Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.

Les vers sont en principe numérotés toutes les 5 lignes; les numéros omis dans l'original ont été également omis dans cette version. Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.

[ I]

LES
GRANDS ÉCRIVAINS
DE LA FRANCE

NOUVELLES ÉDITIONS
PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION
DE M. AD. REGNIER
Membre de l'Institut

[ III] [ IV]

ŒUVRES
DE
P. CORNEILLE
TOME V

[ V]


PARIS.—IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie
Rue de Fleurus, 9


[ VI]

ŒUVRES
DE
P. CORNEILLE

NOUVELLE ÉDITION
REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS
ET LES AUTOGRAPHES
ET AUGMENTÉE
de morceaux inédits, des variantes, de notices, de notes, d'un lexique des mots
et locutions remarquables, d'un portrait, d'un fac-simile, etc.

PAR M. CH. MARTY-LAVEAUX

TOME CINQUIÈME

PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
BOULEVARD SAINT-GERMAIN


1862

[ VII] [ 1]

THÉODORE
VIERGE ET MARTYRE
TRAGÉDIE CHRÉTIENNE
1645

[ 2]

NOTICE.

Tous les historiens de notre scène et tous les éditeurs de Corneille s'accordent à dire que Théodore fut mise au théâtre en 1645[ [1]. Elle n'y demeura pas longtemps. «La représentation de cette tragédie n'a pas eu grand éclat,» dit notre poëte avec sa franchise habituelle[ [2]. A en croire l'auteur du Journal du Théâtre françois[ [3], cette pièce fut jouée par «les comédiens du Roi» et n'eut que cinq représentations. Il est certain du moins qu'elle n'a pas été reprise à Paris. En effet, Corneille, après avoir remarqué, dans l'Examen de la Suite du Menteur[ [4], que cette dernière pièce y fut rejouée, mais qu'elle ne fut pas représentée par les comédiens de province, ajoute: «Le contraire est arrivé de Théodore, que les troupes de Paris n'y ont point rétablie depuis sa disgrâce, mais que celles des provinces y ont fait assez passablement réussir.»

«On ne put souffrir dans Théodore, dit Fontenelle, la seule idée du péril de la prostitution, et si le public étoit devenu si délicat, à qui M. Corneille devoit-il s'en prendre qu'à lui-même[ [5]?» A cette occasion Fontenelle rappelle les singulières libertés de Hardy. Peut-être eût-il mieux valu citer la Tragedie de sainte Agnès, par le sieur d'Aves, qui nous montre comment on osait traiter un sujet tout à fait analogue à celui de Théodore, trente ans avant la représentation de cette pièce. Quoique, dans la dédicace adressée «A noble et vertueuse dame Françoise d'Averton,» l'auteur nous apprenne qu'il n'agit que pour remplir les ordres de cette sainte personne, et qu'il n'a eu «d'autre but que l'honneur de la gloire de Dieu,» on trouve dans son ouvrage des scènes que nous n'oserions citer, et dont l'Argument placé dans l'Appendice qui suit Théodore donnera une idée plus que suffisante. Cette tragédie, imprimée à Rouen par David du Petit Val, en 1615, forme un volume in-12; Pierre Troterel, sieur d'Aves, qui en est l'auteur, n'a pas composé moins d'une dizaine de pièces, dont la dernière est de 1627. On ne sait presque rien sur lui, mais dans l'épigramme suivante il nous a appris lui-même qu'il était Normand[ [6]:

Il faut, lecteur, que je te die

Que je demeure en Normandie.

Le lieu de ma nativité

Est près Falaise, du côté

Où le soleil commence à luire,

A l'opposite du zéphire.

Il semble bien difficile que Corneille n'ait pas entendu parler de lui et n'ait pas connu son Agnès[ [7]; peut-être y a-t-il puisé la malheureuse idée de mettre en scène une vierge chrétienne condamnée à la prostitution; en tout cas, il n'y a pas pris autre chose, car son plan est tout différent, et le détail que nous allons rappeler, le seul qui puisse donner lieu à un rapprochement, se présente assez naturellement pour qu'il soit inutile de supposer une réminiscence du pitoyable ouvrage du sieur d'Aves.

Dans la pièce de Corneille[ [8], Théodore dit au prince dont elle est aimée:

Un obstacle éternel à vos desirs s'oppose.

Chrétienne, et sous les lois d'un plus puissant époux....

On doit croire que l'acteur fait un geste d'étonnement qui n'est pas signalé par Corneille dans les jeux de scène, très-peu nombreux, qu'il a indiqués. Aussitôt la jeune fille reprend:

Mais, Seigneur, à ce mot ne soyez pas jaloux.

Quelque haute splendeur que vous teniez de Rome,

Il est plus grand que vous; mais ce n'est point un homme:

C'est le Dieu des chrétiens, c'est le maître des rois.

Dans la pièce du sieur d'Aves, cette courte méprise, si discrètement indiquée par Corneille, se prolonge outre mesure. Sainte Agnès commence par s'exprimer ainsi[ [9]:

Je ne suis plus à moi, je suis à mon époux,

Lequel vous passe autant en vertus et richesse,

En parfaites beautés, en esprit, en adresse,

En pouvoir, en justice, en superbe grandeur,

Voire en ferme constance et amoureuse ardeur,

Que l'on voit surpasser un prince magnifique

Un simple gentilhomme ou bien quelque rustique;

Bref, qu'en dirai-je plus? son père est le vrai Dieu,

Et lui-même est tenu pour tel en ce bas lieu.

Elle amplifie encore fort longuement cette déclaration si claire; mais le Prince n'y comprend rien, et dans la scène suivante il s'écrie:

Oui, par le dieu Pluton, je le ferai mourir,

Quand bien un escadron, viendroit le secourir,

Ce mignon, ce beau fils que son âme trop folle

Appelle son grand Dieu, son sauveur, son idole,

Tant le vin de l'amour qu'elle a humé sans eau

A donné dans son casque[ [10] et troublé son cerveau.

Une telle citation dispense de toute autre, et personne après cela ne nous fera un reproche de ne pas nous arrêter davantage à la Sainte Agnès de Troterel.

On comprend qu'on n'ait point gardé le souvenir des acteurs qui ont joué d'original dans Théodore. On ne trouve nulle part le moindre renseignement à ce sujet.

La première édition de la pièce de Corneille a pour titre: Théodore, vierge et martyre, tragédie chrestienne. Imprimé à Roüen, et se vend à Paris, chez Antoine de Sommauille, au Palais.... M.DC.LXVI. Auec priuilege du Roy.

Elle forme un volume in-4o de 4 feuillets et 128 pages. L'achevé d'imprimer est du dernier jour d'octobre; le privilége a été accordé le 17 avril à Toussainct Quinet, qui «a associé avec lui» Antoine de Sommaville et Augustin Courbé.

«Saint Polyeucte, a dit Corneille, est un martyr dont... beaucoup ont plutôt appris le nom à la comédie qu'à l'église[ [11].» Cette réflexion pourrait s'appliquer tout aussi bien à Théodore; et il est permis de croire que, malgré son peu de succès, la pièce de Corneille ajouta un intérêt tout profane à la pieuse curiosité qu'excita la translation des reliques de la sainte dans le monastère des Ursulines de Caen.

L'auteur d'une relation contemporaine, où l'on trouve, comme il arrive trop souvent, plus de prétentions oratoires que de faits et de détails curieux, s'exprime en ces termes au sujet de cette translation: «Un excellent religieux.... ayant porté aux pieds du saint-père le pape Alexandre VII les humbles devoirs et respects de ces vertueuses filles (les Ursulines de Caen), et lui ayant demandé pour elles, avec sa bénédiction, quelque portion de tant d'aimables et pieux trésors, pour enrichir leur église et enflammer leur dévotion, ce digne successeur du nom aussi bien que des vertus et de la chaire de celui qui gagna autrefois à Dieu le cœur de sainte Théodore, lui en accorda le corps pour ces dames[ [12].» L'instrument qui constate l'authenticité des reliques est daté de Rome du 19 décembre 1655, et le procès-verbal de l'ouverture de la châsse en la chapelle des Ursulines de Caen, du 22 juillet 1656; il constate que cette cérémonie a eu lieu en présence de Son Altesse[ [13] et de Mme de Longueville avec la plus grande solennité[ [14].

A MONSIEUR L.P.C.B.[ [15].

Monsieur,

Je n'abuserai point de votre absence de la cour pour vous imposer touchant cette tragédie: sa représentation n'a pas eu grand éclat; et quoique beaucoup en attribuent la cause à diverses conjonctures qui pourroient me justifier aucunement, pour moi je ne m'en veux prendre qu'à ses défauts, et la tiens mal faite, puisqu'elle a été mal suivie. J'aurois tort de m'opposer au jugement du public: il m'a été trop avantageux en mes autres ouvrages pour le désavouer en celui-ci; et si je l'accusois d'erreur ou d'injustice pour Théodore, mon exemple donneroit lieu à tout le monde de soupçonner des mêmes choses tous les arrêts qu'il a prononcés en ma faveur. Ce n'est pas toutefois sans quelque sorte de satisfaction que je vois que la meilleure partie de mes juges impute ce mauvais succès à l'idée de la prostitution que l'on n'a pu souffrir[ [16], quoiqu'on sût bien qu'elle n'auroit pas d'effet, et que pour en exténuer l'horreur j'aye employé tout ce que l'art et l'expérience m'ont pu fournir de lumières; et certes il y a de quoi congratuler à la pureté de notre théâtre, de voir qu'une histoire qui fait le plus bel ornement du second livre des Vierges de saint Ambroise[ [17], se trouve trop licencieuse pour y être supportée. Qu'eût-on dit si, comme ce grand docteur de l'Église, j'eusse fait voir Théodore dans le lieu infâme, si j'eusse décrit les diverses agitations de son âme durant qu'elle y fut, si j'eusse figuré les troubles qu'elle y ressentit[ [18] au premier moment qu'elle y vit entrer Didyme? C'est là-dessus que ce grand saint fait triompher son éloquence, et c'est pour ce spectacle qu'il invite particulièrement les vierges à ouvrir les yeux[ [19]. Je l'ai dérobé à la vue, et autant que j'ai pu, à l'imagination de mes auditeurs; et après y avoir consumé toute mon adresse, la modestie de notre scène a désavoué, comme indigne d'elle, ce peu que la nécessité de mon sujet m'a forcé d'en faire connoître. Après cela, j'oserai bien dire que ce n'est pas contre des comédies pareilles aux nôtres que déclame saint Augustin, et que ceux que le scrupule, ou le caprice, ou le zèle en rend opiniâtres ennemis, n'ont pas grande raison de s'appuyer de son autorité. C'est avec justice qu'il condamne celles de son temps, qui ne méritoient que trop le nom qu'il leur donne de spectacles de turpitude[ [20]; mais c'est avec injustice qu'on veut étendre cette condamnation[ [21] jusqu'à celles du nôtre, qui ne contiennent, pour l'ordinaire, que des exemples d'innocence, de vertu et de piété. J'aurois mauvaise grâce de vous en entretenir plus au long: vous êtes déjà trop persuadé de ces vérités, et ce n'est pas mon dessein d'entreprendre ici de désabuser ceux qui ne veulent pas l'être. Il est juste qu'on les abandonne à leur aveuglement volontaire, et que pour peine de la trop facile croyance qu'ils donnent à des invectives mal fondées, ils demeurent privés du plus agréable et du plus utile des divertissements dont l'esprit humain soit capable. Contentons-nous d'en jouir sans leur en faire part; et souffrez que sans faire aucun effort pour les guérir de leur foiblesse, je finisse en vous assurant que je suis et serai toute ma vie,

MONSIEUR,
Votre très-humble et très-obligé serviteur,
CORNEILLE.

EXAMEN.

La représentation de cette tragédie n'a pas eu grand éclat, et sans chercher des couleurs à la justifier, je veux bien ne m'en prendre qu'à ses défauts, et la croire mal faite, puisqu'elle a été mal suivie. J'aurois tort de m'opposer au jugement du public: il m'a été trop avantageux en d'autres ouvrages pour le contredire en celui-ci; et si je l'accusois d'erreur ou d'injustice pour Théodore, mon exemple donneroit lieu à tout le monde de soupçonner des mêmes choses les arrêts qu'il a prononcés en ma faveur. Ce n'est pas toutefois sans quelque satisfaction que je vois la meilleure et la plus saine partie de mes juges imputer ce mauvais succès à l'idée de la prostitution, qu'on n'a pu souffrir, bien qu'on sût assez qu'elle n'auroit point d'effet, et que pour en exténuer l'horreur, j'aye employé tout ce que l'art et l'expérience m'ont pu fournir de lumières; pouvant dire du quatrième acte de cette pièce, que je ne crois pas en avoir fait aucun où les diverses passions soient ménagées avec plus d'adresse, et qui donne plus de lieu à faire voir tout le talent d'un excellent acteur. Dans cette disgrâce, j'ai de quoi congratuler à la pureté de notre scène, de voir qu'une histoire qui fait le plus bel ornement du second livre des Vierges de saint Ambroise[ [22], se trouve trop licencieuse pour y être supportée. Qu'eût-on dit si, comme ce grand docteur de l'Église, j'eusse fait voir cette vierge dans le lieu infâme[ [23]? si j'eusse décrit les diverses agitations de son âme pendant qu'elle y fut? si j'eusse peint les troubles qu'elle ressentit au premier moment qu'elle y vit entrer Didyme? C'est là-dessus que ce grand saint fait triompher cette éloquence qui convertit saint Augustin, et c'est pour ce spectacle qu'il invite particulièrement les vierges à ouvrir les yeux. Je l'ai dérobé à la vue, et autant que je l'ai pu, à l'imagination de mes auditeurs; et après y avoir consumé toute mon industrie, la modestie de notre théâtre a désavoué ce peu que la nécessité de mon sujet m'a forcé d'en faire connoître[ [24].

Je ne veux pas toutefois me flatter jusqu'à dire que cette fâcheuse idée aye été le seul défaut de ce poëme. A le bien examiner, s'il y a quelques caractères vigoureux et animés, comme ceux de Placide et de Marcelle, il y en a de traînants, qui ne peuvent avoir grand charme ni grand feu sur le théâtre. Celui de Théodore est entièrement froid: elle n'a aucune passion qui l'agite; et là même où son zèle pour Dieu, qui occupe toute son âme, devroit éclater le plus, c'est-à-dire dans sa contestation avec Didyme pour le martyre, je lui ai donné si peu de chaleur, que cette scène, bien que très-courte[ [25], ne laisse pas d'ennuyer. Aussi, pour en parler sainement, une vierge et martyre sur un théâtre n'est autre chose qu'un Terme qui n'a ni jambes ni bras[ [26], et par conséquent point d'action[ [27].

Le caractère de Valens ressemble trop à celui de Félix dans Polyeucte, et a même quelque chose de plus bas, en ce qu'il se ravale à craindre sa femme, et n'ose s'opposer à ses fureurs, bien que dans l'âme il tienne le parti de son fils. Tout gouverneur qu'il est, il demeure les bras croisés, au cinquième acte, quand il les voit prêts à s'entre-immoler l'un à l'autre, et attend le succès de leur haine mutuelle pour se ranger du côté du plus fort. La connoissance que Placide, son fils, a de cette bassesse d'âme, fait qu'il le regarde si bien comme un esclave de Marcelle, qu'il ne daigne s'adresser à lui pour obtenir ce qu'il souhaite en faveur de sa maîtresse, sachant bien qu'il le feroit inutilement. Il aime mieux se jeter aux pieds de cette marâtre impérieuse, qu'il hait et qu'il a bravée, que de perdre des prières et des soupirs auprès d'un père qui l'aime dans le fond de l'âme et n'oseroit lui rien accorder.

Le reste est assez ingénieusement conduit; et la maladie de Flavie, sa mort, et les violences des désespoirs de sa mère qui la venge, ont assez de justesse. J'avois peint des haines trop envenimées pour finir autrement; et j'eusse été ridicule si j'eusse fait faire au sang de ces martyrs le même effet sur les cœurs de Marcelle et de Placide, que fait celui de Polyeucte sur ceux de Félix et de Pauline. La mort de Théodore peut servir de preuve à ce que dit Aristote, que, quand un ennemi tue son ennemi, il ne s'excite par là aucune pitié dans l'âme des spectateurs[ [28]. Placide en peut faire naître, et purger ensuite ces forts attachements d'amour qui sont cause de son malheur; mais les funestes désespoirs de Marcelle et de Flavie, bien que l'une ni l'autre ne fasse de pitié, sont encore plus capables de purger l'opiniâtreté à faire des mariages par force, et à ne se point départir du projet qu'on en fait par un accommodement de famille entre des enfants dont les volontés ne s'y conforment point quand ils sont venus en âge de l'exécuter.

L'unité de jour et de lieu se rencontre en cette pièce; mais je ne sais s'il n'y a point une duplicité d'action, en ce que Théodore, échappée d'un péril, se rejette dans un autre de son propre mouvement[ [29]. L'histoire le porte; mais la tragédie n'est pas obligée de représenter toute la vie de son héros ou de son héroïne, et doit ne s'attacher qu'à une action propre au théâtre. Dans l'histoire même, j'ai trouvé toujours quelque chose à dire en cette offre volontaire qu'elle fait de sa vie aux bourreaux de Didyme. Elle venoit d'échapper de la prostitution, et n'avoit aucune assurance qu'on ne l'y condamneroit point de nouveau, et qu'on accepteroit sa vie en échange de sa pudicité qu'on avoit voulu sacrifier. Je l'ai sauvée de ce péril, non-seulement par une révélation de Dieu qu'on se contenteroit de sa mort, mais encore par une raison assez vraisemblable, que Marcelle, qui vient de voir expirer sa fille unique entre ses bras, voudroit obstinément du sang pour sa vengeance; mais avec toutes ces précautions je ne vois pas comment je pourrois justifier ici cette duplicité de péril, après l'avoir condamnée dans l'Horace. La seule couleur qui pourroit y servir de prétexte, c'est que la pièce ne seroit pas achevée si on ne savoit ce que devient Théodore après être échappée de l'infamie, et qu'il n'y a point de fin glorieuse ni même raisonnable pour elle que le martyre, qui est historique: du moins l'imagination ne m'en offre point. Si les maîtres de l'art veulent consentir que cette nécessité de faire connoître ce qu'elle devient suffise pour réunir ce nouveau péril à l'autre, et empêcher qu'il n'y aye duplicité d'action, je ne m'opposerai pas à leur jugement; mais aussi je n'en appellerai pas quand ils la voudront condamner.

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE THÉODORE.

ÉDITION SÉPARÉE.

  • 1646 in-4o.

RECUEILS.

  • 1652 in-12;
  • 1654 in-12;
  • 1655 in-12;
  • 1656 in-12;
  • 1660 in-8o;
  • 1663 in-fol.;
  • 1664 in-8o;
  • 1668 in-12;
  • 1681 in-12.

ACTEURS.

VALENS, gouverneur d'Antioche.
PLACIDE, fils de Valens et amoureux de Théodore[ [30].
CLÉOBULE, ami de Placide.
DIDYME, amoureux de Théodore.
PAULIN, confident de Valens.
LYCANTE, capitaine d'une cohorte romaine.
MARCELLE, femme de Valens.
THÉODORE, princesse d'Antioche.
STÉPHANIE confidente de Marcelle[ [31].

La scène est à Antioche, dans le palais du gouverneur.

THÉODORE,
VIERGE ET MARTYRE.
TRAGÉDIE CHRÉTIENNE.

ACTE I.


SCÈNE PREMIÈRE.

PLACIDE, CLÉOBULE.

PLACIDE.

Il est vrai, Cléobule, et je veux l'avouer,

La fortune me flatte assez pour m'en louer:

Mon père est gouverneur de toute la Syrie;

Et comme si c'étoit trop peu de flatterie,

Moi-même elle m'embrasse, et vient de me donner[ [32],5

Tout jeune que je suis, l'Égypte à gouverner.

Certes, si je m'enflois de ces vaines fumées

Dont on voit à la cour tant d'âmes si charmées,

Si l'éclat des grandeurs avoit pu me ravir,

J'aurois de quoi me plaire et de quoi m'assouvir.10

Au-dessous des Césars, je suis ce qu'on peut être:

A moins que de leur rang le mien ne sauroit croître;

Et pour haut qu'on ait mis des titres si sacrés[ [33],

On y monte souvent par de moindres degrés.

Mais ces honneurs pour moi ne sont qu'une infamie,15

Parce que je les tiens d'une main ennemie,

Et leur plus doux appas qu'un excès de rigueur[ [34],

Parce que pour échange on veut avoir mon cœur.

On perd temps toutefois, ce cœur n'est point à vendre.

Marcelle, en vain par là tu crois gagner un gendre:20

Ta Flavie à mes yeux fait toujours même horreur.

Ton frère Marcellin peut tout sur l'Empereur;

Mon père est ton époux, et tu peux sur son âme

Ce que sur un mari doit pouvoir une femme:

Va plus outre, et par zèle ou par dextérité,25

Joins le vouloir des Dieux à leur autorité;

Assemble leur faveur, assemble leur colère:

Pour aimer je n'écoute Empereur, Dieux, ni père;

Et je la trouverois un objet odieux

Des mains de l'Empereur, et d'un père, et des Dieux.30

CLÉOBULE.

Quoique pour vous Marcelle ait le nom de marâtre,

Considérez, Seigneur, qu'elle vous idolâtre:

Voyez d'un œil plus sain ce que vous lui devez.

Les biens et les honneurs qu'elle vous a sauvés.

Quand Dioclétian fut maître de l'empire....35

PLACIDE.

Mon père étoit perdu, c'est ce que tu veux dire.

Sitôt qu'à son parti le bonheur eut manqué,

Sa tête fut proscrite, et son bien confisqué;

On vit à Marcellin sa dépouille donnée:

Il sut la racheter par ce triste hyménée[ [35];40

Et forçant son grand cœur à ce honteux lien,

Lui-même il se livra pour rançon de son bien.

Dès lors on asservit jusques à mon enfance:

De Flavie avec moi l'on conclut l'alliance,

Et depuis ce moment Marcelle a fait chez nous45

Un destin que tout autre auroit trouvé fort doux.

La dignité du fils, comme celle du père,

Descend du haut pouvoir que lui donne ce frère;

Mais à la regarder de l'œil dont je la vois,

Ce n'est qu'un joug pompeux qu'on veut jeter sur moi.50

On élève chez nous un trône pour sa fille;

On y sème l'éclat dont on veut qu'elle brille;

Et dans tous ces honneurs je ne vois en effet

Qu'un infâme dépôt des présents qu'on lui fait.

CLÉOBULE.

S'ils ne sont qu'un dépôt du bien qu'on lui veut faire[ [36],55

Vous en êtes, Seigneur, mauvais dépositaire,

Puisqu'avec tant d'efforts on vous voit travailler

A mettre ailleurs l'éclat dont elle doit briller.

Vous aimez Théodore, et votre âme ravie

Lui veut donner ce trône élevé pour Flavie:60

C'est là le fondement de votre aversion.

PLACIDE.

Ce n'est point un secret que cette passion:

Flavie, au lit malade, en meurt de jalousie;

Et dans l'âpre dépit dont sa mère est saisie,

Elle tonne, foudroie, et pleine de fureur,65

Menace de tout perdre auprès de l'Empereur.

Comme de ses faveurs, je ris de sa colère:

Quoi qu'elle ait fait pour moi, quoi qu'elle puisse faire,

Le passé sur mon cœur ne peut rien obtenir,

Et je laisse au hasard le soin de l'avenir.70

Je me plais à braver cet orgueilleux courage:

Chaque jour pour l'aigrir je vais jusqu'à l'outrage;

Son âme impérieuse et prompte à fulminer

Ne sauroit me haïr jusqu'à m'abandonner[ [37].

Souvent elle me flatte alors que je l'offense,75

Et quand je l'ai poussée à quelque violence,

L'amour de sa Flavie en rompt tous les effets,

Et l'éclat s'en termine à de nouveaux bienfaits.

Je la plains toutefois; et plus à plaindre qu'elle[ [38],

Comme elle aime un ingrat, j'adore une cruelle,80

Dont la rigueur la venge, et rejetant ma foi,

Me rend tous les mépris que Flavie a de moi[ [39].

Mon sort des deux côtés mérite qu'on le plaigne[ [40]:

L'une me persécute, et l'autre me dédaigne;

Je hais qui m'idolâtre, et j'aime qui me fuit,85

Et je poursuis en vain, ainsi qu'on me poursuit.

Telle est de mon destin la fatale injustice,

Telle est la tyrannie ensemble et le caprice

Du démon aveuglé qui sans discrétion

Verse l'antipathie et l'inclination.90

Mais puisqu'à d'autres yeux je parois trop aimable[ [41],

Que peut voir Théodore en moi de méprisable?

Sans doute elle aime ailleurs, et s'impute à bonheur

De préférer Didyme au fils du gouverneur.

CLÉOBULE.

Comme elle je suis né, Seigneur, dans Antioche,95

Et par les droits du sang je lui suis assez proche;

Je connois son courage, et vous répondrai bien

Qu'étant sourde à vos vœux elle n'écoute rien,

Et que cette rigueur dont votre amour l'accuse[ [42]

Ne donne point ailleurs ce qu'elle vous refuse.100

Ce malheureux rival dont vous êtes jaloux

En reçoit chaque jour plus de mépris que vous;

Mais quand même ses feux répondroient à vos flammes,

Qu'une amour mutuelle uniroit vos deux âmes,

Voyez où cette amour vous peut précipiter,105

Quel orage sur vous elle doit exciter,

Ce que dira Valens, ce que fera Marcelle[ [43].

Souffrez que son parent vous die enfin pour elle[ [44]....

PLACIDE.

Ah! si je puis encor quelque chose sur toi,

Ne me dis rien pour elle, et dis-lui tout pour moi;110

Dis-lui que je suis sûr des bontés de mon père,

Ou que s'il se rendoit d'une humeur trop sévère,

L'Égypte où l'on m'envoie est un asile ouvert

Pour mettre notre flamme et notre heur à couvert.

Là, saisis d'un rayon des puissances suprêmes,115

Nous ne recevrons plus de lois que de nous-mêmes.

Quelques noires vapeurs que puissent concevoir

Et la mère et la fille ensemble au désespoir,

Tout ce qu'elles pourront enfanter de tempêtes,

Sans venir jusqu'à nous, crèvera sur leurs têtes,120

Et nous érigerons en cet heureux séjour

De leur rage impuissante un trophée à l'amour.

Parle, parle pour moi, presse, agis, persuade:

Fais quelque chose enfin pour mon esprit malade;

Fais-lui voir mon pouvoir, fais-lui voir mon ardeur:125

Son dédain est peut-être un effet de sa peur[ [45];

Et si tu lui pouvois arracher cette crainte,

Tu pourrois dissiper cette froideur contrainte,

Tu pourrois.... Mais je vois Marcelle qui survient.

SCÈNE II.

MARCELLE, PLACIDE, CLÉOBULE,
STÉPHANIE.

MARCELLE.

Ce mauvais conseiller toujours vous entretient?130

PLACIDE.

Vous dites vrai, Madame, il tâche à me surprendre;

Son conseil est mauvais, mais je sais m'en défendre.

MARCELLE.

Il vous parle d'aimer?

PLACIDE.

Contre mon sentiment.

MARCELLE.

Levez, levez le masque et parlez franchement:

De votre Théodore il est l'argent fidèle;135

Pour vous mieux engager elle fait la cruelle,

Vous chasse en apparence, et pour vous retenir,

Par ce parent adroit vous fait entretenir.

PLACIDE.

Par ce fidèle agent elle est donc mal servie[ [46]:

Loin de parler pour elle, il parle pour Flavie;140

Et ce parent adroit en matière d'amour

Agit contre son sang pour mieux faire sa cour.

C'est, Madame, en effet, le mal qu'il me conseille;

Mais j'ai le cœur trop bon pour lui prêter l'oreille.

MARCELLE.

Dites le cœur trop bas pour aimer en bon lieu.145

PLACIDE.

L'objet où vont mes vœux seroit digne d'un dieu.

MARCELLE.

Il est digne de vous, d'une âme vile et basse.

PLACIDE.

Je fais donc seulement ce qu'il faut que je fasse.

Ne blâmez que Flavie: un cœur si bien placé

D'une âme vile et basse est trop embarrassé;150

D'un choix qui lui fait honte il faut qu'elle s'irrite,

Et me prive d'un bien qui passe mon mérite.

MARCELLE.

Avec quelle arrogance osez-vous me parler?

PLACIDE.

Au-dessous de Flavie ainsi me ravaler,

C'est de cette arrogance un mauvais témoignage.155

Je ne me puis, Madame, abaisser davantage.

MARCELLE.

Votre respect est rare, et fait voir clairement

Que votre humeur modeste aime l'abaissement.

Eh bien! puisqu'à présent j'en suis mieux avertie,

Il faudra satisfaire à cette modestie:160

Avec un peu de temps nous en viendrons à bout.

PLACIDE.

Vous ne m'ôterez rien, puisque je vous dois tout.

Qui n'a que ce qu'il doit a peu de perte à faire.

MARCELLE.

Vous pourrez bientôt prendre un sentiment contraire[ [47].

PLACIDE.

Je n'en changerai point pour la perte d'un bien165

Qui me rendra celui de ne vous devoir rien.

MARCELLE.

Ainsi l'ingratitude en soi-même se flatte.

Mais je saurai punir cette âme trop ingrate;

Et pour mieux abaisser vos esprits soulevés,

Je vous ôterai plus que vous ne me devez.170

PLACIDE.

La menace est obscure; expliquez-la, de grâce.

MARCELLE.

L'effet expliquera le sens de la menace.

Tandis, souvenez-vous, malgré tous vos mépris,

Que j'ai fait ce que sont et le père et le fils:

Vous me devez l'Égypte, et Valens Antioche.175

PLACIDE.

Nous ne vous devons rien après un tel reproche.

Un bienfait perd sa grâce à le trop publier[ [48]:

Qui veut qu'on s'en souvienne, il le doit oublier.

MARCELLE.

Je l'oublierois, ingrat, si pour tant de puissance

Je recevois de vous quelque reconnoissance.180

PLACIDE.

Et je me souviendrois jusqu'aux derniers abois,

Si vous vous contentiez de ce que je vous dois.

MARCELLE.

Après tant de bienfaits, osé-je trop prétendre?

PLACIDE.

Ce ne sont plus bienfaits alors qu'on veut les vendre.

MARCELLE.

Que doit donc un grand cœur aux faveurs qu'il reçoit?

PLACIDE.

S'avouant redevable il rend tout ce qu'il doit.

MARCELLE.

Tous les ingrats en foule iront à votre école[ [49],

Puisqu'on y devient quitte en payant de parole.

PLACIDE.

Je vous dirai donc plus, puisque vous me pressez:

Nous ne vous devons pas tout ce que vous pensez.190

MARCELLE.

Que seriez-vous sans moi?

PLACIDE.

Sans vous? ce que nous sommes.

Notre empereur est juste, et sait choisir les hommes;

Et mon père, après tout, ne se trouve qu'au rang

Où l'auraient mis sans vous ses vertus et son sang.

MARCELLE.

Ne vous souvient-il plus qu'on proscrivit sa tête?195

PLACIDE.

Par là votre artifice en fit votre conquête.

MARCELLE.

Ainsi de ma faveur vous nommez les effets?

PLACIDE.

Un autre ami peut-être auroit bien fait sa paix;

Et si votre faveur pour lui s'est employée,

Par son hymen, Madame, il vous a trop payée.200

On voit peu d'unions de deux telles moitiés;

Et la faveur à part, on sait qui vous étiez.

MARCELLE.

L'ouvrage de mes mains avoir tant d'insolence!

PLACIDE.

Elles m'ont mis trop haut pour souffrir une offense.

MARCELLE.

Quoi? vous tranchez ici du nouveau gouverneur?205

PLACIDE.

De mon rang en tous lieux je soutiendrai l'honneur.

MARCELLE.

Considérez donc mieux quelle main vous y porte:

L'hymen seul de Flavie en est pour vous la porte.

PLACIDE.

Si je n'y puis entrer qu'acceptant cette loi,

Reprenez votre Égypte, et me laissez à moi.210

MARCELLE.

Plus il me doit d'honneurs, plus son orgueil me brave!

PLACIDE.

Plus je reçois d'honneurs, moins je dois être esclave.

MARCELLE.

Conservez ce grand cœur, vous en aurez besoin.

PLACIDE.

Je le conserverai, Madame, avec grand soin;

Et votre grand pouvoir en chassera la vie215

Avant que d'y surprendre aucun lieu pour Flavie.

MARCELLE.

J'en chasserai du moins l'ennemi qui me nuit.

PLACIDE.

Vous ferez peu d'effet avec beaucoup de bruit.

MARCELLE.

Je joindrai de si près l'effet à la menace,

Que sa perte aujourd'hui me quittera la place.220

PLACIDE.

Vous perdrez aujourd'hui....

MARCELLE.

Théodore à vos yeux.

M'entendez-vous, Placide? Oui, j'en jure les Dieux

Qu'aujourd'hui mon courroux, armé contre son crime,

Au pied de leurs autels en fera ma victime.

PLACIDE.

Et je jure à vos yeux ces mêmes immortels225

Que je la vengerai jusque sur leurs autels[ [50].

Je jure plus encor, que si je pouvois croire

Que vous eussiez dessein d'une action si noire,

Il n'est point de respect qui pût me retenir[ [51]

D'en punir la pensée et de vous prévenir;230

Et que pour garantir une tête si chère,

Je vous irois chercher jusqu'au lit de mon père.

M'entendez-vous, Madame? Adieu: pensez-y bien;

N'épargnez pas mon sang si vous versez le sien;

Autrement ce beau sang en fera verser d'autre,235

Et ma fureur n'est pas pour se borner au vôtre[ [52].

SCÈNE III.

MARCELLE, STÉPHANIE.

MARCELLE.

As-tu vu, Stéphanie, un plus farouche orgueil?

As-tu vu des mépris plus dignes du cercueil?

Et pourrois-je épargner cette insolente vie,

Si sa perte n'étoit la perte de Flavie,240

Dont le cruel destin prend un si triste cours

Qu'aux jours de ce barbare il attache ses jours?

STÉPHANIE.

Je tremble encor de voir où sa rage l'emporte.

MARCELLE.

Ma colère en devient et plus juste et plus forte,

Et l'aveugle fureur dont ses discours sont pleins245

Ne m'arrachera pas ma vengeance des mains.

STÉPHANIE.

Après votre vengeance appréhendez la sienne.

MARCELLE.

Qu'une indigne épouvante à présent me retienne!

De ce feu turbulent l'éclat impétueux

N'est qu'un foible avorton d'un cœur présomptueux.250

La menace à grand bruit ne porte aucune atteinte,

Elle n'est qu'un effet d'impuissance et de crainte;

Et qui si près du mal s'amuse à menacer

Veut amollir le coup qu'il ne peut repousser.

STÉPHANIE.

Théodore vivante, il craint votre colère;255

Mais voyez qu'il ne craint que parce qu'il espère;

Et c'est à vous, Madame, à bien considérer

Qu'il cessera de craindre en cessant d'espérer.

MARCELLE.

Si l'espoir fait sa peur, nous n'avons qu'à l'éteindre[ [53]:

Il cessera d'aimer aussi bien que de craindre.260

L'amour va rarement jusque dans un tombeau

S'unir au reste affreux de l'objet le plus beau.

Hasardons; je ne vois que ce conseil à prendre.

Théodore vivante, il n'en faut rien prétendre;

Et Théodore morte, on peut encor douter265

Quel sera le succès que tu veux redouter.

Quoi qu'il arrive enfin, de la sorte outragée,

C'est un plaisir bien doux que de se voir vengée.

Mais dis-moi, ton indice est-il bien assuré?

STÉPHANIE.

J'en réponds sur ma tête, et l'ai trop avéré.270

MARCELLE.

Ne t'oppose donc plus à ce moment de joie

Qu'aujourd'hui par ta main le juste ciel m'envoie.

Valens vient à propos, et sur tes bons avis

Je vais forcer le père à me venger du fils.

SCÈNE IV.

VALENS, MARCELLE, PAULIN, STÉPHANIE.

MARCELLE.

Jusques à quand, Seigneur, voulez-vous qu'abusée

Au mépris d'un ingrat je demeure exposée,

Et qu'un fils arrogant sous votre autorité

Outrage votre femme avec impunité?

Sont-ce là les douceurs, sont-ce là les caresses

Qu'en faisoient à ma fille espérer vos promesses,280

Et faut-il qu'un amour conçu par votre aveu

Lui coûte enfin la vie et vous touche si peu?

VALENS.

Plût aux Dieux que mon sang eût de quoi satisfaire

Et l'amour de la fille et l'espoir de la mère,

Et qu'en le répandant je lui pusse gagner285

Ce cœur dont l'insolence ose la dédaigner!

Mais de ses volontés le ciel est le seul maître:

J'ai promis de l'amour, il le doit faire naître.

Si son ordre n'agit, l'effet ne s'en peut voir,

Et je pense être quitte y faisant mon pouvoir.290

MARCELLE.

Faire votre pouvoir avec tant d'indulgence[ [54],

C'est avec son orgueil être d'intelligence;

Aussi bien que le fils, le père m'est suspect,

Et vous manquez de foi, comme lui de respect.

Ah! si vous déployiez[ [55] cette haute puissance295

Que donnent aux parents les droits de la naissance....

VALENS.

Si la haine et l'amour lui doivent obéir,

Déployez-la, Madame, à le faire haïr.

Quel que soit le pouvoir d'un père en sa famille,

Puis-je plus sur mon fils que vous sur votre fille?300

Et si vous n'en pouvez vaincre la passion[ [56],

Dois-je plus obtenir sur tant d'aversion[ [57]?

MARCELLE.

Elle tâche à se vaincre, et son cœur y succombe;

Et l'effort qu'elle y fait la jette sous la tombe.

VALENS.

Elle n'a toutefois que l'amour à dompter;305

Et Placide bien moins se pourroit surmonter,

Puisque deux passions le font être rebelle:

L'amour pour Théodore, et la haine pour elle.

MARCELLE.

Otez-lui Théodore; et son amour dompté,

Vous dompterez sa haine avec facilité.310

VALENS.

Pour l'ôter à Placide il faut qu'elle se donne.

Aime-t-elle quelque autre?

MARCELLE.

Elle n'aime personne.

Mais qu'importe, Seigneur, qu'elle écoute aucuns vœux?

Ce n'est pas son hymen, c'est sa mort que je veux.

VALENS.

Quoi, Madame? abuser ainsi de ma puissance!315

A votre passion immoler l'innocence!

Les Dieux m'en puniroient.

MARCELLE.

Trouvent-ils innocents

Ceux dont l'impiété leur refuse l'encens?

Prenez leur intérêt: Théodore est chrétienne:

C'est la cause des Dieux, et ce n'est plus la mienne.320

VALENS.

Souvent la calomnie....

MARCELLE.

Il n'en faut plus parler,

Si vous vous préparez à le dissimuler.

Devenez protecteur de cette secte impie

Que l'Empereur jamais ne crut digne de vie;

Vous pouvez en ces lieux vous en faire l'appui[ [58];325

Mais songez qu'il me reste un frère auprès de lui[ [59].

VALENS.

Sans en importuner l'autorité suprême,

Si je vous suis suspect, n'en croyez que vous-même:

Agissez en ma place, et faites-la venir[ [60];

Quand vous la convaincrez, je saurai la punir;330

Et vous reconnoîtrez que dans le fond de l'âme

Je prends comme je dois l'intérêt d'une femme.

MARCELLE.

Puisque vous le voulez, j'oserai la mander:

Allez-y, Stéphanie, allez sans plus tarder.

(Stéphanie s'en va, et Marcelle continue à parler à Valens.)

Et si l'on m'a flattée avec un faux indice,335

Je vous irai moi-même en demander justice.

VALENS.

N'oubliez pas alors que je la dois à tous,

Et même à Théodore, aussi bien comme à vous.

MARCELLE.

N'oubliez pas non plus quelle est votre promesse.

(Valens s'en va, et Marcelle continue.)

Il est temps que Flavie ait part à l'allégresse:340

Avec cette espérance allons la soulager.

Et vous, Dieux, qu'avec moi j'entreprends de venger,

Agréez ma victime, et pour finir ma peine,

Jetez un peu d'amour où règne tant de haine;

Ou si c'est trop pour nous qu'il soupire à son tour[ [61], 345

Jetez un peu de haine où règne tant d'amour.

FIN DU PREMIER ACTE

ACTE II.


SCÈNE PREMIÈRE.

THÉODORE, CLÉOBULE, STÉPHANIE.

STÉPHANIE.

Marcelle n'est pas loin, et je me persuade

Que son amour l'attache auprès de sa malade;

Mais je vais l'avertir que vous êtes ici.

THÉODORE.

Vous m'obligerez fort d'en prendre le souci,350

Et de lui témoigner avec quelle franchise

A ses commandements vous me voyez soumise.

STÉPHANIE.

Dans un moment ou deux vous la verrez venir.

SCÈNE II.

CLÉOBULE, THÉODORE.

CLÉOBULE.

Tandis, permettez-moi de vous entretenir,

Et de blâmer un peu cette vertu farouche,355

Cette insensible humeur qu'aucun objet ne touche,

D'où naissent tant de feux sans pouvoir l'enflammer,

Et qui semble haïr quiconque l'ose aimer.

Je veux bien avec vous que dessous votre empire

Toute notre jeunesse en vain brûle et soupire;360

J'approuve les mépris que vous rendez à tous:

Le ciel n'en a point fait qui soient dignes de vous;

Mais je ne puis souffrir que la grandeur romaine

S'abaissant à vos pieds ait part à cette haine,

Et que vous égaliez par vos durs traitements[ [62]365

Ces maîtres de la terre aux vulgaires amants.

Quoiqu'une âpre vertu du nom d'amour s'irrite,

Elle trouve sa gloire à céder au mérite;

Et sa sévérité ne lui fait point de lois

Qu'elle n'aime à briser pour un illustre choix.370

Voyez ce qu'est Valens, voyez ce qu'est Placide,

Voyez sur quels États l'un et l'autre préside,

Où le père et le fils peuvent un jour régner,

Et cessez d'être aveugle et de le dédaigner.

THÉODORE.

Je ne suis point aveugle, et vois ce qu'est un homme375

Qu'élèvent la naissance, et la fortune, et Rome:

Je rends ce que je dois à l'éclat de son sang,

J'honore son mérite et respecte son rang;

Mais vous connoissez mal cette vertu farouche

De vouloir qu'aujourd'hui l'ambition la touche,380

Et qu'une âme insensible aux plus saintes ardeurs

Cède honteusement à l'éclat des grandeurs.

Si cette fermeté dont elle est ennoblie

Par quelques traits d'amour pouvoit être affoiblie,

Mon cœur, plus incapable encor de vanité,385

Ne feroit point de choix que dans l'égalité;

Et rendant aux grandeurs un respect légitime,

J'honorerois Placide, et j'aimerois Didyme.

CLÉOBULE.

Didyme, que sur tous[ [63] vous semblez dédaigner!

THÉODORE.

Didyme, que sur tous je tâche d'éloigner,390

Et qui verroit bientôt sa flamme couronnée

Si mon âme à mes sens étoit abandonnée,

Et se laissoit conduire à ces impressions

Que forment en naissant les belles passions.

Comme cet avantage est digne qu'on le craigne[ [64], 395

Plus je penche à l'aimer et plus je le dédaigne,

Et m'arme d'autant plus que mon cœur en secret

Voudroit s'en laisser vaincre, et combat à regret.

Je me fais tant d'effort lorsque je le méprise,

Que par mes propres sens je crains d'être surprise:400

J'en crains une révolte, et que las d'obéir,

Comme je les trahis, ils ne m'osent trahir.

Voilà, pour vous montrer mon âme toute nue,

Ce qui m'a fait bannir Didyme de ma vue:

Je crains d'en recevoir quelque coup d'œil fatal,405

Et chasse un ennemi dont je me défends mal.

Voilà quelle je suis et quelle je veux être;

La raison quelque jour s'en fera mieux connoître:

Nommez-la cependant vertu, caprice, orgueil,

Ce dessein me suivra jusque dans le cercueil.410

CLÉOBULE.

Il peut vous y pousser si vous n'y prenez garde:

D'un œil envenimé Marcelle vous regarde;

Et se prenant à vous du mauvais traitement

Que sa fille à ses yeux reçoit de votre amant,

Sa jalouse fureur ne peut être assouvie415

A moins de votre sang, à moins de votre vie;

Ce n'est plus en secret que frémit son courroux[ [65],

Elle en parle tout haut, elle s'en vante à nous,

Elle en jure les Dieux; et, ce que j'appréhende,

Pour ce triste sujet sans doute elle vous mande.420

Dans un péril si grand faites un protecteur.

THÉODORE.

Si je suis en péril, Placide en est l'auteur;

L'amour qu'il a pour moi lui seul m'y précipite:

C'est par là qu'on me hait, c'est par là qu'on s'irrite.

On n'en veut qu'à sa flamme, on n'en veut qu'à son choix:

C'est contre lui qu'on arme ou la force ou les lois.

Tous les vœux qu'il m'adresse avancent ma ruine,

Et par une autre main c'est lui qui m'assassine.

Je sais quel est mon crime, et je ne doute pas

Du prétexte qu'aura l'arrêt de mon trépas[ [66]:430

Je l'attends sans frayeur; mais de quoi qu'on m'accuse,

S'il portoit à Flavie un cœur que je refuse,

Qui veut finir mes jours les voudroit protéger,

Et par ce changement il feroit tout changer.

Mais mon péril le flatte, et son cœur en espère435

Ce que jusqu'à présent tous ses[ [67] soins n'ont pu faire;

Il attend que du mien j'achète son appui:

J'en trouverai[ [68] peut-être un plus puissant que lui;

Et s'il me faut périr, dites-lui qu'avec joie

Je cours à cette mort où son amour m'envoie,440

Et que par un exemple assez rare à nommer,

Je périrai pour lui si je ne puis l'aimer.

CLÉOBULE.

Ne vous pas mieux servir d'un amour si fidèle[ [69],

C'est....

THÉODORE.

Quittons ce discours, je vois venir Marcelle.

SCÈNE III.

MARCELLE, THÉODORE, CLÉOBULE, STÉPHANIE.

MARCELLE, à Cléobule.

Quoi? toujours l'un ou l'autre est par vous obsédé? 445

Qui vous amène ici? vous avois-je mandé?

Et ne pourrai-je voir Théodore ou Placide,

Sans que vous leur serviez d'interprète ou de guide?

Cette assiduité marque un zèle imprudent,

Et ce n'est pas agir en adroit confident. 450

CLÉOBULE.

Je crois qu'on me doit voir d'une âme indifférente

Accompagner ici Placide et ma parente.

Je fais ma cour à l'un à cause de son rang,

Et rends à l'autre un soin où m'oblige le sang[ [70].

MARCELLE.

Vous êtes bon parent.

CLÉOBULE.

Elle m'oblige à l'être. 455

MARCELLE.

Votre humeur généreuse aime à le reconnoître;

Et sensible aux faveurs que vous en recevez,

Vous rendez à tous deux ce que vous leur devez.

Un si rare service aura sa récompense

Plus grande qu'on n'estime et plus tôt qu'on ne pense.

Cependant quittez-nous, que je puisse à mon tour

Servir de confidente à cet illustre amour.

CLÉOBULE.

Ne croyez pas, Madame....

MARCELLE.

Obéissez, de grâce:

Je sais ce qu'il faut croire, et vois ce qui se passe.

SCÈNE IV.

MARCELLE, THÉODORE, STÉPHANIE.

MARCELLE[ [71].

Ne vous offensez pas, objet rare et charmant, 465

Si ma haine avec lui traite un peu rudement.

Ce n'est point avec vous que je la dissimule:

Je chéris Théodore, et je hais Cléobule;

Et par un pur effet du bien que je vous veux,

Je ne puis voir ici ce parent dangereux. 470

Je sais que pour Placide il vous fait tout facile,

Qu'en sa grandeur nouvelle il vous peint un asile,

Et tâche à vous porter jusqu'à la vanité

D'espérer me braver avec impunité.

Je n'ignore non plus que votre âme plus saine, 475

Connoissant son devoir ou redoutant ma haine,

Rejette ses conseils, en dédaigne le prix,

Et fait de ces grandeurs un généreux mépris.

Mais comme avec le temps il pourroit vous séduire,

Et vous, changeant d'humeur, me forcer à vous nuire,

J'ai voulu vous parler, pour vous mieux avertir

Qu'il seroit malaisé de vous en garantir;

Que si ce qu'est Placide enfloit votre courage,

Je puis en un moment renverser mon ouvrage,

Abattre sa fortune, et détruire avec lui 485

Quiconque m'oseroit opposer son appui.

Gardez donc d'aspirer au rang où je l'élève:

Qui commence le mieux ne fait rien s'il n'achève;

Ne servez point d'obstacle à ce que j'en prétends;

N'acquérez point ma haine en perdant votre temps. 490

Croyez que me tromper, c'est vous tromper vous-même;

Et si vous vous aimez, souffrez que je vous aime.

THÉODORE.

Je n'ai point vu, Madame, encor jusqu'à ce jour

Avec tant de menace expliquer tant d'amour,

Et peu faite à l'honneur de pareilles visites, 495

J'aurois lieu de douter de ce que vous me dites;

Mais soit que ce puisse être ou feinte ou vérité,

Je veux bien vous répondre avec sincérité.

Quoique vous me jugiez l'âme basse et timide,

Je croirois sans faillir pouvoir aimer Placide, 500

Et si sa passion avoit pu me toucher,

J'aurois assez de cœur pour ne le point cacher.

Cette haute puissance à ses vertus rendue

L'égale presque aux rois dont je suis descendue;

Et si Rome et le temps m'en ont ôté le rang, 505

Il m'en demeure encor le courage et le sang.

Dans mon sort ravalé je sais vivre en princesse:

Je fuis l'ambition, mais je hais la foiblesse;

Et comme ses grandeurs ne peuvent m'ébranler,

L'épouvante jamais ne me fera parler[ [72]. 510

Je l'estime beaucoup, mais en vain il soupire:

Quand même sur ma tête il feroit choir l'empire,

Vous me verriez répondre à cette illustre ardeur

Avec la même estime et la même froideur.

Sortez d'inquiétude, et m'obligez de croire 515

Que la gloire où j'aspire est toute[ [73] une autre gloire,

Et que sans m'éblouir de cet éclat nouveau,

Plutôt que dans son lit j'entrerois au tombeau.

MARCELLE.

Je vous crois; mais souvent l'amour brûle sans luire:

Dans un profond secret il aime à se conduire; 520

Et voyant Cléobule aller tant et venir,

Entretenir Placide, et vous entretenir,

Je sens toujours dans l'âme un reste de scrupule[ [74],

Que je blâme moi-même et tiens pour ridicule;

Mais mon cœur soupçonneux ne s'en peut départir. 525

Vous avez deux moyens de l'en faire sortir[ [75]:

Épousez ou Didyme, ou Cléante, ou quelque autre;

Ne m'importe pas qui, mon choix suivra le vôtre,

Et je le comblerai de tant de dignités,

Que peut-être il vaudra ce que vous me quittez; 530

Ou si vous ne pouvez sitôt vous y résoudre,

Jurez-moi par ce Dieu qui porte en main la foudre[ [76],

Et dont tout l'univers doit craindre le courroux,

Que Placide jamais ne sera votre époux.

Je lui fais pour Flavie offrir un sacrifice: 535

Peut-être que vos vœux le rendront plus propice;

Venez les joindre aux miens, et le prendre à témoin.

THÉODORE.

Je veux vous satisfaire, et sans aller si loin,

J'atteste ici le Dieu qui lance le tonnerre,

Ce monarque absolu du ciel et de la terre, 540

Et dont tout l'univers doit craindre le courroux,

Que Placide jamais ne sera mon époux.

En est-ce assez, Madame? êtes-vous satisfaite?

MARCELLE.

Ce serment à peu près est ce que je souhaite;

Mais pour vous dire tout, la sainteté des lieux, 545

Le respect des autels, la présence des Dieux,

Le rendant et plus saint et plus inviolable,

Me le pourroient aussi rendre bien plus croyable.

THÉODORE.

Le Dieu que j'ai juré connoît tout, entend tout:

Il remplit l'univers de l'un à l'autre bout; 550

Sa grandeur est sans borne ainsi que sans exemple;

Il n'est pas moins ici qu'au milieu de son temple,

Et ne m'entend pas mieux dans son temple qu'ici.

MARCELLE.

S'il vous entend partout, je vous entends aussi

On ne m'éblouit point d'une mauvaise ruse[ [77]; 555

Suivez-moi dans le temple, et tôt, et sans excuse.

THÉODORE.

Votre cœur soupçonneux ne m'y croiroit non plus,

Et je vous y ferois des serments superflus.

MARCELLE.

Vous désobéissez!

THÉODORE.

Je crois vous satisfaire.

MARCELLE.

Suivez, suivez mes pas.

THÉODORE.

Ce seroit vous déplaire; 560

Vos desseins d'autant plus en seroient reculés:

Ma désobéissance est ce que vous voulez.

MARCELLE.

Il faut de deux raisons que l'une vous retienne:

Ou vous aimez Placide, ou vous êtes chrétienne.

THÉODORE.

Oui, je la[ [78] suis, Madame, et le tiens à plus d'heur 565

Qu'une autre ne tiendroit toute votre grandeur[ [79].

Je vois qu'on vous l'a dit, ne cherchez plus de ruse:

J'avoue et hautement, et tôt, et sans excuse.

Armez-vous à ma perte, éclatez, vengez-vous,

Par ma mort à Flavie assurez un époux, 570

Et noyez dans ce sang, dont vous êtes avide,

Et le mal qui la tue, et l'amour de Placide.

MARCELLE.

Oui, pour vous en punir, je n'épargnerai rien,

Et l'intérêt des Dieux assurera le mien.

THÉODORE.

Le vôtre en même temps assurera ma gloire: 575

Triomphant de ma vie, il fera ma victoire[ [80],

Mais si grande, si haute, et si pleine d'appas,

Qu'à ce prix j'aimerai les plus cruels trépas.

MARCELLE.

De cette illusion soyez persuadée:

Périssant à mes yeux, triomphez en idée; 580

Goûtez d'un autre monde à loisir les appas,

Et devenez heureuse où je ne serai pas:

Je n'en suis point jalouse, et toute ma puissance

Vous veut bien d'un tel heur hâter la jouissance;

Mais gardez de pâlir et de vous étonner 585

A l'aspect du chemin qui vous y doit mener[ [81].

THÉODORE.

La mort n'a que douceur pour une âme chrétienne.

MARCELLE.

Votre félicité va donc faire la mienne.

THÉODORE.

Votre haine est trop lente à me la procurer.

MARCELLE.

Vous n'aurez pas longtemps sujet d'en murmurer[ [82]. 590

Allez trouver Valens, allez, ma Stéphanie.

Mais demeurez; il vient.

SCÈNE V.

VALENS, MARCELLE, THÉODORE, PAULIN, STÉPHANIE.

MARCELLE.

Ce n'est point calomnie,

Seigneur, elle est chrétienne, et s'en ose vanter.

VALENS.

Théodore, parlez sans vous épouvanter.

THÉODORE.

Puisque je suis coupable aux yeux de l'injustice, 595

Je fais gloire du crime, et j'aspire au supplice;

Et d'un crime si beau le supplice est si doux,

Que qui peut le connoître en doit être jaloux.

VALENS.

Je ne recherche plus la damnable origine

De cette aveugle amour où Placide s'obstine; 600

Cette noire magie, ordinaire aux chrétiens,

L'arrête indignement dans vos honteux liens;

Votre charme après lui se répand sur Flavie:

De l'un il prend le cœur, et de l'autre la vie.

Vous osez donc ainsi jusque dans ma maison, 605

Jusque sur mes enfants verser votre poison?

Vous osez donc tous deux les prendre pour victimes[ [83]?

THÉODORE.

Seigneur, il ne faut point me supposer de crimes;

C'est à des faussetés sans besoin recourir:

Puisque je suis chrétienne, il suffit pour mourir. 610

Je suis prête; où faut-il que je porte ma vie?

Où me veut votre haine immoler à Flavie?

Hâtez, hâtez, Seigneur, ces heureux châtiments

Qui feront mes plaisirs et vos contentements.

VALENS.

Ah! je rabattrai bien cette fière constance. 615

THÉODORE.

Craindrois-je des tourments qui font ma récompense?

VALENS.

Oui, j'en sais que peut-être aisément vous craindrez;

Vous en recevrez l'ordre, et vous en résoudrez.

Ce courage toujours ne sera pas si ferme.

Paulin, que là-dedans pour prison on l'enferme; 620

Mettez-y bonne garde.

(Paulin la conduit avec quelques soldats, et l'ayant enfermée, il revient incontinent.)

SCÈNE VI.

VALENS, MARCELLE, PAULIN, STÉPHANIE.

MARCELLE.

Eh quoi! pour la punir,

Quand le crime est constant, qui vous peut retenir?

VALENS.

Agréerez-vous le choix que je fais d'un supplice?

MARCELLE.

J'agréerai tout, Seigneur, pourvu qu'elle périsse:

Choisissez le plus doux, ce sera m'obliger. 625

VALENS.

Ah! que vous savez mal comme il se faut venger[ [84]!

MARCELLE.

Je ne suis point cruelle, et n'en veux à sa vie

Que pour rendre Placide à l'amour de Flavie.

Otez-nous cet obstacle à nos contentements;

Mais en faveur du sexe épargnez les tourments: 630

Qu'elle meure, il suffit.

VALENS.

Oui, sans plus de demeure,

Pour l'intérêt des Dieux je consens qu'elle meure:

Indigne de la vie, elle doit en sortir;

Mais pour votre intérêt je n'y puis consentir.

Quoi? Madame, la perdre est-ce gagner Placide? 635

Croyez-vous que sa mort le change ou l'intimide?

Que ce soit un moyen d'être aimable à ses yeux,

Que de mettre au tombeau ce qu'il aime le mieux?

Ah! ne vous flattez point d'une espérance vaine:

En cherchant son amour vous redoublez sa haine; 640

Et dans le désespoir où vous l'allez plonger,

Loin d'en aimer la cause, il voudra s'en venger.

Chaque jour à ses yeux cette ombre ensanglantée,

Sortant des tristes nuits où vous l'aurez jetée,

Vous peindra toutes deux avec des traits d'horreur 645

Qui feront de sa haine une aveugle fureur;

Et lors je ne dis pas tout ce que j'appréhende.

Son âme est violente, et son amour est grande:

Verser le sang aimé, ce n'est pas l'en guérir,

Et le désespérer, ce n'est pas l'acquérir. 650

MARCELLE.

Ainsi donc vous laissez Théodore impunie?

VALENS.

Non, je la veux punir, mais par l'ignominie;

Et pour forcer Placide à vous porter ses vœux,

Rendre cette chrétienne indigne de ses feux.

MARCELLE.

Je ne vous entends point.

VALENS.

Contentez-vous, Madame, 655

Que je vois pleinement les desirs de votre âme,

Que de votre intérêt je veux faire le mien.

Allez, et sur ce point ne demandez plus rien.

Si je m'expliquois mieux, quoique son ennemie,

Vous la garantiriez d'une telle infamie, 660

Et quelque bon succès qu'il en faille espérer,

Votre haute vertu ne pourroit l'endurer.

Agréez ce supplice, et sans que je le nomme,

Sachez qu'assez souvent on le pratique à Rome,

Qu'il est craint des chrétiens, qu'il plaît à l'Empereur[ [85],

Qu'aux filles de sa sorte il fait le plus d'horreur[ [86],

Et que ce digne objet de votre juste haine[ [87]

Voudroit de mille morts racheter cette peine.

MARCELLE.

Soit que vous me vouliez éblouir ou venger,

Jusqu'à l'événement je n'en veux point juger; 670

Je vous en laisse faire. Adieu: disposez d'elle;

Mais gardez d'oublier qu'enfin je suis Marcelle,

Et que si vous trompez un si juste courroux,

Je me saurai bientôt venger d'elle et de vous.

SCÈNE VII.

VALENS, PAULIN.

VALENS.

L'impérieuse humeur! vois comme elle me brave, 675

Comme son fier orgueil m'ose traiter d'esclave.

PAULIN.

Seigneur, j'en suis confus, mais vous le méritez:

Au lieu d'y résister, vous vous y soumettez[ [88].

VALENS.

Ne t'imagine pas que dans le fond de l'âme

Je préfère à mon fils les fureurs d'une femme: 680

L'un m'est plus cher que l'autre, et par ce triste arrêt

Ce n'est que de ce fils que je prends l'intérêt[ [89].

Théodore est chrétienne, et ce honteux supplice

Vient moins de ma rigueur que de mon artifice:

Cette haute infamie où je veux la plonger[ [90] 685

Est moins pour la punir que pour la voir changer.

Je connois les chrétiens: la mort la plus cruelle

Affermit leur constance, et redouble leur zèle[ [91];

Et sans s'épouvanter de tous nos châtiments,

Ils trouvent des douceurs au milieu des tourments; 690

Mais la pudeur peut tout sur l'esprit d'une fille

Dont la vertu répond à l'illustre famille;

Et j'attends aujourd'hui d'un si puissant effort

Ce que n'obtiendroient pas les frayeurs de la mort.