PAUL VALÉRY
de l’Académie Française

CHARMES

nouvelle édition revue

PARIS
Librairie Gallimard
ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
3, rue de Grenelle (VIme)

Il a été tiré de la présente édition six mille deux cent quatre vingt quatorze exemplaires savoir :

soixante quatorze exemplaires sur Roma Tiziano, dont vingt quatre exemplaires hors commerce numérotés de HC. 1 à HC. 24, et cinquante exemplaires numérotés de I à L.

deux cent vingt exemplaires sur vélin pur fil du Marais, dont vingt exemplaires hors commerce numérotés de HC. 25 à HC. 44 et deux cents exemplaires numérotés de LI à CCL.

et six mille exemplaires sur vélin, numérotés de 1 à 6.000.

Exemplaire numéro

Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous les pays y compris la Russie.
Copyright by Librairie Gallimard, 1926.

AURORE

A Paul Poujaud

La confusion morose

Qui me servait de sommeil,

Se dissipe dès la rose

Apparence du soleil.

Dans mon âme je m’avance,

Tout ailé de confiance :

C’est la première oraison !

A peine sorti des sables,

Je fais des pas admirables

Dans les pas de ma raison.

Salut ! encore endormies

A vos sourires jumeaux,

Similitudes amies

Qui brillez parmi les mots !

Au vacarme des abeilles

Je vous aurai par corbeilles,

Et sur l’échelon tremblant

De mon échelle dorée

Ma prudence évaporée

Déjà pose son pied blanc.

Quelle aurore sur ces croupes

Qui commencent de frémir !

Déjà s’étirent par groupes

Telles qui semblaient dormir :

L’une brille, l’autre bâille ;

Et sur un peigne d’écaille,

Égarant ses vagues doigts,

Du songe encore prochaine,

La paresseuse l’enchaîne

Aux prémisses de sa voix.

Quoi ! c’est vous, mal déridées !

Que fîtes-vous, cette nuit,

Maîtresses de l’âme, Idées,

Courtisanes par ennui ?

— Toujours sages, disent-elles,

Nos présences immortelles

Jamais n’ont trahi ton toit !

Nous étions non éloignées,

Mais secrètes araignées

Dans les ténèbres de toi !

Ne seras-tu pas de joie

Ivre ! à voir de l’ombre issus

Cent mille soleils de soie

Sur tes énigmes tissus ?

Regarde ce que nous fîmes :

Nous avons sur tes abîmes

Tendu nos fils primitifs,

Et pris la nature nue

Dans une trame ténue

De tremblants préparatifs…

Leur toile spirituelle,

Je la brise, et vais cherchant

Dans ma forêt sensuelle

Les oracles de mon chant.

Être !… Universelle oreille !

Toute l’âme s’appareille

A l’extrême du désir…

Elle s’écoute qui tremble

Et parfois ma lèvre semble

Son frémissement saisir.

Voici mes vignes ombreuses.

Les berceaux de mes hasards !

Les images sont nombreuses

A l’égal de mes regards…

Toute feuille me présente

Une source complaisante

Où je bois ce frêle bruit…

Tout m’est pulpe, tout amande,

Tout calice me demande

Que j’attende pour son fruit.

Je ne crains pas les épines !

L’éveil est bon, même dur !

Ces idéales rapines

Ne veulent pas qu’on soit sûr :

Il n’est pour ravir un monde

De blessure si profonde

Qui ne soit au ravisseur

Une féconde blessure,

Et son propre sang l’assure

D’être le vrai possesseur.

J’approche la transparence

De l’invisible bassin

Où nage mon Espérance

Que l’eau porte par le sein.

Son col coupe le temps vague

Et soulève cette vague

Que fait un col sans pareil…

Elle sent sous l’onde unie

La profondeur infinie,

Et frémit depuis l’orteil.

AU PLATANE

A André Fontainas

Tu penches, grand Platane, et te proposes nu,

Blanc comme un jeune Scythe,

Mais ta candeur est prise, et ton pied retenu

Par la force du site.

Ombre retentissante en qui le même azur

Qui t’emporte, s’apaise,

La noire mère astreint ce pied natal et pur

A qui la fange pèse.

De ton front voyageur les vents ne veulent pas ;

La terre tendre et sombre,

O Platane, jamais ne laissera d’un pas

S’émerveiller ton ombre !

Ce front n’aura d’accès qu’aux degrés lumineux

Où la sève l’exalte ;

Tu peux grandir, candeur, mais non rompre les nœuds

De l’éternelle halte !

Pressens autour de toi d’autres vivants liés

Par l’hydre vénérable ;

Tes pareils sont nombreux, des pins aux peupliers,

De l’yeuse à l’érable,

Qui, par les morts saisis, les pieds échevelés

Dans la confuse cendre,

Sentent les fuir les fleurs, et leurs spermes ailés

Le cours léger descendre.

Le tremble pur, le charme, et ce hêtre formé

De quatre jeunes femmes,

Ne cessent point de battre un ciel toujours fermé,

Vêtus en vain de rames.

Ils vivent séparés, ils pleurent confondus

Dans une seule absence,

Et leurs membres d’argent sont vainement fendus

A leur douce naissance.

Quand l’âme lentement qu’ils expirent le soir

Vers l’Aphrodite monte,

La vierge doit dans l’ombre, en silence, s’asseoir,

Toute chaude de honte.

Elle se sent surprendre, et pâle, appartenir

A ce tendre présage

Qu’une présente chair tourne vers l’avenir

Par un jeune visage…

Mais toi, de bras plus purs que les bras animaux,

Toi qui dans l’or les plonges,

Toi qui formes au jour le fantôme des maux

Que le sommeil fait songes,

Haute profusion de feuilles, trouble fier

Quand l’âpre tramontane

Sonne, au comble de l’or, l’azur du jeune hiver

Sur tes harpes, Platane,

Ose gémir !… Il faut, ô souple chair du bois,

Te tordre, te détordre,

Te plaindre sans te rompre, et rendre aux vents la voix

Qu’ils cherchent en désordre !

Flagelle-toi !… Parais l’impatient martyr

Qui soi-même s’écorche,

Et dispute à la flamme impuissante à partir

Ses retours vers la torche !

Afin que l’hymne monte aux oiseaux qui naîtront,

Et que le pur de l’âme

Fasse frémir d’espoir les feuillages d’un tronc

Qui rêve de la flamme,

Je t’ai choisi, puissant personnage d’un parc,

Ivre de ton tangage,

Puisque le ciel t’exerce, et te presse, ô grand arc,

De lui rendre un langage !

O qu’amoureusement des Dryades rival,

Le seul poète puisse

Flatter ton corps poli comme il fait du Cheval

L’ambitieuse cuisse !…

— Non, dit l’Arbre. Il dit : Non ! par l’étincellement

De sa tête superbe,

Que la tempête traite universellement

Comme elle fait une herbe !

AIR DE SÉMIRAMIS

(fragment d’un ancien poème)

A Camille Mauclair

Dès l’aube, chers rayons, mon front songe à vous ceindre !

A peine il se redresse, il voit d’un œil qui dort

Sur le marbre absolu, le temps pâle se peindre

L’heure sur moi descendre et croître jusqu’à l’or…


… « Existe !… Sois enfin toi-même ! dit l’Aurore,

O grande âme, il est temps que tu formes un corps !

Hâte-toi de choisir un jour digne d’éclore,

Parmi tant d’autres feux, tes immortels trésors !

Déjà, contre la nuit, lutte l’âpre trompette !

Une lèvre vivante attaque l’air glacé ;

L’or pur, de tour en tour, éclate et se répète,

Rappelant tout l’espace aux splendeurs du passé !

Remonte aux vrais regards ! Tire-toi de tes ombres,

Et comme du nageur, dans le plein de la mer,

Le talon tout-puissant l’expulse des eaux sombres,

Toi, frappe au fond de l’être ! Interpelle ta chair,

Traverse sans retard ses invicibles trames,

Épuise l’infini de l’effort impuissant,

Et débarrasse-toi d’un désordre de drames

Qu’engendrent sur ton lit les monstres de ton sang !

J’accours de l’Orient suffire à ton caprice !

Et je te viens offrir mes plus purs aliments ;

Que d’espace et de vent ta flamme se nourrisse !

Viens te joindre à l’éclat de mes pressentiments ! »

— Je réponds !… Je surgis de ma profonde absence !

Mon cœur m’arrache aux morts que frôlait mon sommeil,

Et vers mon but, grand aigle éclatant de puissance,

Il m’emporte !… Je vole au-devant du soleil !

Je ne prends qu’une rose et fuis… La belle flèche

Au flanc !… Ma tête enfante une foule de pas…

Ils courent vers ma tour favorite, où la fraîche

Altitude m’appelle, et je lui tends les bras !

Monte, ô Sémiramis, maîtresse d’une spire

Qui d’un cœur sans amour s’élance au seul honneur !

Ton œil impérial a soif du grand empire

A qui ton sceptre dur fait sentir le bonheur…

Ose l’abîme !… Passe un dernier pont de roses !

Je t’approche, péril ! Orgueil plus irrité !

Ces fourmis sont à moi ! Ces villes sont mes choses,

Ces chemins sont les traits de mon autorité !

C’est une vaste peau fauve que mon royaume !

J’ai tué le lion qui portait cette peau ;

Mais toujours le fumet du féroce fantôme

Flotte chargé de mort, et garde mon troupeau !

Enfin, j’offre au soleil le secret de mes charmes !

Jamais il n’a doré de seuil si gracieux !

De ma fragilité je goûte les alarmes

Entre le double appel de la terre et des cieux !

Repas de ma puissance, intelligible orgie,

Quel parvis vaporeux de toits et de forêts

Place au pied de la pure et divine vigie,

Ce calme éloignement d’événements secrets !

L’âme enfin sur ce faîte a trouvé ses demeures !

O de quelle grandeur, elle tient sa grandeur

Quand mon cœur soulevé d’ailes intérieures

Ouvre au ciel en moi-même une autre profondeur !

Anxieuse d’azur, de gloire consumée,

Poitrine, gouffre d’ombre aux narines de chair,

Aspire cet encens d’âmes et de fumée

Qui monte d’une ville analogue à la mer !

Soleil, soleil, regarde en toi rire mes ruches !

L’intense et sans repos Babylone bruit,

Toute rumeur de chars, clairons, chaînes de cruches

Et plaintes de la pierre au mortel qui construit.

Qu’ils flattent mon désir de temples implacables,

Les sons aigus de scie et les cris des ciseaux,

Et ces gémissements de marbres et de câbles

Qui peuplent l’air vivant de structure et d’oiseaux !

Je vois mon temple neuf naître parmi les mondes,

Et mon vœu prendre place au séjour des destins ;

Il semble de soi-même au ciel monter par ondes

Sous le bouillonnement des actes indistincts.

Peuple stupide, à qui ma puissance m’enchaîne,

Hélas ! mon orgueil même a besoin de tes bras !

Et que ferait mon cœur s’il n’aimait cette haine

Dont l’innombrable tête est si douce à mes pas ?

Plate, elle me murmure une musique telle

Que le calme de l’onde en fait de sa fureur,

Quand elle met sa force aux pieds d’une mortelle

Mais qu’elle se réserve un retour de terreur.

En vain j’entends monter contre ma face auguste

Ce murmure de crainte et de férocité :

A l’image des dieux la grande âme est injuste

Tant elle s’appareille à la nécessité !

Des douceurs de l’amour quoique parfois touchée,

Pourtant nulle tendresse et nuls apaisements

Ne me laissent captive et victime couchée

Dans les puissants liens du sommeil des amants.

Baisers, baves d’amour, basses béatitudes !

O mouvements marins des amants confondus,

Mon cœur m’a conseillé de telles solitudes

Et j’ai placé si haut mes jardins suspendus

Que mes suprêmes fleurs n’attendent que la foudre

Et qu’en dépit des pleurs des mortels les plus beaux,

A mes roses, la main qui touche tombe en poudre ;

Mes plus chers souvenirs bâtissent des tombeaux !

Qu’ils sont doux à mon cœur les temples qu’il enfante

Quand tiré lentement du songe de mes seins

Je vois un monument de masse triomphante

Joindre dans mes regards l’ombre de mes desseins !

Battez, cymbales d’or, mamelles cadencées,

Et roses palpitant sur ma pure paroi !

Que je m’évanouisse en mes vastes pensées,

Sage Sémiramis, enchanteresse et roi.

CANTIQUE DES COLONNES

A Léon-Paul Fargue

Douces colonnes, aux

Chapeaux garnis de jour,

Ornés de vrais oiseaux

Qui marchent sur le tour,

Douces colonnes, ô

L’orchestre de fuseaux !

Chacun immole son

Silence à l’unisson.

— Que portez-vous si haut,

Égales radieuses ?

— Au désir sans défaut

Nos grâces studieuses !

Nous chantons à la fois

Que nous portons les cieux !