile ; mais comment se conjuguaient les verbes de ce perpétuel présent qu’est la pantomime, et leurs nuances ? Comment s’exprimaient ces mots suprêmes : la mort, la vie, l’amour ?

Paul Legrand, d’une écriture enfantine et tremblée, avait consenti à un rendez-vous. Dans un petit appartement de la rue Saint-Lazare, au milieu des couronnes sèches où la gloire des grands succès se résolvait en cendre derrière leurs cadres vitrés, très correct, en redingote, le vieil acteur m’écouta.

Il avait un large visage, un nez proéminent, des yeux vifs, une voix gutturale et rauque, la voix d’un muet qui parlerait quelquefois. Un jeu perpétuel de rides plissait et déplissait sa face de vieux gamin du peuple. Beaucoup de malice et de bonté pétillait dans ce regard d’émerillon, encapuchonné de paupières en cloques.

Il parla du temps que la pantomime se survivait, traquée de théâtre en théâtre ; il évoqua des fantômes d’artistes et des ombres de pièces. A quoi me serviraient des leçons ? Il n’espérait pas de lendemain pour la pantomime. A peine subsistait-elle encore à Marseille, à Bordeaux ; Rouff, Hacks, Séverin, Mouret se débattaient contre l’envahissement des ineptes chansons de café-concert, jouaient entre des jongleurs de music-hall et des divas retroussées pour le chahut ou la gigue.

Il revenait de façon intéressante, par bribes, sur Deburau fils, son ancien rival, et sur l’ancêtre, le grand Deburau, cher à Théophile Gautier et à Jules Janin. Il racontait des tournées ; et les misères et les joies du roman comique défilaient avec le charme d’un passé falot. Ce vieillard désabusé avait eu une belle foi : elle ennoblissait l’oubli dans lequel le public ingrat laissait traîner sa fin de vie digne et pauvre.

Il consentit à me voir jouer une scène en costume, se montra indulgent : pour un amateur, ce n’était pas trop mal ! Il rectifia des mouvements, indiqua quelques signes consacrés par le dictionnaire mimique et qui donnaient un aspect bouffe aux situations les plus tragiques. Ainsi l’idée de la mort se traduisait par l’expulsion d’un être avec un coup de pied au derrière, ou par le geste brusque dont on décharge une malle sur le pavé. Le macabre, le terrible, Paul Legrand ne le tolérait qu’accidentel, emporté vite par la fantaisie et le rêve. Et mon Pierrot satanique l’étonna. Il tenait pour le blanc gavroche dont il avait illustré, pendant tant d’années, le type sympathique.

Le costume aussi avait sa tradition ; le nombre des boutons, les plis de la casaque, le serre-tête blanc coiffé d’un serre-tête noir, en velours, et dont la pointe fait « cul-de-poule », les souliers de daim à boucle d’acier ; le maquillage enfin, un art de se plâtrer avec du suif ou du blanc gras auquel adhère du blanc de zinc en poudre, plaqué à coups d’un tampon de mèches de lampe.

Nous nous quittâmes très bons amis. Il décrocha du mur un petit crayon encadré le représentant : Pierrot qui bée, sourcils relevés et bouche en O, à la vue d’un papillon. Avec une gentillesse touchante, il me força à l’emporter.

La vogue du monologue commençait. Coquelin Cadet n’avait qu’à se montrer pour voir la salle éclater de rire. Pourquoi le monomime n’aurait-il pas sa place ? De loin en loin, en des bénéfices obscurs de banlieue, Paul Legrand jouait un certain Rêve de Pierrot d’une naïveté d’image d’Épinal : « Endormi au coin du feu, après une lecture d’un journal, il passait par un cauchemar obsédé de faits divers : tempête, naufrages, suicide, réveil rassurant. »

N’avais-je pas, moi, mon Requiem du Papillon ? Et ce n’était pas tout. J’avais imaginé, en souvenir du feuilleton de Gautier, « Shakespeare aux funambules », un monomime du Rétameur. Ce rétameur remplaçait le chand d’habits classique. Son cri modulé exaspérait Pierrot, mimant le guet-apens, l’approche, la courte lutte, l’étranglement de l’homme et de son cri. Mais, prodige ! Le cadavre jeté à l’eau, disparu, le cri renaissait de lui-même, s’enflait, tonnait, et Pierrot constatait que c’était lui, hanté, possédé, hagard, qui, délivré de son séculaire mutisme, proférait à jamais, avec une torsion de lèvre farouche, d’une voix éclatante et sinistre : V’là le Rrétammeurr !

Je les jouai, ces petits drames, chez mon cousin A. H., lié avec le directeur du Gil-Blas. Le secrétaire de la rédaction, Guérin, qui avait déclaré « enfantin » le manuscrit d’un conte de moi, jugea la pantomime plus intéressante : ce pouvait être un lancement curieux, mais il fallait d’abord que je visse Banville, suzerain incontesté de ce fief d’art.

« S’il vous approuve, allez-y ! Sinon, faites-vous soldat ! » dit rondement Guérin.

Banville me reçut dans la salle du journal, un entresol que ma tête touchait presque. Il se montra fort sceptique. La pantomime qu’il goûtait remontait plus haut encore qu’à celle de Paul Legrand, lorsque, fantasque, décousue et lyrique, elle obéissait au caprice des Fées, transformait d’un coup de baguette les décors sommaires des Funambules, rebondissait des péripéties en cascades. Il glorifia la finesse de Deburau père, inimitable.

«  — Certes, je ne prétendais pas… »

Mais Banville poursuivait avec fougue :

«  — Ainsi, dans Pierrot en Afrique, des jeux de scène, quand Deburau laisse tomber son fusil !… »

Et, pour m’en donner une idée, Banville me marcha sur les pieds et me bouscula, en me faisant bien remarquer comme Deburau, en fantassin loustic, était agile !

Au fait, il se moquait de moi, fidèle à son rôle d’ironiste, et peut-être n’eut-il pas tort. Mais j’en ressentis un peu de peine, car je vénérais en lui le poète rare et le délicieux conteur en prose.

Ses préférences allaient trop à la pantomime d’antan pour se complaire à autre chose : l’idée d’un Pierrot tragique choquait son sens de la mesure et son respect des traditions, comme un manque de goût envers un type absolu, éternel.

« Si Pierrot est tragique, devait-il m’écrire plus tard, quel avantage a-t-il sur Thyeste ? »

Il fut question pourtant, de manière vague, d’une représentation chez lui : elle n’eut jamais lieu, à cause des tapis dont Mme de Banville, avec un soin jaloux, entendait préserver l’intégrité, et que mon blanc eût pu salir.

L’accueil de Coquelin Cadet ne me fut pas plus propice. On me présenta à lui dans un café du boulevard, avant une représentation ; il était aux prises avec une tranche de roastbeef aux pommes. Il cligna de l’œil, la bouche en coin, plongea : « Monsieur !… » et devant Armand Silvestre, attablé paisible à son côté, il m’interrompit, la fourchette en arrêt, guignant mes cheveux bouclés au fer :

« Pardon, monsieur ! Vous faites sans doute partie de la Société des Hirsutes ? »

Cette réunion bizarre existait, en effet.

« Tiens, c’est méchant, ce que vous dites là, trouvai-je seulement à répondre, avec un sourire à désarmer le bourreau.

— Oh ! protesta-t-il, narquois. Et faisant le gros dos, entre deux bouchées : « Mon frère et moi, moi et mon frère… enchantés si… tentative artistique… intéressant… ouin !… »

Je ne traînai pas et me levai.

Eh ! non, ce n’était pas méchant, mais, sur le moment, ça pique les yeux : les débutants ont le cœur sensible. C’est la seule fois, Cadet, que vous ne m’avez pas fait rire !

J’allais au bureau puisqu’il convenait d’y être exact : le sous-chef, pour tout blâme, tirait de son gousset une montre expressive. Je continuais à remplir mes imprimés, entre le pachyderme affable et l’homme en deuil renfrogné. Ce n’était pas folâtre, et la présence d’un nouveau venu m’apparut un évènement considérable, quand je sus que ce jeune Provençal, nommé Fernand Beissier, était venu à Paris pour faire de la littérature. Il avait un ou deux monologues d’imprimés, citait familièrement des noms d’actrices ; on devait jouer prochainement une de ses pièces.

Un écrivain avec qui converser dans ce désert, quelle aubaine ! Je fondis sur lui et nous nous liâmes rapidement ; il me présenta un de ses amis, poète, Jean-Marie Mestrallet, venu comme lui à Paris tenter fortune. Il était difficile de voir un couple plus contrasté : Fernand Beissier trapu, olivâtre, un pinceau de poils sous le nez, une verve rabelaisienne que l’accent, comme une gousse d’ail, relevait ; Jean-Marie, long, svelte, idéaliste et sentimental, appelant les femmes des anges et rêvant d’étreintes mystiques ; de plus, passionné comme moi de poésie et de théâtre. Cela nous unit fort. Poèmes vécus, L’Allée des Saules, André Chénier, Dans l’Espace devaient par la suite avérer son talent spiritualiste. Plus de trente années ont cimenté une amitié qui ne finira, je l’espère, qu’avec nous.

Ces deux compagnons donnaient à mon existence un intérêt nouveau. Nous nous retrouvions, sitôt libres, pour vagabonder ensemble, dîner chez le premier marchand de vins venu, discuter interminablement, les coudes sur la table, de omni re scibili. Nous noctambulions sous les étoiles, nous finissions par échouer dans quelque brasserie ou petit théâtre. La femme, on le devine, était au bout de nos conversations, et quelquefois de la soirée…

Que d’espoirs, que d’illusions échangés ! Le bureau, évidemment, ne devait être pour nous qu’un pis-aller provisoire, une salle d’attente bien chauffée avant la réussite ; nous ne désespérions pas de conquérir un jour la gloire. Nous avions le temps, possédant la jeunesse. Du talent, chacun de nous en accordait aux deux autres ; pourquoi la chance ne nous sourirait-elle pas ? Ceux qui avaient réussi étaient-ils d’une autre pâte que nous ? Fernand Beissier visait le théâtre, Jean-Marie Mestrallet la poésie, et moi la double auréole de l’écrivain acteur. Notre camaraderie était gaie, car nous avions bon appétit et bon estomac ; et, n’étant pas riches, tout nous était plaisir.

IV

Je confiai à mes amis, avec l’importance d’un grand secret, mes ambitions. A quoi visaient-elles, je ne savais pas trop, puisqu’il n’existait ni troupe, ni théâtre mimique. Et même alors, eussé-je pu décemment y faire une carrière ? Je me persuadai toutefois que quelqu’un, qui aurait les moyens d’argent et d’action, pourrait galvaniser cet art méconnu ; et je me sentais en ce cas l’interprète sincère et qualifié de cette résurrection.

Je ne me trompais pas ; le vent allait souffler de ce côté. Mes timides essais, qui précédèrent ou accompagnèrent les arlequinades de Raoul de Najac, les tentatives de Jean Richepin, les dessins de Willette, Pierrot sceptique, pantomime si curieusement écrite d’Hennique et d’Huysmans, faisaient de moi le précurseur modeste du mouvement où allait refleurir, avec une grâce et une vigueur inespérées, la pantomime. Les grands succès de l’Enfant prodigue avec Félicia Mallet, du Marchand d’Habits, adapté par Catulle Mendès et joué par Séverin, sans parler d’innombrables comédies et saynètes mimées, l’ont prouvé quelques années plus tard.

Pierrot assassin de sa femme, gesticulant sa passion, dérouta, émut mes deux spectateurs bénévoles, Fernand Beissier et J.-M. Mestrallet. Ce dernier se sentit dévoré d’émulation et, engagé dans la troupe de Valvins, se trouva, les vacances venues, un des chefs d’emploi, tour à tour Don Carlos épique, avec des bottes cousues dans de la peau d’argenterie et un collier de marrons dorés, ou grimaçant Scaramouche, ou encore gendarme phénoménal.

Il avait le sens de la déformation comique à un degré rare. Son concours prêta, aux pantomimes que nous improvisions, une fantaisie exhilarante. On y vit Pierrot, blotti dans une malle, y recevoir, par un trou de vilebrequin, le clystère d’une seringue de cheval et émerger hors du couvercle, pâle d’une juste épouvante ; ou bien, tricheur sans vergogne, il jouait et gagnait à l’écarté les bottes, l’habit, les moustaches et le nez du gendarme, nez cyranesque, nez proboscidien, qu’il tranchait cruellement à l’aide d’un immense rasoir.

Notre audace ne connaissant plus de limites, nous eussions monté un drame en quatorze tableaux. Cette saison fut extrêmement brillante ; l’Auberge du Soleil d’Or, La Farce de la Femme muette et celle de Patelin ravirent, de leur saveur matoise et vieillotte, le public. Mon frère fut un Louis XI épique, et moi un Gringoire maigre à souhait. Notre étoile, Mlle Geneviève Mallarmé, scintillait des plus séduisants reflets : Loyse de Gringoire, Sylvia du Passant et surtout Doña Sol. Serré dans un pourpoint et une trousse taillés dans le velours vert d’un fauteuil ; gainé d’un maillot rosâtre de jeune hercule forain, mon frère en Hernani rugissait :

« Qui veut gagner ici mille carolus d’or ? »

A quoi Mallarmé répondit une fois tout bas, mélancolique :

« Mais toi et moi, moi et toi, mon pauvre Victor ! »

Chose curieuse, les auditeurs qui, d’un religieux silence, accueillaient la cruauté sadique de Pierrot ou le désespoir du vieux mari dans le Jean-Marie de Theuriet, crurent qu’Hernani était une farce. La grandiloquence des vers, l’exagération des sentiments, l’emphase de certaines scènes leur inspirèrent une gaieté irrésistible. Ils virent la comédie là où régnait le drame. L’éternel imbroglio, le vieux tuteur jaloux, Bartholo Gomez, le jeune amoureux dégourdi, la jeune personne entraînée, comme il sied, vers la beauté et l’amour, la majesté de Don Carlos, qu’ils semblaient prendre pour le roi de carreau, ajoutaient à l’hilarité de cette bouffonnerie énorme.

Le succès fut à rebours de l’effet souhaité. Et parbleu ! c’est de l’insuffisance des acteurs que ces bons paysans se moquaient. Mais non, ils ne se moquaient point, ils s’amusaient fort, et trouvaient que nous dépensions un talent admirable pour les faire se tordre : l’ovation sincère de leurs bravos en témoigna. Un personnage des tableaux d’ancêtres resta même légendaire :

« Christobal prit la plume et donna le cheval. »

On s’épouffa de rire longtemps, dans les villages voisins, de ce « Triste-balle » absurde qui faisait volontairement un troc aussi peu rémunérateur.

Nous ne pouvions moins faire que de donner une seconde représentation, ne fût-ce que pour ramener nos hôtes au sentiment du sérieux. Cette fois il y eut bagarre. Un trop-plein de foule s’étant porté au théâtre, il fallut, sous peine d’asphyxie, fermer la porte. Ceux qu’on évinçait voulurent l’enfoncer. On les refoula en bas de l’escalier, hors de la grange dont on barra l’entrée : ils entonnèrent sous les fenêtres la Marseillaise. Certains même parlèrent de jeter des allumettes enflammées, qui eussent fait flamber les amas de paille et griller acteurs et public comme cochons de lait. Mallarmé menaça les braillards de quelques potées d’eau froide. Tout se calma, parce que les pires révolutions finissent. Mais la discorde de ce jour régna au village : des femmes s’invectivèrent, des hommes se menacèrent du poing, et notre prestige fut compromis.

A l’avenir, nous ne jouâmes que devant un public trié ; mais notre passion n’en fut pas moins vive ni nos répétitions moins amusantes. Les soirs de représentation je ne vivais pas. A dépouiller, l’heure venue, mes vêtements quotidiens, mon enveloppe banale, à enfiler le maillot de Gringoire ou de Patelin, à endosser la casaque de Pierrot, je ressentais un plaisir d’une acuité extrême, comme si, en changeant de peau, je changeais d’âme, comme si la baguette d’une fée m’eût transformé soudain en un être plus libre, plus beau, tout neuf.

Avec quel soin je faisais, sous le fard et les rides des crayons bleus ou bistres, sous le rose des joues ou le masque de plâtre, un visage autre que le mien, un visage que je ne reconnaissais plus moi-même et qui cependant m’appartenait. La perruque blonde du moyen âge, ou le crâne chauve d’Orgon, ou le serre-tête de velours noir achevaient la transformation. De quelle attente peureuse et hardie attendais-je de frapper les trois coups et de paraître sur les planches, où la crainte, l’ivresse, l’effort nous composaient une âme dédoublée, complexe, intense !

De quelle lucidité singulière étais-je alors investi ! On parle du haschich pour élargir le sentiment de la personnalité ; mais le jeu théâtral me donnait au centuple cette volupté. A chaque seconde, l’action, les répliques m’emportaient comme dans un délicieux songe au galop, trop rapide, et que j’eusse voulu ralentir. Une singulière lucidité me montrait le moutonnement des têtes des spectateurs dans l’ombre, dardait par toutes mes fibres les courants magnétiques qu’exhalent l’attention, l’émotion de la foule, en même temps qu’attentif à mon rôle et à celui de mes partenaires, je les soufflais au besoin.

Le travail littéraire lui-même, aux heures les plus pleines, les plus conscientes, ne devait pas me donner cet enivrement ; et si une vocation se reconnaît à l’amour qu’elle inspire, j’eusse dû faire, les circonstances aidant, un acteur raffolant de sa profession.

Cela eût-il duré ? Non. En ce métier, il faut exceller. Comédien de haute valeur et de valeur reconnue, pouvant imposer son tempérament : passe ! Sinon, on s’expose aux pires servitudes ; s’y montrer tout soi y est impossible, puisqu’on dépend de l’intonation, de l’attitude, jusqu’à la barbe et au maquillage qu’on vous inflige : il n’est pas d’abdication plus grande.

Puis l’impossibilité de jouer ce que l’on aime, à moins de diriger un théâtre, d’être un Irving ou un Antoine ; et encore le goût public, souvent faussé, laisse-t-il le grand acteur entièrement libre ? Enfin les heurts et les froissements d’une vie factice, pleine de jalousies et de rivalités, d’une vie où se perd vite la conscience du réel, où la sincérité des sentiments s’altère à de perpétuelles simulations imaginaires, d’une vie qui fait de tant d’acteurs, de tant d’actrices des marionnettes inconscientes, des automates sans conviction.

Mais ces dégoûts, que je n’eusse pu éviter dans la réalité, se transmuaient, sur notre petit théâtre, en joies franches : n’étions-nous pas nos maîtres, ne réalisions-nous pas la plus exaltante des fantaisies ?

Je me souviens d’une nuit si, douce et si argentée dans le clair de la lune bleuâtre, que, la représentation finie, nous ne résistâmes pas à l’envie de nous embarquer dans une vieille barque radoubée et goudronnée, tels quels, dans nos costumes de théâtre. Le délicieux départ pour la vie !…

Dans la splendeur nocturne, les cheveux de Colombine, poudrés à blanc, scintillaient, et son visage pâle se détachait au-dessus de la forme obscure de son corps ; à l’arrière du bateau, Arlequin et Scaramouche ramaient ; Pierrot étendu à l’avant regardait l’eau noire se fendre en plis soyeux et se déchirer sans bruit. Aux rames pendaient des perles liquides qui retombaient en gouttelettes d’argent ; d’argent aussi était le sillage.

Nous ne parlions pas ; qu’eussions-nous dit ? La beauté de cette heure et la force confuse de nos espoirs nous oppressaient. Les arches du pont, se mirant en voûtes d’ébène dans le fleuve, formaient une suite d’anneaux parfaits ; le rideau des arbres de la forêt se doublait d’ombre dans le courant ; çà et là, près des berges, des lances de joncs pointaient, lumineuses ; des feuilles de nénuphar semblaient des émaux d’or pâle. Le silence était divin, et nos cœurs battaient d’un ravissement dont l’intensité pour moi allait jusqu’à l’angoisse.

La barque enchantée descendait au fil de l’eau. Où allions-nous ? Reviendrions-nous jamais ? Étions-nous nous-mêmes ? A quelles rives d’Éden allions-nous aborder ?

Depuis m’est revenu souvent, au souvenir de cette prestigieuse soirée, le mélancolique couplet de Célio, dans Les Caprices de Marianne :

« Malheur à celui qui se livre à une douce rêverie, sans savoir où sa chimère le mène, et s’il peut être payé de retour ! Mollement couché dans une barque, il s’éloigne peu à peu de la rive ; il aperçoit au loin des plaines enchantées, de vertes prairies et le mirage léger de son Eldorado. Les flots l’entraînent en silence, et, quand la réalité le réveille, il est aussi loin du but où il aspire que du rivage qu’il a quitté. Il ne peut plus ni poursuivre sa route, ni revenir sur ses pas. »

Combien de fois n’avions-nous pas ramé ainsi en barque entre Thomery et le pont, le long du château de la Rivière où, d’après une légende, abondaient les vipères ; près de la berge des Plâtreries jusqu’au barrage de Samois ; jours de soleil brûlant que réverbère le grand poisson d’écailles du fleuve ; matins de brume ouatée qui éteignent tous les bruits ; crépuscules où la Seine n’est qu’un feu rouge et orange ! Aucune promenade n’égala celle-ci, qui dans notre souvenir demeura, toute parfumée de sève et de jeunesse, inoubliable.

L’automne venu, il fallut plier bagages. Le théâtre de Valvins avait jeté toute sa flamme ; il n’en allait plus rester bientôt que les cendres. La dernière représentation vit s’avancer Colombine près de la rampe et réciter ces triolets de Mallarmé :

Avec le soleil nous partons

Pour revenir au temps des roses.

Sans or, ô Gilles et Martons

Avec le soleil nous partons.

Mais il reste dans nos cartons

De quoi charmer les jours moroses.

Avec le soleil nous partons

Pour revenir au temps des roses.

Hélas ! c’était la clôture. Le théâtre de Valvins ne rouvrit pas.

Nous aurons, mon frère et moi, plus tard, d’autres tréteaux : à Samois où fut joué le Riquet à la Houppe de Banville ; à Vétheuil, qui vit les Caprices de Marianne ; à Marlotte, où les pièces de notre jeunesse revécurent. Ces jours-là, des spectateurs de marque remplaceront les obscurs villageois d’antan, et notre troupe figurera dans les grands magazines illustrés. Mais ce ne sera plus cela. Car rien ne fut comparable à cette aube radieuse qui illumina, dans la grange embaumée, les tréteaux de notre jeunesse en fleur : l’humble petit théâtre, sur la berge du fleuve.

DEUXIÈME PARTIE
L’APPRENTISSAGE

I

J’avais quitté mon entresol, trop près du trottoir, décidément, pour les combles de la maison où ma mère logeait, au premier. Cela facilitait, avec la tâche de Julie, mes allées et venues. Là, j’étais tout près du ciel ; j’avais pour horizon des gouttières, des toits et les hommes de tôle des cheminées.

Parfois à une fenêtre mansardée, j’apercevais un pot de géraniums et quelque ouvrière ou femme de chambre qui arrosait ses fleurs. Il me semblait respirer mieux, et je n’avais plus, lorsque j’ouvrais mes vitres, l’impression que toute la rue entrait chez moi : les voyageurs d’impériale de l’omnibus vert du Panthéon, les passants arrêtés, les fournisseurs avec leur boutique. Je me sentais moins le « monsieur de l’entresol », et davantage « l’étudiant du cinquième ». Et peut-être, sans me l’avouer, trouvais-je quelque douceur à la proximité du logement maternel et de la cuisine odorante de Julie : n’avoir plus que l’escalier à descendre, à grimper ! Mon premier besoin de liberté avait été satisfait.

Désirer ce qu’on n’a pas, regretter ce qu’on n’a plus, n’est-ce pas toute la pauvre vie de l’homme ?

Sans doute la venue de dames illicites répugnait ici au respect des convenances ; mais, expérience faite, ne valait-il pas mieux aller leur porter mes hommages que de les recevoir chez moi, où elles étaient dépaysées, et où leur misère morale me semblait plus choquante en cet intérieur d’intimité bourgeoise qu’elles pouvaient, à leur choix, envier ou mépriser. D’ailleurs rien de pénible comme l’échange d’un plaisir tarifé, aussi humiliant pour le mâle que dégradant pour la fille. Encore celle-ci a-t-elle l’excuse qu’il faut vivre. Mais l’homme qui l’achète, quelle est la sienne ?

Je ne sentais encore ces choses que de façon obscure, mais troublante ; cela n’empêchait pas les hantises du désir et les défaites de l’instinct, ces soirs où il y a dans l’air une volupté sèche, par les nuits froides, ou molles, dans ces jours pluvieux qui relèvent les jupes des passantes. Et ces soirs où sur le boulevard les affiches crues, les lumières brutales des globes donnent un attrait irritant aux faces peintes des prostituées rôdant comme des félins en cage. Et ces soirs de music-hall où les maillots des danseuses font saillir le musclé des cuisses, et tant d’autres soirs où le tison de volupté brûle les reins !

A vingt-deux ans, l’ivresse sexuelle demeure inséparable de la griserie mentale suscitée par les lectures, les essais littéraires, les images de toute nature. Il est une certaine classe de hantises qui ne se rapportent qu’à la luxure, et dont l’obsession a les retours rythmés d’une fièvre, tourne dans un cercle de visions impérieuses et renaissantes.

Mais ce n’est qu’une part de l’être, et tant d’autres imaginations et rêveries, tant d’autres châteaux de nuées s’élèvent, dorés de lueurs fantasmagoriques, dans la chambre noire du cerveau. Je me rappelle toujours avec émotion cette frénésie sensorielle, cette meule tournant à toute vitesse. Ivresse de penser, de se sentir penser, de se penser soi-même jusqu’à ce vertige qui vous prend devant l’abîme de la conscience de soi, cette chute vertigineuse de l’être à travers l’espace et le temps.

Combien m’apparaissait vraie cette phrase de Beaumarchais : « Rien n’est à moi que la pensée que je forme et l’instant où j’en jouis. » Je m’enivrais de cet envoûtement comme d’autres d’agir ou d’aimer. Cela ne m’empêchait pas de me mêler à la réalité des êtres, mais sans m’y confondre, et toujours avec ce retrait maladif de la sensitive blessée.

Je me revois, un soir où je n’ai pu entrer au Théâtre-Français, car on y reprend Le Roi s’amuse, dont c’est le cinquantenaire, perdu dans la foule amassée devant la porte de l’Administration, attendant, avec les curieux, que le vieil Hugo en sorte. Tout à coup des cris, une ruée ; j’aperçois un fiacre de l’Urbaine, je crois voir y monter un homme à barbe blanche ; des sergents de ville font une trouée, le fiacre démarre, la foule aimantée l’escorte en l’acclamant : — Vive Victor Hugo ! Sur le coup de fouet du cocher, je me sens emporté avec quatre ou cinq enthousiastes dans le vent de la poursuite, courant à perdre haleine et hurlant moi aussi : — « Vive Victor Hugo ! » derrière la voiture qui nous distance et disparaît.

Je me revois un soir de mardi gras : Fernand Beissier, Jean-Marie Mestrallet, mon frère et moi décidons de nous déguiser. Les costumes du théâtre de Valvins fournissent à l’un un Scapin, à l’autre un Gilles masqué d’un loup de velours bleu, à moi mon costume préféré, la souquenille à gros boutons, la face de plâtre. Dîner au restaurant à demi ameuté, lazzis aux dîneurs, baisers lancés aux dames ; et nous voilà remontant en pleine cohue le boulevard, le long des tables à café bondées, parmi des masques plus ou moins miteux où notre élégance s’attire des : « A la bonne heure ! Ceux-là sont propres, au moins ! » Et des : « Tiens, Pierrot ! Comment vas-tu, Pierrot ? » Et d’un journaliste assis près d’une femme empanachée :

« Eh ! Guyon ! Alexandre Guyon ! »

A quoi, un doigt augural levé, je réponds, à demi croyant, entre les lèvres, l’air inspiré :

« Non, Deburau !

— Gamin, va ! » réplique l’homme souriant.

Et la cohue nous éloigne. Des mains de femmes nous agrippent, des hommes nous narguent. Un ouvrier évoque le fantôme que je souhaite incarner et s’écrie à ma vue :

« Tiens, Deburau ! On le disait mort ! »

Fernand Beissier, qui, pour nous protéger, n’a pour déguisement qu’un nez grotesque de carton facile à retirer, tient tête çà et là à des interpellateurs en goguette. Toute la soirée nous roulons ainsi, aux cafés de Montmartre, dans un bal masqué où nous faisons sensation, pour échouer finalement dans les caveaux à bière du Quartier latin, où les filles, ne voulant pas croire que Victor, trop beau, soit un homme, sous la veste de Scapin palpent une gorge absente, cherchent, en soufflant entre ses cheveux, le filet de la perruque, comme on fait dans les plumes aux cailles du carnier, pour voir le blanc de leur peau.

Si mon frère supportait avec impatience l’internement au lycée Henri IV, — il se consolait en rimant de jolis ou de beaux vers, — je ne me résignais pas à mon existence d’employé sans avenir. La littérature ne m’offrait aucun débouché, et je n’avais donné encore aucune preuve de mérite. Mais au théâtre, fascinant chaque soir de ses trente-six mille chandelles, de ses tremplins où la comédie et le drame se déroulaient en tirades sonores, tout espoir de réussir comme acteur, voire à l’occasion comme mime, m’était-il interdit ?

Il fallait que mon ambition fût bien forte, car j’osai écrire à Worms pour solliciter une audition. Je revois encore le célèbre sociétaire m’introduisant dans son cabinet de travail. Soigneusement rasé, élégant en une robe de chambre noire de coupe sévère, Worms ressemblait plutôt à un clergyman qu’à un comédien.

Après le récit du Cid qu’il eut la patience d’écouter, il constata que ma voix neutre, sans variations de tonalité, et mon jeu contraint, — je fus détestable ! — ne valaient rien pour la tragédie : le métier théâtral réservait trop de déboires pour qu’on pût y encourager ceux qui n’y témoignaient pas de dispositions exceptionnelles. Après cela, peut-être que dans la comédie… Je pouvais voir son camarade Delaunay…

Sensible à sa courtoisie, j’emportai cette seule certitude de savoir que je ressemblais, paraît-il, à un acteur anglais qu’il avait connu.

J’abordai Delaunay, avec une vive curiosité de voir à la ville cet homme de cinquante ans passés qui jouait les blondins de Molière et le Fortunio de Musset avec un entrain juvénile. En l’honneur d’Octave des Caprices de Marianne, où il excellait, je le régalai de la mélancolique tirade de Célio :

« Malheur à celui qui se livre à une douce rêverie, etc., etc… »

Grisonnant, le visage couperosé, les yeux clairs et le sourire fin, Delaunay me laissa aller jusqu’au bout et redit à son tour la phrase en m’en faisant spirituellement l’application et en détachant chaque mot avec une délicatesse de nuances qui contenait le plus décourageant des exemples. Les objections de Worms furent les siennes. Mon nom, ajouta-t-il, qui m’ordonnait de réussir, compliquait les risques de cette profession où le mieux était d’être pris jeune, enfant de la balle, rompu par l’exercice et l’habitude. Ce qui me portait, remarqua-t-il spirituellement, vers le théâtre, c’étaient des goûts littéraires et non des aptitudes de métier. Le contraire eût été préférable. Il parla avec autorité des déchéances d’une vie qui n’a guère de milieu entre le très haut et le très bas, et sut me témoigner assez d’intérêt pour me consoler un peu de la ruine de mes espoirs.

« Et cependant, protestai-je au fond de moi en redescendant l’escalier, pourquoi, à force de travail, ne deviendrais-je pas quelqu’un ? » Il me semblait que sentir une pièce, comprendre un rôle, c’était pouvoir l’exprimer. Ne citait-on pas des acteurs qui avaient triomphé d’un physique ingrat, et dont les défauts de diction s’étaient imposés au public ?

Je n’acceptai pas sur l’heure que l’arrêt de ces deux maîtres fût définitif ; j’eus même l’enfantin désir de les faire changer d’opinion, un jour. Mais comment ? Le Conservatoire m’était fermé. J’avais vingt-deux ans, et tout à apprendre. Delaunay avait évoqué l’exode tâtonnant, les débuts de misère dans d’obscurs théâtres de banlieue : le bureau, avait-il affirmé, valait beaucoup mieux.

Une dernière tentative auprès de Silvain ne fut pas plus heureuse. Silvain avait été élève de La Flèche, « brution », mon ancien : n’était-ce pas une excuse à le déranger dans son cottage d’Asnières ? Ayant ouï une tirade d’Émile Augier, il concéda que j’y mettais la ponctuation, et, cordial et olympien, me demanda si je ne voulais pas m’asseoir à sa table, — c’était l’heure du déjeuner, — pour me fermer, j’imagine, la bouche.

Ce serait mal connaître la puissance des rêves qui m’agitaient que de penser que je fus guéri de ma passion. J’oscillais tenace, entre mon idéal de comédien polymorphe et de Pierrot aux lèvres closes. Que de fois j’ai erré autour de bouis-bouis hasardeux et de music-halls fétides, avec l’envie irrésistible d’entrer et de m’offrir ! Passionné des foires, à la fois attiré et repoussé par leur cacophonie bruyante, leur grésillement de friture, leurs saltimbanques en maillot, que de fois j’ai songé à figurer sur des planches mal jointes, en une baraque de toile : combien j’ai envié la roulotte errante, chariot de Thespis des humbles !

Un soir, dans un caf’-conce du Gros-Caillou, je reçus la secousse au cœur. Sur la scène, un Pierrot hâve caressait une Colombine court vêtue et se colletait avec un Arlequin preste. Je revois les heures passées ensuite dans le petit café du théâtre, à circonvenir le régisseur, un brave homme désillusionné, réservé sur les bocks et assez prudent pour me dissuader : leur public, dit-il, ayant le verbe gras et l’orange pourrie prompte.

Je m’obstinais à ma chimère. Il est étrange que je me sois révélé plus tard romancier, et non dramaturge, avec un tel amour du théâtre. J’y suis resté fidèle toute ma vie et, après Valvins, nos tréteaux de campagne successifs attestèrent, pour moi bien plus que pour mon frère, la persistance d’un goût dominateur.

II

Mon début dans les lettres fut donc Pierrot assassin de sa femme, brochurette dont la première édition est aujourd’hui introuvable. Fernand Beissier en avait écrit la préface, et un bon hasard voulut qu’elle fût éditée par l’excellent Paul Schmidt, vieil imprimeur alsacien, rude et bonne figure d’ouvrier patron, moustaches grises et calotte noire.

Son minuscule cabinet de travail donnait sur l’atelier où les typos en blouse piochaient dans la casse. Il aimait son métier et tout ce qu’il publiait était très soigné : ses elzévirs avaient une grâce nette toute particulière.

C’est une grande fierté que de voir imprimer sa première œuvre : tout y est ivresse, le choix des caractères, du papier, la correction inhabile des épreuves « à la brosse ». Paul Schmidt m’apprit à faire les deleatur et me montra les signes conventionnels. Quelle bonne odeur d’encre grasse a le premier exemplaire, avec sa couverture vierge ; quelle émotion à plonger le coupe-papier dans ces pages encore humides !

Et puis, par là, mon Pierrot irrévélé vivait, sinon en chair et en os, du moins en essence et pensée ; et s’il n’avait pas le brillant habit colorié par Chéret, dans la pantomime d’Hennique et d’Huysmans, du moins pouvait-on le voir, l’imaginer, suivre geste à geste son long soliloque tragique. Sous une forme, sinon plastique, du moins graphique, s’incarnait le type conçu par moi : un Pierrot élégant dans le cynisme, railleur dans la cruauté, à la fois sadique et fantasque, fanfaron et lâche, délibérément pervers, se plaisant au mal pour sa beauté esthétique ; artiste et néronien dans l’invention et la perpétration de ses crimes.

Cette plaquette, cela va de soi, resta presque inconnue : je l’envoyai cependant à quelques écrivains. Elle précisa, dès 1882, ce que j’espérais tirer de cet art moribond, à un moment où, si quelques-uns l’espéraient, personne ne pensait qu’il pût vraiment ressusciter.

Comme le spectre pâle me tentait ! Me voici à mon cinquième sous les toits, mimant Pierrot assassin de sa femme pour Antoine, oui, Antoine, qui, modeste employé du Gaz, cherchait alors sa voie, aimanté par son destin secret vers le futur Théâtre Libre.

Une autre fois, la bouche sèche, le cœur serré, je pénètre dans le cabinet de travail de Jean Richepin. Le célèbre auteur de La Chanson des Gueux, vêtu de rouge, les pieds dans des sandales fauves, se dresse intimidant et superbe, avec sa chevelure crêpue, sa barbe noire sarrasine, ses dents éclatantes et sa voix chaude. Je viens — oui, rien que cela ! — je viens — la jeunesse ne doute de rien !… — je viens — quel toupet ! — implorer qu’il me laisse doubler Sarah Bernhardt dans le Pierrot assassin qu’il donne (lui aussi !) au Trocadéro. Gainée de noir, l’incomparable tragédienne s’y révèle un Pierrot de rêve ; un Pierrot lunaire dont je ne puis nier le prestige, — Sarah n’est-elle pas l’unique ?… — mais que je réaliserais, me semble-t-il, autrement, à ma manière… Richepin, que rien n’étonne, me répond, affable, que ces représentations n’auront pas de lendemain. Elles continuèrent du moins à occuper son esprit, puisque, dans son roman Les Braves Gens, il inventa par la suite le Pierrot-ombre, Tombre, mime chevelu et barbu à la roi Lear, mime génial.

Sève de théâtre, sève littéraire, sève d’amour : le merveilleux et printanier bouillonnement ! Faut-il s’étonner si je me brûle à cette consomption, et si, autant que lorsque j’étais le petit garçon de l’arbre de Robinson, le rêve, de ses tentacules de pieuvre, me dévore le cœur ? A peine si je prête attention au krach de l’Union Générale — (pour l’argent qu’elle m’emporte !) ou à la fondation de la « Ligue des Patriotes » par Déroulède. Mais, je lis avidement La Faustin d’Edmond de Goncourt et religieusement Les Quatre Vents de l’esprit de Victor Hugo. Au Théâtre-Français, Philippe Garnier débute dans le Supplice d’une Femme. Dans Les Corbeaux, Becque précise sa verdeur sobre et sombre. Les Rantzau d’Erckmann-Chatrian viennent rappeler le délicieux Ami Fritz et Febvre, Got, Reichemberg, inoubliable trio.

Comment concilier l’impétuosité de l’instinct avec une chasteté difficile ? Ce problème ne s’est pas posé pour moi seul. Il se pose chaque jour pour des milliers de jeunes gens. La maison close et sa prétendue sécurité ?… Mais, sitôt qu’on a franchi l’initiation et épuisé la louche poésie du lieu, quel être un peu délicat se résoudra à ces contacts tarifés ? En est-il un qui n’emporte de là l’obscure tristesse d’avoir, en s’assouvissant, avili un peu plus l’ilote mercenaire, la Psyché de boue, avec ce qui subsiste en elle d’encore humain ?

D’ailleurs, la joie de ces femmes est aussi grossière que leur tristesse est navrante. Point d’illusions, comment s’oublier en elles ? Tout vous rejette à la tentation qui passe, plus séduisante du mystère des robes et des fards : passantes, filles de promenoirs et de bars. Le danger ? On vend chez les pharmaciens des préservatifs ; mais combien ont la sagesse prosaïque de s’en servir ? Pas même, m’attestera plus tard un médecin de Saint-Louis, — ses internes, des hommes faits qui chaque jour soignent l’avarie des autres et l’attrapent eux-mêmes, payant aussi leur folle témérité.

Le collage ? L’acoquinement à une femme quelconque, suffisamment jolie, à demi ménagère, et qui réponde à ce besoin terrible de l’habitude que sape le non moins âpre besoin du changement ? Cela, oui, je le pourrais, avec une assez bonne fille, mise en défiance par la cruauté lâche des mâles, énervée de misères physiques qui font pour elle du spasme un supplice, d’ailleurs irritable et fantasque, de l’alcool plein le sang, de la tendresse aussi, et qui a un béguin pour moi, le seul béguin que j’aie inspiré à une de ses pareilles.

Mais voilà : je ne suis pas assez riche pour satisfaire à des exigences qu’elle ne montre pas, mais pourrait témoigner ; pas assez bohème pour vouloir une vie irrégulière, qui désolerait ma mère, une vie sans beauté, sans idéal et sans amour avec une femme étrangère. Car que resterait-il, l’éclair de plaisir éteint ?

Le collage ? Bien plutôt alors le mariage, qui fonde un foyer, accepte des devoirs, crée de la vie. J’y ai pensé. Mes ouvertures ont été repoussées. A tort ? Non. Je suis jeune, je suis pauvre, je suis inconnu. Quels parents n’auraient peur et ne refuseraient de vouer leur enfant au hasardeux lendemain ? Mais cet échec m’atteint profondément. C’est la première crise de ma vie sentimentale : elle ulcère mon amour autant que mon amour-propre. Elle détermine et précipite mon envie de me marier.

J’ai vingt-trois ans, pas même. Et cette frémissante, cette maladive faim de tendresse que ne peut combler l’étreinte d’une fille complaisante ou d’une prostituée à la pièce. Ah ! Madame de Warrens, que n’êtes-vous là pour me dorloter, comme ce Jean-Jacques que vous avez bercé dans vos bras, « Maman » si indulgente pour votre « Petit » !… Une passion discrète, un cœur d’automne, savoureux et chaud, l’épanouissement d’un beau corps qui ne veut pas vieillir et que de jeunes caresses avivent : une femme intelligente et bonne, libérée d’esprit, sensuelle avec grâce… Parmi les veuves, les séparées, ou ces femmes mariées qui savent se conquérir une demi-liberté, n’en est-il pas une qui ait pitié de ce long adolescent fiévreux, épris de toutes les femmes, éperdu des mille baisers qu’il voudrait donner et recevoir ?

Non. Alors resterait la seule, la presque impossible solution : se faire chaste par principe, raison, santé. Encore la science a-t-elle deux voix, selon les médecins : l’abstinence, affirment les uns, est mère des vertus fortes ; elle est contraire à la nature, répliquent les autres. A tout le moins faudrait-il, — pour dérivatif, — la saine fatigue des sports violents ; moi qui les déteste : sauf le cheval, trop coûteux !

Que d’aspirations inconciliables créées par l’éducation autant que par la société : dédale d’impulsions, impasses de désirs ! Je veux une femme pure et ne trouve que des animaux sexués. Je rêve l’amour romanesque et de partout la plus plate, la plus terne médiocrité me répond. Oui, plus j’y pense, la marraine de Chérubin, la madame de Warrens de Jean-Jacques me sauveraient. Elles assoupliraient ma sauvagerie ombrageuse, me déferaient de ma timidité pleine d’orgueil, me façonneraient pour le monde que je redoute et dédaigne. Dans ma raideur, elles mettraient de la grâce ; elles souffleraient sur le château de cartes de mes idées préconçues : par elles, je communierais avec les autres femmes et les autres hommes. Tandis que je suis seul, et que je me construis des systèmes abstraits d’existence, un idéal catégorique que chaque jour décevra.

Le mariage : est-ce que tout ne m’oriente pas vers cette solution prématurée ? Car encore faudrait-il se marier avec les garanties qu’assurent le milieu adéquat, les suffisantes ressources, des âmes semblables, l’encadrement familial et social, tout ce qui abrite et soutient deux très jeunes êtres lancés dans ce redoutable inconnu de vivre à deux, avec les enfants qui naîtront.

Si encore je consentais à ce que ma mère me cherchât une fiancée. Mais non ; puisqu’a priori je redoute — Dieu sait pourquoi — une jeune fille niaise, frivole, prétentieuse. Un louable scrupule me fait écarter l’hypothèse — douteuse au reste — d’un parti avantageux. J’ai la fierté des pauvres et ne veux rien devoir à ma femme : je prétends travailler pour elle et la nourrir ; il y a du Rousseau en moi, oui, de son orgueil, de sa misanthropie ; et aussi son amour jaloux de la vérité et de la simplicité. Une femme de notre société sera, je m’en persuade, hypocrite, pour le moins convenue. Elle me traînera dans les salons, ce que j’abhorre. Sans fortune, elle me lassera de ses plaintes envieuses pour ses toilettes ; riche, elle m’humiliera de sa supériorité. Où avais-je pris cette certitude ? Je ne sais trop. Elle devait décider de mon sort.

Le mariage ? Tout m’y pousse : le dégoût des voluptés médiocres, l’écœurement de mon métier vide. Il me semble que je l’ennoblirai en le vouant au gagne-pain d’une famille. Lorsqu’on émarge cent et quelques francs apportés chaque mois par le garçon de bureau dans un petit sac de cuir vert, où l’on remet les gros sous — pourboire d’usage —  ; lorsqu’on a écorné son mince patrimoine, et qu’on ne demande rien à celle qu’on épouse sinon d’être vaillante et douce, à la vérité, c’est folie !

Qu’apportais-je sinon des résolutions de fidélité et de dévouement, une crédulité entière à ce que la Loi et la Morale attribuent au caractère auguste du mariage ? Car du moins cette justice, je puis me la rendre : je crois à la gravité de ce lien que sanctifie à mes yeux l’union, trop tôt brisée par la mort, de mon père avec ma mère. Je sais qu’épouser c’est renoncer à toutes les convoitises, pour reporter à une seule l’hommage d’une tendresse et d’un dévouement qui ne se partagent pas. Et si je cherchais bien, dans ce parti-pris d’échapper à l’ambiance qui me pèse, je découvrirais un candide souci de remonter à mes origines paternelles, si modestes : je me réclame intérieurement de ma grand-mère Marie-Anne, dont les rudes mains me mirent au monde, de mon grand-père Antoine, jadis cultivateur et maréchal des logis de gendarmerie, puis colon à Milianah. Méconnaissant la loi de l’ascension des familles, je crains, ingénument, de me mésallier en épousant une jeune fille trop « bien pensante ».

Dicté par une telle partialité, mon choix, fatalement, sera fort imprudent. Et encore, est-ce bien sûr ? La passion ne m’aveugle pas. J’apporte seulement cet élan affectueux que la société bourgeoise juge préférable à l’amour. Ne puis-je, par miracle, tomber bien, rencontrer chez un être simple, faute de mieux, l’intelligence du cœur ? Il s’agit d’une telle loterie ! Heureux ou malheureux, on ne le sait qu’après, car se connaît-on auparavant ? Il faut en convenir, nos mœurs ne facilitent au jeune homme ni l’amour ni le mariage. Elles ne le préparent point à la vie.

La mère la plus tendre, surtout parce qu’elle était tendre, ne pouvait m’objecter qu’insuffisamment les risques trop certains que j’encourais ; il eût fallu l’autorité morale d’un père. Point de parents, point d’amis pour intervenir. Je devais donc, malgré les représentations maternelles, commettre cette erreur. Tout allait l’aggraver : les divergences de race, de milieu, de caractère, de mentalité, et cette impossibilité d’adaptation d’où naît la plus formelle incompatibilité d’humeur.

Certes, en partant pour Arles, dans le dessein d’épouser une jeune parente de mon ami Fernand Beissier, j’étais loin de deviner l’avenir : treize ans de vie commune finalement empoisonnée, suivie de vingt années de séparation.

Je soupçonnais moins encore que dans les torts imputables à une telle mésentente, j’aurais surtout à me reprocher des générosités perdues. Que ce soit l’excuse de mon erreur ; elle fut toute de bonne foi, et je l’ai payée comme un crime.

III

Ai-je, en 1883, assisté aux funérailles de Gambetta ? Ai-je senti la commotion de cette mort mystérieuse et considérable ? Je ne crois pas. J’ignorais l’histoire de France, la vivante, celle dont nous saignions encore. Elle s’arrêtait pour moi au gouffre de Sedan, à l’héroïsme de notre père, à l’écroulement de l’Empire, aux fureurs de la Commune et à leur répression sanglante.

J’ignorais tout de l’héroïque Défense nationale : les armées jaillies de terre à l’appel du tribun, leur organisation hâtive, leur vaillance refoulée. Je ne soupçonnais pas qu’un jour, avec mon frère, romanciers et historiens d’une « Époque », nous rendrions à Gambetta, dans Les Tronçons du Glaive, l’hommage dû à son grand cœur.

Si quelque chose, bien plutôt, m’émeut, c’est d’apprendre dans le Figaro le duel d’Alphonse Daudet avec Albert Delpit, et la nouvelle de la mort du Commandant Rivière, au Tonkin. L’œuvre de Daudet est alors dans son plus vif éclat ; il a donné Le Nabab, Numa Roumestan, il publie l’Évangéliste. Dans ce duel, sorte de jugement de Dieu, il me semble légitime que Delpit, qui a moins de talent, soit blessé : il l’est. Et le nom d’Henri Rivière, tué devant Hanoï par les Pavillons-Noirs, n’évoque-t-il pas pour moi le mythe de Pierrot que je prétends ressusciter ?

D’ailleurs ma vie nouvelle, si différente, m’absorbe entièrement.

Depuis mon mariage, j’habite, près de la Bastille, rue de la Cerisaie, un minuscule logis, dans une cité mi-bourgeoise, mi-ouvrière, où les escaliers se repèrent par des majuscules indicatrices, comme au Ministère.

Humble logement pour artisans, et où, malgré l’exiguïté de mes ressources, j’ai « fait des folies », dont s’entretiennent les voisins : le cabinet de travail est tendu de coton rouge, et la chambre à coucher d’un papier à fleurs. L’antichambre, sorte de placard, s’égaie de crépons japonais. La salle à manger est noire et, dans la cuisine, on ne peut entrer qu’un à la fois. Les meubles, achetés chez un grand fabricant de la rue Saint-Antoine, sont solides, sinon beaux. Quant au petit endroit, mitoyen, nos voisins, des Israélites prolifiques, l’arrosent comme un jardin. On a, paraît-il, circoncis leur dernier-né, et le vieux rabbin, dont la vue baisse, a trop bien fait les choses, au grand dam de l’enfant.

Des ribambelles de gens circulent dans les couloirs. Les escaliers résonnent sous la dégringolade des gros souliers ; des seaux de toilette traînent sur les paliers, où l’on perçoit des odeurs de friture et de choux. Des femmes se disputent, des gosses piaillent.

Ce n’est plus la vieille Julie qui veille au bien-être du home, mais une femme de ménage qui, pressée, bouscule la besogne et apporte, à travers ses bavardages, ses nombreux soucis de marmaille et la rumeur populaire du faubourg.

Le tramway, dont j’escalade l’impériale, me conduit, deux fois par jour, au Ministère et dévide, au contact de voisins de toute caste, le grouillant spectacle des rues : enseignes de boutiques, camions, fiacres, piétons, le marchand des quatre saisons attelé à sa charrette ; la petite femme qui traverse en se troussant, le militaire qui bombe le torse, les chiens qui musent, le Stropiat qui mendie. Je participe au terre-à-terre quotidien : je sors de la coque d’ouate qui m’a jusqu’alors enveloppé. L’épiderme plus sensible, je réagis à mille sensations neuves et confuses : je commence mon métier d’homme.

Amenés chez moi par l’un, par l’autre, des jeunes gens viennent, bientôt amis ; c’est l’âge où l’on a besoin d’épanchements, où l’on s’unit pour faire levier et soulever le monde. Les tempéraments disparates se fondent dans les ambitions communes : la même eau de Jouvence vous baigne ; le même courant vous porte vers les mirages d’amour, de fortune et de gloire. Écrivains à leurs débuts, ingénieurs en quête de brevets : l’ardente figure de Léon Vian, mort peu après des fièvres à Panama ; le masque jaune et sculpté du hardi aéronaute Capazza ; les yeux intenses du pur poète Louis le Cardonnel. Beaux moments : on croit à l’art, à la beauté ; les vers qu’on récite ont un timbre d’une sincérité inappréciable !…

Je recrute des prosélytes, je les entraîne dans mon orbe mimique. Car Pierrot me possède plus que jamais. Monomimes dans des salons, une matinée dans une mairie pour un bénéfice charitable, une représentation chez Mlle Delaporte, l’actrice retirée du théâtre, l’interprète de Froufrou ; une soirée devant des étudiants et des rapins au Café Procope, une autre dans la salle de la Société de Géographie ; faibles débouchés pour une si grande ambition !

N’ai-je pas l’audace, lors des fêtes de la Presse données en faveur des sinistrés d’Ischia, d’aller proposer à M. Arthur Meyer mon concours ? Et c’est ainsi que les spectateurs de la représentation donnée aux Tuileries assistèrent à l’effondrement de la pantomime jouée, dit le programme, par « des gens du monde » (Sic !). Quelle hérésie aussi de risquer trois actes et sept tableaux (rien que cela !), sept tableaux exigeant des transformations de scènes et de costumes, un orchestre, des comédiens experts, oui, de livrer cette bataille, sans aucune des ressources de la mise en scène et de la musique, dans un inexpressif salon Louis XVI ! Les sifflets qui ne tardèrent pas et les bravos chaleureux qui saluèrent l’entrée de Coquelin cadet au méphistophélique sourire, me poursuivirent longtemps comme le plus mérité des remords.

C’est ensuite, au Théâtre Beaumarchais, sous une direction de faillite (seule excuse du directeur) : un fiasco d’estime, devant des banquettes dégarnies, à travers des lazzis de titis haut perchés. La fâcheuse idée aussi d’avoir parlé — et de quel ton caverneux à la Taillade ! — la moitié de Pierrot assassin de sa femme, en mimant le reste !

Si ce devait être là tout mon avenir, merci bien ! Par bonheur, le démon noir qui jaillit de l’encrier ne me possède pas moins que son rival. Écrire… savoir écrire !… Et j’ébauche mon premier livre, en le plaçant sous l’invocation de celui à qui je dois tout ; ce sera Mon Père. Je l’écris, ce livre, avec les souvenirs de ma mère, les lettres, si simples et si belles, de notre père, les documents dus à la Biographie que le Général Philibert consacra à la mémoire de ce grand compagnon d’armes, son ami. J’écris avec une intime émotion les dernières pages de ce livre un peu jeunet, malhabile et sincère, que l’imprimeur Paul Schmidt édita en un joli volume, avec, pour vignette, un semeur lançant le grain, et la devise, devise que je prends pour mienne, et à laquelle je ne crois pas avoir jamais manqué : Labore, non astutiâ.

Mon premier article je le dois à Jules Claretie, dans le Temps. Villiers de L’Isle Adam, à qui j’avais adressé sans le connaître, à titre d’admirateur, Mon Père, me fit la surprise d’une belle page au Figaro. Son romantisme terminait par une audacieuse image : les lions rugissant dans l’ombre aux portes d’Alger ; autant dire les tigres de la jungle à l’octroi de Neuilly.

Mon Père, grâce à ces deux parrains inespérés, fut remarqué, puisque, à ma joie vive, le bon Paul Schmidt m’annonça qu’il allait tirer une seconde édition.

Tandis que je rends à mon père cet hommage filial, en y associant dans ma pensée les dix-sept ans de mon frère, voici que, sur l’initiative de la commune de Fresne-en-Woëvre, dans la Meuse, stimulée par le Commandant Rogier, une souscription s’est ouverte pour l’érection d’une statue dans ce village, proche de Manheulles où naquit notre père.

Nous pouvions craindre que le nom du héros de Sedan demeurât oublié : l’Empire avait sombré si bas ; tant de faits nouveaux, tant d’hommes, tant d’idées étaient sortis de terre ! Mais si le monde officiel, si la société républicaine, obéissant à d’autres directions, semblaient indifférents à cette haute figure du passé, chez les Arabes et dans l’armée, on se souvenait. L’élan de la souscription en témoigna : le patriotisme des uns, la reconnaissance des autres assurèrent, des plus petites sommes aux plus généreuses, le général de Galliffet en tête, la réalisation du monument : un groupe du sculpteur Lefeuvre sur piédestal de l’architecte Lucien Leblanc.

En juin 1884, ma mère, mon frère et moi assistions à cette apothéose. Nous avions pris, de Paris à Étain, les secondes — cette dépense en était une pour nous — et l’on nous attendait, nous le vîmes, à la descente des premières.

Nous recevons, un peu perdus et dépaysés, l’affectueuse hospitalité du maire, M. Cahart ; depuis tant d’années nous vivons éloignés du monde officiel. Qu’était-il resté à notre mère de tous ceux qui entouraient son bonheur et qui respectaient, avec une délicatesse excessive, la solitude de son deuil ?

Dans cet entourage d’honneur, préfet, général, chefs arabes, sénateurs, députés, nous cherchons, pour nous gratifier d’un regard ami, les figures familières de l’ancien officier d’ordonnance Révérony, de l’ancien aide de camp Handerson. Eux seuls et un vieux chef arabe que notre père appréciait, et que les jeunes caïds de grande tente et de sang noble tiennent à l’écart pour sa roture, eux seuls nous unissent au passé que commémorent discours et fanfares, devant le groupe de bronze où notre père blessé, soutenu par un chasseur d’Afrique, se redresse, l’épée au poing, lançant la charge.

J’entends la voix sonore du général Février, les paroles émues de Révérony, la harangue éclatante de Paul Déroulède. Le 6e Chasseurs, amené spontanément par son colonel, défila par quatre, et, à hauteur de la statue, toutes les têtes se tournent vers elle, pour le salut du regard.

Impressions confuses d’une grande journée, à laquelle j’assiste à la fois heureux, timide et ému, depuis la messe solennelle jusqu’au banquet suivi de toasts et d’un feu d’artifice. Je revois la figure spirituelle du colonel Lichtenstein, représentant le Président de la République, l’affabilité sereine du sénateur Henry Didier.

De retour à Paris, j’ajoute un chapitre à la réédition de Mon Père, pour fixer ce souvenir et je ne pense plus qu’à ce que j’écrirai ensuite. Sans doute, ce petit livre est peu de chose ; mais j’ai découvert, à travers ce début imparfait, l’ivresse de traduire ma pensée au long du magique fil d’encre qui se dévide et qui tient au cerveau et à la rétine, fait voir, fait toucher, fait vivre les paysages et les êtres. En écrivant Mon Père, j’ai réalisé, fût-ce peu et mal, mon effort ; c’est comme une initiation : je me crois, je me sens, je me dis un écrivain. Et ce métier où j’entre et qui désormais sera le mien, m’apparaît déjà, m’apparaît, encore après trente-cinq ans, le plus noble, le plus beau, le plus fier qui soit.

Que de fois j’ai contemplé avec émotion le petit bout de bois emmanché d’une lancette fendue, le porte-plume qui me sert et, aussi, selon le vers de Mallarmé,

… « le vierge papier que sa blancheur défend ».

Quoi, cela et quelques gouttes noires suffisent : Balzac dresse sa Comédie humaine, Victor Hugo sa forêt sonore et chantante, Pascal griffonne ses Pensées, La Rochefoucauld burine ses Maximes !

Et moi, ah ! moi, que je me sens peu de chose !… Qu’importe ? A défaut de talent, j’ai la foi ! J’appartiens, désormais, à l’univers des fictions observées et vues, à ce singulier dédoublement de l’artiste qui crée avec du réel et de l’imaginaire, opère, par une alchimie d’indosables éléments, l’illusion plus ou moins parfaite dans l’âme du lecteur. Je serai, à certaines heures, le voyant éveillé d’un songe, et même lorsque je vivrai mes plus médiocres actes quotidiens, un travail inconscient ou mi-conscient persistera en moi. Ma vraie vie est là, autrement plus que dans mon ingrat apprentissage de l’union à deux ou mes mornes heures du bureau, leur tran-tran monotone que réveillaient à peine l’attentat manqué, au Ministère, d’un jeune homme contre Jules Ferry, ou bien la mort de ce comte de Chambord qui faillit être roi de France.

Ai-je des opinions politiques ? Elles sont bien vagues. J’incline vers la République, symbole de liberté, mais sans connaître les événements et les idées qui lui ont donné sa consécration.

Les pièces de Dumas fils ont plus d’attrait pour moi que les questions sociales qu’il agite. Sa Recherche de la paternité ne me fait pas pressentir qu’un jour je lutterai à mon tour contre l’injustice et la rigueur des lois. Je les ai lues cependant, ces brochures courageuses, ces préfaces de combat ; mais la société avec sa formidable structure ne se dévoile encore à moi que sous l’aspect romanesque des drames d’amour. Quand la loi qui rétablit le divorce, en 1884, passera, forte de l’appui de Dumas fils, rien ne me présagera qu’avec mon frère, seize ans plus tard, j’ouvrirai une énergique campagne pour l’élargissement de ce divorce trop étroit, par l’adoption du consentement mutuel et même, en certains cas, de la volonté d’un seul.

Une action sur le public, la gloire littéraire ! Grand mirage ! L’atteindrai-je jamais, moi qui, intransigeant, rêve d’écrire de purs livres pour l’élite et qui me répète chaque jour le Odi profanum vulgus et arceo.

Inconnu et pauvre, comment oserai-je m’entrevoir, un jour, autre chose que le piètre employé qui remplit le blanc de ses imprimés et, distrait, inscrit des sommes inexactes et des noms estropiés ?

Tout a une fin : la révolte de mon chef et de mon sous-chef me le témoigne. On me trouve bien gentil, mais pas assez sérieux : on me supplie de chercher un autre bureau où mon manque de zèle et où mes bévues auront des conséquences moins fâcheuses. Que diable, on ne jongle pas ainsi avec les chiffres !

La bienveillance d’Henry Roujon me fait passer, sans trop de cahots, ailleurs. On m’inflige d’énormes registres verts ; commis d’ordre : autre supplice ! J’y dois repérer tous les arrêtés du Ministre dont mes camarades font une ou plusieurs ampliations ; ce bureau, au vrai, étant une agence de copies. Ma table de travail touche à une fenêtre, et derrière cette fenêtre, il y a un mur, un mur de moellons bruts, où pendant des mois je croirai voir le symbole de mon existence sans air, sans avenir : mon horizon barré.

Collègues nouveaux, et plus bizarres encore que les précédents. L’un, petit homme glabre et sanguin, sitôt arrivé, chausse des espadrilles ; c’est un ancien journaliste alsacien. Il fume d’âcres pipes qui m’entêtent et, d’un élan loyal, sa plume court avec de nerveux cra-cra ! Il s’interrompt toutes les heures ; — pause de dix minutes : il s’adresse à son voisin, et lui expose ses idées sur la politique étrangère : c’était sa « rubrique » ; seulement, il en est resté à celle d’avant la guerre : la grande secousse a faussé son horloge mentale. L’Allemagne, l’Angleterre, la Russie, les Balkans, le Sultan lui sont familiers ; il en parle comme de sa famille, en arpentant la pièce d’un pas d’escrime, et, de temps à autre, une règle plate en main, il se fend, vengeur, contre la perfide Albion :

« Les Anglais ! Nos ennemis les Anglais ! Ces menteurs, ces égoïstes d’Anglais ! » Son éloquence le grise d’une sainte colère ; sa voix s’enfle, il s’empourpre, un délire maniaque l’emporte, et il tire des bottes contre la cloison :

«  — Celle-là pour Pitt ! Celle-là pour Fox ! Mort, mort et mort aux bourreaux de Napoléon ! »

L’autre collègue s’émeut, par contagion. Il possède un crâne vaste et malpropre, des yeux d’eau, une barbe blanche en pointe. Ses habits noirs râpés disent, avec l’excusable pauvreté, l’incurie d’un célibat funéraire. Il parle par saccades, d’une voix nerveuse qui saute vite, à l’aigu. Souffre-douleur au collège, pâtiras dans une étude, amusement, jadis, du Ministère, on lui a fait les farces les plus cruelles. Il garde de ces persécutions une hantise et, trépidant, profère des lamentations et des exécrations en cachant sa tête sous le couvercle de son pupitre. Il lacère son col, déchire ses manchettes ; son pantalon s’écarte de son gilet, et montre un bourrelet de chemise grisâtre :

« Il a été, hurle-t-il, emphatiquement, oui, pendant vingt ans, la « chasse » et la risée du Ministère !… »

Parfois l’autre, gagné à ce delirium tremens, aboie follement :

«  — Regardez l’Angleterre ! Je vous somme de regarder l’Angleterre ! »

Et l’autre réplique, à bout d’enrouement :

« Humilié, écrasé, vilipendé, je n’ai connu que les sarcasmes, l’ironie, les brimades : enfant, homme, vieillard, toujours, partout ! »

C’est le roi Lear des paperasses. Quand les deux originaux font trop de tapage, le garçon de bureau, très correct, vient les prier, de la part du sous-chef, de ne pas crier si fort.

Bien des fois, excédé, je prends mon chapeau et file : car ce spectacle n’est pas seulement grotesque, il est tragique. Et que dire, que faire pour apaiser ces cerveaux fêlés ?…

Heureusement, le troisième collègue, isolé dans une petite pièce, beau mâle au torse bombé de mousquetaire, me réconforte par son air de santé et son cordial sourire ; c’est Camille de Sainte-Croix. Il a écrit des volumes de vers, d’un modernisme âpre, encore manuscrits. Et dans ce terrier léthargique, il apporte l’air du dehors, la vie.

Grand bonheur ! car je n’étouffe pas moins chez moi qu’au bureau ; ici et là mêmes disparates entre le rêve et l’action. Et cette souffrance indicible de se savoir, malgré ses efforts, étranger à ce qui fait la trame de votre existence… Le supplice de l’intimité hostile !…

J’ai travaillé pourtant, j’ai écrit mon premier roman : Tous Quatre.

IV

Un premier roman : que de choses on veut y mettre ! On a tout à dire ; les idées se pressent comme les moutons à la porte de la bergerie ! Ce gros bouquin, mal composé, écrit d’abondance, fut, je crois bien, le plus révélateur de mon tempérament.

Aucun souci de plaire, de réussir ne l’a pomponné, lustré, châtré. C’est plutôt bien le désir inverse, un besoin de s’affirmer en choquant les idées reçues, qui lui donne cette franchise d’accent, ce verbe brutal. Je n’ai pas lu pour rien Zola que j’admire depuis l’Assommoir, bien que mes véritables maîtres d’esprit soient les Goncourt et Alphonse Daudet.

C’est toute mon enfance algérienne, mes années de bagne à La Flèche, mes ambitions de début que j’ai versées là, en vrac. Tous Quatre est pour moi ce que David Copperfield est à Dickens. Sous la part de fiction obligatoire, c’est ma sensibilité personnelle qui anime ces pages ; ce que j’ai vu, observé, senti, aimé, ce dont j’ai joui : mes élans passionnés vers la femme, mes déceptions, mon rêve de gloire, mes goûts, mes amitiés. Aucun de mes livres n’est autant moi. L’art y manque, mais la vie et son trop-plein s’y reflètent, malgré les défauts qui crèvent les yeux : le réalisme grossier qui faisait alors la mode, une fausse perversité qui était bien la marque d’un écrivain jeunet, la pléthore d’un cerveau qui a beaucoup emmagasiné, mais à qui manquent l’équilibre et l’ordre, tout étant jeté là frémissant, vif, et cru, sur le papier.

Tous Quatre m’absorba pendant des nuits et des nuits. Les soirées seules m’appartenaient : alors, jusqu’au lendemain, j’oubliais le bureau ; disparus, les fantoches de la pièce empouâcrée de tabac ; abolis, les énormes registres, mon cauchemar. Sous la lampe d’huile et dans son rond de lumière douce, je pouvais, à travers les mystérieux petits hiéroglyphes de l’écriture, voir se lever d’innombrables images de tristesse, de beauté, de désirs, de regrets. Des êtres réels et fictifs, dédoublés ou recomposés, vivaient leur vie fantomale ; des événements s’enchaînaient selon la trame logique des effets ou des causes, brisée net par le caprice du hasard ou le coup de foudre de l’accident.

Quelle volupté j’éprouvais à pénétrer dans la nuit de plus en plus silencieuse ! Les rumeurs du quartier, les bruits de la maison s’étaient éteints depuis longtemps : les ténèbres de la ville m’enveloppaient de leur velours sombre ; la solitude me révélait son âme de mystère ; j’étais, dans mon cercle de clarté limpide, comme le gardien du phare dans un ciel sans limites. Je sentais peu à peu, avec la petite fièvre lucide du travail, s’alléger la pesanteur de mes membres, je n’étais plus que nerfs, pensée vibrante, esprit désincarné. Ce sont là les ivresses du premier livre : je vivrais mille ans sans les oublier.

Seulement, il y a le bureau. Je n’ai pas les qualités ponctuelles d’un commis d’ordre. Je compulse autant de gros registres qu’il y a de directions au Ministère, et, contre toute logique, j’attribue à l’Enseignement supérieur ce qui ressortit à l’Enseignement primaire, ou réciproquement. De plus, mes répertoires, jamais à jour, fourmillent d’erreurs. Mon sous-chef finit par me trouver tout au plus bon pour mettre, sous sa dictée, les suscriptions de ses adresses de lettres ; et, comme il faut bien m’utiliser, on confie les gros registres à un nouveau, et on me met aux copies. Besogne enfantine, où mes maudites distractions trouvent encore le moyen d’assigner à un professeur nommé à Brest le poste de Carpentras, ou de donner à M. un Tel les palmes d’officier de l’Instruction publique quand il n’a droit qu’à celles d’officier d’Académie. Les bureaux qualifiés protestent. Ainsi je me cantonne exclusivement dans certaines copies, dont le triplicata, parfaitement inutile, va s’enfouir, sans jamais être réveillé d’un profond sommeil, dans des cartons poudreux et séculaires. Henry Roujon, je l’atteste, y mit de la bonté ; et sans sa protection…