PAULE RÉGNIER

LA
VIVANTE PAIX

Celui-là seul avance dans la vie dont le cœur devient plus tendre, le sang plus chaud le cerveau plus vif, et dont l’esprit s’en va entrant dans la vivante paix.

Ruskin.

PARIS
BERNARD GRASSET, ÉDITEUR
61, RUE DES SAINTS-PÈRES, PARIS (VIe)

1924

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR :

  • Octave, roman. (Épuisé).
  • Paul Drouot. (Le Divan, éditeur).

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE : VINGT-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER JAPON FRANÇAIS NUMÉROTÉS JAPON 1 A 25 ; TRENTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER MADAGASCAR LAFUMA NUMÉROTÉS MADAGASCAR 1 A 30, ET CENT EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA NUMÉROTÉS VÉLIN PUR FIL 1 A 100.

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

Copyright by Bernard Grasset, 1924

A GERARD D’HOUVILLE

PREMIÈRE PARTIE

I

Lionel était le cœur d’enfant le plus démesuré que l’on pût voir, aussi Galehaut, le vaillant Seigneur des Iles lointaines le surnomma-t-il : « Cœur sans frein… »

Lancelot du Lac.

— Il est temps de descendre, Laurence… Eh bien !… où est-elle ?…

Ayant poussé la porte d’une chambre où elle croyait trouver feu et lumière, Ursule Tampin, ne voyant que ténèbres, s’arrêta sur le seuil. Immobile, elle s’étonnait, scrutant du regard l’ombre épaisse où l’on discernait à la longue la faible clarté de quelques braises mourant dans le foyer, et deux points lumineux qui brillaient et disparaissaient à des intervalles inégaux, selon qu’une chatte familière ouvrait ou refermait ses yeux phosphorescents. La pièce chaude et certainement close exhalait une étrange odeur de plein air, de feuilles mortes et d’extrême automne. Ursule, ne pouvant s’expliquer ce parfum, ni la présence du chat coïncidant avec l’absence de Laurence, allait se retirer, lorsqu’un bruit singulier vint accroître encore sa surprise. On eût dit que non loin d’elle, dans l’obscurité, quelqu’un se dégageait lentement d’un taillis épais, écartant et froissant des branchages enchevêtrés. Une voix assourdie et comme ensommeillée demanda :

— Qu’y a-t-il ?

— Quoi, mon enfant, vous étiez là ? s’écria Ursule tout agitée ! Mais que faites-vous dans cette nuit ? On ne vous a donc pas monté votre lampe ? Ne pouviez-vous sonner et la réclamer ? Les domestiques oublient tout quand je ne suis pas derrière eux, et je ne puis les surveiller sans cesse, vous devez le comprendre.

La voix, maintenant plus distincte, mais toujours lente et sans intonation, reprit distraitement :

— Ma lampe est là, ma bonne Ursule. Je n’ai pas voulu l’allumer. J’aime à rêver ainsi dans l’obscurité, cela me repose. Mais je m’étais presque endormie. Quelle heure est-il ?

— Bientôt sept heures, Laurence, je venais vous en avertir.

— Ah ! mon Dieu !

Cette fois, nulle torpeur n’alanguissait la voix sonore et vive. Des pas précipités coururent dans la pièce, dont le vieux plancher craquait. Bientôt une flamme menue et dansante apparut dans l’ombre. Elle grandit lentement, filtrant, en les colorant d’un reflet pourpré, à travers les doigts longs et frêles qui tenaient le verre de la lampe, et projetant enfin sa douce clarté sur le visage de Laurence. Celle-ci, éblouie, fermait les yeux. Ses lourds cheveux, à demi dénoués, retombaient d’un côté sur son épaule. Çà et là, quelques feuilles mortes restaient attachées aux plis de son corsage.

Déjà Ursule Tampin s’exclamait :

— Bonté divine ! ma chérie, comme vous voilà faite ! entièrement décoiffée ! et votre robe, là, voyez, je ne me trompe pas… pleine de boue ! Il faut vous changer, vite, vite !

— Non, je n’ai plus le temps et puis cela m’ennuie, déclara la jeune fille avec impatience.

— Que dira votre père, gémit Ursule désolée, s’il constate que vous êtes sortie, quand vous toussez encore et malgré sa défense formelle ! Vous ne pouvez paraître au dîner, devant lui, dans ce costume avec ces taches qui révèlent votre équipée : c’est de la folie, de la pure folie !

— Vous avez l’âme d’un lièvre, Ursule, reprit Laurence d’un ton bref et dédaigneux, vous tremblez toujours. Donnez-moi simplement un coup de brosse. La boue a dû sécher depuis deux heures, et mon père ne s’avisera pas, je pense, de regarder bien attentivement le bas de ma robe.

Ursule Tampin obéit en soupirant. Elle s’agenouilla devant sa jeune cousine et reprit peu à peu sa sérénité en voyant les taches jaunâtres qui mouchetaient le drap de la robe disparaître sous la brosse qu’elle maniait avec dextérité. Debout, le buste légèrement incliné, Laurence surveillait l’opération qu’elle interrompit bientôt :

— C’est parfait, merci, Ursule !

Maintenant, elle gagnait le fond de la chambre, pénétrait dans son cabinet de toilette, allumait une lampe qui jetait dans l’étroite pièce une éblouissante lumière. Elle enleva une à une les épingles qui retenaient avec peine ses cheveux écroulés. Ils se déroulaient, mais restaient séparés en mèches inégales. Laurence, rejetant la tête en arrière, secoua dans un mouvement violent leur masse mordorée. Puis sans leur donner d’autres soins, car le temps pressait, elle refit sa coiffure. Elle agissait vite et sans coquetterie, évitant, autant qu’elle le pouvait, de se regarder dans la haute glace suspendue devant elle, car elle n’avait aucune complaisance pour son visage qu’elle savait sans beauté.

Pendant ce temps, Ursule s’agitait, ranimait le feu presque mort, recueillait les livres dispersés dans la chambre et les replaçait en piles symétriques sur la table, déjà couverte de papiers épars qu’elle regarda d’un air réprobateur, sans oser pourtant y toucher. Sa ronde l’ayant amenée au pied du divan que Laurence venait de quitter, elle s’arrêta scandalisée. Des branchages amoncelés, d’épais feuillages jaunes et roux le recouvraient entièrement. Brisés, froissés, foulés par le poids du corps qui s’y était étendu, ils retombaient jusqu’à terre, et décoraient le mur d’une façon fantasque.

— Allons, bon, qu’est-ce encore que toutes ces saletés ? murmura la vieille fille en joignant les mains.

— Ces saletés ? riposta Laurence, en passant à travers la porte du cabinet sa tête ébouriffée, pouvez-vous parler ainsi ? C’est la dernière parure de la forêt. Ces feuilles mortes ont une si belle couleur que je voudrais pouvoir en rapporter une masse énorme pour en joncher toute cette pièce et m’en faire un tapis. Ce serait magnifique, Ursule !

— Vous croyez, mon enfant ? dit la pauvre fille perplexe, partagée entre ses instincts ordonnés et le respect qu’elle éprouvait pour les fantaisies les plus saugrenues de sa jeune cousine.

Après avoir rangé quelques objets encore, elle rejoignit Laurence dans son cabinet de toilette. Elle semblait préoccupée et, au bout d’un moment, elle dit avec timidité :

— Vous n’avez rencontré personne, ma chérie, durant votre promenade ?

La jeune fille haussa légèrement les épaules :

— Mais non, Ursule. Les gens de Fontainebleau sont bien trop bêtes pour aller dans les bois par un temps pareil. Ils se croient obligés au printemps de prendre contact avec la nature, parce qu’ils ont entendu dire que le printemps est beau. Ils vont aussi une ou deux fois, en octobre, admirer les fastes célèbres de l’automne. Mais nous sommes presque en hiver, et ils ne savent pas que sous la brume humide qui monte de la terre, en novembre, la forêt est plus belle que par le plus clair jour de mai. Ils ont peur de la boue, du brouillard, de la pluie. Dieu bénisse leur sottise, car à cette saison, les arbres, les sentiers sont bien à moi, rassurez-vous.

— Vous êtes tellement déraisonnable, reprit Ursule en soupirant, que je tremble toujours. Votre père serait furieux s’il apprenait jamais que vous vagabondez dans la forêt, toute seule jusqu’à la nuit. C’est si imprudent, si extraordinaire…

Mais Laurence l’interrompait déjà, de ce ton impérieux et bref qu’elle tenait de son père et qui glaçait d’effroi sa vieille parente.

— Imprudent ? nullement puisque j’ai Consul avec moi ; d’ailleurs c’est mon seul plaisir, Ursule, et je n’y renoncerai pas, quoi que vous en disiez. Si je me cache de mon père, c’est pour ne point l’irriter sans raison. Le jour où quelque « mauvaise langue » trouvera spirituel de l’avertir que sa fille erre dans les bois avec son chien, au crépuscule, eh bien ! ce n’est pas vous qui répondrez pour moi, soyez tranquille : j’accepte toute la responsabilité de mes actes.

— Qui… oui, je le sais bien, objecta tristement Ursule. Mais Paul me blâmera de n’avoir pas sur vous l’autorité de la mère dont je tiens la place.

— Laissons cela, dit Laurence plus doucement, tandis que ses traits se détendaient dans une expression désarmée, presque enfantine, qui surprenait sur ce visage, habituellement ferme et hautain.

Elle acheva de consolider sa coiffure, changea la collerette blanche, un peu chiffonnée, qui seule rehaussait la sobriété sombre de son costume. Puis, jetant un dernier coup d’œil sur la glace, elle dit :

— Je suis prête, venez vite.

Elles éteignirent les lumières. Dès qu’elles eurent ouvert la porte de la chambre, Royale Egypte, la chatte noire, qui depuis un moment suivait des yeux tous leurs mouvements et semblait attendre avec impatience qu’on lui rendît la liberté, bondit au dehors. Elles la suivirent à travers les corridors immenses et mal éclairés. Laurence, dans sa hâte, courait presque. Ursule la rassura :

— Nous avons le temps, ma chérie, votre père n’est pas encore rentré.

En effet, elles trouvèrent la salle à manger déserte et s’assirent toutes deux près de la cheminée devant laquelle dormait majestueusement le chien-loup Consul Romanus.

Laurence présentait au brasier son visage pâle, car elle espérait que la forte chaleur lui prêterait pour un moment quelques couleurs factices. L’attente ne fut pas longue. On entendit bientôt le bruit que faisait la grande porte de la maison en se refermant. L’instant d’après des pas fermes et bien rythmés retentirent dans l’antichambre, et le colonel Dacellier parut au seuil de la pièce.

Laurence et lui se ressemblaient de façon frappante. Ils étaient tous deux de petite taille, nerveux, minces, d’aspect débile et volontaire. Mais tandis qu’on admirait tout de suite la figure irrégulière et caractéristique du colonel, on retrouvait sans plaisir chez sa fille les mêmes traits heurtés, le même nez légèrement écrasé, aux larges narines ardentes, la même bouche gonflée qui, non voilée par la moustache, apparaissait douloureuse et nue, trop saillante dans la maigreur des joues. Ils avaient tous deux des yeux d’un bleu profond, brûlants et sombres, une physionomie mobile, toujours bouleversée par un excès de passion, par une sorte de colère mal contenue. Mais l’intense expression qui seyait au masque mâle de Dacellier, semblait seulement étrange et presque choquante sur un visage de jeune fille.

S’étant levée, Laurence alla à la rencontre de son père, lui souhaita le bonsoir et lui tendit son front. Paul Dacellier l’embrassa, puis, la prenant aux épaules, il l’examina attentivement et dit avec impatience :

— Vous avez bien mauvaise mine, ce soir encore, Laurence : comment vous sentez-vous ? Avez-vous toujours mal à la gorge ?

— Non, c’est fini, tout à fait fini.

— Vous n’êtes pas sortie cet après-midi, j’espère ?

— Vous m’aviez défendu de le faire, répondit Laurence évasivement, car elle n’aimait pas mentir.

Le colonel n’en demanda pas davantage. Il était autoritaire, mais peu défiant, et n’imaginait pas qu’on pût seulement songer à enfreindre ses ordres. Ayant serré la main d’Ursule et caressé distraitement Consul, il prit place à table et le dîner commença.

Aucun des trois convives ne parlait, car Paul Dacellier semblait soucieux et les deux femmes respectaient son silence. Ursule Tampin, anxieuse, surveillait le service. Chaque repas était pour elle un supplice, car la moindre négligence, le plus léger oubli suffisaient à jeter son terrible cousin dans de folles colères. Elle eut un véritable battement de cœur, lorsqu’il ouvrit son œuf à la coque, qu’il ne trouvait jamais assez frais, ni cuit à point. Cependant, il ne fit ce jour-là aucune réflexion. Ursule commençait à respirer, lorsque brusquement elle vit le visage de Paul Dacellier se contracter et s’enflammer. Avant qu’elle eût pu deviner ce qui causait l’irritation du colonel, il se tourna vers l’ordonnance qui remplissait l’office de valet de chambre, et de cette voix retentissante que donne à tous les officiers l’habitude du commandement, il s’écria :

— Garçon stupide, avez-vous bientôt fini d’agiter l’air autour de moi en courant comme un dératé ? J’ai l’impression de dîner en plein vent, et quel vacarme ! quelle façon de marcher ! on n’entend que vous, vos pas ébranlent le plancher !

Figé à sa place, les bras encombrés d’assiettes, rouge jusqu’à la racine des cheveux, la bouche ouverte, les yeux dilatés, le coupable semblait changé en pierre. Pourtant, sur un signe d’Ursule, il se remit un peu. A reculons, il rentra dans l’ombre propice qui couvrait le fond de la salle, déposa sa charge sur le dressoir et de nouveau revint vers la lumière pour offrir du pain au colonel. Cette fois, il ne marchait plus, il dansait. Dressé sur la pointe des pieds, il effleurait à peine le parquet. Arrondissant ses coudes, il les élevait gauchement, comme s’il espérait voir ses bras se transformer en ailes et l’emporter au-dessus du sol. Laurence faillit éclater de rire. Ursule trembla, n’osant regarder son cousin. Par bonheur celui-ci ne remarqua rien, il venait de déplier son journal et oubliait son entourage. Le dîner se poursuivit sans nouvel incident.

Vers la fin du repas, Paul Dacellier interrompit sa lecture et, s’adressant à sa fille, il dit, de sa voix brève, où vibrait tout à coup une amère ironie :

— Il ne faut pas cependant que j’oublie de vous annoncer une nouvelle : votre frère se marie.

Laurence releva la tête :

— Ah ! dit-elle avec une indifférence qui fit sourire son père.

Mais le bon visage effaré d’Ursule Tampin s’illuminait :

— Vraiment ? s’écria-t-elle ravie. C’est une chose décidée ? Quel bonheur ! André a vingt-cinq ans, n’est-ce pas ? C’est un bon âge. Vous devez être bien content.

Elle s’arrêta soudain, déconcertée par le regard glacial du colonel, et elle balbutia timidement :

— Je pense… j’espère que ce mariage a votre assentiment ?

— Mais oui, ma chère, reprit Paul Dacellier, du même ton railleur et sec. Tout s’est passé très correctement. Sur la prière de mon fils j’ai écrit à la tante de la jeune fille pour demander sa main. Elle est orpheline, grande fortune, un beau parti. Tout cela me touche fort peu. Les fiançailles ont eu lieu hier et André m’annonce aujourd’hui que la date du mariage est fixée au 8 février. Voici la lettre de votre frère, Laurence, et la photographie de votre future belle-sœur, ajouta-t-il en retirant de son portefeuille une enveloppe qu’il jeta sur la table.

Laurence examina curieusement le portrait d’une jeune femme grande, mince, aux traits réguliers, qui, debout, la tête inclinée, respirait une rose, dans une pose un peu affectée, mais gracieuse.

— Elle est jolie, dit-elle au bout d’un instant en passant la photographie à Ursule.

— Oh ! charmante, charmante ! déclara la vieille fille avec admiration ; comme elle est bien coiffée ! Elle est brune, je pense. Quel âge a-t-elle exactement ?

— Vingt-deux ans, répondit le colonel. Elle s’appelle Juliane Drevain. Juliane ! Je ne connais pas de nom qui me soit plus antipathique !

… Vous voyez, ajouta-t-il, lorsque sa fille eut pris connaissance de la lettre d’André, vous voyez que votre frère compte sur vous pour être sa demoiselle d’honneur et qu’il nous invite tous trois fort chaleureusement à son mariage. Je resterai chez moi. Vous vous chargerez donc, vous et Ursule, de représenter la famille. Il faudra dès demain vous occuper de vos toilettes.

— Certainement, dit Ursule avec déférence.

Mais le visage de Laurence exprima tout à coup la plus vive contrariété.

— Je vous en prie, s’écria-t-elle, en s’adressant à son père avec véhémence, dispensez-moi d’une telle corvée. Si vous vous abstenez d’assister à ce mariage, je puis comme vous, ce me semble, décliner l’invitation de mon frère.

Le colonel, tressaillant d’impatience, la regarda sévèrement.

— Vous savez bien, Laurence, riposta-t-il vivement, ce qu’André est pour moi. J’ai juré à sa mère de lui pardonner. S’il était malheureux, si je pouvais lui être utile, vous me verriez aller à lui. Mais je ne pense pas que la présence d’un père qu’il a si profondément offensé et dont il est toujours séparé lui soit fort nécessaire.

— Non, pas plus que la mienne, repartit Laurence. Il ne se soucie guère de nous, j’en suis sûre, et de moi pas plus que de vous. Je ne vois pas pourquoi vous m’imposeriez d’aller à ce mariage.

— Parce que je le trouve convenable et que j’en ai décidé ainsi, répondit le colonel d’un ton cassant. Il est inutile de discuter !

Et, jugeant l’incident clos, il commença de déguster un sorbet au kirsch, chef-d’œuvre culinaire d’Ursule. Laurence se contint un instant, hésitant devant la lutte qu’elle allait engager. Mais l’impétuosité de son caractère l’emporta sur sa crainte.

— Eh bien ! non, décidément, je n’irai pas, dit-elle soudain, sans oser cependant regarder son père.

La foudre tombant aux pieds d’Ursule ne l’eût pas effrayée davantage. Son visage imprécis et pâle, qui semblait fait de nuages, de brumes ou de fumées, parut sur le point de se désagréger par lambeaux dans les airs. Elle saisit la main de sa jeune cousine et murmura d’une voix suppliante :

— Laurence, voyons, Laurence !

Déjà le colonel sursautait, et, tournant vers sa fille un visage indigné, il balbutia :

— Vous dites ?

— Je dis que, dès demain, j’écrirai à André pour le prier de chercher une autre demoiselle d’honneur, reprit Laurence en bravant la colère de son père. Je n’irai pas à ce mariage, je n’irai pas, je ne veux pas.

— Et depuis quand osez-vous dire je veux, je ne veux pas quand j’ai parlé ! s’écria le colonel avec éclat. Allez-vous maintenant imiter votre frère et me refuser l’obéissance qui m’est due ? Faudra-t-il que je voie mes deux enfants, l’un après l’autre, rejeter mon autorité et multiplier leurs offenses ?

— Ne me comparez pas à André, je vous prie, répliqua Laurence en s’animant. Je regrette de vous déplaire, mais pourquoi ne tenez-vous aucun compte de mes répugnances ? Vous savez bien que j’ai horreur des cérémonies, horreur du monde.

— Et c’est justement ce que je ne puis admettre, reprit le colonel. Une telle sauvagerie chez une jeune fille est inexplicable et nul ne comprend pourquoi vous vivez ainsi en ermite sans jamais voir personne.

— Je ne fais en cela que suivre votre exemple, objecta Laurence avec arrogance.

Mais tout de suite elle baissa les yeux sous le regard de son père.

— Est-ce un blâme ? demanda-t-il amèrement, voulez-vous dire que je suis responsable de votre réclusion ? Bien que cela fût pour moi un supplice, ne vous ai-je pas conduite au bal durant tout un hiver, et si je refuse maintenant toute invitation, n’est-ce pas sur vos prières et parce que vous m’avez déclaré que les veilles vous fatiguaient ?

— Je le reconnais, je ne vous accuse pas, je ne vous reproche rien, affirma Laurence, reculant devant une vérité trop cruelle ; je voulais dire simplement qu’étant votre fille, il n’est pas étonnant que j’aie les mêmes goûts que vous.

— Ce qui est naturel à mon âge ne l’est pas au vôtre et je ne vous ai jamais conseillé de m’imiter. Moi, j’ai fini mon temps, mais vous êtes toute jeune encore et vous n’avez aucun motif pour vous retirer ainsi du monde.

— Ne suis-je pas libre d’organiser comme il me plaît ma vie ? dit Laurence excédée ; telle qu’elle est, elle me convient et je ne me plains pas, je ne demande rien.

— Vous trouvez-vous vraiment si heureuse ? reprit le colonel en haussant les épaules, et ne voyez-vous pas le mal que vous me faites avec votre pâleur, vos yeux cernés, votre expression triste ? Je vous le dis, ce qui vous tue c’est votre solitude et je ne supporterai pas que vous viviez dans une telle retraite, toujours enfermée dans votre chambre, passant des journées entières plongée dans vos sales bouquins que je finirai pas jeter à la rue.

— Oh ! ce serait le comble ! s’écria Laurence avec une violence qu’elle regretta tout aussitôt en voyant le visage de son père se décomposer.

Le colonel asséna sur la table un coup de poing furieux qui fit vibrer les verres.

— Le comble de quoi ? rugit-il d’une voix tonnante. Que veulent dire ces paroles ambiguës et pleines de rancune ? Vous n’avez rien à me reprocher, entendez-vous, rien à reprendre dans ma conduite envers vous. Il faut que vous ayez perdu la tête pour oublier ainsi le respect que vous me devez ! Que s’est-il donc passé dans ma propre maison ? Qui a pu monter ainsi ma fille contre moi ? Est-ce vous, Ursule ?

La vieille fille qui, depuis le commencement de la discussion, ne cessait de trembler et cherchait vainement à intervenir, blêmit sous cette accusation.

— Moi ? balbutia-t-elle éplorée. Oh ! Paul, pouvez-vous le croire ? Cette enfant n’a pas voulu vous offenser, j’en suis sûre. Calmez-vous, je vous en supplie, je la raisonnerai.

— Eh bien ! faites-le donc si vous le voulez dès maintenant, dit le colonel en se levant et en jetant sa serviette sur la table, car pour moi, je deviendrais fou, s’il me fallait discuter plus longtemps avec cette insensée.

— Mais, Paul, vous n’avez pas fini de dîner. Il y a du raisin encore, du beau raisin muscat que vous aimez, il y a du raisin, restez, supplia Ursule désolée.

Le colonel, qui ne l’écoutait pas, quittait déjà la salle. Alors la vieille fille, regardant tristement Laurence, osa lui adresser une timide remontrance :

— Ma chérie, ma pauvre chérie, dit-elle avec douceur, vous n’êtes pas raisonnable.

La jeune fille l’interrompit tout de suite :

— Taisez-vous, Ursule, je ne suis pas en état de vous entendre.

A son tour, elle se leva, porta à ses lèvres, non sans en répandre la moitié, un verre d’eau qu’elle vida d’un trait.

— Ah ! quelle vie, quelle dure vie ! gémit-elle, tandis que ses yeux sombres se remplissaient de larmes.

Et bousculant sa chaise, elle sortit en courant, laissant Ursule Tampin seule devant la table où le valet de chambre, qui venait de rentrer, posait une coupe de cristal pleine de raisins lourds aux reflets bleus et rouges.

II

Tu as renoncé au monde, tu as pris pour amis intimes les montagnes et les forêts afin d’apaiser ton âme.

Kamo Tchomi.

Ce n’était pas la première fois que des scènes semblables éclataient dans cet intérieur troublé. De tout temps, Paul Dacellier avait exercé sur son entourage une autorité despotique que nul n’osait braver. Ses exigences, sa violence glaçaient autour de lui tous les cœurs, et ceux qui vivaient dans sa dépendance ne pouvaient pas connaître le repos. Lui-même n’avait jamais été heureux, et les chagrins qu’il n’avouait pas excusaient quelque peu sa sombre humeur. En effet, avant toutes choses, ce soldat convaincu aimait la France avec fanatisme ; il souffrait de la voir chaque jour plus désarmée, plus annihilée devant l’Allemagne triomphante ; les passions politiques qui divisaient, en l’affaiblissant, son pays, le développement de l’antimilitarisme navraient ce grand patriote. Enfant encore en 70, il avait ressenti vivement la honte insupportable de la défaite. La capitulation de Sedan, sa ville natale, avait orienté toutes ses pensées vers un but unique. Possédé par le seul désir de préparer la revanche, de mourir un soir de victoire en reprenant quelque hameau d’Alsace, il était entré dans la carrière des armes avec l’enthousiasme mystique du chrétien qui se donne à Dieu. Le sort devait trahir son unique ambition. Créé pour l’action, l’héroïsme, la guerre, il s’usait tristement dans des fonctions médiocres. Ces grandes déceptions, et une maladie nerveuse dont il était atteint, accroissaient d’année en année l’irritabilité naturelle de son caractère. Il adorait sa femme, charmante et frêle créature que tuait lentement son maladroit amour. Il chérissait aussi ses deux enfants. Pourtant, presque inconsciemment, il les tyrannisait, empoisonnait leur vie, décourageait leur tendresse et, prompt à oublier ses torts, s’étonnait amèrement de la terreur qu’il inspirait.

André, de bonne heure, échappa à son influence. Ce garçon sec, insouciant, têtu, que dirigeait l’esprit de contradiction, prit tout naturellement en horreur les opinions qu’il entendait défendre autour de lui. A dix-huit ans il était antimilitariste, internationaliste. Il osa l’avouer devant Paul Dacellier et, à la suite d’une scène violente, quitta la maison paternelle. Il y revint quelques semaines plus tard pour assister aux derniers moments de sa mère qui, gravement atteinte d’une maladie de cœur, ne put supporter le chagrin que lui causa son départ. Elle mourut, en implorant son pardon. Le colonel, désarmé par cette prière, abdiqua toute autorité sur son fils, l’envoya achever ses études à Paris et lui laissa désormais une entière liberté. Demeuré seul avec Laurence, alors âgée de quatorze ans, il appela auprès d’elle Ursule Tampin, sa cousine germaine, qui, restée orpheline toute jeune et recueillie par ses parents, avait été élevée près de lui. L’humble fille, dont le cœur lui appartenait tout entier, fut heureuse qu’il eût besoin de son dévouement. Elle vint avec empressement s’installer pour toujours dans ce foyer dévasté où sa présence ramena un peu d’ordre et de paix. Son rôle n’y fut pas toujours aisé. Malgré la reconnaissance infinie qu’il éprouvait pour elle, le colonel, emporté par son caractère irascible, l’accablait souvent de reproches injustifiés. Laurence, toujours insurgée contre les volontés de Paul Dacellier, la désespérait par son indépendance. Il lui fallait sans cesse intervenir entre le père et la fille et s’exposer à leur courroux pour les réconcilier. Mais Ursule remplissait sa tâche avec une inlassable patience, car elle chérissait ces deux êtres farouches et leur pardonnait tout.

Une fois encore, après l’orage qu’avait soulevé l’innocente invitation d’André, elle résolut d’agir en médiatrice, et le lendemain, selon sa coutume, entra dans la chambre de sa cousine à neuf heures du matin. La jeune fille, qui venait de se réveiller, méditait, tenant à la main une tasse de thé qu’elle oubliait de boire. Ses paupières gonflées portaient la trace des larmes qu’elle avait versées durant la nuit. Ses joues, d’une pâleur terreuse, restaient marbrées de taches violettes. Elle fixait sur le clair soleil qui entrait par les fenêtres un regard vindicatif, comme si cette lumière était pour elle une injure imprévue, un affront insupportable.

Ursule l’embrassa tendrement sans oser lui parler et demeura près du lit, embarrassée, ne sachant comment provoquer l’explication qu’elle désirait.

Installée déjà sur le couvre-pied, où chaque matin elle reprenait la même place, Royale Egypte attendait, pour se livrer au sommeil, qu’on lui servit le lait tiède et crémeux qui constituait son premier régal. Assise toute raide dans le demi-cercle de sa queue repliée, elle considérait sa maîtresse avec cette écrasante dignité qui n’appartient qu’aux chats, et comme Laurence tardait à satisfaire son désir, la bête impatientée s’étira, et, brusquement, plissant son nez, crachant de colère, lui gifla la main d’une patte convulsive.

Rappelée à l’ordre de cette impérieuse façon, la jeune fille s’empressa de servir sa favorite.

— Royale Egypte, ma chère, dit-elle, exprimant dans un triste badinage toute l’amertume de son âme, vous avez un détestable caractère, mais cela ne m’empêche pas de vous aimer, car vos fureurs comiques sont bien inoffensives. Vous n’êtes qu’une bête muette et vous ne pouvez pas faire grand mal avec vos dures petites pattes. Les hommes, mon beau chat, ont une arme bien plus dangereuse que vos griffes, une arme aiguë, empoisonnée, contre laquelle il n’est pas de défense possible, c’est la parole. On m’a déchiré le cœur avec des paroles et d’injustes reproches, mais nul ne s’en soucie, nul n’a pitié de moi.

— Ma chérie, ne dites pas cela, car rien n’est plus faux, s’écria Ursule, navrée. Si vous suiviez mes conseils, si vous étiez plus raisonnable, votre vie serait plus tranquille et presque heureuse. Ne pouviez-vous vous abstenir de braver votre père ouvertement comme vous l’avez fait hier ?

— Faut-il donc immoler toujours mes goûts, obéir et plier toujours ? Grand merci, je n’ai point une nature d’esclave, riposta la jeune fille. Si j’ai refusé d’aller au mariage d’André, ce n’est point par caprice, mais vraiment, qu’irais-je faire là-bas ? Parader, défiler, subir le contact de gens inconnus, leur parler, leur sourire ; c’est une épreuve au-dessus de mes forces. Oh ! le monde est pour moi comme une cuve d’huile bouillante où j’endure les tourments de la damnation ; ses fêtes, ses plaisirs me donnent le désir de pleurer, de mourir. Je le redoute plus que tout ici-bas.

— Et c’est bien naturel, si vraiment vous y souffrez comme dans une cuve d’huile bouillante, reprit Ursule, que cette image vigoureuse avait beaucoup frappée. Mais comment faire ? Votre père, j’en suis sûre, ne veut que votre bien. Il vous permettrait certainement de décliner l’invitation d’André s’il savait combien les voyages et les cérémonies vous fatiguent.

— Seriez-vous prête à lui dire que je tomberai malade s’il me contraint d’assister à ce mariage ? interrogea Laurence avec un regard caressant et plein d’espérance.

Un instant Ursule hésita, car son âme était scrupuleuse et elle aimait la vérité, mais elle aimait Laurence plus tendrement encore.

— Je tâcherai d’arranger tout cela, dit-elle avec un touchant embarras, seulement, ma chérie, il faudra que vous m’aidiez, que vous cédiez en apparence à votre père. Dites-lui ce matin quelques mots d’excuses. Il oubliera sa colère en voyant votre soumission et sa volonté deviendra moins ardente. Alors, peu à peu, en parlant de votre santé, je l’amènerai à vous défendre ce qu’il vous avait ordonné.

— Bon ! je ferai tout ce que vous voudrez, s’écria Laurence en battant des mains. Vous étés un abîme de ruses, embrassez-moi vite !

Le visage incolore d’Ursule Tampin, ce visage où tout était gris, même la bouche, prit alors tout l’éclat qu’il pouvait avoir et qui égalait à peine celui de la lune en plein jour. En même temps ses pâles yeux, où se lisaient si aisément les pensées de son âme candide, exprimèrent le plus tendre ravissement. Charmée d’avoir consolé son enfant chérie, elle la serra longuement dans ses bras. Puis, ayant entendu sonner dix heures, elle s’enfuit précipitamment, car sa vie n’était pas faite de loisirs. Toute la matinée elle courut, infatigable, de la cuisine à la lingerie, du second étage au rez-de-chaussée, donnant des ordres, surveillant les domestiques, réparant leurs négligences et s’efforçant d’assurer à son intraitable cousin un service impeccable. Malgré sa vigilance, le déjeuner fut une tempête. Le colonel rentra en retard, annonça qu’il était pressé, bouscula l’ordonnance, se plaignit bien haut de sa lenteur, trouva tous les plats détestables et le menu stupidement conçu. Devant cette humeur furieuse, Laurence hésitait à remplir sa promesse. Pourtant, à la fin du repas, quand on eut servi le café, elle rassembla son courage et, comme son père lui passait le sucrier sans la regarder, elle dit avec effort en rougissant d’humiliation :

— Je regrette ce qui s’est passé hier. Je reconnais que j’ai eu tort.

Ces paroles, que le colonel attendait, lui parurent trop naturelles pour désarmer sa rancune.

— Bon, dit-il sèchement. Songez maintenant à commander votre toilette et tâchez qu’elle soit convenable. Vous me ferez le plaisir de renoncer pour une fois aux couleurs sombres que vous affectionnez. Je ne veux pas vous voir porter toujours du noir ou du gris, sachez-le.

— Je vous apporterai les échantillons et vous choisirez vous-même, répondit la jeune fille, admirant dans son cœur sa patience héroïque.

Mais le colonel ne récompensa pas cet effort de vertu.

— La peste soit de vous ! Me prenez-vous pour une couturière ? Vais-je passer mon temps à m’occuper de vos chiffons ? gronda-t-il, en haussant les épaules.

Et, consultant sa montre, il acheva sa tasse de café et quitta la pièce. Un instant après il refermait derrière lui la porte de la maison.

— Eh bien ! dit Laurence en levant vers sa cousine un visage enflammé, vous voyez le beau résultat de ma soumission et de mes platitudes. Oh ! tout cela me rendra folle, j’ai besoin de m’enfuir, d’oublier cet enfer. Je sors, Ursule, ne m’attendez pas pour goûter. Je passerai l’après-midi chez les Heller.

Ursule approuva ce projet. Elle était toujours heureuse de voir Laurence rechercher la compagnie d’Edith et de Mme Heller, car, bien qu’elle habitât Fontainebleau depuis six ans, la jeune fille n’y possédait pas d’autres amies. Sans le savoir, le colonel l’avait condamnée à cette solitude qu’il déplorait et lui reprochait cruellement. Sa réputation dans la ville était mauvaise. Le monde ne lui pardonnait pas sa hauteur dédaigneuse, sa misanthropie manifeste. Dès les premiers jours de son arrivée, on le jugea durement parce qu’il ne recherchait personne et se suffisait à lui-même. Et lorsque ses domestiques, dans leurs bavardages, le représentèrent sous les traits d’un être lunatique, foncièrement méchant, à demi fou, la société accepta sans contrôle cette image dénaturée. Pourtant les mêmes personnes qui accablaient Paul Dacellier de leur réprobation se montrèrent tout d’abord fort bien disposées en faveur de sa fille. Ces bonnes âmes l’eussent volontiers accueillie, choyée, consolée, à la condition qu’elle leur fournît, en jouant un rôle de victime, des armes contre son tyran, car il est délicieux de trouver dans l’exercice de la charité un nouveau prétexte de médisance, de pouvoir condamner et calomnier son semblable au nom de la pitié, au nom de la justice. Laurence ne fut pas la dupe de ces hypocrisies. En dépit de ses révoltes, elle aimait et admirait son père et n’eût pu supporter de l’entendre blâmer. Loin de consentir à se plaindre de lui, elle le défendit par son silence, repoussa fièrement les avances qui lui furent faites et la fausse compassion qu’on lui offrait. Contrainte d’assister parfois à quelques réunions officielles, elle évita soigneusement de se lier avec les jeunes filles de son âge, car elle ne voulait introduire personne dans son intimité et livrer ainsi à la malveillance publique les amers secrets de sa vie. Les Heller surent respecter sa réserve ombrageuse. Toujours bien accueillie dans leur maison, elle pouvait se dispenser d’inviter Edith sans que celle-ci parût s’en étonner. Laurence l’aimait doublement pour cette discrétion.

Lorsqu’elle sortit, à deux heures de l’après-midi, le ciel était si limpide et son cœur encore si troublé qu’elle voulut, avant de se rendre chez ses amies, faire une courte promenade. Sa maison, la dernière de la rue de France, était située presque à l’entrée du bois. Quelques minutes de marche la conduisaient en pleine solitude, parmi les arbres. Toujours elle courait vers eux dans ses heures difficiles. C’était leur voisinage qui lui rendait Fontainebleau si cher. Accoutumée dès l’enfance à l’existence nomade des filles d’officier, n’ayant jamais eu de demeure permanente, errante et partout étrangère, elle avait choisi pour l’aimer à l’égal de son pays natal cette petite ville perdue dans la forêt comme une île dans la mer et sur laquelle passait constamment le souffle purifiant de la nature. Elle y avait fait son nid avec joie. Elle y avait enraciné sa vie, elle rêvait d’y rester toujours. La violence de son désir semblait avoir contraint les circonstances à l’exaucer, car Paul Dacellier, envoyé à Fontainebleau comme lieutenant-colonel, avait eu la chance, dix-huit mois auparavant, de passer colonel sans changer de garnison, ayant été nommé commandant en second et directeur des études à l’Ecole d’application.

Suivie de son chien Consul, Laurence se dirigeait vers la forêt, repassant dans sa pensée ses ennuis présents. Pourtant c’était toujours avec une sorte d’ivresse qu’elle considérait l’horreur de sa vie. Il était rare que la douleur prît chez elle la forme de l’accablement, car son âme, accoutumée à l’exaltation de la solitude dans le malheur ou dans la joie, chantait toujours. La certitude que son courage et sa jeunesse pouvaient faire face à toutes les épreuves, braver tous les orages, la comblait d’un immense orgueil et elle éprouvait devant la désolation absolue de son existence un étrange sentiment de puissance et de liberté.

— Chers arbres ! comme je suis forte, presque aussi forte que vous, songeait-elle, en saluant avec un regard de tendre défi les premiers géants ses amis.

Et, dépassant le carrefour de la Fourche, elle quitta la route pour s’engager, par de petits chemins capricieux, au cœur des futaies familières.

Le sol où stagnaient les feuilles pourrissantes, pareilles à des flaques de vin ou de sang, portait encore la trace des orgies de l’automne. Mais les bois n’avaient plus l’aspect d’un palais aux chaudes tentures, d’un splendide sérail ouvert aux fêtes des saisons. La volupté, l’amour n’y rôdaient plus en chantant leurs chansons perverses. L’hiver au beau visage intègre, purifiant ce temple un instant profané, lui rendait sa grandeur religieuse. Sans parure, dépouillée, la forêt semblait envahie, trouée, submergée par le ciel, et de tous côtés ses vastes perspectives s’achevaient en plein azur.

Ralentissant sa marche, Laurence oublia bientôt sa colère pour participer au recueillement des arbres tranquilles. Ils l’incitaient à la méditation, ranimaient sa foi chancelante. En dépit de l’éducation chrétienne qui lui avait été donnée, le doute était de bonne heure entré dans son âme. A l’âge où on lui enseignait le catéchisme, remarquant que son père ne s’approchait jamais des sacrements, elle cherchait à s’expliquer ce fait déconcertant : la religion n’était donc point si claire, si évidente, puisque cet homme intègre et droit la rejetait ? Déjà, pour l’enfant attentive, il y avait une brèche ouverte dans ce beau palais de la foi où sa mère essayait de l’emprisonner. Laissée libre et sans direction par l’indulgence excessive d’Ursule autant que par la sévérité distraite du colonel, elle connut trop tôt par ses lectures, que nul ne surveillait, la multiplicité des religions et des philosophies qui, l’une après l’autre, la séduisirent. Si, dominée par sa sensibilité, par ses penchants mystiques, par un besoin inné d’adoration, elle restait encore fortement attachée au catholicisme et continuait d’en observer par habitude les pratiques essentielles, sa ferveur, sa piété capricieuse se ranimaient surtout au contact de la nature. Mieux que l’humble paix des églises, le calme auguste de la forêt éveillait en elle des sensations d’éternité. Maintenant, de toute sa révolte, il ne lui restait plus qu’un sentiment d’amer dégoût pour le monde et la terre. Une prière anxieuse s’exhala de son âme, brusquement envahie par le désir de Dieu. Les mains jointes, les yeux levés vers le soleil, elle souhaita de n’aimer plus rien que l’infini sans forme et sans visage. Mais, comme pour railler ce vœu, pourtant sincère, l’image de Mme Heller lui apparut soudain et, avec un irrésistible sourire, lui masqua le ciel, éclipsa la beauté sereine de l’éther.

Et la jeune fille adora cette image qui depuis des années illuminait sa vie.

Quatre ans auparavant, l’arrivée du commandant Heller à Fontainebleau avait soulevé dans la ville une agitation fiévreuse et généralement hostile que Laurence ignora d’abord, car les bruits du monde ne pénétraient guère dans sa retraite.

Pourtant, un matin, elle trouva l’institution Racine où elle achevait ses études tout en effervescence. Arrivées de bonne heure, les élèves groupées près des portes ou des fenêtres, causaient, en attendant leur directrice, avec une animation singulière et semblaient se confier de passionnants secrets. Parfois l’une d’elles prononçait d’une voix pointue le nom de Mme Heller, et toutes les autres, aussitôt, hochaient la tête avec les airs vertueux et offensés que prennent les vieilles dévotes pour déplorer la corruption du siècle où elles vivent, quel qu’il soit. Filles d’officier pour la plupart, ces adolescentes, nourries des préjugés de leurs parents, répétaient, sans en bien comprendre l’importance, leurs propos malveillants et déchiraient avec une ivresse précoce la réputation de la nouvelle venue.

Laurence était peu liée avec ses compagnes et ne prenait jamais part à leurs conversations, mais elle n’avait pu décourager l’obséquieuse amabilité de Lucie Jaffin dont le père, capitaine, servait sous les ordres de Paul Dacellier.

Tout de suite celle-ci, accourant à sa rencontre, l’accapara, l’étourdit d’un flot de paroles. C’était une mince fillette au teint verdâtre, aux longues mains crochues, aux grâces d’araignée. La ligne de ses cheveux noirs, tirés jusqu’au sang, encadrait pauvrement un visage en lame de couteau, découvrant deux oreilles proéminentes toujours aux écoutes. Ses petits yeux perçants semblaient épier constamment quelque mal caché, ses narines flairer quelque scandale, et sa bouche ne distillait que perfidies.

— Savez-vous la nouvelle ? dit-elle avec son venimeux sourire. Nous aurons bientôt pour compagne dans notre classe Edith Heller : triste acquisition pour le cours Racine ! C’est, je pense, une petite dévergondée, bon sang ne peut mentir. Connaissez-vous sa mère, la trouvez-vous vraiment si belle ?

— Je ne l’ai jamais vue, avoua Laurence sans la moindre curiosité.

Lucie Jaffin, enchantée de son ignorance, s’empressa de lui apprendre tout ce qu’elle savait de Mme Heller.

On la disait fille naturelle d’une chanteuse de café concert. Toute jeune, elle posait pour le nu dans les ateliers de sculpture, lorsque le commandant Heller, alors capitaine, et de vingt ans plus âgé qu’elle, l’avait rencontrée, aimée, épousée, le pauvre homme ! La coquette abusait sans remords de son pouvoir sur ce mari crédule et follement épris qu’elle déshonorait impunément. On ne connaissait pas de fortune au commandant, en dehors de ses appointements. Il avait loué à Fontainebleau une maison modeste. Une jeune bonne et son ordonnance composaient tout son personnel. Pourtant Mme Heller avait, dit-on, trente-cinq robes, des bijoux si beaux qu’elle n’osait les porter, et tout son linge était en crêpe de Chine orné de vraie dentelle. Un scandale retentissant l’avait chassée d’Alger, sa dernière garnison, où, six mois auparavant, le jeune lieutenant Cé, un enfant encore, beau, riche, plein d’avenir, affolé par ses coquetteries, s’était tué pour elle.

De toute cette légende inventée par l’envie, Laurence ne retint que ce dernier détail. Durant le cours, ses distractions, ses réponses incohérentes frappèrent d’étonnement le professeur. Son rêve l’emportait bien loin de la pièce sévère où retentissaient les voix grêles de ses compagnes. Elle ne voyait plus devant elle la vitre que battait la pluie, mais la mer scintillante, les fleurs, le soleil d’Alger. Dans ce décor radieux elle s’efforçait d’évoquer la beauté de Mme Heller, la passion du jeune lieutenant Cé, sa fidélité, sa patience, ses triomphes passagers, ses joies bientôt détruites, son grand désir toujours déçu, ses soupçons, sa jalousie, son désespoir.

Comme tous les êtres très jeunes, Laurence avait pitié des malheurs de l’amour plus que de toute autre misère, mais ils soulevaient dans son âme des transports d’enthousiasme, mêlés d’une secrète envie. Elle avait passé des heures ineffables à imaginer la douleur de la duchesse de Langeais, pleurant à la porte de son amant et l’attendant en vain avant de se jeter au cloître. Le drame qu’elle venait de reconstruire et de revivre, plus poignant parce qu’il n’appartenait pas au roman, lui apportait, avec une émotion plus grave, le même enivrement.

Déjà Mme Heller la captivait, lui inspirait une sympathie inexplicable. Sans doute, elle avait dû beaucoup pleurer la mort dont elle était la cause, sans doute un inextinguible remords rongeait maintenant nuit et jour son cœur jadis heureux. Quoi qu’il en soit, cruelle, perverse, inconsciente, ou victime désolée d’une grâce qu’elle maudissait, elle portait autour de son front l’auréole d’un passé romanesque, orageux et trouble. Et Laurence, sans la connaître, adorait à l’avance sa dangereuse beauté.

La semaine suivante, Edith Heller entra à l’institution Racine. Sa timidité, sa douceur craintive ne désarmèrent pas les préventions de ses compagnes, qui l’accueillirent avec la plus froide réserve. Indignée de cette attitude, Laurence accabla de prévenances la nouvelle venue et gagna d’un seul coup son cœur tendre et meurtri.

Le cours fini, elle s’attarda volontairement dans la salle d’attente où toutes les jeunes filles remettaient leurs chapeaux, tandis que leurs mères s’empressaient autour de la directrice. Son ardent espoir ne fut pas déçu, et Mme Heller apparut bientôt au seuil de la porte d’entrée. Sans l’avoir jamais vue, Laurence la reconnut. Nulle autre ne pouvait avoir cette allure langoureuse et cette élégance voyante. Elle avançait lentement parmi les groupes pressés des élèves. L’ombre de son chapeau fantasque ne voilait qu’à demi l’éclat de ses yeux magnifiques. Elle aperçut de loin Edith, lui sourit, et tout son visage brilla comme un diamant qu’on fait jouer sous la lumière.

Laurence, éblouie, subjuguée par ce sourire, fit signe à sa femme de chambre de l’attendre encore, et feignit de chercher ses gants pour rester plus longtemps dans la salle. Mme Heller avançait toujours, saluant au passage quelques femmes d’officiers. Celles-ci s’inclinaient comme de raides épis qu’un vent détesté courbe malgré eux. Puis, redressant bien haut la tête, assujettissant leurs voilettes, serrant leurs parapluies, revêches, hautaines, fières de leur vertueuse laideur, elles entraînaient précipitamment vers la porte leurs filles effarées, comme si elles craignaient que le seul contact d’une belle pécheresse corrompît à jamais ces pures enfants. Laurence surprit quelques réflexions malveillantes chuchotées à mi-voix. Ses yeux brillèrent de colère, son cœur bondit comme celui du chevalier qui entend insulter sa dame, car déjà elle aimait Mme Heller plus que sa vie.

La plupart des jeunes filles élevées sévèrement loin du monde ont connu ces grandes amitiés romanesques qui chez elles précèdent le véritable amour. L’atmosphère restreinte et close où elles vivent n’étouffe pas leur sensibilité. A quinze ans, les affections de leur famille ne leur suffisent plus : une flamme bizarre et sans objet s’allume en elles. Leur cœur s’éveille, mais leurs sens restent profondément endormis. Tourmentées du désir d’aimer, elles ignorent généralement à cet âge les réalités de l’amour. Si elles sont curieuses et précoces, si quelques lectures imprudentes leur ont révélé trop tôt les mystères de la volupté, cette révélation ne leur inspire que répulsion. Leur expérience théorique n’altère nullement leur pureté. Et comme la chair ne parle pas en elles, elles s’attachent à une amie belle, brillante ou infiniment douce, à une religieuse qui les comprend et les dirige avec bonté, parfois à une inconnue, à une cantatrice qu’elles ont entendue un soir et ne reverront jamais.

De telles passions semblent souvent déconcertantes, parce que seule l’illusion la plus folle les fait naître et les entretient. Elles ont une violence terrible et s’éteignent en un instant. Mais elles sont généreuses, belles, dignes de respect, parce que le cœur qui les conçoit est sans défiance, sans calcul, se donne tout entier, ne demande rien, se réjouit seulement de brûler. C’est l’admirable, le saint, l’incomparable amour de l’enfant.

Pendant plusieurs semaines, Laurence vécut dans un état de fièvre et d’égarement continuels. Elle ne lisait plus, ne mangeait plus, dormait à peine. Tous les jours, elle trouvait un nouveau prétexte pour entraîner Ursule au parc, ou battre d’un bout à l’autre la rue Grande, s’arrêtant dans les magasins les plus fréquentés, chez les pâtissiers à la mode, partout où elle espérait rencontrer Mme Heller. Pour Edith, elle montrait une amabilité empressée, se plaçait à ses côtés, lui rendait mille services. Un jour, elle osa lui parler de sa mère avec enthousiasme et dès lors leur intimité grandit vite. Enfin Laurence eut le bonheur d’être invitée chez sa nouvelle amie. Mme Heller vint présider le goûter des deux jeunes filles. L’atmosphère renfermée de la province était insupportable à cette femme légère. Plongée dans un ennui mortel, elle reçut Laurence avec plaisir et celle-ci lui plut, la flatta par son admiration et sa dévote extase. Tout hommage, si insignifiant qu’il fût, charmait cette orgueilleuse. Faute de mieux, par habitude, elle déploya l’arsenal de ses coquetteries en faveur d’une enfant trop éprise et trop simple pour deviner ses artifices. Son accueil caressant, ses grâces enivrèrent Laurence. Elle admira la bonté de Mme Heller, lui prêta toutes les vertus et crut avoir enfin trouvé l’amie parfaite que désirent avec tant d’ardeur toutes les jeunes filles solitaires.

En pénétrant dans son intimité, elle ne tarda pas à découvrir la frivolité de cette nature vaine et froide, mais ces déceptions mêmes fortifièrent son attachement. La douleur, l’immolation sont les seuls buts de l’amour pur. Tout être véritablement épris rêve de donner son sang, son bonheur, sa vie pour celui qu’il aime. Laurence surpassa tous ces sacrifices. Elle abdiqua pour son amie jusqu’à son idéal sévère. Elle dépensa dans un perpétuel effort d’indulgence toute l’abnégation de son âme, car il n’est point de plus grand holocauste que celui du pardon.

Pourtant nulle affection, si désintéressée qu’elle soit, ne peut subsister si toute joie lui manque. Par sa beauté merveilleuse, Mme Heller satisfit chez Laurence, en même temps que l’appétit du sacrifice, ce désir du bonheur qui se mêle à toute passion sérieuse. Devant son radieux visage, la jeune fille oubliait vite ses désillusions, s’abîmait dans l’extase de la contemplation. Mais la figure réelle et vivante de Lætitia Heller lui était moins chère que son seul souvenir et peut-être n’avait-elle jamais goûté de félicité plus parfaite qu’auprès de l’image irréelle et muette qu’elle se plaisait à évoquer dans le silence de la forêt.

III

Et elle n’avait d’égal pour la taille que le rameau de l’arbre Bân et pour le teint que la tubéreuse de Chine.

La Reine de Saba.

Mme Heller habitait rue des Bois, non loin du cimetière, une petite maison devant laquelle stationnait ce jour-là, par extraordinaire, une voiture attelée de deux chevaux noirs. Laurence, en approchant, reconnut avec ennui le cab anglais de M. de Sérannes arrêté à la porte de son amie.

La société de Fontainebleau s’occupait fort, à cette époque, du comte de Sérannes et révérait son élégance, sa fortune, son nom, sa gloire naissante. Peintre déjà célèbre à trente-cinq ans, il possédait à Avon une grande propriété où son amour pour la forêt, son goût pour la chasse à courre le ramenaient régulièrement deux fois par an, en octobre et en février. Cette année cependant, Fontainebleau s’émerveillait de le posséder encore à la fin de novembre. Sans raison apparente, il semblait vouloir fondre en un seul ses deux séjours ordinaires et, rompant avec ses habitudes dédaigneuses, acceptait volontiers les invitations qu’on lui prodiguait. Il n’en fallait pas davantage pour exalter démesurément les espoirs des mères en quête d’un parti pour leurs filles. Mais Lucie Jaffin, toujours astucieuse et bien renseignée, prétendait que les charmes seuls de la belle Lætitia enchaînaient le jeune comte à Fontainebleau.

Laurence n’avait jamais cherché à contrôler la vérité de cette médisance. A plusieurs reprises, M. de Sérannes s’était présenté chez les Heller au moment où elle s’y trouvait. Elle s’empressait alors de se retirer, plus encore par discrétion que par timidité, car elle eût rougi d’épier les secrets et les sentiments de sa chère Lætitia. Ce jour-là cependant, elle n’eut pas le courage de renoncer au plaisir qu’elle s’était promis et, sachant que l’importun visiteur dont toute la ville surveillait jalousement les démarches, ne pouvait s’attarder longtemps chez une femme sans risquer de la compromettre, elle sonna très doucement à la porte de ses amies.

— Ne prévenez pas ces dames, Lisa, dit-elle à la jeune bonne qui vint lui ouvrir, je sais qu’elles sont au salon, ne les dérangez pas. Je vais les attendre en haut, très patiemment, avec Consul.

Lisa qui, comme ses maîtresses, connaissait l’humeur sauvage de la jeune fille, acquiesça d’un sourire et s’effaça pour la laisser passer. Laurence monta rapidement au premier étage et gagna le grand cabinet de toilette où ses deux amies se tenaient toujours dans la journée.

Cette pièce, spacieuse et claire, donnait sur des jardins que bordait au loin la ligne bleue de la forêt. Une haute psyché, une toilette dissimulée par un paravent, des fauteuils blancs laqués vieillis par de nombreux déménagements, une coiffeuse, plusieurs petites tables composaient l’ameublement. Une large glace, un portrait de Mme Heller occupaient deux panneaux ; les autres restaient vides. Le tapis blanc à fleurs crèmes, le papier gris à bouquets roses, les soies jaunâtres élimées qui recouvraient les sièges avaient la même tonalité terne, claire, insipide. Pourtant, en dépit de sa laideur banale, la pièce restait vivante et sympathique. Le sol était jonché de petits souliers pimpants qui semblaient se reposer d’une danse récente et n’attendre qu’un signal pour reprendre leur menuet. Des dentelles, des écharpes, des rubans gisaient sur les meubles. Le paravent écarté laissait voir la grande toilette couverte de flacons. Sur un fauteuil, un peignoir abandonné évoquait la forme de Mme Heller et son parfum saturait l’atmosphère.

Consul s’accroupit devant la salamandre et, fixant son foyer incandescent, l’adora durant quelques minutes avant de s’endormir. Laurence enleva son chapeau, tira de son sac une cigarette et s’installa dans le rocking-chair qu’on lui abandonnait toujours.

Elle avait pris depuis quelque temps l’habitude de fumer. Cette agréable manie l’aidait à supporter les heures où l’agitation de son âme, troublée par la colère, la passion ou l’attente, lui rendait toute lecture, tout travail impossible. Elle allumait sa troisième cigarette, lorsqu’un bruit de voix s’éleva dans le silence de la maison. Un rire aigu, mais sans gaîté, que Laurence connaissait bien, retentit dans l’escalier. Bientôt après, ses deux amies, très animées, entrèrent dans la pièce, Mme Heller vêtue de rouge et belle comme une flamme, Edith tout en blanc, immatérielle, radieuse comme un pur esprit.

— N’êtes-vous point, mon tout petit, une absurde fillette, s’écria Mme Heller en embrassant son humble admiratrice. Pourquoi nous priver ainsi de votre société charmante ?

Elle caressait les cheveux de Laurence, lui souriait délicieusement avec cette grâce câline qui, dès l’abord, avait convaincu la jeune fille de sa bonté. Mais bien que ses paroles fussent infiniment douces, sa voix restait froide et coupante.

— Sérieusement, folle enfant, ne pouviez-vous venir nous rejoindre au salon au lieu d’attendre ici, seule, et dans un tel fouillis ?

Sur un signe de sa mère, Edith, rassemblant les vêtements épars, dégagea quelques sièges et rétablit un ordre apparent. Puis elle vint s’asseoir auprès de son amie.

— Est-ce que M. de Sérannes te fait peur ? dit-elle de sa voix basse et douce. Pourquoi cherches-tu toujours à l’éviter ? Si tu savais comme il est simple, aimable, gai, charmant.

— Oui, il a tout à fait apprivoisé ma fille et causé beaucoup avec elle, affirma Mme Heller sur le ton condescendant qu’elle eût pris pour dire : « Il a beaucoup joué avec bébé. »

Edith ne l’entendit pas. Son cœur défiant, timide et sage, débordait ce jour-là d’enthousiasme et d’amour.

— Je voudrais que tu le connusses, reprit-elle avec ferveur. M. de Sérannes comprend ta chère forêt en poète, en artiste. Elle l’a, cette année, littéralement ensorcelé. Il ne peut se résoudre à la quitter, car il trouve, comme toi, qu’elle est bien plus belle en hiver que durant les autres saisons. Oh ! vous avez les mêmes goûts et je suis sûre qu’il te plairait.

— Non, vraiment, je ne le crois pas, dit Laurence d’un air inexorable, car tu m’as dit qu’il adorait la chasse.

Mme Heller éclata de rire.

— Mon Dieu ! dit-elle, est-ce donc un crime si noir à vos yeux ? Avez-vous pour toutes les bêtes, pour la douce biche, pour le sanglier même, des entrailles de sœurs, et les Nemrods de ce monde sont-ils pour vous des assassins ? Quelle petite fille sensible ? Passez-moi, chérie, une cigarette, et je vais vous faire un aveu, au risque d’encourir votre éternel mépris : j’aime beaucoup, oh ! mais beaucoup, la chasse à courre.

Et elle s’étira avec la mine béate et féroce du chat qui vient de manger un oiseau.

— Cela ne m’étonne pas, murmura Laurence en soupirant. Vous êtes cruelle, au fond, chère madame, je le sais bien.

Mme Heller souriait. Ce reproche, quoique juste, n’ébranlait pas sa vanité tranquille, car elle était persuadée que les plus condamnables défauts devenaient chez elle qualités, charmes et perfections.

— Cruelle, mignonne ? Expliquez-vous, dit-elle avec sérénité.

— Mais, madame, c’est tout simple, vous êtes très coquette et la coquetterie est une cruauté.

— Cruauté bien anodine, avouez-le.

Laurence tressaillit, indignée, car elle songeait au jeune lieutenant Cé. Mme Heller avait-elle oublié sa victime et n’entendait-elle plus ce sang crier vers elle ?

— Oui, Laurence a raison, dit Edith, en levant vers sa mère son beau regard candide. Je ne puis comprendre ce jeu pervers de la coquetterie. Pourquoi faire le mal sans raison ? Pourquoi ne pas décourager tout de suite, franchement, ceux qu’on ne peut aimer et laisser voir à celui qui nous plaît notre prédilection ?

— Quelle petite niaise, s’écria Mme Heller en riant. Mais pour être vraiment aimée, mon trésor, il faut savoir faire souffrir, rester le joyau mystérieux, inaccessible, prix d’une lutte sans fin. L’homme doit toujours trembler de nous perdre et nous disputer sans cesse à des rivaux. D’ailleurs, pour notre satisfaction même, est-ce qu’un seul amour peut suffire ? Il en faut mille, brûlant autour de nous comme un cercle de flammes. La vie ne prend toute sa saveur que lorsqu’on se sent le but unique de tant de cœurs que l’on ravit ou torture à sa guise.

— Mais, dit Laurence avec lenteur, si l’un de ces cœurs, peut-être le meilleur, le plus tendre, se brise ?

Mme Heller comprit cette fois l’allusion. Ses paupières battirent, s’abaissèrent. Pourtant, sur ce visage aveugle qui cherchait à mentir, apparut une expression de triomphe discret et d’effroyable joie. Le souvenir que venait d’évoquer Laurence n’était point pour elle un souvenir amer. La mort du lieutenant Cé prenait place dans sa vie comme une victoire éclatante, car ce sang versé pour elle attestait la puissance de sa beauté. Jamais sans doute elle n’avait honoré d’une larme la mémoire de son triste amant. Mais elle songeait à lui avec complaisance lorsqu’elle repassait, dans ses heures d’ennui, ses succès de coquette. Laurence, épiant son visage, devina ses pensées ; elle vit enfin la sécheresse sans bornes de ce cœur qu’elle croyait faible, et pourtant sensible. Mme Heller lui inspira une sorte d’horreur. Elle chercha le regard d’Edith, espérant y lire un reflet de son indignation. Mais la jeune fille n’avait point écouté les dernières paroles de la conversation. Elle rêvait immobile, les yeux levés vers la fenêtre, et Laurence fut tout à coup frappée de sa beauté.

Bien qu’elle fût réellement jolie, Edith Heller, d’ordinaire, plaisait peu. Sérieuse, humble, elle s’habillait mal, s’effaçait volontiers devant sa mère dont elle copiait avec servilité les toilettes et la coiffure. Mais les robes ajustées, qui moulaient savoureusement les formes pleines de la jeune femme, étriquaient le corps mince et plat de l’adolescente, et les couleurs voyantes, brutales, hardies qu’affectionnait Mme Heller accentuaient jusqu’à la lividité la pâleur de sa fille.

Elle semblait, ce jour-là, avoir acquis tout à coup le goût ingénieux qui sait mettre en relief les qualités d’une silhouette ou d’un visage. Sa robe blanche, de forme vague et presque enfantine, faisait valoir sa jeunesse et son charme candide. Une haute coiffure dégageait son beau front et l’ovale délicat de sa figure. Une couche de rouge avivait son teint morbide et transparent de rousse. Elle était assise de biais sur un fauteuil bas, la tête renversée sur le dossier. Ses bras minces et longs, dont on voyait courir sous la peau diaphane les veines bleues, gisaient dans les plis de sa robe comme deux ailes repliées. Elle était très grande se tenait mal, et son attitude ployante, défaillante, prenait dans sa toilette vaporeuse une grâce infinie.

Si Edith avait l’aspect d’un ange, tout autre était la beauté sensuelle de Mme Heller. Ses yeux semblaient faits pour percer le faible cœur des hommes et se réjouir de leur agonie, ses narines pour respirer les parfums agréables, sa bouche pour savourer le vin, les bonbons, les baisers et la douceur du rire. Sa brûlante physionomie ne connaissait pas le repos. L’œil brun, scintillant, admirable, changeait sans cesse d’expression, tournait sous les belles paupières, brillait sournois ou tendre à travers les cils abaissés, puis s’ouvrait comme un phare, répandant à flots sa lumière. Ses narines mobiles s’émouvaient pour un rien. Elle riait facilement pour montrer ses dents éclatantes et lorsqu’elle était sérieuse, aussi calme qu’elle pouvait l’être, elle mordait sans cesse sa lèvre ou l’avançait dans une moue exquise, et, par ces mouvements étudiés qui semblaient naturels, elle attirait constamment l’attention sur sa bouche enivrante.

D’ordinaire, lorsqu’elle était près de Mme Heller, Laurence ne regardait qu’elle, et la jeune femme, habituée à ce muet hommage, s’étonna de surprendre son regard attaché sur Edith.

— Comment trouvez-vous ma petite fille ? dit-elle sèchement. Affreuse, n’est-ce pas, et stupidement attifée ?

— Mais, madame, au contraire, répondit Laurence, ne voyez-vous pas combien elle est jolie ? Une véritable beauté !

Edith rougit de plaisir.

— Maman n’est pas de ton avis, dit-elle timidement. Nous nous sommes fâchées toutes deux ce matin à propos de ma coiffure.

— Elle est ridicule, ma pauvre petite, et pas du tout moderne.

— Cela ne fait rien, si elle me va. M. de Sérannes l’a trouvée charmante.

Mme Heller eut un rire strident.

— Voilà une belle autorité, riposta-t-elle avec une ironie méchante. Si tu plaçais un chaudron sur ta tête, M. de Sérannes t’en ferait compliment. Il remplit son rôle de galant homme, mais sois sûre que dans son âme il s’est moqué de toi. D’ailleurs, ce n’est point seulement ta coiffure que je trouve grotesque. C’est aussi cette robe fade, ingénue, sans chic, sans ligne, que tu as voulu commander toi-même. Et puis…, — sa voix devint plus acerbe encore, — je ne comprends pas qu’à ton âge tu mettes de la poudre et du rouge. Tu as l’air d’une grue, mon petit chat, tout simplement.

Laurence écoutait stupéfaite. La jalousie furieuse qui manifestement animait Mme Heller lui soulevait le cœur. Son dégoût fut plus fort que son amour.

— Grands dieux ! s’écria-t-elle, feignant la plus vive gaîté, comme vous êtes prude, chère madame !

La jeune femme rougit violemment sous cette apostrophe. Ses yeux étincelèrent et Laurence, éperdue, détourna la tête pour fuir ce regard qu’elle aimait malgré tout. Pourtant, dans un dernier effort de courage, elle ajouta, s’adressant à Edith :

— Crois-moi, ta robe est très jolie et ce rouge te va très bien, car tu es toujours à mon avis un peu trop pâle.

Déjà Mme Heller avait repris sa sérénité orgueilleuse.

— Bien, mes enfants, très bien, dit-elle avec condescendance ; après tout vous en savez plus long que moi.

Elle se leva, prit une cigarette et, sans l’allumer, la lançant en l’air et la rattrapant comme une balle, elle se dirigea vers la porte. Laurence la suivit d’un regard désolé, et lorsque la jeune femme eut quitté la pièce :

— Je crois, dit-elle à Edith, en dissimulant sa tristesse sous un sourire tremblant, je crois que j’ai blessé ta mère.

— Bah ! ce n’est rien. Maman ne peut souffrir la contradiction. Mais vois pourtant combien j’ai eu tort de l’écouter, de m’habiller comme elle et selon ses conseils. Quoi qu’elle en dise, M. de Sérannes n’est point un flatteur. Il ne m’avait pas encore adressé le moindre compliment. D’ailleurs, j’ai lu dans ses yeux, lorsqu’il me regardait, une admiration sincère, étonnée. J’ai senti qu’il me trouvait changée, plus jolie que d’habitude, et cela m’a causé un extrême plaisir.

« Ah ! je comprends, songea Laurence qui observait curieusement le visage exultant de son amie. Elle aime le comte de Sérannes. C’est pour lui plaire qu’elle se pare, et parce qu’elle a réussi, la colère de sa mère la laisse indifférente. Mais qui me consolera, moi, si ma chère Lætitia ne me pardonne pas ? »

Jusqu’à cinq heures, les deux jeunes filles n’échangèrent plus que des propos vagues et sans suite. Edith savourait en silence l’ivresse du premier amour. Laurence épiait avec anxiété les bruits de la maison. Enfin la bonne apporta le thé. Mme Heller reparut. Son attitude fut aimable et naturelle. Mais Laurence crut, à plusieurs reprises, surprendre dans ses yeux une expression d’implacable rancune, et, le cœur lourd, elle prit plus tôt que de coutume congé de ses amies.

IV

Ce qui me frappe le plus chez beaucoup d’êtres que je vois, c’est l’absence de vie, l’absence de douleur, et l’absence de joie. Ils sont vraiment morts.

Geneviève Hennet de Goutel.

Les jours suivants, la maison Dacellier fut tranquille. Des complications politiques inquiétaient l’opinion ; on parlait d’une guerre prochaine. Le colonel, enivré par cet espoir, était d’humeur radieuse. Laurence, qu’il oubliait de tourmenter, s’absorbait dans le souvenir de Mme Heller et s’accusait d’injustice envers cette amie si chère.

— Il est vrai, songeait-elle, que son âme est sèche et sa vanité monstrueuse. Elle est jalouse de sa fille et cela me semble bas, mais n’y a-t-il pas derrière cette jalousie une grande et naturelle douleur ? Oh ! pauvre Lætitia, elle est belle, mais non plus pour longtemps. Dans quelques années, elle la perdra cette beauté qui est sa puissance, son génie, sa richesse. Sa fille, de jour en jour, s’épanouit, tandis qu’elle va vers son déclin ; bientôt il faudra qu’elle lui cède sa royauté, sa place, ses honneurs. Elle souffre… pourtant je lui refuse toute pitié. N’aurais-je pas dû, au lieu d’admirer si haut la grâce d’Edith, lui dire combien aisément elle l’éclipse encore ? Je me suis plu à raviver sa blessure, à l’humilier cruellement, moi qui prétends l’aimer !

L’intensité de ses remords accrut sa passion. Elle parut s’évader du monde où elle vivait. Son regard vague et songeur ne se posait plus volontiers sur aucun objet proche, cherchait toujours le ciel, le vide ou l’horizon. Quand le vent soufflait en rafale, elle descendait au jardin pour recevoir avec ivresse le choc des grandes brises farouches. Puis elle remontait dans sa chambre, s’asseyait à sa table et, masquant d’une main son visage où la joie couvait comme un feu sombre, durant des heures, absorbée, pensive, les yeux mi-clos, elle écrivait des vers. Toutes les fois qu’une émotion vive avait bouleversé son cœur, elle éprouvait le besoin de donner à ses pensées une forme lyrique. Elle ne croyait pas avoir de talent, ni obéir à une vocation déterminée, mais elle se sentait heureuse lorsque l’inspiration, avec une insurmontable violence, s’emparait d’elle, l’obligeait à chanter. Ces transports duraient peu, la moindre contrariété suffisait à les calmer.

Une nouvelle désagréable mit bientôt fin à son délire. André, par lettre, annonça sa visite à Fontainebleau pour le dimanche suivant. Il venait présenter aux siens sa fiancée. Mlle Drevain, tante et tutrice de Juliane, devait accompagner le jeune couple.

Laurence avait horreur du monde et des nouveaux visages. La pensée qu’il lui faudrait être aimable avec sa future belle-sœur, et se torturer l’esprit durant toute une journée pour alimenter une conversation fastidieuse, l’accablait à l’avance de fatigue et d’ennui.

De même que sa fille, mais pour des motifs plus graves, le colonel appréhendait la visite annoncée, car il ne retrouvait jamais André sans éprouver une impression pénible. Tout autre père eût été fier pourtant de ce fils qui, laissé libre de bonne heure, avait évité les abîmes où les passions entraînent tant d’adolescents. Telle était la raison de ce jeune homme rangé que, l’année précédente, ayant, dans une liaison passagère avec une actrice, ébréché quelque peu la fortune qui lui venait de sa mère, il s’empressait de la rétablir par un mariage honorable et brillant. Sa vie, à la fois sérieuse et frivole, était parfaitement bien organisée. Doué d’un goût très sûr, d’une intelligence prompte et curieuse, il faisait dans plusieurs journaux de la critique d’art. Robuste, bien portant, patineur émérite, redoutable champion de tennis, il dirigeait en même temps une petite revue sportive, et toujours sa volonté patiente demeurait tendue vers un but unique : la conquête du bonheur.

Le colonel appréciait peu cette sagesse. Semblable à ces fervents chrétiens qui, rapportant tout à Dieu, cherchant toujours sa gloire, aiment en Lui leurs chers enfants, il n’avait désiré un fils que pour le donner à la France. Lorsque, pour la première fois, il le tint entre ses bras, il le consacra dans son cœur à la patrie. Par lui, il rêva de fonder toute une race d’officiers qui, de génération en génération, perpétueraient son dévouement, sa fidélité. Ainsi, lorsque sonnerait l’heure de la revanche, s’il était couché dans la tombe, du moins son âme servirait encore la grande cause sacrée et la France trouverait toujours, prêt au sacrifice, à défaut de lui, un de ses descendants. André, par sa révolte imprévue, avait anéanti ces beaux espoirs, et le colonel ne s’était jamais consolé d’une telle déception. Ce fils, si charmant, si distingué qu’il fût, restait pour lui l’œuvre avortée dont l’artiste sévère, mais impuissant, vaincu, se détourne plein d’amertume.

Seule, la bonne Ursule attendait les trois visiteurs avec la plus joyeuse impatience. Sociable, naïve, indulgente jusqu’à la chimère, elle prêtait à Juliane, sans la connaître, toutes les qualités. Elle croyait fermement que cette irrésistible personne deviendrait tout de suite pour Laurence une amie, une sœur d’élection. Ayant caressé ce beau rêve toute une semaine, la vieille fille fut vivement déçue lorsque, le dimanche, elle vit Laurence entrer au salon avec un visage glacé et tendre la main à sa future belle-sœur, en la saluant d’un : « Bonjour mademoiselle », jeté d’un ton sec et presque insolent.

Mais déjà Juliane l’embrassait cordialement et s’écriait d’une voix aimable où ne vibrait pourtant ni sincérité, ni affection :

— Oh ! Laurence, ne m’appelez pas mademoiselle ! Je suis, voyez-vous, si contente d’avoir enfin une petite sœur ! Laissez-moi vous nommer ainsi, dès à présent !

Laurence ne trouva pas un mot pour répondre à ces paroles gracieuses. Son visage trop sincère exprima un malaise flagrant, tandis qu’elle considérait curieusement l’affable visiteuse, s’étonnant de la trouver à la fois si jolie et si ordinaire. Juliane était belle, en effet, mais rien dans sa beauté classique n’excitait la surprise, ni l’intérêt. Ses yeux posaient sur toutes choses un regard bienveillant et courtois. Une souple politesse entr’ouvrait sans cesse ses lèvres fraîches dans un sourire mondain. Sa chevelure noire et lustrée, relevée en une coiffure symétrique, semblait peinte, et son visage avait une expression d’ardeur banale qui laissait deviner la froideur de son âme. Pourtant, son élégance, sa grâce réelle surprirent agréablement le colonel, plus accessible que sa fille à la séduction féminine. Vaincu à la fois par un scrupule secret et par l’insistance irrésistible de cette enjôleuse, il promit assez facilement d’assister à son mariage. A la grande joie de Laurence, il déclina pour elle toute invitation, alléguant sa santé délicate.

Depuis huit jours, Ursule avait patiemment préparé ce revirement. Mais le succès complet de son machiavélisme la pénétra de confusion. Elle rougit pitoyablement sous le regard triomphant que lui jeta sa jeune cousine. Heureusement, Paul Dacellier ne remarqua pas son embarras, car, au même moment, la femme de chambre vint annoncer le déjeuner, et il se leva pour offrir son bras à Mlle Drevain.

Créée comme sa nièce pour les salons et les pompes du monde, celle-ci n’était que sourire, compliments et cérémonies. Deux énormes solitaires oscillaient le long de ses joues poudrées, ses mains étaient chargées de bagues, sa robe noire constellée de jais et de paillettes. Elle brillait et scintillait des pieds à la tête, et de sa bouche coulait sans cesse un flot de paroles aimables dont ses interlocuteurs, quelle que fût leur bonne volonté, ne pouvaient conserver le moindre souvenir.

La politesse un peu altière du colonel l’avait dès l’abord enchantée. Durant le déjeuner, elle déploya pour lui toutes ses coquetteries, toutes ses grâces surannées, l’accapara, l’étourdit de son bavardage insipide. Il l’écoutait complaisamment, s’occupait d’elle, essayait d’oublier la présence d’André. Le jeune homme l’y aidait de son mieux, observait un silence prudent. Parmi la société vaine et légère qu’il fréquentait à Paris, on l’admirait pour son esprit caustique, ses théories paradoxales ; mais, devant son père, cœur naïf et ardent dont il connaissait l’intransigeance, ce grand railleur, gêné, paralysé, contenait sa verve moqueuse, gardait une attitude neutre, circonspecte. Une fois cependant, il oublia ses résolutions. Ce fut au moment où Juliane, croyant se montrer fort originale, disait gracieusement à son futur beau-père :

— Moi, colonel, si j’avais eu le bonheur d’appartenir au sexe fort, j’aurais voulu être officier. Trois types d’hommes me semblent entre tous admirables : le prêtre, le poète, le soldat !

André, qui l’écoutait en souriant, et qui, charmé de sa beauté, goûtait peu cependant ses phrases convenues, ses opinions impersonnelles, jeta d’un ton ironique :

— Vous oubliez, ma chère, le joueur de tennis. Lui aussi est grand par son courage, il ne craint pas les balles.

Juliane et sa tante, ravies de cette plaisanterie, s’apprêtaient à en rire, mais elles remarquèrent la grimace significative du colonel et, bien inspirées par leur exquise politesse, elles se contentèrent de hocher la tête avec l’indulgent sourire qu’on accorde aux boutades d’un enfant incorrigible. André, rappelé à l’ordre par un regard de sa fiancée, n’osa plus parler qu’à l’indulgente Ursule.

Placée à côté de Juliane, objet de toutes ses attentions, Laurence entretenait avec peine une conversation difficile. A toutes les questions que lui posait gentiment sa future belle-sœur, elle était obligée de répondre négativement. Il lui fallut bien avouer qu’elle n’avait pas d’amies, ne cultivait aucun art d’agrément, détestait les bals, les fêtes, les visites. Son embarras redoubla lorsque Juliane, apprenant qu’elle lisait beaucoup, vanta bien haut quelques romanciers modernes dont l’insipide platitude exaspérait Laurence. Pour rien au monde elle n’eût voulu révéler à sa froide interlocutrice son amour fervent pour les tragiques grecs, pour Homère ou Shakespeare. Sommée de citer ses auteurs favoris, elle nomma seulement Hugo, Chateaubriand, Balzac, Stendhal. Juliane ne cacha pas son mépris pour ces génies qu’elle croyait surannés. Aucun d’eux ne valait à ses yeux les conférenciers à la mode, dont elle énumérait les noms avec extase. Plus l’entretien se prolongeait, plus Laurence sentait grandir en elle cette impression d’isolement qui, douce et naturelle sur une route déserte, dans une chambre vide, devient anormale et pénible dans un salon, au milieu du monde.

A la fin du repas, la conversation, en redevenant générale, la délivra de toute contrainte. Rendue aux douceurs du silence, elle observait curieusement les fiancés, cherchant à deviner s’ils avaient l’un pour l’autre un réel et profond amour, car les passions humaines l’intéressaient toujours. Mais pas un instant la figure régulière et spirituelle de son frère, le froid visage de Juliane ne reflétèrent ces émotions ardentes qui bouleversent les traits des vrais amants. Très à l’aise dans leur rôle gênant de fiancés, ils se regardaient avec une tranquille complaisance. Leur attitude était celle de deux associés liés par un contrat avantageux. Sur le point d’unir leur jeunesse, leur beauté, leurs fortunes égales, contents l’un de l’autre, ils savouraient paisiblement un bonheur établi sur de solides bases et trop bien garanti pour leur manquer jamais.

Lorsque, à la fin de la journée, Laurence, excédée, le front barré par la migraine, se retrouva seule avec la bonne Ursule qui, toujours indulgente, lui vantait la bonne grâce des jeunes fiancés, elle l’interrompit :

— Ne me parlez plus d’eux, ils me font horreur, et le mariage plus encore. Pouah ! l’écœurante chose. Je ne me marierai certainement jamais, ou alors il faudrait que je fusse bien follement amoureuse.

— Cela viendra, dit Ursule avec confiance.

Une expression de tristesse intense, d’effroi presque tragique passa dans le regard de Laurence.

— Ne le souhaitez pas ! dit-elle vivement. L’amour serait pour moi dangereux et terrible. Je n’aimerai pas faiblement, ni médiocrement. Celui que je choisirai, je serai à lui pour toujours et nulle douleur ne m’en détachera. Mais je suis ambitieuse et difficile. Si j’aimais quelqu’un, Ursule, il faudrait que ce fût la merveille du monde, et cet être miraculeux ne pourrait pas m’aimer, ajouta-t-elle amèrement.

— Pourquoi ? interrogea Ursule étonnée.

Elle admirait aveuglément sa jeune cousine et n’imaginait pas qu’on pût méconnaître ses perfections. Laurence, plus lucide, ne nourrissait aucune illusion. Privée de cette beauté physique, de ce charme extérieur qui, seuls, captivent le capricieux amour, elle plaisait peu et ne l’ignorait pas, mais elle ne se plaignait jamais de cette douleur.

C’est peut-être parce qu’elle ne croyait pas pouvoir inspirer ni éprouver une passion sérieuse qu’elle s’était attachée si fortement à Mme Heller. Bien que vaine, égoïste, imparfaite, cette femme restait le seul intérêt, l’ornement de sa vie. Elle s’affligea donc fort de la perdre de vue durant quelque temps. A cette époque de l’année, la saison mondaine commençait. Les visites, les dîners, les grandes réceptions absorbaient la belle Lætitia. Laurence ne retrouvait plus Edith qu’une fois par semaine, le mardi matin, à l’institution Racine, où elle suivait encore des cours de littérature. Le reste du temps, Lucie Jaffin la tenait fidèlement au courant des faits et gestes de ses amies. Laurence, qui la rencontrait partout, active, affairée, image vivante de l’information, colportant d’un bout à l’autre de la ville des potins malveillants, avait, par elle, le compte rendu de tous les bals donnés dans la société militaire. Mme Heller, de jour en jour plus jeune et plus charmante, y oubliait entièrement son rôle maternel, éclipsait toutes les femmes, accaparait tous les hommages. Le comte de Sérannes, également assidu près d’elle et près d’Edith, scandalisait les honnêtes gens par sa conduite énigmatique. Lucie Jaffin prétendait qu’il était l’amant de la mère, mais finirait par épouser la fille, et elle voilait avec horreur sa laide face, à la pensée de ce ménage à trois.

Brusquement, sans raison apparente, Mme Heller prit l’habitude de venir très souvent le soir, vers six heures, demander des livres à Laurence. Celle-ci, qui connaissait les goûts de son amie, achetait tous les romans qui pouvaient lui plaire. Son choix fait, la belle Lætitia s’asseyait près du feu, s’avouait triste et découragée, se plaignait âprement de la médiocrité de sa fortune. Une expression de haine défigurait son lumineux visage lorsqu’elle parlait de son mari. Oubliant qu’elle l’avait jadis épousé par amour, elle ne lui pardonnait pas l’existence médiocre qu’elle traînait, depuis vingt ans, de garnison en garnison. Maintenant, sa jeunesse allait finir. Sa beauté, sa puissance de séduction ne lui auraient servi de rien. Elle n’aurait même pas, pour charmer son déclin, les compensations agréables que procure l’argent. Bien souvent, en évoquant l’avenir morne et mesquin qui l’attendait, cette femme, plus faible qu’une enfant gâtée, fondait en larmes. Son chagrin, si puéril, si vil qu’il fût, remuait Laurence. Elle cherchait sans cesse le moyen d’y porter remède. Agenouillée près de Mme Heller sanglotante, elle soupirait avec une ferveur désolée :

— Dites-moi, que puis-je faire pour vous, je voudrais tant vous être utile.

Convaincue de son dévouement, de sa fidélité, Mme Heller lui dit un soir en la quittant, le plus simplement du monde :

— A propos, chérie, quand vous verrez demain Edith au cours, laissez-lui croire que j’ai passé toute ma journée, vous entendez bien, toute ma journée chez vous. C’est entendu, n’est-ce pas ? ne me trahissez pas, vous êtes un amour !

Elle s’enfuit, légère, inconsciente, laissant Laurence en désarroi. Que Mme Heller, si belle, probablement très passionnée, eût un amant lui semblait excusable. Mais la certitude que son amie, en venant la voir si souvent, avait un but intéressé lui causait un vif chagrin. Et les mensonges, la complicité qu’exigeait d’elle la jeune femme blessaient son âme, assoiffée seulement de nobles sacrifices. Ne voulant ni trahir Lætitia, ni tromper Edith, elle prétexta le lendemain une violente migraine et n’alla pas à l’institution Racine.

Mme Heller, dont la vie n’avait été qu’une perpétuelle intrigue, ne devinait aucunement les scrupules de Laurence. Elle revint souvent la voir et toujours, en la quittant, lui adressa la même recommandation. Laurence recevait maintenant sans plaisir ces visites naguère passionnément attendues. Elle évitait soigneusement Edith et n’assistait plus au cours de littérature. Mais, pour éviter toute explication avec Ursule, elle sortait cependant le mardi matin à l’heure habituelle, passait sa matinée dans la forêt, ou à l’église lorsqu’il pleuvait trop.

Puis, de nouveau, Mme Heller parut l’oublier, cessa complètement de venir la voir. Laurence se réjouit tout d’abord de cette absence qui, en se prolongeant, finit par l’inquiéter démesurément, car une lettre qu’elle écrivit à Edith resta sans réponse. Pour avoir des nouvelles de son amie, elle retourna enfin à l’institution Racine.

La place qu’Edith occupait d’ordinaire à ses côtés resta vide ce matin-là. Laurence surveilla vainement la porte d’entrée. Elle finit par se pencher vers sa voisine et lui demanda à voix basse :

— Savez-vous si Edith est malade ? Ne viendra-t-elle point aujourd’hui ?

Cette question si simple parut troubler étrangement sa compagne. Elle rougit jusqu’à la racine des cheveux et murmura d’un air pudique et scandalisé :

— Non, naturellement, cela vaut mieux pour tout le monde.

Laurence demeura stupide d’étonnement et, durant une heure, médita cette réponse bizarre sans réussir à en pénétrer le sens. Triste, le cœur plein d’angoisse, elle n’entendait pas la voix du professeur qui bourdonnait doucement dans le silence de la salle, et sur son cahier de notes, sa main tremblante griffonnait seulement le nom de Lætitia.

Dès que le cours eut pris fin, surmontant son aversion pour Lucie Jaffin, elle la chercha du regard, résolue à l’interroger. Bientôt, elle la vit accourir, cordiale et souriante.

— Enfin, vous voilà revenue, s’écria la doucereuse fille en serrant la main de Laurence. Vous nous manquiez beaucoup et personne ne s’expliquait votre absence. Pourquoi cet air triste ? Ah ! mon Dieu, je comprends ; vous êtes toute désemparée sans votre inséparable Edith. Pauvre petite ! Il est naturel qu’elle se tienne à l’écart, sa situation est si pénible, si fausse. Pourtant tout le monde la plaint, moi la première, vous pourrez le lui dire.

— Mais pourquoi ? qu’a-t-elle ? que se passe-t-il ? interrogea Laurence.

— Ah ! vous ne savez pas ?

Le petit œil noir de Lucie Jaffin pétilla d’une affreuse joie. Entraînant sa compagne à l’écart, elle prit plaisir à prolonger durant quelques minutes une attente qu’elle savait cruelle. Enfin, elle parla, assourdissant discrètement sa voix aigre :

— Oui, disait-elle, c’est un grand malheur pour Edith qui n’est pas responsable. Mme Heller est partie la semaine dernière avec M. de Sérannes. Cela devait finir ainsi. Sa situation n’était plus possible à Fontainebleau. Elle s’était vraiment trop compromise. Presque tous les jours, le cab de M. de Sérannes l’attendait à l’entrée de la forêt, la conduisait à Avon, la ramenait le soir vers six heures. On l’a rencontrée plusieurs fois descendant de cet équipage. Déjà quelques femmes d’officiers supérieurs ne la saluaient plus, avaient juré de la jeter à la porte de leur salon. Mme Heller s’est bien gardée de s’exposer à cet affront. Sentant venir l’orage, elle a décampé, abandonnant son mari et sa fille qui ne soupçonnaient rien, les malheureux ! Il paraît qu’elle n’a rien emporté, pas un bijou, pas une robe, seulement un petit sac à main. Mais, bah ! son amant est assez riche pour la dédommager. La fine mouche a fait une belle affaire.

— Lætitia, ma chérie, ma vie, ma belle rose, c’est fini maintenant, je ne vous verrai plus, songeait Laurence au désespoir.

Et l’effort qu’elle faisait pour retenir ses larmes était si grand qu’elle en tremblait. Lucie Jaffin se délectait avidement de sa douleur.

— Mais, vraiment, est-il possible que vous ignoriez tout cela ? insinua-t-elle doucement. Vous étiez si intime avec Mme Heller, vous la voyiez si fréquemment. Ne vous a-t-elle jamais confié, ni laissé deviner son secret ?

Laurence n’entendit même pas cette question perfide. Absorbée dans son chagrin, le regard vague, oubliant l’être malveillant qui l’épiait, elle soupira :

— Je l’aimais tant ! je l’aimais tant !

Lucie Jaffin se fit plus suave encore.

— Oui, ma chère, oui, ma chère. Oh ! naturellement, je vous plains ! Pourtant Mme Heller n’était pas une amie pour vous. On s’étonnait même que le colonel vous permît de la fréquenter. Si vous m’aviez écoutée, je vous avais bien dit que cette femme était une rien du tout.

Mais sa compagne, qu’elle croyait abattue, incapable de se défendre, tourna soudain vers elle un visage terrible.

— Je vous défends, entendez-vous, d’insulter Mme Heller en ma présence, s’écria Laurence avec colère, car je ne rougis aucunement de mon affection pour elle. Je n’ai honte que d’une seule chose, c’est d’avoir écouté trop longtemps un être aussi méprisable que vous !

Lucie Jaffin, lâche et servile autant que méchante, baissa la tête sous cet affront. Elle n’oubliait point que son père dépendait du colonel Dacellier et respectait en sa compagne la fille du chef. Atterrée, confondue, elle balbutia pitoyablement des excuses. Laurence, inflexible, la repoussa et, glissant à travers les groupes des élèves attardées, elle sortit du cours.

Dehors, sa colère s’apaisa, son chagrin la reprit. Elle fit presque en courant le trajet qui la séparait de sa maison.

Ursule, qui la croisa sur le palier du premier étage, s’immobilisa stupéfaite à l’aspect de son visage :

— Grand Dieu ! mon enfant. Qu’avez-vous ? qu’est-il arrivé ?

— Je ne la verrai plus, balbutia Laurence pour toute réponse.

Elle passa, gagna sa chambre. Ursule, qui l’avait suivie, dut l’aider à se déshabiller, car ses mains convulsives et tremblantes, errantes aux plis des vêtements, ne pouvaient rien saisir. Son regard égaré semblait chercher dans le vide un visage absent et ses lèvres laissaient sans cesse échapper la même plainte :

— Je ne la verrai plus, je ne la verrai plus !

— Mais qui donc, ma pauvre chérie ? interrogea Ursule anxieuse et désolée.

Laurence, par un grand effort de volonté, se domina, car elle ne pouvait souffrir qu’un regard humain, si compatissant qu’il fût, observât sa faiblesse :

— Il paraît que Mme Heller est partie, dit-elle en reprenant un calme apparent, oui, partie définitivement. Je l’aimais beaucoup, plus que vous ne le supposiez, Ursule, et le vide qu’elle me laisse est immense. Dites à mon père que je suis malade, je ne descendrai pas déjeuner. Que personne ne me dérange, j’ai besoin d’être seule. Fermez les rideaux, le jour me fait mal. C’est bien, maintenant, allez-vous-en, je vous en prie.

Ursule l’embrassa sans mot dire. Plus que jamais l’humble fille, si calme, si incapable de toute passion, admira et plaignit le cœur sans mesure de sa jeune cousine. Docile, elle se retira tristement. Laurence demeura prostrée dans sa chambre obscure où tout le jour elle pleura son amie perdue.

V

Prends le chemin que tu voudras, tu auras toujours affaire aux hommes.

Musset.

Quand un cœur ardent et crédule a longtemps adoré une belle idole, c’est pour lui une affreuse douleur de la voir tomber en poussière, de reconnaître qu’il a placé sur un piédestal un être indigne. Devant le désespoir d’Edith qui pleurait à la fois sa mère et son premier amour, Laurence ne jugea point que la beauté de Lætitia pût excuser sa conduite. Elle s’étonna d’avoir admiré cette femme dont l’insensibilité monstrueuse lui fit horreur. Déçue par l’amitié, elle se jura de ne plus aimer personne. Mais en même temps elle se donnait la tâche de consoler Edith, passait des heures auprès de cette victime que toutes les jeunes filles de Fontainebleau fuyaient, et elle ne s’apercevait pas que, dans son âme blessée, une affection nouvelle, moins passionnée peut-être, mais sérieuse et profonde, remplaçait l’ancienne affection trahie.

La personnalité d’Edith, longtemps annihilée, absorbée par celle de sa mère, s’affirmait, se développait rapidement. Elle avait toujours eu des sentiments élevés, une délicatesse instinctive. Le double travail de la solitude et du malheur l’avait en quelque sorte mûrie et transformée. Elle n’était plus l’enfant indécise qui jugeait toutes choses par les yeux de sa mère, mais une femme capable de penser, de souffrir, de s’intéresser aux questions qui passionnaient Laurence. Elles pouvaient maintenant parler ensemble des passions, de la cruauté de la vie, de la beauté du sacrifice, ou du courage. Elles avaient toujours quelque chose à se dire et les heures qu’elles passaient réunies leur semblaient trop courtes. La maison des Heller, triste et paisible, était d’ailleurs pour Laurence un asile où elle oubliait les orages qui, sans cesse, désolaient sa propre demeure. L’humeur toujours irritable de Paul Dacellier devenait chaque année, entre le jour de l’an et Pâques, particulièrement farouche. C’était en effet l’époque où les réceptions officielles se multipliaient. Sa situation l’obligeait à donner plusieurs dîners, à sortir presque chaque soir. Il supportait difficilement ce contact perpétuel avec le monde et le spectacle de la médiocrité humaine. Vainement cherchait-il dans ces salons, plus mornes pour lui qu’une geôle, un interlocuteur capable de comprendre une grande pensée. Les automates auxquels il s’adressait étaient cependant ses frères d’armes ; comme lui ils étaient investis d’une mission sacrée, mais ils n’en comprenaient pas la noblesse. Satisfaits du présent, ils accomplissaient comme des employés honnêtes leurs besognes quotidiennes, sans être tourmentés d’aucun rêve héroïque. Beaucoup aimaient sincèrement leur patrie, mais d’un amour paisible, modéré, presque conjugal. Ils ne souffraient point de ses fautes, son amoindrissement les laissait résignés. Ils étaient prêts certainement, si l’honneur l’exigeait, à mourir pour elle, pourtant ils préféraient leur vie à sa gloire. Un jour Paul Dacellier, s’attardant au fumoir avec quelques officiers et les entendant évoquer, sans émotion, l’invasion de 70, avoua son désir ardent d’une revanche éclatante et prochaine. Sa ferveur fit tout d’abord sourire ceux qui l’écoutaient, puis sembla les scandaliser.

— Vraiment, mon cher, je ne vous comprends pas, s’écria tout à coup le colonel Douran d’une voix railleuse. Avez-vous vraiment soif de sang ? La guerre, quelle qu’en soit l’issue, me semble chose horrible, et la haïr est un devoir, même pour nous autres militaires. Nous saurons, s’il le faut, y jouer notre rôle sans défaillance, mais nous n’avons pas le droit de la désirer, non, c’est aussi monstrueux que de voir un pompier désirer l’incendie qu’il est chargé d’éteindre.

Cette comparaison pitoyable fut unanimement applaudie et Paul Dacellier, ce soir-là, rentra chez lui désespéré.

Il ne pouvait, au reste, sans une vive souffrance se trouver en contact avec le colonel Douran qui, plus jeune que lui de quelques années, avait été, en 1895, sous ses ordres à Lille. Douran, alors capitaine, scandalisait la ville par les désordres de sa conduite et son luxe suspect. Il tirait sans scrupules, du jeu, des femmes, des plus viles intrigues, ses moyens d’existence. Puissamment protégé, très influent dans les milieux politiques, il se croyait le maître de ses supérieurs, rejetait toute discipline, négligeait entièrement son service. Dacellier ne put souffrir son insolence. Il lui infligea, après plusieurs punitions très rudes, un blâme public que le misérable ne lui pardonna pas. Séparés durant des années, ils se retrouvèrent à Fontainebleau. Douran qui, grâce à son esprit d’intrigue, avait bénéficié d’un avancement rapide, était maintenant par le grade l’égal de son ancien chef dont il prenait plaisir à bafouer les sentiments secrets. Toutes ses paroles étaient comme de la boue jetée sur les pures figures qui, constamment, assistaient Paul Dacellier. La patrie, le devoir, l’honneur inclinaient alors un visage terni vers leur triste dévot et celui-ci souffrait comme un homme qui voit mourir tout ce qu’il aime. Pourtant, il supportait généralement en silence cette torture, dédaignant les attaques d’un adversaire indigne.

Un soir, durant un dîner d’officiers, il perdit patience. Douran, placé à ses côtés, cherchait comme toujours à le blesser dans ses opinions les plus chères. Envisageant l’éventualité d’une guerre prochaine, il affirmait qu’elle se terminerait inévitablement par la victoire de l’Allemagne. La France devait perdre toute espérance d’écraser sa rivale. Efféminée, corrompue, divisée, elle subissait le sort de la Grèce et de Rome et, après avoir dominé le monde, entrait en décadence. Elle pouvait encore exercer sur l’Europe une suprématie intellectuelle et pacifique, mais son rôle militaire était fini, elle n’était plus capable de porter une épée. Dacellier, contenant sa colère, écoutait en silence ces paroles décourageantes, tout en observant les jeunes officiers qui l’entouraient. Sur le visage de beaucoup d’entre eux, il remarqua une expression d’abattement résigné. Ce n’était pas la première fois qu’ils entendaient émettre de telles théories. Ils les croyaient vraies, indéniables. Ils avaient pris leur parti d’appartenir à un peuple vaincu, ils avaient accepté la défaite de leur pays et c’était là, Dacellier le savait, la cause unique de l’abaissement de la France. Elle gardait intacte, ses qualités guerrières, sa générosité, sa fougue. Il eût suffi, pour qu’elle redevînt puissante et glorieuse, que ses enfants eussent foi en elle. Le colonel voulut essayer d’en convaincre ses collègues : il tenta de rendre l’orgueil nécessaire à ces cœurs humiliés. Sa parole émue, ferme, ardente, vibrante d’amour, était comme une torche brûlante dont les multiples étincelles enflammaient peu à peu toutes les âmes. Les conversations particulières avaient cessé et les plus vieux chefs, comme les plus jeunes lieutenants, écoutaient cette voix passionnée qui, en leur expliquant la nature du mal dont la patrie mourait, leur indiquait le moyen de la faire revivre.

Douran cependant avait accepté la lutte. Il combattait pied à pied son adversaire. Non, ce n’était point sans raison que la France doutait d’elle-même. C’était lui rendre un mauvais service que de l’exciter à la présomption en lui prêtant des qualités qu’elle ne possédait plus. Tout homme sensé devait préférer la vérité, si humiliante qu’elle fût, aux plus flatteuses illusions. Il citait des chiffres, des faits, vantait l’organisation parfaite de l’Allemagne et son formidable outillage. Le seul accroissement de sa population suffisait à lui garantir l’hégémonie du monde. Contre cette géante, le gouvernement français se trouvait désarmé. La politique conciliante qu’il suivait depuis des années, blâmée par les énergumènes du chauvinisme, apparaissait aux gens raisonnables comme un chef-d’œuvre de sagesse et d’habileté ; car c’était seulement en limitant ses armements, en évitant de porter ombrage à sa redoutable ennemie, que la France pourrait continuer à vivre.

Ces conclusions causèrent une impression de malaise et de stupeur pénible à ceux-là mêmes que les arguments précis de Douran avaient impressionnés.

— Mais, objecta froidement Dacellier, baissant les yeux pour cacher les flammes qui s’allumaient dans son regard, avez-vous bien prévu, colonel, les dernières conséquences de vos théories ? Plus la puissance de l’Allemagne s’accroît, plus elle a besoin d’expansion. Si, nous voyant trembler ainsi devant elle, après l’Alsace et la Lorraine elle veut s’annexer la Champagne ?

Douran comprit que Dacellier l’entraînait sur un terrain dangereux. Reculer n’était plus possible. Il dit avec un regard de défi :

— Notre diplomatie saura, je l’espère, limiter de telles exigences. Souhaitons qu’elle soit à la hauteur de sa tâche.