VARIÉTÉ
ŒUVRES DU MÊME AUTEUR
ÉDITIONS DE LA
NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
La Jeune Parque (épuisé).
id. deuxième édition dans la collection Une œuvre un portrait, avec un portrait par Picasso (épuisé).
Odes avec des ornements de Paul Vera (épuisé).
Introduction à la méthode de Léonard de Vinci (épuisé).
Le Serpent. 1 volume avec des ornements gravés sur bois par Vera (épuisé).
La Soirée avec M. Teste (épuisé).
id. deuxième édition dans la collection Une œuvre un portrait, avec un portrait de M. Teste, par B. Naudin (épuisé).
Charmes 1 vol., avec des ornements typographiques dans le style du XVIIe siècle (épuisé).
Eupalinos ou l’architecte, suivi de L’Ame et la Danse, 1 vol. orné de genres d’après l’antique (épuisé).
SOUS PRESSE
Poésies.
PAUL VALÉRY
VARIÉTÉ
quatrième édition
PARIS
ÉDITIONS DE LA
NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
3, rue de Grenelle, (VIme)
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE 692 EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, DONT 12 HORS COMMERCE MARQUÉS DE a A l, 650 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A 650, 30 EXEMPLAIRES D’AUTEUR HORS COMMERCE, NUMÉROTÉS DE 651 A 680 ; 113 EXEMPLAIRES DE LUXE, RÉIMPOSÉS AU FORMAT IN-4o TELLIÈRE, SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, DONT 8 HORS COMMERCE MARQUÉS DE A A H, ET 105 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, NUMÉROTÉS DE I A CV.
EN OUTRE, IL A ÉTÉ TIRÉ 20 EXEMPLAIRES HORS COMMERCE IN-4o TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, SOUS COUVERTURE SPÉCIALE, DESTINÉS A VINGT SOUSCRIPTEURS PARTICULIERS A TOUS LES OUVRAGES DE PAUL VALÉRY QUI PARAITRONT DÉSORMAIS, IMPRIMÉS A LEUR NOM, ET CONTENANT UNE PAGE AUTOGRAPHE.
TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE.
COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD 1924
NOTE DE L’ÉDITEUR
De ces essais que l’on va peut-être lire, il n’en est point qui ne soit l’effet d’une circonstance, et que l’auteur eût écrit de son propre mouvement. Leurs objets ne sont pas de lui ; même leur étendue parfois lui fut donnée.
Presque toujours surpris, au début de son travail, de se trouver engagé dans un ordre d’idées inaccoutumé, et placé brusquement dans quelque état inattendu de son esprit, il lui fallut, à chaque fois, retrouver nécessairement le naturel de sa pensée. Toute l’unité de cette Variété ne consiste que dans ce même mouvement.
LA CRISE DE L’ESPRIT
PREMIÈRE LETTRE[1]
[1] Ces deux lettres, écrites en vue de leur traduction en anglais, et publiées en avril et mai 1919, par l’Athenæum de Londres, ont paru ensuite dans la Nouvelle Revue Française.
Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.
Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins ; descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs sciences pures et appliquées, avec leurs grammaires, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose. Nous apercevions à travers l’épaisseur de l’histoire, les fantômes d’immenses navires qui furent chargés de richesse et d’esprit. Nous ne pouvions pas les compter. Mais ces naufrages, après tout, n’étaient pas notre affaire.
Élam, Ninive, Babylone étaient de beaux noms vagues, et la ruine totale de ces mondes avait aussi peu de signification pour nous que leur existence même. Mais France, Angleterre, Russie… ce seraient aussi de beaux noms. Lusitania aussi est un beau nom. Et nous voyons maintenant que l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. Les circonstances qui enverraient les œuvres de Keats et celles de Baudelaire rejoindre les œuvres de Ménandre ne sont plus du tout inconcevables : elles sont dans les journaux.
*
* *
Ce n’est pas tout. La brûlante leçon est plus complète encore. Il n’a pas suffi à notre génération d’apprendre par sa propre expérience comment les plus belles choses et les plus antiques, et les plus formidables et les mieux ordonnées sont périssables par accident ; elle a vu, dans l’ordre de la pensée, du sens commun, et du sentiment, se produire des phénomènes extraordinaires, des réalisations brusques de paradoxes, des déceptions brutales de l’évidence.
Je n’en citerai qu’un exemple : les grandes vertus des peuples allemands ont engendré plus de maux que l’oisiveté jamais n’a créé de vices. Nous avons vu, de nos yeux vu, le travail consciencieux, l’instruction la plus solide, la discipline et l’application les plus sérieuses, adaptés à d’épouvantables desseins.
Tant d’horreurs n’auraient pas été possibles sans tant de vertus. Il a fallu, sans doute, beaucoup de science pour tuer tant d’hommes, dissiper tant de biens, anéantir tant de villes en si peu de temps ; mais il a fallu non moins de qualités morales. Savoir et Devoir, vous êtes donc suspects ?
*
* *
Ainsi la Persépolis spirituelle n’est pas moins ravagée que la Suse matérielle. Tout ne s’est pas perdu, mais tout s’est senti périr.
Un frisson extraordinaire a couru la moelle de l’Europe. Elle a senti, par tous ses noyaux pensants qu’elle ne se reconnaissait plus, qu’elle cessait de se ressembler, qu’elle allait perdre conscience — une conscience acquise par des siècles de malheurs supportables, par des milliers d’hommes du premier ordre, par des chances géographiques, ethniques, historiques, innombrables.
Alors, — comme pour une défense désespérée de son être et de son avoir physiologiques, toute sa mémoire lui est revenue confusément. Ses grands hommes et ses grands livres lui sont remontés pêle-mêle. Jamais on n’a tant lu, ni si passionnément que pendant la guerre : demandez aux libraires. Jamais on n’a tant prié, ni si profondément : demandez aux prêtres. On a évoqué tous les sauveurs, les fondateurs, les protecteurs, les martyrs, les héros, les pères des patries, les saintes héroïnes, les poètes nationaux…
Et dans le même désordre mental, à l’appel de la même angoisse, l’Europe cultivée a subi la reviviscence rapide de ses innombrables pensées : dogmes, philosophies, idéaux hétérogènes ; les trois cents manières d’expliquer le Monde, les mille et une nuances du christianisme, les deux douzaines de positivismes : tout le spectre de la lumière intellectuelle a étalé ses couleurs incompatibles, éclairant d’une étrange lueur contradictoire l’agonie de l’âme européenne. Tandis que les inventeurs cherchaient fiévreusement dans leurs images, dans les annales des guerres d’autrefois, les moyens de se défaire des fils de fer barbelés, de déjouer les sous-marins ou de paralyser les vols d’avions, l’âme invoquait à la fois toutes les incantations qu’elle savait, considérait sérieusement les plus bizarres prophéties ; elle se cherchait des refuges, des indices, des consolations dans le registre entier des souvenirs, des actes antérieurs, des attitudes ancestrales. Et ce sont là les produits connus de l’anxiété, les entreprises désordonnées du cerveau qui court du réel au cauchemar et retourne du cauchemar au réel, affolé comme le rat tombé dans la trappe…
La crise militaire est peut-être finie. La crise économique est visible dans toute sa force ; mais la crise intellectuelle, plus subtile, et qui, par sa nature même, prend les apparences les plus trompeuses (puisqu’elle se passe dans le royaume même de la dissimulation), cette crise laisse difficilement saisir son véritable point, sa phase.
Personne ne peut dire ce qui demain sera mort ou vivant en littérature, en philosophie, en esthétique. Nul ne sait encore quelles idées et quels modes d’expression seront inscrits sur la liste des pertes, quelles nouveautés seront proclamées.
L’espoir, certes, demeure, et chante à demi-voix :
Et cum vorandi vicerit libidinem
Late triumphet imperator spiritus.
Mais l’espoir n’est que la méfiance de l’être à l’égard des prévisions précises de son esprit. Il suggère que toute conclusion défavorable à l’être doit être une erreur de son esprit. Les faits, pourtant, sont clairs et impitoyables : Il y a des milliers de jeunes écrivains et de jeunes artistes qui sont morts. Il y a l’illusion perdue d’une culture européenne et la démonstration de l’impuissance de la connaissance à sauver quoi que ce soit ; il y a la science, atteinte mortellement dans ses ambitions morales, et comme déshonorée par la cruauté de ses applications ; il y a l’idéalisme, difficilement vainqueur, profondément meurtri, responsable de ses rêves ; le réalisme déçu, battu, accablé de crimes et de fautes ; la convoitise et le renoncement également bafoués ; les croyances confondues dans les camps, croix contre croix, croissant contre croissant ; il y a les sceptiques eux-mêmes, désarçonnés par des événements si soudains, si violents, si émouvants, et qui jouent avec nos pensées comme le chat avec la souris, — les sceptiques perdent leurs doutes, les retrouvent, les reperdent, et ne savent plus se servir des mouvements de leur esprit.
L’oscillation du navire a été si forte que les lampes les mieux suspendues se sont à la fin renversées.
*
* *
Ce qui donne à la crise de l’esprit sa profondeur et sa gravité, c’est l’état dans lequel elle a trouvé le patient.
Je n’ai ni le temps ni la puissance de définir l’état intellectuel de l’Europe en 1914. Et qui oserait tracer un tableau de cet état ? Le sujet est immense ; il demande des connaissances de tous les ordres, une information infinie. Lorsqu’il s’agit, d’ailleurs, d’un ensemble aussi complexe, la difficulté de reconstituer le passé, même le plus récent, est toute comparable à la difficulté de construire l’avenir, même le plus proche ; ou plutôt, c’est la même difficulté. Le prophète est dans le même sac que l’historien. Laissons-les-y.
Mais je n’ai besoin maintenant que du souvenir vague et général de ce qui se pensait à la veille de la guerre, des recherches qui se poursuivaient, des œuvres qui se publiaient.
Si donc je fais abstraction de tout détail, et si je me borne à l’impression rapide, et à ce total naturel que donne une perception instantanée, je ne vois — rien ! — Rien, quoique ce fût un rien infiniment riche.
Les physiciens nous enseignent que dans un four porté à l’incandescence, si notre œil pouvait subsister, il ne verrait — rien. Aucune inégalité lumineuse ne demeure et ne distingue les points de l’espace. Cette formidable énergie enfermée aboutit à l’invisibilité, à l’égalité insensible. Or, une égalité de cette espèce n’est autre chose que le désordre à l’état parfait.
Et de quoi était fait ce désordre de notre Europe mentale ? — De la libre coexistence dans tous les esprits cultivés des idées les plus dissemblables, des principes de vie et de connaissance les plus opposés. C’est là ce qui caractérise une époque moderne.
Je ne déteste pas de généraliser la notion de moderne et de donner ce nom à certain mode d’existence, au lieu d’en faire un pur synonyme de contemporain. Il y a dans l’histoire des moments et des lieux où nous pourrions nous introduire, nous modernes, sans troubler excessivement l’harmonie de ces temps-là, et sans y paraître des objets infiniment curieux, infiniment visibles, des êtres choquants, dissonants, inassimilables. Où notre entrée ferait le moins de sensation, là nous sommes presque chez nous. Il est clair que la Rome de Trajan, et que l’Alexandrie des Ptolomées nous absorberaient plus facilement que bien des localités moins reculées dans le temps, mais plus spécialisées dans un seul type de mœurs et entièrement consacrées à une seule race, à une seule culture et à un seul système de vie.
Eh bien ! l’Europe de 1914 était peut-être arrivée à la limite de ce modernisme. Chaque cerveau d’un certain rang était un carrefour pour toutes les races de l’opinion ; tout penseur, une exposition universelle de pensées. Il y avait des œuvres de l’esprit dont la richesse en contrastes et en impulsions contradictoires faisait penser aux effets d’éclairage insensé des capitales de ce temps-là : les yeux brûlent et s’ennuient… Combien de matériaux, combien de travaux, de calculs, de siècles spoliés, combien de vies hétérogènes additionnées a-t-il fallu pour que ce carnaval fût possible et fût intronisé comme forme de la suprême sagesse et triomphe de l’humanité ?
*
* *
Dans tel livre de cette époque — et non des plus médiocres — on trouve, sans aucun effort — une influence des ballets russes, — un peu du style sombre de Pascal, — beaucoup d’impressions du type Goncourt, — quelque chose de Nietzsche, — quelque chose de Rimbaud, — certains effets dus à la fréquentation des peintres, et parfois le ton des publications scientifiques, — le tout parfumé d’un je ne sais quoi de britannique difficile à doser !… Observons, en passant, que dans chacun des composants de cette mixture, on trouverait bien d’autres corps. Inutile de les rechercher : ce serait répéter ce que je viens de dire sur le modernisme, et faire toute l’histoire mentale de l’Europe.
*
* *
Maintenant, sur une immense terrasse d’Elsinore, qui va de Bâle à Cologne, qui touche aux sables de Nieuport, aux marais de la Somme, aux craies de Champagne, aux granits d’Alsace, — l’Hamlet européen regarde des millions de spectres.
Mais il est un Hamlet intellectuel. Il médite sur la vie et la mort des vérités. Il a pour fantômes tous les objets de nos controverses ; il a pour remords tous les titres de notre gloire ; il est accablé sous le poids des découvertes, des connaissances, incapable de se reprendre à cette activité illimitée. Il songe à l’ennui de recommencer le passé, à la folie de vouloir innover toujours. Il chancelle entre les deux abîmes, car deux dangers ne cessent de menacer le monde : l’ordre et le désordre.
S’il saisit un crâne, c’est un crâne illustre. — Whose was it ? — Celui-ci fut Lionardo. Il inventa l’homme volant, mais l’homme volant n’a pas précisément servi les intentions de l’inventeur : nous savons que l’homme volant monté sur son grand cygne (il grande uccello sopra del dosso del suo magnio cecero) a, de nos jours, d’autres emplois que d’aller prendre de la neige à la cime des monts pour la jeter, pendant les jours de chaleur, sur le pavé des villes… Et cet autre crâne est celui de Leibnitz qui rêva de la paix universelle. Et celui-ci fut Kant, Kant qui genuit Hegel, qui genuit Marx, qui genuit…
Hamlet ne sait trop que faire de tous ces crânes. Mais s’il les abandonne !… Va-t-il cesser d’être lui-même ? Son esprit affreusement clairvoyant contemple le passage de la guerre à la paix. Ce passage est plus obscur, plus dangereux que le passage de la paix à la guerre ; tous les peuples en sont troublés. « Et moi, se dit-il, moi, l’intellect européen, que vais-je devenir ?… Et qu’est-ce que la paix ? La paix est, peut-être, l’état de choses dans lequel l’hostilité naturelle des hommes entre eux se manifeste par des créations, au lieu de se traduire par des destructions comme fait la guerre. C’est le temps d’une concurrence créatrice, et de la lutte des productions. Mais Moi, ne suis-je pas fatigué de produire ? N’ai-je pas épuisé le désir des tentatives extrêmes et n’ai-je pas abusé des savants mélanges ? Faut-il laisser de côté mes devoirs difficiles et mes ambitions transcendantes ? Dois-je suivre le mouvement et faire comme Polonius, qui dirige maintenant un grand journal ? comme Laertes qui est quelque part dans l’aviation ? comme Rosenkrantz, qui fait je ne sais quoi sous un nom russe ?
— Adieu, fantômes ! Le monde n’a plus besoin de vous. Ni de moi. Le monde, qui baptise du nom de progrès sa tendance à une précision fatale, cherche à unir aux bienfaits de la vie, les avantages de la mort. Une certaine confusion règne encore, mais encore un peu de temps et tout s’éclaircira ; nous verrons enfin apparaître le miracle d’une société animale, une parfaite et définitive fourmilière. »
DEUXIÈME LETTRE
Je vous disais, l’autre jour, que la paix est cette guerre qui admet des actes d’amour et de création dans son processus : elle est donc chose plus complexe et plus obscure que la guerre proprement dite, comme la vie est plus obscure et plus profonde que la mort.
Mais le commencement et la mise en train de la paix sont plus obscurs que la paix même, comme la fécondation et l’origine de la vie sont plus mystérieuses que le fonctionnement de l’être une fois fait et adapté.
Tout le monde aujourd’hui a la perception de ce mystère comme d’une sensation actuelle ; quelques hommes sans doute, doivent percevoir leur propre moi comme positivement partie de ce mystère ; et il y a peut-être quelqu’un dont la sensibilité est assez claire, assez fine et assez riche pour lire en elle-même des états plus avancés de notre destin que ce destin ne l’est lui-même.
Je n’ai pas cette ambition. Les choses du monde ne m’intéressent que sous le rapport de l’intellect : tout par rapport à l’intellect. Bacon dirait que cet intellect est une Idole. J’y consens, mais je n’en ai pas trouvé de meilleure.
Je pense donc à l’établissement de la paix en tant qu’il intéresse l’intellect et les choses de l’intellect. Ce point de vue est faux, puisqu’il sépare l’esprit de tout le reste des activités ; mais cette opération abstraite et cette falsification sont inévitables : tout point de vue est faux.
*
* *
Une première pensée apparaît. L’idée de culture, d’intelligence, d’œuvres magistrales est pour nous dans une relation très ancienne, — tellement ancienne que nous remontons rarement jusqu’à elle, — avec l’idée d’Europe.
Les autres parties du monde ont eu des civilisations admirables, des poètes du premier ordre, des constructeurs, et même des savants. Mais aucune partie du monde n’a possédé cette singulière propriété physique : le plus intense pouvoir émissif uni au plus intense pouvoir absorbant.
Tout est venu à l’Europe et tout en est venu. Ou presque tout.
*
* *
Or, l’heure actuelle comporte cette question capitale : l’Europe va-t-elle garder sa prééminence dans tous les genres ?
L’Europe deviendra-t-elle ce qu’elle est en réalité, c’est-à-dire : un petit cap du continent asiatique ?
Ou bien l’Europe restera-t-elle ce qu’elle paraît, c’est-à-dire : la partie précieuse de l’univers terrestre, la perle de la sphère, le cerveau d’un vaste corps ?
Qu’on me permette, pour faire saisir toute la rigueur de cette alternative, de développer ici une sorte de théorème fondamental.
Considérez un planisphère. Sur ce planisphère, l’ensemble des terres habitables. Cet ensemble se divise en régions, et dans chacune de ces régions, une certaine densité de peuple, une certaine qualité des hommes. A chacune de ces régions correspond aussi une richesse naturelle, — un sol plus ou moins fécond, un sous-sol plus ou moins précieux, un territoire plus ou moins irrigué, plus ou moins facile à équiper pour les transports, etc.
Toutes ces caractéristiques permettent de classer à toute époque les régions dont nous parlons, de telle sorte qu’à toute époque, l’état de la terre vivante peut être défini par un système d’inégalités entre les régions habitées de sa surface.
A chaque instant, l’histoire de l’instant suivant dépend de cette inégalité donnée.
Examinons maintenant non pas cette classification théorique, mais la classification qui existait hier encore dans la réalité. Nous apercevons un fait bien remarquable et qui nous est extrêmement familier :
La petite région européenne figure en tête de la classification, depuis des siècles. Malgré sa faible étendue, — et quoique la richesse du sol n’y soit pas extraordinaire, — elle domine le tableau. Par quel miracle ? — Certainement le miracle doit résider dans la qualité de sa population. Cette qualité doit compenser le nombre moindre des hommes, le nombre moindre des milles carrés, le nombre moindre des tonnes de minerai, qui sont assignés à l’Europe. Mettez dans l’un des plateaux d’une balance l’empire des Indes ; dans l’autre, le Royaume-Uni. Regardez : le plateau chargé du poids le plus petit penche !
Voilà une rupture d’équilibre bien extraordinaire. Mais ses conséquences sont plus extraordinaires encore : elles vont nous faire prévoir un changement progressif en sens inverse.
Nous avons suggéré tout à l’heure que la qualité de l’homme devait être le déterminant de la précellence de l’Europe. Je ne puis analyser en détail cette qualité ; mais je trouve par un examen sommaire que l’avidité active, la curiosité ardente et désintéressée, un heureux mélange de l’imagination et de la rigueur logique, un certain scepticisme non pessimiste, un mysticisme non résigné… sont les caractères plus spécifiquement agissants de la Psyché européenne.
*
* *
Un seul exemple de cet esprit, mais un exemple de première classe, — et de toute première importance : la Grèce — car il faut placer dans l’Europe tout le littoral de la Méditerranée : Smyrne et Alexandrie sont d’Europe comme Athènes et Marseille, — la Grèce a fondé la géométrie. C’était une entreprise insensée : nous disputons encore sur la possibilité de cette folie.
Qu’a-t-il fallu faire pour réaliser cette création fantastique ? — Songez que ni les Égyptiens, ni les Chinois, ni les Chaldéens, ni les Indiens n’y sont parvenus. Songez qu’il s’agit d’une aventure passionnante, d’une conquête mille fois plus précieuse et positivement plus poétique que celle de la Toison d’Or. Il n’y a pas de peau de mouton qui vaille la cuisse d’or de Pythagore.
Ceci est une entreprise qui a demandé les dons le plus communément incompatibles. Elle a requis des argonautes de l’esprit, de durs pilotes qui ne se laissent ni perdre dans leurs pensées, ni distraire par leurs impressions. Ni la fragilité des prémisses qui les portaient, ni la subtilité ou l’infinité des inférences qu’ils exploraient ne les ont pu troubler. Ils furent comme équidistants des nègres variables et des fakirs indéfinis. Ils ont accompli l’ajustement si délicat, si improbable, du langage commun au raisonnement précis ; l’analyse d’opérations motrices et visuelles très composées ; la correspondance de ces opérations à des propriétés linguistiques et grammaticales ; ils se sont fiés à la parole pour les conduire dans l’espace en aveugles clairvoyants… Et cet espace lui-même devenait de siècle en siècle une création plus riche et plus surprenante, à mesure que la pensée se possédait mieux elle-même, et qu’elle prenait plus de confiance dans la merveilleuse raison et dans la finesse initiale qui l’avaient pourvue d’incomparables instruments : définitions, axiomes, lemmes, théorèmes, problèmes, porismes, etc…
J’aurais besoin de tout un livre pour en parler comme il faudrait. Je n’ai voulu que préciser en quelques mots l’un des actes caractéristiques du génie européen. Cet exemple même me ramène sans effort à ma thèse.
*
* *
Je prétendais que l’inégalité si longtemps observée au bénéfice de l’Europe devait par ses propres effets se changer progressivement en inégalité de sens contraire. C’est là ce que je désignais sous le nom ambitieux de théorème fondamental.
Comment établir cette proposition ? — Je prends le même exemple : celui de la géométrie des Grecs, et je prie le lecteur de considérer à travers les âges les effets de cette discipline. On la voit peu à peu, très lentement, mais très sûrement, prendre une telle autorité que toutes les recherches, toutes les expériences acquises tendent invinciblement à lui emprunter son allure rigoureuse, son économie scrupuleuse de « matière », sa généralité automatique, ses méthodes subtiles, et cette prudence infinie qui lui permet les plus folles hardiesses… La science moderne est née de cette éducation de grand style.
Mais une fois née, une fois éprouvée et récompensée par ses applications matérielles, notre science devenue moyen de puissance, moyen de domination concrète, excitant de la richesse, appareil d’exploitation du capital planétaire, — cesse d’être une « fin en soi » et une activité artistique. Le savoir, qui était une valeur de consommation devient une valeur d’échange. L’utilité du savoir fait du savoir une denrée, qui est désirable non plus par quelques amateurs très distingués, mais par Tout le Monde.
Cette denrée, donc, se préparera sous des formes de plus en plus maniables ou comestibles ; elle se distribuera à une clientèle de plus en plus nombreuse ; elle deviendra chose du Commerce, chose enfin qui s’imite et se produit un peu partout.
Résultat : l’inégalité qui existait entre les régions du monde au point de vue des arts mécaniques, des sciences appliquées, des moyens scientifiques de la guerre ou de la paix, — inégalité sur laquelle se fondait la prédominance européenne, — tend à disparaître graduellement.
Donc, la classification des régions habitables du monde tend à devenir telle que la grandeur matérielle brute, les éléments de statistique, les nombres, — population, superficie, matières premières, — déterminent enfin exclusivement ce classement des compartiments du globe.
Et donc, la balance qui penchait de notre côté, quoique nous paraissions plus légers, commence à nous faire doucement remonter, — comme si nous avions sottement fait passer dans l’autre plateau le mystérieux appoint qui était avec nous. Nous avons étourdiment rendu les forces proportionnelles aux masses !
*
* *
Ce phénomène naissant peut, d’ailleurs, être rapproché de celui qui est observable dans le sein de chaque nation et qui consiste dans la diffusion de la culture, et dans l’accession à la culture de catégories de plus en plus grandes d’individus.
Essayer de prévoir les conséquences de cette diffusion, rechercher si elle doit ou non amener nécessairement une dégradation, ce serait aborder un problème délicieusement compliqué de physique intellectuelle.
Le charme de ce problème pour l’esprit spéculatif, provient d’abord de sa ressemblance avec le fait physique de la diffusion, — et ensuite du changement brusque de cette ressemblance en différence profonde, dès que le penseur revient à son premier objet, qui est hommes et non molécules.
Une goutte de vin tombée dans l’eau la colore à peine et tend à disparaître, après une rose fumée. Voilà le fait physique. Mais supposez maintenant que, quelque temps après cet évanouissement et ce retour à la limpidité, nous voyions, çà et là, dans ce vase qui semblait redevenu eau pure, se former des gouttes de vin sombre et pur, — quel étonnement…
Ce phénomène de Cana n’est pas impossible dans la physique intellectuelle et sociale. On parle alors du génie et on l’oppose à la diffusion.
*
* *
Tout à l’heure, nous considérions une curieuse balance qui se mouvait en sens inverse de la pesanteur. Nous regardons à présent un système liquide passer, comme spontanément, de l’homogène à l’hétérogène, du mélange intime à la séparation nette… Ce sont ces images paradoxales qui donnent la représentation la plus simple et la plus pratique du rôle dans le Monde de ce qu’on appelle, — depuis cinq ou dix mille ans, — Esprit.
*
* *
— Mais l’Esprit européen, — ou du moins ce qu’il contient de plus précieux, — est-il totalement diffusible ? Le phénomène de la mise en exploitation du globe, le phénomène de l’égalisation des techniques et le phénomène démocratique, qui font prévoir une deminutio capitis de l’Europe, doivent-ils être pris comme décisions absolues du destin ? Ou avons-nous quelque liberté contre cette menaçante conjuration des choses ?
C’est peut-être en cherchant cette liberté qu’on la crée. Mais pour une telle recherche, il faut abandonner pour un temps la considération des ensembles, et étudier dans l’individu pensant, la lutte de la vie personnelle avec la vie sociale[2].
[2] La suite et les conclusions de cette étude n’ont pas encore paru.
NOTE[3]
(Extrait d’une conférence donnée à l’université de Zurich le 15 Novembre 1922.)
[3] On trouvera dans cette note quelques développements de divers passages de la Crise de l’Esprit.
Mesdames, Messieurs,
L’orage vient de finir, et cependant nous sommes inquiets, anxieux, comme si l’orage allait éclater. Presque toutes les choses humaines demeurent dans une terrible incertitude. Nous considérons ce qui a disparu, nous sommes presque détruits par ce qui est détruit ; nous ne savons pas ce qui va naître, et nous pouvons raisonnablement le craindre. Nous espérons vaguement, nous redoutons précisément ; nos craintes sont infiniment plus précises que nos espérances ; nous confessons que la douceur de vivre est derrière nous, que l’abondance est derrière nous, mais le désarroi et le doute sont en nous et avec nous. Il n’y a pas de tête pensante si sagace, si instruite qu’on la suppose, qui puisse se flatter de dominer ce malaise, d’échapper à cette impression de ténèbres, de mesurer la durée probable de cette période de troubles dans les échanges vitaux de l’humanité.
Nous sommes une génération très infortunée à laquelle est échu de voir coïncider le moment de son passage dans la vie avec l’arrivée de ces grands et effrayants événements dont la résonance emplira toute notre vie.
On peut dire que toutes les choses essentielles de ce monde ont été affectées par la guerre, ou plus exactement, par les circonstances de la guerre : L’usure a dévoré quelque chose de plus profond que les parties renouvelables de l’être. Vous savez quel trouble est celui de l’économie générale, celui de la politique des États, celui de la vie même des individus : la gêne, l’hésitation, l’appréhension universelles. Mais parmi toutes ces choses blessées est l’Esprit. L’Esprit est en vérité cruellement atteint ; il se plaint dans le cœur des hommes de l’esprit et se juge tristement. Il doute profondément de soi-même.
Qu’est-ce donc que cet esprit ? En quoi peut-il être touché, frappé, diminué, humilié par l’état actuel du monde ? D’où vient cette grande pitié des choses de l’Esprit, cette détresse, cette angoisse des hommes de l’esprit ? C’est de quoi il faut que nous parlions maintenant.
L’homme est cet animal séparé, ce bizarre être vivant qui s’est opposé à tous les autres, qui s’élève sur tous les autres, par ses… songes, — par l’intensité, l’enchaînement, par la diversité de ses songes ! par leurs effets extraordinaires et qui vont jusqu’à modifier sa nature, et non seulement sa nature, mais encore la nature même qui l’entoure, qu’il essaye infatigablement de soumettre à ses songes.
Je veux dire que l’homme est incessamment et nécessairement opposé à ce qui est par le souci de ce qui n’est pas ! et qu’il enfante laborieusement, ou bien par génie, ce qu’il faut pour donner à ses rêves la puissance et la précision mêmes de la réalité, et, d’autre part, pour imposer à cette réalité des altérations croissantes qui la rapprochent de ses rêves.
Les autres êtres vivants ne sont mus et transformés que par les variations extérieures. Ils s’adaptent, c’est-à-dire qu’ils se déforment, afin de conserver les caractères essentiels de leur existence et ils se mettent ainsi en équilibre avec l’état de leur milieu.
Ils n’ont point coutume, que je sache, de rompre spontanément cet équilibre, de quitter, par exemple, sans motif, sans une pression ou une nécessité extérieures, le climat auquel ils sont accommodés. Ils recherchent leur bien aveuglément ; mais ils ne sentent pas l’aiguillon de ce mieux qui est l’ennemi du bien et qui nous engage à affronter le pire.
Mais l’homme contient en soi-même de quoi rompre l’équilibre qu’il soutenait avec son milieu. Il contient ce qu’il faut pour se mécontenter de ce qui le contentait. Il est à chaque instant autre chose que ce qu’il est. Il ne forme pas un système fermé de besoins, et de satisfactions de ses besoins. Il tire de la satisfaction je ne sais quel excès de puissance qui renverse son contentement. A peine son corps et son appétit sont apaisés, qu’au plus profond de lui quelque chose s’agite, le tourmente, l’illumine, le commande, l’aiguillonne, le manœuvre secrètement ? Et c’est l’Esprit, l’Esprit armé de toutes ses questions inépuisables…
Il demande éternellement en nous : Qui, quoi, où, en quel temps, pourquoi, comment, par quel moyen ? Il oppose le passé au présent, l’avenir au passé, le possible au réel, l’image au fait. Il est à la fois ce qui devance et ce qui retarde ; ce qui construit et ce qui détruit ; ce qui est hasard et ce qui calcule ; il est donc bien ce qui n’est pas, et l’instrument de ce qui n’est pas. Il est enfin, il est surtout, l’auteur mystérieux de ces rêves dont je vous parlais…
Quels rêves a faits l’homme ?… Et parmi ces rêves quels sont ceux qui sont entrés dans le réel, et comment y sont-ils entrés ?
Regardons en nous-mêmes et regardons autour de nous. Considérons la ville, ou bien feuilletons au hasard quelques livres, ou mieux encore observons en nos cœurs leurs mouvements les plus naïfs…
Nous souhaitons, nous imaginons avec complaisance bien des étrangetés, et ces souhaits sont fort antiques, et il semble que l’homme ne se résoudra jamais à ne pas les former… Relisez la Genèse. Dès le seuil du livre sacré, et les premiers pas dans le premier jardin, voici paraître le rêve de la Connaissance, et celui de l’Immortalité : ces beaux fruits de l’arbre de vie et de l’arbre de science, nous attirent toujours. Quelques pages plus loin, vous trouverez dans la même Bible les rêves d’une humanité tout unie, et collaborant à la construction d’une tour prodigieuse. « Ils étaient un seul peuple et ils avaient pour eux une même langue… » Nous le rêvons encore.
Vous y trouverez aussi l’histoire étrange de ce prophète qui, englouti par un poisson, put se mouvoir dans l’épaisseur de la mer…
Chez les Grecs, il est des héros qui se construisent des appareils volants. D’autres savent apprivoiser les fauves, et leur parole miraculeuse déplace les montagnes, fait se mouvoir les blocs, opère des constructions de temples, par une sorte de télémécanique merveilleuse…
Agir à distance ; faire de l’or ; transmuter les métaux ; vaincre la mort ; prédire l’avenir ; se déplacer dans des milieux interdits à notre espèce ; parler, voir, entendre, d’un bout du monde à l’autre ; aller visiter les astres ; réaliser le mouvement perpétuel, que sais-je, — nous avons fait tant de rêves que la liste en serait infinie. Mais l’ensemble de ces rêves forme un étrange programme dont la poursuite est comme liée à l’histoire même des humains.
Tous les projets de conquête et de domination universelles, soit matérielles, soit spirituelles, y figurent. Tout ce que nous appelons civilisation, progrès, science, art, culture… se rapporte à cette production extraordinaire et en dépend directement. On peut dire que tous ces rêves s’attaquent à toutes les conditions données de notre existence définie. Nous sommes une espèce zoologique qui tend d’elle-même à faire varier son domaine d’existence, et l’on pourrait former une table, un classement systématique de nos rêves, en considérant chacun d’eux comme dirigé contre quelqu’une des conditions initiales de notre vie. Il y a des rêves contre la pesanteur et des rêves contre les lois du mouvement. Il en est contre l’espace et il en est contre la durée. L’ubiquité, la prophétie, l’Eau de Jouvence ont été rêvées, le sont encore sous des noms scientifiques.
Il est des rêves contre le principe de Mayer, et d’autres contre le principe de Carnot. Il en est contre les lois physiologiques et d’autres contre les données et les fatalités ethniques : l’égalité des races, la paix éternelle et universelle sont de ceux-ci… Supposons que nous ayons construit cette table et que nous la considérions. Nous serions assez vite tentés de la compléter par le tableau des réalisations. En regard de chaque rêve nous placerions ce qui s’est fait pour le réaliser. Si par exemple dans une colonne nous avons inscrit le désir de voler dans les airs et le nom d’Icare, — dans la colonne des acquisitions nous inscrirons les noms fameux de Léonard de Vinci, d’Ader, de Wright et de leurs successeurs. Je pourrais multiplier ces exemples, ce serait une sorte de jeu que nous n’avons pas le temps de jouer. D’ailleurs il faudrait construire également une table des déceptions, des rêves non réalisés. Les uns sont définitivement condamnés, — la quadrature du cercle, la création gratuite de l’énergie, etc… Les autres sont encore dans nos espérances non déraisonnables.
Mais il faut revenir à notre tableau des réalisations, c’est sur lui que je voulais attirer votre attention.
Si donc nous considérons cette liste, liste très honorable, nous pourrons faire cette remarque :
De toutes ces réalisations, les plus nombreuses, les plus surprenantes, les plus fécondes ont été accomplies par une partie assez restreinte de l’humanité, et sur un territoire très petit relativement à l’ensemble des terres habitables.
L’Europe a été ce lieu privilégié ; l’Européen, l’esprit européen, l’auteur de ces prodiges.
Qu’est-ce donc que cette Europe ? C’est une sorte de cap du vieux continent, un appendice occidental de l’Asie. Elle regarde naturellement vers l’Ouest. Au Sud, elle borde une illustre mer dont le rôle, je devrais dire la fonction, a été merveilleusement efficace dans l’élaboration de cet esprit européen qui nous occupe. Tous les peuples qui vinrent sur ses bords se sont pénétrés ; ils ont échangé des marchandises et des coups ; ils ont fondé des ports et des colonies où non seulement les objets du commerce, mais les croyances, les langages, les mœurs, les acquisitions techniques, étaient les éléments des trafics. Avant même que l’Europe actuelle ait pris l’apparence que nous lui connaissons, la Méditerranée avait vu dans son bassin oriental, une sorte de pré-Europe s’établir. L’Égypte, la Phénicie, ont été comme des pré-figures de la civilisation que nous avons arrêtée ; vinrent ensuite les Grecs, les Romains, les Arabes, les populations ibériques. On croit voir autour de cette eau étincelante et chargée de sel, la foule des dieux et des hommes les plus imposants de ce monde : Horus, Isis, et Osiris ; Astarté et les kabires ; Pallas, Poséidon, Minerve, Neptune, et leurs semblables, règnent concurremment sur cette mer qui a ballotté les étranges pensées de saint Paul, comme elle a bercé les rêveries et les calculs de Bonaparte…
Mais sur ses bords, où tant de peuples s’étaient déjà mêlés et heurtés, et instruits les uns les autres, vinrent, au cours des âges, d’autres peuples encore, attirés vers la splendeur du ciel, par la beauté et par l’intensité particulière de la vie sous le soleil. Les Celtes, les Slaves, les peuples germaniques, ont subi l’enchantement de la plus noble des mers ; une sorte de tropisme invincible, s’exerçant pendant des siècles, a donc fait de ce bassin aux formes admirables, l’objet du désir universel et le lieu de la plus grande activité humaine. Activité économique, activité intellectuelle, activité politique, activité religieuse, activité artistique, tout se passe ou, du moins, tout semble naître, autour de la mer intérieure. C’est là que l’on assiste aux phénomènes précurseurs de la formation de l’Europe et que l’on voit se dessiner à une certaine époque la division de l’humanité en deux groupes de plus en plus dissemblables : l’un, qui occupe la plus grande partie du globe, demeure comme immobile dans ses coutumes, dans ses connaissances, dans sa puissance pratique ; il ne progresse plus, ou ne progresse qu’imperceptiblement.
L’autre est en proie à une inquiétude et à la recherche perpétuelles. Les échanges s’y multiplient, les problèmes les plus variés s’agitent dans son sein, les moyens de vivre, de savoir, de pouvoir s’accroître, s’y accumulent de siècle en siècle avec une rapidité extraordinaire. Bientôt la différence de savoir positif et de puissance, entre elle et le reste du monde, devient si grande qu’elle entraîne une rupture de l’équilibre. L’Europe se précipite hors d’elle-même ; elle part à la conquête des terres. La civilisation renouvelle les invasions primitives dont elle inverse le mouvement. L’Europe, sur son propre sol, atteint le maximum de la vie, de la fécondité intellectuelle, de la richesse et de l’ambition.
Cette Europe triomphante qui est née de l’échange de toutes choses spirituelles et matérielles, de la coopération volontaire et involontaire des races, de la concurrence des religions, des systèmes, des intérêts, sur un territoire très limité, m’apparaît aussi animée qu’un marché où toutes choses bonnes et précieuses sont apportées, comparées, discutées, et changent de mains. C’est une Bourse où les doctrines, les idées, les découvertes, les dogmes les plus divers, sont mobilisés, sont cotés, montent, descendent, sont l’objet des critiques les plus impitoyables et des engouements les plus aveugles. Bientôt les apports les plus lointains arrivent abondamment sur ce marché. D’une part les terres nouvelles de l’Amérique, de l’Océanie et de l’Afrique, les antiques Empires de l’Extrême-Orient envoient à l’Europe leurs matières premières pour les soumettre à ces transformations étonnantes qu’elle seule sait accomplir. D’autre part, les connaissances, les philosophies, les religions de l’ancienne Asie viennent alimenter les esprits toujours en éveil, que l’Europe produit à chaque génération ; et cette machine puissante transforme les conceptions plus ou moins étranges de l’Orient, en éprouve la profondeur, en retire les éléments utilisables.
Notre Europe, qui commence par un marché méditerranéen, devient ainsi une vaste usine ; usine au sens propre, machine à transformations, mais encore usine intellectuelle incomparable. Cette usine intellectuelle reçoit de toutes parts toutes les choses de l’esprit ; elle les distribue à ses innombrables organes. Les uns saisissent tout ce qui est nouveauté avec espoir, avec avidité, en exagèrent la valeur ; les autres résistent, opposent à l’invasion des nouveautés l’éclat et la solidité des richesses déjà constituées. Entre l’acquisition et la conservation, un équilibre mobile doit se rétablir sans cesse, mais un sens critique toujours plus actif attaque l’une ou l’autre tendance, exerce sans pitié les idées en possession et en faveur ; éprouve et discute sans pitié les tendances de cette régulation toujours obtenue.
Il faut que notre pensée se développe et il faut qu’elle se conserve. Elle n’avance que par les extrêmes, mais elle ne subsiste que par les moyens. L’ordre extrême, qui est l’automatisme, serait sa perte ; le désordre extrême la conduirait encore plus rapidement à l’abîme.
Enfin, cette Europe peu à peu se construit comme une ville gigantesque. Elle a ses musées, ses jardins, ses ateliers, ses laboratoires, ses salons. Elle a Venise, elle a Oxford, elle a Séville, elle a Rome, elle a Paris. Il y a des cités pour l’Art, d’autres pour la Science, d’autres qui réunissent les agréments et les instruments. Elle est assez petite pour être parcourue en un temps très court, qui deviendra bientôt insignifiant. Elle est assez grande pour contenir tous les climats ; assez diverse pour présenter les cultures et les terrains les plus variés. Au point de vue physique, c’est un chef-d’œuvre de tempérament et de rapprochement des conditions favorables à l’homme. Et l’homme y est devenu l’Européen. Vous m’excuserez de donner à ces mots d’Europe et d’Européen une signification un peu plus que géographique, et un peu plus qu’historique, mais en quelque sorte fonctionnelle. Je dirais presque, ma pensée abusant de mon langage, qu’une Europe est une espèce de système formé d’une certaine diversité humaine et d’une localité particulièrement favorable ; façonnée enfin par une histoire singulièrement mouvementée et vivante. Le produit de cette conjoncture de circonstances est un Européen.
Il nous faut examiner ce personnage par rapport aux types plus simples de l’humanité. C’est une manière de monstre. Il a une mémoire trop chargée, trop entretenue. Il a des ambitions extravagantes, une avidité de savoir et de richesses illimitée. Comme il appartient généralement à quelque nation qui a plus ou moins dominé le monde à son heure, et qui rêve encore ou de son César, ou de son Charles-Quint, ou de son Napoléon, il y a en lui un orgueil, un espoir, des regrets toujours près de se réveiller. Comme il appartient à un temps, à un continent qui ont vu tant d’inventions prodigieuses et tant de hardiesses heureuses dans tous les genres, il n’est de conquêtes scientifiques ni d’entreprises qu’il ne puisse rêver. Il est pris entre des souvenirs merveilleux et des espoirs démesurés, et s’il lui arrive de verser parfois dans le pessimisme, il songe malgré lui que le pessimisme a produit quelques œuvres du premier ordre. Au lieu de s’abîmer dans le néant mental, il tire un chant de son désespoir. Il en tire quelquefois une volonté dure et formidable, un motif d’actions paradoxal et fondé sur le mépris des hommes et de la vie.
*
* *
Mais qui donc est Européen ?
Je me risque ici, avec bien des réserves, avec les scrupules infinis que l’on doit avoir quand on veut préciser provisoirement ce qui n’est pas susceptible de véritable rigueur, — je me risque à vous proposer un essai de définition. Ce n’est pas une définition logique que je vais développer devant vous. C’est une manière de voir, un point de vue, étant bien entendu qu’il en existe une quantité d’autres qui ne sont ni plus ni moins légitimes.
Eh bien, je considérerai comme européens tous les peuples qui ont subi au cours de l’histoire les trois influences que je vais dire.
La première est celle de Rome. Partout où l’Empire romain a dominé, et partout où sa puissance s’est fait sentir ; et même partout où l’Empire a été l’objet de crainte, d’admiration et d’envie ; partout où le poids du glaive romain s’est fait sentir, partout où la majesté des institutions et des lois, où l’appareil et la dignité de la magistrature ont été reconnus, copiés, parfois même bizarrement singés, — là est quelque chose d’européen. Rome est le modèle éternel de la puissance organisée et stable.
Je ne sais pas les raisons de ce grand triomphe, il est inutile de les rechercher maintenant, comme il est oiseux de se demander ce que l’Europe fût devenue si elle ne fût devenue romaine.
Mais le fait nous importe seul, le fait de l’empreinte étonnamment durable qu’a laissée, sur tant de races et de générations, ce pouvoir superstitieux et raisonné, ce pouvoir curieusement imprégné d’esprit juridique, d’esprit militaire, d’esprit religieux, d’esprit formaliste, qui a le premier imposé aux peuples conquis les bienfaits de la tolérance et de la bonne administration.
Vint ensuite le christianisme. Vous savez comme il s’est peu à peu répandu dans l’espace même de la conquête romaine. Si l’on excepte le Nouveau Monde, qui n’a pas été christianisé, tant que peuplé par des chrétiens, si l’on excepte la Russie, qui a ignoré dans sa plus grande partie la loi romaine et l’empire de César, on voit que l’étendue de la religion du Christ coïncide encore aujourd’hui presque exactement avec celle du domaine de l’autorité impériale. Ces deux conquêtes, si différentes, ont cependant une sorte de ressemblance entre elles, et cette ressemblance nous importe. La politique des Romains, qui s’est faite toujours plus souple et plus ingénieuse, et de qui la souplesse et la facilité croissaient avec la faiblesse du pouvoir central, c’est-à-dire avec la surface et l’hétérogénéité de l’Empire, a introduit dans le système de domination des peuples par un peuple une nouveauté très remarquable.
De même que la Ville par Excellence finit par admettre dans son sein presque toutes les croyances, par naturaliser les dieux les plus éloignés et les plus hétéroclites, et les cultes les plus divers, — le gouvernement impérial, conscient du prestige qui s’attachait au nom romain, ne craignit pas de conférer la cité romaine, le titre et les privilèges du civis romanus, à des hommes de toutes races et de toutes langues. Ainsi, par le fait de la même Rome, les dieux cessent d’être attachés à une tribu, à une localité, à une montagne, à un temple ou à une ville, pour devenir universels, et en quelque sorte communs ; — et d’autre part, la race, la langue et la qualité de vainqueur ou de vaincu, de conquérant ou de conquis, le cèdent à une condition juridique et politique uniforme qui n’est accessible à personne. L’empereur lui-même peut être un Gaulois, un Sarmate, un Syrien, et il peut sacrifier à des dieux très étrangers… C’est une immense nouveauté politique.
Mais le christianisme, à la parole de saint Pierre, quoique l’une des très rares religions qui fussent mal vues à Rome, le christianisme, issu de la nation juive, s’étend de son côté aux gentils de toute race ; il leur confère par le baptême la dignité nouvelle de chrétien comme Rome conférait à ses ennemis de la veille la cité romaine. Il s’étend peu à peu dans le lit de la puissance latine, il épouse les formes de l’empire. Il en adopte même les divisions administratives (Civitas au Ve siècle désigne la ville épiscopale). Il prend tout ce qu’il peut à Rome, il y fixe sa capitale et non point à Jérusalem. Il lui emprunte son langage. Un même homme né à Bordeaux peut être citoyen romain et même magistrat, il peut être évêque de la religion nouvelle. Le même Gaulois, qui est préfet impérial, écrit en pur latin de belles hymnes à la gloire du fils de Dieu qui est né juif et sujet d’Hérode. Voici déjà un Européen presque achevé. Un droit commun, un dieu commun ; le même droit et le même dieu ; un seul juge pour le temps, un seul Juge dans l’éternité.
Mais, tandis que la conquête romaine n’avait saisi que l’homme politique et n’avait régi les esprits que dans leurs habitudes extérieures, la conquête chrétienne vise et atteint progressivement le profond de la conscience.
Je ne veux même pas essayer de mesurer les modifications extraordinaires que la religion du Christ a imposées à cette conscience qu’il fallait rendre universelle. Je ne veux même pas tenter de vous exposer comment la formation de l’Européen en a été singulièrement influencée. Je suis contraint de ne me mouvoir qu’à la surface des choses, et d’ailleurs les effets du christianisme sont bien connus.
....... .......... ...
Je vous rappelle seulement quelques-uns des caractères de son action ; et d’abord il apporte une morale subjective, et surtout il impose l’unification de la morale. Cette nouvelle unité se juxtapose à l’unité juridique que le droit romain avait apportée ; l’analyse, des deux côtés, tente à unifier les prescriptions.
Allons plus avant.
La nouvelle religion exige l’examen de soi-même. On peut dire qu’elle fait connaître aux hommes de l’Occident cette vie intérieure que les Indous pratiquent à leur manière depuis des siècles déjà ; que les mystiques d’Alexandrie avaient aussi, à leur manière, reconnue, ressentie et approfondie.
Le christianisme propose à l’esprit les problèmes les plus subtils, les plus importants et même les plus féconds. Qu’il s’agisse de la valeur des témoignages ; de la critique des textes, des sources et des garanties de la connaissance ; qu’il s’agisse de la distinction de la raison ou de la foi, de l’opposition qui se déclare entre elles, de l’antagonisme entre la foi et les actes et les œuvres ; qu’il s’agisse de la liberté, de la servitude, de la grâce ; qu’il s’agisse des pouvoirs spirituel et matériel et de leur mutuel conflit, de l’égalité des hommes, des conditions des femmes, que sais-je encore ? — Le christianisme éduque, excite, fait agir et réagir des millions d’esprits pendant une suite de siècles.
....... .......... ...
Toutefois nous ne sommes pas encore des Européens accomplis. Il manque quelque chose à notre figure ; il y manque cette merveilleuse modification à laquelle nous devons non point le sentiment de l’ordre public et le culte de la cité et de la justice temporelle ; et non point la profondeur de nos âmes, l’idéalité absolue et le sens d’une éternelle justice ; mais il nous manque cette action subtile et puissante à quoi nous devons le meilleur de notre intelligence, la finesse, la solidité de notre savoir, — comme nous lui devons la netteté, la pureté et la distinction de nos arts et de notre littérature ; c’est de la Grèce que nous vinrent ces vertus.
Il faut encore admirer à cette occasion le rôle de l’Empire romain. Il a conquis pour être conquis. Pénétré par la Grèce, pénétré par le christianisme, il leur a offert un champ immense, pacifié et organisé ; il a préparé l’emplacement et modelé le moule dans lequel l’idée chrétienne et la pensée grecque devaient se couler et se combiner si curieusement entre elles.
Ce que nous devons à la Grèce est peut-être ce qui nous a distingués le plus profondément du reste de l’humanité. Nous lui devons la discipline de l’Esprit, l’exemple extraordinaire de la perfection dans tous les ordres. Nous lui devons une méthode de penser qui tend à rapporter toutes choses à l’homme, à l’homme complet ; l’homme se devient à soi-même le système de références auquel toutes choses doivent enfin pouvoir s’appliquer. Il doit donc développer toutes les parties de son être et les maintenir dans une harmonie aussi claire, et même aussi apparente qu’il est possible. Il doit développer son corps et son esprit. Quant à l’esprit même, il se défendra de ses excès, de ses rêveries, de sa production vague et purement imaginaire, par une critique et une analyse minutieuses de ses jugements, par une division rationnelle de ses fonctions, par la régulation des formes.
De cette discipline la science devait sortir, Notre science, c’est-à-dire le produit le plus caractéristique, la gloire la plus certaine et la plus personnelle de notre esprit. L’Europe est avant tout la créatrice de la science. Il y a eu des arts de tous pays, il n’y eut de véritables sciences que d’Europe.
Sans doute, il existait, avant la Grèce, en Égypte et en Chaldée, une sorte de science dont certains résultats peuvent sembler encore remarquables ; mais c’était une science impure qui se confondait tantôt avec la technique de quelque métier, qui comportait d’autres fois des préoccupations infiniment peu scientifiques. L’observation a toujours existé. Le raisonnement a toujours été employé. Mais ces éléments essentiels n’ont de prix et n’obtiennent de succès régulier que si d’autres facteurs ne viennent pas en vicier l’usage. Pour construire notre science il a fallu qu’un modèle relativement parfait lui fût proposé, qu’une première œuvre lui fût offerte comme Idéal, qui présentât toutes les précisions, toutes les garanties, toutes les beautés, toutes les solidités, et qui définît une fois pour toutes, le concept même de science comme construction pure et séparée de tout souci autre que celui de l’édifice lui-même.
*
* *
La géométrie grecque a été ce modèle incorruptible, non seulement modèle proposé à toute connaissance qui vise à son état parfait, mais encore modèle incomparable des qualités les plus typiques de l’intellect européen. Je ne pense jamais à l’art classique que je ne prenne invinciblement pour exemple le monument de la géométrie grecque. La construction de ce monument a demandé les dons les plus rares et les plus ordinairement incompatibles. Les hommes qui l’ont bâti étaient de durs et pénétrants ouvriers, des penseurs profonds, mais des artistes d’une finesse et d’un sentiment exquis de la perfection.
Songez à la subtilité et à la volonté qu’il leur a fallu pour accomplir l’ajustement si délicat, si improbable, du langage commun au raisonnement précis ; songez aux analyses qu’ils ont faites d’opérations motrices et visuelles très composées ; et comme ils ont bien réussi dans la correspondance nette de ces opérations avec les propriétés linguistiques et grammaticales. Ils se sont fiés à la parole et à ses combinaisons pour les conduire sûrement dans l’espace. Sans doute, cet espace est devenu une pluralité d’espaces ; sans doute s’est-il singulièrement enrichi, et sans doute cette géométrie, qui semblait si rigoureuse jadis, a laissé voir bien des défauts dans son cristal. Nous l’avons examinée de si près que là où les Grecs voyaient un axiome, nous en comptons une douzaine.
A chacun de ces postulats qu’ils avaient introduits, nous savons qu’on en peut substituer quelques autres, et obtenir une géométrie cohérente et parfois physiquement utilisable.
Mais songez à la nouveauté que fut cette forme presque solennelle et qui est dans son dessin général si belle et si pure. Songez à cette magnifique division des moments de l’Esprit, à cet ordre merveilleux où chaque acte de la raison est nettement placé, nettement séparé des autres ; cela fait penser à la structure des temples, machine statique dont les éléments sont tous visibles et dont tous déclarent leur fonction.
L’œil considère la charge, le soutien de la charge, les parties de la charge, le tas et ses moyens d’équilibre, l’œil divise et régit sans effort ces masses bien dressées dont la taille même et la vigueur sont appropriées à leur rôle et à leur volume. Ces colonnes, ces chapiteaux, ces architraves, ces entablements et leurs subdivisions, et les ornements qui s’en déduisent sans jamais déborder de leurs places et de leur appropriation, me font songer à ces membres de la science pure, comme les Grecs l’avaient conçue : définitions, axiomes, lemmes, théorèmes, corollaires, porismes, problèmes… c’est-à-dire la machine de l’esprit rendue visible, l’architecture même de l’intelligence entièrement dessinée, — le temple érigé à l’Espace par la Parole, mais un temple qui peut s’élever à l’infini.
....... .......... ...
Telles m’apparaissent les trois conditions essentielles qui me semblent définir un véritable Européen, un homme en qui l’esprit européen peut habiter dans sa plénitude. Partout où les noms de César, de Gaius, de Trajan et de Virgile, partout où les noms de Moïse et de saint Paul, partout où les noms d’Aristote, de Platon et d’Euclide ont eu une signification et une autorité simultanées, là est l’Europe. Toute race et toute terre qui a été successivement romanisée, christianisée et soumise, quant à l’esprit, à la discipline des Grecs, est absolument européenne.
On en trouve qui n’ont reçu qu’une ou deux de ces empreintes.
Il y a donc quelque trait bien distinct de la race, de la langue même et de la nationalité, qui unit et assimile les pays de l’Occident et du Centre de l’Europe. Le nombre des notions et des manières de penser qui leur sont communes, est bien plus grand que le nombre des notions que nous avons de communes avec un Arabe ou un Chinois…
En résumé, il existe une région du globe qui se distingue profondément de toutes les autres au point de vue humain. Dans l’ordre de la puissance, et dans l’ordre de la connaissance précise, l’Europe pèse encore aujourd’hui beaucoup plus que le reste du globe. Je me trompe, ce n’est pas l’Europe qui l’emporte, c’est l’Esprit Européen dont l’Amérique est une création formidable.
Partout où l’Esprit Européen domine, on voit apparaître le maximum de besoins, le maximum de travail, le maximum de capital, le maximum de rendement, le maximum d’ambition, le maximum de puissance, le maximum de modification de la nature extérieure, le maximum de relations et d’échanges.
Cet ensemble de maxima est Europe, ou image de l’Europe.
D’autre part, les conditions de cette formation, et de cette inégalité étonnante, tiennent évidemment à la qualité des individus, à la qualité moyenne de l’Homo Europæus. Il est remarquable que l’homme d’Europe n’est pas défini par la race, ni par la langue, ni par les coutumes, mais par les désirs et par l’amplitude de la volonté… Etc…
AU SUJET D’ADONIS
Il court sur La Fontaine une rumeur de paresse et de rêverie, un murmure ordinaire d’absence et de distraction perpétuelle qui nous fait songer sans effort d’un personnage fabuleux, toujours infiniment docile à la plus douce pente de sa durée. Nous le voyons vaguement sur l’une de ces images intérieures qui ne sont jamais loin de nous, quoiqu’elles se soient formées il y a bien des années, des premières gravures et des premières histoires que nous avons connues.
Peut-être ce nom même de La Fontaine a-t-il, dès notre enfance, attaché pour toujours à la figure imaginaire d’un poète, je ne sais quel sens ambigu de fraîcheur et de profondeur, et quel charme emprunté des eaux ? Une consonance, parfois, fait un mythe. De grands dieux naquirent d’un calembour, qui est une espèce d’adultère.
Il est donc un être qui songe, et qui s’écoule le plus naïvement du monde. Nous le plaçons naturellement dans un parc, ou dans une campagne délicieuse, dont il recherche les belles ombres. Nous lui donnons l’attitude enchantée d’un solitaire qui jamais n’est véritablement seul ; soit qu’il se réjouisse avec lui-même de cette paix qui l’environne, soit qu’il cause avec le renard, la fourmi, ou quelque autre de ces animaux du siècle de Louis XIV qui parlaient un si pur langage.
Si les bêtes l’abandonnent, car même les plus sages ne laissent pas d’être mobiles et facilement agitées par la moindre chose, il se tourne vers le pays étendu au soleil, où il écoute le roseau, le moulin, les nymphes se répondre. Il leur prête son silence, dont ils font une sorte de symphonie.
Fidèle seulement à toutes les délices de la journée (mais encore à la condition qu’elles se donnent d’elles-mêmes, et qu’il ne faille pas les poursuivre ni les retenir fortement), on dirait qu’il suffise à sa destinée de déduire par un fil de soie ce que chaque instant contient de plus doux : elle en tire fragilement des heures infinies.
Rien ne ressemble à ce rêveur plus aisément que le nuage paresseux à qui son regard se confie : cette molle dérive à travers les cieux le divertit insensiblement de lui-même, de sa femme et de son enfant ; elle le transporte dans l’oubli de ses affaires, l’allège de toutes conséquences, le dispense de toute prévision, car il est vain de vouloir devancer la même brise qui nous emporte ; plus vain, peut-être, de prétendre toujours répondre des mouvements d’une vapeur.
*
* *
Mais un poème de six cents vers à rimes plates, faits comme ceux de l’Adonis ; un enchaînement si prolongé de la grâce ; mille difficultés vaincues, mille voluptés captées dans la continuité d’une trame inviolable où elles se juxtaposent, sont resserrées et contraintes de se fondre, donnant enfin l’illusion d’une tapisserie vaste et variée ; tout ce travail que le connaisseur considère par transparence, au travers des prestiges de l’ouvrage, en dépit des mouvements de la chasse, des vicissitudes de l’amour, et dont il s’émerveille à mesure que son esprit le reconstitue, le fait renoncer sans retour à la première et primitive idée qu’il avait gardée de La Fontaine.
*
* *
N’allons plus croire que quelque amateur de jardins, un homme qui perd son temps comme il perd ses bas ; à demi ahuri, à demi inspiré ; un peu niais, un peu narquois, un peu sentencieux ; dispensateur aux bestioles qui l’entourent d’une espèce de justice toute motivée de proverbes, puisse être l’auteur authentique d’Adonis. Prenons garde que la nonchalance, ici, est savante ; la mollesse, étudiée ; la facilité, le comble de l’art. Quant à la naïveté, elle est nécessairement hors de cause : l’art et la pureté si soutenus excluent à mon regard toute paresse et toute bonhomie.
*
* *
On ne fait pas de la politique avec un bon cœur ; mais davantage, ce n’est pas avec des absences et des rêves que l’on impose à la parole de si précieux et de si rares ajustements. La véritable condition d’un véritable poète est ce qu’il y a de plus distinct de l’état de rêve. Je n’y vois que recherches volontaires, assouplissement des pensées, consentement de l’âme à des gênes exquises, et le triomphe perpétuel du sacrifice.
Celui même qui veut écrire son rêve se doit d’être infiniment éveillé. Si tu veux imiter assez exactement les bizarreries, les infidélités à soi-même du faible dormeur que tu viens d’être ; poursuivre dans ta profondeur cette chute pensive de l’âme comme une feuille morte à travers l’immensité vague de la mémoire, ne te flatte pas d’y réussir sans une attention poussée à l’extrême, dont le chef-d’œuvre sera de surprendre ce qui n’existe qu’à ses dépens.
Qui dit exactitude et style, invoque le contraire du songe ; et qui les rencontre dans un ouvrage doit supposer dans son auteur toute la peine et tout le temps qu’il lui fallut pour s’opposer à la dissipation permanente des pensées. Les plus belles, comme les autres, toutes ce sont des ombres ; et les fantômes ici, précèdent les vivants. Ce ne fut jamais un jeu d’oisif que de soustraire un peu de grâce, un peu de clarté, un peu de durée, à la mobilité des choses de l’esprit ; et que de changer ce qui passe en ce qui subsiste. Et plus la proie que l’on convoite est-elle inquiète et fugitive, plus faut-il de présence et de volonté pour la rendre éternellement présente, dans son attitude éternellement fuyante.
*
* *
Même un fabuliste est loin de ressembler à ce distrait, que nous formions distraitement naguère. Phèdre est tout élégances ; le La Fontaine des Fables est plein d’artifices. Il ne leur suffit pas, sous un arbre, d’avoir ouï la pie dans son babil, ni les rires ténébreux du corbeau, pour les faire parler si heureusement : c’est qu’il y a un étrange abîme entre les discours que nous tiennent les oiseaux, les feuillages, les idées, et celui que nous leur prêtons : un intervalle inconcevable.
Cette différence mystérieuse entre l’impression ou l’invention même les plus nettes, et leur expression achevée, devient la plus grande possible, — et donc la plus remarquable, — quand l’écrivain impose à son langage le système des vers réguliers. C’est là une convention qui a été bien mal comprise. J’en dirai quelques mots.
*
* *
La liberté est si séduisante ; elle l’est si particulièrement pour les poètes ; elle s’offre à leur fantaisie avec des raisons à ce point spécieuses, et dont la plupart sont solides ; elle se pare si proprement de sagesse et de nouveauté, et nous presse, par tant d’avantages dont on voit difficilement les ombres, de revenir sur les règles anciennes, d’en considérer les absurdités, et de les réduire à la pure observance des lois naturelles de l’âme et de l’ouïe, qu’on ne sait d’abord que lui opposer. Peut-on même répondre à cette charmeresse qu’elle favorise dangereusement la négligence, quand elle peut si aisément nous remontrer une quantité accablante de vers très mauvais, très faciles et terriblement réguliers ? Il est vrai qu’il y en a contre elle une égale quantité de détestables qui sont libres. Cette accusation vole entre les deux camps : les meilleurs soutiens d’un parti sont les faibles qui sont dans l’autre, et ils se ressemblent tellement qu’il est inexplicable qu’ils se divisent.
Ce serait donc un grand embarras que de se décider s’il y avait nécessité absolue. Quant à moi, je pense que tout le monde a raison, et qu’il faut faire comme l’on veut. Mais je ne puis m’empêcher d’être intrigué par l’espèce d’obstination qu’ont mise les poètes de tous les temps, jusqu’aux jours de ma jeunesse, à se charger de chaînes volontaires. C’est un fait difficile à expliquer que cet assujettissement que l’on ne percevait presque pas, avant qu’il fût trouvé insupportable. D’où vient cette obéissance immémoriale à des commandements qui nous paraissent si futiles ? Pourquoi cette erreur si prolongée de la part de si grands hommes, et qui avaient un si grand intérêt à donner le plus haut degré de liberté à leur esprit ? Faut-il résoudre cette énigme par une dissonance de termes, comme il est de mode depuis l’affaiblissement de la logique, et penser qu’il existe un instinct de l’artificiel ? Ces mots jurent d’être mis ensemble.
*
* *
Je m’étonne d’une autre chose. Notre époque a vu naître presque autant de prosodies qu’elle a compté de poètes, c’est-à-dire un peu plus de systèmes que de têtes, car certaines en ont pu produire plusieurs. Mais, dans le même temps, les sciences, comme l’industrie, poursuivant une politique tout opposée, se créaient des mesures uniformes ; elles se donnaient des unités, elles les réalisaient en étalons dont elles imposaient l’usage par des lois et par des traités ; cependant que chaque poète, prenant son être même pour collection de modules, instituait son propre corps, la période personnelle de son rythme, la durée de son souffle, comme types absolus. Chacun faisait de son oreille et de son cœur, un diapason et une horloge universels.
N’était-ce pas risquer d’être mal entendus, mal lus, mal déclamés ; ou de l’être, du moins, d’une sorte tout imprévue ? Ce risque est toujours très grand. Je ne dis pas qu’une erreur d’interprétation nous nuise toujours, et qu’un miroir d’étrange courbure quelquefois ne nous embellisse. Mais les personnes qui redoutent l’incertitude des échanges entre l’auteur et le lecteur, trouvent assurément dans la fixité du nombre des syllabes, et dans les symétries plus ou moins factices du vers ancien, l’avantage de limiter ce risque d’une manière très simple, — disons, si l’on veut, grossière.
Quant à l’arbitraire de ces règles, il n’est pas, en lui-même, plus grand que celui du langage, vocabulaire ou syntaxe.
*
* *
J’irai un peu plus loin dans l’apologie. Je ne juge pas impossible de donner à cette convention et à cette rigueur si contestables, une valeur propre et singulière. Écrire des vers réguliers, c’est là se remettre sans doute à une loi étrangère, assez insensée, toujours dure, parfois atroce ; elle écarte de l’existence un infini de belles possibilités ; elle y appelle de très loin une multitude de pensées qui ne s’attendaient pas d’être conçues. (Quant à celles-ci, j’admettrai que la moitié d’entre elles ne valait pas de naître, et que l’autre moitié nous procure, au contraire, des surprises délicieuses et des harmonies non préétablies, tellement que la perte et le gain se compensent, et que je n’aie plus à m’en occuper.) Mais toutes les beautés innombrables qui demeureront dans l’esprit, toutes celles que l’obligation de rimer, la mesure, la règle incompréhensible de l’hiatus empêchent définitivement de se produire, semblent bien nous constituer une perte immense, dont on peut véritablement se lamenter. Essayons une fois de nous en réjouir : c’est la fonction d’un sage que de se contraindre toujours à changer une perte dans l’apparence d’une perte. Il suffit de penser, il suffit de s’approfondir, pour réussir assez souvent à rendre naïve l’idée que nous avions d’abord d’une perte et d’un gain, en des matières idéales.
*
* *
Cent figures d’argile, si parfaites qu’on les ait pétries, ne donnent pas à l’esprit la même grande idée qu’une seule de marbre à peu près aussi belle. Les unes sont plus fragiles que nous-mêmes ; l’autre l’est un peu moins. Nous imaginons comme elle a résisté au statuaire ; elle ne voulait pas sortir de ses ténèbres cristallisées. Cette bouche, ces bras, ont coûté de longs jours. Un artiste a frappé des milliers de coups rebondissants, lents interrogateurs de la forme future. L’ombre serrée et pure est tombée en éclats, elle a fui en poudre étincelante. Un homme s’est avancé au moyen du temps, contre une pierre ; il s’est glissé difficilement le long d’une amante si profondément endormie dans l’avenir, et il a contourné cette créature peu à peu circonvenue, qui se détache enfin de la masse de l’univers, comme elle fait de l’indécision de l’idée. La voici un monstre de grâce et de dureté, né, pour un temps indéterminé, de la durée et de l’énergie d’une même pensée. Ces alliances si rebelles sont ce qu’il y a de plus précieux. Une grande âme a cette faiblesse pour signe, de vouloir tirer d’elle-même quelque objet dont elle s’étonne, qui lui ressemble, et qui la confonde, pour être plus pur, plus incorruptible, et en quelque sorte plus nécessaire que l’être même dont il est issu. Mais à soi seule, elle n’enfante que le mélange de sa facilité et de sa puissance, entre lesquelles elle ne distingue pas aisément ; elle se restitue le bien et le mal ; elle fait ce qu’elle veut, mais elle ne veut que ce qu’elle peut ; elle est libre, et non souveraine. Il faut essayer, Psyché, d’user toute votre facilité contre un obstacle ; adressez-vous au granit, animez-vous contre lui, et désespérez quelque temps. Voyez vos vains enthousiasmes choir, et vos intentions déconcertées. Peut-être, n’êtes-vous pas encore assez assagie pour préférer votre décision à vos complaisances. Vous trouvez cette pierre trop dure, vous rêvez de la mollesse de la cire, et de l’obéissance de l’argile ? Mais suivez le chemin de votre pensée irritée, bientôt vous rencontrerez cette inscription infernale : « Il n’est rien de si beau que ce qui n’existe pas. »
*
* *
Les exigences d’une stricte prosodie sont l’artifice qui confère au langage naturel les qualités d’une matière résistante, étrangère à notre âme, et comme sourde à nos désirs. Si elles n’étaient pas à demi insensées, et qu’elles n’excitassent pas notre révolte, elles seraient radicalement absurdes. On ne peut plus tout faire, une fois acceptées ; on ne peut plus tout dire ; et pour dire quoi que ce soit, il ne suffit plus de le concevoir fortement, d’en être plein et enivré, ni de laisser échapper de l’instant mystique une figure déjà presque tout achevée en notre absence. A un dieu seulement est réservée l’ineffable indistinction de son acte et de sa pensée. Mais nous, il faut peiner ; il faut connaître amèrement leur différence. Nous avons à poursuivre des mots qui n’existent pas toujours, et des coïncidences chimériques ; nous avons à nous maintenir dans l’impuissance, essayant de conjoindre des sons et des significations, et créant en pleine lumière l’un de ces cauchemars où s’épuise le rêveur, quand il s’efforce indéfiniment d’égaliser deux fantômes de lignes aussi instables que lui-même. Nous devons donc passionnément attendre, changer d’heure et de jour comme l’on changerait d’outil, — et vouloir, vouloir… Et même, ne pas excessivement vouloir.
*
* *
Pures aujourd’hui de toute force obligatoire et de toute fausse nécessité, ces rigueurs des anciennes lois n’ont plus d’autre vertu que de définir très simplement un monde absolu de l’expression. C’est là, du moins, le sens nouveau que je leur trouve. Nous avons arrêté de soumettre la nature, — je veux dire le langage, — à quelques autres règles que les siennes, et qui ne sont pas nécessaires, mais qui sont nôtres ; et même nous poussons cette fermeté jusqu’à ne pas daigner de les inventer : nous les recevons telles quelles.
Elles séparent nettement ce qui existe par soi-même de ce qui existe spécialement par nous seuls. Voilà qui est proprement humain : un décret. Mais nos voluptés, ni nos émotions, ne périssent, ni ne pâtissent de s’y soumettre : elles se multiplient, elles s’engendrent aussi, par des disciplines conventionnelles. Considérez les joueurs, tout le mal que leur procurent, tout le feu que leur communiquent leurs bizarres accords, et ces restrictions imaginaires de leurs actes : ils voient invinciblement leur petit cheval d’ivoire assujetti à certain bond particulier sur l’échiquier ; ils ressentent des champs de force et des contraintes invisibles que la physique ne connaît point. Ce magnétisme s’évanouit avec la partie, et l’excessive attention qui l’avait si longuement soutenu, se dénature et se dissipe comme un rêve… La réalité des jeux est dans l’homme seul.
*
* *
Entendez-moi. Je ne dis pas que le « délice sans chemin » ne soit le principe et le but même de l’art des poètes. Je ne déprise pas le don éblouissant que fait notre vie à notre conscience, quand elle jette brusquement dans le brasier mille souvenirs d’un seul coup. Mais, jusques à nos jours, jamais une trouvaille, ni un ensemble de trouvailles, n’ont paru constituer un ouvrage.
*
* *
J’ai seulement voulu faire concevoir que les nombres obligatoires, les rimes, les formes fixes, tout cet arbitraire, une fois pour toutes adopté, et opposé à nous-mêmes, ont une sorte de beauté propre et philosophique. Des chaînes qui se roidissent à chaque mouvement de notre génie, nous rappellent, sur le moment, à tout le mépris que mérite, sans aucun doute, ce familier chaos, que le vulgaire appelle pensée et dont ils ignorent que les conditions naturelles ne sont pas moins fortuites, ni moins futiles, que les conditions d’une charade.
C’est un art de profond sceptique que la poésie savante. Elle suppose une liberté extraordinaire à l’égard de l’ensemble de nos idées et de nos sensations. Les dieux, gracieusement, nous donnent pour rien tel premier vers ; mais c’est à nous de façonner le second, qui doit consonner avec l’autre, et ne pas être indigne de son aîné surnaturel. Ce n’est pas trop de toutes les ressources de l’expérience et de l’esprit pour le rendre comparable au vers qui fut un don.
*
* *
L’auteur de l’Adonis, il ne peut être qu’un esprit singulièrement attentif, tout en délicatesses et en recherches. Ce La Fontaine, qui a su faire, un peu plus tard, de si admirables vers variés, ne les saura faire qu’au bout de vingt ans qu’il aura dédiés aux vers symétriques ; exercices d’entre lesquels Adonis est le plus beau. Il donnait, pendant ce temps-là, aux observateurs de son époque, un spectacle de naïveté et de paresse dont ils nous transmirent naïvement et paresseusement la tradition.
L’histoire littéraire est tissue comme l’autre de légendes diversement dorées. Les plus fallacieuses sont nécessairement dues aux témoins les plus fidèles. Quoi de plus trompeur que ces hommes véridiques qui se réduisent à nous dire ce qu’ils ont vu, comme nous l’eussions vu nous-mêmes ? Mais que me fait ce qui se voit ? Un des plus sérieux hommes que j’aie connus, et du plus de suite dans les pensées, ne paraissait ordinairement que la légèreté même : une seconde nature le revêtait de balivernes. Il en est de notre esprit comme de notre chair : ce qu’ils se sentent de plus important, ils l’enveloppent de mystère, ils se le cachent à eux-mêmes ; ils le désignent et le défendent par cette profondeur où ils le placent. Tout ce qui compte est bien voilé ; les témoins et les documents l’obscurcissent ; les actes et les œuvres sont faits expressément pour le travestir.
Racine savait-il lui-même où il prenait cette voix inimitable, ce dessin délicat de l’inflexion, ce mode transparent de discourir, qui le font Racine, et sans lesquels il se réduit à ce personnage peu considérable duquel les biographies nous apprennent un assez grand nombre de choses qu’il avait de communes avec dix mille autres Français ? Les prétendus enseignements de l’histoire littéraire ne touchent donc presque pas à l’arcane de la génération des poèmes. Tout se passe dans l’intime de l’artiste comme si les événements observables de son existence n’avaient sur ses ouvrages qu’une influence superficielle. Ce qu’il y a de plus important, — l’acte même des Muses, — est indépendant des aventures, du genre de vie, des incidents, et de tout ce qui peut figurer dans une biographie. Tout ce que l’histoire peut observer est insignifiant.
Mais ce sont des circonstances indéfinissables, des rencontres occultes, des faits qui ne sont visibles que pour un seul, d’autres qui sont à ce seul si familiers ou si aisés qu’il les ignore, qui font l’essentiel du travail. On trouve facilement par soi-même que ces événements incessants et impalpables sont la matière dense de notre véritable personnage.
Chacun de ces êtres qui créent, à demi certain, à demi incertain de ses forces, se sent un connu et un inconnu dont les rapports incessants et les échanges inattendus donnent enfin naissance à quelque produit. Je ne sais ce que je ferai ; et pourtant mon esprit croit se connaître ; et je bâtis sur cette connaissance, je compte sur elle, que j’appelle Moi. Mais je me ferai une surprise ; si j’en doutais, je ne serais rien. Je sais que je m’étonnerai de telle pensée qui me viendra tout à l’heure, — et pourtant je me demande cette surprise, je bâtis et je compte sur elle, comme je compte sur ma certitude. J’ai l’espoir de quelque imprévu que je désigne, j’ai besoin de mon connu et de mon inconnu.
Qu’est-ce donc qui nous fera concevoir le véritable ouvrier d’un bel ouvrage ? Mais il n’est positivement personne. Qu’est-ce que le Même, si je le vois à ce point changer d’avis et de parti, dans le cours de mon travail, qu’il le défigure sous mes doigts ; si chaque repentir peut apporter des modifications immenses ; et si mille accidents de mémoire, d’attention, ou de sensation, qui surviennent à mon esprit, apparaissent enfin dans mon œuvre achevé, comme les idées essentielles, et les objets originels de mes efforts ? Et cependant cela est bien de moi-même, puisque mes faiblesses, mes forces, mes redites, mes manies, mes ombres et mes lumières, seront toujours reconnaissables dans ce qui tombe de mes mains.
Désespérons de la vision nette en ces matières. Il faut se bercer d’une image. J’imagine ce poète, un esprit plein de ressources et de ruses, faussement endormi au centre imaginaire de son œuvre encore incréée, pour mieux attendre cet instant de sa propre puissance qui est sa proie. Dans la vague profondeur de ses yeux, toutes les forces de son désir, tous les ressorts de son instinct se tendent. Là, attentive aux hasards entre lesquels elle choisit sa nourriture ; là, très obscure au milieu des réseaux et des secrètes harpes qu’elle s’est faites du langage, dont les trames s’entretissent et toujours vibrent vaguement, une mystérieuse Arachné, muse chasseresse, guette.
*
* *
Prédestinés à s’unir par la molle et voluptueuse euphonie de leurs noms grec[4] et latin, Vénus avec Adonis se rencontrent aux bords d’un ruisseau, où l’un rêve,
Il ne voit presque pas l’onde qu’il considère ;
où l’autre vient se poser et descendre de son char.
[4] Mais le nom grec d’Adonis procède d’un nom sémitique.
Vénus est assez connue. Rien de délicieux ne manque à cette abstraction toute sensuelle, si ce n’est précisément ce qu’elle vole ici chercher.
Une Vénus est bien difficile à peindre. Puisqu’elle porte toutes les perfections, il est à peu près impossible de la rendre véritablement séduisante. Ce qui nous captive dans un être, ce n’est pas ce degré suprême de la beauté, ni des grâces si générales : c’est toujours quelque trait particulier.
Quant à l’Adonis dont elle accourt se faire aimer, il ne laisse rien paraître, dans La Fontaine, de ce mystique adolescent qui fut adoré dans Byblos. Ce n’est qu’un très beau jeune homme dont on ne peut pas dire grand’chose, une fois qu’on l’a admiré. On ne peut en tirer, sans doute, que des actes agréables et magnifiques, qui suffiront aux Muses et satisferont la Déesse. Il est ici pour faire l’amour, et puis mourir : il n’y a pas besoin d’esprit pour ces grandes choses.
*
* *
Il ne faut pas s’émerveiller de la grande simplicité de ces héros : les principaux personnages d’un poème, ce sont toujours la douceur et la vigueur des vers.
*
* *
Le bonheur de nos amants est incomparable. On n’essaie pas de nous le dépeindre : il faut éviter la fadeur, il faut se garder de la crudité. Que va donc faire le poète, si ce n’est se fier à la poésie toute seule, et user d’une musique délicieusement combinée, pour effleurer tout ce que nous savons, et qui n’a jamais besoin que de nous être rappelé ?
A Vénus, quoique si belle, et apparemment si satisfaite, il vient toutefois le sentiment subtil qu’un rien de philosophie ne nuirait point à ce bonheur. La volupté qui se partage, ou bien plutôt qui se redouble, entre des amants, risque toujours quelque monotonie. Deux personnes qui se renvoient à peu près les mêmes délices, finissent quelquefois par se trouver trop peu différentes. Un couple, au plus haut période de son bonheur, compose une sorte d’écho, — ou ce qui revient au même, — un assemblage de miroirs parallèles, — Baudelaire disait : jumeaux.
La déesse montre par là une profondeur qui lui est peut-être venue de ses démêlés avec Minerve. Elle a bien compris que l’amour ne peut être infini, s’il se réduit à se finir aussi fréquemment qu’il se puisse. On voit trop, dans la plupart des amants, leurs esprits s’ignorer aussi naturellement que leurs corps se connaissent. Ils sont instruits de leurs goûts et de leurs dégoûts, qu’ils ont appareillés, ou harmonieusement unis ; mais ils ne savent rien, et même ils ne veulent rien savoir, de leur métaphysique et de leurs curiosités non immédiatement utilisables. Mais l’amour sans l’esprit, à le supposer répondu, et si rien ne le traverse, n’est plus qu’une occupation régulière. Il y faut des malheurs ou des idées.
Quoi qu’il en soit, Vénus essaye d’un peu de réflexions sur la durée. Elle montre qu’elle n’a pas lu grand’chose sur ce grave sujet. Héraclite ni Zénon n’étaient encore nés. Kant avec Aristote, et le difficile M. Minkowski, gisaient pêle-mêle dans l’anachronisme de l’avenir. Elle remarque néanmoins fort exactement que le temps ne remonte jamais à sa source ; mais quelle n’est pas son erreur quand elle en dit cette belle chose :
Vainement pour les dieux il fuit d’un pas léger.
Elle ne prévoyait guère la destruction de ses plus beaux temples, ni la décadence de son culte ; j’entends, de son culte public.
Adonis ne l’écoute pas. On revient au plaisir tout court, dont le poète lui-même est un peu las :
Il est temps de passer au funeste moment
Où la triste Vénus doit quitter son amant.
Cette rapide platitude est un signe très apparent de la fatigue. Il est vrai que, dans les vers, tout ce qui est nécessaire à dire est presque impossible à bien dire.
*
* *
Vénus se doit donc absenter pour aller dans Paphos dissiper le bruit qui y court que la déesse n’a plus de soin de ses adorateurs. Il est étrange qu’elle ait tant de souci d’être adorée, tandis qu’elle aime et qu’elle est aimée.
Mais la vanité, et ces niaiseries que nous croyons être les obligations de notre état, nous persuadent toujours de sortir de notre chambre, qui est ici une belle forêt. Personne encore ne s’est trouvé, même parmi les dieux, qui se sentît assez puissant pour se moquer de ses fidèles. Et quant à dédaigner les autels et les sanctuaires, les sacrifices qui s’y consomment, les oraisons et les fumées qui s’en dégagent ; quant à détester les louanges, et à faire pleuvoir de dégoût le feu et les ennuis sur toutes ces têtes que la seule crainte et leurs espoirs désespérés font se tourner aux choses divines, je ne vois pas un immortel qui s’y soit jamais résolu. Ce goût qu’ils ont de nous me passe.
Vénus, pourtant si heureuse, et qui est presque toute-puissante, va donc s’écarter un temps d’Adonis, pour ne pas indisposer sa clientèle de dévots. S’il n’y avait point de ces bizarreries, il n’y aurait point de dieux, ni peut-être point de poèmes, et assurément pas de femmes.
*
* *
Elle fait mille recommandations à l’amant dont elle suspend si futilement le ministère. Le petit discours qu’elle lui tient pour le mettre en garde contre les deux dangers imaginables, celui qu’il périsse et celui qu’il soit infidèle, est d’une proportion délicieuse. J’y remarque ce très beau vers, où paraît tout à coup le grand art et la puissance abstraite de Corneille ; et qui vient quand elle conjure Adonis de ne pas s’attacher aux nymphes de ces bois. Elle dit :
Leurs fers après les miens ont pour vous de la honte.
*
* *
Quels adieux sont les leurs ! Ce ne sont que huit vers, mais huit merveilles ; ou plutôt, c’est une merveille de huit vers, ce qui est presque infiniment plus rare et plus étonnant que huit beaux vers. Il est impossible de séparer plus voluptueusement deux êtres ; et, par ce pur déchirement, d’ajouter quelque chose à l’idée que nous nous faisions de la douceur de leur unité. Usant d’un raffinement qui n’a pas beaucoup d’exemples, dans notre poésie, La Fontaine ici ressaisit, comme sur le mode mineur, le motif des moments délicieux qu’il nous avait fait entendre tout à l’heure. Il les avait accordés à ses héros :
Jours devenus moments, moments filés de soie…
Et maintenant, il les leur retire :
Moments pour qui le sort rend vos vœux superflus,
Délicieux moments, vous ne reviendrez plus !
*
* *
Adonis souffre alors tous les maux de l’absence.
C’est dire qu’il dénombre toutes les perfections du bonheur qu’il vient de perdre. Les corps séparés, l’âme est tout occupée du contraste des deux réalités qui se la disputent ; elle se restitue même des douceurs qu’elle avait à peine perçues ; le passé qui revient semble plus riche que le présent disparu duquel il procède ; et le temps de l’éloignement travaille à roidir, avec une croissante cruauté, le lien intérieur que tant de caresses avaient insensiblement tressé. Adonis est comme une pierre arrêtée dans sa chute, pendant laquelle elle avait cessé de peser. Si elle sent quelque chose, elle doit ressentir sur le moment tous les violents effets d’un mouvement brusquement aboli ; et puis toute sa pesanteur qu’elle avait comme perdue, étant libre d’y obéir. Ainsi le sentiment de l’amour, que la possession exténue, la perte et la privation le développent. Posséder, c’est n’y plus penser ; mais perdre, c’est posséder indéfiniment en esprit.
Adonis malheureux était sur le point d’avoir de l’esprit. Ces terribles souvenirs que laisse après elle une saison trop tiède et voluptueuse, l’exerçaient, l’approfondissaient, le menaient au seuil des doutes les plus importants, et ils menaçaient de le conduire à ces internes difficultés qui, à force de diviser notre sentiment, nous obligent d’inventer notre intelligence.
Adonis allait avoir de l’esprit, il s’empresse d’ordonner une chasse. Plutôt mourir que de réfléchir.
*
* *
Il faut bien avouer que cette malheureuse chasse est la partie faible du poème. Elle est presque aussi fatale à son chantre qu’elle va l’être à son héros.
Comment se tirer d’une chasse ? Les auteurs du XVIe et ceux du XVIIe siècles qui ont traité de ce beau sujet nous ont laissé des morceaux d’une vigueur, d’une précision, et donc d’un langage admirables. A l’un d’eux, et non des plus connus, Victor Hugo n’a pas dédaigné de prendre toute une grande page du plus beau style, qu’il a textuellement, ou peu s’en faut, introduite avec avantage dans le conte charmant du Beau Pécopin et de la Belle Bauldour. Mais La Fontaine, tout maître des Eaux et Forêts qu’il est, ne nous présente ici qu’une vénerie de rhétorique pure. A défaut du déduit d’une chasse savante, on eût attendu, de ce futur animateur de la gent à poils et à plumes, je ne sais quelle sylvestre fantaisie. On conçoit ce que l’homme désigné par les dieux pour écrire les Fables eût pu faire de toutes ces bêtes en mouvement, les unes pressées et fouaillées, les autres traquées et forcées, toutes hors d’elles-mêmes, les chiens sonnant, les piqueurs chevauchant et cornant la menée. Il eût inventé les colloques et les pensées de ces acteurs ; et les propos des volatiles, spectateurs et sûrs dans leurs arbres, nous eussent appris, par un artifice très naturel, les événements de la journée. Toutes ces âmes élémentaires, les raisonnements qu’elles se tiennent, leurs stratégies, les passions qui les occupent, la figure que font les hommes dans ce rude plaisir, ce sont là des motifs dont les Fables sont pleines, et de qui la combinaison nous eût composé une chasse infiniment neuve et divertissante.
Mais on dirait que La Fontaine n’a pas reconnu qu’il touchait presque, ici, à celui qu’il devait être un peu plus tard. Loin de pressentir qu’il se trouvait conduit par son sujet sur les lisières de son royaume naturel, il a visiblement élaboré avec quelque ennui les trois cents vers que cette chasse l’obligeait de faire. Or, le bâillement n’est pas si éloigné du rire qu’il ne se combine parfois curieusement avec lui. Ils ont une frontière commune, aux approches de laquelle le ridicule d’agir à contre-cœur se tourne facilement en action burlesque. Si donc je trouve des vers essentiellement comiques dans un développement qui n’en comportait pas de tels, et jusqu’à l’occasion d’accidents graves et funestes, je sens l’auteur excédé se venger tout à coup de soi-même, de sa tâche trop volontaire, et du mal qu’il se donne, par quelque drôlerie qui lui échappe invinciblement. Le rire et le bâiller nous surprennent en flagrant délit de refus.
L’assemblée des veneurs ne se passe donc pas qu’elle ne s’égaye de diverses caricatures. Celle-ci me plaît assez, dont tout le comique est dans la sonorité du vers :
On y voit arriver Bronte au cœur indomptable.
*
* *
Il s’agissait aussi de nous peindre le monstre, qui est un sanglier très redoutable ; un de ces solitaires qui ne se fient qu’à leurs défenses, et dont la dure dentée découd les chevaux et blesse les mâtins « au coffre du corps ».
Pour effrayant que soit un monstre, la tâche de le décrire est toujours un peu plus effrayante que lui. Il est bien connu que les misérables monstres n’ont jamais pu faire dans les arts qu’une figure ridicule. Je ne vois pas de monstre peint, chanté ou sculpté, qui non seulement nous fasse la moindre peur, mais encore qui laisse notre sérieux en équilibre. Le gros poisson qui dévora le prophète Jonas, et qui, dans les mêmes parages, engloutit un peu plus tard l’aventureux Sinbad ; ce même, qui dans une autre circonstance de sa carrière, fut peut-être le sauveur et le transporteur d’Arion ; en dépit de sa grande courtoisie, et malgré cette honnêteté scrupuleuse qui lui fait si exactement restituer sur le rivage ses repas d’hommes distingués, et les rendre en si bel état à leurs occupations et à leurs études, au lieu même où ils se proposaient d’aller, quoiqu’il ne soit pas formidable par destination, mais plutôt officieux et facile, ne laisse pas d’être infiniment comique. Mais voyez cet extravagant composé animal que transfixe Roger tout armé d’or, aux pieds de la délicieuse Angélique de M. Ingres ; figurez-vous ce dugong ou ce marsouin dont les brusques ébrouements et les jeux brutaux dans l’écume de la mer viennent effaroucher les chevaux d’Hippolyte ; entendez braire dans sa caverne le cornard et lamentable Fafner, — ils n’ont jamais pu obtenir de personne l’aumône d’un peu de terreur. Ils ne se consolent que par cette observation : que les monstres plus humains, les Cyclopes, les Gwinplaine, les Quasimodo, n’ont pas trouvé beaucoup plus de crédit ni d’autorité qu’eux-mêmes. Le complément nécessaire d’un monstre, c’est un cerveau d’enfant.
Ce malheur d’être ridicules, qui surmonte pour eux le malheur d’être monstres, ne semble pas tenir, toutefois, à l’impuissance de leurs inventeurs, tant qu’à leur nature même, et à leur vocation extraordinaire, comme il est aisé de s’en convaincre par la moindre visite au Muséum. Là, le biscornu authentique, la combinaison des ailes avec la lourdeur, celle d’un col très délié avec le ventre le plus pesant ; là, les véritables dragons, les guivres qui ont existé, les hydres décalquées sur l’ardoise, les tortues gigantesques à tête de porc, toutes ces populations successives qui ont habité les étages inquiets de notre demeure, et qui ont cessé de plaire à cette planète, proposent à notre actualité le grotesque de la nature. Ce sont comme les gravures de la mode anatomique. Nous ne croyons pas d’être si bizarres ; et nous nous en tirons enfin par le sentiment de l’improbable, et par la considération d’une maladresse et d’une bêtise primitive qui n’est mesurable que par le rire.
*
* *
Laissons le monstre. Passons sur la lutte assez froide qui s’engage. Je n’en veux détacher qu’un distique d’une exécution charmante, dont la musique moqueuse m’a toujours amusé :
Nisus, ayant cherché son salut sur un arbre,
Rit de voir ce chasseur plus froid que n’est un marbre.
*
* *
C’est en vain que vaguement pareilles par leur conduite, comme elles le sont par les fluides mœurs et par l’incertaine espèce, à ces filles folles du Rhin qui tentèrent, sous d’autres cieux, de sauver le fauve Siegfried, les divinités des eaux s’efforcent de préserver Adonis. Instruites que les héros courent toujours directement à leur perte, elles essayent toutefois d’égarer celui-ci, et de lui faire manquer le rendez-vous de la mort. Elles opposent aux Destins ces plus beaux vers du monde :
Les nymphes, de qui l’œil voit les choses futures,
L’avaient fait égarer en des routes obscures.
Le son des cors se perd par un charme inconnu…
Les Destins se moquent des vers ; sans lesquels cependant, leur nom même serait tombé depuis longtemps du dictionnaire de l’usage. Les Naïades n’ont pas de prise sur l’âme de ce passant tout orientée à la mort. Adonis doit périr : il faut bien que tous les chemins l’y conduisent. Il entre au fort de la chasse, impatient de venger son ami Palmire qui vient d’être légèrement blessé ; il fonce, il frappe, il est frappé. Le monstre et le héros se meurent ; mais ils meurent dans le plus beau style. Voici le sanglier expirant :
Ses yeux d’un somme dur sont pressés et couverts,
Il demeure plongé dans la nuit la plus noire.
Et quant à Adonis :
On ne voit plus l’éclat dont sa bouche était peinte,
On n’en voit que les traits.
*
* *
Vénus informée par les vents, Vénus accourue affolée, il ne lui reste plus qu’à nous chanter son désespoir, ce qu’elle exécute en déesse. Rien de plus beau que l’attaque et le développement de cette noble partie finale ; mais je trouve, d’autre part, à ces plaintes achevées une importance singulière. Presque toutes les qualités que Racine ne fera paraître que dans quelques années, distinguent cette suite d’une quarantaine de vers. Si l’auteur de Phèdre eût imaginé de la conduire sur le cadavre d’Hippolyte et de la faire exhaler ses regrets, je ne sais s’il eût pu leur donner un son plus pur et faire rendre à la reine désespérée une lamentation plus harmonieuse.
Il faut bien remarquer que l’Adonis est écrit vers 1657, une dizaine d’années avant l’épanouissement de Racine, et que dans ce discours funèbre dont je m’occupe, le ton, les enchaînements, le profil monumental, la sonorité même, sont parfois indiscernables de ceux que l’on admire dans ses meilleures tragédies.
De qui sont de tels vers ?
Mon amour n’a donc pu vous faire aimer la vie !
Tu me quittes, cruel ! Au moins ouvre les yeux,
Montre-toi plus sensible à mes tristes adieux ;