NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
—La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique.
—La couverture de ce livre électronique a été crée par le transcripteur; l’image a été placée dans le domaine public.
LIBRAIRIE LÉON WILLEM, 8, RUE DE VERNEUIL, PARIS.
HUIT GRAVURES SUR ACIER
POUR ILLUSTRER
MADAME PUTIPHAR
GRAVÉES PAR LES PREMIERS ARTISTES
D’APRÈS LES DESSINS INÉDITS
DE MICHELE ARMAJER, Romain
| En noir. | En bistre. | ||
| Sur papier vélin | 8 fr. | 10 fr. | |
| Sur grand papier | de Hollande | 12 fr. | 14 fr. |
| — | Whatman | 16 fr. | 20 fr. |
| — | de Chine véritable | 16 fr. | 20 fr. |
N. B.—Les exemplaires sur papier de Chine et sur papier Whatman sont en premières épreuves.
Table des matièrs
TOME PREMIER
| Page | ||
| PRÉFACE. | [ix] | |
| PROLOGUE. | [1] | |
| LIVRE PREMIER. | ||
| CHAPITRE | I. | [9] |
| CHAPITRE | II. | [13] |
| CHAPITRE | III. | [18] |
| CHAPITRE | IV. | [27] |
| CHAPITRE | V. | [33] |
| CHAPITRE | VI. | [52] |
| CHAPITRE | VII. | [59] |
| CHAPITRE | VIII. | [63] |
| CHAPITRE | IX. | [67] |
| CHAPITRE | X. | [70] |
| CHAPITRE | XI. | [78] |
| LIVRE DEUXIÈME. | ||
| CHAPITRE | XII. | [87] |
| CHAPITRE | XIII. | [94] |
| CHAPITRE | XIV. | [102] |
| CHAPITRE | XV. | [107] |
| CHAPITRE | XVI. | [115] |
| CHAPITRE | XVII. | [119] |
| CHAPITRE | XVIII. | [129] |
| CHAPITRE | XIX. | [134] |
| CHAPITRE | XX. | [145] |
| CHAPITRE | XXI. | [149] |
| CHAPITRE | XXII. | [154] |
| CHAPITRE | XXIII. | [157] |
| CHAPITRE | XXIV. | [162] |
| CHAPITRE | XXV. | [168] |
| CHAPITRE | XXVI. | [173] |
| CHAPITRE | XXVII. | [200] |
| CHAPITRE | XXVIII. | [203] |
| CHAPITRE | XXIX. | [206] |
| CHAPITRE | XXX. | [209] |
| CHAPITRE | XXXI. | [215] |
| LIVRE TROISIÈME. | ||
| CHAPITRE | XXXII. | [229] |
| CHAPITRE | XXXIII. | [236] |
| CHAPITRE | XXXIV. | [242] |
| CHAPITRE | XXXV. | [261] |
| CHAPITRE | XXXVI. | [265] |
| CHAPITRE | XXXVII. | [269] |
| CHAPITRE | XXXVIII. | [273] |
| CHAPITRE | XXXIX. | [276] |
| CHAPITRE | XL. | [280] |
TOME SECOND
| LIVRE QUATRIÈME. | ||
| CHAPITRE | I. | [1] |
| CHAPITRE | II. | [7] |
| CHAPITRE | III. | [12] |
| CHAPITRE | IV. | [17] |
| CHAPITRE | V. | [20] |
| CHAPITRE | VI. | [25] |
| CHAPITRE | VII. | [40] |
| LIVRE CINQUIÈME. | ||
| CHAPITRE | VIII. | [47] |
| CHAPITRE | IX. | [65] |
| CHAPITRE | X. | [70] |
| CHAPITRE | XI. | [75] |
| CHAPITRE | XII. | [76] |
| LIVRE SIXIÈME. | ||
| CHAPITRE | XIII. | [77] |
| CHAPITRE | XIV. | [92] |
| CHAPITRE | XV. | [148] |
| CHAPITRE | XVI. | [158] |
| CHAPITRE | XVII. | [178] |
| CHAPITRE | XVIII. | [187] |
| LIVRE SEPTIÈME. | ||
| CHAPITRE | XIX. | [203] |
| CHAPITRE | XX. | [211] |
| CHAPITRE | XXI. | [221] |
| CHAPITRE | XXII. | [241] |
| CHAPITRE | XXIII. | [251] |
| CHAPITRE | XXIV. | [257] |
| CHAPITRE | XXV. | [261] |
| CHAPITRE | XXVI. | [264] |
| CHAPITRE | XXVII. | [267] |
| CHAPITRE | XXVIII. | [271] |
| CHAPITRE | XXIX. | [281] |
| CHAPITRE | XXX. | [286] |
| CHAPITRE | XXXI. | [291] |
| CHAPITRE | XXXII. | [295] |
| CHAPITRE | XXXIII. | [297] |
| ÉPILOGUE. | [306] | |
MADAME
PUTIPHAR
PARIS. TYPOGRAPHIE DE H. DEURBERGUE,
Boulevard de Vaugirard, 113.
La femme d’un charbonnier est plus estimable que la maîtresse d’un Roi.
MADAME
PUTIPHAR
PAR
PETRUS BOREL
(LE LYCANTHROPE)
Seconde édition, conforme pour le texte et les vignettes
à l’édition de 1839
PRÉFACE PAR M. JULES CLARETIE
TOME PREMIER
PARIS
LÉON WILLEM, ÉDITEUR
8, rue de Verneuil
1877
PRÉFACE.
Je me suis toujours proposé de faire, pour quelques individualités curieuses, originales et bizarres de ce temps-ci, une étude analogue à celle qu’un lettré de race choisie, M. Monselet, a menée à bonne fin sur les Oubliés et les Dédaignés du XVIIIe siècle. J’avais commencé par le portrait du Lycanthrope cette galerie tout à fait étrange, et je ne réponds pas de ne point la reprendre bientôt en étudiant ces méconnus ou ces excentriques qui s’appellent Elim Metscherski, Charles Lassailly, Aloïsius Bertrand, et, plus près de nous, ce poëte d’un grand talent et d’une existence si aventureuse, Albert Glatigny.
Pour aujourd’hui il ne s’agit ici que d’une préface à l’un des livres les plus particuliers de ce genre de littérature que Nodier appelait le genre frénétique. Je renverrai, pour ce qui touche à la vie même de Petrus Borel, au petit volume que je lui ai consacré[1] et ne m’occuperai que de l’œuvre même qu’un éditeur artiste, M. Léon Willem, aidé de la piété filiale de M. Borel d’Hauterive, le frère de Petrus, remet en lumière en la revêtant d’une forme plus digne de la faire apprécier des bibliophiles.
La première édition de Madame Putiphar date de 1839; elle forme deux volumes in-8 à couverture bleue (Paris, Ollivier, éditeur), avec deux gravures sur bois, reproduites ici: la première, celle du tome Ier, représentant Patrick le volume de J.-J. Rousseau à la main et tenant tête à madame de Pompadour; la seconde (tome II), signée Louis Boulanger, montrant Déborah à genoux, les cheveux en désordre, devant Patrick décharné, à demi nu, un crucifix sur la poitrine. Sur la couverture du livre un cadran d’horloge, sans aiguilles, avec deux os de mort entre-croisés et une larme.
Ce livre, Petrus Borel l’avait écrit loin de Paris, au Baizil, en Champagne, près du château de Montmort, dans un moment de sa vie où il se sentait entraîné vers la production, emporté par la fièvre créatrice. Il avait promis deux ou trois autres romans à Ollivier, son éditeur; il avait composé, à la même époque, un drame en cinq actes, le Comte Alarcos, encore inédit et qu’on pourra publier un jour. La dureté de son éditeur eut facilement raison de cet accès d’espérance et de foi.
Dans une lettre mise aux enchères lors de la vente des autographes appartenant à l’éditeur Renduel, Petrus Borel se plaignait amèrement de l’éditeur qui lui avait acheté cette Madame Putiphar. La lettre est cruelle et vaut la peine d’être citée. Elle montre en quel état se trouvait alors le Lycanthrope. «Je vous écris de mon désert, dit Petrus Borel. J’ai vendu mes deux volumes de Madame Putiphar 200 francs à Ollivier et il me refuse le troisième quart (50 francs) quand la totalité de la copie est achevée. Ma misère est affreuse: je suis obligé de sortir de ma caverne du Bas-Baizil pour glaner ma nourriture dans la campagne. Débarrassez-moi de cet homme.»
Ainsi, on le voit, le Lycanthrope ne souffrait pas seulement de maux imaginaires, et il lui était bien permis de se plaindre.
Les exemplaires de cette édition princeps de Madame Putiphar sont devenus, comme ceux des Rhapsodies et de Champavert des raretés que se disputent les amateurs de romantiques. Singulière fortune des livres! C’est à la Bibliothèque, où ils étaient depuis vingt-cinq ans, que j’ai trouvé les deux volumes de Madame Putiphar. Depuis vingt-cinq ans ils dormaient là, et nul ne les avait lus, et personne ne les avait coupés! Le premier j’ai mis le couteau d’ivoire entre ces feuillets que pas une main n’avait tournés! Et pourtant, il valait d’être étudié, ce volume, ne fût-ce que pour le prologue en vers qui précède le roman,—superbe portique d’une œuvre étrange. Cette introduction est assurément ce qui est sorti de plus remarquable de la plume de Petrus Borel.
Le ton navré est réellement touchant, et pour cette fois les grincements de dents de Champavert ont cessé. Hésitant et non plus irrité, inquiet, troublé, le poëte s’interroge, résiste tour à tour, et s’abandonne au doute, à ses instincts divers, à cette triple nature qui compose son idiosyncrasie. Nous avons tous au fond du cœur deux ou trois de ces cavaliers fantastiques dont parle Borel, et que nous entrevoyons, dans les heures troublées, comme des visions apocalyptiques.
Faut-il analyser ici ce singulier roman de Madame Putiphar, précédé par une si éloquente introduction en vers? Au début du livre, mylord et mylady Cockermouth sont accoudés à leur balcon, regardant le soleil couchant. Milady sème mal à propos son bel esprit, comme le lui reproche son mari; elle compare les trois longues nuées éclatantes aux trois fasces d’or horizontales des Cockermouth, et le soleil au milieu du ciel bleu au besant d’or parmi le champ d’azur de l’eau. Milord laisse là cette conversation sentimentale. Il revient des Indes et demande sévèrement à sa femme pourquoi certain fils de fermier, Patrick Fitz-Whyte «étudie les arts d’agrément avec Déborah, l’héritière des Cockermouth». Non-seulement ce Patrick est un petit paysan, mais il est catholique, et lord Cockermouth a pour juron favori: «Ventre de papiste!» Il ne badine pas avec ses convictions. La mère défend sa fille de son mieux; mais elle n’est pas bien persuadée non plus de l’innocence de Déborah. Que faire? Elle interroge la jeune fille. «Déborah, mon enfant, êtes-vous une fille à commerce nocturne?» Déborah rougit, se jette à genoux et demande grâce. Elle aime M. Patrick Fitz-Whyte (elle l’appelle monsieur); chaque nuit, elle sort par la poterne de la Tour de l’Est, elle va causer avec lui près du Saule creux, mais causer, rien de plus. «Nos entretiens n’ont jamais été qu’édifiants!» D’ailleurs, elle promet de cesser toute relation avec ce Patrick et d’épouser l’homme que son père lui présentera.
Mais quoi! miss Déborah est de la religion d’Agnès. Le soir même, elle sort par la poterne de la Tour, elle va jusqu’au Saule creux et crie le mot de ralliement habituel:
«To be!
—Or no to be!» répond Patrick, qui connaît Shakespeare.
Les deux amoureux se font rapidement leurs confidences. Ils ont eu, l’un et l’autre, à subir les brutalités de leurs tyrans. Patrick a le visage balafré, Déborah a l’épaule démise. Lord Cockermouth a brisé sa cravache sur le front du jeune homme en le saluant d’un seul mot: «Porc!» et au déjeuner il a lancé un pot d’étain à sa fille. Décidément tout cela ne peut durer. Aussi bien les amants conviennent qu’ils partiront, qu’ils iront en France pour y vivre heureux et libres. Leur fuite aura lieu «le 15 du courant», le jour même de la fête de lord Cockermouth.
Hélas! on ne s’enfuit pas facilement du manoir paternel. Nos tourtereaux sont surveillés. Un certain Chris, qui en veut beaucoup à Patrick, parce que celui-ci a refusé de trinquer avec lui, les espionne et les dénonce à lord Cockermouth. Le jour de la fuite venu, et pendant que les hôtes du lord en sont au dessert, Cockermouth et son complice, armés jusqu’aux dents, s’en vont vers le Saule creux, se jettent sur une ombre qu’ils aperçoivent et qui doit être Patrick,—et l’égorgent.
Quant à Cockermouth, il essuie son épée et rentre dans la salle du banquet. Il cherche alors Déborah des yeux, ne l’aperçoit pas, s’inquiète. On court aux appartements.
«Mon commodore, dit Chris, je ne trouve pas mademoiselle!»
On devine que ce n’est point Patrick, mais Déborah qu’ils ont assassinée. Patrick la trouve ainsi baignée dans son sang, la remet sur pieds, et la reconduit jusqu’au château. Ils conviennent qu’il s’enfuira et qu’elle le suivra dès que ses blessures seront guéries. «Mais, dit-elle, comment te retrouverai-je à Paris?»—Ce Patrick est rusé!—«Il faut avoir recours à un expédient, mais lequel?... (C’est lui qui parle.) Sur la façade du Louvre qui regarde la Seine, vers le sixième pilastre, j’écrirai sur une des pierres du mur mon nom et ma demeure.»
Après une telle trouvaille, il est bien permis de s’embrasser,—ce qu’ils n’ont garde d’oublier. Puis on se sépare.
Cela fait, Déborah se présente aux invités de son père, pâle, sanglante comme une autre Inès de las Sierras. Les invités se lèvent et se retirent. Lord Cockermouth essaie de les retenir, puis les menace de son épée,—que dis-je!—de sa flamberge, et la brandit sur ses convives. Mais un vieillard, marchant vers lui, «d’un faux air mystérieux lui dit: Milord, vous avez du sang à votre épée!»
Le livre Ier s’arrête sur ce coup de théâtre; il contient,—outre certaines particularités de style, comme cette singulière expression pour dire que Déborah but un verre d’eau: «Elle jeta un peu d’eau sur le feu de sa poitrine»,—un passage à noter, le portrait de lord Cockermouth, évidemment fait d’après une épreuve de sir John Falstaff. On le cherchera et on le trouvera dans ces pages, et voilà certes une excellente caricature. Daumier ne l’eût pas mieux crayonnée. Ce livre de Madame Putiphar abonde en rencontres semblables. Je n’analyserai point la suite de l’ouvrage aussi scrupuleusement que le début. D’ailleurs le lecteur de ces pages n’a-t-il pas le livre entre les mains et ne peut-il laisser là le préfacier pour courir au conteur? Petrus se fera bien connaître lui-même. On remarquera, soit dit en passant, l’orthographe fantaisiste du Lycanthrope, qui tenait à ses systèmes comme cet autre original, Restif de la Bretonne. C’est ainsi qu’il écrit abyme, gryllon, pharamineux, etc. «Je ne peux me figurer, sans une sympathique douleur, dit M. Charles Baudelaire, toutes les fatigantes batailles que, pour réaliser son rêve typographique, l’auteur a dû livrer aux compositeurs chargés d’imprimer son manuscrit.»
Revenons à Madame Putiphar. Patrick donc a quitté l’Irlande, ainsi qu’il a été convenu. Il arrive en France et entre d’emblée dans le régiment des mousquetaires du roi. Il n’a garde d’oublier le sixième pilastre du Louvre, et il y écrit son adresse. Précaution excellente, puisque Déborah le cherche déjà. Elle le rejoint. Leur folle joie remplit une quinzaine de pages. Petrus Borel n’a pas trouvé de meilleur mode pour exprimer leur ivresse que de les faire agenouiller dans toutes les églises de Paris. Mais voyez la fatalité! Patrick a été jugé en Irlande comme assassin contumax de miss Déborah; jugé, autant dire condamné, et mieux que cela, puisqu’il a été pendu en effigie, ce dont-il se moque au surplus profondément.
Ah! que vous avez tort d’être dédaigneux, ami Patrick! Justement, un mousquetaire de son régiment, Irlandais comme lui, Fitz-Harris, apprend la nouvelle de cette pendaison et en confie aussitôt le secret à tous ses camarades. Patrick se défend comme il peut, proteste de son innocence, et pour prouver qu’il n’a pas tué miss Cockermouth, il présente à ses compagnons Déborah, Déborah vivante et devenue sa femme. On s’incline profondément, et tout serait pour le mieux si le régiment des mousquetaires n’avait pas de colonel. Il en a un, vertubleu! et habillé de vert-naissant, têtebleu! et qui se nomme le marquis de Gave de Villepastour, mille cornettes! Or, ce colonel est amoureux de la femme de Patrick. Il veut la séduire, elle ne l’écoute pas; l’enlever, elle le repousse. Il a beau mettre Patrick aux arrêts pour causer plus librement avec Déborah, Déborah résiste. Il a des menaces, soit! Elle a des pistolets.
Sur ces entrefaites, Fitz-Harris, l’Irlandais qui est poëte par échappées, est convaincu d’avoir publié un libelle contre Madame Putiphar, lisez Madame de Pompadour. Petrus Borel appelle aussi Louis XV Pharaon. Maître Fitz-Harris est mis à la Bastille, et Patrick, toujours généreux, va demander sa grâce à la marquise.
Ici, j’aurais grande envie de reprocher à Petrus Borel sa sévérité excessive pour cette reine de la main gauche qui profita de sa demi-royauté pour faire un peu de bien, quand les autres, par habitude et par tempérament, font beaucoup de mal. Dieu me garde de me laisser entraîner par ce courant de réhabilitations érotiques qui, parti d’Agnès Sorel, ne s’est pas arrêté à la Dubarry! Mais enfin, lorsque je songe à Madame de Pompadour, c’est à son petit lever que je la revois, souriante, entourée d’artistes, ses amis, tenant le burin et demandant à Boucher un avis sur la gravure qu’elle vient d’achever. Muse du rococo, elle ne se contenta pas de publier des estampes ou de peindre des nymphes au sein rosé, elle protégea les Encyclopédistes,—et cette petite main si forte pouvait seule peut-être arrêter la persécution; elle philosopha, elle fit un peu expulser les Jésuites. Bref, il lui sera beaucoup pardonné, parce qu’elle a légèrement aimé la liberté de l’art et de la pensée[2].
Mais Petrus Borel ne nous la présente pas ainsi. C’est une louve affamée, une Cléopâtre sur le déclin, et quand madame du Hausset introduit Patrick dans le boudoir de Choisy-le-Roi, la Putiphar saisit à deux mains,—et quelles mains!—le manteau de ce Joseph irlandais. Ce diable de Patrick résiste au surplus éperdument. Elle parle amour, séduction, ivresse; il répond langue irlandaise, Dryden, minstrel, légendes de son pays. A cette femme éperdue et enivrée il réplique par un cours de grammaire comparée, et quand elle lui déclare en face son amour, il va froidement dans la bibliothèque prendre un livre du citoyen de Genève et met sous les yeux de la Pompadour cette pensée de la Nouvelle Héloïse:
«La femme d’un charbonnier est plus estimable que la maîtresse d’un roi.»
La Pompadour ne répond rien, mais elle fait mettre mon Patrick à la Bastille, pendant que le colonel marquis de Villepastour fait transporter Déborah au Parc-aux-Cerfs. Mais si Patrick est un loup, Déborah est une lionne. Pharaon a beau prier, supplier, se traîner à ses genoux, elle résiste, elle est superbe. «Vous finirez, dit le roi, par me rendre brutal!» Le tome Ier de Madame Putiphar se termine par la lutte et la résistance dernière de Déborah.
Dans le tome II de son ouvrage, Petrus Borel sème avec prodigalité les cachots ténébreux, les escaliers humides, les geôliers farouches, les souterrains sanglants et les oubliettes, toutes les fantasmagoriques des mélodrames. Déborah est enfermée au fort Sainte-Marguerite, et parvient à s’en échapper. Patrick et Fitz-Harris, réunis par le hasard, croupissent dans des culs-de-basses-fosses, à la Bastille ou à Vincennes. Au surplus, il y a vraiment là des pages saisissantes et effroyables. Les longues heures des deux martyrs sont comptées avec une cruauté sombre qui commence par faire sourire et qui finit par terrifier. Telle scène ou Fitz-Harris meurt en maudissant ses bourreaux, où le délire le gagne, où il revoit, moribond en extase, son comté de Kerry, Killarney la hautaine, le soleil, les arbres, les oiseaux; où Patrick demeure bientôt seul dans l’ombre, avec le cadavre de son ami, cette scène vous étreint à la gorge comme une poire d’angoisse. Petrus prend ainsi comme un violent plaisir à vous inquiéter et à vous torturer.
Quant à la fin même de l’histoire, la voici. Déborah a eu un fils, le fils de Patrick. Elle l’a appelé Vengeance. C’est une façon de désespéré taillé sur le patron d’Antony, ou de Didier, un des mille surmoulages pris sur les statues des bâtards romantiques. Déborah, poussée par les lamentations de son fils, lui confie le secret de sa naissance, lui montre son père emprisonné, torturé, maudit, et lui met une épée à la main en lui disant: «Va le venger!» Vengeance descend à l’hôtel du Villepastour et l’insulte, le frappe au visage, le contraint à se battre. Le marquis prend son épée, tue d’un coup droit ce jeune imprudent, fait attacher le cadavre sur le cheval qui à amené Vengeance vivant, et lâche le nouveau Mazeppa à travers champs. La course nocturne du cheval de Vengeance vers le château où attend Déborah est un des bons, des beaux morceaux du livre. C’est une façon de ballade où, comme un refrain, passe le cri de l’auteur au coursier: «Va vite, mon cheval, va vite!»
Lorsque Déborah voit son fils mort, elle sent soudain sont cœur se fendre, la vie lui échapper, le doute l’envahir. Elle désespère de Dieu après avoir désespéré des hommes.
Ici la plume semble tomber brusquement des mains de Borel. Un accent de sincérité poignante traverse son livre et le démenti final donné à son roman, la justice envahissant ce foyer d’horreurs, la revanche des bons sur les méchants,—c’est la prise de la Bastille par le peuple, le renversement du trône par les faubourgs, le meurtre du passé par la liberté. Il a réussi, ce Petrus Borel, à peindre en couleurs fortes, et sous un aspect nouveau, les triomphants épisodes du 14 juillet. Sa plume s’anime, court, étincelle, maudit, acclame, renverse; son style sent la poudre. Il y a là quelques pages vraiment dignes des écrivains embrasés qui vivaient dans la fournaise même, oui, dignes de Loustalot ou de Camille Desmoulins.
Au fonds d’un puits, dans la boue, dans la nuit, le peuple retrouve enfin un vieillard balbutiant des paroles d’une langue inconnue. C’est Patrick, Patrick hâve, décharné, lugubre. Déborah le reconnaît, elle se jette à son cou, elle lui parle, elle l’appelle par son nom. Il n’entend pas. «Fou! dit-elle. Il est fou!...» Elle se recule effrayée, tombe de toute sa hauteur et meurt.
Le livre s’arrête. Un meurtre de plus était impossible.
Je viens de nommer Camille Desmoulins. Ce n’est pas seulement le style même de Camille que le dénouement de Madame Putiphar nous rappelle: l’idée même de ce roman a été fournie au Lycanthrope par l’histoire.—Petrus Borel (ceci paraîtra intéressant aux curieux), a emprunté son livre aux Révolutions de France et de Brabant de Camille Desmoulins. Je lis, en effet, dans le no 40 des Révolutions[3], page 34, une lettre d’un certain Macdonagh, gentilhomme irlandois, capitaine, lequel se plaint d’avoir été persécuté, offensé par son colonel, mis en prison, non pas à la Bastille, mais dans la tour des îles de Sainte-Marguerite, absolument comme dans Madame Putiphar Petrus Borel nous montre l’Irlandais Patrick offensé par son colonel, persécuté et jeté dans un cul-de-basse-fosse. Même caractère et même aventure. Le colonel enlève la femme qui s’appelle Déborah dans le roman, Rose Plunkett dans l’histoire.
La lettre de Macdonagh à Desmoulins est datée du 15 Juillet 1790. L’auteur raconte comment Rose Plunkett, qu’il a épousée en Irlande et qu’on lui a enlevée pendant qu’il était dans le cachot de l’Homme au Masque de Fer, est aujourd’hui la femme du marquis de Carondelet. Aussitôt, le Marquis d’écrire à Camille: «Monsieur, quelle a été ma surprise de voir dans votre journal une lettre signée Macdonagh, contenant une histoire infâme sur ma femme, dont il n’y a pas un mot de vrai! A peine cet homme l’a-t-il vue au travers des grilles d’un couvent, etc., etc.» A cela, Desmoulins répond qu’il ne regrette pas d’avoir publié la lettre de l’Irlandais, que la publicité est la sauvegarde du peuple et des honnêtes gens. «La dénonciation, dit-il, si elle est vraie, démasque des fripons; et si elle est fausse, un calomniateur; dans tous les cas, elle tourne ainsi au profit de la société, sans faire de tort à son client, car quel mal vous fait une imposture dont il vous est si facile de confondre l’auteur et de lui en faire porter la peine?»
Il y avait eu grand bruit à la suite de la lettre de Macdonagh, et le marquis de Carondelet, chevalier de Saint-Louis avait adressé aussitôt contre «l’intrigant» une requête à Messieurs de l’Assemblée nationale, au roi, à ses ministres, à tous les tribunaux du royaume: «C’est un scélérat qui file sa corde», y était-il dit en parlant de Macdonagh. A cela Macdonagh répond par une visite à Camille Desmoulins et lui conte l’affaire qui est atroce, dit l’auteur des Révolutions de France et de Brabant, Macdonagh a épousé Rose Plunkett qui, après lui avoir vainement offert une somme d’argent pour obtenir son désistement, «a trouvé,» dit Desmoulins, «qu’il lui en coûterait bien moins de se démarier par lettre de cachet, et moyennant 24,000 livres, a fait enfermer son mari,—non son futur, mais le passé—aux îles Sainte-Marguerite pendant douze ans et sept mois.» Et, comme pièces de conviction, Desmoulins insère dans son journal des lettres de la marquise de Carondelet où Rose Plunkett appelle le capitaine irlandais: «Mon cœur et mon âme.»
On pourrait chercher ce qu’il advint de cette affaire Macdonagh; toujours est-il que Petrus Borel y a trouvé le sujet de Madame Putiphar, et que modifiant le rôle de Rose devenue Déborah, agrémentant son récit d’une visite à la Pompadour et d’une prise de la Bastille, il a choisi, ce jour-là, Camille Desmoulins pour collaborateur.
Le public sera heureux, je n’en doute pas, de retrouver, dans une édition faite pour les bibliothèques choisies, un livre aussi célèbre et aussi caractéristique que Madame Putiphar.
Celui qui l’écrivit fut un homme de conviction et de talent qui eût pu marquer plus profondément encore sa trace dans l’histoire des lettres si la fortune lui eût souri. Comme il rêvait de grandes choses! Je retrouve dans la collection de l’Artiste ces vers non réimprimés qui montrent bien ce qu’étaient ses espoirs et ses rêves:
9 octobre.
Tout ce que vous voudrez pour vous donner la preuve
De l’amour fort et fier que je vous dois vouer;
Pas de noviciat, pas d’âpre et dure épreuve
Que mon cœur valeureux puisse désavouer.
Oui, je veux accomplir une œuvre grande et neuve!
Oui, pour vous mériter, je m’en vais dénouer
Dans mon âme tragique et que le fiel abreuve
Quelque admirable drame où vous voudrez jouer!
Shakspeare applaudira; mon bon maître Corneille
Me sourira du fond de son sacré tombeau!
Mais quand l’humble ouvrier aura fini sa veille,
Éteint sa forge en feu, quitté son escabeau,
Croisant ses bras lassés de son œuvre exemplaire,
Implacable, il viendra réclamer le salaire!
Petrus Borel.
C’est à madame Paradol, la belle madame Paradol de la Comédie-Française, mère de Prévost-Paradol, que ce sonnet était adressé et Petrus lui dédiait en outre le roman que M. Willem réimprime aujourd’hui. Ces vers décèlent bien un fier état d’âme, un courage tout prêt à tenter l’œuvre grande, un immense désir d’escalader les sommets. Ces folies et ces ardeurs vaillantes, ces explosions et ces fumées du romantisme valaient mieux encore que les fanges du réalisme, dont on sourira tout autant quand la mode en sera passée, et qui rentrent aussi dans le «genre frénétique» dont parlait Charles Nodier.
A propos du romantisme et de ses fièvres, M. Philarète Chasles écrivait un jour. «C’était une belle époque éperdue. Elle voulait trop, elle espérait trop, elle comptait trop sur ses forces, elle jetait trop de sa séve aux vents du midi et du nord. Elle ne s’arrêtait pas pour s’écouter vivre; mais elle vivait. Elle avait l’ardeur, la séve et l’élan. Partout singularités et phénomènes: femmes émancipées, phalanstériens, vintrassiens, saint-simoniens; on faisait des drames en trente actes et des vers de quarante pieds. Trialph jaillissait de la plume de Lassailly, et le pauvre Petrus Borel, qui est allé mourir de douleur en Algérie, se disait lycanthrope. On imaginait qu’une loi votée pourrait ouvrir le paradis sur la terre; un seul noble discours allait de la tribune retentir dans toutes les poitrines....» Ah! le beau temps et le temps des glorieuses chimères! C’était folie? Soit. Nous sommes devenus trop sages. Nous analysons, critiquons, cherchons, fouillons çà et là: nous sommes des chimistes, des médecins, oui; mais nous ne sommes plus des créateurs. L’imagination s’est enfuie. La folle du logis a mis la clef sous la porte. Il nous reste des conteurs qui décrivent,—mi-partie peintres de genre et commissaires-priseurs. Il ne nous reste plus de génies qui inventent. Et il y avait certes plus de salpètre chez le dernier de ces insensés d’autrefois que chez plus d’un homme célèbre d’aujourd’hui.
Et voilà pourquoi nous disons aussi en feuilletant le livre éperdu du Lycanthrope: «Poor Yorick, alas!—Hélas! pauvre Yorick!»
Il y avait quelque chose là!
Jules CLARETIE.
Février 1877.
A
L. P.
CE LIVRE
EST A TOI ET POUR TOI
MON AMIE.
PROLOGUE.
Une douleur renaît pour une évanouie;
Quand un chagrin s’éteint c’est qu’un autre est éclos;
La vie est une ronce aux pleurs épanouie.
Dans ma poitrine sombre, ainsi qu’en un champ clos,
Trois braves cavaliers se heurtent sans relâche,
Et ces trois cavaliers, à mon être incarnés,
Se disputent mon être, et sous leurs coups de hache
Ma nature gémit; mais, sur ces acharnés,
Mes plaintes ont l’effet des trompes, des timbales,
Qui soûlent de leurs sons le plus morne soldat,
Et le jettent joyeux sous la grêle des balles,
Lui versant dans le cœur la rage du combat.
Le premier cavalier est jeune, frais, alerte;
Il porte élégamment un corselet d’acier,
Scintillant à travers une résille verte
Comme à travers des pins les crystaux d’un glacier,
Son œil est amoureux; sa belle tête blonde
A pour coiffure un casque, orné de lambrequins,
Dont le cimier touffu l’enveloppe et l’inonde
Comme fait le lampas autour des palanquins.
Son cheval andalous agite un long panache
Et va caracolant sous ses étriers d’or,
Quand il fait rayonner sa dague et sa rondache
Avec l’agilité d’un vain toréador.
Le second cavalier, ainsi qu’un reliquaire,
Est juché gravement sur le dos d’un mulet,
Qui feroit le bonheur d’un gothique antiquaire;
Car sur son râble osseux, anguleux chapelet,
Avec soin est jetée une housse fanée;
Housse ayant affublé quelque vieil escabeau,
Ou caparaçonné la blanche haquenée
Sur laquelle arriva de Bavière Isabeau.
Il est gros, gras, poussif; son aride monture
Sous lui semble craquer et pencher en aval:
Une vraie antithèse,—une caricature
De carême-prenant promenant carnaval!
Or, c’est un pénitent, un moine, dans sa robe
Traînante enseveli, voilé d’un capuchon,
Qui pour se vendre au Ciel ici-bas se dérobe;
Béat sur la vertu très à califourchon.
Mais Sabaoth l’inspire, il peste, il jure, il sue;
Il lance à ses rivaux de superbes défis,
Qu’il appuie à propos d’une lourde massue:
Il est taché de sang et baise un crucifix.
Pour le tiers cavalier, c’est un homme de pierre,
Semblant le Commandeur, horrible et ténébreux;
Un hyperboréen; un gnôme sans paupière,
Sans prunelle et sans front, qui résonne le creux
Comme un tombeau vidé lorsqu’une arme le frappe.
Il porte à sa main gauche une faulx dont l’acier
Pleure à grands flots le sang, puis une chausse-trappe
En croupe où se faisande un pendu grimacier,
Laid gibier de gibet! Enfin pour cimeterre
Se balance à son flanc un énorme hameçon
Embrochant des filets pleins de larves de terre,
Et de vers de charogne à piper le poisson.
Le premier combattant, le plus beau,—c’est le monde!
Qui pour m’attraire à lui me couronne de fleurs;
Et sous mes pas douteux, quand la route est immonde
Étale son manteau, puis étanche mes pleurs.
Il veut que je le suive,—il veut que je me donne
Tout à lui, sans remords, sans arrière-penser;
Que je plonge en son sein et que je m’abandonne
A sa vague vermeille—et m’y laisse bercer.
C’est le monde joyeux, souriante effigie!
Qui devant ma jeunesse entr’ouvre à deux battants
Le clos de l’avenir, clos tout plein de magie,
Où mes jours glorieux surgissent éclatants.
Ineffable lointain! beau ciel peuplé d’étoiles!
C’est le monde bruyant, avec ses passions,
Ses beaux amours voilés, ses laids amours sans voiles,
Ses mille voluptés, ses prostitutions!
C’est le monde et ses bals, ses nuits, ses jeux, ses femmes,
Ses fêtes, ses chevaux, ses banquets somptueux,
Où le simple est abject, les malheureux, infâmes!
Où qui jouit le plus est le plus vertueux!
Le monde et ses cités vastes, resplendissantes,
Ses pays d’Orient, ses bricks aventuriers,
Ses réputations partout retentissantes,
Ses héros immortels, ses triomphants guerriers,
Ses poètes, vrais dieux, dont, toutes enivrées,
Les tribus baisent l’œuvre épars sur leurs chemins,
Ses temples, ses palais, ses royautés dorées,
Ses grincements, ses bruits de pas, de voix, de mains!
C’est le monde! Il me dit:—viens avec moi, jeune homme,
Prends confiance en moi, j’emplirai tes désirs;
Oui, quelque grands qu’ils soient je t’en paierai la somme!
De la gloire, en veux-tu?... J’en donne!... Des plaisirs?...
J’en tue—et t’en tuerai!... Ces femmes admirables
Dont l’aspect seul rend fou, tu les posséderas,
Et sur leurs corps lascifs, tes passions durables
Comme sur un caillou tu les aiguiseras!
Le second combattant, celui dont l’attitude
Est grave, et l’air bénin, dont la componction
A rembruni la face: Or, c’est la solitude,
Le désert; c’est le cloître où la dilection
Du Seigneur tombe à flots, où la douce rosée
Du calme, du silence, édulcore le fiel,
Où l’âme de lumière est sans cesse arrosée:
Montagne où le chrétien s’abouche avec le Ciel!
C’est le cloître! Il me dit:—Monte chez moi, jeune homme,
Prends confiance en moi, quitte un monde menteur
Où tout s’évanouit, ainsi qu’après un somme
Des songes enivrants; va, le seul rédempteur
Des misères d’en bas, va, c’est le monastère,
Sa contemplation et son austérité!
Tout n’est qu’infection et vice sur la terre:
La gloire est chose vaine, et la postérité
Une orgueilleuse erreur, une absurde folie!
Voudrois-tu sur ta route élever de ta main
Un monument vivace?... Hélas! le monde oublie,
Et la vie ici-bas n’a pas de lendemain.
Viens goûter avec moi la paix de la retraite;
Laisse l’amour charnel et ses impuretés;
Romps, il est temps encor; ton âme n’est pas faite
Pour un monde ainsi fait; de ses virginités
Sois fidèle gardien; viens! et si la prière,
La méditation ne pouvoit l’étancher,
Alors tu descendras dans la sombre carrière
De la sage science, et tu pourras pencher
Sur ses sacrés creusets ton front pâle de veilles,
Magnifier le Christ—et verser le dédain
Sur la Philosophie outrageant ses merveilles
Du haut de ses tréteaux croulants de baladin;
Tu pourras, préférant l’étude bien aimée
De l’art, lui rendre un culte à l’ombre de ce lieu;
Sur ce dôme et ces murs, fervent Bartholomée,
Malheureux Lesueur, peindre la Bible et Dieu!...
Le dernier combattant, le cavalier sonore,
Le spectre froid, le gnôme aux filets de pêcheur,
C’est lui que je caresse et qu’en secret j’honore,
Niveleur éternel, implacable faucheur,
C’est la mort, le néant!... D’une voix souterraine
Il m’appelle sans cesse:—Enfant, descends chez moi,
Enfant, plonge en mon sein, car la douleur est reine
De la terre maudite, et l’opprobe en est roi!
Viens, redescends chez moi, viens, replonge en la fange,
Chrysalide, éphémère, ombre, velléité!
Viens plus tôt que plus tard, sans oubli je vendange
Un par un les raisins du cep Humanité.
Avant que le pilon pesant de la souffrance
T’ait trituré le cœur, souffle sur ton flambeau;
Notre-Dame de Liesse et de la Délivrance,
C’est la mort! Chanaan promis, c’est le tombeau!
Qu’attends-tu? que veux-tu?... Ne crois pas au langage
Du cloître suborneur, non, plutôt, crois au mien;
Tu ne sais pas, enfant, combien le cloître engage!
Il promet le repos; ce n’est qu’un bohémien
Qui ment, qui vous engeole, et vous met dans sa nasse!
L’homme y demeure en proie à ses obsessions.
Sous le vent du désert il n’est pas de bonace;
Il attise à loisir le feu des passions.
Au cloître, écoute-moi, tu n’es pas plus idoine
Qu’au monde; crains ses airs de repos mensongers;
Crains les satyriasis affreux de saint Anthoine:
Crains les tentations, les remords, les dangers,
Les assauts de la chair et les chutes de l’âme.
Sous le vent du désert tes désirs flamberont;
La solitude étreint, torture, brise, enflamme;
Dans des maux inouïs tes sens retomberont!—
Il n’est de bonheur vrai, de repos qu’en la fosse:
Sur la terre on est mal, sous la terre on est bien;
Là, nul plaisir rongeur; là, nulle amitié fausse;
Là, point d’ambition, point d’espoir déçu...—Rien!...
Là, rien, rien, le néant!... une absence, une foudre
Morte, une mer sans fond, un vide sans écho!...—
Viens te dis-je!... A ma voix tu crouleras en poudre
Comme aux sons des buccins les murs de Jéricho!—
Ainsi, depuis long-temps, s’entrechoque et se taille
Cet infernal trio,—ces trois fiers spadassins:
Ils ont pris—les méchants pour leur champ de bataille,
Mon pauvre cœur, meurtri sous leurs coups assassins,
Mon pauvre cœur navré, qui s’affaisse et se broie,
Douteur, religieux, fou, mondain, mécréant!
Quand finira la lutte, et qui m’aura pour proie,—
Dieu le sait!—du Désert, du Monde ou du Néant?
LIVRE PREMIER.
I.
Je ne sais s’il y a un fatal destin, mais il y a certainement des destinées fatales; mais il est des hommes qui sont donnés au malheur; mais il est des hommes qui sont la proie des hommes, et qui leur sont jetés comme on jetoit des esclaves aux tigres des arènes; pourquoi?... Je ne sais. Et pourquoi ceux-ci plutôt que ceux-là? je ne sais non plus: ici la raison s’égare et l’esprit qui creuse se confond.
S’il est une Providence, est-ce pour l’univers, est-ce pour l’humanité, et non pour l’homme? Est-ce pour le tout et non pour la parcelle? L’avenir de chaque être est-il écrit comme l’avenir du monde? La Providence marque-t-elle chaque créature de son doigt? Et si elle les marque toutes, et si elle veille sur toutes, pourquoi son doigt pousse-t-il parfois dans l’abyme, pourquoi sa sollicitude est-elle parfois si funeste?
Les savants, pour qui rien n’est ténébreux, diront que la destinée de l’individu dérive immédiatement de son organisation; que l’homme sans perspicacité sera dupe, que l’homme fin sera dupeur, et saura éviter les pierres d’achoppement où le premier trébuchera.—Mais, pourquoi celui-ci est-il rusé, et celui-là est-il simple? Être simple et bon est-ce un crime qui vaille le malheur et le supplice?—A quoi les savants répondront: Celui-ci est simple, parce qu’il a la protubérance de la simplicité; et celui-là est fin, parce qu’il a la protubérance de la finesse.—Bien, mais pourquoi celui-ci a-t-il cet organe qui manque à l’autre? Qui a présidé à cette répartition? Quel caprice a donné à l’un la bosse du meurtre, et à l’autre la bosse de la mansuétude? Si dès la procréation, ce caprice a départi les bonnes et les mauvaises qualités des êtres, il a départi leurs destinées: les destinées sont donc écrites; il y a donc un destin! L’animal n’a donc pas son libre arbitre: il n’a donc pas le choix d’être doux ou d’être féroce, de souffrir ou de faire souffrir, d’aimer ou de tuer.—Les savants se lèveront et répondront encore:—Il n’y a ni bonne ni mauvaise passion: c’est la société qui postérieurement est venue, et qui a dit: Ceci est mal, ceci est bien. Ceci est bon parce que ceci m’est profitable; ceci est mauvais parce que ceci m’est nuisible.—Soit: mais si les hommes doivent vivre en société, pourquoi la Providence en fait-elle d’insociables, pourquoi va-t-elle contre son but? Est-elle donc extravagante? Une Providence ne sauroit l’être. D’ailleurs cette raison n’explique rien, car il est des hommes sociables victimes de la société; car il est des hommes bons dont l’existence est affreuse; car il est des hommes victimes d’événements indépendants de leur volonté, d’événements que leur esprit ne pouvoit prévoir, que nulle vertu humaine ne pouvoit parer.
Pour détourner du désespoir, on a, il est vrai, inventé la vie future, où le juste est récompensé, et le méchant puni; mais pourquoi récompenser le juste, qui n’a pas eu à opter entre la justice et l’iniquité? mais pourquoi châtier le méchant, qui n’a pas eu à choisir entre le crime et la bienfaisance? On ne doit récompenser et punir que les actes volontaires. C’est Dieu, et non pas le créé qu’il faudroit glorifier quand il a fait une bonne créature, et qu’il faudroit supplicier quand il en a fait une mauvaise. Il étoit bien plus simple, au lieu de faire deux existences, une seconde pour redresser les torts de la première, d’en faire une seule convenable.
Si le péché originel est une injustice, la destinée fatale originelle est une atrocité. La loi de Dieu seroit-elle pire que la loi des hommes? seroit-elle rétroactive?
Je ne m’arrêterai pas plus long-temps à ces pensées fatigantes et révoltantes: je ne chercherai point à expliquer ces choses inexplicables: si je m’y appesantissois longuement, je me briserois le front sur la muraille. J’étourdis ma raison toutes fois qu’elle interroge, et je m’incline devant les ténèbres.
Souvent j’ai ouï dire que certains insectes étoient faits pour l’amusement des enfants: peut-être l’homme aussi est-il créé pour les menus plaisirs d’un ordre d’êtres supérieur, qui se complaît à le torturer, qui s’égaie à ses gémissements. Beaucoup d’entre nous ne ressemblent-ils point par leur existence à ces scarabées transpercés d’une épingle, et piqués vivants sur un mur; ou à ces chauve-souris clouées sur une porte servant de mire pour tirer à l’arbalète?
S’il y a une Providence, elle a parfois d’étranges voies: malheur à celui marqué pour une voie étrange! il auroit mieux valu pour lui qu’il eût été étouffé dans le sein de sa mère.
C’est à vous, si vos cœurs n’y défaillent point, d’approfondir et de résoudre: quant à présent, pauvre conteur, je vais tout simplement vous développer des destinées affreuses entre les destinées. Bien plus heureux que moi vous serez, si vous pouvez croire qu’une Providence ait été le tisserand de pareilles vies, et si vous pouvez découvrir le but et la mission de pareilles existences.
II.
Mylord, venez donc au balcon: le beau soleil couchant! Ah, vous êtes fortuné, mylord! tout jusques au ciel même qui se fait votre vassal et porte votre écusson au flanc. Regardez à l’occident; ces trois longues nuées éclatantes ne semblent-elles pas vos trois fasces d’or horizontales? et le soleil, votre besant d’or, au champ d’azur de votre écu?
—Mylady, vous semez mal à propos votre bel esprit: vous voulez, suivant votre coutume, détourner une conversation qui vous pèse, par un incident, par quelque mignardise; mais, vous le savez, je ne me laisse pas piper à vos pipeaux, et vous m’écouterez jusqu’au bout.
Je vous disois donc que si vous n’y prenez garde il arrivera malheur à votre fille. Je vous disois que dès l’origine j’avois prévu tout ce qui est survenu, que j’avois pressenti ce que vous auriez dû pressentir; et ce que toute autre mère à votre place eût pressenti. Vos flatteurs vous appellent naïve, mais vous êtes obtuse. Comme un nouveau-né, vous ignorez toutes bienséances. Sur mon épée, madame! vous n’avez de noble que mon nom.
Avant mon premier départ pour les Indes, ayant déjà remarqué en eux une lointaine inclination, et un commencement de liaison, je vous avois fortement recommandé et fait bien promettre de ne plus leur laisser aucun rapport; en tout point vous m’avez désobéi. Plus tard, lors de mon entrée en campagne, je vous renouvellai formellement le même ordre et vous me désobéîtes encore plus formellement. A mon retour de l’armée, je trouvai Déborah compagne de Pat; je trouvai Pat presque installé ici; Pat traité comme vous eussiez traité un fils; Pat assistant à toutes les leçons des maîtres de Déborah, et étudiant avec elle les arts d’agrément. Étiez-vous folle! Vous avez fait un joli coup en vérité! vous avez rendu un bon service à ce pauvre père Patrick! Aujourd’hui, il ne sait que faire de son garnement de fils, qui s’en va labourer un solfége à la main, un Shakspeare sous son bras. N’eût-ce été que par respect pour ma maison, vous n’eussiez pas dû attirer ici, et traiter de telle sorte, l’enfant d’un de vos fermiers, et d’un de vos fermiers irlandois et papiste!
—Cher époux, vous savez combien je vous suis soumise en toutes choses. Ce n’étoit point pour braver vos commandements, ce que j’en fis, mais purement pour l’amour de votre fille: seule, avec moi et quelques domestiques grondeurs, sans distraction aucune dans ce beau, ce pittoresque, mais taciturne, mais funèbre manoir, la pauvre enfant se mouroit d’ennui, et ne cessoit de redemander son Pat, qui l’égayoit de sa grosse joie, qui l’entraînoit dans le jardin et dans le parc; qui inventoit, pour plaire à sa noble petite amie, toute espèce de jeux et d’amusements.
Partageant ses jeux, ne devoit-il pas partager ses études? N’auroit-ce pas été cruel de le renvoyer à l’arrivée des professeurs de Debby? Puisqu’il étoit son compagnon, ne devois-je pas prendre à tâche de l’instruire et de le polir pour le rendre plus digne d’elle? Il avoit si bonne envie d’apprendre, et tant de facilité, le pauvre garçon! Cela donnoit de l’émulation à la paresseuse Debby. Puis, vous le savez, il étoit si gentil, si doux, si prévenant! Ah! que je souhaiterois à beaucoup de gentilshommes d’avoir de pareils héritiers!
—Toujours vos mêmes parades de générosité, toujours vos belles idées sur les gents de basse condition; vous aurez beau argumenter, un mulet et un cheval de race feront toujours deux, comme un Irlandois et un homme.
Où toutes ces prouesses de vertu vous conduiront-elles? Vos largesses envers les mendiants et les paysans vous feront, à la première rencontre, couper les jarrets par ces infâmes catholiques. Votre conduite à l’égard du petit Pat, où vous mènera-t-elle, où vous a-t-elle poussée? Debby et Pat, grandissant ensemble, se sont pris d’étroite amitié, puis à l’amitié a succédé l’amour: la jeune comtesse Déborah Cockermouth est amourachée du gars de votre fermier: mademoiselle en feroit volontiers son époux! Dieu me damne! cela me fait dresser les cheveux sur la tête! Mademoiselle refuse tout brillant parti; mademoiselle repousse tout noble requérant: J’ai fait vœu de chasteté, dit-elle. Ventre de papiste! quel est ce catholique baragouin? Dieu me damne! ça tourne à mal....
—Pourquoi vous enflammer ainsi? à quelle occasion tant de violence? Cette fantaisie de garder le célibat n’est qu’une lubie de jeunesse, qui lui passera, et tout d’abord qu’elle aura rencontré un cavalier de son choix et de son gré. Quant à Patrick, vous savez bien que tout est rompu entre elle et lui depuis long-temps; et que depuis votre farouche sortie contre lui, il n’a pas remis le pied au château.
—Tout est rompu entre elle et lui!... Il n’a pas remis le pied au château!... Qui vous a si bien informée? Madame, relâchez de votre surveillance, elle est vraiment trop rigide. Ah! tout est rompu entre elle et lui?... parole d’honneur?... C’est pour cela que mon fidèle Chris, maintes fois, l’a vu rôdant près du château; c’est pour cela qu’il a entendu plusieurs fois ce que vous eussiez dû entendre, la nuit, Déborah se relever, sortir et descendre du côté du parc. Ah! tout est rompu entre elle et lui!... vraiment?... C’est bien, restez dans votre quiétude: pour moi, je vais redoubler de sévérité; Chris l’espionnera; et si le malheur veut que cela soit, je prendrai des mesures qui ne seront pas douces à votre pimbêche de fille.... Quant au paysan, c’est la moindre affaire.
—Vous êtes maître, mylord, et surtout maître de vos actions; je ne suis que votre humble servante, et je m’incline. Faites à votre guise; on recueille ce qu’on a semé.
—A vos souhaits, comtesse.
III.
Le lendemain, après sa toilette, lady Cockermouth fit prier Déborah de vouloir bien se rendre auprès d’elle, par l’escalier dérobé, le plus secrètement possible, pour ne point attirer l’attention de son père.
Aussitôt Debby, très-inquiète, arriva mystérieusement; d’un pas craintif et d’un air caressant, elle s’approcha de sa mère pour la saluer d’un baiser, mais ses lèvres ne pressèrent que ses deux mains qui soutenoient son front abattu.
—Je vous remercie, mademoiselle, d’avoir bien voulu vous rendre avec empressement à mon invitation, lui dit la comtesse en découvrant son visage mélancolique; cédez toujours ainsi à mes douces et sages prières, vous ferez le bien, et vous épargnerez à vous et à votre mère infortunée de grands chagrins et de grands remords. J’ai tant besoin de consolation!... et toute consolation ne me peut venir que de vous.
Une seule fois, dans votre enfance, Debby, je cédai à un de vos caprices: cette foiblesse maternelle, bien pardonnable, a déchiré ma vie, déjà tant empoisonnée: vous vous étiez éprise de belle amitié pour Pat, le fils du granger Patrick, vous recherchiez toujours sa société, vous l’invitiez à vos récréations, vous lui offriez vos jouets, vous agissiez avec lui comme avec un frère, vous deveniez maussade quand on l’éloignoit de vous; au lieu de m’opposer rigoureusement, et comme je l’eusse dû, à votre fréquentation de ce petit rustaud;—fréquentation tout à fait messéante et blessant violemment votre père, qui plusieurs fois m’avoit intimé l’ordre, de l’empêcher durement. Pour ne point vous enlever votre compagnon unique, pour ne point vous affliger, j’écoutai vos désirs instants, et je favorisai vos entrevues. J’avois pensé que ce n’étoit qu’un enfantillage de peu de durée, mais vous vous êtes montrée tenace en vos goûts; et, plus tard, je ne pus jamais vous convaincre qu’il étoit opportun et décent de rompre avec ce paysan devenu jeune homme; vous ne voulûtes pas comprendre que vous dérogiez à votre rang.
Vous n’avez pas oublié, sans doute, mon cœur en saigne encore, toutes les tempêtes que cette condescendance m’a fait essuyer, toutes les fureurs qu’elle a fait tomber sur vous et sur moi; n’étoit-ce pas assez?...
Je croyois mon péché expié, je croyois cette guerre lasse; je croyois éteint ce brandon de discorde; hélas, me serois-je abusée grossièrement?
Voici que la colère de votre père s’est réveillée plus véhémente que jamais: hier, affirmant que vous avez toujours des rapports avec M. Pat, il a invectivé contre vous, il m’a chargée de blâmes. J’ai tâché de l’appaiser, en témoignant de toutes mes forces de votre innocence. J’ai essayé de lui prouver que par méchanceté, sans doute, quelqu’un avoit égaré sa bonne foi. Je l’ai prié de ne point calomnier ma Déborah. J’ai repoussé loin cette perfide accusation. Non, Déborah, vous n’êtes point une fille à commerce nocturne: c’est une calomnie! Me démentirez-vous?... Non, Déborah, vous n’avez pu prolonger, au péril de votre avenir, une liaison impardonnable, une liaison funeste à l’orgueil de votre père, une liaison funeste à mon repos! Me démentirez-vous?...
—O ma mère, ma mère, pardon!... s’écria Déborah, tombant alors à ses genoux et cachant sa figure dans les plis de sa robe.
—Cessez vos cris, Déborah, craignez qu’ils n’attirent votre père, sortez de devant moi. Est-ce ainsi, mauvaise âme, que vous faites ma joie?
—O ma mère, pardon! ne me chassez pas, ce seroit me maudire, et je ne suis criminelle que de vos chagrins.... Veuillez m’entendre?...
—Debby, ma fille, que vous êtes cruelle! Déjà ne m’aviez-vous pas assez causé de tourments? En quoi ai-je donc si peu mérité votre pitié? N’eût-elle pas été coupable votre inclination, que du jour où elle appesantissoit sur moi le bras de plomb de votre père, et sur vous sa malédiction, vous eussiez dû en faire le sacrifice. Prenez garde, qui ne sait pas faire un sacrifice souvent est sacrifiée.
—C’est qu’aussi souvent il est plus facile d’être immolé que de s’immoler. On ne tient pas compte des efforts vains, des luttes impuissantes, des combats secrets: en vérité, croyez-vous qu’il soit si aisé de s’arracher du cœur une amitié qui date du berceau, un amour développé avec la vie, une passion se reposant sur un être parfait, sur un être d’élection? Croyez-vous qu’un amour sans bornes, soit si commode à arracher, quand il est basé sur une profonde estime, et surtout quand le bien-aimé n’a d’autre crime que celui d’être né dans une crèche?
S’il en est qui peuvent à un signal donné désaimer ou prendre de l’amour, ce n’est pas moi. J’ai tout tenté; je me suis tout dit pour surmonter ma passion; et tout ce que j’ai fait pour la détruire n’a fait que la consolider. Enfin, j’ai cessé ce duel inégal avec la nature; et je me suis abandonnée au courant; dût-il m’entraîner dans un gouffre, résignée à tout, je le suivrai.
—A quelle école, s’il vous plaît, avez-vous appris un langage aussi odieux? Est-ce à l’école de votre paysan?
—Mon paysan n’est point un homme de scandale; et si mon langage est odieux, c’est que mon cœur est odieux, car il part de mon cœur. D’ailleurs je ne suis plus une enfant, je touche au tiers de la vie, et j’ai eu pour maître le malheur.
—Quels malheurs?... Dieu du ciel! si votre père vous entendoit, vous seriez morte!...
—Ne suis-je pas résignée à tout?
—Les soupçons du comte votre père sont donc fondés?
—Oui, ma mère.
—Vous revoyez donc le garçon Pat?
—Oui, ma mère, je revois M. Patrick Fitz-Whyte.
—Depuis quand?...
—Depuis un an environ.
—Effrontée!... Où pouviez-vous voir ce garçon?
—M. Patrick est venu quelquefois au château, en votre absence; mais habituellement nous nous rencontrons la nuit dans le parc. Je prends ici Dieu à témoin que pourtant nous n’avons jamais forfait à nos devoirs, et que nos entretiens n’ont jamais été qu’édifiants! M. Patrick est un noble homme, croyez bien!
—S’il m’étoit venu à la pensée que vous eussiez pu faillir, je serois plus coupable que vous ne le seriez vous-même, ma fille, si vous eussiez succombé: j’ai de l’estime pour vous, ma fille; ôter son estime a quelqu’un, c’est applaudir à ses vices, ou c’est le mettre dans le cas de se jeter au mal par dépit.
Votre père n’a encore que de vagues soupçons, et il est déjà possédé d’une colère outrée; prenez garde de les confirmer, je ne sais à quelle rigeur il pourroit être conduit. A la prolongation de vos liaisons avec Patrick, il attribue, fort justement sans doute, vos refus des divers gentilshommes qui vous ont été offerts. Prochainement il vous présentera un nouvel époux: si vous répondiez encore par un refus, son projet est de vous faire emprisonner dans une maison de correction d’Angleterre, jusqu’à ce que vous soyez revenue à des sentiments plus sociaux.
—Emprisonnée!... Est-ce à dire que je sois une folle, une prostituée!... Quant à un époux, seroit-ce Charles-Edward, je le repousserai! J’ai fait ce vœu que je tiendrai, ou d’être à mon Patrick ou d’être à Dieu.
—Déborah, vous êtes une mauvaise femme! Si vous respectez l’amour, vous ne respectez guère la piété filiale. Vous avez peu d’égards pour moi, pour moi votre tendre mère.
—Quoique je sois aigrie, ô ma mère! croyez à ma piété profonde. Mais il est inconcevable qu’on puisse se figurer que l’amour filial ne vive pas d’échanges et de soins; que dans l’amour filial les charges soient toutes pour l’enfant qui ne peut l’entretenir en bon point que par l’abnégation de soi-même, que par l’abnégation de sa raison, et, souvent, par la destruction de sa jeunesse et la ruine de sa vie. Croyez-vous qu’un amour puisse tenir, puisse exister à de pareilles conditions?
—Je ne pense pas que ces réflexions s’adressent à votre malheureuse mère: les charges entre nous deux ont été mutuelles, j’espère? Même, sans vous faire de reproche, je crois ma mesure plus comble que la vôtre. Que n’ai-je pas supporté, que n’ai-je pas souffert à cause de vous!
Parce que dans votre bas âge, involontairement j’avois favorisé vos rapports avec un enfant, on m’a fait coupable de ce qui s’en est suivi jusqu’en votre âge mûr. Ah! Déborah, vous aussi n’accusez pas votre malheureuse mère! oh! très-malheureuse!... Vous parlez d’amour filial acheté par l’abnégation de soi-même, et par la ruine de son existence: c’est moi qui l’ai acheté à ce prix. Oh! tous mes rêves dorés de mon enfance!... oh! la Providence fait bien de nous taire l’avenir!...
—Si vous pouviez lire en mon cœur, ma pauvre mère, vous verriez à quel point je vous aime. Laissez-moi baiser vos pieds, laissez-moi pleurer sur votre front! car il est des faits bien atroces dans la vie: vous que j’aime profondément, vous à qui je n’aurois voulu apporter que joie et bonheur; vous dont j’aurois voulu alléger les tortures; par un funeste sort, par je ne sais quel hasard, quelle fatalité, je vous ai toujours plongée dans le chagrin et le remords. C’est affreux à penser!
—Ma bonne fille, combien tes caresses épanouissent mon âme. Qui sait si des jours heureux ne nous sont pas réservés? Tu peux encore me faire goûter à la félicité. J’ai tant souffert, prends pitié de moi, ne me fais pas souffrir davantage, j’y succomberois! Promets-moi, c’est l’unique et dernier sacrifice que je te demande, promets-moi de ne plus revoir M. Patrick.
—Ne plus revoir M. Patrick!... répéta Déborah consternée.
—Je sens bien qu’il est douloureux de renoncer à l’objet de ses affections; je sens bien que je vous demanderois là une chose difficile, si la renonciation étoit toute volontaire; mais n’est-il pas bien séant de prévenir une rupture inévitable et de la préparer soi-même? mais n’est-il pas habile de faire d’un événement, tout à fait en dehors de notre pouvoir, un acte de notre volonté plénière. Votre père, sachez bien, vous fait surveiller scrupuleusement depuis quelques jours, depuis qu’on lui a donné du soupçon. Vous ne tarderiez pas à être surprise par ses espions;... que Dieu vous en garde! vous seriez perdue, et votre mère aussi.
—Hélas! que ne me demandez-vous une chose possible.
—Je n’exige rien de vous, ma fille; je vous prie seulement d’éviter un piége, je vous prie seulement de vous garder d’un abyme de maux; je vous supplie d’avoir pitié de moi!
Oppressée et sanglotante, Déborah tomba aux pieds de sa mère, et, dans cette pose, demeura taciturne et morne comme une sculpture. Après ce long silence, relevant la tête et soulevant ses paupières, elle dit froidement: Je ferai selon votre désir, ma mère, je me garderai de cet abyme de maux; accordez-moi seulement une grâce?
—Parlez, ma fille.
—Permettez-moi de revoir encore une seule fois M. Patrick, pour lui dire adieu, pour lui apprendre son arrêt au moins de ma bouche? Cette nuit, nous avons rendez-vous dans le parc: j’irai, je lui dirai tout!...
—Déborah, laissez que je vous presse sur mon cœur! je savois bien que vous étiez bonne. Ainsi, dorénavant, vous cesserez toute entrevue?
—Je vous le jure.
—Puissiez-vous toujours vous maintenir en aussi sage disposition; puisse ce changement ne pas être passager, votre mère sera bien heureuse! Ainsi vous ne démentirez pas mes dénégations? J’ai répondu à votre père de votre bonne conduite. Bientôt ses soupçons tomberont, et, honteux de vous avoir accusée faussement, peut-être reviendra-t-il à la douceur.
Il est juste, en effet, de prévenir ce pauvre garçon, et de le prévenir avec ménagement; ce seroit mal en effet de rompre malhonnêtement avec lui, et de le jeter dans l’inquiétude. Allez, une dernière fois, à votre rendez-vous; mais prenez garde de vous laisser surprendre par les gents de votre père.
Voici la cloche du déjeûner. Vite, retournez dans votre appartement: de là, comme de coutume, vous vous rendrez à la salle. Évitez d’avoir l’air embarrassé; il faut que votre père ignore ce qui vient de se passer entre nous.
Durant ces dernières paroles la comtesse Cockermouth tenoit embrassée Déborah, qui, préoccupée, restoit froide, semblant souffrir de ces caresses, et les recevoir de l’air paterne avec lequel on reçoit des félicitations non méritées.
IV.
Déborah passa quelques instants devant son miroir à rajuster sa robe froissée et ses attifets en désordre; elle s’en éloignoit, elle s’en rapprochoit; elle se regardoit et se regardoit encore; elle cambroit sa belle taille, et tournoit sa tête sur l’épaule pour voir si sa démarche se rassuroit. Elle essuyoit ses joues rayées par les larmes. Enfin, au second appel du déjeûner, croyant avoir assez bien dissimulé les traces de son émotion, elle prit le chemin de la salle. Pour gagner plus de calme, elle marchoit lentement encore et s’arrêtoit à chaque degré de l’escalier, échauffant de son haleine son mouchoir et l’appliquant sur ses yeux comme un collyre pour boire l’humidité de ses paupières.
—Vous vous faites attendre, Debby, dit la comtesse, lorsqu’en entrant elle faisoit la révérence à son père, qui, tout en affectant de ne pas s’occuper de son arrivée, laissoit tomber sur elle un regard lui enjoignant de supprimer ses politesses.
Sans plus de présages, Déborah pressentit la tempête; et, tremblante comme un oiseau surpris par l’orage, vint se blottir sur sa chaise.
Le comte Cockermouth acheva de la décontenancer en la considérant sévèrement, et en chuchotant tout bas à l’oreille de la comtesse:
—Ne remarquez-vous pas, mylady, l’extérieur fatigué de mademoiselle votre enfant? ses yeux ternes, ses paupières rouges? Tout cela sent la veille. Je suis sûr, quoique Chris ne l’ait pas entendue, qu’elle a passé cette nuit à la belle étoile. Tant va la cruche à l’eau qu’enfin elle se brise. Ventre de papiste! ça tourne à mal!...
Vous n’avez donc pas appétit, mademoiselle? vous ne mangez pas, vous pignochez.
—Il est vrai, je n’ai pas faim, mon père.
—Cela est très-simple, dit tout bas le comte à son épouse, quand on a fait un médianoche.
Êtes-vous malade, mademoiselle?
—Non, mon père.
—Alors, quel train menez-vous donc, vous avez la mine d’une déterrée.
—Je ne suis pas malade, mais je suis indisposée. Tout à l’heure il m’a pris une défaillance dont je ne suis pas bien revenue.
—Cela est très-simple, dit encore tout bas le comte à la comtesse: tant va la cruche à l’eau qu’enfin.... Ventre de papiste! ça tourne à mal! Si je ne me retenois j’écraserois cette petite....
Ah! mademoiselle a des défaillances!... Madame, faites sortir votre fille; je ne veux pas de cette catin à ma table! Allons, sortez! Je vous défends de remettre les pieds n’importe où je pourrois être; je vous défends de reparoître ici. Sortez donc!
—Mon père! mon père!... répétoit Déborah baignée de larmes.
—Sortez donc!... répétoit Cockermouth.
—Mais, que vous a fait ma fille, monsieur le comte?...
—Vous tairez-vous, madame la souteneuse!...
En criant ses dernières injures, il lançoit contre sa fille, à l’instant où elle sortoit, un pot d’étain qui l’atteignit à l’épaule et lui fit pousser un long gémissement. Dans sa fureur, il se leva de sa chaise avec tant de violence que la table soulevée par sa panse énorme fut renversée. Puis, il se précipita hors de la salle en brisant tout sur son passage, et s’enferma dans son appartement.
Échappée à cet esclandre, Déborah se retira chez elle. Là, accablée de douleur, elle tomba sur un canapé, où l’obsession des fantômes du désespoir l’assoupit. Ce n’étoit pas cependant qu’un pareil spectacle fût chose nouvelle pour ses yeux et pour son cœur; dès son enfance elle avoit assisté au martyre de sa mère; mais ici, elle étoit plus que figurante, elle se voyoit au premier acte d’un rôle dont elle redoutoit le dénouement.
Le valet qui vint lui apporter son dîner la trouva dans le même désordre, encore endormie sur le canapé. Sous sa serviette elle découvrit un billet non signé, mais de la main de sa mère, contenant ceci seulement:
«Si vous avez besoin de quelque chose, faites-le-moi demander par qui vous apportera votre nourriture? Si vous allez cette nuit où vous devez aller, vous ne sauriez trop prendre de précautions: vous risquerez beaucoup. Ne seroit-il pas prudent de vous en abstenir, et demain de faire parvenir votre congé à M. Patrick? Au nom du ciel, faites cela!»
—Ton congé!... Patrick, mon amour, ma vie!... Te donner congé, Patrick!—s’écria Déborah en achevant de lire ce billet.—Oh! c’est là de ces choses auxquelles mon esprit se refuse, c’est là de ces devoirs que ma foible intelligence ne peut comprendre, c’est là de ces pensées dont mon âme s’effarouche!... Te donner congé, Patrick! conçois-tu?... Contremander ma passion: on contremande ce qu’on a commandé? qu’ai-je commandé? dites-moi? On congédie ce qu’on possède, ce dont on est las. Mais donner congé au vautour qui nous tient dans sa serre, au geôlier qui nous charge de chaînes; mais donner congé à la puissance qui nous possède, non!...—L’enfant peut briser son jouet, mais le jouet peut-il briser l’enfant?... Eh! que suis-je!...—Une meule peut-elle se broyer elle-même? Un arbre peut-il se déraciner? Une vallée peut-elle dominer le mont qui la domine?... Et moi! puis-je engouffrer l’abyme qui m’engouffre?...—Oh! c’est là de ces choses auxquelles mon esprit se refuse! Oh! c’est là de ces pensées dont mon intelligence bornée s’effarouche?—Moi! te donner congé, Patrick! comprends-tu?
Après avoir rongé un morceau de pain trempé de ses pleurs, et jeté un peu d’eau sur le feu de sa poitrine, Déborah s’enveloppa d’un manteau, et suivit un long corridor aboutissant à une antique tourelle, encastrée dans des constructions modernes et nommée pour sa position Tour de l’Est; de fortification qu’elle avoit été, elle étoit devenue belvédère, et ses créneaux avoient cédé place à une riche balustrade. On découvroit de cette terrasse excessivement élevée un sombre et lugubre paysage: au midi et à l’est, une plaine infinie, noire et rouge; noire à l’endroit des tourbières, rouge à l’endroit des bogs; peu d’arbres, des genêts et des bruyères et quelques huttes informes à demi enterrées.—Au nord et à l’ouest des chaînes de rochers chauves, semblant de hautes murailles ébréchées par la foudre, bordoient l’horizon; çà et là des ruines de tours, d’églises et de monastères, charmoient le regard et plongeoient l’âme dans le passé.
De ce côté un déchirement dans les rochers, forme une gorge profonde, étourdissante à voir. Dans le creux de cette Gorge du Diable, comme on l’appelle, coule un torrent étroit, n’ayant qu’une seule rive, ou passeroit à peine un chariot. A mi-hauteur des roches il s’élance avec fracas de la bouche d’une caverne, ce qui ajoute encore au caractère infernal de ce lieu.
L’eau de ce torrent, froide en été, chaude en hiver, jouit d’une grande célébrité parmi les villageois des environs, qui lui attribuent toutes sortes de cures merveilleuses. Mais sa propriété la plus incontestable est celle, quand on a l’imprudence de s’y baigner, de guérir de la vie.
La description ne pourroit donner qu’une idée ingrate du bel effet d’un soleil couchant apparoissant à l’extrémité de cette gorge rétrécie encore par la perspective, du bel effet de ce long corridor sombre, terminé par un portail d’or resplendissant, dont le disque étincelant du soleil semble la rose gothique.
C’est là le merveilleux spectacle que Déborah se plaisoit à venir contempler du haut de la Tour de l’Est, spectacle dont, autrefois avec Patrick, elle ne s’étoit jamais rassasiée.
Que d’heures ils avoient passées là, touts deux, dans la méditation et l’exaltation! Quels lieux auroient pu lui être plus chers? Pas une pierre, pas une dalle où Patrick n’eût gravé leurs chiffres entrelacés, ou quelques dates pleines de souvenirs et de regrets.
Là haut, montés sur cette tour, ils ne pouvoient être entendus que du Ciel: le Ciel est discret confident, le Ciel n’est pas railleur, le Ciel n’est pas perfide.
Et puis, du haut de cette tour, l’œil de Déborah tissoit une toile de rayons d’or pareille à une toile d’araignée: un rayon partoit de la grange de Patrick, un autre du Saule creux du Torrent, un autre des ruines du Prieuré devenu cimetière, cent autres de cent autres lieux où ils avoient herborisé ensemble, où ils avoient lu quelque livre de prédilection.
V.
Le timbre fêlé du manoir ayant dit une heure du matin, Déborah, jetée toute vêtue sur son lit, se leva sans bruit et sans lumière, longea le grand corridor de la Tour de l’Est, et descendit jusqu’à une poterne ouvrant sur les fossés à sec du château. Vers l’entrée du parc, à l’aide de quelques arbustes, elle gravit sur la contrescarpe, puis, pour n’être point dépistée, au lieu de suivre la route ordinaire, menant directement à la Gorge du Diable, elle prit un sentier tortueux et presque impraticable.
Plusieurs fois il lui sembla entendre un léger bruit sur ses traces, et s’étant retournée, et n’ayant rien apperçu, elle imagina que ce pouvoit être quelque animal sauvage, ou simplement l’écho de ses pas. Le ciel étoit clair, mais il étoit impossible de rien distinguer à travers les buissons de ce sentier inculte. Parvenue au torrent, elle reconnut dans le lointain la voix de Patrick, qui chantoit une ancienne mélodie sur l’attente. A ce chant elle tressaillit de joie, et quand elle ne fut plus qu’à peu de distance du Saule creux, leur rendez-vous, elle cria le mot de ralliement habituel:
—To be!...
—Or not to be!...
répondit la voix qui chantoit. Et aussitôt un grand jeune homme enveloppé d’une cape sortit des halliers et lui vint au-devant.
—Je vous salue, Déborah pleine de grâce et d’exactitude, dit-il affectueusement en lui prenant une main, qu’il baisa.
—My lord est avec moi, répliqua-t-elle en s’inclinant, je suis bénie entre toutes les femmes.
Pat, mon doux ami, qu’il me tardoit de vous revoir! Oh! si vous saviez! j’ai tant de choses à vous apprendre! tant de choses se sont passées depuis notre dernière entrevue! Pauvre ami, vous chantiez, vous aviez du contentement au cœur. Pourquoi faut-il que je vienne troubler cette félicité! Haïssez-moi, Patrick; je suis votre mauvais Génie.
—Non, vous êtes mon Ange, et je sais tout. Ce soir j’errois à l’entrée du parc, tourné vers la Tour de l’Est, où je croyois vous appercevoir, quand, dans l’allée d’Ifs, je rencontrai madame la comtesse votre mère, qui se promenoit seule. Après m’avoir fait le plus gracieux accueil, peu à peu, avec de grandes préparations, elle en vint à me parler de ce qui se passoit, et à me prier de rompre à jamais avec vous, puis, elle en vint à me faire de violents reproches pour avoir conservé des rapports secrets, et pour avoir trompé sa vigilance; puis, enfin, elle m’intima, elle m’ordonna solemnellement de cesser nos relations. «Je ne suis pas insolente, je ne veux pas vous humilier, m’a-t-elle dit en me quittant, mais quand on s’oublie jusqu’au point où vous vous oubliez, il est bon de faire ressouvenir! Pat, ajouta-t-elle en me tutoyant d’un air de mépris, où en veux-tu venir? Déborah, c’est ma fille! c’est la comtesse Cockermouth! Et toi, Pat, tu n’es qu’un lourdaud!»
—Vous, maltraité ainsi, Patrick! Oh! je vous demande pardon des calices amers que je vous fais boire. Et c’est pour moi, et c’est à cause de moi que vous souffrez de telles angoises!... Mais, grand Dieu! qu’avez-vous donc, Patrick? votre visage est tout balafré?
—Madame la comtesse votre mère venoit de s’éloigner: je m’enfonçois plus avant dans le parc, tête basse, marchant plongé dans de fâcheuses rêveries, quand j’entendis le galop d’un cheval remontant la même avenue: c’étoit le comte, qui faisoit manœuvrer Berebère, sa belle cavale. Aussitôt qu’il m’apperçut; il piqua des éperons, vint droit à moi, me frôla au passage en me saluant d’un seul mot, porc! et me brisa sa cravache sur le front.
—Pauvre ami!... De grâce, Patrick, ne vous appuyez pas sur cette épaule; je suis blessée.
—Vous aussi, Debby?...
—Ce n’est rien: une chute.... Non, Pat, je vous trompe, c’est aussi une violence de mon père. Ce matin, au déjeuner, il m’a lancé un pot d’étain, qui, heureusement, ne m’a frappé que l’épaule.
—Noble amie, vous le voyez, c’est de moi que découlent touts vos maux; il est temps enfin que je tarisse la source de vos douleurs.
—Non, en vérité, vous n’êtes point la source de mes maux, non plus que moi la source de vos souffrances. Maux et souffrances, joie et bonheur nous sont communs comme à toute double existence confondue, comme à toute vie accouplée. Ma destinée s’est mêlée à la vôtre, la vôtre s’est mêlée à la mienne; si l’une des deux est fatale, elle entraînera l’autre: tant pis! Qui vous frappera me heurtera, qui vous aimera m’aimera; tout est doublé et allié par l’amour, mal et bien. L’orage qui renverse le chêne renverse le gui; le chêne ne dit pas au gui, je suis cause de tes maux; le gui ne dit pas au chêne, j’ai enfanté ta ruine; ils ne disent point, je souffre et toi aussi: ils disent, nous souffrons.
Patrick, ne demeurons pas en ce lieu touffu; ma mère m’a fait promettre que nous nous tiendrions sur nos gardes. Si par hasard nous avions été suivis, on pourroit, se glissant parmi ces taillis, nous approcher et surprendre notre conversation. J’ai des choses à vous demander qui veulent un profond secret. Gravissons sur le coteau, montons à la clairière, nous nous y assiérons sur ce roc isolé, où nous ne pourrons être ni approchés, ni trahis.
—Nous ne sommes encore que dans l’adolescence, Debby, et voici déjà que, semblables aux vieillards, désormais nous n’allons vivre que de souvenirs. Depuis long-temps notre bonheur déclinoit; aujourd’hui, il a passé sous l’horizon; aujourd’hui, notre astre s’est couché. La nuit et toutes ses horreurs va descendre en notre âme.—Mais l’avenir comme le présent est à Dieu: que sa volonté soit faite!
Combien il est déjà loin de nous ce temps où nous pouvions ensemble prendre librement nos ébats; ce temps où l’aristocratie n’avoit point encore tracé un sillon entre nous, et n’avoit point dit: Ceci est noble, et ceci est ignoble; ceci est de moi, et ceci est du peuple; ce temps où mes caresses n’étoient point une souillure, où ma compagnie n’étoit point un outrage; combien il est loin de nous aussi ce temps postérieur où, durant les absences de votre père, quoique avec réserve et discrétion, il m’étoit permis de vous aimer, de vous voir, d’étudier dans vos livres et d’herboriser avec vous par les bois et par les montagnes. Qu’avec plaisir je me rappelle nos petites querelles botaniques, nos controverses sur le classement de nos herbiers, sur le genre, la famille et les vertus pharmaceutiques de nos simples. Que de soins nous apportions à nos jardinets, que de sollicitude pour nos pépinières!...
Aujourd’hui, un fossé est creusé entre nous! fossé que la noblesse a tracé autour d’elle, comme Romulus autour de sa ville naissante; fossé que l’on ne peut franchir comme Rémus qu’aux dépens de sa vie. Ce n’est pas que je reculerois devant un abyme, si je n’entraînois une femme en ma chute, et si cette femme, Debby, n’étoit vous! Que Dieu me garde à jamais d’être pour vous une pierre de scandale!
—Mais, c’est maintenant que nous sommes dans le profond de l’abyme, et qu’il faut que nous en sortions touts deux; me comprenez-vous Patrick?
—Aussi bien que vous m’avez compris.
En disant cela il se leva, et se mit à marcher à grands pas et silencieusement dans la bruyère. Déborah, silencieuse aussi, resta accoudée sur le roc.
A la pâle lueur de la lune, errant dans les broussailles, il apparoissoit comme une figure cabalistique, ou comme l’inévitable voyageur pittoresque dont les peintres animent la solitude de leurs paysages.
Mac-Phadruig, ou Patrick Fitz-Whyte, étoit grand et d’une noble prestance; il avoit de beaux traits, des yeux bleus, un teint blanc, une chevelure blonde; des manières polies et bienséantes; rien de rustique, ni dans son port, ni dans sa voix. Pour posséder tout à fait l’allure d’un fils de château, il ne lui manquoit qu’une seule chose, un peu de grossière impudence.
Son costume simple, mais d’une riche tournure, se rapprochoit de l’ancien costume du pays. Il portoit de longues tresses blondes, en manière de gibbes ou coulins, et un bouquet de barbe sur la lèvre supérieure, en manière de crommeal. Ces modes irlandoises, proscrites depuis Henri VIII et depuis long-temps abandonnées, lui donnoient un air étranger au milieu de ses compatriotes dressés à l’angloise.
Cette chose si louable, de se rapprocher le plus possible de ses ayeux qu’on aime, de se faire le culte vivant d’un temps qu’on regrette, n’étoit ni comprise ni goûtée; loin de là, elle le faisoit passer pour un fou. Déborah seule l’applaudissoit en cela; pour tout au monde elle n’auroit pas voulu voir son Coulin affublé en Londrin, en cokney.
Les jeunes filles, autrefois, appliquoient ainsi le nom de Coulin à leur bien-aimé. Déborah, éprise de ce vieux mot d’amour, se complaisoit à le donner à Patrick; et ce mot, dans sa bouche, devenoit une caresse. Celui qui a surpris sur les lèvres d’une Provençale le doux nom de Caligneiro, celui-là seul peut concevoir touts les charmes de Coulin dans la bouche de Debby. Il y a de certains mots si suaves, modulés par une amante, que nul instrument ne pourroit soupirer une note plus mélodieuse. Ce sont de dangereux parfums qui enivrent. Ce sont les plus terribles armes des Dalilah.
Autant les petites modes hebdomadaires, créées à l’usage des mirliflores et des muguets, sont pitoyables choses, autant les modes autocthones ou indigènes, patrimoniales et nationales, sont de hautes et de graves questions. Les tyrans et les conquérants les ont toujours envisagées ainsi, et ils les ont justement envisagées. Un peuple en captivité qui ne parle point la langue de ses vainqueurs, qui garde religieusement le costume de ses pères, est un peuple libre, un peuple invaincu, un peuple indomptable. Ce ne sont pas les citadelles qui défendent un territoire, ce sont les mœurs de ce territoire. Si les législateurs avoient eu la finesse des tyrans, ils auroient classé dans les traîtres à la patrie, et puni de mort, quiconque change et modifie le costume de sa nation ou singe celui des peuples étrangers. L’incorporation du peuple conquis au peuple conquérant ne se fait point par l’alliance et le croisement des races, mais par l’unité du costume et du langage. Quand les Moscovites défendoient leur barbe et leur robe contre le czar Pierre, ce n’étoit pas leur barbe et leur robe qu’ils disputoient, mais leur liberté. L’abandon de leur costume, où a-t-il conduit les Polonois? Quand Henri VIII proscrivoit les gibbes des habitants de la verte Erin, quand il proscrivoit leur langue et leurs minstrels, ce n’étoit pas cela qu’il proscrivoit, c’étoit la liberté de l’Irlande qu’il assassinoit sans retour. Quand aujourd’hui le sultan Mahmoud se morfond à russifier et à franciser ses Turks, il ne s’agit pas de turban ou de chapeau, de redingote ou de caftan, d’hydromel ou de vin, il ne s’agit rien moins que du meurtre de l’Orient!
Si le plus grand soin d’un tyran est de niveler les aspérités nationales et locales qui enrayent les roues de son char, le premier soin aussi d’une nation qui se réveille, d’une nation qui s’essaye à briser ses fers, est de reprendre ses dehors primitifs: ainsi les Moréotes évoquèrent jusqu’à leur nom d’Hellènes.
Lorsque les étudiants allemands cherchèrent à ressusciter l’ancienne allure germanique, ce que blâmoit fort M. de Kotzbue, ils frappèrent au cœur la tyrannie; et les tyrans, à ce manifeste, tremblèrent sur leurs trônes augustes, et décrétèrent de par Dieu la tonte des longues chevelures et des fines moustaches.
Le costume est la plus frappante manifestation des sentiments et de la volonté de l’individu et de la nation, c’est une permanente réclamation de leur valeur et de leurs droits.
Patrick avoit tout le bon du caractère des Irlandois, doux, polis, hospitaliers, généreux, patients à la souffrance, hardis à l’entreprise, courageux et impétueux à l’exécution; d’une naïveté spirituelle, et parfois satirique; plus faciles à tromper qu’à détromper; aimants, attachés, fidèles et vrais; ne se tenant jamais pour battus, ne pactisant jamais avec l’iniquité; la gorge sous le pied de leur ennemi rêvant encore l’insurrection. Pâte mauvaise à faire des esclaves, mais plantureuse à faire des commensaux. Religieux par désespoir, comme touts les opprimés; n’appréciant pas la vie, comme touts les misérables; de là, soldats inappréciables.
Le séjour de Patrick au château pendant son enfance, son contact avec des gents de qualité, l’éducation féminine qu’il avoit partagée avec son inséparable Déborah, lui avoient donné l’exquis du bon ton: une élocution facile et choisie, de la représentation et de la réserve: toutes choses contrastant avec ses vêtements rustiques.
Son amour pour Déborah n’étoit point le fruit de l’orgueil ou d’une sotte présomption. Il étoit fort antérieur à tout raisonnement, il datoit des premiers pas dans la vie. Une attraction fortuite, magnétique, avoit rapproché deux êtres isolés et frêles, voilà tout. Ils étoient passifs et sympathiques d’amour, mais non pas savants en amour. L’aimant subit sa loi naturelle sans plus de malice, sans savoir un mot de magnétisme: ce sont les savants, et non l’aimant, qui raisonnent. Quoique leur sentiment fût inaliénable, ils n’avoient eux-mêmes aucun document sur son intensité: ce n’est que par l’expérience et la comparaison qu’on arrive à fixer en son esprit la valeur des choses: toute valeur n’est que relative.
Leur amour n’avoit point les dehors d’une passion; il n’avoit point de symbole extrême et violent; c’étoit un état doux, égal, constant; c’étoit une affection stagnante qu’ils croyoient sans doute inhérente à leur nature, et, comme le souffle et la nutrition, une condition absolue de leur existence. Mais, non, à parler plus simplement, ils ne croyoient rien; nonchalants du pourquoi? ils n’analysoient rien; c’est moi rétheur, qui crois et qui analyse. Ils étoient passifs d’amour, et voilà tout!
Si la compagnie de Déborah avoit efféminé Patrick, celle de Patrick avoit donné à Déborah un peu de ce maintien cavalier, qui, bien loin de déparer les grâces pudiques, les rend plus amènes.
Déborah s’exprimoit mieux que Patrick, mais elle comprenoit moins bien; mais elle ne saisissoit pas un ensemble, mais elle ne résumoit pas. Elle s’enflammoit et exécutoit tout d’abord: Patrick pesoit tout d’abord, exécutoit quelquefois, et s’enflammoit à la longue. Toutes ses sensations étoient extrêmes, joie et douleur; elle se laissoit abattre volontiers: toutes les sensations de Patrick étoient profondes; le doute pouvoit l’atteindre et l’affecter, mais nulle chose au monde n’avoit puissance de l’abattre. De la sensibilité spontanée et exclamatoire de Déborah découloit sa raison: la raison de Patrick engendroit sa sensibilité tardive et froide: l’une étoit concrète et l’autre abstraite.