PIERRE BILLOTEY

LA FORTUNE
DE FORTUNÉ

ROMAN GAI

COLLECTION DU “MERLE BLANC”

S. E. P. T.
(Société d’Édition et de Publicité Technique)
11, BOULEVARD MONTMARTRE, 11
PARIS

OUVRAGES
DU
MÊME AUTEUR :

  • Les Grands Hommes en Liberté.
    (Aventures curieuses de nos plus célèbres contemporains.)
    Nouvelle édition augmentée, avec dessins de H.-P. Gassier. Librairie de France.
  • Le Pharmacien Spirite.
    Roman 1922. Bibliothèque du Hérisson. — Edg. Malfère éditeur.
  • Le Cuistre Ensorcelé.
    Roman 1922. — Albin Michel, éditeur.
  • Raz-Boboul.
    Roman 1923. Bibliothèque du Hérisson. — Edg. Malfère, éditeur.

DANS LA MÊME COLLECTION

Le Soleil ne se leva pas
par André Dahl
1 vol. 5 fr.
Minuit… Place Pigalle
par Maurice Dekobra
1 vol. 6 fr.
Un Mari Quadrupède
par André-Mycho
1 vol. 6 fr.
La Fortune de Fortuné
par Pierre Billotey
1 vol. 6 fr.

LA FORTUNE DE FORTUNÉ

I

Dans l’étroite, sombre, poussiéreuse gare des Invalides, il n’y a pas longtemps, j’étais venu m’asseoir, pour aller à Versailles, dans un wagon de troisième classe. Les voyageurs affluaient. Pourtant il restait encore sur la banquette, en face de moi, un espace vide, pour trois personnes.

Je venais d’arriver, quand la portière se rouvrit. Un personnage aux cheveux emmêlés se hissa péniblement jusqu’à nous. C’était un vagabond en tenue de misère. Par les déchirures de ses sandales, j’apercevais ses orteils noirs. Bien que nous fussions au fort de l’été il était revêtu d’un pardessus marron mangé des vers et constellé de taches grasses. Comme ce pardessus manquait de largeur, les boutons se reliaient aux boutonnières par des ficelles nouées. Entre ces ficelles parallèlement tendues la chemise sale apparaissait. Le pantalon, lui semblait de juste taille, et l’on ne pouvait lui reprocher que les effilochures qui terminaient chaque jambe par de longues franges.

Mais ce qui frappait en ce pauvre homme était beaucoup plus encore la senteur que l’aspect. A peine était-il entré que le compartiment s’emplit d’une odeur que je reconnus : l’odeur qui parfume ma maison quand le tonnelier mon voisin rince des futailles dans la cour.

Ivre, il oscillait en s’avançant comme s’il marchait sur la corde raide. Enfin, il se laissa tomber au milieu de la place libre, qui s’élargit encore. Les voisins, en effet, pour éviter toute possibilité de contact, se rencognèrent aux deux bouts de la banquette. Mais lui, inattentif à cette impolitesse, posa les mains sur ses genoux, renversa la tête, l’appuya contre la paroi et s’endormit aussitôt, bouche ouverte.

Il ronflait avec une force terrible et continue ; et nos murmures, le sifflet des locomotives, le fracas des portières refermées ne le réveillaient pas. Parmi tant de voyageurs qui cherchaient encore une place, aucun n’osa, jusqu’au moment du départ, s’installer à côté du dormeur. Cependant, comme le train s’ébranlait, montèrent deux gendarmes aux larges dos qui, sans crainte et sans dégoût, s’assirent, faute de mieux, l’un à droite, l’autre à gauche du vagabond.

Nous roulions, à présent, à travers la banlieue, et l’homme ronflait toujours, tellement que les gendarmes se consultèrent du coin de l’œil, en fronçant les sourcils. Ils eurent sans doute l’impression qu’un ronflement si puissant, provenant d’un homme aussi mal habillé, devait être illégal. Toujours est-il que d’un même mouvement, ils secouèrent le miséreux par les épaules.

Alors il s’éveilla, et il se vit entre deux gendarmes. Il ferma les paupières, les rouvrit. Les gendarmes étaient toujours là. C’étaient de vrais gendarmes, il n’avait pas rêvé…

Il poussa un long et faible gémissement, puis soupira cinq ou six fois. Son visage exprima l’affliction la plus douloureuse. Enfin, il osa se tourner du côté droit et dire à l’un des gendarmes :

— Pourquoi m’arrêtez-vous ? Je suis un honnête homme. Tout à l’heure, j’étais un peu saoûl. C’est fini, maintenant.

Ce gendarme se taisant, le vagabond s’en prit à l’autre :

— Je n’ai pas fait de mauvais coup. D’abord, moi, je suis un honnête homme ! Pourquoi m’emmenez-vous en prison ?

Chacun sourit de l’erreur, mais personne ne répondit. On ne répond pas à un ivrogne pauvre. Mais lui, continuant de répéter qu’il était homme de bien, ajoutait que jamais, jamais il n’avait été condamné. Il voulut toucher l’âme des gendarmes en leur montrant ses papiers. Retournant ses poches, il n’y trouva guère que sa pipe, et rougit de confusion.

En se fouillant, il avait laissé tomber sur le plancher son billet d’aller et retour, et un papier chiffonné. Je ramassai le billet et fis un signe à mes voisins. L’individu ne s’aperçut de rien. Le buste penché, il se cachait la face dans les mains et pleurait doucement. Il songeait, sans doute, qu’il ne dormirait plus dans la resserre, près des Halles, sur les voitures des marchands des quatre-saisons, à côté des lapins que l’on nourrit, sous un grillage, avec des légumes invendus. Il ne récolterait plus le tabac humide et divers des trottoirs. Sur le comptoir des estaminets, il ne boirait plus le vin rouge, puisqu’on allait le mener en prison.

Il se redressa, parut résigné. Certes, il ne s’élèverait point, faible, contre le sort, contre la loi, contre la prévôté. Il secoua la tête et prononça, d’un accent douloureux :

— Faites de moi ce que vous voudrez.

Quand le train fut en gare de Versailles, les gendarmes descendirent, silencieux, importants. Et le vagabond les suivit, croyant que tel était son devoir. Il les suivit d’abord, le long du quai, à deux pas, puis à trois, puis à quatre. Tout à coup, il s’arrêta, parut observer qu’on ne le regardait pas, à cette seconde, et, se décidant à profiter d’une occasion si extraordinaire, il s’enfuit en courant, plein de la formidable, de la tremblante joie de l’évasion.

A ce moment, comme il passait devant moi, je le considérai plus attentivement. C’était un homme très jeune encore, de trente ans à peine, et si ces rides paraissaient déjà nombreuses, c’est parce que la crasse les dessinait. Je remarquai aussi qu’il boitait très légèrement. D’autre part, son allure n’était point celle d’un véritable vagabond, dont la saleté de ses haillons lui donnaient pourtant l’aspect. Sa démarche avait quelque chose d’à-demi distingué, et je me rappelai que les paroles qu’il avait prononcées tout à l’heure, dans le train, étaient, sinon choisies, du moins fort correctes.

— C’est là, me dis-je, quelque nouveau pauvre.

Il était allé s’asseoir, assez loin, sur un banc et se dissimulait derrière un distributeur automatique. Je le voyais, de temps à autre, avancer la tête et regarder avec inquiétude. Les gendarmes avaient disparu. Rassuré, l’homme se leva, se mit en marche, derrière moi. Nous descendîmes presque ensemble l’escalier, parmi les derniers voyageurs. A la sortie, comme un employé lui réclamait son billet, il défit noblement les ficelles qui fermaient son pardessus et chercha dans la poche intérieure. Je me retournai et tendis le morceau de carton.

— Tenez, dis-je ; le voici, votre billet. Vous dormiez, tout à l’heure, vous l’avez laissé tomber, je l’ai ramassé pour que vous ne l’égariez pas une fois encore.

— Je vous remercie très vivement, Monsieur, me répondit-il en soulevant son chapeau percé.

Je partais, sans plus m’occuper de lui, et j’avais déjà fait quelques pas hors de la gare, lorsque quelqu’un me toucha le bras. C’était encore mon vagabond.

Très pâle, maintenant, et visiblement dégrisé, il me demanda, l’air tourmenté :

— Je vous prie de m’excuser, mais n’avez-vous pas ramassé un papier, une lettre, en même temps que mon billet ?

— Non, répondis-je. J’ai bien aperçu quelque chose comme cela, en effet, mais je l’ai laissé…

— Quel malheur ! s’écria-t-il, tragique. Quel malheur ! Et le train est reparti, à présent… C’est qu’il y avait dans cette lettre, ajouta-t-il, une adresse que je ne pourrai jamais me rappeler.

Il contemplait le pavé, en bredouillant.

— Rue de… de… de…

Sa douleur paraissait immense. Je me sentais un peu responsable. J’aurais dû, en somme, la ramasser aussi, cette lettre. J’entrepris de le consoler et lui dis :

— Ne vous désolez pas à ce point. Est-elle donc tellement importante pour vous, cette adresse ?

— Importante ! s’écria-t-il, je crois bien ! Il y va de ma vie. Car, si je la retrouve, je suis à peu près sûr de ne jamais mourir de faim.

— Eh bien, vous vous la rappellerez, repris-je. S’agit-il d’un commerçant ? Vous avez le Bottin. Et puis, en réfléchissant…

Mais il secouait la tête et se mordait les lèvres.

Il m’intéressait de plus en plus. Je discernais en lui quelque mystère. Cette lettre même, cette adresse perdue, avait quelque chose d’un peu romanesque, qui excitait ma curiosité. Et puis, bien que la visite que je venais accomplir à Versailles fût urgente, je n’éprouvais nulle hâte à m’en acquitter. J’allais rendre à mon ami Morin une somme jadis empruntée, et j’y allais par raison, par équité, mais à contre-cœur. Aussi m’accrochais-je inconsciemment à l’occasion de retard qui se présentait, et dis-je au pauvre garçon :

— Venez donc avec moi. Nous allons boire un coup ensemble. Je suis bien certain que dans cinq minutes vous vous souviendrez…

— Si vous y tenez… répondit-il en soupirant.

Je mis plus d’un quart d’heure à trouver un cabaret suffisamment modeste, où l’on pût accueillir, sans hauteur, un compagnon comme le mien. L’estaminet d’un marchand de charbon s’offrit à nous et me parut convenir très bien. L’Auvergnat qui le gouvernait nous reçut avec politesse et nous fit même, au sujet de la température, un brin de conversation. L’instant d’après, nous étions installés, dans une petite salle carrée, de chaque côté d’une table au bois rugueux.

Une minute, j’observai à loisir mon voisin, silencieux. Court, large d’épaules, il donnait l’impression de la force physique. Il avait de gros yeux de myope, et la barbe, les cheveux longs, d’un châtain roussâtre. Mais ce qui me parut plus particulier à son visage était l’expression légèrement simiesque qui provenait de la rare dimension de la mâchoire inférieure, proéminente au point que les joues, un peu ballonnées, se situaient dans un plan oblique en avant.

Comme mon invité demeurait excessivement sombre, je voulus le distraire et commençai ainsi :

— Vous nous avez bien fait rire dans le train, lui dis-je. Les gendarmes étaient là par hasard, ils ne pensaient pas à vous arrêter…

— Oui, répondit-il, j’étais ivre. Cela n’est point trop mon habitude. Mais il me fallait du courage pour la démarche que je venais tenter ici. Alors, pour une fois, j’ai bu.

Il appuya les mains sur la table, et, se penchant vers moi, il poursuivit :

— Et puis, ma conscience n’est pas tranquille. Entre nous soit dit, je devrais être au bagne.

Ce propos m’inquiétait. Avais-je donc affaire à un criminel ? — Il comprit ma pensée, et reprit en souriant :

— Oh ! n’ayez crainte. Des milliers de gens ont commis ces mêmes coquineries que j’ai commises, pour devenir riche. Tant que je l’ai été, je n’ai point éprouvé de remords, et je savais bien, d’autre part, que personne ne m’inquiéterait. Au contraire, tombé dans la misère, aujourd’hui, je me repens. Je crois bien que je ne suis pas assez puni, et que je devrais tresser, en prison, des chaussons de lisière.

Alors, tout frémissant, l’étrange individu se dressa. Et, secouant son pardessus troué, aux ficelles pendantes, et tous les oripeaux de son immense misère, il cria d’une voix éclatante :

— Vous voyez en moi, Monsieur, ce qu’on appelle un profiteur !

— Sans critiquer votre toilette, répondis-je poliment, laissez-moi vous dire que les mercantis de ma connaissance sont mieux habillés que vous.

Mais il ne m’écoutait point, et de nouveau cherchait dans ses poches la lettre perdue, bien qu’il fût assuré de l’avoir laissée dans le wagon. En plus de sa pipe, cette fois, il trouva une carte de visite, qu’il me tendit.

Elle était extrêmement sale, cassée aux coins, pliée en plusieurs endroits. Mais elle portait, en grandes lettres gravées :

Fortuné Lorillard
Alimentation en gros
Paris, 33, avenue de l’Observatoire

Et comme je lui demandais à qui cette carte avait appartenu, il répondit, avec une nuance de fierté :

— Fortuné Lorillard, c’est moi-même, Monsieur.

Alors, je me mis en colère, je lui affirmai qu’il agissait mal, et qu’il me prenait pour un autre. A qui ferait-il croire, en effet, lui, si marmiteux, qu’il était un gros commerçant, alors que ma fruitière, qui n’est qu’une revendeuse ; s’en allait au bal en robe de soie, avec des fourrures d’impératrice ?

Il s’efforça de me calmer, car c’est un homme conciliant, et commença de me raconter son histoire. C’était là tout ce que je désirais.

Son récit dura jusqu’au soir. Nous dûmes donc déjeuner chez notre marchand de charbon. Je renonçai lâchement à visiter mon ami Morin, et remis à plus tard le paiement de ma dette. J’eus peut-être tort en cela, puisque, depuis ce jour, je n’ai plus trouvé l’occasion de m’en acquitter. Mais, en revanche, j’ai entendu l’instructive confession de ce vagabond, qui fut, pendant un temps, l’un des spéculateurs les plus puissants de France. La soif du gain le porta jusqu’au pinacle de la Fortune, par tous les brigandages que nous avons vu tolérer, en ces temps barbares. Désormais j’aperçois en lui l’un des types principaux de notre époque, et l’on admettra facilement que ses aventures, que je vais rapporter d’après lui, pourraient être facilement prêtées à tel ou tel de ces affameurs qui nous oppriment encore si rudement.


Ce n’est point mot à mot que je puis répéter les paroles de Lorillard, car il les prononça sans beaucoup d’ordre, et revint souvent en arrière pour préciser tel ou tel point. D’autre part, j’ai eu, depuis cette première entrevue, de nombreuses occasions de rencontrer et d’interroger mon nouvel ami. On trouvera donc ici, non pas le récit incomplet qu’il me fit le premier jour, mais son histoire tout entière, rapportée avec un soin exact, d’après lui-même, et avec toutes les indications qu’il voulut bien me fournir, à diverses reprises.

II

Les parents de Lorillard, vers le temps de sa naissance, habitaient une cabane de fer blanc et de carton bitumé, sur la zone militaire, près de la porte de Vincennes. Le père de mon ami était un chiffonnier de mérite, qui savait trouver encore de fort jolies choses au fond des poubelles méprisées par ses confrères. C’est ainsi que le jour même où sa femme accoucha d’un fils, il revint chez lui, tout glorieux d’avoir ramassé, parmi les détritus, un vieux robinet de cuivre qui valait bien trente-cinq sous. Et comme l’espoir exalte l’imagination des hommes, et les porte à prêter à l’avenir les couleurs les plus brillantes, M. Lorillard père ne douta pas que la chance qui l’avait servi au moment même où naissait son enfant, ne fût pour celui-ci le présage d’une riante existence. Aussi le nomma-t-il Fortuné.

Il prit soin de son éducation, et dès que le jeune garçon eut sept ans, il l’envoya quelquefois à l’école, et, plus souvent, l’emmena dans ses expéditions matinales, lui apprit à amadouer l’orgueil des concierges, et lui démontra comment l’on peut, en trois minutes, explorer de fond en comble la boîte à ordures la plus monumentale et la plus pleine.

Cependant Fortuné Lorillard ne mordit point au métier, et sitôt qu’il commença de raisonner, ce fut pour déclarer à son père que ce travail-là lui déplaisait, comme trop fatigant.

— Et cela ne rapporte rien, ajouta-t-il. Depuis que je vois clair, je n’ai pas encore aperçu cent sous ensemble à la maison.

Il donna un grand coup de pied dans son sac, et demeura trois mois sans revenir chez ses parents.

Quand il reparut chez eux, ils ne songèrent point à le réprimander, tant il les éblouit. Car il portait une casquette de drap, à carreaux, un complet neuf, et ses chaussures étincelaient, dans la nouveauté de leur cuir.

— Ça va toujours, les vieux ? demanda-t-il en entrant. Et il tendit à son père une pièce de vingt francs.

Il se montra très réservé sur l’origine de sa splendeur, se contenta d’affirmer qu’il faisait « des affaires », et s’en alla.

En réalité, mon ami Lorillard, qui atteignait alors sa seizième année, avait lié connaissance avec plusieurs jeunes gens qui employaient leur temps à se promener par les rues, et à observer avec beaucoup d’attention ce qui s’y passait. Leur curiosité s’éveillait particulièrement au spectacle d’un étalage non surveillé, et plus encore à la vue d’une bicyclette laissée à elle-même, la pédale contre le trottoir. Ils s’emparaient ainsi d’un assez grand nombre d’objets, qu’ils pouvaient céder, sans surfaire leurs prix, à divers recéleurs des environs.

Il ne faudrait cependant pas croire que Fortuné fût déjà dépravé. Lui-même se rendait compte de l’indignité de sa conduite. Mais il y persévérait, mû par le violent désir de posséder le plus d’argent possible, et aussi par son propre génie, qui lui faisait réussir aisément les larcins les plus délicats. De même, il se tirait très bien des mauvais pas. Lorsque la plupart de ses camarades furent arrêtés, il sut ne point l’être, et gagna la province.

Il végéta, durant quatre ans à peu près, en divers pays, et il essaya, voulant mater son naturel, de travailler honnêtement. C’est ainsi qu’à Marseille il se fit engager comme boueux. Mais son instinct, plus fort que toute raison, le contraignit à vendre les humbles instruments de son labeur, une pelle et une pioche, qui appartenaient à la municipalité. Il en fut blâmé sévèrement, et perdit sa place. Plus tard, il se fit homme-sandwich, pour le compte d’une agence de publicité. Presque aussitôt, il disparut, emportant l’uniforme bleu qu’on lui avait confié, et même le panneau de bois, tapissé d’affiches, qui chargeait ses épaules. Non, Fortuné n’était point né pour être probe.

Cependant, l’arrivée au régiment sembla marquer, pour Lorillard, une ère de régénération. Il se fit estimer de tous. Ce n’est point qu’il eût entièrement renoncé à chaparder un peu. Mais c’est la loi de la caserne, et il n’exagérait point. Comme il se montrait docile, adroit aux exercices, tenait son équipement en bon état, et au complet, on le nomma caporal, et on l’affecta aux cuisines.

C’est un beau sort, que d’être caporal d’ordinaire. Fortuné ne mangea plus, dès lors, que des bifsteaks saignants et des fritures craquantes. Et cependant son ambition, naissante encore, n’était pas satisfaite. Il voyait que l’on pouvait gagner davantage dans sa fonction, et les fournisseurs le lui firent bien comprendre. Chaque fois qu’il allait, pour le compte de la compagnie, prendre livraison de quelque denrée, il en laissait une part chez le marchand, recevait pourboire, et partageait avec le fourrier. Malheureusement celui-ci, timide, n’osait se lancer dans des opérations d’envergure. Il tolérait bien que l’on mît de l’eau dans le vin des hommes, et que l’on vendît au cantinier les meilleures portions de viande, mais il ne voulait presque rien entendre au delà.

Cependant les soldats, qui s’apercevaient trop bien des malversations de Lorillard, murmurèrent contre le régime frugal auquel il les soumettait. Leurs plaintes ne furent point écoutées. Alors quelques-uns d’entre eux, au fort de cette colère que suscite l’estomac offensé, attendirent le caporal d’ordinaire, un soir, dans un endroit peu éclairé où il avait coutume de passer. Ils menacèrent de le frapper. Mais lui, sans nulle bravoure, et jetant de grands cris, s’enfuit si vite et si inconsidérément qu’il se jeta dans un profond fossé, où il se cassa la jambe gauche. Il en garda une claudication presque imperceptible, mais qui le servit, car il fut versé dans le service auxiliaire, et, peu de temps après, la guerre éclata.

Tant qu’elle dura, Fortuné Lorillard vécut dans divers dépôts régimentaires, se débrouilla de son mieux, et ne fit rien de notable. C’est, somme toute, après sa libération, que commence la partie vraiment mémorable de son existence.


Redevenu civil, Fortuné dépensa très vite ses économies, et comme il ne voulut point d’abord se résoudre à travailler, que d’autre part les occasions profitables lui manquèrent, il se vit bientôt dans la situation la plus misérable. Pendant un mois il vendit des journaux, le soir, mais gagna surtout à ce métier une extinction de voix qui le tourmenta longtemps. Il résolut de chercher un état plus tranquille et s’en fut, de porte en porte, demander un emploi qui n’exigeât pas de connaissances techniques.

Par malheur, mon ami Lorillard, vêtu de loques, la barbe longue et les joues creuses, effrayait par son seul aspect les commerçants qu’il venait solliciter. Il allait renoncer à trouver une place, lorsqu’il se présenta, par hasard et sans espérance, chez un épicier de la rue Rodier.

La boutique ressemblait à celles que l’on rencontre dans les très petites villes. Sa devanture presque vide, noircie par la poussière, constellée de gouttes de boue sèche, montrait à peine quelques fioles, cinq à six boîtes de macaronis, et des bonbons de chocolat moisissant dans des bocaux fêlés.

Lorillard entra, s’avança jusqu’à la caisse. La jeune femme qui y siégeait leva la tête et le regarda. Elle ne le regarda que d’un œil, car elle était borgne. Un faible espace écarlate dessinait, à droite, l’intervalle des paupières. Jamais encore Lorillard n’avait considéré une créature tellement disgracieuse. Ses cheveux châtains, raides et gras, tirés sur le crâne, se réunissaient en arrière en un chignon gros comme le poing. La courbe de son nez imitait celle de l’S majuscule. Ses lèvres tortueuses découvraient des gencives pâles et des dents noires. Les muscles noueux de son cou ressemblaient à des cordes, et son corsage tombait verticalement sur sa poitrine indigente.

Cette femelle affreuse dévisagea l’intrus avec hauteur et lui demanda ce qu’il voulait. Lorsqu’il l’eut dit, elle se mit à crier : « Papa ! Papa ! »

Aussitôt parut un vieil homme, très petit, aussi maigre que sa fille. Sa calvitie s’encadrait d’une étroite couronne de cheveux gris. Son long nez et son menton pointu, qui paraissaient désirer de se joindre, lui donnaient ce qu’on appelle un profil en casse-noisette. Ses yeux ronds, bleu-clair, fixèrent sur Fortuné un regard soupçonneux, malveillant. Mais M. Brigontal — ainsi se nommait ce négociant — écouta la proposition et répondit qu’il accepterait, par bonté d’âme d’employer Lorillard, à condition que celui-ci ne craignît pas le travail et qu’il n’exigeât pas plus de cent francs par mois, somme déjà exorbitante. De plus, il le nourrirait. Et comme le malheureux objectait qu’à ce prix il ne pourrait pas même se loger, M. Brigontal lui offrit de le coucher dans un cabinet attenant à la boutique, petit à la vérité, et sans fenêtre, mais où l’on pouvait dresser un lit-cage.

C’est ainsi que Fortuné Lorillard débuta dans le commerce, à des conditions médiocres, que sa bonne étoile et son savoir-faire lui permirent bientôt d’améliorer.

M. Brigontal, malgré le peu d’apparence de son établissement, vendait beaucoup de vin, et Fortuné, dès qu’il entra en fonctions, dut passer chaque matinée à rincer des bouteilles, dans la cave, à genoux sur la terre, et les bras dans un vieux baquet tout gras, qui puait le vinaigre et la moisissure. Il n’y avait là, comme éclairage, qu’un tout petit bec papillon, qui sifflait, et, au plafond, un jour carré, avec des barreaux de fer, qui s’ouvrait juste au milieu du plancher de la boutique.

C’était le ciel de Fortuné, et celui-ci l’apprécia sans tarder, car il voyait, grâce à lui, les clientes par en dessous.

Il n’apercevait, le plus souvent, pas grand’chose : le rond de la jupe, les mollets, un peu de linge. Mais les femmes qui venaient de bonne heure, en léger saut-de-lit, réservaient à Fortuné un spectacle qui le transportait. Pour en jouir de plus près, il montait sur un escabeau, et il demeurait ainsi, les yeux levés, la bouche ouverte, en de longues contemplations, car c’est un homme de tempérament très amoureux.

Les philosophes enseignent que si l’on veut concevoir une juste idée des choses, on doit s’appliquer à en considérer tous les aspects, toutes les faces. D’autre part, les personnes expérimentées savent combien il faut se méfier de l’apparence que les femmes se donnent. Cette apparence est trompeuse. Elle résulte trop souvent des artifices des teintures, du fard, de la mode et de l’orthopédie. La vérité féminine habite sous la jupe, et c’est par en dessous seulement que vous risquez, sans prévenir, d’en apercevoir le centre naturel. Essayez, vous en serez satisfait. Et ne rougissez nullement, car l’idée n’est pas d’un polisson. Elle est fondée sur les Écritures. Lorsque le roi Salomon, dont la sagesse était presque divine, rencontra la reine de Saba, il ne manqua point d’être ému par la beauté de cette souveraine. Mais, avant de se déclarer, il tint d’abord à la regarder par en dessous, sans qu’elle s’en doutât. Il fit en sorte qu’elle fût obligée d’enjamber, devant lui, un ruisseau fort tranquille, où il l’observa comme dans un miroir. On dit même, — mais l’histoire, ici, semble trop fabuleuse, — on dit que le prince discerna dans ce reflet que Balkis était vierge. Salomon était un peu magicien.

Tous les matins, à dix heures juste, Mlle Angèle, la grosse bonne du vétérinaire arrivait, et elle attendait son tour sur la grille du soupirail. Elle avait des jambes énormes, avec des bas jaunes. C’est elle, entre toutes, qui donnait la fièvre à Lorillard.

Un matin, M. Brigontal, par extraordinaire, se trouvant obligé de s’absenter, pria Fortuné de le remplacer à la boutique, pour servir les clients. Mlle Béatrice, fille et régente de la maison, aiderait le garçon en lui indiquant la place de chaque chose.

Enchanté de passer quelques heures à la lumière du jour, Lorillard mit tous ses soins à contenter la clientèle. Mais il ne lui fut pas possible de favoriser personne sur le poids ; car Béatrice, observant de son œil unique les plateaux de la balance, commençait déjà de crier quand ils s’équilibraient.

A dix heures, Mlle Angèle entra dans la boutique, et, pour la première fois, Fortuné Lorillard la vit tout entière. C’était une femme de trente ans à peu près, et prodigieusement obèse. Ses seins colossaux ballotaient à chacun de ses pas. La largeur de ses hanches lui permettait à peine l’accès de la boutique. Et son visage était semblable à celui de la pleine lune, sauf que des yeux bleus très vifs y brillaient, et qu’une chevelure rousse, habilement frisée, le surmontait. Elle s’avança vers Lorillard, et d’une voix douce, elle lui demanda du tapioca. En même temps, elle considérait d’un regard brûlant cet homme qu’elle n’avait pas encore vu. Elle le trouvait beau, certes. C’était en effet un garçon plaisant, bien musclé, prometteur par son seul aspect, et depuis qu’il avait trouvé un emploi stable, il se lavait et portait un vêtement décent.

— Vous êtes nouveau, ici ? lui demanda-t-elle avec feu.

— Moi, répondit-il assez bas, en souriant, je vous connais bien. Je vous vois tous les matins, par dessous vos jupes, quand vous passez là, sur la grille du soupirail.

Elle fit semblant de ne pas avoir entendu, et prit aimablement congé de Fortuné.

Vingt-quatre heures après, comme il nettoyait les litres, dans le sous-sol, Lorillard leva le nez. Et il éprouva une stupéfaction si intense qu’il faillit choir dans son baquet. Là-haut, les pieds posés sur les minces barreaux de fer, Mlle Angèle, la colossale bonne du vétérinaire, dévoilait ses charmes les plus secrets. Enflammé par un tel spectacle, d’une si incroyable et majestueuse ampleur, Fortuné s’élança sur l’escabeau. L’amour y acheva de lui percer le cœur, tandis qu’il observait de si près cette chair abondante que la lumière caressait.

Mais Mlle Angèle, que le patron servait, quitta la place, et Lorillard demeura, seul et anéanti, dans l’ombre de la cave. Il eût voulu monter à la boutique, pour parler à la grosse fille, et se déclarer. Il sentit que c’était impossible, combattit son ardeur, réfléchit à la conduite qu’il devait tenir. Car il ne pouvait douter qu’Angèle ne lui eût volontairement fait une avance des plus marquées.

Il attendit le soir, dans les tourments de la passion. Et quand la nuit vint, il prétexta qu’il allait se promener, remonta la rue Rodier, et patienta longuement devant la maison où l’aimée demeurait. C’était une vieille construction à deux étages, et l’on y apercevait, au-dessus de la porte, l’affiche qui représentait un chien blanc, avec un collier rouge, et plus bas, ces mots :

Edgar Dujardin
Vétérinaire diplômé
Traite tous les petits animaux.

Il aperçut enfin Angèle qui s’avançait dans la demi-obscurité, tenant en laisse un caniche. Elle et Fortuné, également émus, se trouvèrent face à face, d’abord sans voix.

— Tiens ! Qu’est-ce que vous faites là ? demanda-t-elle, après ce silence.

— Heu… rien… Et vous ?

— Vous voyez, je promène Bobby…

— Ah !

Alors Lorillard s’enhardit. Il essaya de prendre la taille d’Angèle. Mais son bras se trouva beaucoup trop court pour étreindre une circonférence si vaste. Et il dit, d’une voix caressante :

— J’ai vu vos fesses, ce matin.

Elle se mit à rire, heureuse, et elle exclama :

— Petit cochon, va !

Puis elle se laissa tomber sur la poitrine de Lorillard. C’est, on l’a dit, un garçon robuste. Il soutint ce poids terrible pendant plusieurs secondes, en s’arc-boutant sur ses jambes écartées. Mais il fléchissait déjà, et il allait certainement succomber, lorsqu’Angèle, d’elle-même, se redressa. Alors, ils s’embrassèrent plusieurs fois, avec de longs élans, tandis qu’elle serrait Fortuné sur sa gorge formidable et molle.

Et bientôt tous deux s’égarèrent dans l’allée d’une maison, dont l’huis était entrebâillé. Il y faisait très sombre, on n’entendait point de bruit et les deux amoureux se sentirent là comme chez eux. Ils butèrent contre une marche de pierre, que revêtait un large paillasson. Angèle s’y renversa gentiment. Lorillard, penché sur elle, s’aperçut qu’elle relevait ses jupes, et il monta vigoureusement à l’assaut.

Pendant ce temps, le caniche, debout, lui reniflait les jarrets. Car Angèle, domestique prudente et fidèle, n’avait point, en s’abandonnant, lâché la laisse.

III

Angèle et Lorillard se retrouvèrent, le lendemain, au même endroit, et passèrent le temps de la même manière. Ce n’est point que le lieu où ils se possédaient avec tant de violence fût commode, quoique infréquenté. Mais l’amour se plaît aux satisfactions furtives. Aussi la grosse fille ne songeait-elle point à se plaindre de ce que les poils du paillasson lui chatouillassent rudement le corps, ni de ce que le courant d’air, par instants, lui relevât les jupes par-dessus la tête.

Cette fois, tandis qu’elle parvenait au paroxysme de la volupté, Angèle perdit si bien conscience de l’endroit où elle se trouvait qu’elle fit éclater son bonheur par des cris, des gémissements et des paroles très significatives. La concierge les entendit, et cette femme sans entrailles, qui avait depuis longtemps passé l’âge des jeux de Vénus, surgit presque aussitôt de sa loge, un seau à la main. Et elle le vida d’un seul coup sur les amoureux étendus, qu’elle apercevait dans l’ombre.

Ils se relevèrent ruisselants et humiliés, et, dans la crainte de rester prisonniers, ils se hâtèrent vers la porte. Lorillard remontait son pantalon, Angèle crachait l’eau sale qu’elle venait d’avaler, et Bobby, le caniche, poussait des aboiements plaintifs en secouant son pelage imbibé. La concierge les poursuivait d’invectives. Cependant, l’honneur demeura sauf : grâce à la nuit ils ne furent pas reconnus.

Cet événement désagréable, et qui aurait pu compromettre leur réputation, les obligea de réfléchir et de chercher un lieu plus sûr. Angèle invita son amant à l’accompagner dans la chambre qu’elle occupait chez le vétérinaire. C’était là une action hardie et qu’elle n’avait pas encore osé envisager. Elle ne s’y décida qu’avec beaucoup de craintes, que Fortuné ne comprit entièrement qu’un peu plus tard.

Ils se glissèrent donc dans la maison de M. Dujardin et accédèrent très facilement à la pièce qu’habitait Angèle. Le vétérinaire dormait sans doute, et l’on n’entendait d’autre bruit, dans l’établissement, que le miaulement des chats malades, enfermés dans leurs cages, et que l’insomnie tourmentait.

Angèle tourna le commutateur, et la lumière la plus vive éclaira la chambre.

Elle était grande, point mansardée, bien meublée, et ne ressemblait nullement à celles que l’on affecte d’habitude aux bonnes. Lorillard eut à peine le temps de s’en étonner, car, fixant les yeux sur sa compagne, il vit qu’elle était déjà complètement nue. Il est vrai que, peut-être, elle avait eu hâte d’ôter ses vêtements trempés. Mais elle ne songeait point à en revêtir d’autres. Lorillard la contemplait avec une admiration stupéfaite, et il observait qu’Angèle, dévêtue, paraissait encore plus énormément plantureuse que lorsqu’elle était habillée.

Mais cette créature passionnée réfléchissait, pour l’instant, avec inquiétude. Elle ouvrit le battant d’un vaste placard, et avertit Fortuné de se cacher immédiatement là, s’il entendait le moindre bruit. Puis elle remonta le réveil, afin qu’il sonnât à quatre heures du matin. C’est à ce moment, assurait-elle avec gêne, que Lorillard devait partir, s’il ne voulait pas la mettre dans l’embarras le plus terrible. Il trouva bien quelque bizarrerie dans ces recommandations, mais n’y songea presque point, tant il avait hâte de goûter, avec sa superbe conquête, les longs délices d’une nuit d’amour.

Quand le réveil sonna, Fortuné Lorillard, docile aux ordres mystérieux, se leva très doucement, n’éveilla point Angèle, et sortit sans encombre. Pourtant, comme il parvenait au bas de l’escalier, un hurlement inhumain le fit sursauter. Mais il se rappela qu’il était chez un vétérinaire, et pensa que ce cri ne pouvait être que celui de quelque animal agonisant, et qui saluait le jour pour la dernière fois.

Lorillard avait si généreusement abusé de ses forces qu’il s’endormit en rinçant les bouteilles. Et comme, à midi, il ne venait point à table, pour déjeuner, Béatrice descendit à la cave ; elle poussa des clameurs qui tirèrent Fortuné de son sommeil. Puis, comme M. Brigontal père, à ce bruit, était survenu, tous deux accusèrent le commis de s’être enivré avec leur vin. Il se défendit victorieusement, puis, à son tour, les accusa : ils le nourrissaient mal, l’obligeaient à travailler beaucoup, et c’est pour cela, prétendit-il qu’il était, tout à l’heure, tombé en faiblesse. Même il avait eu bien de la chance de ne pas se noyer dans son baquet. Le père et la fille, excessivement avares, sentirent leur tort et s’excusèrent de leur soupçon. Béatrice eut soin, en servant Lorillard, de lui donner des portions suffisantes, et lui offrit même, au dessert, un grand verre de vin, en supplément, pour le remettre.

Angèle, le soir même, put juger qu’il était tout à fait remis, car il ne plaignit pas sa peine, et il égala, pour le moins, ses prouesses de la veille. Puis ils s’assoupirent, dans les bras l’un de l’autre, gorgés d’amour, et tout rompus d’une nouvelle lassitude. Aussi ce fut en vain que le réveil, à quatre heures du matin, se mit en branle. Ils ne l’entendirent point, et, toujours enlacés, continuèrent leur somme.

Cependant M. Dujardin commençait de s’éveiller, et, peu après, passait sa robe de chambre. Car telle était son habitude : il se couchait très tôt et se levait avant le jour, allait visiter ses pensionnaires, chats, singes, chiens et perroquets, qui logeaient dans des cages superposées de chaque côté de la cour. Il ne trouva, ce matin-là, rien d’anormal chez ses malades. Alors il remonta l’escalier, jusqu’au deuxième étage, et se dirigea, comme de coutume, vers la chambre d’Angèle.

Car M. Dujardin, célibataire qui avait passé la cinquantaine, agrémentait sa solitude depuis bien des années, en faisant d’Angèle sa concubine. Comme c’était un homme à manies et qui ménageait pieusement sa santé, il ne s’accordait les plaisirs de la chair que de grand matin. Il avait lu dans de bons auteurs, disait-il, et aussi observé par lui-même, que le plaisir que l’on prend avec les femmes est moins pernicieux après le repos de la nuit que dans l’énervement de la soirée, après les fatigues du jour. Il s’accordait cette distraction vers quatre heures et demie, une fois ou deux par semaine, tout au plus. Mais il n’en rendait pas moins visite à Angèle à chaque aube, régulièrement, ne fût-ce que pour l’embrasser et badiner quelque peu avec elle.

Il poussa donc la porte et se trouva dans la chambre. L’obscurité y régnait encore, faiblement combattue par le peu de lumière qui filtrait déjà au travers des rideaux. Il ôta son lorgnon, qu’il posa sur la cheminée, puis sa robe de chambre, et enfin sa calotte de drap. Il se trouva donc en chemise, et s’avança vers le lit, à tâtons. Car M. Dujardin, très myope, et privé de son binocle, n’y voyait presque point, dans ces ténèbres encore assez épaisses.

Il toucha cependant le drap, le releva, et il éprouva dès lors que le désir lui travaillait l’âme et le corps. Allongeant la main, il frôla le tissu tiède d’une chemise. Lorsqu’il sentit la chair, M. Dujardin, embrasé, se pencha, et il y colla ses lèvres, ardemment, par dix fois.

Il en éprouvait du bonheur, mais il ne le devait qu’à son imagination. Ce n’étaient point, en effet, les reins charnus d’Angèle qu’il baisait avec tant de passion, mais ceux de mon ami, Fortuné Lorillard. Celui-ci, ouvrant les yeux et se voyant dans les bras d’Angèle toujours endormie, se demanda, presque avec effroi, d’où venaient ces baisers qui s’appliquaient à son derrière. Mais il les supporta sans bouger, estimant prudent de faire le mort, et devinant vaguement de quoi il s’agissait. Il ne craignit qu’une chose, c’est que l’inconnu, précisant son attaque, s’aperçût alors et forcément de son erreur. C’était déjà beaucoup qu’il pût confondre les énormes appas d’Angèle avec ceux, maigres et musculeux, de Lorillard. Mais M. Dujardin était tellement persuadé qu’il embrassait sa bonne qu’il ne s’aperçut pas de la différence. Puis il se hissa dans le lit, péniblement, car il souffrait de rhumatismes.

Fortuné mit ce temps à profit et se glissa derrière Angèle, qui enfin se réveilla, et se trouva presque aussitôt corps contre corps avec son patron.

Cet homme déjà sur l’âge montra la valeur du régime auquel il se soumettait, et il entreprit sur-le-champ sa grosse maîtresse. Lorillard, rencogné au bord du lit, assista donc, plein d’une âcre colère, au début du combat. Il en ressentit une jalousie si vive qu’il perdit toute prudence, et pinça fortement le flanc ému d’Angèle. Elle poussa un cri si strident, que Fortuné, comprenant sa faute, s’enfonça tout entier sous les draps.

M. Dujardin, s’arrêtant dans son labeur, exprima son étonnement.

— C’est, dit alors Angèle, que tu ne m’avais jamais encore rendue si heureuse !

Et le vétérinaire fut au comble de l’orgueil.

Fortuné Lorillard put s’échapper du lit, en se traçant lentement un chemin sous les couvertures. Il rassembla ses vêtements, sortit, et s’habilla dans l’escalier. Tant qu’il fut dans la maison, il trembla, dans la crainte d’être surpris. Mais lorsqu’il se trouva dehors, échappé au danger, la colère se ralluma dans son cœur ulcéré. Il s’accusa de lâcheté, et s’affirma qu’il aurait dû, tout à l’heure, étrangler cette femme trompeuse qui, sous ses yeux, s’abandonnait à autrui. Il se jura de la battre si soigneusement, le soir même, sans écouter ses raisons, qu’elle ne pût montrer aucune partie de son vaste corps qui ne fût bleuie ou écorchée. Il se consola quelque peu par ces pensées cruelles, mais non point tout à fait. Il était encore si furieux, à dix heures du matin, que lorsqu’Angèle vint à la boutique, et stationna sur le soupirail, elle entendit s’élever sous sa robe une voix souterraine, à peine étouffée, qui la traitait de garce et de bien d’autres noms. Lorillard, debout sur le faîte de l’escabeau, commençait sa vengeance en injuriant Angèle.

Ils se retrouvèrent le soir, au coin de la rue Rodier et de l’avenue Trudaine. Lorillard, en venant, avait affûté son courroux, préparé des phrases violentes et venimeuses. Mais Angèle parla la première et elle se plaignit doucement.

— Étais-tu fou, ce matin ? demanda-t-elle. Me pincer si fort juste au moment que… C’est étonnant que M. Dujardin ne se soit pas aperçu… Il en aurait fait, une histoire ! Il a tellement confiance en moi !

Fortuné, démonté dès ce premier coup, voulut pourtant répondre.

— Par exemple ! dit-il. Tu as l’audace de me tromper, sous mes yeux, et je…

Mais Angèle, secouant la tête, interrompit le discours.

— Non, répliqua-t-elle d’un ton souverain, je ne t’ai pas trompé avec mon patron. J’ai trompé mon patron avec toi. Cela ne se ressemble pas.

— Alors, murmura Lorillard calmé, tu aurais dû me prévenir.

Mais il sentait bien qu’il était dans son tort. Il ne pouvait pas se fâcher, puisqu’il tenait le beau rôle, celui d’amant choisi. De toute évidence, le vétérinaire était cocu. Tant il est vrai qu’en amour même tout n’est que convention.

On reconnaît le cocu à ce signe qu’il est censé ignorer son cocuage. Il ne doit pas le connaître ; sinon, malheur à lui. Car, ou bien il se montrera violent, et il se verra classé parmi les cocus dangereux et sanguinaires, en horreur aux honnêtes gens, ou bien il restera tranquille, prudent, insensible, et il passera pour infâme. Évitez à l’égal du feu cette situation pleine d’embûches où le vétérinaire était promu, et dites-vous bien, si vous êtes homme d’honneur, qu’il vaut mieux tromper sept fois votre voisin que d’être une seule fois trompé par lui.

Aussi Fortuné, comprenant son avantage, sourit-il d’une orgueilleuse satisfaction, certain à présent que, loin d’avoir été outragé, il avait au contraire outragé lui-même le bon M. Dujardin.

Du reste, Angèle expliquait combien excellente était pour elle sa situation chez le médecin des bêtes. Elle dirigeait la maison, réglait les dépenses sans contrôle, et mettait, chaque mois, bien de l’argent de côté. Comment, dès lors, refuser à un maître si obligeant le plaisir qu’il demandait ? — Fortuné lui-même, ajoutait-elle, avait tout intérêt à ce que les choses continuassent d’aller ainsi, et qu’Angèle pût accroître son pécule.

Ces dernières paroles rendirent Lorillard plus doux que sucre. Il y apercevait une promesse, qu’il n’osait encore faire préciser. Mais Angèle, évidemment, parlait de partager avec lui ses bénéfices accumulés. Il fut touché d’une si bonne intention, s’excusa longuement d’avoir attristé Angèle, en lui parlant si mal, le matin même, à travers le soupirail. La force de son amour, la jalousie, affirmait-il, lui avaient inspiré une action aussi laide. Angèle pardonna, et elle accueillit encore Fortuné dans sa chambre ce soir-là. Mais le réveil fut placé dans une soucoupe, avec une poignée de gros sous, et tout cet appareil fit, à l’heure voulue, un vacarme qu’il fallut bien entendre.

Ainsi, durant deux mois, Angèle et Fortuné réussirent à passer secrètement presque toutes les nuits ensemble. Lorillard possédait une clef de la maison, et ne rencontrait nulle difficulté pour s’en ailler. Mais comme il arrive trop souvent, ils se montrèrent moins circonspects, étant moins inquiets. Lorillard, un matin, osa, tout chaussé, descendre l’escalier, au lieu de tenir ses souliers à la main, ainsi qu’il faisait d’habitude, en partant.

Or, M. Dujardin venait de s’éveiller, et son oreille perçut le bruit des pas sur les marcher. Il prit son revolver, sa lampe électrique et sortit. Comme Fortuné parvenait au bas de l’étage, il entendit que l’on marchait derrière lui, et il vit le rayon lumineux de la petite lampe fouiller l’ombre. Il ne crut pas avoir le temps de courir jusqu’à la porte et de l’ouvrir sans être aperçu. Donc, il se jeta dans la cour, et chercha là quelque cachette provisoire. Il choisit pour cela une cage assez vaste, placée dans un recoin ; il y entra, puis referma sur lui le grillage. Accroupi depuis un instant dans l’obscurité, les genoux et les mains enfoncés dans une paille fétide, il sentit tout à coup que l’on lui tirait violemment les cheveux. Portant les doigts à sa tête, il palpa l’échine et le poil lisse d’un animal qui s’y accrochait. Et celui-ci, dès que Fortuné voulut l’arracher de son crâne douloureux, poussa de terribles cris. C’était un ouistiti de faible taille, mais d’une méchanceté prodigieuse. Il décimait de ses quatre mains la chevelure de Lorillard ; il lui fienta sur sur le dos et jusque dans ses poches. La victime, à la fin, regimba et, s’étant débarrassé du singe en le repoussant dans un angle de la cage, essaya, en lui serrant les mâchoires de l’empêcher de hurler. Mais le ouistiti mordit alors si férocement le poignet de Lorillard, que ce dernier, préférant encore être pris par un homme que torturé par une bête si cruelle, quitta cet abri détestable. Il eut la chance de trouver la cour déserte et la sortie libre.

— Mais, songea-t-il ensuite, ce singe est peut-être enragé ?

Cette crainte puérile le tourmenta pendant toute la matinée. A table, même, il crut sentir l’envie de se jeter sur Béatrice, la fille borgne de l’épicier, pour la mordre. Ce n’était là qu’une suggestion de la terreur, et Angèle lui apprit, dès le soir, que la guenon avec laquelle il avait si malheureusement cohabité s’appelait Nathalie et ne souffrait que d’une fluxion de poitrine. Quant à M. Dujardin, il avait bien cru entendre quelque bruit, mais il pensait s’être trompé, puisqu’il n’avait trouvé personne, ni rien d’insolite, dans la maison.

Fortuné n’en déclara pas moins à Angèle que les rendez-vous chez le vétérinaire lui semblaient maintenant dangereux, qu’il serait bon de s’arranger autrement, faute de quoi Angèle et lui finiraient par être surpris.

Angèle en convint, et elle ajouta, baissant les yeux, qu’elle voyait un moyen très facile pour vivre tous deux ensemble, continuellement, sans que personne eût rien à dire.

Fortuné fit semblant de ne pas comprendre. Il hésitait à se marier, surtout sans savoir quelle dot lui apporterait Angèle. Car l’amour de l’argent passa toujours chez lui avant tout autre sentiment.

Les choses en restaient là, lorsque Lorillard aperçut sur le front de M. Brigontal, son patron, les marques d’un pesant souci. Cet homme cupide cherchait à vendre son fonds, et il ne trouvait pas d’acquéreur. A table, il s’entretenait de ses déboires avec sa fille, et il éclata de fureur, un jour, en présence de son commis Fortuné, parce que l’on ne lui offrait, de sa boutique, que huit mille francs comptant, alors qu’il en voulait douze, et autant en trois années. L’établissement, du reste, les valait à peine, car il avait assez peu de clients, M. Brigontal s’entendant fort mal au commerce et se montrant incapable de lutter avec la concurrence, extrêmement active, des confrères voisins.

— Douze mille… Douze mille… Est-ce qu’Angèle les aurait, par hasard ? se répétait Fortuné Lorillard, plein d’un âpre espoir. Et il entrevoyait ce qu’il pourrait faire, lui, de l’épicerie Brigontal, s’il en devenait le maître. Il vendrait de tout, absolument. Il aurait un étalage magnifique, irait aux Halles le matin, ferait, devant la boutique, l’article aux ménagères, s’arrangerait avec les restaurateurs… Oui, il saurait relever la maison, lui, et gagner, gagner de l’or !

Angèle possédait-elle les douze mille francs ? Il n’osa pas l’interroger nettement à ce sujet, mais, pendant plusieurs jours, redoubla de visible passion, prodigua les paroles les plus tendres, et, finalement, parla de mariage. Tout aussitôt il annonça que l’épicerie Brigontal était à vendre, et à quel prix. Puis, attendant la réponse à la double question, il se leva les yeux vers Angèle, qui rayonnait d’un bonheur extatique. Tous deux s’assirent sur un banc de l’avenue Trudaine. La grosse fille posa sa tête sentimentale sur l’épaule de Fortuné et répondit simplement :

— Je t’adore…

— Moi aussi, je t’adore, prononça Lorillard. Mon rêve est de te rendre heureuse, de passer toute ma vie avec toi.

Il fixa ses regards sur l’asphalte du trottoir et poursuivit, d’une voix rêveuse :

— Douze mille francs, il nous faudrait douze mille francs pour nous établir. L’épicerie du patron, pour l’heure, n’est qu’une mauvaise boutique, mais je me chargerais d’en faire une grosse maison, moi ! Le père Brigontal n’entend rien au commerce et sa fille épouvante la clientèle. Tandis que toi ! Je te vois d’ici assise à la caisse, avec une belle robe… On viendrait acheter chez nous rien que pour le plaisir de te regarder.

— Tout ce que tu voudras, dit-elle doucement.

— Oui, reprit Fortuné, qui s’impatientait un peu, faute d’obtenir des précisions sur les disponibilités d’Angèle, mais il faudrait acheter l’épicerie…

— A ton idée. Du moment que cela te fait plaisir…

— Cela me ferait plaisir, réellement, et si j’avais l’argent…

Elle l’avait, et même un peu plus. Depuis dix ans, elle entassait de fortes économies. Même, au début de la guerre, elle les avait placées dans son pays, en Suisse, et cette part de son bien, grâce au change et aux intérêts, avait triplé de valeur. Tout compté, elle possédait environ vingt mille francs, dont Lorillard pourrait disposer, puisqu’il épousait Angèle.

— Tout de suite, s’écria Lorillard, il faut nous marier tout de suite, ma chérie. Pourquoi retarder notre bonheur ? Je t’aime de plus en plus…

Et Fortuné, tout en parlant, apercevait, avec les yeux de son âme ambitieuse, l’épicerie Brigontal. Elle lui apparaissait repeinte d’un bleu vif, avec des vitres scintillantes, des bocaux neufs, une exposition de comestibles affriolants, et la foule des clients se pressant dans le magasin. Et il croyait lire déjà, sur la bande de calicot suspendue au store :

Changement de propriétaire
Maison Fortuné LORILLARD

Il embrassa très amoureusement sa belle fiancée et lui dit :

— C’est une affaire entendue. Je m’arrangerai demain avec le père Brigontal.

IV

Après cette conversation, Lorillard regagna son logis chez l’épicier. Car M. Dujardin, à ce moment, malgré les soins qu’il donnait à sa santé, souffrait fortement de ses rhumatismes, gardait le lit et obligeait Angèle à s’occuper de lui à toute heure.

Fortuné, traversant la boutique, la contemplait avec une orgueilleuse satisfaction, car il se sentait sur le point de la posséder. Posant sur la caisse la bougie dont il s’éclairait, il songeait :

— Je masquerai cette colonne de fonte, trop mince et salie, par un revêtement de boîtes de conserves, aux étiquettes illustrées. Elle en acquerra l’aspect le plus riche. J’achèterai l’une de ces machines compliquées qui servent à découper le jambon, et je l’installerai ici, à gauche du comptoir. Là, il faudra dresser une étagère, où l’on disposera des plats remplis de charcuteries, environnées d’une tremblante gélatine. Les fruits, les légumes et les volailles s’entasseront en un étalage magnifique. Je rangerai derrière les vitrines les bouteilles de liqueurs et de vins de grand luxe. Et moi-même, assis près de la porte, je torréfierai le café.

Ainsi Fortuné, dans l’exaltation de la victoire, jetait vers les lendemains un regard assuré. Il projetait les transformations les plus grandioses, et il escomptait déjà le jour où, acquérant les boutiques voisines, il étendrait son commerce jusqu’à la rue Condorcet, tuant toute rivalité, gagnant des millions et, Bonaparte de l’épicerie, surpassant Félix Potin, Damoy et tous les autres, il posséderait dans Paris vingt succursales florissantes…

Et il alla se coucher dans l’infecte et noire resserre où son lit-cage était dressé. Des denrées alimentaires s’y entassaient de toutes parts, dans des sacs et dans des caisses. Les biscuits verdissants y attiraient les rats. Mais le patron ne voulait point se défaire de ces produits dépréciés ; il disait qu’il y avait encore là-dedans quelque peu de choses sinon bonnes à consommer, du moins propres à être vendues. Et chaque fois qu’une marchandise commençait à se gâter, on l’enfermait là, dans la chambre de Lorillard. Aussi rappelait-elle à celui-ci la cabane où il était né, la maison paternelle. Il n’en détestait que davantage ce cabinet puant, où il ne pouvait seulement pas cacher les médiocres larcins si difficilement accomplis. Car la borgne et méfiante Béatrice le surveillait sans cesse. Qu’aurait dit l’avare créature, si elle avait su que Fortuné, ayant creusé un trou dans le sol de la cave, y conservait, comme un trésor, trois bouteilles de vieux cognac et dix terrines de foies gras ?

Cette nuit fut douce à Lorillard ; il la passa, tantôt en de beaux rêves de réussite, et tantôt, s’éveillant, à échafauder des projets, et à préparer les phrases qu’il prononcerait, le lendemain, quand il discuterait l’achat de la boutique, avec M. Brigontal. Il s’efforcerait d’obtenir un peu de rabais. Cela serait toujours autant de gagné, que l’on pourrait consacrer aux embellissements de la maison.

Or, le matin venu, Fortuné ne descendit pas à la cave, comme à l’habitude, dès sept heures, mais il attendit M. Brigontal dans le magasin. Le patron, arrivant, commença d’ôter les volets et ouvrit la porte. Puis il se tourna vers Lorillard et lui dit d’un ton sévère :

— Eh bien ! Croyez-vous que votre ouvrage va se faire tout seul ?

Non, Fortuné n’attendait point un miracle semblable. Mais, bouleversé par l’importance de la conjoncture, il demeurait muet, et fixait sur le dallage un regard éperdu.

Le vieil épicier, observant le commis, s’aperçut de son embarras et s’avançant vers lui, il lui demanda ce qu’il avait.

— Je voudrais vous parler, dit Lorillard.

Brigontal secouant la tête, déclara, d’une voix acerbe :

— C’est inutile, mon garçon, c’est tout à fait inutile…

Il porta les mains à sa tête chauve, bossuée.

— Tous les mêmes, ces êtres-là ! s’écria-t-il en colère. Au bout de quelques semaines, il leur faut une augmentation ! Enfin, je ne suis pas mécontent de vous. Vous aurez dix francs de plus par mois. Par exemple, n’y revenez pas, hein !

— Monsieur Brigontal, prononça péniblement Lorillard, je ne désire pas une augmentation… Il s’arrêta, regarda le bout de ses souliers, et dit, comme s’adressant à eux :

— Votre fonds, Monsieur Brigontal, je vous l’achète, si nous pouvons nous entendre.

M. Brigontal pencha le buste, comme s’il eût reçu un coup de poing dans le creux de l’estomac, et il répliqua, vexé :

— Mon ami, je ne plaisante jamais avec mes employés !

— Onze mille francs, cria Lorillard à tue-tête, je vous offre onze mille francs. Cela va-t-il ?

L’épicier considéra silencieusement son commis. Puis, le saisissant par le bras, il articula, fronçant les sourcils :

— Venez.

Il l’emmena dans la salle à manger, lui dit de s’asseoir, et, sans le quitter de l’œil, demanda si véritablement Fortuné parlait avec sérieux. Et comme l’autre l’affirmait, à plusieurs reprises et très fermement, M. Brigontal ouvrit un placard. Il y prit deux verres et une fiole d’Armagnac, et prononça :

— Monsieur Lorillard, j’ignore si vous aviez, en arrivant ici, onze mille francs ou davantage, dans vos poches ; mais vos souliers étaient percés, votre pantalon manquait de fond, et vous auriez facilement trouvé des jobards pour vous faire la charité. Dans ces conditions, vous admettrez que je m’étonne.

— Oui, dit Lorillard. Mais je viens d’hériter d’un oncle…

— Un héritage ! Ah ! ah ! je comprends… Un peu d’Armagnac, Monsieur Lorillard ? Et vous tenez beaucoup à ma boutique ? Vous avez raison, elle est excellente. Aussi, vous ne l’aurez pas à moins de douze mille comptant, et autant en trois ans.

— Onze mille comptant, déclara Fortuné, plus autant en quatre ans, voilà ma proposition.

Elle dépassait assez toutes celles que l’on avait jusqu’à ce jour offertes à Brigontal. Il s’en trouvait donc satisfait, d’autant plus qu’il avait hâte de se reposer. Mais, comme l’homme est naturellement insatiable, et particulièrement celui qui se livre au commerce, le vieil individu se persuada qu’il devait faire coup double, et il prononça :

— Vous n’ignorez certainement pas que je ne puis céder mon fonds qu’à mon gendre. Je vous donne ma fille, ma chère Béatrice. Pour tenir une maison, vous ne rencontrerez personne qui vaille Béatrice. Vous pouvez vous vanter d’avoir de la chance. En voilà une qui aimera son mari ! Ce n’est pas une fille comme on en voit tant, coquettes, effrontées, dépensières…

Lorillard ouvrit la bouche pour affirmer qu’il préférerait acquérir la boutique deux mille francs de plus, et qu’on ne lui parlât jamais de Béatrice, mais il n’osa. Et, se levant, il balbutia qu’il réfléchirait.

Il commit ainsi une faiblesse, dont il eut à se repentir bientôt. S’il avait refusé sur l’instant la main de la difforme et borgne Béatrice, il se serait épargné les terribles moments qui suivirent. Il le comprit bientôt. Car il était à peine descendu dans la cave, et s’agenouillait devant sa cuve, lorsqu’il entendit des pas dans l’escalier de pierre. Levant les yeux, il aperçut Béatrice, qui s’avançait vers lui en souriant.

— Bonjour ! Monsieur Fortuné, dit-elle d’une voix flûtée. Je viens vous voir, j’ai tant de plaisir à être avec vous !

Certes, le père avait déjà parlé, et la pauvre créature se voyait déjà mariée. Elle tournait autour du baquet en minaudant, et lançait, de son œil unique, d’effrayantes œillades à Lorillard.

Approchant un tabouret, elle s’y assit, devant son prétendu supposé. Et comme elle croisait les jambes, il aperçut, au-dessous de la jupe un peu relevée, des jambes d’une horrible, d’une squelettique maigreur, habillées de bas noirs mal tirés, dont les plis imitaient le filet d’un pas-de-vis. Et, se penchant vers Lorillard, qui aimait mieux regarder le fond du cuvier et qui rinçait opiniâtrement les bouteilles, Béatrice roucoulait, s’efforçant à d’atroces sourires.

— Ne travaillez donc pas tant, disait-elle. Vous pouvez bien vous arrêter un peu, pendant que nous sommes ensemble !

Alors Lorillard, se redressant, osa regarder encore Béatrice, et il frémit. Elle était affreuse comme la mort, et plus dégoûtante à voir que de coutume. Un maintien revêche sied à la laideur, et l’infortunée créature donnait ordinairement à son visage l’expression de la sévérité la plus hargneuse. Mais aujourd’hui qu’elle cherchait à plaire, elle tentait d’imprimer un charme bénin à sa figure terrifiante, et elle ployait son corps sec en des poses abandonnées, bien faites, pensait-elle, pour toucher le cœur des jeunes hommes. Elle ajoutait ainsi à sa disgrâce naturelle une nouvelle et plus sensible imperfection.

Et comme Lorillard, qui voyait dans l’énorme Angèle l’idéal même de la femme, demeurait effrayé devant une personne si desséchée, privée de seins et presque de croupe, Béatrice jugea qu’une amoureuse émotion le rendait ainsi silencieux et immobile.

— Que vous êtes timide ! lui dit-elle.

Lorillard, incertain, se dressa. L’idée lui vint de quitter la place, de laisser Béatrice seule à la cave. Mais à peine était-il debout que Mlle Brigontal s’élança vers lui, noua autour du cou de Fortuné ses longs bras osseux, et, appuyant la tête sur la poitrine du commis, prononça dans un soupir :

— J’ai bien vu que vous m’aimiez, allez ! Moi aussi, je vous aime, mon Fortuné !

Il ne bougeait pas, n’osait se plaindre. Elle poursuivit :

— Je vous permets de m’embrasser…

Et, sans attendre, elle appliqua par deux fois ses lèvres tordues sur la bouche de Lorillard. Puis, rompant vivement le contact, comme si elle eût craint d’être retenue, elle courut jusqu’à la première marche de l’escalier. Là, se retournant, et fixant son plus doucereux regard sur Fortuné, elle lui envoya, du bout des doigts, un baiser, et elle murmura :

— A bientôt, mon amour !

Le reste de la journée vit croître encore l’ardeur de la jeune fille borgne. Électrisée par l’idée de trouver enfin un époux, et croyant trop vite que Fortuné demandait officieusement sa main, Béatrice laissait voir clairement sa joie, et même l’appétit de ses sens, en agitant, durant tout le déjeuner, ses pieds plats sur ceux de Lorillard. Elle inventa mille prétextes pour le rejoindre et lui parler, au cours de l’après-midi. Et Fortuné, qui craignait, en repoussant la fille, de s’aliéner le père, subit avec douceur ces marques d’une tendresse désolante.

Quant à M. Brigontal, il prit, un moment, Fortuné à part, et lui posa plusieurs questions au sujet de son héritage. Lorillard y répondit de son mieux, selon son inspiration, parla d’un vieil oncle mort au Maroc, où il cultivait depuis longtemps des végétaux d’un bon rapport. Tous ces détails satisfirent l’épicier, qui, se félicitant d’avoir trouvé pour Béatrice un époux si cossu, qui achetait sa boutique et ne parlait pas de dot, déclara que Monsieur Lorillard ne laverait plus les bouteilles, mais passerait dorénavant son temps au magasin, pour se mettre au courant de la vente, et lier connaissance avec la clientèle.

Pendant ce temps, Béatrice exultante annonçait son mariage, sous une forme romanesque, à toutes les commères d’alentour. Elle contait de quelle façon le beau, le charmant Lorillard, le plus aimable de tous les hommes, issu de riche famille, était devenu amoureux d’elle, en la voyant passer un jour, par hasard, dans la rue. Aussi, pour la connaître mieux et vivre près d’elle, s’était-il déguisé en pauvre et introduit dans la maison pour y remplir le plus humble des emplois. Enfin il venait de se déclarer, et elle ne pouvait pas, en conscience, refuser un joli garçon si incroyablement épris d’elle.

Les voisines, écoutant ce récit, se regardaient silencieusement. Mais une d’elles, qui se faisait vieille fille, outrée de voir cette guenon trouver un mari, se mit à ricaner, et prononça jalouse :

— Hé ! Hé ! Vous ferez une jolie mariée !

Béatrice sentit la pointe, et pensa bien que l’on raillait son infirmité. Aussi répondit-elle, redressant la tête avec fierté :

— Mon fiancé est assez riche pour m’acheter un œil de verre !

V

Le soir même, Fortuné, remontant la rue Rodier pour rejoindre Angèle, se demandait de quelle manière il pourrait surmonter les difficultés incroyables de sa situation, lorsqu’il aperçut sa bien-aimée qui venait à son avance d’un pas pressé. Il observa que la figure de sa belle n’exprimait pas cette bienveillance ardente qu’Angèle lui donnait instinctivement du plus loin qu’elle découvrait l’amant. La fureur, au contraire, semblait habiter aujourd’hui cette créature paisible, et qui n’avait encore montré de violence que dans les doux orages de la volupté.

Angèle, en effet, creusait d’un rictus amer sa face ronde, et fixait sur Lorillard étonné des yeux qui fulguraient. Il s’avança pourtant, lui prit les mains avec tendresse. Mais elle se dégagea, d’un mouvement rude, et elle dit :

— Monstre ! tu es un monstre, un enjôleur !

— Moi ! s’écria Lorillard. Et pourquoi donc ?

Elle ne répondit rien, car elle sanglotait.

Il n’est rien de si terrible à voir que la douleur d’une grosse femme. Les larmes qui coulent sur un visage rebondi sont les plus émouvantes, car elles expriment fortement que le corps le plus robuste peut être vaincu par le désastre de l’âme. C’est un spectacle à faire pitié, et dont l’homme le plus dur ne saurait rire. Aussi Fortuné s’émut-il. Mais en vain, trois fois, il répéta sa question. Angèle pleurait toujours. Enfin, relevant vers Lorillard sa figure ruisselante et cramoisie, elle demanda d’une voix déchirante :

— Mon amour, pourquoi m’abandonnes-tu ?

Et comme Fortuné protestait, elle reprit :

— Si, si, je sais. Tu veux épouser Béatrice Brigontal. Elle-même me l’a dit. Comment peux-tu aimer cette horreur de fille, qui n’a qu’un œil…

— Mais je ne l’aime pas du tout, je te le jure !

— C’est un vilain paquet d’os, poursuivit Angèle, et qui sent mauvais. Me quitter pour un coucou semblable !

Angèle, en parlant ainsi, bombait la poitrine, et elle avançait vers Lorillard ses larges et tremblantes mamelles, dont les bouts pointaient sous la camisole rose. Elle semblait les prendre à témoin de l’extravagante injustice que Fortuné lui faisait, en préférant à la rare plénitude de tels appas la peau noire d’une femme maigre.

— Béatrice est folle, déclara Fortuné. Tu as eu tort de l’écouter. Je n’aime que toi.

Et, quoiqu’il ne fît point très sombre encore, il embrassa longuement Angèle. Elle ne pleurait plus. L’espoir la réchauffait. Pourtant elle ne voulait pas s’y abandonner. Si Béatrice se vantait ainsi, c’est qu’elle avait un motif…

Lorillard prit le bras de l’affligée. Tous deux gagnèrent lentement l’avenue Trudaine. Angèle écoutait son fiancé, qu’elle avait cru infidèle, et qui se disculpait aisément. Il expliquait comment Brigontal lui avait fait l’atroce proposition, et comment Béatrice l’avait tourmenté tout le jour, à la cave comme à la boutique, par une poursuite opiniâtre.

Angèle s’épanouissait. Elle regrettait de s’être laissée si vite entraîner à une jalousie violente et injuste. Baisant le cher visage de son Fortuné, elle demandait pardon du soupçon qu’elle avait conçu, dans son égarement. Mais Lorillard demeurait songeur, et il répétait :

— Je ne sais pas comment m’arranger, à présent. Brigontal ne cédera son fonds qu’à son futur gendre…

— Mon amour, répondit Angèle, il ne manque pas de fonds d’épicerie à vendre dans Paris. Il serait préférable, même, que nous nous établissions dans un autre quartier que celui-ci. Car mon patron sera très fâché de mon départ, et plus furieux encore s’il nous voit vivre ensemble, tous les deux, à trois pas de sa porte. Il en aurait beaucoup de peine.

— Cela me ferait plaisir, reprenait Fortuné. Qu’il se contente donc, à son âge, de soigner ses chats et ses chiens, et surtout de museler ses ouistitis. Et puis, c’est la boutique de Brigontal qu’il me faut, pas une autre. Je ne trouverai jamais mieux. Depuis hier, j’ai réfléchi aux procédés que j’emploierai pour remonter la maison. Tu verras !

— A ton idée, chéri…

— Mais il y a la fille ! s’écriait alors Fortuné. Comment veux-tu que je m’en débarrasse ?

— Comment ? répéta finalement Angèle. Cela ne doit pas être aussi difficile que tu te l’imagine. Attends un peu, que j’y pense… Il me vient déjà une idée.

Mais ce ne fut qu’un peu plus tard, et dans sa chambre, qu’Angèle donna son conseil :

— Le père Brigontal, dit-elle, tient à se retirer bientôt dans son Auvergne. Il céderait sur la question du mariage, j’en suis certaine. Mais je puis me tromper, et le mieux est de couper court à la combinaison. Tu as un moyen très simple pour fermer la bouche au vieux et à Béatrice.

Elle laissa Fortuné seul, et revint bientôt, apportant un gros livre, propriété du vétérinaire. C’était ma foi, un ouvrage scientifique assez curieux.


Dans la matinée du lendemain, Fortuné prit Brigontal à part, et lui dit qu’il avait à l’entretenir de choses sérieuses.

Le bonhomme trouva naturel que son successeur eût à lui parler, et ils passèrent ensemble dans la salle à manger. Les deux verres et la bouteille d’Armagnac reparurent sur la table. Puis le vieil épicier, d’un ton encourageant, pria Fortuné de causer tout à son aise, comme en famille.

Lorillard, avant de commencer, se répéta mentalement la leçon qu’Angèle lui avait donnée, à l’aide du livre médical aux illustrations bizarres. Enfin il prononça, triste et grave :

— Monsieur Brigontal, je suis obligé de vous faire un aveu des plus pénibles. Car je suis trop honnête homme pour vous tromper, vous et votre fille.

Brigontal, entendant ces mots, devint jaune comme la fleur du souci, et il balbutia :

— Me tromper ? Ah ! Ah ! Je parie que vous m’avez raconté des histoires… Vous ne possédez pas l’argent, hein ?

Mais Fortuné secoua la tête.

— Si bien, dit-il, je l’ai. Ce n’est pas cela qui me manque…

— Si ce n’est pas cela, repartit Brigontal rassuré, alors ce n’est rien du tout.

— Vous en parlez à votre aise, reprit l’autre en soupirant, mais je voudrais vous voir à ma place. Je donnerais volontiers tout mon bien pour ne pas être hermaphrodite. Car je suis hermaphrodite, Monsieur Brigontal.

— Comment dites-vous cela ? demanda le vieillard, très inquiet, regardant fixement Lorillard.

— Hermaphrodite, articula celui-ci, d’une voix pleine d’affliction.

— C’est une maladie ? Vous avez attrapé cela avec les femmes, bien sûr. Mais ne peut-on vous guérir ?

— Ce n’est pas une maladie, déclara lentement le candidat épicier, c’est une conformation naturelle. Je suis né ainsi, pour mon malheur.

— Allez, mon bon ami, ne vous tourmentez pas. Chacun a ses infirmités. Tenez, moi, j’ai une hernie depuis quarante ans, et je n’en suis pas moins solide. Et Béatrice, voyez Béatrice ! Elle est borgne, on ne peut pas dire le contraire. Hé bien ! cela ne l’empêche tout de même pas d’être une belle fille.

— Vous dites la vérité, Monsieur Brigontal, mais il est bien préférable d’avoir une hernie et d’être borgne en même temps, que d’être hermaphrodite comme moi.

— Hermaphrodite, répéta le maigre négociant, que signifie ce mot-là ? Comment diable êtes-vous donc bâti ?

— A peu près comme vous, dit Lorillard, mais j’ai quelque chose de plus et quelque chose de moins. C’est assez difficile à expliquer. Enfin, voici : je suis homme et femme en même temps, et pas tout à fait, si bien que je ne suis réellement ni l’un ni l’autre. Vous saisissez ?

— Je ne saisis rien du tout, déclara le vieux, éberlué.

— Je suis un phénomène, cria douloureusement Fortuné, un malheureux phénomène. Sauf le respect que je vous dois, je porte, à leur place, les organes de l’homme et ceux de la femme. Encore, si je les possédais complets, utilisables ! Mais ils en sont bien loin, Monsieur Brigontal et je ne suis bon à rien, d’aucune des deux manières.

— Par exemple ! Et vous voulez épouser ma fille ?

— Je n’y songe pas. C’est vous qui avez eu la bonté de me l’offrir. Je me serais trouvé très heureux de l’accepter. Mais c’est impossible, vous comprenez bien que c’est impossible !

Le vieillard réfléchit avec tristesse. Il avait cru caser sa Béatrice, et tout s’effondrait. Ce n’était point l’affection paternelle qui lui inspirait, en ce moment, un indicible chagrin, mais sa prodigieuse avarice. Un rêve, sublime pour lui, s’anéantissait : le rêve de marier sa fille sans dot, et de n’avoir plus jamais, jamais, un sou à dépenser pour elle. Il ne voulut point encore abandonner une espérance si délicieuse, et il prononça :

— Après tout, cela m’est égal, à moi, que vous soyez fait si drôlement. Mais j’ai peur que la chose ne plaise pas beaucoup à ma chère enfant. Enfin, je lui en parlerai, je la raisonnerai, j’obtiendrai peut-être qu’elle passe par là-dessus.

A l’heure du déjeuner, Lorillard observa un changement total dans l’attitude de Béatrice. Tantôt la malheureuse jeune fille, interdite, regardait son assiette d’un œil désespéré, et tantôt, relevant son front jaune, elle tournait vers Fortuné une figure méprisante. Avant le dessert, elle se dressa, larmoyante, énervée, et s’en alla gémir dans la boutique sur ses espérances si vite éteintes.

L’étrange subterfuge conseillé par Angèle réussit donc parfaitement. Les Brigontal renoncèrent avec douleur au mariage tant espéré, et qui se révélait soudain impraticable. Béatrice, dès cette heure, ne put supporter la vue de ce Fortuné qu’elle avait si passionnément chéri. On ne doit point s’en étonner, ni blâmer cette personne cruellement frustrée. Toute autre, à sa place, eût éprouvé la même rancune. Vous pouvez en faire l’expérience. Touchez d’amour le cœur de la jeune fille la plus éthérée, aux sentiments platoniques, cœur confit par les romans chastes comme un abricot par le sucre, une de ces jeunes filles, enfin, qui ne lèvent les yeux que pour regarder les étoiles. Et puis allez lui dire, à cette vierge si touchante, que votre organe le plus secret et le plus noble a été, par accident, pris dans un engrenage qui l’a broyé. Vous verrez instantanément fuir la chère âme, qui jamais en ce monde ne vous reparlera.

La colère même de Mlle Brigontal avança les affaires de Fortuné, car elle obligea le vieil épicier à conclure rapidement la vente, afin que Béatrice ne fût pas trop longtemps à supporter la présence d’un être exécré. Bien que le bonhomme fût peu sensible de sa nature, il souffrait pourtant des larmes de sa fille, qui en répandait davantage, avec son œil unique, qu’Argus lui-même n’en aurait pu sécréter sous ses deux cents paupières.

Du reste, Angèle avait raison, M. Brigontal tenait à quitter le commerce. Il se contenta de tirer de Fortuné le plus d’argent possible, sous prétexte de lui céder les denrées en magasin.

Cet argent-là, comme celui qui payait le fonds, ce fut naturellement Angèle qui le fournit à son amant. Elle l’aimait, elle avait confiance en lui. La date de leur mariage était déjà arrêtée entre eux. Elle coïncidait avec le temps où les Brigontal devaient abandonner la maison.

Ce jour vint bientôt. Une voiture de déménagements emporta les meubles et les hardes du père et de la fille, minable bric-à-brac où vivaient des nations entières de punaises et de cloportes. M. Brigontal quitta son épicerie, avec la sereine gravité d’un empereur qui abdique de sa propre volonté. Il prit cordialement congé de Fortuné, lui promit de lui rendre visite avant de partir pour le Cantal. Quant à Béatrice, elle sortit sans prononcer un mot, en jetant un regard de serpent sur le soi-disant hermaphrodite.

Après le départ des Brigontal, la boutique fut fermée, pour quelques jours, et les ouvriers commencèrent de la remettre à neuf, d’y apporter les changements décidés par Fortuné. Une bande de calicot, clouée à l’extérieur, annonçait la réouverture prochaine et le nom du nouveau propriétaire.

Vers le milieu de la première journée, et comme Lorillard achevait son déjeuner, il vit entrer dans le magasin Béatrice Brigontal. Elle paraissait à cette heure, en son roide maintien, plus furieuse que jamais. S’avançant d’un pas saccadé vers le jeune patron, elle dit aigrement qu’elle venait chercher un objet oublié la veille dans son ancienne chambre. Sans attendre la réponse, elle gagna l’escalier, disparut. Mais elle se montra peu de secondes après, et se plaignit que sa pendule, sa belle petite pendule en bronze, eût disparu.

— Je l’ai rangée moi-même, répliqua Lorillard, je vais vous la remettre.

Il monta, suivi par Béatrice grognonnante, jusqu’à l’appartement du premier étage, au-dessus de la boutique. Ils pénétrèrent dans la pièce où jusqu’alors avait logé la fille de Brigontal. Fortuné ouvrit un placard, y prit la pendule, et se retourna.

Mais Béatrice avait omis volontairement d’emporter cette horloge afin de se réserver un prétexte pour revenir, et pour accabler Lorillard, seule avec lui, de la scène vengeresse longuement méditée. Fortuné, se retournant donc vers elle, s’effraya de la voir, toute rouge et secouée d’une rage immense, lui tendre les poings et lui montrer les dents. Les mèches de ses cheveux gras volaient autour de sa tête, son œil s’exorbitait, et, de sa bouche torse, ces paroles injurieuses sortirent avec une violence terrible :

— Misérable et dégoûtant, pourquoi m’avez-vous compromise ? Comment osez-vous parler à une femme, étant châtré comme vous l’êtes ? Quand je pense que vous avez eu la méchanceté de m’embrasser, dans la cave, de me dire que vous m’aimiez !

— Non, dit Lorillard, c’est vous qui m’avez embrassé ; je ne vous demandais rien. Pour le reste, ce n’est pas ma faute…

Et comme en parlant il souriait, la fureur de Béatrice s’accrut encore, et s’exprima par d’affreuses invectives, des comparaisons infamantes, qui toutes reprochaient à Lorillard son abominable impuissance.

Il essaya de calmer cet orage, et le vit au contraire augmenter de force. A la fin, outré de tant d’insultes, et las de supporter un affront désormais inutile, il se jeta sur Béatrice, la renversa sur le parquet poussiéreux où traînaient encore les brins de paille, traces du déménagement. Et il lui montra, par une attaque soudaine, à quel point il était viril. Il est impossible de dire que Fortuné abusa de Béatrice, car elle ne se défendit qu’avec mollesse, et seulement par bienséance. L’entreprise ne rencontra pas même la difficulté qu’on aurait dû attendre. Car l’horrible borgnesse n’était plus intacte, elle avait déjà, comme on dit honnêtement, déchiré sa robe d’innocence. Cela surprit assez Lorillard, et il murmura, tout en accomplissant sa tâche avec dégoût :

— Qui donc a pu avoir autant de courage que moi ?

(Ceci, notez-le bien, doit servir de leçon à ces jaloux qui épousent des femmes laides pour éviter de devenir cocus).

Béatrice, heureuse, se releva, et secouant sa robe poudreuse et fripée, elle s’exclama :