LE
PRINCE
CORSAIRE.
TRAGI-COMEDIE,
PAR
Mr. SCARON.
Suivant la Copie imprimée
A PARIS,
MDCLXVIII.
ACTEURS.
OROSMANE, Prince Corsaire, Amant de la Princesse Elise, & enfin reconnu, sous le nom d'Alcandre, pour fils de Nicanor.
ELISE, Princesse de Cypre, Maistresse d'Orosmane.
ALCIONE, autre Princesse de Cypre, Soeur d'Elise Maistresse d'Amintas.
AMINTAS, Fils de Nicanor, Frere d'Orosmane, Amant de la Princesse Alcione.
NICANOR, Pere d'Orosmane, & d'Amintas, & Oncle des Princesses.
SEBASTE, Confident d'Orosmane.
ARGANTE, Lieutenant du mesme Orosmane.
CLARICE, Confidente des Princesses.
CRITON, Confident d'Amintas.
LICAS, Capitaine des Gardes de Nicanor.
GARDES de Nicanor.
CORSAIRES de la Flotte d'Orosmane.
La Scene est à Papos, Ville de l'Isle de Cypre, dans le Palais.
LE
PRINCE
CORSAIRE.
ACTE PREMIER.
SCENE PREMIERE.
SEBASTE, CLARICE.
Sebaste.
Vous pleurez un Grand Roy dont les heureuses Armes,
Tenoient la Cypre en paix, & l'Asie en allarmes.
Les Peuples éloignez qu'il vous avoit soûmis,
Las d'estre vos sujets seront vos ennemis.
Le trespas d'un Monarque ébranle ses conquestes,
Et dans l'Etat plus calme excite des tempestes;
Le vostre se divise en partis oposez;
Et doit craindre le sort des Estats divisez;
Mais du Roy qui n'est plus les restes adorables;
Ces Astres de la Cypre aux Amans redoutables;
Perdant le Roy leur Pere ont elles tout perdu?
Leur refuseriez vous le rang qui leur est deu?
Seriez vous leurs Tyrans, leurs vassaux que vous estes?
Ou des Filles d'un Roy feriez vous des sujets?
Clarice.
La Cypre a conservé constante dans la Foy,
Le respect qu'elle doit aux Filles de son Roy,
Et de l'une des deux se va faire une Reine.
Sebaste.
D'Elise....
Clarice.
Jusqu'icy, la chose est incertaine,
Elle aura la couronne épousant Amintas.
Sebaste.
Et ne l'épousant point?
Clarice.
Elle ne l'aura pas.
Sebaste.
Et qui luy peut ravir un droit en la couronne,
Que sa vertu merite, & que le sang luy donne?
Clarice.
Quand la mort qui confond les Roys, & leurs sujets,
De Pisandre eut finy la vie, & les projets,
On ne publia point sa volonté derniere,
Son frere Nicanor eut la puissance entiere,
Et son fils Amintas la partage avec luy,
De l'Etat l'un, & l'autre, & la force, & l'appuy:
Pisandre avant sa mort en parolles expresses,
Avoit reglé le sort de nos belles Princesses,
Et cét ordre du Roy caché soigneusement,
Est manifeste à tous d'aujourd'huy seulement,
J'en garde une copie, & je puis vous la lire,
Si vous le souhaittez.
Sebaste.
Je n'osois vous le dire.
Clarice.
J'ordonne que ma fille Elise,
Regne en Cypre apres mon trespas,
Et je veux aussi qu'elle élise,
Pour Espoux le Prince Amintas.
Si méprisant ce que j'ordonne
Sur un Prince estranger elle jette les yeux,
Je veux que sa soeur Alcione,
Espousant Amintas succede à ma Couronne;
C'est mon dernier vouloir apres celuy des Dieux.
Elise ne s'est point sur son choix declarée,
Encore qu'elle soit de ce Prince adorée,
Et ce fidelle Amant de ce choix incertain,
Attendant son mauvais ou son heureux Destin,
Ne sçait à qui des deux d'Elise ou d'Alcione,
Il devra le bonheur d'une double Couronne;
Cypre, & la Cilicie, où nous donnons des Loix,
Où Lisandre a vaincu le dernier de ses Roys
Et s'il eust eu du Ciel une plus longue vie,
Il eust poussé plus loin sa conqueste en Asie.
Sebaste.
Des peuples asservis le zele est toûjours feint,
Et naturellement l'on hait ce que l'on craint,
Comme Cilicien je sçay qu'en cette terre
Pisandre eust eu bien-tost à soûtenir la guerre.
Clarice.
Son frere Nicanor politique, & prudent:
Ferme dans ses desseins; ambitieux; ardent,
Chef d'un party puissant; absolu dans les villes,
Peut jetter cét Estat en des guerres civiles,
Si méprisant son fils, & les ordres du Roy,
Elise disposoit du Royaume, & de soy,
Elle est incessamment de Nicanor pressée,
De découvrir enfin sa secrette pensée,
Et pour la découvrir elle a choisi ce jour,
En peu de mots, voila l'Estat de nostre Cour.
Sebaste.
Cét himen peut avoir sa raison politique;
Elise peut aussi le trouver tirannique,
Si cét objet forcé de son affection,
N'a jamais attiré que son aversion,
Ou si quelque autre amant regne en son coeur fidelle
Amintas pourroit-il estre heureux avec elle;
Et quand elle tiendroit son sceptre d'Amintas,
D'un époux qui déplaist les dons ne plaisent pas,
Contrainte en son amour, & contrainte en sa haine,
Amante malheureuse, & malheureuse Reine,
D'un choix violenté le souvenir cruel,
Luy feroit de son Trosne un supplice eternel.
Le sceptre, & les tresors qu'apporte un himenée
N'en fait point icy bas l'heureuse Destinée,
On n'est pas moins captif pour l'estre avec esclat,
Et les raisons d'amour ne le sont point d'Estat.
Clarise.
Amintas est bien-fait, genereux; plein de gloire,
Son bras s'est signalé par plus d'une victoire,
Il est aymé du peuple, adoré de la Cour,
De moindres qualités donneroient de l'amour.
Mais la Princesse vient, retirez vous; possible
Vas-je la disposer à vous estre visible.
SCENE II.
ELIZE, CLARICE.
Elize.
Quel est cét estranger?
Clarice.
C'est un Cilicien,
Pour qui je vous demande un secret entretien.
Elize.
Et que peut me vouloir cét étranger, Clarice?
Clarice.
Vous rendre à ce qu'il dit un important service.
Elize.
Qu'il vienne; mais s'il veut quelque grace de moy,
Je n'ay plus de pouvoir depuis la mort du Roy.
Faittes luy donc sçavoir qu'Amintas, & son Pere
Sont aujourd'huy les Dieux que la Cypre revere.
SCENE III.
Elise.
Princesse malheureuse, & qu'un indigne sort,
Contraint des sa jeunesse à souhaiter sa mort:
Le Ciel ne te fit don d'une illustre naissance,
Que pour faire aux mortels redouter sa puissance,
Il te ravit un Throsne à ta naissance acquis:
De tes propres sujets il fait tes ennemis,
Et du choix d'un Espoux t'ostant le privilege,
Il te rend vers ton Pere ingrate, & sacrilege;
Mais des ordres d'un Pere on se peut dispenser,
Quand une foy promise, est honteuse à fausser.
On me peut faire choir d'un Trosne hereditaire,
Mais me rendre inconstante, on ne le sçauroit faire:
Je t'aymeray tousiours, soit que loin de ces lieux,
Ton ame dans le Ciel ait place entre les Dieux,
Soit qu'entre les mortels, où tu vis plein de gloire
Tu conserves encore Elise en ta memoire;
Soit qu'un ingrat oubly la chasse de ton coeur,
Je t'aymeray tousiours d'une constante ardeur,
Prince qui meritois une autre destinée,
Prince le seul espoir d'Elise infortunée.
SCENE IV.
CLARICE, ELISE, SEBASTE.
Clarice.
Voicy cet étranger.
Elise.
Que voulez vous de moy?
Sebaste.
Orosmane des Mers le redoutable Roy,
Qui sur mille vaisseaux portant par tout la guerre,
Fait respecter son nom aux Maistres de la terre,
Vous offre sa valeur contre vos ennemis,
Et vingt mille soldats à vos ordres soûmis,
Quand vous l'ordonnerez, d'une puissante Armée,
Vous verrez à l'instant cette ville enfermée;
Vous verrez les Tyrans qui vous donnent la loy,
La recevoir de vous, & trembler sous mon Roy
Elise.
On a mal informé vostre vaillant Corsaire,
Et son secours icy ne m'est point necessaire;
Mais d'où peuvent venir les soins officieux,
D'un homme si funeste à la paix de ces lieux,
Plus craint de nos vaisseaux que les plus grands orages,
Qui tient nos ports bloquez, desole nos rivages,
Et qui laissant en paix le reste des humains,
Nous choisit pour l'objet de ses faits inhumains;
Sebaste.
Orosmane n'est pas tout ce qu'il paroist estre,
Et possible le temps le fera mieux connoistre,
Mais troublast-t'il la Cypre encor plus qu'il ne fait,
Il vous distingue fort de ces peuples qu'il hait,
Il n'est soin ny devoir qu'il ne vueille vous rendre,
Et de fortes raisons (que vous allez apprendre,)
Dans vos seuls interests l'engagent tellement,
Qu'il fait ses ennemis des vostres seulement:
Un Prince incomparable, & dont l'illustre vie,
A vos yeux ses vainqueurs fut tousiours asservie,
Et qui jusqu'au trepas constant en son Amour,
Ne regretta que vous quand il perdit le jour,
Eut long temps la fortune à ses voeux favorable;
Mais se fier en elle est bastir sur le sable.
Ce Prince malheureux vit son Trosne envahy,
Il fut de ses sujets abandonné, trahy,
Et reduit à la fin de quitter une Terre,
Où tout sembloit d'accord à luy faire la guerre,
Il fonda sur les flots l'espoir de son salut,
N'ayant plus qu'un vaisseau de tant d'autres qu'il eût,
Sa galere en ces mers tombant dans nostre Armée,
Se vit en un moment des nostres enfermée,
Mais luy loing de ceder à l'ennemy plus fort,
De vos meilleurs soldats se fit craindre d'abord,
Et fit seul contre nous en sa seule galere,
Ce que le Dieu de Trace en sa place eust peu faire,
Repoussant plusieurs fois de son bord investy,
Les nombreux ennemis de son foible party.
Orosmane ravy de sa rare vaillance,
Fait cesser le combat; vers ce guerrier s'avance;
Luy presente à la fois, & la paix, & la main,
Et ne reçoit de luy que fierté, que dédain,
Il offence Orosmane; il l'attaque, il le presse,
De tout ce qui luy reste; & de force, & d'adresse;
Irrite son courroux par son sang repandu:
Mais foible par celuy qu'il a déja perdu,
Enfin il tombe aux pieds d'Orosmane invincible,
Et trouva son vainqueur à son malheur sensible,
Il s'appelloit Alcandre.
Elise.
Helas! il est donc mort,
Alcandre? mon Alcandre.
Sebaste.
Il a changé de sort.
Elise.
Et le fier Orosmane est meurtrier d'Alcandre?
Sebaste.
Il se croiroit heureux, s'il pouvoit vous le rendre.
Elise.
Helas!
Sebaste.
Alcandre donc ce Prince malheureux,
Expirant, conjura son vainqueur genereux,
Son vainqueur, qu'il voyoit pres de luy tout en larmes,
Maudire; mais trop tard, ses trop heureuses Armes,
De vous offrir son bras, sa flotte, & son pouvoir,
Et d'appaiser par là son juste desespoir,
De voir ainsi finir son Amour, & sa vie,
Dans un temps où peut-estre il vous auroit servie,
Et c'est d'où sont venus les soins officieux,
D'un guerrier sans pareil qui vous est odieux;
Mais sur qui vous regnez; en qui revit Alcandre,
Qui voudroit comme luy pour vous tout entreprendre,
Et de qui la valeur ne veut point d'autre prix,
Que la gloire d'avoir pour vous tout entrepris,
Elise.
Ha plustost qu'un Barbare ait part en mon estime,
Un Corsaire Insolent qui me propose un crime,
Plustost que d'attirer le reproche eternel,
D'armer en ma faveur un bras si criminel,
Que les plus grands malheurs que l'on craint sur la Terre,
Me fassent sans relasche une cruelle guerre,
Que ces mesmes Tyrans, dont trop officieux
Il m'offre d'abaisser l'orgueil ambitieux,
Exercent contre moy toute la violence,
Qu'inspire à des sujets une aveugle insolence:
Hé que peut-il me rendre apres m'avoir osté,
Le seul bien qui manquoit à ma félicité?
Sebaste.
Orosmane sçait bien que vous estes gesnée,
Dans la libre action du choix d'un himenée,
Qu'il vous fait perdre Alcandre un amant genereux,
De qui le seul defaut fut d'estre malheureux;
Que tout son sang versé, toute sa flotte offerte,
Peut reparer à peine une si grande perte.
Elise.
Et sçait-il que mon coeur ne peut trop détester,
Celuy qui m'oste Alcandre, & s'en ose vanter;
Veut-il du sang encore apres celuy d'Alcandre,
Et m'offre-t'il le fer qui vient de le repandre?
Sebaste.
Orosmane....
Elise.
Ostez vous estranger odieux,
Ce qui vient d'Orosmane est horrible à mes yeux,
Ha ne les ouvrons plus que pour verser des larmes,
Renonçons pour jamais aux objets pleins de charmes,
Donnons nous toute entiere à nos tristes ennuis,
Et faisons de nos jours des éternelles nuicts.
C'estoit donc de nos feux la trompeuse esperance,
C'est donc ce que le Ciel gardoit à sa constance,
Dans un temps où son bras secondant sa valeur,
Estoit prest d'establir nostre commun bon-heur;
De luy rendre un Royaume usurpé par mon Pere,
Et de me conserver la Cypre hereditaire?
Ne viens donc plus espoir, de tes trompeurs appas,
Adoucir des tourmens que tu ne gueris pas,
Puisque je pers Alcandre, & que je le veux suivre,
Dequoy peux tu servir à qui ne veut plus vivre?
Oüy bientost dans le Ciel où tu vis loin de moy,
Je t'y joindray bien-tost pour n'estre plus qu'à toy,
Belle ame qui quittas, & fis tout pour Elise,
Et seule eus le pouvoir d'asservir sa franchise.
SCENE V.
ELISE, ALCIONNE.
Elise.
O ma soeur! vous voyez mes yeux moüillez de pleurs,
Ils ne sont point causez par nos communs malheurs.
J'ay pleuré comme vous une perte commune;
Mais le Ciel ennemy me cause une infortune,
A moy seule funeste, à moy seule à pleurer,
Et que tout son pouvoir ne sçauroit reparer.
Alcionne.
Le sujet de vos pleurs ne se peut-il apprendre;
Et le temps, & la part qu'une soeur y peut prendre,
Une soeur qui voudroit tous vos maux partager,
Ne pourront-ils du moins vostre esprit soulager;
Elise.
Le temps, & la raison quand on pert ce qu'on aime,
Servent de peu de chose en ce malheur extréme,
Et qui peut esperer de s'en voir soulagé,
A merité le mal dont il est affligé,
Alcionne.
He quoy ma chere soeur, avez vous quelque affaire,
Ou quelque déplaisir que vous me deviez taire;
Elise.
Ce jeune Cavalier, ce vaillant estranger,
Qui secouant mon Pere en un mortel danger,
Dans ce fameux combat où d'un Prince rebelle,
Rhodes contre Pisandre entreprit la querelle,
Alcandre, Ha! ce beau nom est tout ce qui de luy,
Peut-estre resteroit sur la terre aujourd'huy,
S'il ne vivoit encore en l'amoureuse idée,
Que pour ce cher amant ma memoire a gardée,
Alcionne.
Et quoy le brave Alcandre?...
Elise.
Est le Prince charmant,
Que mesme apres sa mort j'ayme si tendrement,
Peut-estre blasmez vous ma foible resistance;
Mais si jamais l'amour vous met sous sa puissance,
Si vous sçauez jamais ce que c'est que d'aymer,
Vous me plaindrez ma soeur, au lieu de me blasmer.
Alcionne.
Pour estre sans amour, on n'est pas sans tendresse,
Et je n'ay jamais crû l'amour une foiblesse,
Mais ce vaillant Alcandre en Cypre parvenu,
Jusqu'où peut s'eslever un merite connu,
Et puis que vous l'aymiez d'une ardeur non commune,
Heureux dans son amour plus que dans sa fortune,
Pourquoy s'esloigna-t'il? & s'il vous fut si cher,
L'avez vous dû souffrir?
Elise.
J'eusse peu l'empescher;
Mais loin de m'opposer au voyage d'Alcandre,
Mon seul commandement le luy fit entreprendre,
Vous sçaurez les raisons de son esloignement,
Et de nos feux cachez le triste évenement.
Alcionne.
Ne me differez pas cette faveur extrême,
Elise.
Je ne refuse rien aux personnes que j'ayme.
Mon Alcandre estoit donc un Prince malheureux,
Mais qui n'eut pas d'abord un destin rigoureux,
D'une illustre Princesse il receut la naissance,
Et monta sur le Throsne au sortir de l'enfance,
Sa mere eut de l'amour pour un Prince estranger,
Aymable; mais ingrat; infidelle, & leger,
Et dont elle se vit depuis abandonnée,
Bien qu'unie avec luy par un saint himenée;
Mais qui peut s'asseurer d'un esprit inconstant?
Ce Prince abandonna celle qui l'aymoit tant,
Et luy laissant un fils, cher; mais funeste gage,
Alla peut-estre ailleurs offrir son coeur volage.
Elle espera long-temps de le voir de retour,
Que n'espere-t'on point, quand on brusle d'amour?
Mais de son vain espoir enfin desabusée,
Et d'un perfide espoux se voyant mesprisée,
Elle laissa tout faire à sa juste douleur,
Et preste de finir sa vie, & son malheur,
Assembla ses sujets, & leur fit reconnaistre,
Le Fils de son ingrat pour leur souverain Maistre,
Elle meurt, & mourant cache mesme à son fils,
De son Pere inconstant le nom, & le païs,
Elle ne voulut pas qu'apres sa foy faussée,
Un infidelle Espoux d'une Reine laissée,
Sçeust qu'il en eust un fils; que ce fils fust un Roy,
Et qu'il fist gloire ainsi d'avoir manqué de foy.
Son fils donc luy succede, & son adolescence,
Des Rois les plus prudens égalle la prudence,
Il est brave, il est juste, & de son peuple aymé;
Il est de ses voisins craint autant qu'estimé.
Mon malheureux portrait le ravit, & l'enflâme,
Il me fait demander à mon Pere pour femme,
Mon Pere le refuse, & mesme avec dédain,
Luy mande sur le bruit de son Pere incertain,
Qu'on peut luy reprocher que la Reine sa Mere,
Fut femme sans espoux, & qu'il est fils sans Pere,
Alcandre refusé; mais Alcandre amoureux,
Loin de se rebuter d'un refus rigoureux,
Vint en Cypre où l'amour me fit bien-tost connoistre,
Le feu que dans son coeur ma beauté faisoit naistre,
Vous vouliez tout sçavoir, & je vous ay tout dit.
Alcionne.
Je ne vous quitte pas d'un plus ample recit,
Je veux sçavoir comment vous eustes connoissance,
Du secret important de sa haute naissance,
Mais ne seroit-ce point aigrir vostre douleur?
Elise.
Un malheureux se plaist à conter son malheur,
Il m'aymoit donc ma soeur, & ne me l'osoit dire?
Mais sa langueur enfin découvrit son martyre,
Et les tristes soûpirs de son coeur enflâmé,
Le firent soupçonner d'aymer sans estre aymé.
La pitié par l'estime est souvent excitée,
De son mal dangereux la Cypre est attristée;
En luy l'Estat perdoit un guerrier genereux,
Mon Pere luy devoit plus d'un combat heureux,
Et la cour autrefois pleine de barbarie,
Devoit sa politesse à sa galanterie;
Pour moy je luy devois des soins, & des respects,
Que sa condition ne rendoit point suspects,
La pitié de son mal dans son mal m'interesse,
Je veux sçavoir le nom de sa fiere Maistresse;
Je le presse en secret de me le découvrir,
Si j'avois, me dit-il, quelque espoir de guerir,
Vous ne sçauriez jamais que par la mort d'Alcandre
La cause de son mal que vous voulez apprendre,
Le malheureux vous ayme; à ce mot eschappé,
Déja de vos beaux yeux les foudres l'ont frappé,
Il voit d'un fier dédain s'armer vostre visage,
Et dans ce fier dédain de sa mort le presage;
Mais ayant obeï si vous l'en haïssez,
Daignez connoistre au moins ce que vous punissez,
Il est Prince Madame, & les Roys de sa race,
N'ont point mis dans son coeur sa temeraire audace
Un feu respectueux, une immuable foy,
Font vivre son espoir plus que le nom de Roy;
Mais si cét humble adveu de sa flâme insensée,
Paroist un nouveau crime à vostre ame offensée,
Un regard menaçant de vos yeux en courroux,
Le feront à l'instant expirer devant vous,
Lors que j'allois punir ce discours temeraire,
Sa qualité de Roy suspendit ma colere,
Je la sentis s'éteindre au lieu de s'allumer,
Peut-on long temps haïr ce que l'on doit aymer;
L'union de deux coeurs dans le Ciel déja faitte,
Leur inspire à s'aymer une pante secrette;
Elle previent leur choix, & tel est son pouvoir,
Que l'on s'ayme souvent avant que de se voir,
J'escoutay donc ma soeur tout ce qu'il voulut dire,
Il m'apprit que l'amour le mit sous mon Empire,
Sur mon simple portrait, sur le bruit de mon nom,
Que vous diray-je encore; il obtint son pardon.
Alcionne.
L'orgueil qu'un sang illustre à nos ames inspire,
En vain malgré l'amour veut garder son Empire,
Les soupirs d'un amant agreable à nos yeux,
Triomphent tost ou tard d'un coeur imperieux,
Et selon qu'un amant est capable de plaire,
Il se rend le destin favorable ou contraire,
Elise.
Ha ma soeur! ce n'est pas ce qui nous rend heureux,
La fortune peut tout dans l'Empire amoureux,
Et souvent son caprice a fait des miserables,
Des plus rares beautez des aimans plus aymables.
Que le calme est à craindre aux plus heureux Amans!
Que leur sort est sujet à de grands changemens!
Le Soleil a deux fois enrichy les campagnes,
Et deux fois a fondu la neige des montagnes,
Depuis qu'amour fait voir entre ce Prince, & moy,
Les plus rares effects d'une constante foy,
Helas! dequoy nous sert d'avoir esté fidelles?
En avons nous moins eu de traverses cruelles?
Un Prince que le Ciel avoit fait si charmant,
Si constant à m'aymer, que j'aymay constamment,
Par un indigne sort, sous une main barbare,
Tombe, & me laisse aux maux que sa mort me prépare.
Ha! sa perte m'apprend que la fidelité,
Est une vertu vaine, & sans utilité,
Mais il est temps, ma soeur, d'aller où nous appelle
De nos propres sujets, l'assemblée infidelle;
Allons voir Nicanor, d'un prétexte pieux
Deguiser les desseins d'un coeur ambitieux;
Et son fils Amintas qu'un mesme esprit inspire,
Couvrir de son amour son dessein pour l'Empire,
Mais leur ambition outre l'ordre du Roy,
Aura besoin encore, & de vous, & de moy,
Si vous voulez ma soeur estre d'intelligence,
Et comme moy contre-eux vous armer de constance,
Nous les obligerons ces Tyrans odieux,
De recourir au crime, & d'offenser les Dieux,
Et peut-estre le Ciel qu'irrite le Coupable,
D'ennemy qu'il nous est, deviendra favorable.
Fin du premier Acte.
ACTE II.
SCENE PREMIERE.
NICANOR, ELISE, ALCIONNE, AMINTAS.
Nicanor.
Madame, je veux bien icy vous repeter,
Ce que dans le conseil je viens de protester,
Que mon fils Amintas vous ayme, & vous adore,
Et qu'il mourra plustost du feu qui le devore,
Que de se prevaloir des volontez du Roy,
Pour un bien qu'il n'attend que de sa seule foy.
Elise.
Je vous l'ay déja dit, & je vous le repete,
J'ay du ressentiment de sa flâme discrette,
Et c'est de tout mon coeur que je voudrois aymer,
Celuy dont la vertu ne peut trop s'estimer:
Mais j'atteste les Dieux que je ne le puis faire,
Et s'il n'est point aymé, que c'est sans me déplaire.
Nicanor.
Cependant Orosmane à la coste paroist,
Vous sçavez ce qu'il peut, hazardeux comme il est,
Entre un ennemy que la Cypre aprehende,
Que nous avons besoin d'un Roy qui la deffende,
Et vous sçavez aussi que Pisandre en mourant....
Elise.
Je sçay tout, & de plus, qu'il est indifferent,
De la quelle des soeurs, d'Elise, ou d'Alcionne,
Vostre fils Amintas reçoive la couronne,
Ma soeur peut comme moy couronner Amintas.
Nicanor.
Mais il n'aime que vous,
Elise.
Mais je ne l'ayme pas.
Nicanor.
Amintas ne veut point de Sceptre sans Elize.
Alcionne.
Je veux encore moins d'Amintas qu'on mesprise.
Elise. se tournant vers Alcionne.
Ha je l'ay refusé; mais sans le mespriser.
Alcionne.
Et sans mépris aussi je le puis refuser,
Je le separe assez des hommes du vulgaire:
Je trouve assez en luy ce qui me pourroit plaire;
J'estime sa vertu; j'admire sa valleur:
Mais à vostre refus il m'offriroit son coeur,
Et quoy que son amour puisse estre son excuse,
Je ne puis accepter ce qu'un autre refuse,
Nicanor.
Vous pourrez entre vous terminer cés debats,
Mais mon fils doit regner.
Elise.
Et ne regne t'il pas,
Puis que vous dont il tient la vie, & la lumiere,
Avez sur cét Estat une puissance entiere?
Du moins tout sans reserve y dependroit de vous,
Si vous pouviez aussi nous marier sans nous:
Mais à l'ordre du Roy qui du Sceptre dispose,
De grace examinons s'il manque quelque chose,
L'intention du Roy (vous en serez d'accord)
Est que l'une de nous soit Reine apres sa mort,
Et s'il veut qu'Amintas ait part en la Couronne,
C'est comme espoux d'Elise, ou celuy d'Alcione:
Mais de l'aymer jamais mon coeur est esloigné;
Il dédaigne ma soeur; il en est dédaigné,
Perdrons nous elle & moy pour cette antipathie,
Cypre, que nos ayeux nous ont assujettie?
Et pourra-t'il regner vostre fils Amintas,
Puisque ma soeur ny moy ne l'espouserons pas?
Nicanor.
Mon fils peut succeder à Pisandre mon frere,
Elise.
Ce frere fut son Roy; mais ce Roy fut mon Pere.
Amintas.
Puis-je parler Seigneur?
Nicanor.
Oüy parle; mais en Roy.
Amintas.
A ces divines soeur qui peuvent tout sur moy,
Comment puis-je parler qu'en esclave fidelle,
Dont le moindre murmure en feroit un rebelle?
Conserver son respect heureux ou malheureux,
C'est comme doit agir un Amant genereux,
J'ayme Elise, & mon ame à ses fers asservie,
N'en sortira jamais qu'en sortant de la vie,
Et toute autre beauté par des Sceptres offers,
La tenteroit en vain de sortir de ses fers,
Pourrois-je donc, Seigneur, espousant Alcionne,
A sa soeur que j'adore oster une Couronne?
Quand vous l'ordonneriez, vous devrois-je obeïr;
Tout d'un temps, puïs-je aymer Elise, & la trahir?
Ha! que l'ambition ne nous fasse rien faire,
Dont nous puissions rougir, qui luy puisse déplaire
N'exigez rien d'un fils, qu'il doive refuser,
Et dont un Pere un jour le puisse mépriser.
Nicanor.
Et de ton Pere aussi ne trompe pas l'attente,
Mais quel homme inconnu sans ordre se presente?
SCENE SECONDE.
SEBASTE, ELISE, NICANOR, ALCIONNE, AMINTAS.
Sebaste parlant à Amintas.
Je vous cherchois Seigneur; en ces mots vous verrez,
Ce que veut Orosmane, & vous luy répondrez.
Nicanor.
Et que peuvent avoir mon fils, & ce Corsaire,
A démesler ensemble?
Sebaste.
Une importante affaire.
Elise.
Amintas me regarde, & rougit, & paslit.
Alcionne.
Quelque chose le trouble en ce billet qu'il lit,
Amintas.
Ce billet est pour vous plus que pour moy, Madame,
Que de trouble divers s'eslevent dans mon ame!
Elise apres avoir leu.
Grands Dieux! & vous souffrez qu'un Pirate, un voleur,
Noircy déja d'un crime à mon repos funeste,
Attaque mon honneur le seul bien qui me reste;
Amintas, vous pourriez douter de ma vertu,
Si je ne publiois ce que vous avez tû.
Lettre.
En vain Prince Amintas tu brusle pour Elize,
Et tu veux devenir son espoux, & son Roy:
Elle a depuis long-temps disposé de sa foy;
Depuis long-temps elle est esprise,
D'un Prince digne d'elle, & plus heureux que toy.
Un Prince qui n'est plus, il est vray, m'a servie,
Il m'aymoit, je l'aymois, & s'il estoit en vie,
Je l'aymerois encore; il seroit mon Espoux,
Et je n'aurois jamais que des dédains pour vous,
La douleur de sa mort m'avoit déterminée,
A ne vivre jamais sous les loix d'himenée;
Je change de dessein; mais je me mets à prix,
D'Orosmane sans vie, ou d'Orosmane pris,
La teste criminelle à ma fureur promise,
Vous laisse encor l'espoir d'un Royaume, & d'Elise,
Un tel present vous fait son époux, & son Roy,
Songez y Prince, ou bien ne songez plus à moy.
Amintas.
Ne songer plus en vous? Hà que plustost ma vie,
Dans les fers du Pirate à jamais asservie,
Asseure son salut, acheve mon malheur,
Et que desesperé je meure de douleur,
Si le Ciel qui vous fit si charmante, & si belle;
Mais aussi qui vous fit si fiere, & si cruelle,
Accordoit à mes voeux l'honneur de vous vanger,
Quand bien vostre fierté constante à m'outrager,
Par d'injustes rigueurs troubleroit ma victoire,
Tout ce qui vient de vous fait ma joye, & ma gloire.
Je cheris tout en vous jusqu'à vostre fierté;
Je ne me plaindrois point d'estre si mal traitté;
Et quand vous fausseriez la parolle promise,
Je me plaindrois du Ciel sans me plaindre d'Elize.
Elise.
Non, non Prince, esperez, puis que je le permets,
Vengez moy, je tiendray tout ce que je promets,
Ce n'est pas je l'advouë, une basse entreprise,
Que de vaincre Orosmane, & faire aymer Elise,
Vous allez attaquer un prodige en valleur,
Heureux dans les combats, & trop pour mon malheur
Mais quoy, que la victoire en soit presque impossible,
Servez vous donc du temps tandis qu'il est pour vous,
Et que vous n'avez point encore de jaloux;
Car quand seul vous seriez capable de me plaire,
Je ne me donneray qu'au vainqueur du Corsaire,
Je vous l'ay déja dit, sa prise ou son trespas,
Laissent tout esperer au vaillant Amintas,
Allez donc, allez vaincre, & cependant mes larmes,
Vont demander aux Dieux le bonheur de vos armes.
Elle sort.
Amintas.
Avec vostre secours qui me peut resister?
A quel hardy dessein ne me puis-je porter?
Vous verrez abbatu l'orgueil qui vous outrage,
Et vous me plaindrez mort ou loüerez mon courage,
Sebaste.
Avant qu'avoir vaincu vous triomphez, Seigneur,
Je pardonne la fougue à vostre jeune ardeur:
Mais si l'excez boüillant d'une amour non commune,
Et le prix qu'un combat offre à vostre fortune,
Enflamme à tel point vostre coeur amoureux,
Qu'il ne peut differer ce combat dangereux,
Celuy qu'on traitte icy de voleur, de Corsaire,
Et qui se rend pourtant plus d'un Roy tributaire,
Ne sera pas long-temps d'Amintas attendu,
Seul dans une chaloupe en vos bords descendu,
Il viendra contenter le desir qui vous presse,
Et vous pourrez ainsi contenter la Princesse,
Donnez vostre parolle, & fiez vous en moy,
Que vous pourrez bien-tost vous battre avec mon Roy.
Nicanor.
Quoy! la Cypre verroit une telle aventure?
J'offenserois ainsi l'honneur, & la nature,
J'exposerois un fils si vaillant & si cher,
Au hazard d'un combat qu'on luy peut reprocher,
D'un combat, dont la fin seroit tousiours honteuse,
Quand mesme sa valleur pourroit la rendre heureuse;
Dans mille occasions que le temps peut donner,
Pour obtenir Elize, & pour te couronner,
Tu trouveras assez dequoy te satisfaire,
Sans aller te commettre avecque ce Corsaire.
Amintas.
Dira-t'on que vous seul ne m'ayez pas permis,
De vaincre le plus grand de tous vos ennemis,
De meriter la Cipre, à ma valeur promise,
Et bien plus que la Cipre, une divine Elize,
Sans qui je ne puis vivre, & sans qui mon trépas,
Que vous redoutez tant, dependra de mon bras?
Car enfin, la perdant, je n'escouteray guere,
Ni les sages conseils, ni les ordres d'un Pere;
Et quand vous m'opposez ces ordres rigoureux,
Vous vous rendez, Seigneur, pour moy plus dangereux,
Que ne sera jamais la valleur du Pirate,
Qu'Elize, & mon honneur veulent que je combatte.
Il sort.
Nicanor.
Va donc, sui ton destin, je ne te retien plus.
Sebaste.
Vous perdez bien du temps en discours superflus.
Amintas.
Allons donc au combat sans tarder davantage.
Sebaste.
Allons Prince, un vaisseau m'attend pres du rivage
Orosmane à la rade en peu de temps sçaura,
Ce que vous luy voulez & vous satisfera.
Alcionne.
Amintas! ô mon coeur, que me faites vous faire,
Vous vous exposez donc à la foy d'un Corsaire?
Un Prince comme vous se devroit menager.
Amintas.
Elize est offencée, & je la veux venger,
Qui n'en est pas aymé, n'est pas digne de vivre,
Il faut qu'un prompt trépas de mes soins la delivre,
Ou qu'un combat heureux change son coeur ingrat,
Et ce bon-heur vaut bien qu'on hazarde un combat.
Il sort.
SCENE III.
ALCIONNE, CLARICE.
Alcionne.
Helas! ce n'est pas là ce que je voulois dire,
A l'innocent autheur de mon cruel martire,
Je luy voulois ouvrir les secrets de mon coeur,
Luy dire qu'il y regne en aimable vainqueur;
Luy reveler les maux qu'il ignore, & qu'il cause,
Clarice l'as-tu veu! j'ay fait tout autre chose,
Ainsi le criminel de son remors pressé,
Se coupe, & ne dit rien de ce qu'il a pensé
Ainsi ce cher vainqueur de mon ame soûmise,
Dont ma foible raison les armes favorise,
Ne sçait point sa conqueste, & ne la sçaura point,
Tant un destin cruel à mon amour est joint:
Et quand bien il sçauroit qu'il cause ma souffrance
M'en devrois-je flatter de la moindre esperance?
Ce Prince ayme ma soeur, il ne peut donc m'aymer
Et quand il changeroit, le pourrois-je estimer?
Pensant gagner mon coeur, il perdroit mon estime,
Et son amour pour moy me paroistroit un crime,
Cependant il se jette en un mortel danger;
Ai-je à m'en réjouïr? ai-je à m'en affliger?
Si ce Prince est vaincu, ce Prince perd sa gloire,
Et je doi faire ainsi des voeux pour sa victoire;
Mais sa victoire aussi luy donnera ma soeur,
Et je doi craindre ainsi de le revoir vainqueur,
L'un & l'autre succez favorable ou contraire,
S'oppose égallement à tout ce que j'espere;
Ou plustost je crains tout, & je n'espere rien,
Est-il un desespoir plus juste que le mien?
Clarice.
Mais Amintas lassé d'aimer qui le méprise,
Peut un jour vous offrir ce que refuse Elize.
Alcionne.
Apres les sentimens d'une noble fierté,
Où mon coeur contre luy s'est tantost emporté,
Apres avoir promis à ma soeur qui m'est chere,
De resister comme elle aux volontez d'un Pere,
Lasche puis-je trahir la fierté de mon coeur,
Et plus lasche manquer de parolle à ma soeur?
Clarice.
Il sçauroit mon amour si j'estois Alcionne.
Alcionne.
Que pourroit-il penser d'une ame qui se donne?
Ha! si de là dépend tout l'heur de mon Destin,
Resoluons nous plustost d'en avancer la fin,
Craignons l'état honteux d'une amante qui prie,
Mais à quoy songe-tu, mon aveugle furie?
He n'ayje pas voulu dans ce mesme moment,
Luy découvrir ma flâme, & mon cruel tourment,
Et découvrir sa flâme à celuy qui la cause?
Si ce n'est le prier, il s'en faut peu de chose.
O Dieux! quand je reproche à mon esprit confus,
Que je vien de courir le danger d'un refus;
Qu'il n'est rien de plus bas qu'une inutile plainte,
Qu'aysement je m'engage aux loix de la contrainte,
A ne croire jamais mes desirs trop ardens;
A deffendre à mon coeur ses soûpirs imprudens.
Mais en vain on le cache; un air triste au visage,
Une langueur aux yeux, sont un muet langage,
Qui trahit le secret d'un soûpir retenu,
Et le feu de l'amour tost ou tard est connu.
Non non, triste Princesse, il faut cesser de vivre,
C'est le meilleur conseil que tu peux jamais suivre.
Choisis, choisis la mort plustost que de rougir;
Laisse à ton desespoir la liberté d'agir,
Et soit que ton Amant vainque, ou perde la vie,
Meurs de ton déplaisir, ou de ta jalousie.
Fin du second Acte.
ACTE III.
SCENE PREMIERE.
NICANOR, CRITON.
Nicanor.
Le Corsaire Orosmane a donc pris terre ainsi?
Criton.
Et renvoyé sa barque & ses Soldats aussi,
Nicanor.
Et mon fils?
Criton.
Et le Prince a de la mesme sorte,
Renvoyé les Soldats qui luy servoient d'escorte.
Ils se sont allé battre au pied d'un grand rocher,
Où sans se faire voir on ne peut approcher:
Mais Seigneur, consentir à ce combat funeste....
Nicanor.
J'ay fait ce que j'ay dû, les Dieux feront le reste.
La victoire en dépend, & non pas nostre coeur,
Qui doit estre invincible en cedant au vainqueur,
Mais la flotte Corsaire à nostre rade ancrée,
S'est à l'aube du jour en deux parts separée.
Criton.
Dont l'une, vent en pouppe a pris la haute mer,
Pendant qu'on a veu l'autre en bonne ordre ramer,
Vers l'Occident de l'Isle où l'abord est facile,
Et qui n'est deffendu ny de Fort ny de Ville.
Nicanor.
Ils ont quelque dessein qui nous est inconnu,
Mais que veut Licas?
SCENE II.
LICAS, NICANOR.
Licas.
Le Prince est revenu
Seigneur!
Nicanor.
De son combat il revient plein de gloire
Qu'en est-il?
Licas.
Il n'a point parlé de sa victoire.
Le Prince est moderé.
Nicanor.
Le Prince est donc vaincu,
Et s'il l'est avec honte, il n'a que trop vescu.
Licas.
Le Corsaire, Seigneur, a surpris Amatonte.
Nicanor.
O Dieux! adjoustez-vous cette perte à ma honte?
Et si vôtre secours me veut abandonner,
Quel remede assez prompt y pourray-je donner?
Mais sçait-on le destail d'une telle avanture;
Licas.
Ce que j'ay pû tirer d'un Peuple qui murmure,
Et vous sçavez, Seigneur, ce qu'on en peut tirer,
C'est ce qu'en peu de mots je vais vous déclarer.
Les troupes d'Orosmane en terre descendues,
Se sont en divers corps dans l'Isle répanduës,
L'on a pris Amatonte, & le plus fort de tous,
Que les autres suivront, marche, & vient droit à nous.
Nicanor.
C'est assez.
SCENE III.
NICANOR, ELISE, LICAS.
Nicanor.
Sçavez-vous qu'Amatonte est surprise,
Madame, & qu'on s'en prend à la Princesse Elise;
Qu'on dit qu'elle s'entend avec nos Ennemis,
Puis qu'elle a refusé de couronner mon fils;
Que par ce fier refus une guerre impreveuë,
Trouve Cypre allarmée, & de Roy dépourveuë,
Et qu'à nous qui pourrions les esprits rasseurer,
Elle ne permet pas seulement d'esperer?
Elise.
Je permets d'esperer au vainqueur du Corsaire.
Nicanor.
Mais Amintas vaincu, perd l'espoir de vous plaire,
Ce Prince qui vous ayme, & que vous méprisez,
Pour conserver un bien que vous luy refusez,
Pour deffendre la Cypre à d'autres destinée,
Ira-t'il exposer sa vie infortunée?
Ha! puisqu'à son amour l'espoir est deffendu,
Que Cypre soit perduë autant qu'il est perdu.
Elise.
Ce n'est pas la saison de faire des reproches,
Quand de nos ennemis nous craignons les approches,
Ny de laisser ainsi tout un Peuple effrayé,
Qui n'espere qu'en vous, qui vous a tout fié.
Que fait donc en vos mains la regence remise,
Et vous en servez-vous seulement contre Elise;
J'aurois donc bien choisi pour Espoux & pour Roy,
Un Prince qui craindroit de s'exposer pour moy.
Ce n'est qu'en deffendant, en forçant des murailles,
Marchant vers l'ennemy; luy donnant des batailles,
Quand on n'est pas né Roy qu'on se peut couronner.
A de moindres exploits je ne me puis donner.
Quand ce que j'ay juré pourroit un jour s'enfraindre,
Et dans mon coeur changé la vengeance s'esteindre.
Mais le Prince Amintas, ne s'est-t'il pas battu?
Tient-on secret s'il est, ou vainqueur ou vaincu?
Licas.
Il vous cherche, Madame.
Elise.
Ha! qu'il vienne m'apprendre
Le succez du combat que je brûle d'entendre.
Je vous demandois, Prince! est-il mort, est-il pris
Le barbare Corsaire, & suis-je vostre prix?
Ou vaincu, venez vous en affliger Elise,
Assez triste dé-ja, d'Amatonte surprise?
SCENE IV.
AMINTAS, ELISE, NICANOR.
Amintas.
Je suis vaincu, Princesse, & je cede à mon sort.
Mon bras blessé n'a fait qu'un inutile effort,
Et les longues rigueurs de vôtre fier courage,
Ont enfin accomply leur malheureux présage.
Je vous perds belle Elise, & je ne cherche plus,
D'où venoient vos mépris, vos froideurs, vos refus:
Qui pour vous acquerir a manqué de vaillance,
A bien plus merité que vostre indifference.
Dois-je vous l'avoüer? un illustre vainqueur,
Tout ennemy qu'il est, auroit gagné mon coeur.
Mon ame auroit esté de la sienne charmée,
Dans le temps que sa main la mienne a desarmée,
Si je pouvois aimer ce que vous n'aimez pas,
Lors que j'ay succombé sous l'effort de son bras,
Va Prince, m'a-t'il dit, vis pour aimer Elise;
Un Dieu ne feroit pas de plus belle entreprise;
Qui par de tels desseins fait envier son sort,
En merite un meilleur que mes fers, ou la mort.
De si beaux sentimens si conformes aux nôtres,
N'adouciront-ils point la cruauté des vôtres?
Quoy que par luy vaincu, que par luy malheureux,
Je dois cette justice à son coeur genereux,
Que sa vaillante main ne m'a laissé la vie,
Qu'à cause que l'amour vous l'avoit asservie.
Vous souhaittez sa mort; mais j'atteste les Cieux,
Qu'il ne parle de vous que comme on fait des Dieux;
Qu'il n'est point de mortel plus digne de vous plaire,
Et que l'on connoist mal cét illustre Corsaire.
Elise.
Adjouste, Amintas, que cét heureux vainqueur,
Vous oste à mesme temps la victoire & le coeur.
D'autres guerriers que vous dans l'Asie ou la Grece,
Prendront les interests d'une jeune Princesse,
Combatront Orosmane, & s'ils en sont vaincus,
Ne luy parleront point de ses rares vertus.
Amintas.
Vous me blasmez, Madame, à cause que j'estime,
En mon ennemy mesme, un vainqueur magnanime
Jugez plustost par là, combien c'est vous aymer,
Que de haïr pour vous ce qu'on doit estimer:
Obligé de la vie à ce vaillant Corsaire,
Je préfere à l'honneur la gloire de vous plaire;
Car ingrate beauté, quand mon noble vainqueur,
Me devroit reprocher que je suis sans honneur,
Dans son Camp, dans sa tente, au peril de ma vie,
J'iray par son trépas assouvir vôtre envie;
Privé mesme d'espoir de vous plus posseder,
Je veux pour vous encore aller tout hazarder.
Elise.
Un si beau desespoir, Prince, plus qu'autre chose,
Pourroit faire cesser le malheur qui le cause.
Vaincre au milieu des siens mon ennemy cruel,
C'est bien un autre exploit que le vaincre en duel.
Pour les biens de l'amour comme de la fortune,
Ce qu'on manque une fois se doit tenter plus d'une:
On s'expose pour vaincre, on vainc en combattant,
Et la guerre & l'amour, veulent qu'on soit constant.
Nicanor.
Mais la guerre & l'amour couronnent la constance.
Et des plus malheureux font vivre l'esperance.
Elise.
Mais un coeur genereux, de malheurs combattu,
Pour perdre son espoir ne perd point sa vertu.
Songez songez plustost à l'Armée ennemie,
Qui menace Paphos par la Paix endormie;
Songez à nos remparts en danger d'estre pris,
Et songez qu'il faut vaincre avant qu'avoir un prix
Tandis que nostre encens brûlera dans nos Temples,
Allez aux Cypriens donner de beaux exemples;
Ils vous tendent les bras, courez les secourir,
Et pour vous mesme enfin, allez vaincre ou mourir.