Ève Victorieuse
Par
Pierre de Coulevain
Nelson
Éditeurs
189, rue Saint-Jacques
Paris Calmann-Lévy
Éditeurs
3, rue Auber
Paris
COLLECTION NELSON
Publiée sous la direction de
CHARLES SAROLEA,
Docteur ès lettres : Directeur de la Section française à l’Université d’Édimbourg.
ÈVE VICTORIEUSE
Soyez comme l’oiseau, posé pour un instant
Sur des rameaux trop frêles,
Qui sent plier la branche et qui chante pourtant,
Sachant qu’il a des ailes.
Victor Hugo.
I
Il n’est guère de femme du monde, en Amérique, qui n’ait un dada artistique ou une spécialité d’élégance. Les unes recherchent les bronzes, les ivoires ; les autres, les tapisseries, les étoffes anciennes. Celle-ci est renommée pour son service de table ou pour son argenterie, celle-là pour ses bijoux ou ses dentelles. Presque toutes sont des collectionneuses passionnées, qui, sans remords, viennent dépouiller le Vieux Monde de ses reliques. Le Nouveau, grâce à elles, voit son trésor d’art s’accroître avec une rapidité prodigieuse, et le vil dollar se transforme en objets rares et précieux.
Hélène Ronald, la femme d’un des futurs grands hommes des États-Unis, était considérée comme une autorité en matière de décoration et d’arrangements intérieurs. Elle se flattait elle-même de pouvoir, au besoin, refaire une fortune en mettant son goût au service des nouveaux riches.
Sa maison de New-York était située dans cette partie de la Cinquième avenue où sont les résidences des plus notables millionnaires. Elle donnait sur le Parc Central et avait la vue de ses pelouses veloutées, de ses arbres superbes. A côté des palais Gould et Vanderbilt, elle paraissait petite et assez modeste, mais elle n’en était pas moins une merveille de goût et de confort. Hélène y travaillait sans cesse, la retouchant comme une œuvre d’art, enlevant ici un meuble, là un tableau ou un bibelot. Et elle la montrait avec orgueil, de la cuisine au grenier. La pièce dont elle tirait surtout vanité était son cabinet de toilette. Elle avait mis tout son génie féminin dans ce décor intime. D’aucuns l’eussent voulu plus sobre et plus simple ; un artiste pourtant l’eût trouvé délicieux. Les murs, entre les hautes glaces, étaient tendus de brocart gris bleu à reflets irisés, et le parquet recouvert d’un de ces tapis Morris qui sèment comme des fleurs vivantes sous les pieds. Sur les panneaux des meubles, d’un bois blanc, poli et chaud comme l’ivoire, étaient incrustés des salamandres, des oiseaux exotiques, des papillons diaprés, dont les couleurs s’harmonisaient avec les soies jaunes, bleues, roses, des sièges, des coussins et des rideaux. Sur ce fond, d’une tonalité très douce, se détachaient des aquarelles de maîtres, la garniture de vieux Dresde qui ornait la cheminée, des baguiers, des coupes anciennes, des vases de formes curieuses, enfin la large table, surmontée d’un miroir, où les ustensiles de toilette en or, en argent, en écaille blonde, parsemaient avec ordre un merveilleux dessus en vieux point de Venise.
Un Européen, transporté subitement au seuil de ce sanctuaire, n’eût pas manqué, d’abord, de se croire chez une grande demi-mondaine parisienne ; mais, pour peu qu’il eût été doué de ce sixième sens qui pénètre les gens et les choses à la manière des rayons Rœntgen, il eût vite reconnu, malgré cette recherche et ce raffinement suspects, l’atmosphère saine de la femme honnête. Et madame Ronald était bien la figure qu’un coloriste eût placée dans ce cadre ultra-moderne. Il fallait là son corps élégant, toujours délicieusement déshabillé ou habillé, ses cheveux chatoyants, nuancés de divers tons d’or, sa blancheur mate, ses grands yeux bruns qui promenaient autour d’elle une caresse inconsciente, ses belles lèvres bien dessinées, dont le sourire découvrait des dents parfaites. Il fallait là cette tête qui donnait une impression de « blondeur » et de lumière, ce visage de charmeuse ennobli par un air d’intelligence et de supériorité.
Un soir, vers la fin de mars, Hélène s’habillait pour l’Opéra. Vêtue d’une robe d’un jaune très doux, dont le décolleté laissait voir toute la perfection de ses épaules, elle était assise devant son miroir. Pendant qu’elle refrisait avec soin, elle-même, quelques mèches folles, une seconde figure se refléta dans la glace, celle d’un homme de haute taille, aux cheveux noirs, aux yeux bleus.
— Ah ! Henri ! — s’écria la jeune femme sans interrompre sa frisure ; — vous êtes en retard, il me semble.
— Oui, j’ai eu un après-midi très chargé.
Les époux échangèrent une poignée de main et un regard affectueux, puis le nouveau venu se jeta dans un fauteuil à bascule, qui avait l’air d’être sa propriété, et qui se trouvait placé auprès de la table de toilette, mais à contre-jour.
— Eh bien, ma chérie, vous êtes-vous amusée aujourd’hui ? demanda-t-il avec une expression de grande bonté.
— Assez. Le déjeuner de madame Barclay a été très brillant, très gai… un succès…
— Vous avez dit beaucoup de mal des hommes ?
— Nous n’en avons pas parlé.
— C’est pire ! fit M. Ronald en souriant.
— Nous avons discuté une foule de questions intéressantes… Des Européennes ne sauraient imaginer comme c’est agréable, un déjeuner de femmes.
— Elles n’ont pas encore appris à se passer de nous.
— Tant pis pour elles ! répliqua Hélène avec une expression qui tempérait l’impertinence de sa réponse.
— Nous avons eu une belle séance d’ouverture, à notre congrès.
— Ah !
— Rauk, de Boston, a prononcé un discours remarquable. Il a passé en revue les découvertes de la chimie moderne et fait pressentir celles de l’avenir ; il a retracé le rôle et la mission des hommes de science. Je n’ai jamais rien entendu de plus magistral.
Hélène avait tranquillement suivi le fil de ses pensées.
— Imaginez, dit-elle, que madame Barclay, à son déjeuner, inaugurait un service en cristal de Bohême taillé sur ses propres dessins, une nappe et des serviettes brodées à Constantinople par des femmes syriennes.
— C’était joli ?
— Oui, original, byzantin… un peu trop riche.
— Vous savez que je dois parler, au congrès, la semaine prochaine, — fit M. Ronald revenant de son côté à ce qui l’intéressait. — Je me propose de dire leur fait aux philosophes et aux littérateurs.
— Qu’est-ce qu’ils vous ont fait ?
— A moi, personnellement, rien ; mais leur ignorance m’exaspère. Ils ne voient pas que la science est la nature, et la nature la science même. Ils affectent de la mépriser. Ils ont proclamé sa banqueroute. Ils l’accusent d’avoir augmenté la somme des maux de l’humanité. Ils applaudissent aux échecs des savants, se moquent de leurs tâtonnements, de leurs erreurs. C’est idiot ! Ils devraient plutôt s’associer à leurs travaux, propager leurs découvertes, faire accepter la vérité. Ils rendraient ainsi l’évolution présente moins douloureuse, — car toute évolution est douloureuse !… Ils vont jeter les hauts cris, lorsqu’un de ces jours nous leur prouverons, à ces fameux idéalistes, que l’amour n’est autre chose qu’un fluide comme la lumière, comme l’électricité.
Hélène, tout occupée à bien placer dans ses cheveux de petits peignes d’écaille ornés de diamants, n’avait prêté qu’une oreille distraite à ce qui précède. Ces dernières paroles arrivèrent pourtant à son esprit et, de saisissement, son bras demeura en l’air.
— L’amour, un fluide comme la lumière ! — répéta-t-elle avec une petite grimace d’horreur, — vous vous moquez de moi !
— Pas le moins du monde.
— Ah ! ils ont bien raison de détester la science, les poètes ! N’a-t-elle pas déclaré que le baiser est un véhicule de germes infectieux ?… Et maintenant, elle viendrait proclamer que l’amour est un fluide !… Pourquoi pas un microbe, pendant qu’elle y est ?
— Parce que c’est un fluide… un fluide perceptible, enregistrable peut-être, un de ces jours, qui va touchant ici une cellule inactive, là une fibre insoupçonnée, une corde muette, pour produire chez l’individu les effets nécessaires.
— Et le libre arbitre, qu’en faites-vous ?
— Le libre arbitre ! Ils n’ont jamais passé dans nos laboratoires, ceux qui ont l’orgueil d’y croire. Nous sommes les créatures de Dieu entièrement, ses collaborateurs dociles. Nous ne sommes ici-bas que pour travailler à son œuvre, à l’œuvre universelle.
— L’amour, un fluide ! — redit encore Hélène, mal revenue de sa surprise. — En tout cas, j’espère que ce n’est pas vous qui démontrerez cela ! Je ne me soucierais pas d’être la femme de l’homme qui attachera son nom à cette abominable découverte.
— Pourquoi abominable ? Nous commençons à connaître le rôle des infiniment petits. Grâce à l’électricité, nous allons pouvoir étudier ces fluides qui sont nos fils conducteurs et parmi lesquels se trouve l’amour. La vérité est plus belle que la fable. Il y aura pour les dramaturges et les romanciers des effets puissants à en tirer ; c’est la science qui leur ouvrira une source nouvelle, inépuisable, d’émotions et de sentiments… Qu’est-ce qu’ils ont fait pour l’humanité, vos philosophes et vos poètes ? Ils l’ont leurrée d’utopies, bercée de fausses espérances ; ils ont mis un biberon vide à ses lèvres. Et c’était nécessaire, puisque cela a été. Mais le rôle des hommes de science va devenir de plus en plus grand. Ils perfectionneront et embelliront le corps humain, prolongeront la vie. Ils inventeront de nouveaux moyens de locomotion. Grâce à eux, on pourra dire dans quelques siècles : « L’homme est un être qui a marché. » Ils feront plus, eux qu’on accuse d’impiété : ils révéleront le vrai Dieu à l’humanité, et ils l’amèneront purifiée, ennoblie, croyante, au pied de ses autels.
La physionomie d’Hélène eût indiqué clairement à un observateur qu’elle n’avait point suivi son mari dans son ascension intellectuelle, mais qu’elle l’avait lâché en route ; cela lui arrivait souvent, du reste.
— Henri, — fit-elle en polissant avec un fin mouchoir de batiste les pierreries de ses bagues, — j’ai envie de fonder une ligue contre le luxe. C’est une intempérance comme une autre, après tout !
— Vous dites ?
— Que je veux fonder une ligue contre le luxe et mettre la simplicité à la mode.
— Cela ne manquerait pas d’originalité, venant de vous surtout !
— Sérieusement, si une réaction ne se fait pas, nous tomberons en plein dans l’extravagance et le mauvais goût. Pourvu que nous n’y soyons pas déjà ! Cette orgie de richesses commence à m’écœurer. Il me vient parfois l’envie d’habiter un cottage meublé du strict nécessaire, et de n’avoir que du linge uni et des robes de bure.
— Un cottage, du linge uni, des robes de bure !… Ma chère amie, vous m’effrayez : il faut que vous soyez malade pour avoir de semblables fantaisies.
— Moquez-vous, mais en vérité, j’éprouve la fatigue d’une personne qui aurait regardé trop longtemps une surface brillante. J’ai besoin de voir des choses vieilles, douces, laides même, de sortir de cette ronde effrénée que nous menons, pour respirer un peu… Oh ! je suis lasse, lasse à pleurer… L’Europe nous fera du bien, à tous les deux, car vous aussi vous êtes surmené.
— Moi ? pas du tout ! — protesta M. Ronald, — je ne me suis jamais mieux porté.
Puis, arrêtant le balancement de son fauteuil :
— Hélène, — dit-il d’un air embarrassé, presque timide, — il faut que vous me rendiez ma parole. Il m’est absolument impossible de quitter l’Amérique avant quelques mois.
La surprise fit tomber des doigts de la jeune femme la grosse perle qu’elle était sur le point d’attacher à son oreille.
— Quoi ? s’écria-t-elle avec une flambée de colère dans les yeux, — vous voulez que, maintenant, je renonce à mon voyage en Europe ?
— Non, ma chérie, je ne suis pas aussi égoïste que cela. La preuve, c’est qu’en sortant du congrès, je suis allé retenir votre cabine pour le 8 avril, à bord de la Touraine.
— Oh ! Henri, y pensez-vous ? Nous ne nous sommes jamais séparés depuis neuf ans que nous sommes mariés ! fit la jeune femme avec un joli regard tendre.
— Ce sera dur pour moi qui resterai, mais qu’y faire ? Il y a longtemps que mon préparateur n’a eu de congé. Si je ne le mets pas tout de suite au vert, il va tomber malade. En outre, je suis sur la voie d’une importante découverte, je ne puis interrompre mes travaux… Il y a encore le mariage de Dora. Elle n’a plus de père et je suis obligé de le remplacer en ma qualité de tuteur.
— Le mariage de Dora ! Vous croyez donc qu’elle a l’intention de tenir sa parole ?
— Je l’espère.
— Eh bien, elle travaille justement à la reprendre. Elle veut remettre la petite fête à l’automne et venir avec nous en Europe.
— Ce serait abominable de désappointer Jack pour la seconde fois ! Sa maison et son yacht sont tout prêts.
— Oh ! si je ne me trompe, yacht et maison attendront quelque temps encore leur maîtresse. Vous savez que Dora se vante de n’avoir jamais fait à personne le sacrifice de sa volonté ou d’un plaisir.
— Oui, pour l’égoïsme féminin, elle détient le record !…
— Voyons, Henri, vous ne me laisserez pas aller seule en Europe !
— Vous aurez tante Sophie et votre frère.
— Et vous ne serez pas jaloux ?
— Non, car j’ai une confiance absolue en votre affection et en votre honneur.
— Vous avez bien raison… Mais cela bouleverse tous mes arrangements : je comptais envoyer les domestiques à la campagne et fermer la maison.
— Fermez-la. Il me serait impossible de l’habiter sans vous. Ma mère me donnera l’hospitalité.
— Ah ! je vois que vous avez déjà fait tous vos plans ! dit Hélène un peu piquée.
— Oui, afin que vous n’ayez ni soucis ni regrets.
— Et ce que l’on va me critiquer dans votre famille !… Votre sœur s’élève sans cesse contre les Américaines qui abandonnent leurs maris pour aller s’amuser en Europe.
— Du moment que je le trouve bon, personne n’a rien à dire. Partez en paix, ma chérie.
— Oh ! si je n’avais pas un réel besoin de changement, je remettrais le voyage à l’automne ; mais j’ai les nerfs dans un état !…
— Je m’en suis aperçu ! fit M. Ronald avec un léger sourire.
— Vous ne savez pas, vous autres hommes, ce qu’est la tenue d’une maison dans ce pays de toutes les libertés. Les Européennes s’étonnent de ce que, de temps à autre, nous nous délivrons de nos ménages ! Je voudrais les voir à notre place… Oh ! le luxe de manger des dîners dont on n’a pas discuté le menu, de s’asseoir à table sans avoir à craindre quelque manifestation de mauvaise humeur de son chef ou de sa cuisinière, sous la forme d’un plat manqué !… Et le plaisir d’être servie par ces gentilles filles de chambre en bonnets blancs !… Voilà ce dont nous jouissons le plus en Europe, voilà ce dont j’ai besoin.
— Eh bien, mon amie, allez vous reposer un peu. Faites une grande provision de santé et de gaieté. Achetez de jolies choses, pendant que vous y êtes… Pas de linge uni, pas de robes de bure. Cela ne vous siérait pas du tout.
— Vous croyez ? fit la jeune femme, se regardant dans la glace d’un air sérieux.
— J’en suis sûr. Vous êtes une créature brillante : il vous faut de la soie, des dentelles, des bijoux… Ne songez plus à fonder une ligue contre le luxe. Achetez, entassez ; nos petits-enfants feront la sélection. Nous n’avons pas encore droit à la simplicité et au loisir : nous devons acquérir, travailler, créer. Nous sommes des ancêtres ! ajouta-t-il avec un accent de fierté.
A ce moment, on frappa à la porte et, avant que le mot : « Entrez » fût prononcé, une jeune fille en toilette d’Opéra, une de ces jeunes filles femmes, dont l’Amérique a la spécialité, fit son apparition.
— Dora ! s’écria madame Ronald en se tournant vers la nouvelle venue. — Il n’est pas encore sept heures et demie, j’espère !
— Oh ! je n’en sais rien, — répondit mademoiselle Carroll avec un petit rire nerveux. — Je viens de livrer une grande bataille et de remporter une victoire. Mon mariage est remis à l’automne ; ma mère et moi, nous partons pour l’Europe avec vous tous.
— Là !… que vous disais-je ? fit Hélène en regardant son mari.
— J’aime à croire que vous plaisantez ! dit Henri Ronald devenu subitement sévère.
— Non, mon cher oncle : ma mère a besoin des eaux de Carlsbad ; je ne puis l’y laisser aller seule. Il n’est personne qui ne m’approuverait de vouloir l’accompagner : eh bien, Jack, lui, le trouve mauvais, et j’ai eu grand’peine à lui faire comprendre que mon devoir filial m’oblige encore à retarder son bonheur ! conclut mademoiselle Carroll avec son ironie habituelle.
— C’est indigne, vous n’avez pas plus de parole que de cœur !
Dora se laissa tomber dans un fauteuil :
— Je m’assieds, pour ne pas être renversée par toutes les gentillesses que vous allez me lancer à la tête.
— Jack est d’une faiblesse stupide ! Il n’aurait jamais dû céder à ce nouveau caprice.
— Oh ! il n’a pas cédé de bonne grâce, allez ! Nous avons eu une de ces querelles !… J’ai été sur le point de lui jeter sa bague à la figure. Il l’a bien vu, et, plutôt que de risquer de me perdre, il a baissé pavillon et consenti à ce que je voulais. Il aime mieux épouser Dody tard que jamais… Je comprends cela !
— Pas moi.
— Je le regrette pour vous… Alors, j’ai été bien gentille : nous avons fait la paix, et je l’ai amené dans ma voiture. Il est là, au salon, tirant probablement sur sa moustache, dompté, sinon tout à fait calmé.
— Et c’est ainsi que vous autres femmes américaines, vous vous jouez de l’affection et de la dignité de l’homme. Vous vous imaginez, ma parole d’honneur, qu’il a été fabriqué pour vous servir de pantin ! Vous le harassez de vos exigences, vous le torturez par votre coquetterie, et, quand vous en avez fait un imbécile, vous le plantez là et il cherche l’oubli dans l’ivresse.
— Bravo, mon oncle ! fit mademoiselle Carroll, — quel dommage que vous ne soyez pas entré dans les ordres ! Vous auriez sûrement pris place parmi les grands sermonnaires.
Un peu de couleur monta aux joues d’Henri Ronald.
— C’est vrai, reprit-il, vous traitez vos montres avec plus de respect que vous ne traitez ces cerveaux d’hommes créés pour de si hautes besognes et auxquels vous devez tout. Vous les détraquez avec moins de regret que vous ne feriez d’une pièce d’horlogerie. Vous êtes par trop égoïstes, par trop indépendantes ! Croyez-moi, ce n’est pas le droit de vote, ce n’est pas le savoir qui élèveront la femme à notre niveau, mais le dévouement et l’abnégation. Et voulez-vous que je vous dise ? Ce sont ces vertus qui donnent son charme à l’Européenne et qui font sa supériorité.
— Ah bah ! vous croyez ? Si j’en étais sûre, je me mettrais bien vite à les pratiquer.
— Cela vous serait difficile, car vous êtes absolument gâtée par trop de liberté et trop de bonheur. L’automne dernier, vous avez pris le prétexte de votre santé — qui ne laissait rien à désirer — pour remettre votre mariage ; ce printemps, vous trouvez celui de la santé de votre mère. Si vous n’aimez pas assez Jack pour l’épouser, rompez avec lui. Soyez honnête, que diable !
— C’est bien ce que je m’efforce d’être, mon bon oncle. J’aime M. Ascott, je n’ai jamais rencontré personne qui m’ait plu davantage ; je ne voudrais le céder à aucune femme, mais voilà !… je ne me sens pas tout à fait mûre pour le mariage. Il me faut encore un petit tour en Europe. J’y vais uniquement pour atteindre le degré de perfection nécessaire au bonheur de Jack. Si ce n’est pas de l’amour et de l’honnêteté, cela, je ne m’y connais pas !… Une fiancée retour d’Europe, c’est comme du bordeaux retour des Indes… Plaisanterie à part, je n’aurais jamais pu me résigner à me marier en votre absence ; j’aurais eu l’air trop orpheline.
Hélène se mit à rire.
— Ah ! vous êtes bien bons tous les deux !… Henri vient de m’annoncer qu’il ne peut s’absenter cet été, et une des raisons qu’il me donne pour ne pas m’accompagner est justement votre mariage.
— Quoi ! Henri ne vient plus en Europe ! — s’écria mademoiselle Carroll avec un subit rayonnement, — ah ! tant mieux ! nous allons joliment nous amuser !
— Merci, fit M. Ronald d’un ton sec. — Je vais retrouver Jack, ajouta-t-il en se levant, et lui dire qu’il fera bien de vous accompagner.
Dora sauta sur ses pieds, et, par un bond de chatte, elle arrêta son oncle.
— Non, non, je vous en prie ! dit-elle en le retenant par les revers de son habit. — Ce serait une vengeance mesquine, indigne d’un grand homme comme vous. — Je vous aime tout plein, vous savez, mais vous êtes un peu un empêcheur de danser en rond et je veux jouir de mes derniers mois de liberté. Après cela, je reviendrai me placer dans le brancard du mariage. Vous verrez comme je trotterai droit et sans broncher aux côtés de M. Ascott !
L’image de Dora trottant droit et sans broncher aux côtés de M. Ascott amena un sourire sur les lèvres du savant. Il ne résistait pas mieux qu’un autre aux bouffonneries de sa nièce.
Elle vit qu’il était à demi désarmé et, pour achever sa victoire, elle lui passa son bras droit autour du cou.
— Soyez bien gentil, — dit-elle en l’accompagnant jusqu’à la porte ; — allez pacifier Jack et tâchez de le remettre de bonne humeur. Faites-le pour l’amour de Dody ! — murmura-t-elle, en appliquant sur sa joue un baiser sonore de petite fille. — Et de deux ! — fit-elle en se jetant dans le fauteuil de son oncle. — Ah ! que la vie est dure !
— C’est Jack qui aurait le droit de dire cela, — répondit madame Ronald en souriant, — vous agissez mal avec lui. Je ne crois pas que vous ayez l’intention de l’épouser jamais.
— Si, si, je l’épouserai quelque jour, mais que voulez-vous ? le mariage me fait l’effet d’un nœud coulant où je n’ai nulle hâte de passer la tête. Je suis certaine de n’être jamais aussi heureuse que je le suis maintenant. Alors, à quoi bon me presser ?
— Si vous aimiez M. Ascott, vous ne feriez pas tous ces raisonnements.
— Oh ! je n’éprouve certainement pas pour lui cet amour dont il est parlé dans les romans français. Je me demande même s’il existe en réalité. En tout cas, nos hommes sont trop positifs pour l’inspirer, et nous, trop occupées pour le ressentir.
Madame Ronald parut réfléchir.
— Non, dit-elle, je ne crois pas que nous ayons le tempérament des grandes amoureuses.
— Tant mieux ! elles ne font que des sottises… Quant à moi, j’ai pour Jack une affection solide, à durer toute la vie ; mais, depuis deux ans que nous sommes fiancés, nous nous sommes vus presque chaque jour. Je suis trop habituée à lui. Après cinq ou six mois de séparation, il aura l’air plus nouveau et me fera plus d’effet. Les hommes ne savent jamais ce qui est bon pour eux !
— Oh ! Dody ! Dody ! s’écria Hélène en riant, vous ne vous doutez pas de ce que vous dites.
— Si, si, parfaitement ! Honni soit qui mal y pense !… A propos, je suis joliment étonnée qu’Henri vous envoie seule en Europe. C’est contre les principes de la famille Ronald, cela !
— Oh ! il est si peu égoïste ! Il paraît qu’il est sur le point de faire une grande découverte : si je refusais de le quitter, il m’accompagnerait pour ne pas me priver de ce voyage ; mais je le connais, il aurait tout le temps l’esprit dans son laboratoire et ne jouirait de rien. D’autre part, je suis réellement fatiguée, énervée au dernier point, je me sens devenir tout à fait désagréable. Pour ce mal-là, il n’y a que l’Europe.
— Évidemment ! Toutes les deux, nous nous porterons beaucoup mieux quand nous aurons dépensé quelques milliers de dollars en bibelots et en chiffons, visité quelques églises, quelques musées, passé cinq ou six mois dans des appartements d’hôtel plus ou moins laids, plus ou moins confortables… Je compte bien, pourtant, que nous varierons un peu le programme. D’abord, nous emporterons nos bicyclettes pour faire des excursions à droite et à gauche ; puis votre frère nous conduira dans les petits théâtres, au café-concert, au Moulin-Rouge, chez Loiset ! Toutes nos amies y sont allées. Il paraît que c’est l’endroit le plus choquant de Paris… et ce que j’ai besoin d’être choquée !
— Il n’est pas dit que Charley veuille nous conduire dans ces endroits-là.
— Eh bien, nous l’y conduirons, nous ! répondit bravement la jeune fille.
— J’espère que cette fois-ci, — fit Hélène, — les Kéradieu et les d’Anguilhon seront à Paris. A mes voyages précédents, je les ai toujours manqués. Cela a été comme un fait exprès. Avec deux amies mariées au faubourg Saint-Germain, je n’ai jamais vu l’intérieur d’un hôtel français.
— Et moi qui ai eu le guignon de ne pas me trouver à Newport, l’été dernier, pendant que ce fameux marquis d’Anguilhon y était !… Croyez-vous qu’Annie nous invitera ?
— Sûrement.
— Quel bonheur ! Mais, pour l’amour de Dieu, ne dites pas devant Jack que nous avons la perspective d’aller un peu dans le monde : il s’imaginerait que je suis capable de me laisser entortiller par quelque Français et je n’aurais plus un moment de tranquillité.
Madame Ronald avait tiré, d’un coffre-fort dissimulé dans un meuble élégant, sa boîte à bijoux. Elle promena, pendant quelques instants, ses doigts effilés parmi les gemmes étalées sur le velours blanc, puis elle choisit un splendide collier composé de perles et de diamants. Lorsqu’elle l’eut attaché à son cou, elle se tourna vers mademoiselle Carroll :
— Suis-je bien ainsi ? demanda-t-elle.
— Vous êtes adorable ! répondit la jeune fille avec un accent de sincérité. — A côté de vous, j’ai l’air d’une araignée ! ajouta-t-elle en venant se placer devant une des grandes glaces.
Et la glace refléta un corps mince et élégant aux lignes bien modernes, vêtu de soie blanche, une tête fine et brune, un visage aux traits un peu aigus, un teint un peu noiraud, mais embelli par des yeux merveilleux, où la vie rayonnait en des prunelles claires d’un bleu gris et dont le regard filtrait entre des cils presque noirs, épais et frisés.
— Je ne devrais jamais me risquer dans votre voisinage ! fit Dora en remontant son haut collier de petites perles.
— Ne dites pas de sottises : vous ne voudriez changer de physique ni avec moi, ni avec personne… et vous auriez bien raison !… Allons rejoindre ces messieurs. J’espère que Jack ne sera pas de trop méchante humeur et ne gâtera pas notre soirée.
Au premier coup d’œil, les deux femmes devinèrent que M. Ronald n’avait pas réussi à infuser la résignation dans l’esprit du jeune homme : celui-ci avait une expression de chagrin qui ne fut pas sans causer un fugitif remords à sa fiancée. Et c’était un fort beau garçon que M. Ascott. Son visage n’était pas d’un type très élevé, mais ses yeux noirs, vifs, intelligents, son sourire joyeux, son air de bonté le rendaient sympathique à tous, et son entrain infatigable faisait de lui un des favoris de New-York.
— Eh bien, on vous traite mal, mon pauvre Jack ! dit madame Ronald en lui donnant la main. — Croyez que je ne suis pour rien dans ce nouveau caprice de Dora.
— J’en suis sûr. Elle est de ces Américaines qui ne peuvent voir une amie faire ses malles sans être tentées de l’imiter !… L’Europe est la perdition de nos femmes, la destruction de nos foyers.
— Mais non, mais non… ne soyez pas injuste !… Pour ma part, je suis contente que votre mariage soit ajourné à l’automne. Cela me permettra d’y assister.
— S’il se fait jamais !
— Oh ! il se fera bien assez tôt pour votre tranquillité ! — dit M. Ronald en posant affectueusement sa main sur l’épaule du jeune homme.
— C’est justement ce que j’ai dit à Jack ! fit mademoiselle Carroll, imperturbablement.
A ce moment, le dîner fut annoncé.
— Pressons-nous un peu, dit Hélène, je ne veux pas perdre l’entrée de Tamagno et cette première phrase d’Othello qui est comme un cri de triomphe et donne le frisson de la victoire.
II
Il y a quelques années seulement, en Amérique, la femme mariée avait une vie sérieuse, plutôt cachée ; elle passait au second plan et y demeurait avec plus ou moins de résignation. C’était le temps où les divorces étaient rares et les scandales plus rares encore ; mais, dans ce pays d’évolutions rapides, les mœurs changent presque aussi vite que les modes. Les jeunes filles, de plus en plus désireuses de se soustraire à la surveillance maternelle, ont demandé aux femmes mariées de les chaperonner au bal, à l’Opéra, sur les mails, sur les yachts de leurs amis et dans toutes ces dangereuses parties de plaisir, excursions, pique-niques, soupers, qui leur sont permises. Et les femmes mariées ne se sont pas fait prier. Sous prétexte de sauvegarder les convenances par leur présence, elles sont rentrées en scène. Elles exhibent maintenant les plus jolies toilettes. Elles veulent des hommages, des offrandes, des fleurs, des tributs d’admiration. Elles fleurtent avec une audace, une science qui rendent redoutables leurs prétentions rivales. Elles commencent à patronner les jeunes filles, elles réussiront peut-être à les détrôner. Elles l’ont déjà fait à Washington.
Les salons sont la synthèse d’une époque. Il n’y en a plus en Europe, il n’y en a pas encore en Amérique. Cependant, quelques femmes ont déjà un certain pouvoir individuel : madame Ronald était de ce nombre. Elle recevait avec un luxe de bon goût, un luxe qui, peut-être, eût paru excessif à Paris, mais qui, à New-York, était modeste. Ses invitations étaient convoitées comme des faveurs. Elle avait besoin de sympathie et d’admiration et rien ne lui coûtait pour se les attirer. Par un don ou par une règle de conduite assez rare chez ses compatriotes, elle avait l’accueil toujours égal et gracieux. Et par là surtout elle avait triomphé comme maîtresse de maison. Elle était devenue l’une des puissances féminines de New-York. Madame Ronald pouvait décider du succès d’un artiste, lancer une mode, changer un usage, tenir en respect une parvenue trop envahissante, mettre au ban de la société une divorcée trop heureuse. Elle était l’esprit dirigeant de plusieurs belles œuvres et, pour comble d’honneur, elle avait été élue présidente des Colonial Dames, — une association caractéristique, s’il en fut !
Les cadets de familles anglaises, les Hollandais, tous ceux qui jadis vinrent chercher en Amérique la liberté et la fortune, avaient rompu sans désir de renouer avec la mère patrie. Devenus riches et indépendants, ils eussent volontiers laissé leurs ancêtres dormir en paix sous les voûtes des cathédrales et des églises d’Europe et dédaigné de se prévaloir d’eux. Les femmes ne l’ont pas permis. Une fois de plus, elles ont manqué l’occasion de prouver leur supériorité. Au lieu de créer dans leur pays l’aristocratie de l’intelligence, du savoir et du talent, elles ont ambitionné celle de la naissance. Au moyen des reliques emportées dans l’exode, des vieilles bibles sur les premiers feuillets desquelles étaient inscrits les mariages et les naissances, elles ont retrouvé les traces de leurs aïeux et se sont réclamées de leurs familles existantes. Elles tirent plus de vanité d’être les branches d’arbres vieux et pourris que d’appartenir aux souches nouvelles et vigoureuses qui ont poussé en Amérique. Elles se montrent plus fières de l’ancêtre inconnu, un homme inutile souvent, mauvais parfois, que de l’aïeul à qui elles doivent tout. Et, saisies de cette douce folie, bon nombre de parvenues vont feuilleter les archives du British Museum, les registres des églises ; pour peu qu’elles aient quelque habileté, elles ne manquent pas de rapporter des preuves d’origine ancienne, des armoiries même.
Pour défendre l’intégrité de leur caste, les femmes de l’aristocratie américaine ont imaginé de fonder l’association des Colonial Dames, où sont admises les seules personnes qui peuvent montrer deux cents ans de filiation et prouver qu’elles ne descendent pas d’émigrants, mais d’émigrés ! La présidence de ce clan d’élite revenait, en quelque sorte, à madame Ronald, car elle était incontestablement bien née. Sa mère avait appartenu à une des meilleures familles de la Nouvelle-Orléans, et son père, le commodore Beauchamp, faisait remonter son origine jusqu’au Beauchamp venu en Angleterre avec Guillaume le Conquérant, dont le nom se trouve inscrit sur le portail de la cathédrale de Caen. Hélène était non seulement bien née, mais elle avait été bien élevée. Sa mère étant morte quelques semaines après son arrivée en ce monde, une sœur de son père, une de ces délicieuses vieilles filles qui ont l’instinct de la maternité, l’avait prise dans ses bras et dans son cœur et s’était donnée toute à elle et à son frère Charley. La petite Hélène avait été une de ces enfants qui, par leur beauté, par un précoce pouvoir de séduction, désarment parents et instituteurs. Mademoiselle Beauchamp, elle, puisait dans le sentiment du devoir une force de volonté par où elle avait réussi à discipliner la fillette, à lui enseigner le bon ton, de jolies manières. Si elle ne put empêcher le développement de sa vanité, de sa coquetterie innée, elle sut lui donner les principes qui pouvaient y faire contrepoids, et elle imprima au caractère de l’enfant sa propre droiture.
Hélène fit de brillantes études. On craignit même qu’il ne lui prît fantaisie de devenir doctoresse en droit ou en médecine. Sa beauté la sauva. Elle comprit vite qu’il y avait plus d’agrément à être une femme qu’une féministe.
A dix-sept ans, au sortir de pension, pour ainsi dire, elle eut une cour d’admirateurs, des invitations plus qu’elle n’en pouvait accepter. Tout à coup, elle fut saisie d’un de ces dégoûts qui devaient souvent l’assaillir encore et qui témoignaient de sa supériorité. Elle déclara alors à son père et à sa tante qu’elle voulait aller passer une année à Paris, dans un couvent, pour perfectionner son français, sa musique et sa voix. « Si je ne m’éclipse pas pendant quelque temps, — ajouta-t-elle avec ce sens pratique qui n’abandonne jamais l’Américaine, — mes débuts dans le monde seront manqués. On m’aura trop vue, je ne ferai aucune sensation. »
M. Beauchamp et sa sœur jetèrent d’abord les hauts cris, puis ils finirent par reconnaître que la jeune fille avait raison et par convenir entre eux que ses succès précoces ne pouvaient que lui être nuisibles. Ils consentirent donc à ce qu’elle voulait, s’opposant toutefois au séjour dans un couvent. Hélène tint bon. Les pensionnats bourgeois de Passy et de Neuilly ne lui disaient rien. Un couvent chic, aristocratique autant que possible, voilà ce qu’il lui fallait ! La vie religieuse lui avait toujours semblé si extraordinaire qu’elle en avait une curiosité excessive. L’idée de s’emprisonner entre de hauts murs, d’obéir au son d’une cloche, de se soumettre à une discipline sévère, de se trouver dans un milieu français avec des jeunes filles d’une race et d’une éducation différentes, tentait son imagination chercheuse de nouveau.
En conséquence de cette fantaisie, assez étrange chez une mondaine comme l’était déjà Hélène, mademoiselle Beauchamp et elle partirent pour Paris. Après bien des recherches, elles donnèrent la préférence au couvent de l’Assomption à Auteuil, où il y a de l’air, de l’espace et de la verdure. Tante Sophie était résolue à ne pas quitter sa nièce. A aucun prix, elle n’eût voulu la laisser en des mains étrangères et catholiques. Dominée, comme toujours, par le sentiment du devoir, elle fit taire ses répulsions de protestante et prit un appartement dans ce que l’on appelle le « Petit Couvent », une maison de retraite où des femmes du monde viennent souvent chercher le repos et l’oubli. Hélène eut sa chambre dans le couvent même.
Les Américaines, qui ont passé quelque temps dans les pensionnats de Paris, déclarent les Françaises mal élevées, corrompues, hypocrites. De leur côté, les Françaises considèrent les Américaines comme des païennes en religion et en morale. Ces méprises viennent de ce qu’elles ont de la vie une conception différente.
Depuis des siècles, le catholicisme a tourné l’âme latine vers l’au-delà. Il persuade à la jeune fille qu’elle a été mise en ce monde uniquement pour gagner le ciel. Il s’efforce de lui inculquer le mépris du bonheur humain, des vanités de la terre, le dédain de son corps, l’amour de la souffrance. Il a obtenu ainsi des renoncements sublimes, des puretés exquises. Cet idéal favorise chez la femme naissante la vie intérieure, et l’espèce de claustration à laquelle nos mœurs la condamnent, fait d’elle un être concentré, — en qui la sève refoulée produit parfois des rêves dangereux, toute une végétation folle d’idées malsaines, de désirs morbides, de sentiments bizarres.
L’Américaine, au contraire, croit qu’elle a été créée pour jouir des biens d’ici-bas, pour développer son intelligence et prendre part à l’activité universelle. Elle n’a aucune préoccupation d’outre-tombe, aucune ambition de bonheur éternel. Elle se sent entre les mains d’une grande Providence et s’y abandonne joyeusement ; son esprit est ouvert à toutes les idées, son corps est fortifié par la vertu de l’eau, du plein air, du mouvement. Ses sens ne sont pas aiguisés par des pudeurs apprises. Elle se placera devant son miroir dans une nudité absolue, sans éprouver un frisson de volupté. Elle se félicitera d’être belle, s’ingéniera à diminuer ses imperfections, indiquera tranquillement à la masseuse le membre à repétrir. Son innocence faite, non pas d’ignorance, mais d’honnêteté, a moins de charme et plus de valeur. Ce que nous appelons mal et péché, elle le nomme infériorité ou grossièreté. Dans cette distinction réside toute la différence qui existe entre la psychologie du Vieux Monde et celle du Nouveau, entre la psychologie du passé et celle de l’avenir peut-être.
Les élèves du couvent de l’Assomption appartiennent en général à l’aristocratie de province et à la haute bourgeoisie. Hélène se sentit singulièrement dépaysée dans la société de ces jeunes filles. Elles lui furent un continuel sujet d’étonnement. Les libertés que la plupart prenaient avec la vérité la scandalisaient. Leur avidité à pénétrer les mystères de la vie la choquait. L’amour, qu’elle considérait comme une des belles choses de la nature, qu’elle attendait paisiblement, semblait être pour ces Françaises un fruit défendu, une sorte de péché, autour duquel, cependant, tournaient toutes leurs pensées, toutes leurs conversations. Elles se plaisaient même à lire et à relire dans leur livre d’heures, les quelques versets du Cantique des Cantiques qui y sont insérés et rêvaient de ce « Bien-Aimé qui arrive bondissant par-dessus les collines ». Les dévotes priaient avec une ferveur mystique, s’imposaient des privations pour être agréables à Dieu. Ceci paraissait à l’Américaine le comble de l’enfantillage. Et il y avait chez toutes ces pensionnaires des besoins de dévouement, de sacrifice, des aspirations, qui en faisaient à ses yeux des créatures extravagantes et romanesques, mais auprès desquelles, par moments, elle se sentait une véritable enfant.
A son tour, Hélène fut incomprise et critiquée sans merci. On prit sa franchise pour de la rudesse ; son indépendance de caractère parut une preuve de mauvaise éducation. Son élégance précoce, ses dessous de soie et de batiste, qui excitaient bien des envies, furent considérés comme des indices de coquetterie coupable. Sa beauté lui valut des admirations passionnées qui ne laissèrent pas que de la flatter ; mais, pendant son séjour au couvent d’Auteuil, elle ne s’y fit pas une amie vraie.
Dans ce milieu français et catholique, Hélène, à son insu, enregistra une foule d’impressions qui, plus tard, bien plus tard, devaient reparaître et aider à l’accomplissement de sa destinée. Tous les dimanches, avant déjeuner, elle allait à l’église protestante de l’avenue de l’Alma ; l’après-midi, avec son bel éclectisme américain, elle assistait aux vêpres et même chantait à l’orgue. Les cérémonies du culte catholique n’étaient pour elle qu’un spectacle ; elle avait toutefois la conscience que ce spectacle l’élevait spirituellement, — was elevating. — L’odeur de l’encens, les mots mystérieux de la langue liturgique, la bénédiction du Saint-Sacrement lui plaisaient particulièrement. De temps à autre, le frisson religieux passait à la surface de son âme, mais sans la remuer. La chapelle de l’Assomption avait pour elle un attrait curieux. Elle demandait souvent qu’il lui fût permis d’aider la religieuse à décorer l’autel. Elle le faisait comme une profane, avec des mouvements vifs, le rire aux lèvres, la voix un peu trop haute, insensible à la grande Présence qui rendait la sœur si craintive et si respectueuse. Les jours du marché de la Madeleine, elle revenait à Auteuil, sa voiture remplie de fleurs ; elle allait déposer les plus belles aux pieds de la Vierge. C’était un hommage qu’en vraie Américaine elle voulait rendre à son sexe. Elle aimait le catholicisme parce que, disait-elle avec un sans-gêne d’hérétique, il possède une déesse et que, seul de toutes les religions chrétiennes, il a élevé des autels aux femmes.
Hélène s’était promis de bien employer son temps à Paris, et elle se tint parole. Elle suivit les classes de français, de littérature et d’histoire, prit des leçons de diction, des leçons de chant d’un grand professeur italien. Elle avait une voix extrêmement belle et pure, à laquelle cependant manquait encore la chaleur de l’âme. Elle le sentait et s’en désespérait. Elle avait beau évoquer successivement la figure de ses admirateurs, aucun ne la « dégelait », comme elle le disait plaisamment, et à dix-huit ans, elle était obligée de tricher sur la prononciation pour donner aux paroles d’amour un peu d’expression.
Mademoiselle Beauchamp chaperonna si habilement sa nièce qu’elle n’eut pas l’occasion de faire la connaissance d’un seul Français. Elle ne put voir que de loin ces comtes et ces marquis dont elle avait entendu dire tant de mal et qui, à cause de cela, excitaient sa curiosité.
Cette année d’étude et de repos fit le plus grand bien à la jeune Américaine. Elle rapporta d’Europe quelque chose d’indéfinissable qui ajoutait à sa beauté un charme nouveau.
Les débuts dans le monde d’Hélène Beauchamp furent un succès dont on parla longtemps. Elle devint une des plus triomphantes « belles » de la société de New-York. — Une « belle » est une de ces créatures brillantes, jolies, possédant le secret pouvoir qui fait les conquérants : c’est à elle que vont tous les hommages ; on la couvre de fleurs, on mendie ses sourires, les maîtresses de maison se disputent sa présence, les hommes par vanité deviennent ses courtisans et ses esclaves. Cette royauté dure une ou deux saisons mondaines, pendant lesquelles il faut gagner le Grand Prix : position ou fortune. La « belle » qui n’y réussit pas est considérée comme — a living failure, un « insuccès vivant ». — Elle vieillit vite et passe pour toujours au rancart. Sic transit gloria mundi !
La fortune d’Hélène n’était pas en rapport avec ses goûts : aussi avait-elle déclaré qu’elle ferait un mariage riche ou qu’elle resterait vieille fille. Elle avait été créée, disait-elle, pour avoir des voitures, des chevaux, des toilettes élégantes, une maison luxueuse ; il lui fallait tout cela. Elle fut demandée par plusieurs parvenus milliardaires, elle les refusa haut la main. Elle n’était pas ambitieuse à demi : elle voulait encore un homme de bonne famille, intelligent, qui fût ou pût devenir quelqu’un. L’Américaine, en général, tient à ce que son mari lui fasse honneur, soit par ses capacités, soit par sa puissance commerciale. S’il possède une haute stature, elle s’en montre particulièrement fière et répète avec une vanité un peu sauvage : « Il a six pieds sans ses souliers. »
Henri Ronald semblait être le rêve d’Hélène fait homme. Il réunissait tout ce qu’elle désirait rencontrer : beauté physique, capacités de premier ordre et fortune. Quoiqu’il ne fût pas aussi bien né qu’elle, il avait derrière lui trois générations de bourgeoisie riche et honnête, ce qui dans tous les pays du monde peut constituer une petite noblesse. Henri était le grand parti de la saison où mademoiselle Beauchamp fit ses débuts.
La vue d’Hélène éveilla tout ce qu’il y avait en lui de poésie et de jeunesse. Ses cheveux d’un coloris si merveilleux, ses yeux bruns rayonnant de vie, sa personne élégante se photographièrent instantanément dans le cerveau du jeune homme et ne s’effacèrent plus. Dès le premier moment, mademoiselle Beauchamp devina qu’il était en son pouvoir. Elle commença par jouer un peu cruellement avec lui, mais elle était trop réellement intelligente pour ne pas sentir sa supériorité et en éprouver le respect. Comme il arrive souvent chez la femme, l’amour suivit de près.
La mère et la sœur de M. Ronald, deux bourgeoises austères, essayèrent de le détourner de la brillante jeune fille dont la mondanité et la frivolité les effrayaient. Les forces du Destin se trouvaient contre elles : pour la première fois, leurs paroles et leurs remontrances furent sans effet sur Henri ; à la fin de la saison, il était fiancé à Hélène.
Le mariage, retardé par la mort du commodore Beauchamp, n’eut lieu que dix-huit mois plus tard.
Et jusqu’alors, ce mariage avait été des plus heureux. M. Ronald était devenu le propriétaire d’une des grandes revues scientifiques de l’Amérique, et ses travaux en toxicologie l’avaient rendu célèbre, même hors de son pays. En Europe, savants et littérateurs sortent, pour la plupart, du peuple et de la petite bourgeoisie, où se trouvent les forces vives des nations. Ils n’ont pas reçu cette éducation qui raffine et polit l’individu. Ils sont à la fois au-dessus et au-dessous des gens du monde. Aux États-Unis, ils appartiennent, de plus en plus, à la classe riche et ils en ont les habitudes. S’ils ne les avaient pas, du reste, leurs femmes auraient tôt fait de les leur donner.
M. Ronald avait un laboratoire comme on a une écurie de courses. Il était un de ces athlètes de l’Université d’Harvard, dont les muscles et tous les sens sont exercés par un entraînement continuel, au moyen de ces sports qui décuplent la force de l’homme, qui le rendent gracieux au repos, redoutable à l’heure du combat, et qui, quoi qu’en disent les éducateurs français, peuvent se concilier avec l’étude, comme on le voit en Angleterre et en Amérique. Entre deux expériences de chimie, Henri Ronald allait faire une partie de cricket ou de foot-ball et, à trente-huit ans, l’âge qu’il avait maintenant, son corps était d’une vigueur, d’une agilité qui, en quelques jours, pouvaient faire de lui un soldat de premier ordre.
Hélène aimait son mari, non pas passionnément peut-être, mais aussi profondément qu’elle croyait pouvoir aimer, et elle était, elle, la joie de cet homme, son orgueil, sa vanité, son amour unique.
Aux États-Unis, chez les gens riches, il y a peu de vie de famille. Les femmes qui se sentent quelque intelligence se font un devoir de la cultiver : à la manière des héroïnes d’Ibsen, elles veulent développer leur individualité et rêvent de se séparer de l’homme : elles se jettent éperdument dans l’étude, passent leur temps dans les clubs littéraires ou scientifiques et abandonnent maison et enfants à la grâce de Dieu. Les mondaines ne songent qu’au plaisir. Les maris des unes et des autres sont pris toute la journée par les affaires. Quand ils rentrent chez eux, ils n’y trouvent pas l’intimité du foyer. On ne leur permet pas de dételer, mais seulement de changer de harnais, et le plus lourd souvent n’est pas celui du travail.
M. Ronald, lui, sacrifiait son club pour venir assister à la toilette de sa femme. Il aimait à la voir au milieu de toutes les choses jolies, soyeuses, brillantes, qui servaient à sa parure. Dans cette heure de tête-à-tête, chacun parlait de ce qui l’intéressait, conjugalement. Lui, causait art, science, politique ; elle, à son tour, racontait sa journée de mondaine, les potins recueillis çà et là. Hélène eût été très froissée que son mari ne l’associât pas à sa vie intellectuelle ; cependant elle ne l’écoutait guère que d’une oreille. Ni l’un ni l’autre ne remarquait, heureusement, combien était rare et léger le contact de leurs esprits.
Madame Ronald avait l’activité de toutes ses compatriotes. Plus elle pouvait accumuler, dans sa journée, de visites, de plaisirs et d’actions, plus elle était satisfaite. Malgré cela, elle avait parfois la conscience qu’elle vivait à vide.
Après une longue fréquentation des Américaines, on peut reconnaître au premier coup d’œil celles qui ont du sang latin ou celte. Il y a plus de rêve dans leurs yeux. Elles possèdent plus de charme et de sensibilité physique. Leur caractère a plus de nuances et moins de fermeté ; leur moralité n’est pas aussi soutenue. L’arrière-grand-père de madame Ronald était un huguenot de Toulouse. Il y avait en elle des éléments étrangers à la race saxonne, et ces éléments, non utilisés, produisaient une certaine agitation intérieure, un mécontentement sans cause qu’elle appelait nervosité. Les plaisirs mondains ne l’avaient jamais entièrement satisfaite. Elle avait étudié les choses les plus extraordinaires : le bouddhisme, les sciences occultes, les questions sociales, — étudié à la manière des femmes, s’entend ! — Quand elle lisait dans un roman français l’analyse de quelque grande passion, et c’était toujours ce qu’elle recherchait, elle se dépitait de n’avoir jamais rien éprouvé de pareil. Il lui semblait qu’elle était lésée, traitée comme une enfant. Elle se demandait si l’âme européenne avait plus de cordes que la sienne, ou si, chez elle, ces cordes n’avaient pas vibré. L’amour que lui avait inspiré son mari lui paraissait banal. Elle lui en voulait, à son insu, de n’avoir jamais remué la lie de son être ; elle se disait avec un haussement d’épaules : « Il est trop parfait ! »
Chez une Française, semblable curiosité eût été toute sensuelle et une bonne catholique n’aurait pas manqué de s’en confesser. Chez l’Américaine, quand elle s’éveille, et elle s’éveille souvent, ce n’est qu’une curiosité de l’esprit. Hélène désirait savoir, tout simplement ; elle ne se souciait pas de sentir. Elle regrettait de n’avoir pas connu les tortures de la jalousie, le combat des tentations ; elle se croyait si forte, si incapable d’une chute, qu’elle aurait voulu jouer avec toutes ces choses dangereuses. Après deux ou trois ans du surmenage auquel la condamnait sa mondanité, il se déclarait chez Hélène une fatigue morale, un immense dégoût, un besoin de repos et de simplicité. Alors, il lui fallait la vieille Europe maternelle et douce. Elle en revenait toujours renouvelée et guérie.
Jusqu’alors, M. Ronald avait accompagné sa femme, mais ces voyages périodiques, sans grand intérêt pour lui, commençaient à lui devenir pénibles. Les quelques entretiens qu’il avait avec ses confrères étrangers ne le dédommageaient pas suffisamment de la privation de ses livres et de son laboratoire. Il ne pouvait s’empêcher de frémir quand il se rappelait les promenades sans but à travers Paris, les déjeuners retardés par les essayages, les soirées dans les théâtres les plus mal ventilés du monde, l’invasion matinale de son appartement par les fournisseurs, l’étalage des robes et des chapeaux sur tous les meubles. Les mille choses désagréables auxquelles un mari américain est soumis en Europe étaient encore si présentes à son esprit qu’il n’était pas fâché d’avoir un bon prétexte pour rester à New-York.
Hélène, elle, avait depuis longtemps l’envie secrète, si secrète qu’elle ne se l’avouait même pas, d’aller seule à Paris. Il lui semblait que ce serait — great fun — très amusant — de s’y sentir tout à fait libre et émancipée. Le péril de l’expérience la tentait sans qu’elle s’en doutât. Le puritanisme de M. Ronald ne laissait pas que de lui imposer quelque contrainte. Il ne s’amusait jamais dans les petits théâtres. Bien qu’il eût une connaissance assez particulière du français, les finesses de la langue parlée lui échappaient. Par l’expression des physionomies, il devinait les allusions grossières ; il en ressentait une sorte de malaise que la jeune femme devinait à son tour et qui l’empêchait de rire.
Quoi qu’on en dise, le niveau moral de la généralité des Américains est au-dessous du niveau moral des Européens ; mais on trouve, parmi eux, des hommes d’une austérité de mœurs, d’une pureté d’esprit incroyables, et qui ont, dans leur conversation, infiniment plus de retenue que les femmes. M. Ronald appartenait à cette élite. Son élévation inspirait à Hélène un respect involontaire. Devant lui, elle était plus réservée dans ses propos. Au théâtre, à Paris, il lui était arrivé souvent d’arranger pour ses oreilles, en les lui traduisant, les phrases un peu raides de certaines pièces, ce qui, à des Français, eût sans doute paru d’un haut comique. Elle n’eût jamais osé lui demander de la conduire au Moulin-Rouge, dans les cafés-concerts, et, naturellement, elle mourait d’envie d’y aller. Aussi, la perspective d’un séjour à Paris avec sa tante, mademoiselle Beauchamp, et cet indulgent mentor qu’était son frère Charley lui causait-elle une joie qu’elle avait peine à dissimuler.
Elle ne regrettait pas, au fond, que mademoiselle Carroll eût remis son mariage : elle la considérait comme un appoint peu négligeable d’entrain et de gaieté.
Dora était la nièce de M. Ronald par une demi-sœur. Elle appartenait à ce type, particulier à l’Amérique, que l’on nomme the society girl. Aucun mot français ne saurait traduire exactement cette dénomination.
The society girl — la jeune fille mondaine — est en général assez mal élevée, plutôt brillante qu’intelligente. Tour à tour polie et impolie, généreuse et mesquine, bonne et méchante, amie dévouée, ennemie impitoyable, fleureteuse enragée, elle est une vivante macédoine américaine de défauts et de qualités. Signes particuliers : elle joue du banjo, — la mandoline nègre, — et sable le champagne à la manière d’une demi-mondaine parisienne ; plus tard, elle entretiendra sa verve avec des cocktails. La society girl ignore la ponctualité, la correction sous toutes ses formes. Il manque toujours un bouton ou une agrafe à sa toilette et, en dépit des meilleures femmes de chambre, elle est souvent habillée avec des épingles et semble faite pour créer le désordre.
Mademoiselle Carroll offrait un assez grand nombre de ces caractéristiques, mais elles se détachaient pour ainsi dire sur un fond d’honnêteté et de droiture qui les rendait supportables. De plus, elle avait été élevée à la campagne ; le plein air avait laissé en elle quelque chose de sain que les succès, le plaisir à outrance, le fleuretage n’avaient pu altérer.
Dès son enfance, elle avait eu la bride sur le cou. On avait cédé à toutes ses volontés, ses parents d’abord, puis ses amis et le monde. Était-ce faiblesse chez son entourage ou force supérieure chez elle ? Toujours est-il qu’elle était devenue égoïste par simple habitude de tout attendre des autres et de ne leur rien sacrifier. Elle jouait bien du banjo et en artiste, mais elle ne buvait que modérément du champagne, se flattant de n’avoir pas besoin de lui demander la gaieté. Elle semblait vraiment en avoir une source inépuisable ; et, de cette source, l’esprit jaillissait en boutades, en saillies, en traits aigus, dont l’originalité désarmait ceux mêmes qu’ils atteignaient. Mademoiselle Carroll n’était pas jolie, mais comme elle le disait plaisamment, elle était née « chic ». Elle avait une de ces ossatures élégantes, nettes, qui défient plus tard la maternité et l’âge ; elle était une merveilleuse écuyère. Son unique rêve de jeune fille avait été de perdre sa fortune et d’aller exhiber son talent de haute école sur l’arène des grands cirques d’Europe, moyennant des cachets fabuleux. A la voir en selle, formant avec sa monture une ligne parfaite, un roi, homme de cheval, s’en fût épris follement. Il n’y avait pas à s’étonner qu’elle eût tourné la tête à M. Ascott et à bien d’autres.
Jack s’était montré le plus dévoué, le plus persévérant de ses admirateurs et il avait réussi à éveiller en elle quelque chose qui ressemblait à l’amour, d’assez loin, il est vrai. Lui seul savait ce que cette conquête lui avait coûté d’angoisses et de sacrifices. Possesseur d’une grande fortune, il avait cru pouvoir se dispenser de choisir une carrière. A sa sortie de l’Université de Harvard, il avait mené la vie d’un mondain ; vie plus inepte encore en Amérique qu’en Europe. Il avait exhibé des voitures de tous les modèles, promené à deux et à quatre chevaux les plus jolies jeunes filles, colporté de réception en réception mille petites histoires qu’il disait bien, — talent très apprécié des femmes, — et passé le reste du temps au club, à ressasser les questions politiques entre plusieurs cocktails ou autres « remontants ».
L’Américaine est trop active elle-même pour souffrir l’homme oisif : elle le méprise hautement et, dans son pays, elle le trouve déplacé et ridicule. Mademoiselle Carroll ayant déclaré à M. Ascott qu’elle ne serait jamais la femme d’un inutile, il s’était associé avec un banquier de ses amis et, les qualités héréditaires aidant, s’était révélé au bout de quelques mois ce que l’on appelle aux États-Unis a splendid business man, — un grand homme d’affaires. — Dora, touchée de cette conversion au travail, lui avait finalement accordé sa main. Puis, comme furieuse d’avoir été entraînée à aliéner sa liberté, elle ne manqua pas de lui faire payer cher cette victoire. Elle était avec lui exigeante, capricieuse, fantasque. Quand elle sentait qu’elle l’avait poussé aux dernières limites de la patience, elle venait lui dire, comme une petite fille, avec un joli air pénitent qu’elle savait irrésistible : « Jack, I am good now, I am good. — Jack, je suis sage maintenant, je suis sage… » Elle ne lui faisait pas même la grâce de dire : « Je serai sage », pour ne pas engager l’avenir sans doute. Et le bon garçon pardonnait quand même. Comme elle l’avait déclaré à son oncle. Dora n’avait rencontré personne qui lui plût davantage, et elle n’eût voulu céder son fiancé à aucune autre femme : en deux phrases, elle avait donné la hauteur et la profondeur de son amour. Un amour semblable pouvait attendre. De fait, lorsqu’elle apprit que son oncle et sa tante allaient en Europe, le regret lui vint aussitôt d’avoir fixé son mariage au mois de juin. De ce regret au désir de le remettre une seconde fois, il n’y avait pas loin. Elle résista pendant quelque temps à cette fantaisie ; un jour même, elle se mit en devoir de commander sa toilette à Doucet. Mais, par un de ces phénomènes qui servent à nous conduire où nous devons aller, une série d’images se développa instantanément dans son cerveau : elle vit la rue de la Paix avec ses vitrines étincelantes de joyaux et de pierreries, ses étalages d’artistiques chiffons… Fascinée irrésistiblement par cette vision tentatrice, elle jeta sa plume loin d’elle, déchira en petits morceaux la lettre commencée et, tout haut, de son ton le plus résolu, elle dit :
— J’irai choisir ma robe de mariage !
Afin de ménager l’amour-propre de M. Ascott, plutôt que par crainte d’être blâmée, Dora déclara que la santé de sa mère l’obligeait à l’accompagner aux eaux de Carlsbad. Madame Carroll ne demandait pas mieux : l’Américaine, pour qui le joug conjugal est cependant si léger, préfère toujours voir sa fille y échapper et rester libre.
Jack fut profondément blessé du nouveau caprice de sa fiancée. Il eut le tort de s’emporter, l’accusa d’aller chercher en Europe un mari titré. Elle, en vraie femme, se montra offensée aussitôt d’un pareil soupçon et finit même par l’amener à lui en demander pardon.
Hélène et Dora croyaient aller à Paris uniquement pour s’amuser, pour acheter des chiffons. En réalité, elles y étaient envoyées par la Providence, l’une afin de recevoir le baptême du feu, l’autre afin d’apprendre une grande leçon, — toutes deux, pour donner la floraison entière de leurs êtres et vivre leur destinée.
III
Madame Ronald avec sa tante et son frère, mademoiselle Carroll avec sa mère étaient à Paris depuis quinze jours. Elles occupaient un des grands appartements de l’Hôtel Continental, et le magnifique salon qui donne sur les rues de Castiglione et de Rivoli était tout décoré de fleurs et déjà rempli de jolies choses découvertes çà et là.
En se séparant de son mari pour la première fois, Hélène avait éprouvé un petit déchirement intérieur très douloureux. Pendant qu’elle faisait ses préparatifs de départ, elle avait eu le cœur soudainement serré comme par un pressentiment de malheur. Son âme avait été traversée de regrets, de craintes, et, comme prise de remords, elle avait même dit à M. Ronald :
— Est-ce bien sûr que ce voyage ne vous contrarie pas ?
Et lui, de répondre avec sa grande bonté :
— Parfaitement sûr, ma chérie, puisque vous le faites pour votre santé et votre plaisir.
Au moment de quitter le compagnon aimable et tendre de sa vie, elle s’était cramponnée à son cou comme une enfant effrayée de quelqu’un ou de quelque chose. Henri, très ému, l’avait pressée fortement contre sa poitrine, puis détachant doucement ses bras :
— Au revoir, en septembre… N’allez pas me demander une prolongation de congé ! avait-il dit en s’efforçant de sourire, — je ne pourrais pas vivre plus longtemps sans vous.
— Je l’espère bien ! avait répondu Hélène. Et, avec un dernier serrement de main :
— Je voudrais déjà être au moment du retour !
Dora, de son côté, avait eu quelque regret de sa conduite envers Jack. Elle avait même été tentée de lui dire, comme tant de fois : « I am good now, I am good. — Je suis sage maintenant, je suis sage… » et de renoncer à son voyage, mais le leurre des plaisirs qu’elle s’était promis avait agi, comme il le devait, sur son imagination, — et elle était partie.
Toutes ces impressions d’adieu s’étaient vite effacées chez les deux femmes et rien ne les troublait plus. Chaque courrier emportait de longues lettres où elles racontaient, l’une à son mari, l’autre à son fiancé, tout ce qu’elles faisaient, scrupuleusement, et, ce devoir accompli, elles se sentaient en paix avec leur conscience. La saison parisienne était commencée, elles n’avaient que l’embarras du choix des plaisirs, Charley Beauchamp les conduisait partout où elles voulaient aller.
Le frère d’Hélène était un de ces célibataires comme il n’en existe qu’aux États-Unis et dont les Américaines peuvent revendiquer la création.
En Europe, un homme riche et non marié a généralement une maîtresse en titre, une femme qu’il a découverte et lancée ou qu’il a enlevée à un autre. Il l’entretient plus ou moins luxueusement et s’en glorifie autant que de ses chevaux ou de ses voitures. Les femmes de son monde ne lui en font pas un crime, au contraire. Elles regardent curieusement la « favorite », admirent ou critiquent sa beauté et ses toilettes. La générosité, dont témoignent bijoux et équipages, donne même à cet heureux du prestige et du relief.
L’Américaine, elle, n’autorise pas ces « à côté ». Elle ne souffre de rivales ni dans sa maison ni sur le pavé. Selon elle, les fleurs rares, les bijoux, les dentelles de prix, les plus belles choses de ce monde doivent revenir de droit aux femmes honnêtes. C’est un principe dont elle exige l’application autant que possible. L’audacieux qui étalerait une liaison se verrait fermer toutes les portes et serait impitoyablement mis au ban de la société. Faute de pire, la vanité masculine est obligée de se rabattre sur les bonnes grâces des jeunes filles et des femmes comme il faut, et ces bonnes grâces coûtent cher.
Certains hommes dépensent chaque année une fortune, en fleurs, en bijoux, en loges de théâtre, en parties fines offertes aux femmes de la société. L’Américain, bien que plus chevaleresque et plus désintéressé que l’Européen, n’est pas parfait. Une paie pour toutes, en général, et, par les autres, ces pachas en chapeau de soie sont choyés, fêtés, portés aux nues. On fait bonne garde autour d’eux. D’un accord tacite, on ne leur laisse pas le loisir de songer au mariage et, sans s’en apercevoir, ils deviennent de vieux garçons.
Charley Beauchamp était une de « ces bêtes à bon Dieu ». Il avait tout un essaim brillant d’amies qu’il promenait dans ses voitures, sur son yacht, auxquelles il offrait d’exquis dîners dans sa garçonnière, dîners correctement présidés par mademoiselle Beauchamp, sa tante, ou par sa sœur. Il aimait à être entouré de jolies femmes. C’était là sa faiblesse, son unique vanité. Sa générosité princière lui avait fait une popularité qui le rendait très heureux.
Charley était un homme de trente-huit ans, aux cheveux bruns, déjà grisonnants, au corps maigre et musclé, aux traits fins, réguliers, fermes. Toute sa personne donnait une impression d’énergie, d’activité, de volonté. Son visage un peu sec de lignes était adouci par des yeux bleus, merveilleusement enchâssés, — une caractéristique de la race américaine, — des yeux qui avaient toujours fait l’envie d’Hélène. Dans sa physionomie comme dans celle de sa sœur, il y avait un peu de ce charme latin que tous deux tenaient de leurs ascendants.
M. Beauchamp était en train de faire une de ces fortunes colossales qui sont l’étonnement de notre vieux monde. La lutte qu’il soutenait depuis une dizaine d’années, et dont il ne pouvait se retirer, n’avait pas été sans altérer sa constitution. Comme la plupart de ses compatriotes, il ne venait guère en Europe que lorsqu’il était à bout de forces et sentait son cerveau près d’éclater. Alors il jetait quelques hardes dans une malle et fuyait par le premier transatlantique. Il aimait passionnément la peinture. L’air ambiant, le silence de nos musées, causaient chez lui une détente soudaine qui le délassait merveilleusement. Il ne recherchait pas les tableaux connus et cotés ; c’était son plaisir d’aller à la découverte. Sa collection prouvait un véritable sentiment de l’art et de la beauté.
Le séjour à Paris, avec sa sœur qu’il adorait et mademoiselle Carroll qui le divertissait comme personne, était pour lui une joie de toutes les minutes, et son visage en reprenait une physionomie juvénile.
Quant à Hélène et à Dora, elles s’amusaient comme deux petites filles en vacances. Chaque beau matin, escortées par Charley, elles partaient à bicyclette, — « sur leurs roues », selon la si graphique formule américaine, — filaient sur quelque bourg ou village des environs de Paris et revenaient déjeuner au pavillon d’Armenonville.
Le soir, tandis que tante Sophie et madame Carroll restaient sagement à l’hôtel, M. Beauchamp les menait dîner dans l’un ou l’autre des grands restaurants, puis les conduisait au théâtre. En sortant, on soupait ou l’on entrait dans l’un des bars à la mode, soi-disant pour entendre la musique des tziganes. Le grain de perversité qui existait chez les deux Américaines leur faisait trouver un agrément qu’elles n’analysaient pas dans cette atmosphère alourdie par la fumée des cigares, l’odeur des alcools et les parfums des femmes. Tout en grignotant les pommes de terre frites des petites corbeilles, elles ne se lassaient pas de regarder les demi-mondaines, et de détailler leurs toilettes. Elles estimaient leurs bijoux, leurs fourrures, et s’efforçaient à deviner le charme qui pouvait leur valoir toutes ces richesses… Et ces études de mœurs parisiennes se prolongeaient jusqu’à deux ou trois heures du matin. C’était là le repos que madame Ronald était venue chercher.
Entre temps, elle assistait aux concerts Colonne et Lamoureux, visitait les expositions de peinture, y trouvait de véritables jouissances. A Paris, du reste, tout l’intéressait. L’Américaine, en général, n’est encore qu’une visuelle ; Hélène, elle, était déjà mieux que cela : le modelé de son front l’indiquait bien. Comme la majorité de ses compatriotes, elle connaissait le goût français, l’esprit français, celui qu’on sert volontiers au théâtre, mais l’âme française lui était aussi étrangère que l’âme orientale : ce qu’elle en avait vu naguère, ou entrevu, étant jeune fille, au couvent de l’Assomption, lui revenait maintenant à la mémoire et lui donnait le désir de pénétrer plus avant. Elle ne manquait jamais de causer avec les ouvriers et ouvrières qui travaillaient pour elle. Elle était charmée de leur affinement. Elle démêlait chez tous des sentiments délicats, exquis souvent, comme elle n’en avait jamais rencontré en Angleterre ou en Allemagne chez des personnes de même condition. Elle avait remarqué la façon gentille, presque tendre, dont modistes, couturières, lingères maniaient l’ouvrage de leurs doigts, — façon qui révélait l’artiste. Les femmes de chambre d’hôtel même semblaient mettre quelque orgueil à bien faire leur service ; elles avaient des soins, des attentions que le pourboire seul ne pouvait payer. Aux Champs-Elysées, Hélène s’arrêtait souvent pour voir jouer les enfants : elle les trouvait moins beaux que les bébés anglais ou américains, mais elle demeurait toujours frappée de la profondeur de leur regard. Elle sentait, sans pouvoir lui donner un nom, cette puissance d’idéalité, cette étincelle du feu divin qui est la force occulte de la France.
Les mondains, que madame Ronald voyait dans la rue de la Paix, au Bois ou au théâtre, l’intriguaient singulièrement. L’expression de leurs visages, quand ils causaient avec une femme, lui faisait toujours désirer de savoir ce qu’ils lui disaient. L’un d’eux surtout avait éveillé sa curiosité. Elle le rencontrait à chaque instant. Elle l’avait vu au Bois, à plusieurs expositions de peinture, au restaurant, chez Voisin, chez Joseph. C’était un homme d’une soixantaine d’années, de haute taille, de large carrure, avec une tête presque blanche, des yeux noirs qui avaient dû être d’une éloquence dangereuse et qui ne reflétaient plus qu’une grande tristesse ou un ennui profond, traversé, de temps à autre, par un fin sourire, un sourire relevé et moqueur. A l’observer de près, on devinait que ses ancêtres avaient porté de la soie, des plumes et des dentelles, commandé des armées, servi le « Roy » et les femmes. Ce quelque chose de rare, ce quelque chose d’autrefois qui distinguera toujours les hommes de l’aristocratie, — de la vraie, — se reconnaissait dans toute sa personne, et lui donnait un charme particulier qui agissait sur madame Ronald, irrésistiblement. Elle l’avait surnommé « le Prince ». Elle était ravie quand le hasard l’amenait dans le restaurant où elle dînait. Elle l’épiait à la dérobée, fascinée par sa haute allure. De son côté, le vieux gentilhomme la regardait avec un plaisir visible. Charley avait tiré de là quelques taquineries, déclarant que, si cet admirateur avait vingt ans de moins, il se croirait obligé d’avertir son beau-frère.
Un soir, M. Beauchamp eut l’inspiration de conduire Hélène, Dora et un de ses amis, Willie Grey, un jeune peintre américain, élève de Jean-Paul Laurens, au Café de Paris. « Le Prince » y était justement. On plaça les nouveaux venus à une table toute proche de la sienne. Il leur tournait les épaules, mais il pouvait les voir dans la glace qui lui faisait face. Il venait d’arriver, sans doute, car Hélène l’entendit commander son dîner, un vrai dîner de gourmet, fin et léger.
— Notre voisin sait manger ! dit-elle en anglais.
— Avec un dos comme le sien, cela ne m’étonne pas ! répondit mademoiselle Carroll dans la même langue. — A voir ce dos-là j’aurais pu deviner son menu.
— Qu’est-ce que le dos peut avoir à faire avec la façon de manger ? demanda Willie Grey.
— Tout ! répliqua Dora d’un air entendu. — Le dos a beaucoup de physionomie. Celui-ci, — désignant d’un mouvement de menton le dos du « Prince », — appartient à… comment dirai-je ?… to an old sinner, à un viveur.
— Est-ce que mon dos rentrerait dans cette catégorie ? fit M. Beauchamp, tournant la tête avec effort comme pour apercevoir cette partie de son individu.
— Non, non, mon bon Charley, rassurez-vous, vous avez un dos vertueux ! répliqua mademoiselle Carroll avec une nuance de dédain.
A ce moment, madame Ronald, ayant jeté un regard oblique vers l’inconnu, rencontra ses yeux dans la glace et surprit sur ses lèvres un sourire qui la fit rougir violemment.
— Taisez-vous ! dit-elle alors à la jeune fille ; — je suis sûre que notre voisin comprend l’anglais.
— Pas de danger ! Il n’y a que les Français mariés à nos compatriotes qui le parlent un peu… Quand ce monsieur était jeune, l’Amérique était bien découverte, mais pas l’Américaine.
Hélène ne fut point rassurée : pour changer la conversation, elle parla au jeune peintre de son tableau exposé au Salon des Champs-Élysées et qu’elle avait vu la veille. Pendant ce temps-là, Dora promenait les yeux autour d’elle, les fermant légèrement à la manière des chats, puis les rouvrant de toute leur grandeur, quand l’impression était prise : — une grimace qui lui était particulière, une grimace pas déplaisante du tout, et qui avait même un certain attrait.
— Ah ! je sais enfin pourquoi les Français ont l’air si drôle ! dit-elle tout à coup, avec un accent de triomphe.
— « L’air drôle ! » se récria Willie Grey. Je les trouve intéressants, moi !
— Oui, sûrement, ils sont intéressants… N’empêche qu’ils ont l’air drôle, et cela vient de ce que leurs moustaches appartiennent à une autre époque.
— Ah bah !
— Oui, elles sont moyen âge, dix-huitième siècle, royalistes, impérialistes, fanfaronnes, héroïques, spirituelles. Elles ont toujours l’air de s’insurger contre quelqu’un ou quelque chose. Ce sont les plus jolies moustaches du monde, mais elles ne vont pas du tout avec le costume moderne, non, pas du tout ! répéta la jeune fille, après avoir examiné de nouveau les dîneurs qui se trouvaient là.
— Il y a du vrai dans ce que vous dites, mademoiselle Carroll, fit le jeune peintre ; ajoutez que les Français ont d’assez mauvais tailleurs.
— Vous avez raison, dit madame Ronald, leurs habits n’ont jamais l’air d’être faits pour eux. En Angleterre, c’est le contraire : les hommes sont admirablement habillés, et les femmes très mal. Je me demande pourquoi.
— Parce que l’Anglais, généralement bien taillé, inspire l’ouvrier, tandis que l’Anglaise… hem ! On dirait que le Créateur a employé toute l’argile à faire l’homme et qu’il n’en est pas resté suffisamment pour la femme. Il lui manque toujours quelque chose.
— Eh bien, ne vous gênez pas, monsieur Grey ! dit Dora, on voit que vous êtes devenu Parisien.
— Je vous ai choqué ? Je croyais que vous étiez venue en Europe pour cela ; du moins, c’est vous qui l’avez avoué.
— J’aime à être choquée par des étrangers, mais non par mes compatriotes.
— Cette distinction me plaît, — fit M. Beauchamp d’un air moqueur. — A nous, on ne nous passe rien, on ne nous permet rien.
— Oh ! il fait bien meilleur être homme en Europe qu’en Amérique ! ajouta Willie Grey.
— C’est flatteur pour les femmes de votre pays ! dit mademoiselle Carroll. — Si je répétais cela à New-York, vous seriez joliment reçu à votre retour !
— Savez-vous, reprit madame Ronald, ce qui, selon moi, ne va pas à la France ? C’est la république. A chacun de mes voyages, j’y trouve moins d’élégance et d’urbanité.
— Il est impossible de nier qu’une cour ait une influence considérable sur le goût et sur les manières, dit le peintre. Ainsi, dans les petites villes de province où il y a un château royal, comme à Fontainebleau, par exemple, l’intérieur des maisons est moins banal, moins bourgeois. J’ai trouvé là des femmes du peuple qui, enrichies dans un tout petit commerce, n’ont acheté que des meubles de style, non par « chic », mais par un sens artistique, dû aux modèles que leurs grands-parents ou elles-mêmes avaient eus sous les yeux.
— Je suis comme Hélène, dit M. Beauchamp, je ne puis m’empêcher de regretter que la France ne soit pas un royaume ou un empire.
— Sûrement, un de ces régimes serait plus décoratif, aurait plus de prestige ; mais je crois après tout que la France avait la république dans le sang, comme on dit, puisqu’elle y est revenue trois fois. Quand on lit son histoire, on est étonné qu’il se trouve encore des candidats à la royauté. Allez, la France, quoique ou parce que républicaine, est bien puissante !
— Moins que l’Angleterre, cependant ! fit madame Ronald.
— Non. La grandeur de l’une est en largeur, et la grandeur de l’autre est en hauteur : voilà toute la différence.
— Savez-vous, dit Charley, je crois que la force de la France réside surtout dans sa raison d’être. Si certaines nations étaient rayées du globe, on s’en apercevrait à peine ; mais qu’elle vînt à disparaître, il y aurait joliment moins de lumière, de gaieté, de beauté en ce monde !
— Parbleu !… Je suis un fidèle de la rue de la Paix, elle a pour moi une séduction toujours nouvelle. Je m’arrête comme une femme devant toutes ses vitrines. Telles pièces d’orfèvrerie, telles parures, exposées chez Boucheron, me ravissent. Il a fallu des siècles d’efforts, de recherches, pour obtenir cette invraisemblable douceur de contours, pour arriver à idéaliser ainsi la matière. Je me rends compte du chemin qu’il nous reste à faire pour atteindre à cette perfection. Je me dis alors : tant que la France produira ces petits chefs-d’œuvre, elle ne périra pas, car elle est destinée à maintenir le goût, à lancer les idées de la Providence même. Le peuple qui a reçu cette mission peut, sans crainte d’être anéanti, passer sous tous les engins de mort : il porte en lui l’Indestructible.
— Monsieur Grey, — fit Dora avec sa malice ordinaire, — on voit que votre tableau a été reçu. Continuez à louer les Français, et il sera acheté par l’État.
— La réception de mon tableau n’a pas modifié mes impressions, faites-moi l’honneur de le croire ! Je vis ici depuis trois ans et j’ai eu le temps et l’occasion de prendre une idée plus nette de la valeur des gens. Tenez, il y a quelques mois, je me trouvais dans un restaurant de Bruxelles. A une table voisine de la mienne dînaient quatre Français, d’apparence commune, habillés par le mauvais faiseur et cravatés à la diable. La serviette sous le menton, ils suçaient leurs côtelettes et semblaient ignorer l’art de manger avec élégance. Tout à coup, je fus empoigné par leur conversation. L’un, dans une langue délicieuse, parla des nouvelles découvertes astronomiques. Il avança qu’il devait y avoir un moyen de communication entre les planètes d’un même système solaire : « Nous le trouverons, nous le trouverons ! » affirma-t-il. Puis, le regard étincelant, il dit comme un poète l’émotion qu’il ressentait, lorsque, le télescope braqué sur le ciel, son œil se promenait parmi les étoiles et qu’en présence de l’infini, dans le silence de là-haut, il entendait le tic-tac de l’horloge sidérale, égrenant les secondes : « Quelles émotions ! fit-il ; on a le vertige, la respiration vous manque, on a peur, positivement peur !… Vrai », — conclut-il, en frappant la table du plat de sa main, — « il n’y a pas de nuits d’amour… » — c’est un Français qui parle, mademoiselle Carroll — « il n’y a pas de nuits d’amour qui vaillent ces nuits d’observatoire. » Ses compagnons parlèrent à leur tour des agents chimiques récemment inventés : « Nous ralentirons la destruction, nous transformerons le sol, nous découvrirons l’origine de l’homme, la vraie ! » disaient-ils. Je les écoutais, ébloui et charmé. Et, d’abord, je m’étonnais bêtement que des hommes d’apparence si négligée pussent remuer des idées si grandes… En écoutant ces bourgeois qui venaient de représenter leur pays à un congrès scientifique, j’ai compris, comme je ne l’avais jamais fait, pourquoi, en France, les hommes de l’aristocratie ont cessé d’être la classe dirigeante.
— Oh ! eux ils n’ont plus que la moustache ! fit Dora avec son inconsciente brutalité.
De nouveau, madame Ronald jeta un coup d’œil dans la glace. Elle vit passer comme une flamme d’émotion sur le visage du « Prince » et, convaincue qu’il avait entendu, elle marcha sur le pied de mademoiselle Carroll.
— Faites attention, je vous en supplie ! dit-elle à voix basse ; je suis sûr qu’il comprend l’anglais.
— Tant pis ! il ne devait pas écouter.
— Franchement, vous me semblez encore plus mal élevée en Europe qu’en Amérique.
— Merci… Eh bien ! parlons politique.
Et, pour rompre les chiens, la jeune fille lança la conversation sur les affaires de son pays.
« Le Prince », après avoir achevé son dîner, savouré une tasse de café turc et allumé un cigare, se leva. En passant devant la table des Américains, il appuya sur mademoiselle Carroll un regard où il y avait une telle sévérité, une telle hauteur, qu’elle en fut toute décontenancée et ne put s’empêcher de rougir.
Hélène pria son frère de demander au garçon le nom de leur voisin.
— C’est M. le comte de Limeray, répondit-il, un vrai comte, un de ceux qu’il fait bon servir.
— Le comte de Limeray ! répéta Hélène. Je le savais bien, que c’était un gentilhomme !… Pourvu que nous ne le rencontrions pas chez madame d’Anguilhon ou chez les de Kéradieu ! Je mourrais de honte.
— Pas moi ! répliqua Dora, qui avait déjà retrouvé tout son aplomb.
IV
Hélène était liée depuis l’enfance avec Annie Villars, la riche héritière qui avait épousé le marquis d’Anguilhon.
Ce mariage avait été blâmé, déploré par toute la haute société américaine. Il enlevait au pays une immense fortune, une jeune fille de bonne maison ; ces deux pertes avaient été vivement ressenties. Hélène, elle, en avait eu un réel chagrin.
Pendant quatre ans, on avait attendu vainement la visite de la marquise et de son mari. L’été précédent, ils avaient cependant fait leur apparition à Newport : ce fut l’événement de la saison. Madame Ronald vit alors le jeune ménage dans l’intimité ; beaucoup de ses craintes et de ses préjugés disparurent. Elle fut séduite aussitôt par la figure et les manières de Jacques d’Anguilhon, le déclara fascinating — fascinant — et créa tout un courant de sympathie en sa faveur. La marquise, secrètement reconnaissante à Hélène, l’engagea à venir à Paris au printemps et lui promit de la présenter à ses amis français. Et c’est un peu pour cela qu’Hélène avait fixé son voyage au mois d’avril, car elle avait le plus vif désir de pénétrer dans ce faubourg Saint-Germain qui lui semblait une arche sainte.
La marquise d’Anguilhon et la baronne de Kéradieu ne rentrèrent que dans la première semaine de mai. Le lendemain de son retour, Annie vint faire sa visite à ses compatriotes et les invita d’emblée à son dîner du jeudi, à ce dîner franco-américain qui était devenu comme une institution chez elle. Madame Ronald, Dora et M. Beauchamp acceptèrent seuls ; madame Carroll et tante Sophie, qui n’aimaient pas les étrangers, prirent prétexte de leur santé pour refuser.
Madame Ronald n’avait pas revu le marquis depuis Newport ; elle était désireuse de connaître ses impressions d’Amérique et de causer de nouveau avec lui. Il l’avait vivement intéressée et elle avait été flattée des attentions toutes particulières qu’il avait eues pour elle.
En se rendant chez les d’Anguilhon, Hélène recommanda pour la dixième fois à Dora de s’observer, de ne pas dire tout ce qui lui passerait par la tête. La jeune fille, qui avait cependant assez bon caractère, finit par se fâcher :
— A vous entendre, dit-elle, on croirait que je viens du Far West !
— Non, mais vous êtes un peu étonnante, vous savez, et des Français pourraient s’y tromper. Il faut toujours tâcher de faire honneur à ses amis. Annie ne serait pas contente, si l’on venait à vous trouver vulgaire.
Mademoiselle Carroll haussa les épaules, comme c’était son habitude quand elle ne pouvait rien répondre.
La marquise d’Anguilhon était enchantée que madame Ronald la vît dans son intérieur, dans le cadre de ce vieil hôtel qui lui était devenu cher. Elle savait qu’une fidèle description en serait envoyée à New-York et arriverait sûrement par Hélène au clan aristocratique des Colonial Dames. Avec les de Kéradieu, le prince de Nolles, le vicomte de Nozay et deux autres amis, elle invita le marquis et la marquise Verga, — lui, un Romain qui occupait une haute situation à la cour d’Italie ; elle, une Américaine remarquablement jolie. Ce dîner de douze personnes seulement fut un de ces repas comme Annie avait appris à en donner. Madame Ronald et mademoiselle Carroll s’étaient attendues à plus de splendeur, mais elles étaient trop habituées aux belles choses pour ne pas reconnaître, au second coup d’œil, la recherche, le grand luxe qu’il y avait dans la simplicité apparente du service et du décor. Madame d’Anguilhon avait confié Dora aux soins du vicomte de Nozay, sûre que ces deux esprits indépendants et originaux tireraient l’un et l’autre tout l’amusement imaginable. « C’est la jeune fille du monde dernier modèle, — avait-elle dit. — Ne la jugez pas mal : au fond, elle est très comme il faut. »
Au grand soulagement de madame Ronald, et au désappointement du vicomte, mademoiselle Carroll parla peu, occupée qu’elle était à observer ses hôtes. D’une autre volée qu’Annie, elle ne l’avait que fort peu connue, mais leurs mères étaient très liées : elle avait beaucoup entendu parler d’elle. En voyant son élégance sobre, sa dignité, elle se dit que cette marquise-là faisait honneur à l’Amérique. Le maître de la maison l’intéressa plus encore. C’était la première fois qu’elle voyait de près un homme de race ancienne, et, chose curieuse, elle, si moderne, en subit le charme tout de suite. Le marquis, avec son type affiné, ses yeux brun doré au regard lointain, était bien fait pour l’étonner. Ce soir-là, il était nerveux, singulièrement distrait ; sa femme fut souvent obligée de lui répéter la même question. Elle le fit avec une douceur charmante, et lui, revenant à elle, eut toujours un sourire affectueux, un joli mot d’excuse. Rien de tout cela n’échappa à Dora.
Après le dîner, madame Ronald prit Jacques à partie :
— Vous savez, lui dit-elle, qu’on ne vous a pas encore pardonné d’avoir quitté Newport aussi vite. Est-ce que vous ne l’avez pas aimé ?
— Franchement non ; il y a trop de luxe, trop de bruit, trop d’éclat. Les Indiens, qui le nommaient « Île de Paix », l’avaient mieux compris. Une île de paix, voilà ce qu’il devait être. La vie mondaine m’y a semblé déplacée. Ces châteaux, ces palais de marbre sans espace, entourés de murs et sur une plage aussi fréquentée qu’une rue, m’ont fait l’effet d’un non-sens. Quand je pense qu’à quelques milles de là on aurait eu un décor merveilleux, de beaux ombrages et du silence !…
— Du silence ! interrompit le baron de Kéradieu, — tu oublies que les Américains n’ont pas encore besoin de silence.
— C’est vrai, je suis absurde, confessa Jacques, de bonne grâce.
— Est-ce que Newport n’est pas quelque chose comme Trouville ? demanda le vicomte de Nozay.
— Oui, mais il est infiniment plus brillant, répondit Henri de Kéradieu. — C’est la grande « foire aux vanités » des États-Unis, l’endroit de notre planète où l’on s’amuse et où l’on fleurte le plus.
— Et où l’on voit le plus de jolies femmes ! ajouta le marquis Verga.
— D’accord. En Europe, Brighton seul pourrait lui être comparé, et encore, à Brighton, il y a la foule, des gens pauvres, mal habillés, tandis qu’à Newport tout est de première classe, pas une ombre au tableau.
— Si ce n’est, dit Jacques, la vue des travailleurs qui fournissent à tout ce luxe et dont l’air harassé fait peine.
— C’est vrai, mais qui diable y pense ? Pour ma part, quand j’ai passé quinze jours à Newport, j’éprouve la fatigue d’une grande personne qui aurait supporté longtemps le bruit des jeux d’enfants. L’été dernier, d’Anguilhon et moi, nous avons été heureux de fuir au Canada. Il nous a semblé délicieux comme un verre d’Appollinaris après un dîner trop succulent.
— En vérité, reprit Jacques, le Canada m’a donné une inoubliable sensation de repos. Québec, avec ses grands toits, ses couvents, ses églises, m’a fait l’effet d’un coin de notre vieille France provinciale.
Annie se mit à rire :
— Vous entendez ? dit-elle. Est-ce assez Français, cela ! Ces messieurs font sept jours de mer pour voir quelque chose de nouveau et, au bout d’un mois, ils recherchent les endroits qui ressemblent à leur pays.
— C’est vrai ! Et rien ne m’a fait plaisir comme de retrouver l’accent normand chez les Canadiens et de les entendre prononcer « poëvre », au lieu de « poivre ». J’ai été ému plus d’une fois en voyant combien le culte de la France est encore vivant parmi eux.
— Nous avons eu, un jour, une délicieuse surprise, dit M. de Kéradieu. Dans une de nos promenades à cheval, assez loin de Québec, nous sommes arrivés devant la grille d’une belle propriété et nous avons poussé un cri en voyant sur les piliers de l’entrée, inscrit en grosses lettres, le nom de « Milly ». Milly, la terre de Lamartine ! Sûrement une femme devait demeurer là qui aimait et comprenait le poète. Ceci nous a montré de combien le Canada retarde sur la France d’aujourd’hui. Il en est encore au sentiment… Jacques et moi, mus par une même pensée, nous avons levé nos chapeaux à l’inconnue et au souvenir de notre compatriote. On se serait probablement moqué de nous, de l’autre côté du Saint-Laurent, mais que voulez-vous ? nous sommes bien Français ! fit le baron avec un sourire à l’adresse d’Annie.
— J’espère, monsieur d’Anguilhon, — dit Charley Beauchamp, — que vous n’avez pas seulement admiré le Canada et que l’Amérique ne vous a pas fait une trop mauvaise impression.
— Une mauvaise impression ! Au contraire… Mon séjour aux États-Unis m’a aidé à comprendre la vie moderne mieux que tous les livres que j’aurais pu lire. Si je n’ai pas été charmé toujours, j’ai toujours été émerveillé. Chicago, entre autres, m’a stupéfait. La hauteur de ses maisons, la hardiesse de ses bâtisses m’ont donné une idée unique de grandeur et de fragilité. Vingt fois, il m’est arrivé de m’écrier : « Comme c’est beau et comme c’est laid ! »
— Êtes-vous allé dans le Far West ?
— Oui, et c’est là que j’ai été le plus vivement frappé. Le déploiement de force et d’activité que j’y ai vu m’a si bien secoué moi-même que j’ai voulu essayer mes muscles : j’ai jeté la cognée dans les arbres, aidé au lancement de quelques radeaux… Pendant plusieurs mois, j’en ai eu les mains calleuses, et ces marques-là m’ont rendu très fier.
— Je ne serais pas étonnée, dit Annie, qu’un de ces jours mon mari eût un ranch quelque part. Ce serait plus nouveau qu’une écurie de courses.
— Et plus sain, surtout, dit Jacques. Les quinze jours que nous avons passés, de Kéradieu et moi, dans l’État de Nevada, chez un compatriote, resteront un de mes meilleurs souvenirs. Nous avons partagé la vie frugale de notre hôte, fait des kilomètres à la poursuite des chevaux. Le soir, quand je fumais mon dernier cigare sous le ciel aux brillantes étoiles, dans le silence de la Prairie, l’existence mondaine, le Bois, le club, m’apparaissaient si bêtes et si mesquins ! Dans cet air pur du large, comme chargé de sève, on se sent renouvelé physiquement et moralement. C’est bien l’air dont nous aurions besoin, nous autres ! Pour mon compte, j’irai aussi souvent que possible m’y retremper.
— Et nos villes de l’Est, quel effet vous ont-elles produit ? demanda M. Beauchamp qui, comme la plupart de ses compatriotes, était curieux de l’opinion des Européens.