Aventures d’un gentilhomme Breton
De La Gironière
Aventures d’un gentilhomme Breton
Aux Iles Philippines.
Paris.—Typographie de Firmin Didot frères, rue Jacob, 56.
P. de la Gironière.
Aventures
D’un
Gentilhomme Breton
Aux Iles Philippines
Avec un aperçu sur la géologie et la nature du sol de ces îles, sur ses habitants; sur le règne minéral, le règne végétal et le règne animal; sur l’agriculture, l’industrie et le commerce de cet archipel;
Par P. de la Gironière
Illustrations d’après documents et croquis originaux
Par Henri Valentin (des Vosges)
Paris au comptoir des Imprimeurs-Unis, Lacroix-Comon Quai Malaquais, 15 et chez L’auteur, 85, Rue de la Victoire
1855
L’auteur et l’éditeur se réservent le droit de traduction et de reproduction à l’étranger.
A madame
Anna Bourgerel, née de Malvilain.
Je te dédie mes souvenirs, chère nièce. Qui, plus que toi, a des droits à mon amitié et à ma reconnaissance! Tu entoures mes chers enfants de toute la sollicitude d’une mère, et remplaces dignement celle que le sort funeste leur a enlevée dès leur bas âge.
L’hommage de ce livre est sans doute un bien faible témoignage de ma gratitude; mais j’espère qu’il sera pour ces chers enfants un souvenir. Il leur rappellera toujours que pour eux tu as fait autant qu’eût pu faire la meilleure et la plus tendre des mères.
Ton oncle et ami,
P. de la Gironière.
Introduction.
Au récit de quelques aventures qui m’étaient arrivées dans mes longs voyages, plusieurs de mes amis m’avaient souvent engagé à en publier la relation peut-être intéressante.
Rien ne vous sera plus facile, me disaient-ils, puisque vous avez toujours tenu un journal depuis votre départ de France.
Cependant j’hésitais à suivre leurs conseils et à céder à leurs instances, lorsqu’un jour je fus surpris de lire mon nom dans un des feuilletons du Constitutionnel.
M. Alexandre Dumas publiait, sous le titre de Mille-et-un Fantômes, un roman dans lequel un des principaux personnages, en voyageant aux îles Philippines, m’aurait connu lorsque j’habitais, à Jala-Jala, la colonie que j’y ai fondée.
Je dus croire que le spirituel romancier m’avait rangé dans la catégorie de ses Mille-et-un Fantômes; et, pour prouver au public que j’existe bien réellement, je me suis décidé à prendre la plume, pensant que des faits de la plus exacte vérité qui pourraient être attestés par quelques centaines de personnes présenteraient quelque intérêt, et seraient lus sans trop d’ennui par celui surtout qui désirera connaître les usages des peuplades sauvages parmi lesquelles j’ai séjourné.
Note de l’éditeur.
Nous croyons devoir faire précéder ce volume d’un article inséré dans un journal américain, article signé par M. G.-R. Russel, qui a longtemps été témoin de la vie de M. de la Gironière aux îles Philippines.
Les Iles Philippines, Par M. de la Gironière.
A l’Éditeur de la traduction.
Votre journal de lundi dernier contient une notice sur un ouvrage intitulé Vingt années aux Philippines, traduit du français, et qui a été dernièrement publié par MM. Hasper et frères.
L’auteur, M. de la Gironière, m’a envoyé le volume français avec une lettre lorsque son livre a paru. La lettre me fit un vif plaisir, non-seulement parce qu’elle venait de lui, mais à cause d’une foule de souvenirs qui se sont représentés à mon esprit, souvenirs bien doux et bien agréables d’années passées.
Le livre de M. de la Gironière a été bien accueilli en Angleterre, et je crois qu’il a été en partie publié dans l’Evening Post de New-York. Bien des personnes qui l’ont lu m’ont demandé avec intérêt des renseignements sur les incidents racontés par M. de la Gironière. Je considère qu’il est de mon devoir et de toute justice de vous offrir mon témoignage et de dire quelques mots en faveur d’un vieil et estimable ami...
A l’époque dont parle M. de la Gironière, j’habitais les îles Philippines: il était déjà ancien colon à Jala-Jala. Quand j’arrivai à Manille, sa maison devint la mienne; pendant plusieurs années je me suis toujours empressé d’aller passer mes moments de loisir dans cette belle et sauvage habitation. Son hospitalité était bien plus grande qu’il ne le dit. Toutes les personnes qui sont allées a Jala-Jala, et elles étaient nombreuses, ont été accueillies avec une rare bonté, non-seulement par M. de la Gironière, mais aussi par sa femme, qui était la meilleure des femmes, et par son frère, autre lui-même. Je les ai connus, et je les ai beaucoup aimés. Comme personne n’a été mieux placé que moi pour juger leurs rapports de famille, on peut me consulter sur n’importe quel point qui pourrait nuire à la véracité de Don Pablo, ainsi qu’il était nommé.
En lisant ses aventures, bien des personnes pourraient avoir des doutes sur la véracité des incidents, ou supposer qu’il y a de l’exagération ou de la fiction; on pourrait croire qu’un homme qui parle avec tant de sans-gêne est pétri d’amour-propre, défaut qui transforme souvent des événements ordinaires en périls et dangers imaginaires. Si M. de la Gironière eût été pour moi un étranger, j’avoue que j’aurais eu des doutes: la lecture de son livre m’eût peut-être laissé une impression d’incrédulité; mais, connaissant son caractère et sa position et ce dont il est capable, je suis prêt à constater les événements. Je suis sûr qu’il donne une histoire fidèle de sa vie à Luçon; même personnellement je puis dire plusieurs choses qui me sont connues. Tout ce qu’il a raconté des mœurs des habitants est peint avec vérité et précision. Ces détails m’ont fait une impression bien vive, à cause du souvenir de mes jours passés au milieu des montagnes et des broussailles de Jala-Jala.
Don Pablo était un homme remarquable dans cette petite principauté. On dit que la monarchie pure serait la perfection d’un gouvernement, si l’on était sûr que les rois sont les plus intelligents et les plus sages; les sujets placés sous la domination de M. de la Gironière avaient raison d’être satisfaits de son pouvoir despotique, qu’il eut le bon sens d’exercer avec une bienveillance et une justice qui lui attiraient le respect et la confiance d’un peuple qui sait distinguer le mal du bien, et qui craignait plus les reproches que les punitions. Il exerçait un pouvoir qui lui était indispensable pour vivre parmi ces hommes à demi barbares; il était très-courageux, toujours prêt à braver le danger. Son courage n’était pas bouillant, mais calme. Il ne perdait jamais ce calme ni son sang-froid, même en face de la mort... Il ne parle pas assez de ses mérites, mais il parle souvent de son courage, croyant que tout autre en ferait autant. Les environs de sa demeure étaient peuplés par les hommes les plus féroces, et il s’en inquiétait peu. Quand ils devaient l’attaquer, il allait à leur rencontre, et même dans leurs repaires. Pourtant sa maison ne fut jamais envahie pendant son séjour par les brigands. On le connaissait et l’estimait trop bien pour l’attaquer: mais à peine l’eut-il quittée, que son successeur fut attaqué et pillé. Malgré son grand courage, il était modeste; il avait des manières distinguées et très-bienveillantes; il était bon pour tous ceux qui l’entouraient, et les Indiens qui dépendaient de lui lui étaient très-attachés. Son départ fut un triste jour pour eux.
Dans sa manière de vivre il y avait un charme inouï. On ne peut comprendre comment il a pu quitter un pays où il était libre de ses actions, pour revenir au milieu de la société. Il avait vaincu ce désert et ses sauvages habitants. Quand il a jeté un dernier regard sur le bien-être et les riches cultures qu’il avait créées autour de lui à Jala-Jala, son cœur a dû faiblir. Mais hélas! il était seul, rien ne lui restait de ce qui lui était cher; tous ceux qui l’avaient soutenu au milieu de ses rudes travaux n’étaient plus. Son frère, qu’il aimait tant, succomba le premier; ensuite sa femme et son enfant! Il ne pouvait rester au milieu d’objets qui à chaque instant lui rappelaient tant de douleur. La description des événements extraordinaires de sa vie dans un pays si peu connu et en même temps si ravissant est exacte; et, en attestant que ce sont des faits réels et non des fables, je ne fais que rendre hommage à un digne ami.
G.-R. Russel.
Juin 1854.
Jamaïca-Plaine, près Boston (États-Unis).
Chapitre Premier.
Naissance de l’auteur.—Premier départ pour l’Inde.—Deuxième, troisième et quatrième voyage.
Maison de la Planche.
Mon père, né à Nantes d’une maison noble, était capitaine dans le régiment d’Auvergne. La révolution lui fit perdre son grade et sa fortune; il ne lui resta pour toute ressource que la Planche, petite propriété appartenant à ma mère, et située à deux lieues de Nantes, dans la commune de Vertoux.
Au commencement de l’empire il voulut reprendre du service; mais, à cette époque, son nom et ses sentiments étaient un obstacle, et il échoua dans toutes les tentatives qu’il fit pour obtenir le simple grade de lieutenant.
Sans ressources et presque sans moyens d’existence, il se retira à la Planche avec toute sa famille.
Il y vécut quelques années, dans les ennuis et les chagrins que lui causaient le passage subit de l’opulence à la gêne et l’impossibilité de pourvoir à tous les besoins de sa nombreuse famille. Une maladie de courte durée termina sa triste existence, et ses restes mortels furent déposés dans le cimetière de Vertoux.
Ma mère, modèle de courage et de dévouement, resta veuve avec six enfants, deux filles et quatre garçons; elle continua à habiter la campagne, et nous donna elle-même les premiers éléments d’instruction.
La vie libre des champs, les exercices violents auxquels nous nous livrions, mes frères aînés et moi, contribuèrent à m’endurcir le corps, et à me rendre capable de résister à toute espèce de fatigues et de privations.
Cette vie de campagne, de liberté, et je puis dire de bonheur, pendant mes jeunes années, passa bien vite; et bientôt arriva l’époque où les besoins de mon éducation m’obligèrent à aller tous les jours étudier dans un collége de Nantes: c’étaient quatre lieues que j’avais à faire journellement.
Mais ces quatre lieues je les faisais gaiement, et le soir, quand je rentrais à la maison, j’y retrouvais les caresses de notre bonne mère et les petits soins de deux sœurs, que j’aimais tendrement.
On me destina à la médecine.
J’étudiai quelques années à l’Hôtel-Dieu de Nantes, et je fus reçu chirurgien de marine à un âge où un jeune homme est encore ordinairement renfermé entre les quatre murs d’un collége pour y terminer ses études.
Il serait difficile de se faire une idée de ma joie lorsque je me vis possesseur de mon diplôme de chirurgien.
Dès lors je me considérai comme un être important qui allait tenir sa place parmi des hommes raisonnables et laborieux; et ce qui peut-être me rendait encore plus joyeux, c’est que je pourrais alors pourvoir à mon existence et venir en aide à ma mère et à mes sœurs.
J’étais aussi travaillé par la maladie de la locomotion et le désir de voir des contrées lointaines et un nouveau monde.
Vingt-quatre heures après ma nomination de chirurgien, j’allai offrir mes services à un armateur qui expédiait un navire aux Grandes-Indes. Nous tombâmes bientôt d’accord sur les conditions. Pour quarante francs par mois, je m’engageai à faire le voyage.
La Victorine, joli trois-mâts, était prête à mettre à la voile pour les îles Maurice et Bourbon.
J’eus bientôt fait mes préparatifs de voyage; mais il n’en fut pas de même de mes adieux.
Ce premier départ de la terre natale, cette première séparation d’une mère chérie, de frères et de sœurs que j’aimais avec toute la force de mon jeune cœur, me firent éprouver toutes les angoisses et l’agitation que ressent celui qui sort de l’atmosphère d’affection et de tendresse où se sont écoulées ses premières années.
Les dangers d’une longue navigation et toutes les privations que j’allais supporter ne me préoccupaient pas.
J’étais entièrement absorbé par la pensée de mes parents: une année s’écoulerait sans les voir, et peut-être sans avoir de leurs nouvelles! Une année, pour moi qui à peine entrais dans la vie, me paraissait un siècle. Que de malheurs et que d’accidents pouvaient arriver dans ma nombreuse famille pendant ce long laps de temps! La crainte de ne pas les retrouver tous à mon retour bouleversait mon être; et j’avoue qu’il me fallut plus que du courage pour comprimer ma douleur, dévorer mes larmes, et, le cœur tout gonflé d’angoisses, de craintes et d’espérances, m’arracher des bras de ma mère et de mes sœurs.
Le lendemain de mes tristes adieux, la Victorine m’emportait vers un autre hémisphère.
J’avais cependant un grand motif de consolation: mon jeune frère Prudent était embarqué avec moi. Il était déjà fait à la mer. Dès sa tendre enfance il avait navigué sur nos vaisseaux de guerre.
Appuyé sur les bords du navire, les yeux fixés sur cette terre qui renfermait toutes mes affections, je conservai la même attitude jusqu’au moment où, comme un gros nuage poussé par la bourrasque, elle disparut à l’horizon.
La mer était houleuse; de grosses lames ballottaient la Victorine comme un simple esquif.
Ce mouvement que j’éprouvais pour la première fois me produisit bien vite les symptômes avant-coureurs du mal de mer. Je commençais déjà à éprouver de véritables souffrances, lorsque le lieutenant du navire, homme d’un caractère facétieux, m’adressa la parole:
«Docteur, me dit-il, vous commencez à pâlir; dans quelques minutes vous donnerez à manger aux poissons. Mais que faites-vous donc de votre science et de votre pharmacie? C’est pourtant le moment d’en user. Vous autres, savants docteurs, vous ne comprenez rien au mal de mer. Ce n’est pas comme nous, vieux marins, qui avons l’expérience. Si je voulais, pourvu que vous eussiez un peu de courage, sans aucun médicament, dans deux ou trois heures, je pourrais vous guérir.»
Je ne me doutais pas du plaisir que prennent les vieux marins à faire de mauvaises plaisanteries à ceux qui, pour la première fois, mettent le pied sur un navire. Je lui répondis naïvement:
«Lieutenant, si vous avez un pareil moyen, si vous possédez un tel secret, donnez-le-moi bien vite: je vous promets que le courage ne me manquera pas pour le mettre à exécution.»
«Il s’agit, dit-il, de bien peu de chose; seulement d’une petite promenade aérienne. Prenez les enfléchures du grand mât sous le vent, et montez jusqu’aux barres de perroquet; restez-y pendant deux ou trois heures, si vous n’avez pas peur; et lorsque vous descendrez vous serez entièrement aguerri, et complétement délivré du mal de mer.»
Je ne comprenais pas pourquoi il fallait monter plutôt sous le vent; mais le malicieux lieutenant savait bien, lui, que j’aurais eu beaucoup plus de difficultés que si j’étais monté au vent. Je le remerciai cependant d’avoir bien voulu me donner son secret, et je commençai mon ascension.
Je n’étais pas encore rendu à la grande hune, que deux matelots, beaucoup plus lestes que moi, me saisirent chacun par un bras, et m’amarrèrent dans les enfléchures. Je leur demandai si leur intention était de m’empêcher de me guérir du mal de mer.
«Non sûrement, me dirent-ils; mais toute personne qui monte pour la première fois au mât doit payer son tribut; et si vous nous promettez de nous donner un pourboire, nous vous laisserons librement continuer votre promenade.»
J’avais trop grande hâte de me guérir pour les refuser; et, après leur avoir donné ma parole que leur pourboire ne serait pas moindre d’une pièce de cinq francs, ils me laissèrent en liberté.
Malgré tout le danger que court celui qui se livre pour la première fois, par un gros temps, à un pareil exercice, j’arrivai aux barres de perroquet, et je m’y cramponnai le mieux qu’il me fut possible.
Si les premiers balancements de la Victorine avaient produit sur moi ce malaise précurseur du mal de mer, ceux, dix fois plus forts, que j’éprouvais en haut du mât m’eurent bientôt rendu tout à fait malade, et à tel point, que je ne conçois pas que j’eusse le courage de passer trois mortelles heures dans des angoisses et une agonie continuelles.
Mais j’étais de si bonne foi, j’avais tellement peur que par lâcheté l’expérience que je faisais ne manquât son effet, que ce ne fut qu’après trois heures que, le corps brisé, l’estomac complétement vide, et le cœur toujours sur les lèvres, je descendis.
Je n’en pouvais plus, et j’allai me coucher. La position horizontale, le mouvement du navire, qui n’était plus à comparer à celui que je venais d’éprouver, me remirent un peu; je m’endormis, et ne me réveillai que le lendemain, tourmenté par un dévorant appétit. Un copieux déjeuner me restaura complétement.
Depuis lors, dans tous mes voyages, jamais je n’ai ressenti le mal de mer. Dois-je ce bienfait à mes trois heures passées sur les barres de perroquet? Cela peut être; en tous cas, je ne voudrais conseiller à personne d’en faire l’expérience.
La première terre que nous découvrîmes fut, sur la côte d’Afrique, les îles Canaries. Nous vîmes au-dessus des nuages le pic de Ténériffe, et passâmes si près de l’île de Feu, que pendant quelque temps nous nous trouvâmes dans une atmosphère aussi parfumée qu’elle pourrait l’être au milieu d’un bois d’orangers en fleurs.
Tout l’équipage était en parfaite santé. Nous jouissions d’un temps et d’un climat superbes: chacun de nous s’était créé des occupations, et, malgré la monotonie qui règne toujours à bord d’un navire en pleine mer, les journées s’écoulaient rapidement.
Une seule chose me tourmentait, c’était mon frère. Son modeste grade de pilotin l’obligeait d’exécuter des travaux pénibles et souvent dangereux. J’aurais voulu les partager avec lui, si le capitaine me l’eût permis; mais à bord d’un navire la discipline exige que chacun garde son rang et sa position.
Mon frère, d’un caractère gai, courageux, et d’une capacité au-dessus de son âge, avait un si grand désir de devenir un bon marin, que rien ne lui coûtait pour atteindre ce but.
Nous arrivâmes au passage de l’équateur. La cérémonie du baptême, qui a été décrite trop souvent pour en ennuyer mes lecteurs, se célébra à bord de la Victorine avec toute la pompe possible. Le bonhomme la Ligne, en grand costume, nous fit sa visite. Chaque néophyte reçut le baptême, et prononça le serment exigé par les marins liés par la foi conjugale.
Nous passâmes, trop rapidement pour que je m’y arrête, l’île de l’Ascension et le cap de Bonne-Espérance, si connus.
La Victorine, après un voyage heureux, mouilla dans le Port-Louis.
Le lendemain, je descendis à terre: j’avais hâte de parcourir une ville située à trois mille lieues de ma patrie, et qui, selon l’idée que je m’étais formée, devait entièrement différer de nos cités d’Europe.
Je fus, je l’avoue, bien désappointé.
Le Port-Louis, capitale de l’île Maurice, me fit l’effet d’une de nos villes de France; j’y retrouvai à peu près les mêmes costumes, les mêmes usages, les mêmes hommes, à cela près de quelques nègres esclaves qui singeaient les blancs, et de quelques métisses qui jouaient les grandes dames.
On y donnait des bals, on y jouait l’opéra, et l’on s’y battait en duel comme à Paris, et peut-être plus qu’à Paris.
Les hautes montagnes de Piterbott, le Pouce, et les fruits, étaient seuls différents; on y mangeait cependant des pêches qui, pour le goût, ne différaient en rien de celles d’Europe.
Après six mois passés à Maurice et à Bourbon, la Victorine remit à la voile.
Trois mois après, elle rentrait dans le golfe de Gascogne, et bientôt nous découvrîmes la terre de France, où j’allais enfin retrouver les personnes dont je m’étais séparé si péniblement.
Là, si mon départ m’avait fait éprouver les sensations douloureuses que j’ai si faiblement décrites, mon arrivée m’en fit supporter sans doute une de moins longue durée, mais peut-être plus cruelle et plus poignante.
Nous approchions à vue d’œil de notre destination, et dans quelques heures nous allions être au port. Mais avec quelle lenteur marchait la Victorine! Que les minutes me paraissaient longues! J’étais agité par une impatience, par un mouvement fébrile indéfinissable, et surexcité sans doute par les mortelles inquiétudes où je me trouvais. Pendant mon séjour à Maurice, je n’avais reçu qu’une seule fois des nouvelles de ma famille. Depuis lors, six mois s’étaient écoulés: trouverai je tout le monde à mon arrivée, ou n’aurai-je point à déplorer d’affreux malheurs? Telles étaient mes pensées, tels étaient mes tourments, lorsque la Victorine laissa tomber l’ancre dans le port de Saint-Nazaire, à l’entrée de la Loire.
Là, dans une agitation toujours croissante, il me fallut attendre la visite de la douane et rester en proie à mes mortelles inquiétudes, perdre toute une nuit qui fut employée à remonter le fleuve jusqu’à Nantes, où enfin je débarquai.
J’aurais voulu courir, voler chez un parent dont la demeure était la plus rapprochée du lieu de mon débarquement; mais je tremblais comme la feuille, et mon agitation était si grande, que mes jambes, si agiles à cette époque, me refusaient le service; je marchais en chancelant, et la tête me tournait comme si j’avais été ivre. Sur ma route, je rencontrai un de mes oncles. Je me précipitai dans ses bras sans pouvoir prononcer un seul mot; puis, tout à coup je m’en éloignai de quelques pas et le regardai fixement pour examiner sa physionomie, car je n’osais pas l’interroger. Il me comprit, et en souriant il me dit:
«Tout le monde t’attend avec impatience.»
Jamais de plus douces paroles n’avaient résonné à mes oreilles, et il s’opéra en moi un changement subit. Mes jambes avaient recouvré leur force et leur agilité, ma tête ne tournait plus.
Un instant après, j’embrassais ma bonne mère et mes sœurs. Mes deux frères aînés étaient absents. Henri était à quelques lieues de Nantes, dans une petite ville de Bretagne; et Robert s’était établi à Porto-Rico, où il exerçait la médecine.
Je n’ai point voulu fatiguer mon lecteur par la narration de tout ce qui me fut particulier pendant un séjour de six mois aux îles Maurice et Bourbon, et donner des détails sur des pays trop connus et trop souvent décrits par tous nos voyageurs.
Maintenant j’indiquerai très-sommairement les deux autres voyages qui suivirent celui-ci, pour arriver brièvement aux Philippines.
Je restai un mois à terre, entouré de l’affection de ma mère et de mes sœurs; malgré leurs soins assidus, l’ennui ne tarda pas à s’emparer de moi.
Je fis un second voyage à Maurice, et ensuite un troisième aux Philippines.
Je passai trois mois dans le port de Cavite, temps tout à fait insuffisant pour m’initier aux coutumes et aux usages de ce pays, qui me paraissait si différent de tout ce que j’avais vu jusqu’alors, mais assez cependant pour apprécier l’admirable et belle végétation que j’avais déjà remarquée à Sumatra et à Java, et entendu raconter, par les naturels, mille anecdotes sur des races de sauvages qui habitent l’intérieur des montagnes.
Tous ces récits et cette belle et riche nature enflammaient mon imagination et me faisaient vivement désirer d’avoir mon entière liberté, pour parcourir un pays qui avait déjà pour moi tant d’attraits et de merveilles.
De retour en France, je ne rêvais plus qu’à faire un second voyage à Manille.
L’occasion ne tarda pas à se présenter. Un trois-mâts fut annoncé pour les Philippines; j’obtins facilement à m’y embarquer comme médecin.
Je me séparai alors de mon pauvre frère Prudent. Nous nous fîmes nos derniers adieux;—nous ne devions plus nous revoir.
Enfin, après avoir passé six fois le cap de Bonne-Espérance, j’entrepris ce quatrième voyage, qui devait m’éloigner pour vingt ans de ma patrie.
Le 9 octobre 1819, je m’embarquai sur le Cultivateur, vieux trois-mâts à moitié pourri, commandé par un vieux capitaine qui n’avait pas navigué depuis de longues années.
Ainsi, vieux capitaine et vieux navire, telles étaient les conditions dans lesquelles j’entrepris ce voyage; je dois ajouter que j’avais obtenu une augmentation de solde.
Nous relâchâmes à Bourbon; nous parcourûmes toute la côte de Sumatra, une partie de Java, les îles du détroit de la Sonde, celles de Banca; et enfin, le 4 juillet 1820, plus de huit mois après notre départ de Nantes, nous arrivions dans la magnifique baie de Manille.
Baie de Manille.
Le Cultivateur alla mouiller près de la petite ville de Cavite.
J’obtins la permission de m’installer à terre, et je pris un petit logement à Cavite même, distante de Manille de cinq à six lieues.
La liberté que je venais d’obtenir de m’installer à Cavite ne m’affranchit pas de mes engagements envers mes armateurs; je conservai mon emploi à bord du Cultivateur, et continuai à donner mes soins à son équipage.
Dans les années 1819 et 1820, notre commerce avait fait de nombreuses expéditions aux Philippines; plusieurs navires français étaient dans le port de Cavite; parmi leurs officiers je fis quelques connaissances, et me liai d’amitié avec MM. de Malvilain, dont je parlerai plus loin, Drouand, qui commandait un brick de Marseille, et enfin avec le docteur Charles Benoît, médecin de l’Alexandre, grand trois-mâts de Bordeaux.
Benoît eut quelques difficultés avec son capitaine; il débarqua à Cavite et vint s’installer chez moi.
Nous faisions donc ménage ensemble, vrai ménage de garçon. Notre personnel se composait d’un vieil Indien, qui remplissait les fonctions de cuisinier, et d’un très-jeune, cumulant les fonctions de valet de chambre, de palefrenier, de laquais, etc.
Le temps s’écoulait pour nous rapidement, et dans toute l’insouciance du jeune âge qui jouit du présent sans penser à l’avenir, lorsqu’un incident imprévu vint nous séparer.
Un dimanche, je passais la soirée chez le gouverneur de Cavite; Benoît s’y présenta, les vêtements en désordre et les traits aussi altérés que s’il venait d’être frappé d’un grand malheur.
«Nous sommes volés, dit-il, pillés, dévalisés; nous ne possédons plus rien; notre valet de chambre a brisé nos malles, s’est emparé de notre argent, de nos vêtements, de tout ce que nous possédions, puis il a pris la fuite.»
La physionomie de Benoît m’avait fait croire à une bien plus grande catastrophe que le malheur qu’il venait de m’annoncer, ce qui me fit lui répondre presque en souriant:
«Est-ce pour si peu de chose que vous êtes ainsi bouleversé? Cela n’en vaut pas la peine; Santiago ne nous a point enlevé une fortune, car vous et moi nous ne possédions pas grand’chose; et si, comme vous le dites, nous avons tout perdu, nos navires, où nous sont assurés un gîte et la nourriture, sont toujours dans le port. Calmez-vous, et allons voir si Santiago a fait quelque oubli, ou s’il est possible d’aller à sa poursuite.»
Nous nous rendîmes à notre demeure, où bientôt j’eus la conviction que mon ami Benoît avait raison pour ce qui le concernait; Santiago s’était littéralement emparé de tout ce qui lui appartenait, mais il avait scrupuleusement respecté tout ce qui était à moi.
Cette déférence de Santiago pour moi était une énigme; quelques jours après, mon vieux cuisinier me l’expliqua ainsi:
«Votre compatriote, me dit-il, n’est pas un bon chrétien, c’est un judio (juif). Jamais il ne prie pendant l’Angélus; tout au contraire, lorsque la cloche annonce aux fidèles de se recueillir, il prend son flageolet et se met à jouer, comme s’il voulait tourner en dérision la prière.»
C’était la vérité, et sans aucun doute Santiago avait cru faire une œuvre méritoire en dépouillant un mécréant.
Après avoir fait mon inventaire, je fus touché de l’affliction de mon ami; je lui proposai de nous mettre à la poursuite de Santiago. Nous montâmes à cheval, et prîmes la direction qu’il avait dû suivre.
La nuit était très-obscure; nous avions de la peine à diriger nos chevaux; à peu de distance du bourg de San-Roque, nous nous jetâmes dans des sables mouvants, où nos montures enfonçaient jusqu’à mi-jambes; Benoît, qui n’était pas bon cavalier, fit une chute qui le démoralisa complétement. Il me pria de retourner sur nos pas. Le lendemain il partit pour la capitale, où il espérait que s’était réfugié son voleur; ce ne fut que plusieurs mois après que je le revis à Manille.
Benoît parti, Cavite et ses alentours me parurent un champ trop limité pour satisfaire mon penchant aux grandes excursions; le fusil sur l’épaule, je me mis à parcourir le pays dans tous les sens.
Prenant pour guide le premier Indien que je rencontrais, je faisais de longues courses dans les campagnes, moins occupé à chasser qu’à admirer cette magnifique nature.
Je savais déjà un peu d’espagnol, auquel je pus bientôt ajouter quelques mots tagalocs.
Était-ce comme une excitation poétique? était-ce un désir vague d’affronter des dangers? J’aimais surtout à fréquenter les lieux retirés que l’on disait infestés de bandits; plus d’une fois j’en rencontrai sur ma route, mais la vue de mon fusil les tenait en respect, et je n’en avais pas peur.
Je puis dire qu’à cette époque (et ce n’était sans doute pas bravoure) j’avais si peu le sentiment du péril que j’étais toujours prêt à me mettre en avant lorsqu’il y avait un danger à courir.
Je voulais tout voir, tout expérimenter par moi-même: non-seulement la belle végétation qui se développe si majestueuse sur le sol des Philippines fixait mon attention, mais aussi les mœurs, les habitudes des naturels, si différentes de tout ce que j’avais vu jusqu’alors, excitaient à un haut degré ma curiosité.
J’allais de nuit à des fêtes indiennes dans un grand bourg près de Cavite, San-Roque, dont les habitants, tous marins ou ouvriers, sont connus pour les hommes les plus méchants et les plus pervers des Philippines.
Dans ces fêtes, plusieurs fois j’avais assisté à des rixes sanglantes, et vu tirer les poignards pour une futilité; souvent même je m’étais interposé avec succès comme médiateur dans ces débats.
Une nuit, j’étais resté plus tard que de coutume à un bal; je me rendais seul du bourg à la ville, en traversant la presqu’île qui les sépare, lieu désert et renommé pour les nombreux assassinats qui s’y commettent; à peu de distance de moi j’entendis des voix confuses, entre lesquelles je distinguai quelques paroles en anglais, puis un bruit sourd, tel que les sanglots d’une personne qu’on étouffe.
Deux heures du matin, une nuit obscure étaient trop favorables à des malfaiteurs pour ne pas me faire présumer que c’était un crime qui s’accomplissait; sans trop réfléchir, je m’avançai vers l’endroit d’où le bruit continuait à se faire entendre.
Je n’avais fait que quelques pas, lorsque j’aperçus un groupe d’Indiens qui me parurent entraîner une personne vers le bord de la mer; je compris de suite leur intention, et, quelques minutes plus tard, ils allaient sans doute précipiter une victime dans les flots.
Je m’avançai résolûment à son secours, et, élevant la voix le plus qu’il m’était possible, dans l’espoir d’être entendu par quelques passants attardés, je criai:
«Que faites-vous? Vous êtes au moins six contre un. Lâchez cet homme que vous maltraitez, ou nous allons voir!»
Soit surprise de s’entendre apostrophés dans un moment si inattendu, soit par crainte, ils s’arrêtèrent, et me répondirent:
«Laissez-nous, nous savons ce que nous faisons; c’est un Anglais qui nous doit une piastre, et qui ne veut pas nous payer.
«Un Anglais n’a jamais refusé de payer ses dettes, il y a sans doute un malentendu; lâchez-le sans répliquer, et je réponds pour lui.»
L’assurance avec laquelle je leur parlais leur fit croire que je n’étais pas seul; ils lâchèrent l’Anglais, qui d’un bond sauta jusqu’à moi, et, libre du bâillon qui l’empêchait un instant avant de crier, il se mit à jurer comme un désespéré. Les Indiens m’entourèrent, et tous à la fois cherchèrent à me donner des explications presque en forme de menaces, car ils voyaient bien alors que j’étais seul. Je ne voulus pas les écouter, et, m’adressant à l’Anglais dans une langue que sans doute il ne comprenait pas, mais familière aux Indiens, je lui dis:
«Vous avez tort, ces braves gens vous ont rendu un service, et vous ne voulez pas le reconnaître; ils vous réclament une piastre, je la paye pour vous. Que tout soit fini, suivez-moi; et vous, mes amis, voilà votre salaire, retirez-vous.»
La piastre acceptée, toute explication devenait inutile. Les Indiens nous accompagnèrent jusqu’à l’extrémité de la ville; là ils nous quittèrent, en me faisant de fortes protestations de dévouement et de reconnaissance, de leur avoir évité, comme ils le disaient, la nécessité de se venger d’un mauvais débiteur.
L’Anglais, matelot ou novice d’un navire qui était en rade, après m’avoir remercié, retourna à son bord, et je n’en entendis plus parler.
Peu de jours après cette petite anecdote, je fus obligé d’interrompre mes promenades et mes excursions favorites. Le choléra, ce terrible fléau, venait de se déclarer à Manille.
Chapitre II.
Choléra à Manille.—Massacre des Européens.
Ce fut au mois de septembre 1820 que le choléra fit irruption pour la première fois à Manille[1].
Jusqu’à cette époque, ce terrible fléau n’était point encore sorti du continent indien, lorsqu’un navire chargé d’étoffes de coton, parti de Madras, poussé par une tempête, arriva à Manille, lieu de sa destination.
Il avait éprouvé des avaries. Plusieurs ballots d’étoffe avaient été mouillés d’eau de mer. Le consignataire les fit remettre à des blanchisseurs qui habitaient un des faubourgs de Manille, Sanpaloc.
A peine les eurent-ils ouverts, que la terrible maladie se déclara parmi eux; et, quelques jours après, elle sévissait dans toute la population du faubourg.
De là elle passa à Manille, et bientôt envahit toute l’île de Luçon.
Dès son début, cette épidémie moissonnait des milliers d’Indiens.
Les rues de Manille étaient sillonnées, la nuit et le jour, de chariots remplis de cadavres.
Les habitants, renfermés chez eux, employèrent divers moyens pour se préserver de la contagion.
Dans quelques maisons on brûlait des herbes aromatiques, on enfumait toutes les chambres;
Dans d’autres, on inondait les appartements de vinaigre.
Mais rien n’arrêtait la mortalité; la consternation était générale. Aussi plus d’affaires, plus de promenades, plus de distraction.
Chaque famille restait dans sa demeure; les femmes et les enfants, prosternés devant l’image du Christ, imploraient à haute voix sa miséricorde.
Quelques médecins espagnols s’étaient enfuis de la capitale; et ceux qui restèrent, avec deux Français, MM. Godefroy et Charles Benoît, ne suffisaient point aux nombreux malades qui réclamaient leur assistance.
Les Indiens, qui n’avaient jamais vu pareille mortalité, s’imaginèrent que les étrangers empoisonnaient les fontaines et les rivières, pour détruire la population et s’emparer du territoire.
Cette fatale opinion, qui eut des suites si affreuses, courut bientôt de bouche en bouche.
Le général qui gouvernait l’île en fut prévenu. C’était alors M. Folgueras, excellent homme, mais faible et pusillanime.
Soit qu’il ne vît aucun danger pour les étrangers, soit qu’il fût trop préoccupé lui-même des effets désastreux de l’épidémie, il ne prit aucune précaution pour la sécurité de ses hôtes.
Le 9 octobre 1820, anniversaire de mon départ de France, commença un épouvantable massacre à Manille et à Cavite.
M. Victor Godefroy le médecin, et son frère le naturaliste, arrivés depuis peu à Manille, logeaient avec quatre Français, tous officiers de la marine du commerce, dans le faubourg de Santa-Cruz.
Ce jour-là, le médecin sortit de très-bonne heure pour voir un malade.
Dans la rue, quelques Indiens commencèrent à lui crier qu’il était un empoisonneur.
Peu à peu le nombre augmenta, et bientôt il se vit entouré d’un groupe menaçant.
Des alguazils arrivèrent, s’emparèrent de lui, et, comme un coupable, le conduisirent à la maison communale.
Au moment où ils allaient lui passer la tête dans un bloc[2] pour le tenir prisonnier, Godefroy, qui n’avait jamais vu une pareille machine, se figura qu’elle était un instrument de supplice, et qu’on voulait s’en servir pour l’étrangler.
Dans l’espoir de conserver sa vie, il sauta par une croisée, et s’enfuit.
Les Indiens coururent après lui, l’atteignirent, et, après lui avoir asséné deux coups de sabre sur la tête en guise de correction, ils lui lièrent les mains et le conduisirent chez le corrégidor de Tondoc, M. Varela, créole de Manille, homme superstitieux et sans instruction, qui tremblait pour lui-même et croyait autant aux empoisonneurs que les Indiens.
Il fit venir Godefroy en sa présence, lui adressa quelques paroles et le fit fouiller par un de ses alguazils, qui trouva sur lui une fiole contenant quelques onces de laudanum.
Le corrégidor crut alors plus que jamais au poison, traita le pauvre Godefroy en conséquence, et l’envoya en prison.
Pendant l’interrogatoire qu’avait subi le prétendu empoisonneur, quelques milliers d’Indiens s’étaient réunis sous les fenêtres du corrégidor, demandant qu’on leur livrât le prisonnier. Le corrégidor, pour les calmer, se présenta à son balcon, et à haute voix leur dit:
«Hijos (enfants), l’empoisonneur est en sûreté dans la prison, et il sera puni selon la gravité de son crime. Nous allons bien voir s’il est coupable: voici un flacon trouvé sur lui, contenant un liquide qui me paraît bien suspect; mais il faut nous assurer si c’est bien du poison. Ainsi, que deux d’entre vous m’amènent un chien, et nous verrons quel effet produira sur lui cette liqueur.»
Les Indiens ne se firent pas prier, ils lui présentèrent un petit chien; l’un lui ouvrit la gueule, tandis que l’autre lui versa dans le gosier le contenu du flacon. Quelques minutes suffirent pour que cette grande quantité de narcotique produisit son effet; le chien fit quelques pas en chancelant, et tomba dans un affaissement qui annonçait sa mort.
Le corrégidor et les Indiens n’eurent alors plus de doute; l’expérience qu’ils venaient de faire était une preuve évidente du crime d’empoisonnement.
Le premier fit instruire le procès de son prisonnier, tandis que la foule des Indiens se dirigea vers la maison où se trouvait Godefroy le naturaliste, avec ses amis.
Réunis sous les croisées, ils n’osèrent d’abord pas les attaquer; ils se contentèrent de jeter des pierres dans les fenêtres, et de crier: Mort aux empoisonneurs!
Le gouverneur, instruit de ce qui se passait, envoya un sergent et dix soldats pour protéger la demeure des étrangers. Ceux-ci, effrayés par les menaces et les clameurs des Indiens, s’étaient réunis dans leur salon, avaient chargé quelques paires de pistolets, et s’apprêtaient à faire feu sur celui qui aurait osé franchir le seuil de la porte.
Le sergent et sa petite troupe montèrent l’escalier et se présentèrent à la porte. Godefroy et ses amis, croyant qu’ils venaient les attaquer, firent feu sur eux: aussitôt les soldats, sans attendre aucun ordre de leur chef, déchargèrent leurs armes sur les malheureux Français, qui tous tombèrent percés de balles.
Le sergent, effrayé de la méprise que sa troupe venait de commettre, se retira.
Les Indiens alors les remplacèrent, poignardèrent les blessés, pillèrent, brisèrent les meubles, et ne se retirèrent qu’après avoir accompli leur œuvre de meurtre et de dévastation.
L’un d’eux, le poignard tout sanglant dans la main, et au milieu de la foule qui encombrait la rue, élève la voix et dit:
«Mes frères, vous le voyez tous, le gouverneur envoie fusiller les empoisonneurs qui veulent nous faire tous périr; n’attendons pas que les Castillans nous vengent, vengeons-nous nous-mêmes!»
Des cris de joie accueillirent les paroles du fanatique et superstitieux Indien. La foule se divisa par groupes, qui prirent diverses directions pour se rendre dans les quartiers où demeuraient les étrangers.
Le capitaine Dibard, celui qui commandait mon navire, son subrécargue Pasquier; Grosbon, fils du général du même nom, et un matelot, demeuraient dans le faubourg San-Gabriel.
Ils furent prévenus que les Indiens venaient pour les attaquer; ils fermèrent leurs portes. Mais quelle résistance pouvaient opposer de faibles portes à une troupe d’assassins déjà ivres de sang et du désir du pillage? Aussi leur maison fut-elle bientôt envahie. La mort leur paraissant inévitable, ils se décidèrent à fuir, chacun du côté où il espérait trouver une issue.
Le capitaine se dirigea vers la cuisine; mais à peine s’y était-il réfugié, que les agresseurs, le sabre et le poignard à la main, se précipitèrent sur lui et le percèrent de mille coups, lui arrachèrent les membres, et les jetèrent tout palpitants par les croisées.
Pendant que le meurtre du malheureux Dibard s’accomplissait, Pasquier, Grosbon et le matelot, plus heureux que leur capitaine, avaient traversé une petite cour, escaladé un mur, et avaient été reçus dans un jardin par madame Escarella, femme d’un courage héroïque.
Pour les sauver, elle les fit monter dans un donjon; mais à peine venait-elle d’en fermer la porte, que les assassins, couverts du sang de l’infortuné Dibard, se présentèrent devant elle et lui demandèrent la proie qui venait de leur échapper.
«Les Français, répondit madame Escarella, sont sous ma sauvegarde, et je ne vous les livrerai pas. Si vous voulez briser cette porte, vous commencerez par m’assassiner moi-même. Vous êtes des lâches; retirez-vous, ou le gouverneur que j’ai envoyé prévenir ne tardera pas à vous faire châtier comme vous le méritez.»
L’énergie et la résolution de cette courageuse femme imposèrent assez aux assassins pour les obliger à se retirer, et ils allèrent chercher dans un autre quartier des victimes moins bien défendues.
A peu de distance du lieu où venait de se commettre le meurtre du capitaine Dibard, habitait M. Lestoup, capitaine du navire de Bordeaux l’Alexandre. Il avait avec lui six personnes de son bord.
Tous étaient à table lorsque les Indiens envahirent leur maison à l’improviste, se précipitèrent sur eux et les égorgèrent, sans qu’un seul échappât.
Au même instant, trois Anglais, dans une maison contiguë, subissaient le même sort que les malheureux Français.
M. Darbel, gérant d’une habitation sur les bords du Pasig, pour se soustraire à la fureur de ses ouvriers, s’était jeté dans une pirogue qu’il dirigeait vers Manille, où il espérait se mettre sous la protection des Espagnols.
Poursuivi, près d’être atteint dans sa frêle embarcation, il sauta à terre; mais bientôt il se voit entouré par les Indiens, et, considérant sa perte comme inévitable, il se résignait à mourir. Adossé à un mur, il avait déjà reçu trois coups de sabre, lorsqu’un métis, témoin de la cruauté de ses compatriotes, s’élança hors de sa maison, écarta la foule, s’empara de Darbel déjà presque évanoui, l’entraîna, et l’emporta, pour ainsi dire, jusqu’à sa demeure.
Cet acte de courage et de dévouement sauva la vie à Darbel et fut cause de la mort du généreux métis. L’émotion qu’il avait ressentie et l’effort qu’il avait fait lui produisirent de violentes palpitations de cœur, qui se terminèrent par la rupture d’un anévrisme.
Il serait trop long de compter ici tous les massacres, tous les crimes commis dans les faubourgs de Manille et ses environs, sur des personnes isolées et surprises sans défense. Je terminerai ce déplorable tableau par le récit d’un dernier drame auquel un de nos compatriotes, qui habite Paris, échappa comme par miracle.
M. Gautherin, commandant un navire de Bordeaux, et un ancien capitaine de hussards, son passager, qui voyageait pour son plaisir, étaient dans un hôtel tenu par un Allemand nommé Antelmann.
La foule des Indiens armés et leurs clameurs les avertirent du danger qu’ils couraient; ils voulurent fuir, mais toute retraite étant impossible, ils se réfugièrent dans une chambre à coucher, et fermèrent la porte.
L’officier se mit à la croisée, s’en retira aussitôt, et dit à Gautherin:
«Nous sommes perdus, rien au monde ne peut nous sauver. Mon Dieu, que faire?»
«Cachez-vous sous le lit, dit Gautherin.»
«Me cacher sous le lit, à quoi cela m’avancerait-il?»
«A prolonger de quelques minutes votre existence, et peut-être à gagner du temps jusqu’à ce qu’on vienne à notre secours. Je voudrais bien avoir la même facilité que vous pour me cacher; mais vous voyez mon embonpoint.»
Pendant ce court dialogue, les Indiens étaient arrivés à la porte et y frappaient à grands coups. Il n’y avait plus un moment à perdre; les deux amis s’embrassèrent, se firent leurs derniers adieux. L’officier se cacha sous le lit. Gautherin, resté seul, se blottit derrière un coffre, et se recouvrit la partie supérieure du corps avec une natte.
A peine était-il dans sa cachette que la porte fut enfoncée, et une foule d’Indiens se précipita dans la chambre.
Dès leur entrée, ils aperçurent le malheureux officier de hussards: ils le tirèrent par les pieds, divisèrent son corps par morceaux, déchirèrent ses membres et les jetèrent par les croisées à leurs amis, qui n’avaient pu, comme eux, souiller leurs mains du sang de notre compatriote.
Gautherin, de sa cachette, avait assisté malgré lui à cette horrible scène, et le sang de son ami avait inondé la natte qui le recouvrait.
Quelle émotion et quelle angoisse ne devait-il pas éprouver? et quel courage ne lui fallut-il pas pour conserver son immobilité? Le moindre mouvement, un souffle, pouvait le faire découvrir! Heureusement la Providence veillait sur lui, et son sang-froid devait lui sauver la vie.
Les Indiens, qui ne voyaient plus de victimes à sacrifier, tournèrent leur rage contre les meubles, et se mirent à les briser. Pendant cette œuvre de destruction, l’un d’eux tira la natte qui dérobait Gautherin à leur vue. Celui-ci, dès qu’il se vit découvert, se leva subitement.
Cette apparition inattendue d’un homme de la force et de la stature de Gautherin produisit sur les assassins un instant de surprise et d’hésitation. Gautherin en profita pour leur dire:
«Je suis chrétien comme vous, ne me tuez pas!»
Mais à peine avait-il prononcé ces mots, que deux coups de sabre lui faisaient deux profondes blessures à la tête; ces deux coups de sabre produisirent sur lui une réaction, un mouvement de rage contre les assaillants.
Soutenu par le désir de conserver son existence ou de périr en se défendant, il passa sa main sur ses yeux inondés du sang qui coulait de ses blessures, et se précipita au milieu de ses ennemis, les culbutant, les renversant à coups de poing et à coups de coude. Il parvint à retrouver l’escalier, renversa tout ce qui s’opposait à son passage. Ce ne fut pas néanmoins sans un rude coup de lance dans le côté; mais cette nouvelle blessure, plus dangereuse que les deux autres, ne l’arrêta pas.
Arrivé au rez-de-chaussée, toujours poursuivi par ses ennemis, il entra dans une salle de billard: après en avoir fait le tour, il se disposait à se précipiter par la porte qui donnait sur une rue, lorsqu’il vit un Indien armé d’un énorme sabre et qui l’attendait au passage, brandissant son arme, tout préparé à lui enlever la tête d’un seul coup.
Gautherin crut alors sa mort inévitable; cependant son courage ne l’abandonna point encore, et, au moment où il allait recevoir le dernier coup, il leva la main pour le parer. Ce mouvement en effet fit dévier la lame du sabre, qui vint lui frapper à plat sur la figure, mais avec tant de force, qu’étourdi par ce coup, il tomba évanoui dans la rue.
Ses assassins le crurent mort, et quelques soldats d’un poste voisin, attirés par la curiosité, le transportèrent à leur corps de garde. Ils le jetèrent sur un lit de camp.
L’intrépide Gautherin était revenu à lui, ses blessures le faisaient horriblement souffrir, celle du côté surtout; il était dévoré d’une soif ardente, il demanda un peu d’eau pour l’étancher.
Mais les soldats indiens, voyant en lui un homme prêt à mourir, ne faisaient pas attention à sa demande.
Cependant un curé indien, que le hasard avait amené au corps de garde, s’approcha et lui dit:
«Êtes-vous chrétien?»
«Oui, je suis chrétien comme vous, lui répondit Gautherin.»
«Eh bien, puisque vous êtes chrétien, je vais vous confesser, et vous administrer les sacrements.»
«Hélas! me confesser, cela m’est impossible; je me meurs, et vous voyez qu’à peine je puis dire une parole.»
«En ce cas, dit le bon curé, l’absolution sera suffisante pour mourir dans la grâce de Dieu.»
Et le saint homme se mit en devoir de la lui donner.
Après cette funèbre cérémonie, accomplie sans cierges, sans appareil, et en présence seulement de quelques soldats, le bon curé pria le sous-officier indien qui commandait le poste de faire donner un peu d’eau au mourant et de faire bander ses plaies.
Ce premier pansement, l’eau que Gautherin venait de boire avec tant d’avidité, lui produisirent un peu de soulagement; et les paroles de consolation que lui avait adressées le ministre de Dieu lui rendirent l’espérance et ranimèrent son courage.
Tous les événements que je viens de raconter s’étaient accomplis dans l’espace de huit heures. L’obscurité avait ramené le calme, les assassins s’étaient retirés dans leurs demeures.
La ville de guerre, qui pendant ces huit heures de massacre avait fermé ses portes et était restée étrangère à tous les crimes commis dans les faubourgs, les rouvrit dès que la nuit fut venue, pour donner passage à quelques personnes charitables qui voulaient secourir les malheureux étrangers échappés aux assassins.
Le colonel Manuel Oléa, accompagné de quelques soldats, parcourut tous les faubourgs, recueillit les blessés et ceux qui, par miracle, s’étaient soustraits au poignard des Indiens.
Il tira aussi Victor Godefroy de sa prison, et les conduisit tous à la citadelle, où non-seulement ils furent en sûreté, mais où ils trouvèrent aussi le commandant don Alexandro Pareño et toute sa famille, qui entourèrent nos malheureux compatriotes des soins et attentions que méritait leur position.
Le lendemain, les fanatiques indiens reprirent leur poignard et parcoururent de nouveau les faubourgs, espérant y trouver encore quelques victimes.
Le général Folgueras, si faible et si pusillanime, craignait une révolte générale, et n’osa pas encore prendre les mesures de rigueur, seules capables d’arrêter les crimes de ces forcenés.
L’archevêque, revêtu de ses habits sacerdotaux, le saint sacrement à la main, accompagné de tout son clergé, parcourut la grande rue d’el Rosario à Binondoc, priant et exhortant les Indiens à rentrer dans l’ordre, et à se repentir des crimes qu’ils avaient commis la veille sur d’innocentes victimes.
Mais, loin de tenir compte des exhortations du saint prélat, ne trouvant plus d’étrangers européens à égorger, ils tournèrent leur rage contre de pacifiques Chinois, et commirent sur eux de nouveaux massacres.
Alors les principales autorités de Manille se réunirent chez le gouverneur, et lui firent comprendre la nécessité d’arrêter par la force le désordre et les crimes qui se commettaient.
Folgueras ne put plus reculer, et se mit en devoir de prendre des mesures qui lui étaient presque imposées par les hommes les plus honorables de Manille.
Des troupes furent envoyées dans les faubourgs, des canons furent braqués à toutes les embouchures de rues, et ordre fut donné de tirer sur tous les groupes formés de plus de trois personnes.
Les Indiens, effrayés de ces mesures sévères, rentrèrent chez eux; le bon ordre fut rétabli, et la justice espagnole punit du dernier supplice tous les coupables qu’elle put découvrir[3].
Je fus aussi traqué dans Cavite, mais je parvins à m’échapper; je me jetai dans une pirogue, et je fus assez heureux pour me réfugier à bord du Cultivateur.
Il n’y avait pas dix minutes que j’étais sur le trois-mâts, lorsqu’on vint me chercher pour donner des soins au second d’un navire américain, qui venait d’être poignardé à son bord par des gardes de la douane.
Je terminais le pansement, quand des officiers de différents navires français me prévinrent que le capitaine Drouant, commandant un navire de Marseille, était resté à terre, et qu’il était peut-être encore temps de le sauver.
Il n’y avait pas un moment à perdre; la nuit approchait; il fallait profiter de la dernière demi-heure de jour; je partis dans un canot, et en arrivant à terre je donnai l’ordre à mes matelots de se tenir assez loin du rivage pour éviter une surprise de la part des Indiens, mais assez près cependant pour aborder promptement si le capitaine ou moi leur faisions un signal.
Je me mis aussitôt à la recherche de Drouant.
Arrivé à une petite place appelée Puerta Baga, j’aperçus un groupe de trois ou quatre cents Indiens; un pressentiment me disait que c’était de ce côté que je devais diriger mes recherches.
Je m’approchai de la foule, je reconnus en effet l’infortuné Drouant, pâle comme un mort. Un Indien furieux allait lui plonger son kris dans la poitrine; je me jette entre le poignard de l’Indien et le capitaine, et je les repousse assez violemment l’un et l’autre pour les séparer.
«Sauvez-vous! criai-je en français au capitaine: un canot vous attend.»
La stupéfaction des Indiens avait été telle, qu’il put s’échapper sans qu’on songeât à le poursuivre.
Il fallait maintenant me tirer du mauvais pas où je m’étais engagé. Quatre cents Indiens m’entouraient: il fallait payer d’audace.
Je dis en tagaloc à celui qui avait voulu frapper le capitaine, qu’il était un lâche. L’Indien bondit jusqu’à moi; il lève son arme: je lui applique sur la tête un coup d’une petite canne que je tenais à la main; il demeure un instant étonné, et se retourne vers ses compagnons pour les exciter.
De tous côtés les poignards sont tirés; la foule forme autour de moi un cercle qui va toujours en se rétrécissant.
Étrange fascination du blanc sur l’homme de couleur! De ces quatre cents Indiens pas un n’ose m’attaquer le premier; ils veulent me frapper tous ensemble.
Tout à coup, un soldat indien armé d’un fusil fend la foule; il donne un coup de crosse à mon adversaire, lui arrache son poignard, et, prenant son fusil par la baïonnette, il le fait tourner au-dessus de sa tête, et exécute un moulinet qui agrandit le cercle d’abord, et disperse ensuite une partie de mes ennemis.
«Fuyez, Monsieur! me dit mon libérateur; maintenant que je suis là, personne ne touchera un de vos cheveux.» En effet, la foule se sépare et me laisse le passage libre; j’étais sauvé sans savoir par qui et pourquoi!... lorsque le soldat me cria de loin:
«Vous avez soigné ma femme qui était malade, et vous ne m’avez pas demandé d’argent; j’acquitte ma dette.»
Le capitaine Drouant devait être parti dans le canot; il ne m’était plus possible de me rendre à bord du Cultivateur.
Je me dirigeai vers ma demeure, longeant les murailles et profitant de l’obscurité, lorsqu’au détour d’une rue je tombai au milieu d’une bande d’ouvriers de l’arsenal, tous armés de haches, et se disposant à aller attaquer les navires français qui étaient en rade.
Là encore je dus mon salut à une connaissance à qui j’avais rendu quelques services dans la pratique de mon art; un métis m’avait poussé dans l’encoignure d’une maison, et m’avait dit, me couvrant de son corps:
«Ne bougez pas, docteur Pablo[4]!»
Quand la foule fut écoulée, mon protecteur m’engagea à me cacher, et surtout à ne point me rendre à bord; puis il reprit sa course pour rejoindre ses camarades.
Mais tout n’était pas fini; à peine étais-je chez moi, que j’entendis frapper à ma porte.
«—Docteur Pablo,» dit une voix qui ne m’était pas inconnue.
J’ouvris, et j’aperçus, pâle comme un mort, un Chinois qui tenait, au rez-de-chaussée, un magasin de thés.
«—Qu’y a-t-il, Yang-Pô?»
«—Sauvez-vous, docteur!»
«—Et pourquoi me sauver?»
«—Parce que les Indiens vous attaqueront cette nuit; ils l’ont résolu.»
«—Tu crains pour ta boutique, Yang-Pô?»
«—Oh! non; ne plaisantez point. Si vous restez, c’est fait de vous; vous venez de frapper un Indien, et ses amis ne parlent que de vengeance.»
Les appréhensions de Yang-Pô, je le vis bien, n’étaient que trop fondées; mais que faire?... Fermer ma porte et attendre était encore le plus sûr.
«—Merci, dis-je au Chinois, merci de vos bons avis; mais je reste.»
«—Rester ici, seigneur docteur! y pensez-vous?»
«—Maintenant, Yang-Pô, un service: allez dire à ces Indiens que j’ai là, à leur intention, deux pistolets et un fusil double dont je sais faire usage.»
Le Chinois sortit en poussant un profond soupir de négociant tourmenté par l’idée que l’attaque contre le docteur pourrait bien se terminer par le pillage de sa marchandise. Je barricadai ma porte à l’aide de quelques gros meubles, je chargeai mes armes et j’éteignis ma lumière.
Il était huit heures du soir. Le moindre bruit me faisait croire que le moment était venu où la Providence seule pourrait me sauver: ma fatigue était si grande que, malgré l’émotion bien naturelle en pareille circonstance, j’avais souvent besoin de lutter contre l’envie de céder au sommeil.
Vers onze heures, quelqu’un heurta à ma porte. Je m’emparai de mes pistolets et prêtai l’oreille: à un second coup, je m’approchai sur la pointe du pied.