PETITE BIBLIOTHÈQUE BRETONNE

PAUL SÉBILLOT

PETITE

LÉGENDE DORÉE

DE LA

HAUTE-BRETAGNE

NANTES

SOCIÉTÉ DES BIBLIOPHILES BRETONS
ET DE L'HISTOIRE DE BRETAGNE
——
M.DCCC.XCVII

TIRÉ À 400 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS

Pour la Société des Bibliophiles bretons

Exemplaire nº

Les «sentes» de la mer, dessin de Paul Chardin.

TABLE

La sainte marchant sur les eaux, frontispice, dessin de Paul Chardin
Préface[i.]
Croix du Morbihan (xvie siècle)[viii.]
Sources[ix.]
[I.]Sainte Blanche et les Anglais[1]
Sainte Blanche marchant sur les eaux, dessin de Paul Chardin[3]
[II.]La statue de sainte Blanche[5]
[III.]Les taches de la mer et les saints[9]
[IV.]Saint Riowen marchant sur les eaux[12]
[V.]Saint Clément[14]
[VI.]Saint Clément et les vents[16]
[VII.]Saint Clément et la tempête[21]
[VIII.]Pourquoi Saint-Jacut n'est plus une île[24]
[IX.]Saint Cieux[28]
Ancienne statue de saint Briac, dans l'église de ce nom, dessin d'Auguste Lemoine[29]
[X.]Le pied de saint Cast[31]
[XI.]Saint Lunaire[34]
Saint Lunaire et la colombe[35]
Tombeau de saint Lunaire[37]
[XII.]Saint Goustan[38]
[XIII.]Les pas de la Vierge[40]
[XIV.]Le saut de saint Valay[43]
[XV.]Les saints et les mégalithes[45]
[XVI.]Saint Guillaume[52]
[XVII.]Pierre Morin[54]
[XVIII.]Le grés saint Méen[55]
Statue de Saint-Méen, église de Paimpont[55]
Saint Méen, statuette à Notre-Dame du Haut[57]
[XIX.]La chasse saint Hubert[58]
[XX.]La pierre de saint Lyphard[60]
[XXI.]Saint Convoyon et la roche aboyante[62]
[XXII.]Saint Roch[64]
[XXIII.]La fontaine du Pas de Saint[67]
[XXIV.]Saint Maudez, saint André et saint Fiacre[70]
[XXV.]Pourquoi on offre des clous à saint Maudez[72]
[XXVI.]Pourquoi on offre du chanvre à saint André[74]
[XXVII.]Le cochon de saint Antoine[75]
[XXVIII.]Saint Jean, saint Antoine et les cochons[77]
[XXIX.]Saint Mathurin, saint Eutrope et saint Amateur[79]
Saint Mathurin, image populaire[80]
Ancien plomb de saint Mathurin[81]
Ancienne médaille de saint Mathurin, en plomb[82]
[XXX.]Sainte Anne et sainte Pitié[83]
[XXXI.]Le départ de saint Pabu[85]
[XXXII.]Saint Robert d'Arbrissel[88]
[XXXIII.]La chapelle du Bois-Picard[89]
[XXXIV.]La croix des sept loups[91]
[XXXV.]Les chapelles de Champeaux[93]
[XXXVI.]Les Notre-Dame de l'Épine[95]
[XXXVII.] Notre-Dame du Nid de Merles[100]
[XXXVIII.]La chapelle de Notre-Dame à Bovel[103]
[XXXIX.]Le prieuré de Notre-Dame à Montreuil[104]
Pierre sculptée de la façade du prieuré[105]
[XL.]La statue qu'on ne peut emmener[106]
[XLI.]Saint Samson et la cathédrale de Dol[107]
[XLII.]Saint Benoît de Macerac[109]
Tombeau de saint Benoît[110]
Fontaine de saint Benoît[111]
[XLIII.]Saint Lin[113]
[XLIV.]Notre-Dame du Pont d'Ars[114]
[XLV.]La cane de sainte Brigitte[115]
La cane et ses canetons, ancienne verrière de Montfort[121]
[XLVI.]Les fées chrétiennes[122]
[XLVII.]La croix des fées[125]
[XLVIII.]Comment Notre-Dame de Lamballe fut bâtie par les fées[126]
[XLIX.]Les fées et les chapelles[129]
[L.]Les canonisations populaires[132]
[LI.]La fosse à Gendrot[138]
[LII.]Saint Lénard[141]
[LIII.]Saint Méloir[144]
[LIV.]Les sept saints[146]
[LV.]Saint Mauron[152]
[LVI.]Les saints et les Corbeaux[156]
[LVII.]Pourquoi les veuves de Landebla ne se remarient pas[158]
[LVIII.]Le fossé de saint Aaron[162]
[LIX.]Saint Jugon[164]
Statuette de saint Jugon, à Carentoir[167]
[LX.]Légende de Rieux[171]
[LXI.]Saint Guillaume au Chemin-Chaussée[174]
Le tombeau de saint Guillaume à Saint-Brieuc[176]
[LXII.]Les aboyeuses de Josselin[177]
[LXIII.]Les vengeances de saint Yves[179]
[LXIV.]Saint Yves et les couturiers[182]
Saint Yves, image populaire[183]
[LXV.]Pourquoi les gars de Saint-Servan n'ont plus de fesses[185]
Statuette de saint Gobrien[186]
[LXVI.]Saint Guyomard[188]
[LXVII.]Saint Quay et les femmes[189]
[LXVIII.]Saint Melaine[195]
Saint Melaine et les prisonniers, dessin de Busnel[198]
[LXIX.]Saint Marcoul[200]
[LXX.]Saint Suliac et les ânes[202]
[LXXI.]La submersion d'Herbauge[205]
[LXXII.]Le voleur puni[208]
[LXXIII.]Saint Eustache[210]
[LXXIV.]Saint Georges[214]
[LXXV.]La Vierge sauve Lamballe[216]
[LXXVI.]La Vierge de la Grand'Porte à Saint-Malo[220]
[LXXVII.]La Vierge du Temple et les Anglais.....[224]
Table alphabétique des personnages sacrés qui
figurent dans la Petite Légende dorée
[225]

PRÉFACE

Les légendes qui figurent dans ce petit recueil ont un caractère très nettement déterminé: elles sont avant tout locales, ou tout au moins localisées par les conteurs, qui ne manquent pas d'indiquer les lieux où se sont passés les actes, dont le souvenir n'a souvent survécu qu'à l'état fragmentaire: la mer conserve la trace des saints qui l'ont parcourue, les rochers portent à jamais les empreintes qu'ils y ont laissées; des fontaines ont jailli sous leurs pas, et la piété populaire a jalonné leur passage en construisant des chapelles ou en érigeant des croix. Leurs sanctuaires sont le centre d'un culte qui est particulier à une région et auxquels ses fidèles, parfois assez rares, demeurent très attachés.

Parmi ces saints que l'on pourrait appeler nationaux en raison de leur naturalisation populaire, il en est que l'Église ne reconnaît pas, d'autres qui ne sont même pas mentionnés dans la Vie des saints de Bretagne, pourtant si profondément légendaire; parfois le clergé du diocèse où se trouve la petite chapelle placée sous leur vocable, la petite croix qui leur est dédiée, ou la fontaine qui porte leur nom, ne leur rend aucun culte et ignore même presque leur existence.

Le peuple, lui, les connaît, et jusqu'à ces derniers temps il a conservé dans sa mémoire leur petite légende dorée, souvent plus intéressante au point de vue des traditions que celle de beaucoup de bienheureux célèbres. Mais elle n'est guère racontée que dans le voisinage du petit monument qui porte le nom du saint obscur, mais pourtant aimé, que l'on regarde dans le pays comme une sorte de divinité locale. Toutefois si le culte persiste encore, la légende va s'effaçant un peu tous les jours, comme ces pierres tombales des églises, jadis sculptées en relief, dont le pied des passants a rongé peu à peu les ornements et les inscriptions. Celles qu'on peut encore retrouver aujourd'hui,—j'allais dire déchiffrer,—sont généralement courtes; au lieu d'une vie entière, il ne subsiste plus que des épisodes, ou une sorte d'abrégé d'une tradition, sans doute mieux sue jadis et plus développée.

J'ai fait de mon mieux pour sauver tout au moins les débris qui en subsistent encore. Les quelques récits qui ont paru en 1885 dans la Revue de l'histoire des religions m'ont attiré de précieuses communications; j'ai continué à enquêter autour de moi, et en réunissant aux récits ainsi recueillis ceux puisés par divers auteurs dans la tradition orale, je suis parvenu à réunir environ quatre-vingts légendes.

Comme beaucoup de ces saints sont souvent à peu près inconnus dès qu'on s'éloigne du lieu qui leur est consacré, leur légende n'est sue que de bien peu de gens, dont le nombre va en diminuant tous les jours; ce sont surtout les vieillards qui la connaissent: la jeune génération l'ignore ou la traite avec dédain. Il faut beaucoup de patience et un peu de bonheur pour arriver à rencontrer la personne, peut-être unique, qui la conserve encore avec quelque précision. Il m'a été relativement plus facile de recueillir en Haute-Bretagne près d'un millier de contes populaires que de trouver le demi-cent de courtes légendes de ce volume qui sont dues à mon enquête personnelle. Sans que j'aie fait porter spécialement sur elles l'effort de mon exploration, je puis dire sans exagérer que je m'en suis occupé pendant une vingtaine d'années. Mais les conteurs sont, en ce qui regarde ces légendes, assez défiants; ils ne les disent pas volontiers, craignant sans doute qu'on ne se moque des récits naïfs, transmis de génération en génération, qui racontent des épisodes de la vie des petits saints. Presque toujours ils s'expriment avec un certain respect, même quand ils rapportent des traits, assez rares d'ailleurs, qui n'ont pas toute la gravité qui convient à la légende dorée. Mais il n'est que juste de remarquer que tel passage, qui nous paraît vulgaire ou bizarre, semble tout naturel au conteur, qui n'y entend pas malice. Dans deux ou trois récits seulement intervient la note comique, et même un peu irrévérencieuse en apparence; mais il ne faudrait pas y voir une idée de moquerie ou de scepticisme à l'égard des bienheureux populaires. Presque toujours ceux qui leur ont manqué de respect sont, ainsi qu'on le verra dans toute une série de récits, trop punis, même pour des fautes assez vénielles, pour que les conteurs se permettent autre chose qu'une plaisanterie, qui ne leur semble pas déplacée.

Dans les légendes que j'ai recueillies moi-même comme dans celles que j'ai empruntées à divers auteurs, il en est qui forment des récits à peu près complets, le plus souvent assez courts, où l'on rencontre des épisodes poétiques ou gracieux dans leur naïveté, qui ne dépareraient pas une Vie des Saints de Bretagne; d'autres ne présentent plus guère que des fragments assez frustes: en historien fidèle, je les ai rapportés sans essayer de les restaurer. Ce sont en quelque sorte des pièces d'un musée hagiographique de la Haute-Bretagne: à côté de statuettes entières ou à peu près, il en est d'autres qui ont gravement souffert des outrages du temps, et dont il ne reste guère que des tronçons.

Si mutilées qu'elles soient, quelques-unes de ces légendes ont conservé des détails qui méritent d'être notés. Plusieurs se retrouvent dans ce fonds de merveilleux antérieur au christianisme, qui a fini par se mêler au merveilleux chrétien. Parfois le saint paraît avoir emprunté des épisodes entiers de sa vie à d'anciennes et obscures divinités locales, de même qu'aux yeux du peuple, il a gardé les vertus de protection, de bonheur ou de guérison, que les petits dieux inconnus auxquels il a succédé passaient pour posséder il y a deux mille ans.

Dans mes notes j'ai relevé, aussi exactement que je l'ai pu, les particularités physiques qui se trouvent dans le voisinage des lieux où l'on rend à ces saints locaux un culte, soit public, soit clandestin; là où il existe on constate presque toujours la présence d'une fontaine, parfois elle est dans le sanctuaire lui-même; peut-être quelques-unes cachent-elles encore dans leur couche séculaire de vase, des témoignages des offrandes variées qui leur ont été faites aux différents âges.

J'aurais voulu pouvoir donner, à côté des récits, des représentations iconographiques; je n'ai guère pu en trouver plus d'une douzaine. Cela tient sans doute à ce que les petits saints sont surtout honorés dans de modestes chapelles, et que ceux qui les ont bâties étaient plus riches de piété que d'écus. Peut-être aussi n'a-t-on pas recherché avec assez de soin les statuettes, les vieux tableaux ou les vitraux qui ont eu pour but d'honorer ces humbles bienheureux. C'est un peu dans l'espoir de provoquer des recherches que j'ai accompagné les récits de quelques images; en cherchant bien il est probable qu'on en rencontrera plusieurs qui ont jusqu'ici échappé aux investigations de l'auteur ou des écrivains dont il a consulté les livres.

La Petite Légende dorée, telle que je la présente aujourd'hui, est loin de contenir tout ce que le peuple raconte dans cet ordre d'idées.

Les lecteurs que ces récits intéresseront, s'ils ont la patience de rechercher autour d'eux, en trouveront sans doute bien d'autres, peut-être même de très jolis. Je m'estimerais très heureux si ce petit volume devenait le point de départ d'un supplément d'enquête sur les saints, pour ainsi dire nationaux, de la Haute-Bretagne.

Partie supérieure d'une croix du XVIe siècle,
partie française du Morbihan, d'après Rosenzweig.

SOURCES ET OUVRAGES CITÉS

Albert le Grand. La vie des saints de Bretagne, édition Kerdanet, 1837, in-4.

Amézeuil (Ce d'). Légendes bretonnes. Dentu, 1863, in-18.

Annuaire de Bretagne, par René Kerviler et Paul Sébillot. Rennes, Plihon et Hervé, 1897, in-8.

(Pour les fêtes des saints et leurs patronages).

Bézier (P.). Inventaire des mégalithes de l'Ille-et-Vilaine. Rennes, H. Caillière, 1883, in-8.

Supplément à l'inventaire des mégalithes de l'Ille-et-Vilaine. Rennes, H. Caillière, 1884, in-8.

A. de la Borderie. Saint-Lunaire, son histoire, ses monuments. Rennes, Plihon, 1881, in-8.

Histoire de Bretagne, t. I. Rennes, Plihon, 1896, in-4.

Cayot-Delandre. Le Morbihan. Vannes, Cauderan, 1847, in-8.

Cerny (Elvire de). Saint-Suliac et ses traditions. Dinan, Huart, 1861, in-18.

(Ducrest de Villeneuve). Le château et la commune. Rennes, 1842, in-18.

Dulaurens de la Barre. Nouveaux fantômes bretons. Paris, Dillet, 1881, in-18.

Ernoul de la Chenelière. Inventaire des monuments mégalithiques des Côtes-du-Nord. Saint-Brieuc, 1881, in-8.

Estourbeillon (Comte Régis de l'). Légendes du pays d'Avessac, 1882, in-18.

----Saint Benoît de Macerac et ses légendes, 1883, in-8.

----Itinéraire des moines de Landévennec. Saint-Brieuc, 1889, in-8.

Fouquet (Docteur). Légendes du Morbihan. Vannes, Cauderan, 1857, in-12.

(Goudé: Le chanoine). Histoires et légendes du pays de Châteaubriant. Châteaubriant, 1879, in-8.

Guillotin de Corson. Récits historiques, traditions et légendes de la Haute-Bretagne. Rennes, Gaillet, 1870, in-12.

----Statistique des cantons de Bains, Redon, etc. (Mém. de la Soc. arch. d'Ille-et-Vilaine, 1878).

Habasque. Notions historiques sur le littoral des Côtes-du-Nord. Saint-Brieuc, Guyon, 1832-1836, 3 in-8.

Herpin (Eugène). La Côte d'Emeraude. Rennes, II. Caillière, 1894, in-8.

Jollivet (B.). Les Côtes-du-Nord, Histoire et Géographie. Guingamp, B. Jollivet, 1854 et suiv., in-8.

Joüon des Longrais. Jacques Doremet, suivi de la Cane de Montfort. Rennes, Plihon, 1894, in-18.

Kerbeuzec (Henri de). La légende de saint Rou. Rennes, Simon, 1894, in-18.

Le Claire (abbé). L'ancienne paroisse de Carentoir. Vannes, Lafolye, 1895, in-8.

Ogée. Dictionnaire de Bretagne, éd. Marteville. Rennes, 1843-1853, 2 in-8.

Oheix (Robert). Bretagne et Bretons. Saint-Brieuc, 1886, in-18.

Orain (A.). Curiosités, Croyances, etc. de l'Ille-et-Vilaine, Rennes, p. in-12.

Pitre de l'Isle du Dreneuc. Dictionnaire archéologique de la Loire-Inférieure. (Saint-Nazaire), Nantes, 1884, in-8.

Revue de Bretagne, de Vendée et d'Anjou (passim).

Revue des Traditions populaires (passim).

Sébillot (Paul). Contes populaires de la Haute-Bretagne, 1re série. Paris, Charpentier, 1880, in-18.

Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne. Paris, Maisonneuve, 1882, 2 in-12 elzévir.

Petites légendes chrétiennes de la Haute-Bretagne. Paris, Leroux, 1885, in-8. (Extr. de la Revue de l'histoire des Religions).

Légendes I, II, V, IX, X, XI, XXII, XXIV-XXIX.

Légendes, croyances et superstitions de la Mer. Paris, Charpentier, 1886-1887, 2 in-18.

Coutumes populaires de la Haute-Bretagne. Paris, Maisonneuve, 1880, in-12 elzévir.

Semaine religieuse du diocèse de Rennes.

Société d'émulation des Côtes-du-Nord.

Société polymathique du Morbihan.

I

Sainte Blanche et les Anglais

Il était une fois un petit garçon dont la mère mourut; son père, qui était capitaine de navire, resta avec lui et cessa de naviguer pour l'élever de son mieux. Mais quand ses économies eurent été mangées, il recommença à naviguer, après avoir mis son fils au collège. Celui-ci, qui apprenait tout ce qu'il voulait, entra à l'école navale, en sortit officier, et, en se battant contre les Anglais, il devint capitaine de vaisseau.

Cependant les Anglais débarquèrent en France; partout où ils passaient, ils dévastaient tout, brûlaient les églises et les châteaux, éventraient les couettes pour mettre les plumes au vent, et quand ils ne pouvaient plus boire, ils défonçaient les tonneaux pour s'amuser à voir le cidre courir dans les ruisseaux.

Il y avait dans ce temps-là, au village de l'Isle en Saint-Cast, une jeune fille, nommée Blanche, qui était un modèle de sainteté. Plusieurs fois ce pays avait été envahi par les Anglais, qui prenaient aux pauvres pêcheurs leurs bateaux et leurs filets. Un jour qu'ils étaient débarqués à l'Isle, ils surprirent Blanche qui disait ses prières du soir dans une vieille chapelle. Ses voisins eurent beaucoup de chagrin de la voir ainsi emmenée, car elle était aimée de tout le monde; mais elle leur dit de ne pas pleurer, parce que dans huit jours elle serait de retour à Saint-Cast.

Blanche fut conduite à bord d'un des vaisseaux, et l'escadre anglaise mit à la voile; quand elle fut arrivée dans le port de Londres, tous les Bretons qui avaient été enlevés furent désignés pour être guillotinés. L'exécution devait avoir lieu devant le Palais du roi, et on embarqua les condamnés dans des chaloupes pour les y conduire. Blanche, qui était avec les autres, s'écria tout d'un coup, en sautant à la mer:

—Je ne suis plus en votre pouvoir, Dieu m'appelle, et je retourne en Bretagne.

Un des Anglais essaya de la retenir, et il lui coupa même deux doigts de la main gauche; mais Blanche se dégagea, et elle se mit à marcher sur l'eau, où sa trace reste marquée par un ruban de mer plus blanc que l'eau voisine. Quelques heures après elle était de retour dans son pays.

Le chemin de sainte Blanche, dessin de Paul Chardin

Les habitants furent bien étonnés de la voir revenir sur l'eau, et tous les journaux du temps (sic) racontèrent comment Blanche s'était sauvée des mains des Anglais. Le capitaine de vaisseau, qui était aussi du pays, vint pour la voir, et s'apercevant que c'était une sainte, il lui demanda comment faire pour battre les Anglais; car il devait prochainement prendre le commandement d'une expédition contre eux: Blanche lui donna des conseils, et lui assura que dans quinze jours il reviendrait vainqueur.

Le capitaine suivit les avis de la jeune fille, et quand, après avoir battu les Anglais, il revint pour la remercier, il tomba amoureux d'elle, et Blanche consentit à l'épouser. Elle suivait son mari partout, même à la guerre. Un jour leur navire fut entouré d'ennemis; le capitaine fut tué à son poste, et le découragement se mit parmi l'équipage. Mais Blanche sauta à la mer, et, marchant sur les eaux, elle se dirigea vers les Anglais. Ceux-ci eurent tant de peur qu'ils s'enfuirent. Alors Blanche revint à bord, et ramena le vaisseau en France.

Elle pleura beaucoup son mari, et avec les sept enfants qu'elle avait eus de son mariage, elle se retira dans son village, où elle continua la vie d'une sainte. Quand elle mourut, on l'enterra dans la chapelle où elle avait coutume de prier, et depuis les gens du pays l'invoquent sous le nom de sainte Blanche.

Ses enfants furent tous les sept des évêques et des saints, et s'ils ne sont pas morts ils vivent encore.

(Conté en 1884, par François Marquer, de Saint-Cast).

Dans cette légende, où l'on trouve un singulier mélange d'anachronismes et d'emprunts à l'histoire populaire des guerres avec les Anglais, sainte Blanche est un personnage en chair et en os, une sorte de Jeanne d'Arc maritime: dans le récit suivant, ce n'est plus une sainte, c'est la statue elle-même, qui est funeste aux Anglais et opère des miracles.

II

La statue de sainte Blanche

Au temps jadis, lorsque les Anglais enlevaient les pêcheurs avec leurs bateaux, et qu'ils volaient les saints dans les églises, la statue de sainte Blanche, qui se trouvait à sa chapelle de l'Isle en Saint-Cast, fut mise sur un de leurs navires pour être transportée en Angleterre.

Pendant la traversée, les Anglais lui firent mille affronts, et même ils lui coupèrent deux doigts, au moment où le navire entrait dans le port de Londres. Mais la statue sauta par dessus le bord, et elle se mit à marcher sur l'eau comme une personne vivante. À cette vue, les Anglais furent saisis d'épouvante, et ils firent feu sur elle; mais au même instant le tonnerre tomba sur le vaisseau, qui fut mis en pièces, et les hommes qui le montaient furent brûlés ou noyés. C'est alors que les Anglais crurent que sainte Blanche était vraiment puissante, et qu'il ne faisait pas bon se moquer d'elle.

Cependant la statue continua sa route pour retourner à sa chapelle, et partout où ses pieds ont touché la mer, les traces sont restées sur l'eau, qui est plus claire que partout ailleurs; c'est ce qu'on appelle encore aujourd'hui le «Chemin de sainte Blanche».

Quand les habitants de Saint-Cast apprirent que leur sainte avait échappé aux Anglais, ils coururent à la chapelle, et furent bien heureux de la retrouver à la place même où elle était avant d'avoir été enlevée.

Mais les Anglais étaient furieux contre elle, parce qu'elle avait fait tomber le tonnerre sur leurs compagnons, et ils revinrent à Saint-Cast pour enlever de nouveau sainte Blanche et la brûler. Alors, la statue qui connaissait leurs projets, se cacha dans une cheminée, et ils ne purent la trouver. Quand les Anglais furent partis, elle sortit de sa cachette et alla se remettre à sa place; mais la fumée l'avait noircie, et les gens de l'Isle, qui croyaient que leur sainte revenait encore d'Angleterre disaient: «Ce n'est plus sainte Blanche, mais sainte Noire».

(Conté en 1883 par François Marquer).

D'après une autre version, dès que la sainte eut mis le pied en Angleterre, elle disparut si subitement qu'on ne sut ce qu'elle était devenue. Elle traversa pourtant la mer, et de Saint-Cast on la vit marcher sur l'eau. Quand elle aborda, elle n'avait point les pieds mouillés, et elle alla d'elle-même se replacer dans sa niche, qui était alors dans une vieille maison. Celle-ci s'écroula, mais la statue n'eut d'autre mal qu'une égratignure au doigt. Depuis le lieu de la côte anglaise d'où elle partit jusqu'à Saint-Cast, il y a sur la mer une trace blanche qu'on appelle le chemin de Sainte-Blanche.

La Vie des saints de Bretagne fait mention d'une sainte Blanche, épouse de saint Fracan, qui vivait à Ploufragan au Ve siècle, et qui est fêtée le 30 octobre; aucun des épisodes de notre légende n'y figure.

On raconte que jadis un habitant de Saint-Cast, étant tombé dangereusement malade, fit un vœu à sainte Blanche, et lui promit de faire repeindre sa statue que la fumée avait toute noircie. Dès qu'il fut guéri, il porta la statue chez un peintre auquel il raconta sa maladie et son vœu. Le peintre lui dit que ce n'était pas difficile, et il assura à son client que dans huit jours la statue serait aussi fraîche que lorsqu'elle était neuve. Le lendemain il se mit à l'ouvrage, et ayant voulu placer un peu de peinture rose sur les joues de la sainte, il lui fut impossible de la faire tenir; après avoir essayé à plusieurs reprises, il vit bien que la sainte voulait garder son nom et qu'elle ne voulait souffrir ni rose ni rouge sur sa figure.

La statuette de sainte Blanche est encore à l'Isle de Saint-Cast; elle se trouve dans une maison située auprès de l'endroit où était sa chapelle. Elle a soixante centimètres environ de hauteur, et elle tient à la main une petite baguette. On voit souvent à côté, de petits bonnets que les mères offrent pour que leurs enfants soient préservés des croûtes à la tête.

Sainte Blanche est invoquée à Saint-Cast pour la guérison du mal blanc, qui se nomme aussi le mal Sainte-Blanche; il consiste en une infinité de petits boutons qui couvrent entièrement le corps. On vient tremper les chemises des malades à une fontaine dite de sainte Blanche, au bas de la falaise. Une chapelle et une fontaine, qui sont dédiées à cette sainte, se trouvent près de l'abbaye en ruine de Lantenac, dans la forêt de Loudéac. Elle a tous les jours de nombreux visiteurs. On y vient de fort loin, tellement l'eau est réputée favorable à la guérison de cette maladie. Il faut boire un peu de cette eau et porter une chemise qui ait été trempée dans la fontaine, et toujours séchée à l'ombre: il ne faut pas oublier une prière et l'offrande à la bienheureuse. Il est recommandé aussi de ne pas négliger le culte de saint Froumi et de saint Pontin dont les images se trouvent aux côtés de sainte Blanche. (Revue des Traditions populaires, t. IV, p. 164).

III

Les taches de la mer et les saints

Les légendes qui attribuent à des épisodes de la vie des saints les taches qui se voient sur la mer sont assez nombreuses en Haute-Bretagne. Aux environs de Saint-Malo on appelle «Sentes de la Vierge», des espèces de sentiers d'une couleur plus blanche, dont la teinte laiteuse tranche sur le bleu de la mer; quand on les voit distinctement, les pêcheurs se réjouissent, parce que l'on croit que c'est la trace du passage de la bonne Vierge, qui descend sur les flots agités, et passe rapidement un peu partout pour les calmer.

M. E. Herpin a inséré dans son livre la Côte d'Emeraude, une légende qui se rattache au fait historique de la bataille de 1758. Bien que j'aie longtemps séjourné à Saint-Cast, je ne l'y ai jamais entendue, ce qui ne veut pas dire qu'elle y soit inconnue.

Au moment de la bataille, une belle dame blanche s'éleva dans l'air, sortant du vieux puits de Saint-Cast; c'était la sainte Vierge qui jusqu'alors avait vécu sous la forme d'une petite statue dans la niche étroite creusée dans la pierre du vieux puits. Elle s'envolait vers la mer, si vite, si vite, allant et venant au bord du rivage, qu'on eût dit un long voile de mousseline qui se déroulait sans fin, une étrange traînée de brouillard planant au ras du flot, mystérieuse, indécise, impalpable. Et à distance, ce long voile de mousseline, cette étrange traînée de brouillard semblait être la crête des dunes. Voilà pourquoi tous les canons anglais tirèrent trop haut, durant la bataille.

Les longues traînées blanches qui se croisent, s'entrelacent et se déroulent sont, dit la légende, l'ineffaçable sillage qu'a laissé sur l'azur du flot la robe miraculeuse de la Vierge lorsqu'elle glissait comme une céleste apparition, au long des vaisseaux anglais, pour leur voiler nos gars embusqués dans les dunes.

Dans la baie de Fresnaye (Côtes-du-Nord), quand le temps est calme et la mer haute, on voit une marque blanche qu'on appelle le «Sillon de saint Germain». Voici son origine: au temps jadis la statue de ce saint, auquel est dédiée, à l'extrémité de la commune de Matignon, une chapelle, débris d'une ancienne église paroissiale et but d'un pèlerinage annuel, se trouvait à Plévenon, le jour où devait avoir lieu le pèlerinage; il faisait si mauvais temps qu'aucun bateau ne pouvait se risquer sur la mer. Pour ne pas contrarier les fidèles qui étaient venus à sa chapelle, la statue du saint se mit en mouvement, et traversa la mer toute seule. Le sillon blanc est la trace de ses pas. Dans la même baie une autre raie se nomme «Chemin de saint Jean».

À Frégéac, vers l'embouchure de la Vilaine, est la petite chapelle de saint Jacques: quelquefois, lorsque le vent souffle vers l'amont de la rivière de Vilaine, il pousse devant lui un rouleau d'écumes que les habitants du pays appellent le «Chemin de saint Jacques»: c'est la route que suivit le saint lorsque remontant la Vilaine en marchant sur les eaux, il voulut s'arrêter à Rieux.

(Paul Sébillot. Légendes de la mer, t. I, p. 184).

On trouvera un peu plus loin une version de cette légende plus détaillée.

IV

Saint Riowen marchant sur les eaux

Saint Riowen, moine du monastère de Redon, vers l'an 837, est devenu depuis une époque très reculée, patron de la frairie de la Haye, en Avessac, où son souvenir est encore conservé dans la dénomination du village de Rozrion (tertre de Rion ou Riowen) et dans celle du Domaine de saint Riowen (matrice cadastrale, section B, nº 1593).

Saint Riowen, dit la tradition locale, aimait tout particulièrement Avessac et surtout les bords de la Vilaine, qu'il remontait souvent pour venir soulager ou soigner les malheureux.

Un jour que les eaux, grossies par la marée et la tempête, avaient emporté sa petite barque pendant qu'il était à soigner un pauvre, on le vit, après une courte prière, marcher sur les eaux à pied sec, et, s'avançant sur les flots, gagner ainsi sans crainte son monastère de Redon. Aussi, est-il souvent invoqué, dans les mauvais temps, par les bateliers du Don et de la Vilaine et les pêcheurs d'anguilles de Murain.

(Traditions locales recueillies par le marquis de l'Estourbeillon).

La Vie des saints de Bretagne relate plusieurs miracles de personnages marchant sur l'eau, et parmi eux celui de Riowen, moine de la suite de saint Convoyon qui, n'ayant pas trouvé de bateau, traverse ainsi la Vilaine; saint Guénolé frappe la mer avec son bourdon et elle devient solide comme un chemin.

V

Saint Clément

Un jour saint Clément, portant son ancre au cou, voulut traverser la grève entre Saint-Servan et Saint-Malo; mais la grande marée le surprit, et comme le poids de son ancre l'empêchait de se sauver, il se noya.

Un an après, la mer se retira plus que d'habitude, et une femme, qui pêchait au bas de l'eau, vit le corps de saint Clément étendu auprès d'un rocher, et aussi frais que s'il venait de se noyer. Elle reconnut qu'il était saint, et posant son enfant, qu'elle avait amené avec elle, elle s'agenouilla auprès du cadavre et pria jusqu'à ce que la mer vint mouiller ses pieds. Elle n'eut que le temps de s'enfuir en toute hâte, oubliant son enfant près du corps du saint.

L'année suivante la mer se retira encore, et la femme vint au bas de l'eau, à l'endroit où elle avait vu le corps de saint Clément. Lorsqu'elle y arriva, son fils dormait à la place où elle l'avait laissé un an auparavant; bientôt il se réveilla, se frotta les yeux et se mit à appeler sa mère.

On assure aussi que lorsque saint Clément fut noyé il surgit une chapelle auprès de son corps.

Ce récit, qui a été recueilli dans les environs de Saint-Malo, diffère, par les détails seulement, d'un épisode de la vie de saint Clément qu'on peut lire dans la Légende dorée (éd. Brunet, t. II, p. 205-6). Dans la version de Jacques de Voragine, le saint, au lieu de se noyer par accident, est jeté à la mer par un persécuteur. Le miracle de la mer qui se retire a disparu du récit populaire, qui l'a remplacé par le phénomène beaucoup plus naturel des marées d'équinoxe qui découvrent de si vastes espaces; l'épisode de l'enfant est, aux détails près, semblable à celui de la légende du littoral, qui pourrait bien avoir été empruntée à la vie de saint Clément, très populaire comme on le sait parmi les gens de la mer. Peut-être aussi a-t-il circulé un livret de colportage où la vie du saint, extraite de la Légende dorée, aura surtout reproduit les épisodes de la vie de saint Clément qui sont en relation avec la mer.

VI

Saint Clément et les vents

Il y avait une fois un capitaine de Saint-Cast qui sortit du port de Saint-Malo pour se rendre à Terre-Neuve. Comme il passait près du Légeon, il vit sur le rocher un homme qui appelait au secours. Il fit aussitôt mettre la chaloupe a l'eau et le naufragé fut amené à bord.

En ce temps-là il n'y avait pas de vent sur la mer, et les navires étaient obligés d'aller dans le sens du courant, ou bien on les faisait marcher à force de rames. On avait jeté l'ancre pour recueillir le naufragé, et le capitaine dit à ses matelots d'aller se coucher en attendant que la marée permît de recommencer la route. Il se trouva alors seul avec l'homme qu'il venait de sauver, et celui-ci lui dit:

—Où allez-vous, capitaine?

—À Terre-Neuve.

—À Terre-Neuve! je ne vous vois pas arrivé.

—J'arriverai avec le temps, et j'espère faire une bonne année.

—Je puis vous porter chance, dit le naufragé; mais il faut que pour cette fois, vous renonciez au voyage de Terre-Neuve.

—Quelle idée avez-vous là! s'écria le capitaine, si je ne vais pas au banc, que deviendront ma femme et mes enfants?

—Ils n'y perdront rien, bien au contraire; ramenez-moi à Saint-Malo et je vous enseignerai mon secret.

Le capitaine fit lever l'ancre et revint à Saint-Malo. Le naufragé lui dit alors:

—Vous avez entendu parler des vents, capitaine?

—Oui, et j'ai même ouï dire que le roi donnerait son plus beau vaisseau au marin qui pourrait les amener sur l'Océan.

—Hé bien! si vous voulez m'écouter, c'est vous qui aurez le beau vaisseau du roi. Vous allez partir pour le pays des vents, et ils vous suivront; mais auparavant, il faut que je vous dévoile mon secret. Lorsque j'étais sur le rocher, je me serais bien sauvé tout seul si j'avais voulu, car je suis un saint puissant et je m'appelle saint Clément; mais j'ai voulu voir si vous aviez bon cœur, et, puisque vous m'avez secouru, il est juste que je vous récompense. Approchez votre bouche de la mienne.

Le capitaine obéit, le saint lui souffla dans la bouche et lui dit:

—Depuis que les vents sont vents, c'est moi qui les gouverne et ils m'obéissent. Quand vous serez en leur présence, vous n'aurez qu'à siffler, et il vous obéiront comme à moi. Vous les ferez monter à votre bord, et quand ils seront sur l'Océan, vous aurez le beau navire du roi.

Le capitaine remercia le saint, qui disparut aussitôt. Il partit pour le pays des vents, et il fut longtemps à aller, car les marées n'étaient pas toujours favorables et les matelots se lassaient de ramer sans cesse. Enfin on arriva au pays des vents. Le capitaine descendit à terre, et quand il fut en présence des vents, il dit à Nord, leur chef:

—Capitaine, il y a longtemps que vous êtes dans ce pays, ainsi que vos matelots; j'ai reçu l'ordre de vous emmener ailleurs et je viens vous chercher.

Nord, qui ne voulait pas suivre le capitaine, se mit en colère, et lui et tous ses matelots soufflèrent sur le pauvre capitaine, qu'ils faisaient tourbillonner en l'air comme une feuille morte. Il se rappela alors le pouvoir que lui avait donné saint Clément, et il siffla de toute sa force; aussitôt les vents s'apaisèrent, devinrent doux comme des moutons, et le suivirent à bord.

Le navire ne mit pas grand temps à se rendre en France, car les vents soufflèrent constamment sur les voiles; on marchait aussi bien de flot que de jusant, et les matelots étaient joliment contents de n'avoir plus à tirer sur les avirons.

Le capitaine débarqua les vents à terre; ils se dispersèrent sur l'Océan, où depuis ils ont toujours soufflé, et grâce à eux les matelots n'ont plus besoin de ramer pour faire avancer les navires.

Le roi de France était bien content; il fit venir le capitaine et lui donna son plus beau vaisseau. Le capitaine cessa de naviguer peu de temps après, et il resta à vivre à Saint-Cast, avec sa femme et ses enfants. En reconnaissance du service que saint Clément lui avait rendu, il fit placer sa statue dans l'église paroissiale où elle est toujours restée depuis.

(Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. II, p. 136).

Lorsqu'il fait tout calme les matelots de la Haute-Bretagne invoquent souvent

Saint Clément
Qui gouverne la mer et le vent.

et ils lui disent:

Bien heureux saint Clément
Donnez-nous du vent.

Après avoir sifflé, ils lui font une petite prière; s'il ne se hâte pas de faire souffler la brise, ils se mettent à jurer, l'insultant et l'appelant Pierrot.

Autrefois à Saint-Cast, lorsque les marins avaient fait bonne pêche, ou s'ils n'avaient pas été contrariés dans leur voyage, ils allaient porter de la raie à saint Clément. Cette coutume est tombée en désuétude.

On racontait naguère à Saint-Cast que les marins avaient acheté une ancre à saint Clément, leur patron. Un matin, le recteur, en entrant dans l'église, s'aperçut que l'ancre était tombée des mains du saint. Il cria au miracle et sermonna ses paroissiens, leur disant que le saint abandonnait les marins. Ils vinrent tous se jeter aux pieds du saint, le priant de ne pas leur retirer sa protection. Depuis ce moment ils l'ont pris pour leur patron définitif et ne cessent de l'invoquer dans les plus grands périls. Saint Clément a sa statue dans plusieurs églises de la côte: celle qu'on voit à Saint-Cast a environ un mètre de hauteur; elle est en bois, le saint est représenté en costume de pape; il a une croix dans la main droite et une ancre à la main gauche.

VII

Saint Clément et la tempête

Au temps jadis, saint Clément résolut de traverser la mer pour aller chez les infidèles prêcher la religion chrétienne. Il se fit construire un petit bateau, à bord duquel il s'embarqua.

Pendant qu'il était sur mer, il s'éleva une violente tempête. Saint Clément tint vaillamment tête à l'ouragan et continua son voyage sans s'émouvoir. Sur sa route il rencontra un navire, et les marins qui le montaient, voyant ce petit bateau avec un seul homme dedans, crurent que c'était un naufragé; ils mirent le cap dessus, et quand ils furent à portée, le capitaine proposa au marin de le prendre à son bord. Saint Clément accepta, à la condition qu'on embarquerait aussi son canot. Le petit bateau fut hissé à bord et saint Clément monta sur le navire qui, revenant des mers de Chine, se dirigeait vers les côtes de France.

Ce n'était pas la France que saint Clément désirait visiter; mais comme le capitaine et les matelots parmi lesquels il se trouvait n'étaient pas chrétiens, il résolut, avant de les quitter, de les convertir. Il se fit d'abord connaître à eux en leur racontant la mission qu'il avait reçu de Dieu. En l'entendant ainsi parler, le capitaine et les matelots pensèrent qu'ils avaient affaire à un vieux marin que la tempête qu'il avait essuyée à bord de son petit bateau avait rendu fou; et comme le vent continuait à souffler avec rage et qu'ils avaient fort à faire, ils le laissèrent et ne firent plus attention à lui.

Le lendemain l'homme de vigie aperçut la terre, et le capitaine reconnut qu'il longeait la côte de Bretagne. La mer à cet endroit était plus houleuse qu'au large, et le vent soufflait avec plus de force que jamais. Le capitaine commanda de virer de bord, et les matelots exécutèrent la manœuvre; mais le navire manqua à virer: ils essayèrent une seconde fois, puis une troisième; mais ce fut en vain. Le capitaine voyant qu'il était impossible de lutter contre la tempête, fit jeter les ancres dehors et amener et carguer partout; cela ne servit pas à grand'chose, car le navire une fois mouillé traînait ses ancres, et la mer et le vent le poussaient violemment vers la côte. Tout le monde à bord se considérait déjà comme perdu; seul saint Clément ne paraissait même pas y faire attention. Cependant il se dirigea vers son canot, qui était toujours sur le pont du navire, en tira une petite ancre de quinze a vingt livres qu'il étalingua (attacha) à un bout de corde et lança à la mer; les matelots le regardèrent avec pitié, car ils croyaient réellement avoir affaire à un fou; mais un moment après, à leur grande surprise, ils s'aperçurent que le navire ne bougeait plus; l'ancre de saint Clément avait mordu le fond, et de plus la tempête était calmée, et la mer, d'agitée qu'elle était, était devenue droite comme un papier. Surpris de ce miracle, le capitaine et les matelots tombèrent à genoux devant saint Clément et lui demandèrent pardon de s'être moqués de lui. Ils se convertirent tous à la foi chrétienne, et aussitôt débarqués, le capitaine emmena saint Clément à sa maison et le pria de rester avec lui, mais il refusa et quitta le pays.

Le capitaine reconnaissant envers ce saint fit bâtir une chapelle en son honneur.

(Conté en 1892 par François Marquer).

VIII

Pourquoi Saint-Jacut n'est plus une île

Au temps jadis, Saint-Jacut-de-la-Mer était une île, et le principal village, qui porte encore le nom de l'Isle, était de tous côtés entouré par l'eau. Quand il faisait mauvais temps, les Jaguens ne pouvaient communiquer avec la terre ferme et ils en étaient bien marris.

Un jour que la mer était grosse, un pêcheur de Saint-Jacut essaya d'aller en bateau à Trégon; mais il ne put y réussir, et il ramena son embarcation dans le havre. Après l'avoir solidement amarrée, il se disposait à s'en aller, quand il rencontra un bonhomme qui avait la mine d'un ancien pécheur, et qui lui demanda la charité.

—Je ne sé (suis) pas riche, répondit le Jaguen, et je n'ai brin de pain sez ma (pas de pain chez moi); mais si tu veux veni' o ma, (venir avec moi), tu mangeras des patates.

Le bonhomme accepta, et pendant trois jours le Jaguen le traita de son mieux: au bout de ce temps, l'homme se disposa à partir, et il demanda à son hôte combien il lui devait pour l'avoir nourri et couché.

—Je ne vous demande ren, répondit le pêcheur, car vous n'ez (n'avez) pas la mine pu' riche que ma, et entre pauvres gens i' faut s'entraider.

—Eh bien, mon ami, c'est Dieu qui vous récompensera, répondit le bonhomme.

Et comme le pêcheur partait pour la pêche, le saint toucha un de ses filets, et lui dit:

—Adieu, mon ami, je vous souhaite bonne chance; tâchez de prendre beaucoup de poissons; je reviendrai vous voir.

Le saint disparut, et le pêcheur alla à la mer, en maugréant un peu, car on sait qu'il ne faut pas souhaiter bonne chance à ceux qui vont à la pêche.

Pourtant à cette marée, il prit beaucoup de poissons; le lendemain il en prit encore davantage, et toutes les fois qu'il sortait, par bon ou mauvais temps, il avait autant de poissons qu'il en pouvait porter. Il était bien content, et il remarquait que les poissons se prenaient toujours dans les mêmes filets—ceux que le saint avait touchés,—et qu'ils n'avaient jamais besoin de réparation.

Bientôt il fut à l'aise, et il devint même l'homme le plus riche du pays. Il attendait toujours la visite du bonhomme, qui avait promis de venir le voir.

Un jour il le trouva à sa porte et il fut bien content; il lui offrit de demeurer pour toujours avec lui, et il lui demanda qui il était. Le saint lui raconta alors sa vie, et lui dit que Dieu l'envoyait prêcher la religion aux infidèles.

—Vous aurez besoin de courage, grand saint, lui répondit le Jaguen; car, à coup sûr, vous serez persécuté.

Le lendemain saint Jacut commença ses prédications; mais les Jaguens ne voulurent pas l'écouter, et ils le dénoncèrent au seigneur du pays, qui envoya des soldats pour se saisir de lui.

Le saint, en voyant cette troupe de gens armés, eut peur, et il s'enfuit; mais comme la mer était haute et qu'elle entourait l'île, il ne savait comment s'échapper. Arrivé sur le bord, il se mit en prière, et posant la main sur l'eau, il dit: «Je désire qu'une terre relie cette île au continent.»

Aussitôt une langue de terrain sembla sortir du fond de la mer, et forma une sorte de route, sur laquelle le saint marcha à pied sec.

Quand il fut passé sur la terre ferme, il se retourna et dit:

—Tant que le monde sera monde, ceci existera.

C'est depuis ce temps que la paroisse de Saint-Jacut est devenue une presqu'île.

À la vue de ce miracle, les Jaguens cessèrent de persécuter le saint, et quand il mourut, ils les avait presque tous convertis à la foi chrétienne.

(Recueilli à Saint-Cast par François Marquer.)

On m'a montré à Saint-Jacut, il y a environ vingt-cinq ans, un rocher isolé qui, vers son milieu, avait une dépression, et l'on disait que c'était la marque de la corde du bateau de saint Jacut.

Saint Jacut, prince de Domnonée, premier abbé du monastère qui porte son nom, Ve siècle (5 mars), est le patron de Saint-Jacut-du-Mené, de Saint-Jacut-de-la-Mer, de Saint-Jacut-sur-Ars; ancien patron de Gicquelleau, il a des chapelles à Dirinon et à Plestin.

Ce saint figure aussi dans une légende du Morbihan, intitulée les Sept Saints, qu'on trouvera plus loin.

IX

Saint Cieux

On trouva saint Cieux dans un rocher, où l'on montre encore son berceau et l'empreinte de son premier pas. Il était en effet tout petit, et personne ne savait d'où il venait.

Quand il fut en âge de gagner sa vie, il devint pêcheur, et tout en faisant son métier, il se mit à prêcher la religion chrétienne, mais il rencontra de mauvaises gens qui le tuèrent sur la falaise vis-à-vis la pointe Saint-Martin.

À l'endroit où tomba saint Cieux, il y avait une grande tache de sang, et l'on y voit encore une traînée rouge; on dit dans le pays que c'est le sang de saint Cieux.

Au temps jadis, on y planta une croix; mais comme la mer rongeait la falaise, on la transporta plus haut, à l'endroit où on la voit actuellement, et qui est un peu plus éloigné du rivage.

(Tradition orale de Lancieux).

D'après Jollivet (Les Côtes-du-Nord, t. II, p. 338), on montre près du rocher appelé Berceau de saint Cieux, le sentier qu'il gravit, sur le bord duquel est placée une croix qui porte son nom. Tout près sont un port et une fontaine, dits aussi de saint Cieux. La fontaine se nomme aussi «mine d'eau», et comme l'eau qui s'en échappe tombe en gouttes ressemblant à des pleurs, on a nommé celles-ci «les larmes de saint Cieux».

On raconte à Lancieux une autre légende assez différente:

Ancienne statue
de saint Briac.

Il y avait une fois huit frères qui vinrent d'Angleterre en Bretagne, pour y prêcher la religion chrétienne: c'étaient saint Cast, saint Jacut, saint Cieux, saint Briac, saint Lunaire, saint Enogat, saint Malo et saint Servan. Saint Cieux débarqua à l'endroit qu'on appelle le port Saint-Cieux.

Il bâtit l'église de Lancieux, qui était jadis sur une butte, auprès du moulin de la Touche, sur la route de Ploubalay. Quelque temps après la mort de saint Cieux, on transporta son corps dans l'église qu'il avait bâtie; mais le lendemain, on le trouva sur le bord de la falaise. On le rapporta plusieurs fois dans l'église, mais comme on le retrouvait toujours le lendemain au bord de la mer, on comprit qu'il voulait que l'église fût à l'endroit où on la voit aujourd'hui; dès que le corps du saint eut été mis dans l'église neuve, il resta tranquille dans sa tombe.

Pendant la Révolution, toutes les statues des saints qui ornaient l'église furent brûlées, mais on eut beau mettre dans le feu celle de saint Cieux qui est au-dessus de l'autel, on ne put parvenir à la brûler.

Les récits relatifs à saint Cieux et à saint Lunaire, ont été recueillis en 1884, à Lancieux, par Mlle Marthe Gesnys, ma nièce, alors âgée de treize ans.

L'épisode du saint qui ne veut rester que dans le lieu qu'il a choisi, est fréquent dans les légendes religieuses de tous les pays; ici cette préférence sert à expliquer pourquoi l'église actuelle est à l'une des extrémités de la paroisse. On remarquera que les huit frères prétendus sont exactement dans l'ordre qu'occupent—en partant de Saint-Cast—les paroisses qui portent leur nom. Le nom de saint Servan a peut-être été ajouté à une époque moderne; comme dans les légendes similaires les saints devaient être au nombre de sept.

Saint Cieux, ou Cieu, disciple de saint Brieuc, VIe siècle (26 mars), est invoqué dans les nécessités publiques. Il est le patron de Lancieux.

X

Le pied de saint Cast

Il était une fois un saint qui vint de l'Irlande en Bretagne pour y prêcher la religion chrétienne. Il débarqua au pays qui porte maintenant le nom de Saint-Cast, mais les habitants, le prenant pour un pirate, voulurent le chasser. Le saint les rassura et se fit connaître à eux.

Alors le seigneur du pays le fit appeler et lui dit:

—Puisque tu es saint et que tu te prétends envoyé par Dieu, opère un miracle et nous croirons en toi.

—Hé bien, répondit saint Cast, pour prouver la vérité de ce que j'ai dit, j'imprimerai mon pied sur le rocher, à l'endroit où je suis débarqué.

Suivi du seigneur et d'une foule de gens, il descendit la falaise et, étant arrivé au rocher sur lequel il était sauté en abordant, il frappa du pied, et la marque resta empreinte sur le rocher.

—Tant que le monde sera monde, dit saint Cast, mes pieds resteront marqués ici.

Le seigneur fut si étonné de ce prodige, qu'il emmena saint Cast à son château, et lui donna un terrain sur lequel il fit bâtir l'église.

(Conté en 1885, par François Marquer, de Saint-Cast).

En haut du sentier qui monte de la belle grève de Saint-Cast au village de l'Isle, on voit sur le rocher une empreinte longue de cinquante centimètres environ, dont la forme rappelle en effet celle d'un grand pied. Dans le Morbihan, saint Cado, évêque et martyr, VIe siècle (1er novembre), a laissé, près d'Étel, une empreinte ayant à peu près la forme d'un pied de grandeur plus qu'humaine; elle est entourée d'une grille et l'on a élevé à côté une croix; c'est la glissade que fit saint Cado lorsqu'il s'élança, pour empêcher le diable de détruire le pont que Satan avait bâti.

La légende suivante attribue à l'empreinte du pied de saint Cast une origine moins élevée.

Un jour saint Cast se promenait sur les rochers de l'Isle en compagnie d'un cordonnier, son ami. Comme il sautait d'une pierre sur l'autre, ses souliers, qui s'étaient usés à l'eau de mer, se déchirèrent et il resta les pieds nus. Il dit à son cordonnier:

—Il faudra me faire une paire de souliers, prends-moi mesure avant de me quitter.

Alors saint Cast posa le pied sur un rocher de la falaise, et il dit au cordonnier de marquer, car il n'avait pas de mesure avec lui; mais le cordonnier ne pouvait rien tracer sur le rocher. Saint Cast frappa du pied sur la pierre, qui s'enfonça comme de la vase mouillée, et il dit:

—Maintenant, tu peux mesurer à ton aise la longueur et la largeur de mon pied; car, tant que le monde sera monde, sa marque restera ici.

(Conté en 1888 par François Marquer).

Le calendrier breton place au 5 juillet saint Cast, évêque. Il y a une assemblée assez fréquentée au bourg de Saint-Cast, le second dimanche après la Saint-Pierre, elle porte le nom de la «Saint-Cast-Saint-Lunaire;» ce saint est le deuxième patron de la paroisse. Tout près de l'église est une fontaine dite de saint Cast; autrefois en y allait puiser de l'eau pour les personnes qui avaient mal aux yeux. Cette pratique, qui semble tombée en désuétude, se rattachait peut-être au culte de saint Lunaire, l'autre patron de la paroisse.

XI

Saint Lunaire

Lorsque saint Lunaire quitta l'Irlande pour venir prêcher l'Évangile en Bretagne, il s'embarqua seul sur un petit navire, et mit le cap sur la côte bretonne. Pendant trois jours il vécut heureux comme un roi; mais, le quatrième, il fut entouré d'une brume si épaisse, qu'il ne pouvait plus reconnaître son chemin. Il se mit fort en colère contre la brume qui lui barrait la route, et, prenant son sabre, il le lui lança comme à une ennemie. Aussitôt elle disparut, et saint Lunaire put arriver à l'endroit qui porte aujourd'hui son nom; et il aborda sur les rochers du Décollé, où l'on aperçoit l'empreinte de ses souliers.

Depuis ce temps les marins le nomment le patron de la brume, et ils l'invoquent quand elle les incommode.

(Conté en 1888 par Pierre Le Clerc, de Saint-Cast).

Voici l'incantation que les marins adressent à la brume:

Brume, disparais de la mer,
Ou tu seras coupée par la moitié,
Avec un couteau d'acier.

Au hameau de Pontual, en Saint-Lunaire, on montre une pierre qui servit à amarrer le bateau du saint quand il vint évangéliser ce pays; une autre pierre en forme de prie-Dieu, au-dessus du village des Landes, passe pour avoir servi au même usage. (P. Bézier. Inventaire des mégalithes de l'Ille-et-Vilaine, p, 70-71).

Partie supérieure
de la pierre tombale
de saint Lunaire

Sur le littoral on raconte encore l'épisode suivant de la vie du saint:

Au temps jadis, quand saint Lunaire vint prêcher la religion chrétienne sur les côtes de Bretagne, il apportait avec lui une pierre sacrée, pour la placer sur l'autel qu'il voulait ériger. Mais il la perdit, et comme il ne pouvait la retrouver, il était chagrin et se tourmentait beaucoup. Alors il se mit à prier Dieu, et une colombe la lui rapporta. C'est alors qu'il commença à construire une église.

Dans la vie de saint Lunaire, cet épisode figure aussi, avec quelques variantes: Pendant l'ouragan qui assaillit son navire, Lunaire dormait, et les matelots jetèrent à la mer son bagage, parmi lequel se trouvait son autel portatif. Le saint en fut vivement affligé; mais quand il prit terre, en Armorique, deux colombes plus blanches que neige arrivèrent de la mer, tenant entre leurs pattes son autel qu'elles déposèrent à ses pieds. Au dernier siècle, le trésor de la paroisse conservait encore cette pierre sacrée, et pendant tout le moyen âge, on crut qu'un faux serment fait sur cette relique entraînait dans l'année même la mort

M. A. de la Borderie a publié en 1881, sous le titre de: Saint-Lunaire, son histoire, son église, ses monuments, une monographie extrêmement intéressante, dans laquelle il fait ressortir le rôle civilisateur et défricheur du saint, rôle que la tradition populaire a oublié. C'est à cet ouvrage que nous avons emprunté ceux des détails ci-dessus qui ne figurent pas dans la tradition orale. Il est orné de gravures représentant, vu de face et de profil, le tombeau de saint Lunaire, dans l'ancienne église. Nous avons reproduit en entier la vue du profil, et seulement la partie supérieure de l'effigie vue de face, celle où la colombe rapporte l'autel; le bâton épiscopal s'enfonce dans la gueule d'un monstre.

D'après la légende locale, on a maintes fois essayé de soulever la pierre tombale du saint; elle paraissait si lourde que l'on était contraint toujours d'y renoncer.

Le culte de ce saint est très répandu en Haute-Bretagne; lorsque les marins de Saint-Cast passent devant le dangereux passage du Décollé, ils récitent un Pater et un Ave, et disent:

Saint Lunaire,
Préservez-nous du naufrage en mer.

Il est le patron des églises paroissiales de Saint-Lunaire, Le Loscouët, Miniac-sous-Bécherel, Saint-Lormel, second patron de Saint-Cast, et il a une chapelle à Plouër; à la Chapelle-Blanche (Côtes-du-Nord) est un ruisseau dit de saint Lunaire, et une croix qui porte son nom a été récemment érigée sur la pointe du Décollé. Sa fête est célébrée en général le premier jour de juillet ou le premier dimanche de juillet, et il est invoqué pour les maux d'yeux; au Quiou, près Dinan, à Saint-Lunaire et au Loscouët, les malades viennent se laver à des fontaines placées sous son invocation; à Saint-Lormel, l'eau dont ils se servent provient d'un puits placé sous la chaire de l'église.

Au Loscouët, la statuette du saint était dans une niche située sous le pont du Men; elle fut enlevée par une crue d'eau, et une bonne femme, qui la trouva dans un saule, l'emporta pieusement chez elle; mais le saint ne voulut pas y rester, et quelque temps après on le retrouva dans sa niche où il était retourné de lui-même. (Revue des Traditions populaires, t. VII, p. 91, 105).

Statue de saint Lunaire sur son tombeau dans
l'ancienne église paroissiale.

XII

Saint Goustan

Au temps jadis, saint Goustan arriva à la côte du Croisic au milieu d'une tempête; il se noya, et son cadavre fut trouvé sur le rocher qui supporte le pignon Nord-Ouest de la vieille chapelle.

On reconnut qu'il était saint, et l'on voulut lui élever une chapelle à cet endroit même; d'abord on la construisit de façon qu'elle entourait le rocher; mais les murs tombèrent. On en bâtit ensuite une autre qui n'était pas sur le rocher; elle ne résista pas d'avantage. C'est alors qu'on prit le parti de construire un des pignons sur le rocher même, de façon qu'une partie du rocher se trouve en dedans et une autre partie en dehors. Depuis ce temps la chapelle a résisté.

On voit à l'intérieur une cavité qui est l'endroit où le corps du saint a été trouvé, et on y remarque l'empreinte de ses pieds.

Les habitants des environs du Croisic (Bourg-de-Batz et villages voisins), viennent encore rouler leurs petits enfants sur la partie extérieure du rocher, puis les portant dans les bras, font trois fois le tour de la chapelle en récitant des prières, afin que par l'intervention du saint leurs enfants se mettent à marcher.

Le lundi de Pâques, les jeunes gens et les jeunes filles, placés à deux pas de l'ouverture, viennent jeter une épingle dans une fente du volet d'une des petites ouvertures de la chapelle. Si l'épingle passe du premier coup dans la fente, le mariage doit avoir lieu dans l'année, sinon il est reculé d'autant d'années que l'on a essayé en vain de faire passer l'épingle.

(Recueilli en 1892 par M. Maillard, conducteur des Ponts-et-Chaussées au Croisic, et communiqué par M. René Kerviler).

Ogée rapporte, d'après Caillo jeune, que l'on avait voulu construire la chapelle ailleurs que sur le rocher, mais que chaque nuit l'ouvrage était détruit. On comprit qu'il fallait la bâtir sur le rocher où saint Goustan abordant au Croisic avait laissé l'empreinte de son corps.

Les femmes des marins y viennent en pèlerinage, bien qu'elle soit au milieu du corps-de-garde, quand elles veulent obtenir que les vents cessent de souffler du sud. Quand, au contraire, elles veulent que le vent cesse de souffler du nord, c'est au Crucifix que se font les neuvaines. Cette chapelle a été démolie l'an dernier.

Saint Goustan, solitaire, VIIe siècle (28 novembre), est le patron d'Auray, d'Hœdic, de Saint-Gildas de Ruys.

XIII

Les pas de la Vierge

Après avoir franchi la chaussée de l'étang Priou, à la sortie de Moncontour, on gravit, pour atteindre le haut de la colline sur laquelle est bâtie la chapelle de Notre-Dame-du-Haut, un sentier qui passe sur les rochers qui s'étagent tout le long du coteau. La sainte famille fuyant la colère d'Hérode, a suivi ce chemin pour se rendre en Egypte, et elle y a laissé des traces de son passage; sur le premier rocher on remarque une empreinte de pied d'enfant: la sainte Vierge, fatiguée de porter le petit Jésus, le déposa un instant à terre, et l'empreinte du petit pied y est restée gravée.

Un peu plus loin, la Vierge tomba de fatigue sur un rocher, et sa jambe y est restée empreinte; la marque toutefois affecte la forme d'une cuisse plutôt que celle d'une jambe. Autrefois les vieillards se mettaient à genoux dans ces deux endroits, et après avoir nettoyé les deux empreintes, ils les baisaient respectueusement. J'ai, dans mon enfance, été maintes fois témoin de cette scène de dévotion, qui est aujourd'hui tombée en désuétude. Du reste un exhaussement du chemin a enfoui cette empreinte.

À quelques pas de là on voit une pierre en forme de chaise; la sainte Vierge s'y reposa, et y donna à boire à l'enfant Jésus: une goutte de lait qui tomba sur le granit s'y est pétrifiée; c'est elle qui a produit la tache blanche que l'on remarque sur la paroi du rocher.

(Recueilli par M. J. Carlo).

À Cesson le pas de la Vierge est un étroit sentier pratiqué dans la montagne, que l'herbe ne recouvre jamais et par lequel la mère de notre Seigneur gravit un jour la côte. Elle était rendue de fatigue, et s'arrêtant au lieu où depuis on lui bâtit une chapelle, elle dit à saint Syphorien qui l'accompagnait: «Nous avons bien assez monté, cessons», d'où le nom de la commune de Cesson.

(Habasque. Notions historiques sur les Côtes-du-Nord, t. II, p. 313).

Habasque ajoute que de son temps cette tradition était connue de tous les habitants du bourg; mes amis de Saint-Brieuc m'ont assuré qu'elle était encore populaire.

À Ménéac on montre trois vestiges que les pieds de la sainte Vierge ont imprimés sur une roche, et, quand les petits enfants tardent trop à marcher, on leur met les pieds dans ce creux.

(Mahé, Antiquités du Morbihan, p. 445.)

XIV

Le saut de saint Valay

Un jour que le bienheureux saint Valay était venu reprocher aux femmes de la rue Saint-Malo leur mauvaise langue et leur conduite légère, celles-ci se mirent en colère et elles prirent des pierres pour les lui jeter.

Le saint s'enfuit le plus vite qu'il put; mais les femmes couraient aussi bien que lui, et elles étaient sur le point de l'atteindre, quand il arriva sur le bord de la vallée des Réhories; alors il invoqua le bon Dieu, prit son élan, et franchissant d'un bond la vallée, il alla retomber de l'autre côté sur un rocher où l'on montre encore l'empreinte de ses pieds.

Mais les femmes le poursuivaient toujours; alors il prit un autre élan, et, traversant la vallée où coule la Rance, il alla tomber de l'autre côté de la rivière, à Lanvallay. C'est en mémoire de ce saut que Lanvallay porte ce nom; car on l'appela d'abord l'Élan Vallay, en mémoire de l'élan prodigieux que le saint avait dû prendre pour franchir cette distance.

(Recueilli à Dinan en 1885.)

Suivant un autre récit, des voleurs poursuivaient saint Valay, et ils étaient sur le point de l'atteindre, quand il se recommanda à Dieu et s'élança pour franchir la vallée; des anges le soutinrent, et il se trouva, debout, sans avoir éprouvé aucun mal, à l'endroit où son pied est encore marqué.

(Paul Sébillot, Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne,
t. I, p. 335).

Saint Valay, religieux de Landévennec, Ve siècle (12 juillet), est le patron primitif de Lanvallay, de Ploubalay, et d'un village à Hénon, canton de Moncontour, appelé la ville Balay. Une chapelle, aujourd'hui détruite, lui était dédiée, non loin de l'endroit où est bâtie la maison de campagne de Saint-Valay, près Dinan. Je n'ai pas besoin de dire que l'étymologie donnée par le premier conte est fantaisiste.

La légende attribue à saint Michel un saut encore plus miraculeux. Lorsqu'il se disputait avec le diable pour savoir qui nommerait le Mont, ils convinrent de faire l'essai de leur puissance. L'épreuve consistait à franchir d'un bond l'espace qui sépare le Mont-Dol du Mont Saint-Michel. Le diable tomba dans l'eau, mais l'archange, soutenu par ses ailes, alla se placer sans effort sur le sommet du mont. On montre au Mont-Dol l'empreinte du pied de l'archange sur un bloc de rocher, et à côté, la marque du pied fourchu de Satan.