PAULETTE PAX
du Théâtre Michel de Petrograd
J O U R N A L
d’une
Comédienne Française
sous la
Terreur Bolchevik
JOURNAL
D’UNE COMÉDIENNE FRANÇAISE
SOUS LA TERREUR BOLCHEVIK
Il a été tiré de cet ouvrage dix exemplaires
sur papier pur fil Lafuma, marqués A à J, non
mis dans le commerce
JUSTIFICATION DU TIRAGE
Nº
PAULETTE PAX
DU THÉATRE MICHEL, DE PETROGRAD
———
J O U R N A L
D’UNE
Comédienne Française
Sous la Terreur Bolchevik
1917-1918
PARIS (VIᵉ)
L’ÉDITION
4, RUE DE FURSTENBERG, 4
MCMXIX
Aux pauvres et aux riches,
aux heureux et aux malheureux.
Ces pages sincères furent écrites au jour le jour, sous l’impression des heures écoulées, heures tragiques pour la plupart.
Je n’ai raconté que ce que j’ai vu. Je l’ai raconté tout simplement, avec mon angoisse, et avec mon cœur.
En pleine tourmente de la révolution bolchevik, avec quelques autres, nous avons fait ce que nous pouvions, ce que nous devions, pour notre cher pays.
Et je suis heureuse de pouvoir parler un peu de ces choses, que l’on n’a pas dites.
Paulette Pax.
UNE COMÉDIENNE FRANÇAISE
SOUS LA TERREUR BOLCHEVIK
PREMIÈRE PARTIE
30 décembre 1916.
A l’issue de la représentation du Roi, au théâtre Michel, le grand-duc Dimitri, cousin de l’empereur, fils du grand-duc Paul, a tenu à se faire présenter les artistes.
Il s’est montré spécialement aimable à mon égard:
«—Quelle jolie robe vous avez, mademoiselle! a-t-il daigné me déclarer. N’est-elle pas faite à la machine?»
Pour l’honneur du commerce français, j’ai répondu, avec une belle révérence de cour, que la robe était entièrement faite à la main.
Mes camarades sont ravies de la présentation à cette Altesse impériale qui est célèbre à la cour, mais que l’on voit trop rarement aux représentations françaises. Nous sommes en pleine saison des grands-ducs.
Dimitri est regardé avec curiosité et sympathie. Nous admirons toutes sa silhouette élégante, sa distinction. Il est très jeune, mais je suis frappée de sa pâleur.
Son amabilité est réelle, mais on dirait, à voir ses yeux, que sa pensée est ailleurs. Il s’arrête un long moment encore, pour me parler, comme s’il y prenait un particulier plaisir. Il a fait signe aussi à Renée Baltha, qui vient de jouer avec moi, et, brusquement, le grand-duc nous demande:
«—Voulez-vous venir souper ce soir avec moi, toutes les deux?»
Sa voix est sèche et l’intonation me surprend.
«—Je donne à souper au Palais de marbre...»
L’invitation serait tentante. Ces soupers sont célèbres par leur luxe inouï. La grande ballerine Karali, maîtresse de Dimitri, présidera sans doute.
Déjà l’on nous considère, Baltha et moi, avec envie.
Tout à coup, le grand-duc ajoute, d’un ton qui est devenu grave, étrange même:
—Ce sera un souper historique.
Mais, à ce moment, d’autres dames sont présentées. Nous n’avons pas eu le temps de répondre.
Ma camarade et moi nous nous regardons, avec une même pensée d’inquiétude.
Sur quel ton a été prononcé ce mot: historique?...
En ce singulier pays, il y a trop d’heures historiques.
Et puis je suis très fatiguée, ce soir.
Baltha aussi est fatiguée.
Bah! quelque fantaisie nouvelle, coûteuse, quelque orgie, comme ces princes de la couronne savent en organiser pour distraire leur neurasthénie!
Décidément, nous n’irons pas.
Mais nous avons un peu de curiosité, tout de même, de savoir ce qui va se passer...
Nous l’apprendrons demain.
31 décembre.
Est-ce possible? le bruit court que cette nuit, au Palais de marbre, en plein souper, historique en effet, le grand-duc Dimitri a tué Raspoutine...
Raspoutine!
La mort de Raspoutine, c’est à la cour tout un effondrement, toute une révolution...
5 janvier 1917.
C’était exact, et Baltha et moi nous l’avons échappé belle... N’est-ce pas de la folie d’avoir osé s’attaquer à ce grand favori de l’impératrice, à ce personnage mystérieux qui menait ici la politique?
On dit que l’empereur a sévi, que le grand-duc assassin est exilé en Perse.
Mais on a l’impression que dans le peuple cette fin de Raspoutine est un soulagement immense.
Tout le monde, même au théâtre, ne parle plus que de cet assassinat.
23 février.
Décidément, ce beau grand-duc, dont la prestance reste inoubliable en mon souvenir, a, par son geste tragique, changé bien des choses, dans ce singulier pays. Il règne à Petrograd une effervescence inaccoutumée. Des pelotons de cosaques circulent. Des devantures hâtivement se ferment, sans qu’on se rende compte exactement du danger qui menace.
Y a-t-il un danger? Le théâtre Michel joue comme à l’ordinaire. Nous répétons même, en spectacle nouveau, l’Idée de Françoise. Notre petite troupe, qui comprend Henriette Roggers, Lucienne Roger, Renée Baltha, André Dubosc, Francen, Hasti, Colin et moi, travaille avec le même zèle.
Personne n’a de précisions sur les nouvelles; on sait seulement que, du côté russe, la guerre ne va pas bien et que, sur le front de France, on n’avance pas.
L’assassinat de Raspoutine changera-t-il quelque chose?
Une amie que je vais voir à l’hôtel de l’Europe me confirme mes appréhensions. On parie de troubles sérieux et on lui a conseillé de ne pas sortir.
24 février.
Je suis allée au théâtre pour la répétition générale de l’Idée de Françoise et j’ai dû passer par le Newsky. Il est midi et demi. Le calme règne. Les promeneurs se pressent nombreux, comme à l’ordinaire. Un beau soleil fait resplendir les ors de la cathédrale de Kasan, cette merveille. Je fais même un détour pour aller m’acheter une ombrelle.
Soudain le décor se transforme, comme sous une baguette magique... Au lieu des paisibles promeneurs de tout à l’heure, des gens inquiets, des femmes qui parlent à voix basse et vont aux nouvelles.
On entend une galopade qui se rapproche. Tout le monde cherche à se garer.
Ce sont les cosaques.
Pourquoi?
Où sont les manifestants? Dans quelle direction?
La trombe des cavaliers passe, sinistre. Toute la circulation est interrompue. Des tramways surchargés de monde encombrent l’entrée des voies adjacentes.
Mon auto essaie de passer. Heureusement deux officiers qui, probablement, m’ont reconnue, l’escortent jusqu’à la Kaniouchnaïa. Sans cela je ne serais jamais arrivée.
J’arrive au théâtre Michel, quelque peu émue.
Dans ce quartier-là, il n’y a pas eu de tumulte. Les gens écoutent avec incrédulité le récit de mes émotions.
«—Tout va s’arranger, ce n’est rien», disent-ils.
Je proteste, car ce n’est pas là mon opinion. J’ai entendu parler des femmes. Le peuple en veut aux nouveaux riches, dont le luxe effréné est une insulte.
Il paraît que,—tandis que le pain commence à manquer, que le bas peuple souffre une cruelle misère, depuis que tant d’hommes sont partis à la guerre,—trop de grands personnages ont édifié des fortunes scandaleuses, en spéculant.
On spécule sur tout, sur les stocks de vivres, sur l’armement, sur les fournitures militaires. Comme ce sont des hauts dignitaires pour la plupart, ou des gens très protégés, la justice n’a pas à s’en mêler.
Hélas! la justice en Russie!... Quelle comédie!...
25 février.
Les manifestations continuent dans les rues, dans certaines rues, du moins. Je suis obligée sans cesse, pour circuler, de faire des détours.
On joue pourtant. Première solennelle avec les invitations d’usage. Mais les grands-ducs ne sont pas dans leur loge. Elle est restée vide toute la soirée.
Le public, malgré ce qui se passe, a son élégance des beaux soirs. Bijoux à profusion. Toilettes somptueuses. Le théâtre est plein. Les ambassadeurs sont à leurs places; on se montre sir Buchanan et M. Paléologue. Ils sont venus, bien qu’on chuchote que la guerre, là-bas, va mal. Mais on est si peu renseigné, au fond. Que sait-on? On se montre des personnalités du parti des Cadets, le parti qui est derrière toutes ces manifestations. Voici Milioukoff avec sa carrure un peu lourde, sa figure énergique barrée d’une courte moustache grise.
Pourquoi ai-je l’impression que la pensée de tous ces gens est ailleurs?
Il me semble que personne n’applaudit, ou si peu. La pièce est cependant charmante et nous y mettons toute notre conscience.
J’ai l’impression, surtout, que ce que nous faisons là est ridicule, que jouer la comédie en ce moment ne rime à rien. Si on s’en allait, si on laissait tout en plan! Que signifient ces diamants, ces épaules nues, ce luxe, alors que, dans la rue voisine, les cosaques passent, refoulant des hommes qui gesticulent, écrasant des femmes? Le contraste n’est-il pas excessif?
Daumerie, notre régisseur, est nerveux. L’excellent homme n’a pourtant guère ce défaut, à l’ordinaire. Il nous dit qu’il a entrevu l’intendant des théâtres, Teliakowsky, qui n’a fait qu’une apparition. Ce haut fonctionnaire, dont nous dépendons, nous fait rarement la grâce d’une visite. C’est le type du bureaucrate de cour, inutile et prétentieux. Les pièces sérieuses ne l’intéressent pas. Il ne s’intéresse qu’aux vaudevilles.
Fugitives impressions. Le métier nous reprend. La pièce s’achève dans un bon mouvement, jouée serré.
Déjà en me rhabillant, je me sens davantage d’aplomb.
Le gouvernement va prendre des mesures. Il est impossible qu’il montre une faiblesse, qui serait dangereuse.
26 février.
On se bat toujours sur le Newsky et près de la gare Nicolas. Les blessés, affirme-t-on, sont plusieurs centaines. Qu’est-ce que tout cela va devenir?
La foule demande du pain.
Et, dans cette foule, des voix aussi, des voix nombreuses, demandent la paix.
La paix! Hélas!... On est en pleine retraite du côté de la Galicie. Sur la guerre courent les plus contradictoires rumeurs. Il est impossible d’être renseigné. Les journaux se contentent de donner sèchement les communiqués des Alliés. Mais le bruit circule—que vaut-il au juste?—que les communiqués allemands sont tout différents.
Nous autres, Français, nous sommes atrocement préoccupés.
Le bas peuple, lui, ne se frappe pas de la guerre. Il est trop apathique. Nitchevo. Ce qui le fait ainsi sortir dans la rue, c’est le manque de vivres. Le problème, à ce point de vue, devient angoissant, mais son apathie déconcertante est-elle capable de manifester vraiment?
Contraste pénible, ce problème n’intéresse pas les classes aisées. Elles ont fait, isolément, des amoncellements de vivres dans leurs caves, dans toutes sortes de cachettes.
Je suis allée, en longeant la Newa, prendre le thé à l’hôtel Medwied... Oui, le thé... car il n’y a encore rien de changé dans les hôtels à la mode. Tout y est d’un prix excessif, mais le luxe y continue, et les réunions mondaines sont nombreuses.
Le temps est superbe. Le soleil presque chaud. Dans ce quartier, tout semble relativement calme. Quelques rares coups de feu seulement, au loin.
Mais voilà que brusquement, en passant sur le petit pont qui se trouve près de l’église de la Résurrection et qui longe la caserne, j’entends des cris et je vois un officier reculant devant des soldats qui sortent en brandissant des armes.
N’étant pas en traîneau, j’ai pris ma course à travers le Champ-de-Mars, et j’ai bien fait. Derrière moi éclatait une fusillade.
Hors d’haleine, je me suis réfugiée à l’ambassade d’Angleterre.
Puis, quand le calme est revenu, je suis repartie vers l’hôtel Medwied, où l’on a paru étonné de mon retard.
Étrange pays, où gronde la révolution qui sera peut-être demain la plus terrible des révolutions, où l’armée, celle qui fait la guerre, bat en retraite, et où continue pourtant la vie mondaine, la vie de luxe, dans tout ce qu’elle a de superficiel.
Oui, mais jusqu’à quand?...
Vais-je jouer, ce soir?
Je me suis informée par téléphone—le téléphone marche mieux que jamais.—Il n’y a rien de changé à la représentation.
Quand j’arrive au théâtre, je trouve mes camarades bouleversées. Chacun raconte des atrocités, dont la réalité lui a été affirmée. Devant l’hôtel Dagmar, un officier a tué, à bout portant, un ouvrier.
On affirme que le frère du colonel qui est commissaire du théâtre Michel a été poignardé au moment où il arrachait un drapeau rouge des mains d’un manifestant.
Que va-t-il advenir aussi du colonel? Par une réglementation surannée, absurde, c’est de lui que nous dépendons. La Russie est pleine ainsi de sinécures artistiques données en avantageuses prébendes à des officiers de l’entourage de l’empereur. Notre théâtre est infesté de ces inutiles, du haut en bas. On voit une haie de fonctionnaires à toutes les portes, chargés de les garder ou de les ouvrir, et forcément serviles, obséquieux...
Tous ces événements que l’on colporte ne nous donnent guère le cœur de jouer la comédie. D’ailleurs, pourrons-nous jouer? Il n’y a à peu près personne dans la salle. C’est la première fois. Le règlement est formel: s’il y a moins de sept spectateurs, on ne joue pas.
Combien sont-ils? Derrière le rideau, tout prêts mais très énervés, nous comptons. Ils sont quatre... non... cinq.
La situation est ridicule et tragique. Voilà un sixième spectateur. Nous recomptons avec Daumerie. Six, pas plus... Pour ma part, je voudrais être à cent lieues de là...
—Levez! commanda tout à coup la voix de Daumerie.
Hélas! notre régisseur a vu arriver le septième spectateur, le fatal septième.
Et, pour respecter ces maudits statuts, nous jouons la pièce, mais en conscience, absolument comme si la salle était pleine. Nous mettons même une sorte de coquetterie, fébrilement, à nous distinguer.
Il me semble que je n’ai jamais aussi bien tenu de rôle.
Devant sept spectateurs pourtant, quelle dérision!
Je ne peux pas m’empêcher de fixer des yeux ce septième, ce fâcheux, cet intrus.
Je le trouve effroyablement laid, avec des cheveux hirsutes, des yeux méchants, des mains sales. Cet homme doit incarner toute la révolution qui gronde. Je remarque qu’il ne s’est pas assis dans un fauteuil, mais sur un simple strapontin... Qu’est-il venu faire là?...
27 février.
Je m’étais endormie d’un lourd sommeil, brisée par ces émotions. Mais voilà Lydia, ma femme de chambre, qui me réveille de bonne heure, de trop bonne heure. Elle me supplie de me lever. Ce qu’on craignait est arrivé. Les soldats sont passés du côté du peuple et massacrent les officiers qui leur commandent de tirer sur les manifestants.
La situation de mon appartement est dangereuse. J’habite au rez-de-chaussée et je suis à la merci de ces hommes. Il n’est que temps de prendre des précautions.
Rapidement j’ai fait fermer tous les volets, mais nous guettons derrière, angoissées, cherchant à nous rendre compte de ce qui se passe. Un régiment, certainement, approche. On entend le roulement lourd des pas, les bottes qui frappent le pavé. Ce doit être un corps de l’Oural ou de Sibérie amené là en hâte et dont le gouvernement est sûr. Il n’hésitera pas à tirer sur le peuple, et ce qui va se passer peut devenir atroce.
Déjà, au loin, on entend des coups de feu.
Mais à quoi bon se désoler, perdre la tête! Je veux, moi aussi, garder ce calme fataliste de tant de gens d’ici. Nitchevo!
Il faut parer au plus pressé, c’est-à-dire enlever de ce rez-de-chaussée tout ce qui est précieux. J’ai des bibelots, des bijoux.
Je me suis habillée en hâte et suis montée au quatrième demander à une aimable locataire que je connais de donner asile à ce que je voudrais sauver.
En de pareils moments, il y a des services qu’on ne refuse pas.
Ce déménagement improvisé et mené en vitesse a quelque chose de tragique et en même temps de ridicule, comme tout ce qui se passe ici. Mais le plus important est fait.
Il s’agit maintenant de matelasser toutes les issues, car la fusillade se rapproche.
C’est un bouleversement général de mon pauvre appartement. Tout est utilisé pour calfeutrer hermétiquement les fenêtres qui donnent sur la rue: matelas, oreillers, coussins sont appliqués tant bien que mal. Heureusement que l’électricité fonctionne. C’est même inouï comme chaque chose fonctionne normalement dans des circonstances aussi émouvantes, où l’on pourrait croire tous les services suspendus.
Jusqu’au téléphone, qui m’appelle et pour quelque chose d’insignifiant. Une amie habitant une villa de la banlieue de Pétrograd me demande si je joue demain. Elle voudrait m’entendre et souhaite louer des places.
Est-ce que je sais, moi, si l’on jouera demain!
Les coups de feu ne cessent plus. On distingue mal avec tout ce qui bouche les fenêtres.
Paula, ma cuisinière, et Lydia sont pleines de bonne volonté. D’elles-mêmes elles décrochent des tableaux, empaquètent dans des chiffons des statuettes et autres bibelots.
Sans discontinuer, l’ascenseur monte au quatrième ce qui, de mon mobilier, peut être mis à l’abri.
Je suis exténuée. Cette incertitude sur ce qui se passe exactement tend les nerfs horriblement.
Je me suis réfugiée dans la cuisine. Sa fenêtre est entièrement défendue par un amoncellement de neige et nous restons toutes les trois, ma cuisinière, ma femme de chambre et moi, à attendre nous ne savons quoi.
Machinalement, Paula met de l’eau bouillir pour faire du thé. Jamais je n’ai pris le thé d’aussi singulière façon.
Mais on entend du tumulte, tout près, dans la maison. Que se passe-t-il? Lydia va aux nouvelles et revient avec des yeux terrifiés.
Il y a en effet, dans la cour, des manifestants qui gesticulent et qui frappent le concierge. Le malheureux est blanc comme un mort: il vient d’avoir deux doigts pris dans une porte. On ne sait pas au juste ce que veulent ces gens.
Il paraît qu’ils viennent perquisitionner, visiter... les toits. Protopopoff, le ministre de l’intérieur, aurait fait placer des mitrailleuses sur les toits avec des policiers pour les servir, de ces hommes qu’on a surnommés en dérision les Pharaones, ce qui veut dire serviteurs du roi Pharao.
Impossible de savoir ce qui se passe au juste. On distingue seulement des clameurs qui semblent joyeuses, comme si ces misérables avaient ce qu’ils cherchaient.
Et ils se précipitent vers la sortie en vociférant.
Lydia assure qu’ils ont trouvé sur le toit deux Pharaones avec une mitrailleuse et qu’ils les ont emmenés.
Personne ne se doutait que la maison servait ainsi de position de tir!...
Nous restons là, toutes les trois, anéanties...
C’est, maintenant, le silence... La trombe a passé: Lydia se risque à débarrasser une fenêtre, à ouvrir tout doucement les volets. La rue est redevenue calme, déserte...
Mais ce rez-de-chaussée est impossible à habiter au milieu de pareils événements. Si ces hommes sont partis, d’autres viendront. J’ai des amis dans un quartier moins central, plus éloigné des monuments publics et des banques. Je vais leur demander asile pour quelques jours. J’imagine de téléphoner. Instantanément j’ai la communication. Jamais, décidément, le service du téléphone ne m’a paru aussi bien fait. On me répond qu’on m’attend, mais qu’il faut que je vienne immédiatement, car la ville est pleine de manifestations violentes.
J’organise un ballot d’affaires indispensables, un peu au petit bonheur. Dans ma hâte j’emporte une douzaine de paires de bas de soie de toutes les couleurs. Les moments les plus dramatiques ont souvent un côté comique.
Paula et Lydia sont avec moi d’un dévouement affectueux qui me touche infiniment. Elles aussi me supplient de partir. Elles garderont l’appartement. Ce sont des humbles pourtant, des femmes du peuple, engagées par moi à Pétrograd.
Je sors de la maison avec mille précautions, rasant les murs. La rue est déserte complètement, et cette solitude, ce silence a quelque chose de tragique. On se demande si une balle ne va pas siffler, si une mitrailleuse ne va pas tout à coup, cachée on ne sait où, cracher la mort.
J’arrive sans encombre à la Fourchtatskaïa, grande rue où demeurent les amis chez qui je me rends. Ils habitent au troisième étage et je serai chez eux en sécurité.
Ce sont des gens charmants qui me font fête. Ils m’expliquent que ma maison est particulièrement visée. Il paraîtrait que mon concierge est de la police. Il aura été dénoncé tout de suite, et c’est ce qui nous a valu la visite indésirable de tout à l’heure.
Chez mes amis, les fenêtres ne sont pas matelassées; nous regardons, curieux.
Des automobiles, chargées de soldats, passent sans discontinuer. Ces soldats sont armés de fusils et de revolvers. Il ne passe pas d’autres voitures. On me dit que le gouvernement vient de réquisitionner toutes les voitures.
L’ère des mesures répressives violentes va-t-elle commencer? Alors, que de conflits en perspective! Le gouvernement a-t-il les moyens nécessaires? A-t-il l’autorité morale surtout? Nous avons tous l’impression de vivre sur un volcan.
On tire sans arrêt. Où, exactement? Il est impossible de le fixer. Mais on tire, cela est certain.
Voilà la nuit venue. Les coups de fusil retentissent toujours et, par moments, le crépitement sinistre des mitrailleuses.
Dans la maison de mes amis, des gens apportent, de la ville, des nouvelles de plus en plus mauvaises.
N’y a-t-il pas là une part d’exagération? Je ne sais pas. Je n’ose le croire.
On raconte que, cette après-midi, des émeutiers ont obligé un vieux général, qui commandait l’arsenal situé au coin de la Lithine et de la Sergnievskaïa, à sortir de son bureau.
Le pauvre homme, confiant, n’a pas plus tôt mis le pied dehors qu’un soldat, encouragé par une femme qui vociférait, l’a poignardé. Il est tombé, sans un cri.
28 février.
On attend l’empereur avec impatience.
L’empereur? Hélas!
Il était absent de Pétrograd et il revient dans la ville en révolution.
Mais tout le monde dit que son prestige n’est plus pareil, que le peuple, qui l’a tant vénéré, tant aimé même, est complètement retourné contre lui. Il n’est plus le «petit père».
On ne sait par qui ont été rappelés, remis en circulation les souvenirs pénibles des fêtes du couronnement à Moscou, où d’immenses tribunes s’effondrèrent et où il y eut tant de victimes.
On avait voulu voir là le mauvais présage:
Le règne de Nicolas II sera un règne de sang.
Tout le monde, à ce qu’il paraît, dans le peuple, rappelle ce souvenir. Ce serait comme un mot d’ordre.
Avec le retour de l’empereur coïncide celui de régiments de la garde, impitoyables ceux-là, on le sait, contre les révolutionnaires.
On assure qu’ils sont revenus exprès du front, où pourtant les affaires de la Russie sont de plus en plus mauvaises.
Mais comme la guerre semble loin! Il n’y a que les événements de Pétrograd qui comptent. Quels événements, au juste? Les journaux sont muets. Plusieurs, qui auraient voulu parler, ont été suspendus pour plusieurs jours.
Et, cependant, il paraîtrait que la révolution fait des progrès. Tous les soldats, en dehors des troupes de la garnison, marchent avec le peuple et vont, en chantant, manifester devant la Douma, drapeau rouge en tête.
Un tribunal révolutionnaire a été constitué pour châtier les policiers que les émeutiers ont surpris installant, avec la complicité des dvorniks, gardiens d’immeuble, des mitrailleuses sur les maisons.
Le châtiment est immédiat, et l’on devine en quoi il consiste.
Je me suis risquée à sortir. Vais-je donc m’habituer à cette existence extraordinaire? J’ai été voir, dans le quartier, le commissariat de police. Il est incendié, comme ils le sont tous à ce qu’il paraît.
Sur le sol gît un énorme tas de papiers, qui n’ont pas achevé de se consumer.
Des gamins, des femmes, des soldats même, considèrent curieusement ce spectacle.
Quelques feuilles noircies s’envolent devant moi. Les enfants se précipitent, afin d’essayer de les attraper.
C’est un jeu pour eux.
J’ai saisi au vol un de ces bouts de papier. Ce sont des passeports qui brûlent!
Nitchevo!
. . . . . . . . . . .
Profitant de l’accalmie, j’ai été faire une visite dans le voisinage. La rue paraît calme et je m’y engage sans méfiance, quand, brusquement, des coups de feu éclatent.
Aussitôt je me réfugie sous une porte et je vois les passants qui rebroussent chemin en courant.
Des cris répètent:
«—La mitrailleuse, la mitrailleuse!...»
Mais personne ne peut préciser même la direction où elle se trouve.
Cette indécision est atroce. Que faire? Dois-je avancer, quitter mon abri?... Un grand quart d’heure se passe ainsi...
Je me risque, quand même, à faire le trajet, mais les clameurs redoublent; les gens, devant moi, continuent de s’enfuir et, prudemment, je ne m’aventure qu’en m’abritant de porte en porte.
Et, comme en courant je veux traverser un carrefour, des balles sifflent à mes oreilles, indiscutables, celles-là, précises, sans qu’il me soit possible de dire, cependant, d’où elles viennent.
Une femme, qui se trouve auprès de moi, porte la main à son front, comme si elle allait s’évanouir, et elle tombe, ainsi qu’une masse.
Près d’une église, je glisse sur une large flaque de sang, déjà gelé—il fait douze degrés au-dessous de zéro... La fusillade a dû faire là une victime.
Je cours devant moi, très troublée, telle une femme ivre. Cette journée, où j’ai reçu le baptême du feu, sera inoubliable dans mon souvenir.
J’arrive glacée à la maison et je suis ainsi qu’une loque lorsque le concierge me met dans l’ascenseur.
Cet homme a le masque impassible des autres jours, la même solennité de parfait valet, le même uniforme à larges boutons.
Sans même s’apercevoir que je suis dans un état de fébrilité extraordinaire, il fait sa besogne machinale, de son sourire le plus béat.
Nitchevo!...
29 février.
C’était une fausse nouvelle! L’empereur n’est pas encore arrivé.
Probablement a-t-il été fait prisonnier.
Les événements, évidemment, se compliquent.
Les gens qui montraient encore quelque optimisme, qui ne voulaient voir dans tous ces déplorables événements que des troubles momentanés, causés par l’exaspération de quelques-uns, que des émeutes passagères, doutent maintenant.
S’ils ont mis la main sur l’empereur, les conséquences de ce qui se passe peuvent être formidables pour la Russie.
Pour le monde entier, peut-être!
Ce n’est plus l’émeute, l’émeute locale, c’est la révolution, la révolution immense, incalculable.
Je tente d’aller voir, à l’hôtel de l’Europe, mon amie Barelly.
On ne me laisse pas entrer.
Des manifestants, qui ont établi un barrage sévère, sont occupés à fouiller l’hôtel de fond en comble.
On sait que, du haut du toit, des mitrailleuses ont tiré. Des domestiques auraient fait la dénonciation, et l’exécution est en train d’avoir lieu, sommaire, terrible.
Car c’est la caractéristique de ces événements qui se déroulent:
Ils sont surtout guidés par les dénonciations, même les plus basses, les plus venimeuses.
On ne prend pas même la peine de les contrôler.
Mais lorsque, comme à l’hôtel de l’Europe, le fait dénoncé est reconnu exact, ces misérables s’acharnent et tuent...
1ᵉʳ mars.
Je suis retournée aujourd’hui à l’hôtel de l’Europe, inquiète du sort de mon amie.
A ma stupeur j’ai trouvé la maison redevenue comme avant. Des hommes y sont morts, des pièces ont été pillées, mais la vie a repris son cours tout de même. Nitchevo!
Mon amie me montre un des dénonciateurs. Il est resté à son poste de valet et fait son service. C’est même lui qui m’a annoncée, très correctement.
Mais le malaise augmente chez tous et les nouvelles se précisent, décevantes, inquiétantes.
Il paraîtrait que l’empereur a dû abdiquer en faveur de son frère, le grand-duc Michel. Il aurait écrit un manifeste solennel.
Tout le monde dit que cette solution ne va pas satisfaire le parti ouvrier, qui ne veut plus des Romanof.
Ils reculent pour mieux tomber, voilà tout. Et plus ils reculent, plus le gouffre sera sanglant.
C’est ce que disent les gens avisés, en hochant la tête, les gens qui ne partagent pas les exagérations ou les naïvetés qui, ici, guident tant d’âmes simples et arment le bras de tant d’hommes ignorants.
On a maintenant l’impression de vivre, non pas d’un jour à l’autre, mais de l’heure à l’heure, tant on sent que les événements vont se précipiter.
Je quitte l’hôtel de l’Europe et mon amie avec un affreux serrement de cœur.
A quelle scène sanglante, violente, vais-je encore assister?
Surprise nouvelle. Décidément cet étrange pays, en ces moments singuliers, est fait de surprises.
Le Newsky semble s’être subitement transformé en un vaste champ de coquelicots.
Chaque individu arbore à son vêtement, l’un par conviction, l’autre par peur, un morceau d’étoffe rouge...
2 mars.
Je suis sortie. La première chose qui me frappe, c’est la suppression des aigles, partout où ils se trouvaient, dans la décoration des monuments, en insignes sur les magasins.
La foule, visiblement, s’est obstinée, acharnée contre eux pour les jeter à terre.
Ils gisent sur le sol, piétinés par la foule. Celle-ci acclame des hommes qui, chargés de petites échelles, poursuivent méthodiquement, de rue en rue, de carrefour en carrefour, de maison en maison, la besogne de destruction, la besogne symbolique et sinistre.
Alors c’est la République... mais laquelle et comment... en ce pays sans fin, fait d’éléments si multiples, si différents.
Il semble en effet certain, à l’heure qu’il est, que le seul régime qui doit surgir de ces événements sinistres est la République.
On ne l’a pas proclamée encore. Mais il est officiel que l’empereur a abdiqué en faveur de son frère, le grand-duc Michel, pour ne pas laisser le pouvoir à son fils.
Le grand-duc Michel a remis ce pouvoir au peuple.
Sa décision ne fait de doute pour personne.
J’ai entendu des gens, pourtant, plaindre l’empereur. Mais ils le plaignent tout bas.
Ils racontent que le train impérial qui venait à Petrograd a été arrêté en route. Des hommes sont montés dans le wagon occupé par le tsar. Goutchkov était à leur tête.
Ils étaient chargés, par le gouvernement provisoire, de présenter à l’empereur un acte d’abdication en faveur de son fils. L’empereur se serait recueilli quelques instants, puis il aurait répondu simplement:
«—J’abdique.»
Mais, ne voulant pas laisser le pouvoir à son fils, il aurait demandé qu’on refasse l’acte en faveur de son frère, le grand-duc Michel.
Goutchkov aurait essayé de démontrer au tsar qu’il allait commettre une faute grave, le tsarévitch étant très populaire, depuis l’attentat dont il a été victime.
Lorsqu’on croyait qu’il allait mourir, à la suite de cet attentat, ce n’avait été, dans toutes les églises de l’empire, que messes et actions de grâces.
Toutes les femmes, dans ce temps-là, demandaient à Dieu dans leurs prières de sauver l’héritier du trône.
Mais l’empereur serait demeuré inébranlable dans sa résolution:
«—Je ne me séparerai pas de mon fils.»
Et un nouvel acte aurait été signé sans hésiter; certains disent même avec indifférence.
Voilà du moins ce que racontent, ce que chuchotent plutôt tristement, ceux qui ont un reste d’attachement pour le régime qui s’écroule au milieu de tant de malédictions.
Ces nouvelles, arrivées jusqu’à Petrograd, on ne sait comment, doivent être vraies. Les journaux les précisent. Elles servent trop bien la cause révolutionnaire.
Il y a d’ailleurs d’autres bruits qui circulent en d’autres milieux.
Des gens mêlent tragiquement l’attitude du tsar aux événements de la guerre, de cette guerre dont on ne parle pas assez ici et qui se déroule là-bas, si inquiétante.
Ces gens rappellent les chiffres si impressionnants des victimes tombées depuis 1914. On parle, non pas de centaines de mille, mais de millions, et voilà qu’on accuse la cour, l’impératrice directement, l’empereur par faiblesse, d’avoir eu avec l’Allemagne des complaisances coupables, fatales.
Cela se murmure dans le peuple. Et l’orage monte, monte.
. . . . . . . . . . .
Alors, vraiment, je me suis dit:
Que fais-je dans cette tourmente? Je suis une inutile. Le théâtre Michel est fermé. La vie devient impossible à force d’être coûteuse.
Ma place n’est-elle pas plutôt dans mon pays?
On m’assure que, dans le désarroi du mouvement révolutionnaire, le départ des étrangers n’est pas vu d’un mauvais œil. Au contraire, nous sommes des «indésirés» pour ces hommes nouveaux de la Russie, et notre présence les embarrasse. Ils craignent des incidents diplomatiques, au cas où l’un de nous serait mêlé à quelque bagarre tragique.
A ma surprise, mon départ, que je viens de décider brusquement, ne souffre aucune difficulté, au contraire.
Je laisse d’ailleurs toutes mes affaires et mon appartement tel qu’il est. Je spécifie bien à tout le monde,—ce qui est dans ma pensée,—que ce n’est là pour moi qu’une absence, une parenthèse à ma vie devenue russe, par les circonstances de ma carrière d’artiste.
Je compte revenir bientôt reprendre cette carrière que j’aime et où j’ai eu de beaux succès. La tourmente aura peut-être passé. Un régime stable, vigoureux, rationnel sera peut-être installé sur les ruines du tsarisme. Je le souhaite de tout mon cœur pour ce malheureux pays, auquel je suis attachée.
Le nombre des morts, en toutes ces journées sanglantes du mois dernier, est de deux mille seulement. C’est peu, relativement, pour une ville aussi importante, aussi peuplée que Petrograd.
On affirme que tous les régiments se sont ralliés, que le grand-duc Nicolas est toujours là, à la tête des troupes du front.
La partie ne serait pas perdue. Une évolution nouvelle peut-être...
Et un train lent, très lent, désespérément lent, mais paisible, m’emmène loin de la capitale russe, où tant de choses formidables se préparent.
La vie semble couler comme avant, dans la même apathie silencieuse.
Nitchevo.
DEUXIÈME PARTIE
12 octobre 1917.
C’était bien une parenthèse, une simple absence de quelques mois vers la mère patrie, et me voilà, au bout de six mois, revenue en cette même ville de Petrograd, où j’avais laissé la révolution qui grondait.
Pendant que je n’étais pas là, il y eut le règne—il n’y a pas d’autre mot—de Kerensky, une singulière période d’organisation violente, avec un peu moins de tueries et plus de discours.
Au moment où je reviens, Kerensky paraît devoir subir le sort de Kornilov. Le règne des bolcheviks se dessine.
Il effraye beaucoup de gens.
Je n’ai pas à m’effrayer.
Il me plaît de revenir reprendre ma place d’artiste au théâtre Michel. C’est là pour moi un poste que je considère comme un poste d’honneur, surtout si les circonstances sont difficiles.
Pour le prestige de la France, même devant un gouvernement révolutionnaire, le théâtre où se jouent en français des pièces françaises doit exister autant que par le passé, continuer son œuvre de propagande.
La propagande! C’est à ce titre, c’est par cette voie que j’ai pu regagner Petrograd. Voyage interminable, invraisemblable.
Mes amis de Paris me déconseillaient de le faire, affirmant qu’il était dangereux, que les bolcheviks étaient autrement à craindre que tous ceux qui auraient tenu avant eux le pouvoir en Russie. Ils me répétaient que la vie matérielle deviendrait impossible, que je me ruinerais à Petrograd, rien que pour essayer de vivre de façon modeste.
Je n’ai écouté personne. Cette perspective d’aller là-bas, à ces heures difficiles, périlleuses, m’attirait. Nous ne serions peut-être pas beaucoup de comédiennes françaises à jouer notre beau répertoire à Petrograd, en pleine révolution.
Le voyage ne devait pas être facile. Tant pis.
Le théâtre Michel ouvrirait-il? N’ouvrirait-il pas? Nous verrons bien, et, avec l’aide de l’ambassadeur de France, on ferait tout ce qu’il faudrait pour le faire ouvrir et même pour jouer les plus récentes œuvres du répertoire de la Comédie-Française.
C’est cela qui aurait de l’allure, jouer l’Élévation, de Bernstein!
Combien ai-je roulé de ces projets, de ces pensées tumultueuses durant les dix jours de la traversée? Nous avons dû faire le long crochet par la Norvège, la Suède, la Finlande.
A chaque instant, on avait la crainte d’être torpillés. Des histoires effrayantes couraient sur la présence de sous-marins allemands au fond des fjords, guettant les convois. Il paraît que près de la moitié du tonnage norvégien lui-même est détruit par ces bandits.
Nous en avons été quittes pour la peur.
Mais il n’y eut pas que cette inquiétude. Les nouvelles de la presse étaient de plus en plus mauvaises, du moins du côté russe. Aurions-nous le temps d’arriver en Russie avant les Allemands? N’allions-nous pas tomber dans un véritable guêpier, sans moyen d’échapper, sans espoir de retour?
D’un côté la menace révolutionnaire!
De l’autre côté, la menace ennemie!
A la grâce de Dieu!
Mes compagnons de route, deux médecins-majors et un courrier français montraient une confiance, une assurance aimable qu’ils communiquaient à tous.
Le voyage s’est en somme bien passé, traversant des pays splendides, voyage qui aurait été enchanteur pour des touristes.
Et je ne peux en croire mes yeux de me retrouver à Petrograd, comme j’y étais au mois de mars, sans plus de complications.
J’ai retrouvé mon appartement intact, avec mes meubles bien gardés par Lydia que j’avais laissée.
Alors que tant de mauvais domestiques dénoncent, se vengent, on rencontre des dévouements vraiment touchants.