Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.

[ I]

LES
GRANDS ÉCRIVAINS
DE LA FRANCE

NOUVELLES ÉDITIONS
PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION
DE M. AD. REGNIER
Membre de l'Institut

[ II] [ III]

ŒUVRES
DE
P. CORNEILLE
TOME VII

[ IV]

PARIS.—IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie
Rue de Fleurus, 9


[ V]

ŒUVRES
DE
P. CORNEILLE

NOUVELLE ÉDITION
REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS
ET LES AUTOGRAPHES
ET AUGMENTÉE
de morceaux inédits, des variantes, de notices, de notes, d'un lexique des mots
et locutions remarquables, d'un portrait, d'un fac-simile, etc.

PAR M. CH. MARTY-LAVEAUX

TOME SEPTIÈME

PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
BOULEVARD SAINT-GERMAIN


1862

[ VI] [ 1]

AGÉSILAS
TRAGÉDIE
1666

[ 2]

NOTICE.

Agésilas fut joué pour la première fois sur le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne, suivant toute apparence au mois de février 1666, et non «à la fin d'avril» comme l'ont dit les frères Parfait[ [1]. Les funérailles de la reine Anne d'Autriche, morte le 19 janvier[ [2], et le deuil que la cour prit à cette occasion, interrompirent tout divertissement et durent contribuer au peu de succès de l'ouvrage. Robinet s'exprime ainsi dans sa Lettre en vers à Madame du 6 mars 1666:

Ne vous mettez point aux fenêtres

Ni n'allez point traîner vos guêtres

Pour voir des masques, ces jours gras,

Bonnes gens, vous n'en verrez pas.

Messieurs les foux de tous étages

Seront une fois de faux sages,

Pour le respect (bien entendu)

Par tout françois justement dû

Aux cendres de cette princesse,

Que nous pleurons encor sans cesse.

Mais vous avez pour supplément

Le noble divertissement

Que vous donnent les doctes veilles

De l'aîné des braves Corneilles:

Son charmant Agésilaus,

Où sa veine coule d'un flus

Qui fait admirer à son âge

Ce grand et rare personnage.

Cette faible louange trouva peu d'écho. La pièce ne suscita ni cabale, ni libelles, ni parodies: elle tomba obscurément, et nous ne pouvons même retrouver la trace de cette chute, dont le souvenir ne nous a guère été conservé que par deux vers d'une épigramme, que Boileau fit à l'occasion d'Attila[ [3].

Un concurrent redoutable venait de se faire jour. Agésilas parut trois mois après l'Alexandre de Racine. «La révolution qui se fit alors dans les sentiments du public, dit Jolly[ [4], le parti que prit le plus grand nombre en faveur du nouveau poëte, forment une époque à laquelle on peut rapporter la naissance d'un genre inconnu de tragédie, où l'amour dominoit sur toutes les autres passions. M. Quinault l'avoit ébauché avec quelque succès, dix ans auparavant[ [5], mais non pas avec autant d'éclat.»

«Agésilas, comme nous l'apprennent les frères Parfait[ [6], n'a jamais été remis au théâtre.»

Le privilége de cette tragédie a été donné à Corneille le «vingt-quatrième mars 1666,» et l'Achevé d'imprimer a pour date: «le 3. iour d'Avril 1666.»

Voici le titre exact de la pièce dans l'édition originale: Agesilas, tragedie. En Vers libres rimez[ [7]. Par P. Corneille. A Rouen, et se vend à Paris, chez Guillaume de Luyne, Libraire Iuré, au Palais.... M.DC.LXVI. Auec priuilege du Roy. Le volume, de format in-12, se compose de deux feuillets, de 88 pages, et d'un dernier feuillet contenant le privilége.

AU LECTEUR.

Il ne faut que parcourir les Vies d'Agésilas et de Lysander chez Plutarque, pour démêler ce qu'il y a d'historique dans cette tragédie[ [8]. La manière dont je l'ai traitée n'a point d'exemple parmi nos François, ni dans ces précieux restes de l'antiquité qui sont venus jusqu'à nous; et c'est ce qui me l'a fait choisir. Les premiers qui ont travaillé pour le théâtre, ont travaillé sans exemple, et ceux qui les ont suivis y ont fait voir quelques nouveautés de temps en temps. Nous n'avons pas moins de privilége. Aussi notre Horace, qui nous recommande tant la lecture des poëtes grecs par ces paroles:

Vos exemplaria Græca
Nocturna versate manu, versate diurna[ [9],

ne laisse pas de louer hautement les Romains d'avoir osé quitter les traces de ces mêmes Grecs, et pris d'autres routes:

Nil intentatum nostri liquere poetæ;

Nec minimum meruere decus, vestigia Græca

Ausi deserere[ [10].

Leurs règles sont bonnes; mais leur méthode n'est pas de notre siècle; et qui s'attacheroit à ne marcher que sur leurs pas, feroit sans doute peu de progrès, et divertiroit mal son auditoire. On court, à la vérité, quelque risque de s'égarer, et même on s'égare assez souvent, quand on s'écarte du chemin battu; mais on ne s'égare pas toutes les fois qu'on s'en écarte: quelques-uns en arrivent plus tôt où ils prétendent, et chacun peut hasarder à ses périls.

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES
POUR LES VARIANTES D'AGÉSILAS.

ÉDITION SÉPARÉE.
1666 in-12.
RECUEILS.
1668 in-12; | 1682 in-12.

ACTEURS[ [11].

AGÉSILAS, roi de Sparte.
LYSANDER, fameux capitaine de Sparte.
COTYS, roi de Paphlagonie[ [12].
SPITRIDATE, grand seigneur persan.
MANDANE, sœur de Spitridate.
ELPINICE,
AGLATIDE,
} filles de Lysander.
XÉNOCLÈS, lieutenant d'Agésilas.
CLÉON, orateur grec,
natif d'Halicarnasse.

La scène est à Ephèse.

AGÉSILAS.
TRAGÉDIE.

ACTE I.


SCÈNE PREMIÈRE.

ELPINICE, AGLATIDE.

AGLATIDE.

Ma sœur, depuis un mois nous voilà dans Éphèse[ [13],

Prêtes à recevoir ces illustres époux

Que Lysander, mon père, a su choisir pour nous;

Et ce choix bienheureux n'a rien qui ne vous plaise.

Dites-moi toutefois, et parlons librement,5

Vous semble-t-il que votre amant

Cherche avec grande ardeur votre chère présence?

Et trouvez-vous qu'il montre, attendant ce grand jour,

Cette obligeante impatience

Que donne, à ce qu'on dit, le véritable amour?10

ELPINICE.

Cotys est roi, ma sœur; et comme sa couronne

Parle suffisamment pour lui,

Assuré de mon cœur, que son trône lui donne,

De le trop demander il s'épargne l'ennui.

Ce me doit être assez qu'en secret il soupire,15

Que je puis deviner ce qu'il craint de trop dire,

Et que moins son amour a d'importunité,

Plus il a de sincérité.

Mais vous ne dites rien de votre Spitridate:

Prend-il autant de peine à mériter vos feux20

Que l'autre à retenir mes vœux?

AGLATIDE.

C'est environ ainsi que son amour éclate:

Il m'obsède à peu près comme l'autre vous sert.

On diroit que tous deux agissent de concert,

Qu'ils ont juré de n'être importuns l'un ni l'autre:25

Ils en font grand scrupule; et la sincérité

Dont mon amant se pique, à l'exemple du vôtre,

Ne met pas son bonheur en l'assiduité.

Ce n'est pas qu'à vrai dire il ne soit excusable:

Je préparai pour lui, dès Sparte, une froideur30

Qui, dès l'abord, étoit capable

D'éteindre la plus vive ardeur;

Et j'avoue entre nous qu'alors qu'il[ [14] me néglige,

Qu'il se montre à son tour si froid, si retenu,

Loin de m'offenser, il m'oblige,35

Et me remet un cœur qu'il n'eût pas obtenu.

ELPINICE.

J'admire cette antipathie

Qui vous l'a fait haïr avant que de le voir,

Et croirois que sa vue auroit eu le pouvoir

D'en dissiper une partie;40

Car enfin Spitridate a l'entretien charmant,

L'œil vif, l'esprit aisé, le cœur bon, l'âme belle.

A tant de qualités s'il joignoit un vrai zèle....

AGLATIDE.

Ma sœur, il n'est pas roi, comme l'est votre amant.

ELPINICE.

Mais au parti des Grecs il unit deux provinces;45

Et ce Perse vaut bien la plupart de nos princes[ [15].

AGLATIDE.

Il n'est pas roi, vous dis-je, et c'est un grand défaut.

Ce n'est point avec vous que je le dissimule,

J'ai peut-être le cœur trop haut;

Mais aussi bien que vous je sors du sang d'Hercule[ [16];50

Et lorsqu'on vous destine un roi pour votre époux,

J'en veux un aussi bien que vous.

J'aurois quelque chagrin à vous traiter de reine,

A vous voir dans un trône assise en souveraine,

S'il me falloit ramper dans un degré plus bas;55

Et je porte une âme assez vaine

Pour vouloir jusque-là vous suivre pas à pas.

Vous êtes mon aînée, et c'est un avantage

Qui me fait vous devoir grande civilité;

Aussi veux-je céder le pas devant[ [17] à l'âge, 60

Mais je ne puis souffrir autre inégalité.

ELPINICE.

Vous êtes donc jalouse, et ce trône vous gêne

Où la main de Cotys a droit de me placer!

Mais si je renonçois au rang de souveraine,

Voudriez-vous y renoncer? 65

AGLATIDE.

Non, pas sitôt: j'ai quelque vue

Qui me peut encore amuser.

Mariez-vous, ma sœur; quand vous serez pourvue,

On trouvera peut-être un roi pour m'épouser.

J'en aurois un déjà, n'étoit ce rang d'aînée70

Qui demandoit pour vous ce qu'il vouloit m'offrir,

Ou s'il eût reconnu qu'un père eût pu souffrir

Qu'à l'hymen avant vous on me vît destinée.

Si ce roi jusqu'ici ne s'est point déclaré,

Peut-être qu'après tout il n'a que différé,75

Qu'il attend votre hymen pour rompre son silence.

Je pense avoir encor ce qui le sut charmer;

Et s'il faut vous en faire entière confidence,

Agésilas m'aimoit, et peut encor m'aimer.

ELPINICE.

Que dites-vous, ma sœur? Agésilas vous aime!80

AGLATIDE.

Je vous dis qu'il m'aimoit, et que sa passion

Pourroit bien être encor la même;

Mais cet amusement de mon ambition

Peut n'être qu'une illusion.

Ce prince tient son trône et sa haute puissance85

De ce même héros dont nous tenons le jour;

Et si ce n'étoit lors que par reconnoissance

Qu'il me temoignoit de l'amour,

Puis-je être sans inquiétude

Quand il n'a plus pour lui que de l'ingratitude,90

Qu'il n'écoute plus rien qui vienne de sa part[ [18]?

Je ne sais si sa flamme est pour moi foible ou forte;

Mais la reconnoissance morte,

L'amour doit courir grand hasard.

ELPINICE.

Ah! s'il n'avoit voulu que par reconnoissance95

Être gendre de Lysander,

Son choix auroit suivi l'ordre de la naissance,

Et Sparte, au lieu de vous, l'eût vu me demander;

Mais pour mettre chez nous l'éclat de sa couronne

Attendre que l'hymen m'ait engagée ailleurs,100

C'est montrer que le cœur s'attache à la personne.

Ayez, ayez pour lui des sentiments meilleurs.

Ce cœur qu'il vous donna, ce choix qui considère

Autant et plus encor la fille que le père,

Feront que le devoir aura bientôt son tour;105

Et pour vous faire seoir où vos desirs aspirent,

Vous verrez, et dans peu, comme pour vous conspirent

La reconnoissance et l'amour.

AGLATIDE.

Vous voyez cependant qu'à peine il me regarde:

Depuis notre arrivée il ne m'a point parlé;110

Et quand ses yeux vers moi se tournent par mégarde....

ELPINICE.

Comme avec lui mon père a quelque démêlé,

Cette petite négligence,

Qui vous fait douter de sa foi,

Vient de leur mésintelligence, 115

Et dans le fond de l'âme il vit sous votre loi.

AGLATIDE.

A tous hasards, ma sœur, comme j'en suis mal sûre,

Si vous me pouviez faire un don de votre amant,

Je crois que je pourrois l'accepter sans murmure.

Vous venez de parler du mien si dignement....120

ELPINICE.

Aimeriez-vous Cotys, ma sœur?

AGLATIDE.

Moi? nullement.

ELPINICE.

Pourquoi donc vouloir qu'il vous aime?

AGLATIDE.

Les hommages qu'Agésilas

Daigna rendre en secret au peu que j'ai d'appas,

M'ont si bien imprimé l'amour du diadème,125

Que pourvu qu'un amant soit roi,

Il est trop aimable pour moi.

Mais sans trône on perd temps: c'est la première idée

Qu'à l'amour en mon cœur il ait plu de tracer;

Il l'a fidèlement gardée, 130

Et rien ne peut plus l'effacer.

ELPINICE.

Chacune a son humeur: la grandeur souveraine,

Quelque main qui vous l'offre, est digne de vos feux;

Et vous ne ferez point d'heureux

Qui de vous ne fasse une reine. 135

Moi, je m'éblouis moins de la splendeur du rang;

Son éclat au respect plus qu'à l'amour m'invite:

Cet heureux avantage ou du sort ou du sang

Ne tombe pas toujours sur le plus de mérite.

Si mon cœur, si mes yeux en étoient consultés, 140

Leur choix iroit à la personne,

Et les hautes vertus, les rares qualités

L'emporteroient sur la couronne.

AGLATIDE.

Avouez tout, ma sœur: Spitridate vous plaît.

ELPINICE.

Un peu plus que Cotys; et si votre intérêt 145

Vous pouvoit résoudre à l'échange....

AGLATIDE.

Qu'en pouvons-nous ici résoudre vous et moi?

En l'état où le ciel nous range,

Il faut l'ordre d'un père, il faut l'aveu d'un roi,

Que je plaise à Cotys, et vous à Spitridate. 150

ELPINICE.

Pour l'un je ne sais quoi m'en flatte,

Pour l'autre je n'en réponds pas;

Et je craindrois fort que Mandane,

Cette incomparable Persane,

N'eût pour lui des attraits plus forts que vos appas.155

AGLATIDE.

Ma sœur, Spitridate est son frère,

Et si jamais sur lui vous aviez du pouvoir....

ELPINICE.

Le voilà qui nous considère.

AGLATIDE.

Est-ce vous ou moi qu'il vient voir?

Voulez-vous que je vous le laisse?160

ELPINICE.

Ma sœur, auparavant engagez l'entretien;

Et s'il s'en offre lieu, jouez d'un peu d'adresse,

Pour votre intérêt et le mien.

AGLATIDE.

Il est juste en effet, puisqu'il n'a su me plaire,

Que je vous aide à m'en défaire. 165

SCÈNE II.

SPITRIDATE, ELPINICE, AGLATIDE.

ELPINICE.

Seigneur, je me retire: entre les vrais amants

Leur amour seul a droit d'être de confidence,

Et l'on ne peut mêler d'agréable présence

A de si précieux moments.

SPITRIDATE.

Un vertueux amour n'a rien d'incompatible170

Avec les regards d'une sœur.

Ne m'enviez point la douceur

De pouvoir à vos yeux convaincre une insensible:

Soyez juge et témoin de l'indigne succès

Qui se prépare pour ma flamme; 175

Voyez jusqu'au fond de mon âme

D'une si pure ardeur où va le digne excès;

Voyez tout mon espoir au bord du précipice;

Voyez des maux sans nombre et hors de guérison;

Et quand vous aurez vu toute cette injustice,180

Faites-m'en un peu de raison.

AGLATIDE.

Si vous me permettez, Seigneur, de vous entendre,

De l'air dont votre amour commence à m'accuser,

Je crains que pour en bien user

Je ne me doive mal défendre. 185

Je sais bien que j'ai tort, j'avoue et hautement

Que ma froideur doit vous déplaire;

Mais en cette froideur un heureux changement

Pourroit-il fort vous satisfaire?

SPITRIDATE.

En doutez-vous, Madame, et peut-on concevoir...?190

AGLATIDE.

Je vous entends, Seigneur, et vois ce qu'il faut voir:

Un aveu plus précis est d'une conséquence

Qui pourroit vous embarrasser;

Et même à notre sexe il est de bienséance

De ne pas trop vous en presser. 195

A Lysander mon père il vous plut de promettre

D'unir par notre hymen votre sang et le sien;

La raison, à peu près, Seigneur, je la pénètre,

Bien qu'aux raisons d'État je ne connoisse rien.

Vous ne m'aviez point vue, et facile ou cruelle,200

Petite ou grande, laide ou belle,

Qu'à votre humeur ou non je pusse m'accorder,

La chose étoit égale à votre ardeur nouvelle,

Pourvu que vous fussiez gendre de Lysander.

Ma sœur vous auroit plu s'il vous l'eût proposée;205

J'eusse agréé Cotys s'il me l'eût proposé.

Vous trouvâtes tous deux la politique aisée;

Nous crûmes toutes deux notre devoir aisé.

Comme à traiter cette alliance

Les tendresses des cœurs n'eurent aucune part,210

Le vôtre avec le mien a peu d'intelligence,

Et l'amour en tous deux pourra naître un peu tard.

Quand il faudra que je vous aime,

Que je l'aurai promis à la face des Dieux,

Vous deviendrez cher à mes yeux;215

Et j'espère de vous le même.

Jusque-là votre amour assez mal se fait voir;

Celui que je vous garde encor plus mal s'explique:

Vous attendez le temps de votre politique,

Et moi celui de mon devoir. 220

Voilà, Seigneur, quel est mon crime;

Vous m'en vouliez convaincre, il n'en est plus besoin;

J'en ai fait, comme vous, ma sœur juge et témoin:

Que ma froideur lui semble injuste ou légitime,

La raison que vous peut en faire sa bonté225

Je consens qu'elle vous la fasse;

Et pour vous en laisser tous deux en liberté,

Je veux bien lui quitter la place.

SCÈNE III.

SPITRIDATE, ELPINICE.

SPITRIDATE.

Elle ne s'y fait pas, Madame, un grand effort,

Et feroit grâce entière à mon peu de mérite,230

Si votre âme avec elle étoit assez d'accord

Pour se vouloir saisir de ce qu'elle vous quitte.

Pour peu que vous daigniez écouter la raison,

Vous me devez cette justice,

Et prendre autant de part à voir ma guérison,235

Qu'en ont eu vos attraits à faire mon supplice.

ELPINICE.

Quoi? Seigneur, j'aurois part....

SPITRIDATE.

C'est trop dissimuler

La cause et la grandeur du mal qui me possède;

Et je me dois, Madame, au défaut du remède,

La vaine douceur d'en parler.240

Oui, vos yeux ont part à ma peine,

Ils en font plus de la moitié;

Et s'il n'est point d'amour pour en finir la gêne,

Il est pour l'adoucir des regards de pitié.

Quand je quittai la Perse, et brisai l'esclavage 245

Où, m'envoyant au jour, le ciel m'avoit soumis,

Je crus qu'il me falloit parmi ses ennemis

D'un protecteur puissant assurer l'avantage.

Cotys eut, comme moi, besoin de Lysander;

Et quand pour l'attacher lui-même à nos familles,250

Nous demandâmes ses deux filles,

Ce fut les obtenir que de les demander.

Par déférence au trône il lui promit l'aînée;

La jeune me fut destinée.

Comme nous ne cherchions tous deux que son appui, 255

Nous acceptâmes tout sans regarder que lui.

J'avois su qu'Aglatide étoit des plus aimables,

On m'avoit dit qu'à Sparte elle savoit charmer;

Et sur des bruits si favorables

Je me répondois de l'aimer.260

Que l'amour aime peu ces folles confiances!

Et que pour affermir son empire en tous lieux,

Il laisse choir souvent de cruelles vengeances

Sur qui promet son cœur sans l'aveu de ses yeux!

Ce sont les conseillers fidèles 265

Dont il prend les avis pour ajuster ses coups;

Leur rapport inégal vous fait plus ou moins belles,

Et les plus beaux objets ne le sont pas pour tous.

A ce moment fatal qui nous permit la vue

Et de vous et de cette sœur, 270

Mon âme devint toute émue,

Et le trouble aussitôt s'empara de mon cœur;

Je le sentis pour elle tout de glace,

Je le sentis tout de flamme pour vous;

Vous y régnâtes en sa place, 275

Et ses regards aux miens n'offrirent rien de doux.

Il faut pourtant l'aimer, du moins il faut le feindre;

Il faut vous voir aimer ailleurs:

Voyez s'il fut jamais un amant plus à plaindre,

Un cœur plus accablé de mortelles douleurs.280

C'est un malheur sans doute égal au trépas même

Que d'attacher sa vie à ce qu'on n'aime pas;

Et voir en d'autres mains passer tout ce qu'on aime,

C'est un malheur encor plus grand que le trépas.

ELPINICE.

Je vous en plains, Seigneur, et ne puis davantage,285

Je ne sais aimer ni haïr;

Mais dès qu'un père parle, il porte en mon courage

Toute l'impression qu'il faut pour obéir.

Voyez avec Cotys si ses vœux les plus tendres

Voudroient rendre à ma sœur l'hommage qu'il me rend. 290

Tout doit être à mon père assez indifférent,

Pourvu que vous et lui vous demeuriez ses gendres.

Mais à vous dire tout, je crains qu'Agésilas

N'y refuse l'aveu qui vous est nécessaire:

C'est notre souverain.

SPITRIDATE.

S'il en dédit un père,295

Peut-être ai-je une sœur qu'il n'en dédira pas.

Ce grand prince pour elle a tant de complaisance,

Qu'à sa moindre prière il ne refuse rien;

Et si son cœur vouloit s'entendre avec le mien[ [19]....

ELPINICE.

Reposez-vous, Seigneur, sur mon obéissance, 300

Et contentez-vous de savoir

Qu'aussi bien que ma sœur j'écoute mon devoir.

Allez trouver Cotys, et sans aucun scrupule....

SPITRIDATE.

Perdriez-vous pour moi son trône sans ennui?

ELPINICE.

Le voilà qui paroît. Quelque ardeur qui vous brûle, 305

Mettez d'accord mon père, Agésilas et lui.

SCÈNE IV.

COTYS, SPITRIDATE.

COTYS.

Vous voyez de quel air Elpinice me traite,

Comme elle disparoît, Seigneur, à mon abord.

SPITRIDATE.

Si votre âme, Seigneur, en est mal satisfaite,

Mon sort est bien à plaindre autant que votre sort.310

COTYS.

Ah! s'il n'étoit honteux de manquer de promesse!

SPITRIDATE.

Si la foi sans rougir pouvoit se dégager!

COTYS.

Qu'une autre de mon cœur seroit bientôt maîtresse!

SPITRIDATE.

Que je serois ravi, comme vous, de changer!

COTYS.

Elpinice pour moi montre une telle glace,315

Que je me tiendrois sûr de son consentement.

SPITRIDATE.

Aglatide verroit qu'une autre prît sa place

Sans en murmurer un moment.

COTYS.

Que nous sert qu'en secret l'une et l'autre engagée

Peut-être ainsi que nous porte son cœur ailleurs?320

Pour voir notre infortune entre elles partagée,

Nos destins n'en sont pas meilleurs.

SPITRIDATE.

Elles aiment ailleurs, ces belles dédaigneuses;

Et peut-être, en dépit du sort,

Il seroit un moyen et de les rendre heureuses,325

Et de nous rendre heureux par un commun accord.

COTYS.

Souffrez donc qu'avec vous tout mon cœur se déploie.

Ah! si vous le vouliez, que mon sort seroit doux!

Vous seul me pouvez mettre au comble de ma joie.

SPITRIDATE.

Et ma félicité dépend toute de vous. 330

COTYS.

Vous me pouvez donner l'objet qui me possède.

SPITRIDATE.

Vous me pouvez donner celui de tous mes vœux:

Elpinice me charme.

COTYS.

Et si je vous la cède?

SPITRIDATE.

Je céderai de même Aglatide à vos feux.

COTYS.

Aglatide, Seigneur! Ce n'est pas là m'entendre,335

Et vous ne feriez rien pour moi.

SPITRIDATE.

Ne vous devez-vous pas à Lysander pour gendre?

COTYS.

Oui; mais l'amour ici me fait une autre loi.

SPITRIDATE.

L'amour! il n'en faut point écouter qui le blesse,

Et qui nous ôte son appui. 340

L'échange des deux sœurs n'a rien qui l'intéresse,

Nous n'en serons pas moins à lui;

Mais de porter ailleurs sa main[ [20], qui leur est due,

Seigneur, au dernier point ce sera l'irriter,

Et sa protection perdue,345

N'avons-nous rien à redouter?

COTYS.

Si je n'en juge mal, sa faveur n'est pas grande,

Seigneur, auprès d'Agésilas;

Il n'obtient presque rien de quoi qu'il lui demande.

SPITRIDATE.

Je vois qu'assez souvent il ne l'écoute pas; 350

Mais pour un différend frivole,

Dont nous ignorons le secret,

Ce prince avoueroit-il un amour indiscret,

D'un tel manquement de parole?

Lui qui lui doit son trône, et cet illustre rang 355

D'unique général des troupes de la Grèce,

Pourroit-il le haïr avec tant de bassesse,

Qu'il pût autoriser ce mépris de son sang?

Si nous manquons de foi, qu'aura-t-il lieu de croire?

En aurions-nous pour lui plus que pour Lysander?360

Pensez-y bien, Seigneur, avant qu'y hasarder

Nos sûretés et votre gloire.

COTYS.

Et si ce différend, que vous craignez si peu,

Lui fait pour notre hymen refuser un aveu[ [21]?

SPITRIDATE.

Ma sœur n'a qu'à parler, je m'en tiens sûr par elle.365

COTYS.

Seigneur, l'aimeroit-il?

SPITRIDATE.

Il la trouve assez belle,

Il en parle avec joie, et se plaît à la voir.

Je tâche d'affermir ces douces apparences;

Et si vous voulez tout savoir,

Je pense avoir de quoi flatter mes espérances. 370

Prenez-y part, Seigneur, pour l'intérêt commun.

Quand nous aurons tous deux Lysander pour beau-père,

Ce roi s'allie à vous, s'il devient mon beau-frère;

Et nous aurons ainsi deux appuis au lieu d'un.

COTYS.

Et Mandane y consent?

SPITRIDATE.

Mandane est trop bien née375

Pour dédire un devoir qui la met sous ma loi.

COTYS.

Et vous avez donné pour elle votre foi?

SPITRIDATE.

Non; mais à dire vrai, je la tiens pour donnée.

COTYS.

Ah! ne la donnez point, Seigneur, si vous m'aimez,

Ou si vous aimez Elpinice.380

Mandane a tout mon cœur, mes yeux en sont charmés;

Et ce n'est qu'à ce prix que je vous rends justice.

SPITRIDATE.

Elpinice ne rend votre foi qu'à sa sœur,

Et ce n'est qu'à ce prix qu'elle-même se donne.

COTYS.

Hélas! et si l'amour autrement en ordonne,385

Le moyen d'y forcer mon cœur?

SPITRIDATE.

Rendez-vous-en le maître.

COTYS.

Et l'êtes-vous du vôtre?

SPITRIDATE.

J'y ferai mon effort, si je vous parle en vain;

Et du moins, si ma sœur vous dérobe à toute autre,

Je serai maître de ma main. 390

COTYS.

Je ne le puis celer, qui que l'on me propose,

Toute autre que Mandane est pour moi même chose.

SPITRIDATE.

Il vous est donc facile, et doit même être doux,

Puisqu'enfin Elpinice aime un autre que vous,

De lui préférer qui vous aime;395

Et du moins vous auriez l'honneur,

Par un peu d'effort sur vous-même,

De faire le commun bonheur.

COTYS.

Je ferois trois heureux qui m'empêchent de l'être!

J'ose, j'ose vous faire une plus juste loi: 400

Ou faites mon bonheur dont vous êtes le maître,

Ou demeurez tous trois malheureux comme moi.

SPITRIDATE.

Eh bien! épousez Elpinice:

Je renonce à tout mon bonheur,

Plutôt que de me voir complice 405

D'un manquement de foi qui vous perdroit d'honneur.

COTYS.

Rendez-vous à votre Aglatide,

Puisque votre cœur endurci

Veut suivre obstinément un faux devoir pour guide:

Je serai malheureux, vous le serez aussi.410

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE II.


SCÈNE PREMIÈRE.

SPITRIDATE, MANDANE.

SPITRIDATE.

Que nous avons, ma sœur, brisé de rudes chaînes!

En Perse il n'est point de sujets;

Ce ne sont qu'esclaves abjets[ [22],

Qu'écrasent d'un coup d'œil les têtes souveraines:

Le monarque, ou plutôt le tyran général,415

N'y suit pour loi que son caprice,

N'y veut point d'autre règle et point d'autre justice,

Et souvent même impute à crime capital

Le plus rare mérite et le plus grand service;

Il abat à ses pieds les plus hautes vertus,420

S'immole insolemment les plus illustres vies,

Et ne laisse aujourd'hui que les cœurs abattus

A couvert de ses tyrannies.

Vous autres, s'il vous daigne honorer de son lit,

Ce sont indignités égales: 425

La gloire s'en partage entre tant de rivales,

Qu'elle est moins un honneur qu'un sujet de dépit.

Toutes n'ont pas le nom de reines,

Mais toutes portent mêmes chaînes,

Et toutes, à parler sans fard,430

Servent à ses plaisirs sans part à son empire;

Et même en ses plaisirs elles n'ont autre part

Que celle qu'à son cœur brutalement inspire

Ou ce caprice, ou le hasard.

Voilà, ma sœur, à quoi vous avoit destinée,435

A quel infâme honneur vous avoit condamnée

Pharnabaze[ [23], son lieutenant:

Il auroit fait de vous un présent à son prince,

Si pour nous affranchir mon soin le prévenant

N'eût à sa tyrannie arraché ma province.440

La Grèce a de plus saintes lois,

Elle a des peuples et des rois

Qui gouvernent avec justice:

La raison y préside, et la sage équité;

Le pouvoir souverain par elles limité,445

N'y laisse aucun droit de caprice[ [24].

L'hymen de ses rois même y donne cœur pour cœur;

Et si vous aviez le bonheur

Que l'un d'eux vous offrît son trône avec son âme,

Vous seriez, par ce nœud charmant,450

Et reine véritablement,

Et véritablement sa femme.

MANDANE.

Je veux bien l'espérer: tout est facile aux Dieux;

Et peut-être que de bons yeux

En auroient déjà vu quelque flatteuse marque;455

Mais il en faut de bons pour faire un si grand choix.

Si le roi dans la Perse est un peu trop monarque,

En Grèce il est des rois qui ne sont pas trop rois:

Il en est dont le peuple est le suprême arbitre;

Il en est d'attachés aux ordres d'un sénat;460

Il en est qui ne sont enfin, sous ce grand titre,

Que premiers sujets de l'État.

Je ne sais si le ciel pour régner m'a fait naître,

Et quoi qu'en ma faveur j'aye encor vu paroître,

Je doute si l'on m'aime ou non;465

Mais je pourrois être assez vaine

Pour dédaigner le nom de reine

Que m'offriroit un roi qui n'en eût[ [25] que le nom.

SPITRIDATE.

Vous en savez beaucoup, ma sœur, et vos mérites

Vous ouvrent fort les yeux sur ce que vous valez. 470

MANDANE.

Je réponds simplement à ce que vous me dites,

Et parle en général comme vous me parlez.

SPITRIDATE.

Cependant et des rois et de leur différence

Je vous trouve en effet plus instruite que moi.

MANDANE.

Puisque vous m'ordonnez qu'ici j'espère un roi, 475

Il est juste, Seigneur, que quelquefois j'y pense.

SPITRIDATE.

N'y pensez-vous point trop?

MANDANE.

Je sais que c'est à vous

A régler mes desirs sur le choix d'un époux:

Mon devoir n'en fera point d'autre;

Mais quand vous daignerez choisir pour une sœur,480

Daignez songer, de grâce, à faire son bonheur

Mieux que vous n'avez fait le vôtre.

D'un choix que vous m'aviez vous-même tant loué,

Votre cœur et vos yeux vous ont désavoué;

Et si j'ai, comme vous, quelques pentes secrètes, 485

Seigneur, si c'est ainsi que vous les rencontrez,

Jugez, par le trouble où vous êtes,

De l'état où vous me mettrez[ [26].

SPITRIDATE.

Je le vois bien, ma sœur, il faut vous laisser faire:

Qui choisit mal pour soi choisit mal pour autrui;490

Et votre cœur, instruit par le malheur d'un frère,

A déjà fait son choix sans lui.

MANDANE.

Peut-être; mais enfin vous suis-je nécessaire?

Parlez: il n'est desirs ni tendres sentiments

Que je ne sacrifie à vos contentements. 495

Faut-il donner ma main pour celle d'Elpinice?

SPITRIDATE.

Que sert de m'en offrir un entier sacrifice,

Si je n'ose et ne puis même déterminer

A qui pour mon bonheur vous devez la donner?

Cotys me la demande, Agésilas l'espère.500

MANDANE.

Agésilas, Seigneur! Et le savez-vous bien?

SPITRIDATE.

Parler de vous sans cesse, aimer votre entretien,

Vous donner tout crédit, ne chercher qu'à vous plaire....

MANDANE.

Ce sont civilités envers une étrangère,

Qui font beaucoup d'éclat, et ne produisent rien.505

Il jette par là des amorces

A ceux qui, comme nous, voudront grossir ses forces;

Mais quelque haut crédit qu'il me donne en sa cour,

De toute sa conduite il est si bien le maître,

Qu'au simple nom d'hymen vous verriez disparoître510

Tout ce qu'en ses faveurs vous prenez pour amour.

SPITRIDATE.

Vous penchez vers Cotys, et savez qu'Elpinice

Ne veut point être à moi qu'il ne soit à sa sœur!

MANDANE.

Je vous réponds de tout, si vous avez son cœur.

SPITRIDATE.

Et Lysander pourra souffrir cette injustice?515

MANDANE.

Lysander est si mal auprès d'Agésilas,

Que ce sera beaucoup s'il en obtient un gendre;

Et peut-être sans moi ne l'obtiendra-t-il pas:

Pour deux, il auroit tort[ [27], s'il osoit y prétendre.

Mais, Seigneur, le voici; tâchez de pressentir520

Ce qu'en votre faveur il pourroit consentir.

SPITRIDATE.

Ma sœur, vous êtes plus adroite;

Souffrez que je ménage un moment de retraite:

J'aurois trop à rougir, pour peu que devant moi

Vous fissiez deviner de ce manque de foi.525

SCÈNE II.

LYSANDER, SPITRIDATE, MANDANE, CLÉON.

LYSANDER.

Quoique en matière d'hyménées

L'importune langueur des affaires traînées

Attire assez souvent de fâcheux embarras,

J'ai voulu qu'à loisir vous pussiez[ [28] voir mes filles,

Avant que demander l'aveu d'Agésilas530

Sur l'union de nos familles.

Dites-moi donc, Seigneur, ce qu'en jugent vos yeux,

S'ils laissent votre cœur d'accord de vos promesses,

Et si vous y sentez plus d'aimables tendresses

Que de justes desirs de pouvoir choisir mieux.535

Parlez avec franchise, avant que je m'expose

A des refus presque assurés,

Que j'estimerai peu de chose

Quand vous serez plus déclarés;

Et n'appréhendez point l'emportement d'un père:540

Je sais trop que l'amour de ses droits est jaloux,

Qu'il dispose de nous sans nous,

Que les plus beaux objets ne sont pas sûrs de plaire.

L'aveugle sympathie est ce qui fait agir

La plupart des feux qu'il excite;545

Il ne l'attache pas toujours au vrai mérite:

Et quand il la dénie, on n'a point à rougir.

SPITRIDATE.

Puisque vous le voulez, je ne puis me défendre,

Seigneur, de vous parler avec sincérité:

Ma seule ambition est d'être votre gendre; 550

Mais apprenez, de grâce, une autre vérité:

Ce bonheur que j'attends, cette gloire où j'aspire,

Et qui rendroit mon sort égal au sort des Dieux,

N'a pour objet.... Seigneur, je tremble à vous le dire;

Ma sœur vous l'expliquera mieux. 555

SCÈNE III.

LYSANDER, MANDANE, CLÉON.

LYSANDER.

Que veut dire, Madame, une telle retraite?

Se plaint-il d'Aglatide, et la jeune indiscrète

Répondroit-elle mal aux honneurs qu'il lui fait?

MANDANE.

Elle y répond, Seigneur, ainsi qu'il le souhaite,

Et je l'en vois fort satisfait; 560

Mais je ne vois pas bien que par les sympathies

Dont vous venez de nous parler,

Leurs âmes soient fort assorties[ [29],

Ni que l'amour encore ait daigné s'en mêler.

Ce n'est pas qu'il n'aspire à se voir votre gendre,565

Qu'il n'y mette sa gloire, et borne ses plaisirs;

Mais puisque par son ordre il me faut vous l'apprendre,

Elpinice est l'objet de ses plus chers desirs.

LYSANDER.

Elpinice! Et sa main n'est plus en ma puissance!

MANDANE.

Je sais qu'il n'est plus temps de vous la demander;570

Mais je vous répondrois de son obéissance,

Si Cotys la vouloit céder.

Que sait-on si l'amour, dont la bizarrerie

Se joue assez souvent du fond de notre cœur,

N'aura point fait au sien même supercherie?575

S'il n'y préfère point Aglatide à sa sœur?

Cet échange, Seigneur, pourroit-il vous déplaire,

S'il les rendoit tous quatre heureux?

LYSANDER.

Madame, doutez-vous de la bonté d'un père?

MANDANE.

Voyez donc si Cotys sera plus rigoureux: 580

Je vous laisse avec lui, de peur que ma présence

N'empêche une sincère et pleine confiance.

(A Cotys.)

Seigneur, ne cachez plus le véritable amour[ [30]

Dont l'idée en secret vous flatte.

J'ai dit à Lysander celui de Spitridate; 585

Dites le vôtre à votre tour.

SCÈNE IV.

LYSANDER, COTYS, CLÉON.

COTYS.

Puisqu'elle vous l'a dit, pourrois-je vous le taire?

Jugez, Seigneur, de mes ennuis:

Une autre qu'Elpinice à mes yeux a su plaire;

Et l'aimer est un crime en l'état où je suis. 590

LYSANDER.

Ne traitez point, Seigneur, ce nouveau feu de crime:

Le choix que font les yeux est le plus légitime;

Et comme un beau desir ne peut bien s'allumer

S'ils n'instruisent le cœur de ce qu'il doit aimer,

C'est ôter à l'amour tout ce qu'il a d'aimable,595

Que les tenir captifs sous une aveugle foi;

Et le don le plus favorable

Que ce cœur sans leur ordre ose faire de soi

Ne fut jamais irrévocable.

COTYS.

Seigneur, ce n'est point par mépris, 600

Ce n'est point qu'Elpinice aux miens n'ait paru belle;

Mais enfin (le dirai-je?) oui, Seigneur, on m'a pris,

On m'a volé ce cœur que j'apportois pour elle:

D'autres yeux, malgré moi, s'en sont faits les tyrans,

Et ma foi s'est armée en vain pour ma défense;605

Ce lâche, qui s'est mis de leur intelligence,

Les a soudain reçus en justes conquérants.

LYSANDER.

Laissez-leur garder leur conquête.

Peut-être qu'Elpinice avec plaisir s'apprête

A vous laisser ailleurs trouver un sort plus doux,610

Quand un autre pour elle a d'autres yeux que vous,

Qu'elle cède ce cœur à celle qui le vole,

Et qu'en ce même instant qu'on vous le surprenoit,

Un pareil attentat sur sa propre parole

Lui déroboit celui qu'elle vous destinoit.615

Surtout ne craignez rien du côté d'Aglatide:

Je puis répondre d'elle, et quand j'aurai parlé,

Vous verrez tout son cœur, où mon vouloir[ [31] préside,

Vous payer de celui qu'elle vous a volé.

COTYS.

Ah! Seigneur, pour ce vol je ne me plains pas d'elle. 620

LYSANDER.

Et de qui donc?

COTYS.

L'amour s'y sert d'une autre main.

LYSANDER.

L'amour!

COTYS.

Oui, cet amour qui me rend infidèle....

LYSANDER.

Seigneur, du nom d'amour n'abusez point en vain,

Dites d'Agésilas la haine insatiable:

C'est elle dont l'aigreur auprès de vous m'accable, 625

Et qui de jour en jour s'animant contre moi,

Pour me perdre d'honneur m'enlève votre foi.

COTYS.

Ah! s'il y va de votre gloire,

Ma parole est donnée, et dussé-je en mourir,

Je la tiendrai, Seigneur, jusqu'au dernier soupir; 630

Mais quoi que la surprise ait pu vous faire croire,

N'accusez, point Agésilas

D'un crime de mon cœur, que même il ne sait pas.

Mandane, qui m'ordonne à vos yeux de le dire,

Vous montre assez par là quel souverain empire635

L'amour lui donne sur ce cœur.

Ne considérez point si j'aime ou si l'on m'aime;

En matière d'honneur ne voyez que vous-même,

Et disposez de moi comme veut cet honneur.

LYSANDER.

L'amour le fera mieux; ce que j'en viens d'apprendre640

M'offre un sujet de joie où j'en voyois d'ennui:

Épouser la sœur de mon gendre,

C'est le devenir comme lui.

Aglatide d'ailleurs n'est pas si délaissée

Que votre exemple n'aide à lui trouver un roi;645

Et pour peu que le ciel réponde à ma pensée,

Ce sera plus de gloire et plus d'appui pour moi.

Aussi ferai-je plus: je veux que de moi-même

Vous teniez cet objet qui vous fait soupirer;

Et Spitridate, à moins que de m'en assurer, 650

N'obtiendra jamais ce qu'il aime.

Je veux dès aujourd'hui savoir d'Agésilas

S'il pourra consentir à ce double hyménée,

Dont ma parole étoit donnée.

Sa haine apparemment ne m'en avouera pas: 655

Si pourtant par bonheur il m'en laisse le maître,

J'en userai, Seigneur, comme je le promets;

Sinon, vous lui ferez connoître

Vous-même quels sont vos souhaits.

COTYS.

Ah! que Mandane et moi n'avons-nous mille vies, 660

Seigneur, pour vous les immoler!

Car je ne saurois plus vous le dissimuler,

Nos âmes en seront également ravies.

Souffrez-lui donc sa part en ces ravissements;

Et pardonnez, de grâce, à mon impatience.... 665

LYSANDER.

Allez: on m'a vu jeune, et par expérience

Je sais ce qui se passe au cœur des vrais amants.

SCÈNE V.

LYSANDER, CLÉON.

CLÉON.

Seigneur, n'êtes-vous point d'une humeur bien facile

D'applaudir à Cotys sur son manque de foi?

LYSANDER.

Je prends pour l'attacher à moi 670

Ce qui s'offre de plus utile.

D'un emportement indiscret

Je ne voyois rien à prétendre:

Vouloir par force en faire un gendre,

Ce n'est qu'en vouloir faire un ennemi secret. 675

Je veux me l'acquérir: je veux, s'il m'est possible,

A force d'amitiés si bien le ménager,

Que quand je voudrai me venger,

J'en tire un secours infaillible.

Ainsi je flatte ses desirs,680

J'applaudis, je défère à ses nouveaux soupirs,

Je me fais l'auteur de sa joie,

Je sers sa passion, et sous cette couleur

Je m'ouvre dans son âme une infaillible voie

A m'en faire à mon tour servir avec chaleur.685

CLÉON.

Oui, mais Agésilas, Seigneur, aime Mandane:

Du moins toute sa cour ose le deviner;

Et promettre à Cotys cette illustre Persane,

C'est lui promettre tout pour ne lui rien donner.

LYSANDER.

Qu'à ses vœux mon tyran l'accorde ou la refuse,690

De la manière dont j'en use,

Il ne peut m'ôter son appui;

Et de quelque façon que la chose se passe,

Ou je fais la première grâce,

Ou j'aigris puissamment ce rival contre lui.695

J'ai même à souhaiter que son feu se déclare.

Comme de notre Sparte il choquera les lois,

C'est une occasion que lui-même il prépare,

Et qui peut la résoudre à mieux choisir ses rois.

Nous avons trop longtemps asservi sa couronne 700

A la vaine splendeur du sang;

Il est juste à son tour que la vertu la donne,

Et que le seul mérite ait droit à ce haut rang.

Ma ligue est déjà forte, et ta harangue est prête[ [32]

A faire éclater la tempête, 705

Sitôt qu'il aura mis ma patience à bout.

Si pourtant je voyois sa haine enfin bornée

Ne mettre aucun obstacle à ce double hyménée,

Je crois que je pourrois encore oublier tout.

En perdant cet ingrat, je détruis mon ouvrage;710

Je vois dans sa grandeur le prix de mon courage,

Le fruit de mes travaux, l'effet de mon crédit.

Un reste d'amitié tient mon âme en balance:

Quand je veux le haïr je me fais violence,

Et me force à regret à ce que je t'ai dit.715

Il faut, il faut enfin qu'avec lui je m'explique,

Que j'en sache qui peut causer

Cette haine si lâche, et qu'il rend si publique,

Et fasse un digne effort à le désabuser.

CLÉON.

Il n'appartient qu'à vous de former ces pensées;720

Mais vous ne songez point avec quels sentiments

Vos deux filles intéressées

Apprendront de tels changements.

LYSANDER.

Aglatide est d'humeur à rire de sa perte:

Son esprit enjoué ne s'ébranle de rien.725

Pour l'autre, elle a, de vrai, l'âme un peu moins ouverte,

Mais elle n'eut jamais de vouloir que le mien.

Ainsi je me tiens sûr de leur obéissance.

CLÉON.

Quand cette obéissance a fait un digne choix,

Le cœur, tombé par là sous une autre puissance,730

N'obéit pas toujours une seconde fois.

LYSANDER.

Les voici: laisse-nous, afin qu'avec franchise

Leurs âmes s'en ouvrent à moi.

SCÈNE VI.

LYSANDER, ELPINICE, AGLATIDE.

LYSANDER.

J'apprends avec quelque surprise,

Mes filles, qu'on vous manque à toutes deux de foi:735

Cotys aime en secret une autre qu'Elpinice,

Spitridate n'en fait pas moins.

ELPINICE.