Ève Victorieuse

Par
Pierre de Coulevain

Nelson
Éditeurs
189, rue Saint-Jacques
Paris Calmann-Lévy
Éditeurs
3, rue Auber
Paris

COLLECTION NELSON

Publiée sous la direction de
CHARLES SAROLEA,
Docteur ès lettres : Directeur de la Section française à l’Université d’Édimbourg.

ÈVE VICTORIEUSE

Soyez comme l’oiseau, posé pour un instant

Sur des rameaux trop frêles,

Qui sent plier la branche et qui chante pourtant,

Sachant qu’il a des ailes.

Victor Hugo.

I

Il n’est guère de femme du monde, en Amérique, qui n’ait un dada artistique ou une spécialité d’élégance. Les unes recherchent les bronzes, les ivoires ; les autres, les tapisseries, les étoffes anciennes. Celle-ci est renommée pour son service de table ou pour son argenterie, celle-là pour ses bijoux ou ses dentelles. Presque toutes sont des collectionneuses passionnées, qui, sans remords, viennent dépouiller le Vieux Monde de ses reliques. Le Nouveau, grâce à elles, voit son trésor d’art s’accroître avec une rapidité prodigieuse, et le vil dollar se transforme en objets rares et précieux.

Hélène Ronald, la femme d’un des futurs grands hommes des États-Unis, était considérée comme une autorité en matière de décoration et d’arrangements intérieurs. Elle se flattait elle-même de pouvoir, au besoin, refaire une fortune en mettant son goût au service des nouveaux riches.

Sa maison de New-York était située dans cette partie de la Cinquième avenue où sont les résidences des plus notables millionnaires. Elle donnait sur le Parc Central et avait la vue de ses pelouses veloutées, de ses arbres superbes. A côté des palais Gould et Vanderbilt, elle paraissait petite et assez modeste, mais elle n’en était pas moins une merveille de goût et de confort. Hélène y travaillait sans cesse, la retouchant comme une œuvre d’art, enlevant ici un meuble, là un tableau ou un bibelot. Et elle la montrait avec orgueil, de la cuisine au grenier. La pièce dont elle tirait surtout vanité était son cabinet de toilette. Elle avait mis tout son génie féminin dans ce décor intime. D’aucuns l’eussent voulu plus sobre et plus simple ; un artiste pourtant l’eût trouvé délicieux. Les murs, entre les hautes glaces, étaient tendus de brocart gris bleu à reflets irisés, et le parquet recouvert d’un de ces tapis Morris qui sèment comme des fleurs vivantes sous les pieds. Sur les panneaux des meubles, d’un bois blanc, poli et chaud comme l’ivoire, étaient incrustés des salamandres, des oiseaux exotiques, des papillons diaprés, dont les couleurs s’harmonisaient avec les soies jaunes, bleues, roses, des sièges, des coussins et des rideaux. Sur ce fond, d’une tonalité très douce, se détachaient des aquarelles de maîtres, la garniture de vieux Dresde qui ornait la cheminée, des baguiers, des coupes anciennes, des vases de formes curieuses, enfin la large table, surmontée d’un miroir, où les ustensiles de toilette en or, en argent, en écaille blonde, parsemaient avec ordre un merveilleux dessus en vieux point de Venise.

Un Européen, transporté subitement au seuil de ce sanctuaire, n’eût pas manqué, d’abord, de se croire chez une grande demi-mondaine parisienne ; mais, pour peu qu’il eût été doué de ce sixième sens qui pénètre les gens et les choses à la manière des rayons Rœntgen, il eût vite reconnu, malgré cette recherche et ce raffinement suspects, l’atmosphère saine de la femme honnête. Et madame Ronald était bien la figure qu’un coloriste eût placée dans ce cadre ultra-moderne. Il fallait là son corps élégant, toujours délicieusement déshabillé ou habillé, ses cheveux chatoyants, nuancés de divers tons d’or, sa blancheur mate, ses grands yeux bruns qui promenaient autour d’elle une caresse inconsciente, ses belles lèvres bien dessinées, dont le sourire découvrait des dents parfaites. Il fallait là cette tête qui donnait une impression de « blondeur » et de lumière, ce visage de charmeuse ennobli par un air d’intelligence et de supériorité.

Un soir, vers la fin de mars, Hélène s’habillait pour l’Opéra. Vêtue d’une robe d’un jaune très doux, dont le décolleté laissait voir toute la perfection de ses épaules, elle était assise devant son miroir. Pendant qu’elle refrisait avec soin, elle-même, quelques mèches folles, une seconde figure se refléta dans la glace, celle d’un homme de haute taille, aux cheveux noirs, aux yeux bleus.

— Ah ! Henri ! — s’écria la jeune femme sans interrompre sa frisure ; — vous êtes en retard, il me semble.

— Oui, j’ai eu un après-midi très chargé.

Les époux échangèrent une poignée de main et un regard affectueux, puis le nouveau venu se jeta dans un fauteuil à bascule, qui avait l’air d’être sa propriété, et qui se trouvait placé auprès de la table de toilette, mais à contre-jour.

— Eh bien, ma chérie, vous êtes-vous amusée aujourd’hui ? demanda-t-il avec une expression de grande bonté.

— Assez. Le déjeuner de madame Barclay a été très brillant, très gai… un succès…

— Vous avez dit beaucoup de mal des hommes ?

— Nous n’en avons pas parlé.

— C’est pire ! fit M. Ronald en souriant.

— Nous avons discuté une foule de questions intéressantes… Des Européennes ne sauraient imaginer comme c’est agréable, un déjeuner de femmes.

— Elles n’ont pas encore appris à se passer de nous.

— Tant pis pour elles ! répliqua Hélène avec une expression qui tempérait l’impertinence de sa réponse.

— Nous avons eu une belle séance d’ouverture, à notre congrès.

— Ah !

— Rauk, de Boston, a prononcé un discours remarquable. Il a passé en revue les découvertes de la chimie moderne et fait pressentir celles de l’avenir ; il a retracé le rôle et la mission des hommes de science. Je n’ai jamais rien entendu de plus magistral.

Hélène avait tranquillement suivi le fil de ses pensées.

— Imaginez, dit-elle, que madame Barclay, à son déjeuner, inaugurait un service en cristal de Bohême taillé sur ses propres dessins, une nappe et des serviettes brodées à Constantinople par des femmes syriennes.

— C’était joli ?

— Oui, original, byzantin… un peu trop riche.

— Vous savez que je dois parler, au congrès, la semaine prochaine, — fit M. Ronald revenant de son côté à ce qui l’intéressait. — Je me propose de dire leur fait aux philosophes et aux littérateurs.

— Qu’est-ce qu’ils vous ont fait ?

— A moi, personnellement, rien ; mais leur ignorance m’exaspère. Ils ne voient pas que la science est la nature, et la nature la science même. Ils affectent de la mépriser. Ils ont proclamé sa banqueroute. Ils l’accusent d’avoir augmenté la somme des maux de l’humanité. Ils applaudissent aux échecs des savants, se moquent de leurs tâtonnements, de leurs erreurs. C’est idiot ! Ils devraient plutôt s’associer à leurs travaux, propager leurs découvertes, faire accepter la vérité. Ils rendraient ainsi l’évolution présente moins douloureuse, — car toute évolution est douloureuse !… Ils vont jeter les hauts cris, lorsqu’un de ces jours nous leur prouverons, à ces fameux idéalistes, que l’amour n’est autre chose qu’un fluide comme la lumière, comme l’électricité.

Hélène, tout occupée à bien placer dans ses cheveux de petits peignes d’écaille ornés de diamants, n’avait prêté qu’une oreille distraite à ce qui précède. Ces dernières paroles arrivèrent pourtant à son esprit et, de saisissement, son bras demeura en l’air.

— L’amour, un fluide comme la lumière ! — répéta-t-elle avec une petite grimace d’horreur, — vous vous moquez de moi !

— Pas le moins du monde.

— Ah ! ils ont bien raison de détester la science, les poètes ! N’a-t-elle pas déclaré que le baiser est un véhicule de germes infectieux ?… Et maintenant, elle viendrait proclamer que l’amour est un fluide !… Pourquoi pas un microbe, pendant qu’elle y est ?

— Parce que c’est un fluide… un fluide perceptible, enregistrable peut-être, un de ces jours, qui va touchant ici une cellule inactive, là une fibre insoupçonnée, une corde muette, pour produire chez l’individu les effets nécessaires.

— Et le libre arbitre, qu’en faites-vous ?

— Le libre arbitre ! Ils n’ont jamais passé dans nos laboratoires, ceux qui ont l’orgueil d’y croire. Nous sommes les créatures de Dieu entièrement, ses collaborateurs dociles. Nous ne sommes ici-bas que pour travailler à son œuvre, à l’œuvre universelle.

— L’amour, un fluide ! — redit encore Hélène, mal revenue de sa surprise. — En tout cas, j’espère que ce n’est pas vous qui démontrerez cela ! Je ne me soucierais pas d’être la femme de l’homme qui attachera son nom à cette abominable découverte.

— Pourquoi abominable ? Nous commençons à connaître le rôle des infiniment petits. Grâce à l’électricité, nous allons pouvoir étudier ces fluides qui sont nos fils conducteurs et parmi lesquels se trouve l’amour. La vérité est plus belle que la fable. Il y aura pour les dramaturges et les romanciers des effets puissants à en tirer ; c’est la science qui leur ouvrira une source nouvelle, inépuisable, d’émotions et de sentiments… Qu’est-ce qu’ils ont fait pour l’humanité, vos philosophes et vos poètes ? Ils l’ont leurrée d’utopies, bercée de fausses espérances ; ils ont mis un biberon vide à ses lèvres. Et c’était nécessaire, puisque cela a été. Mais le rôle des hommes de science va devenir de plus en plus grand. Ils perfectionneront et embelliront le corps humain, prolongeront la vie. Ils inventeront de nouveaux moyens de locomotion. Grâce à eux, on pourra dire dans quelques siècles : « L’homme est un être qui a marché. » Ils feront plus, eux qu’on accuse d’impiété : ils révéleront le vrai Dieu à l’humanité, et ils l’amèneront purifiée, ennoblie, croyante, au pied de ses autels.

La physionomie d’Hélène eût indiqué clairement à un observateur qu’elle n’avait point suivi son mari dans son ascension intellectuelle, mais qu’elle l’avait lâché en route ; cela lui arrivait souvent, du reste.

— Henri, — fit-elle en polissant avec un fin mouchoir de batiste les pierreries de ses bagues, — j’ai envie de fonder une ligue contre le luxe. C’est une intempérance comme une autre, après tout !

— Vous dites ?

— Que je veux fonder une ligue contre le luxe et mettre la simplicité à la mode.

— Cela ne manquerait pas d’originalité, venant de vous surtout !

— Sérieusement, si une réaction ne se fait pas, nous tomberons en plein dans l’extravagance et le mauvais goût. Pourvu que nous n’y soyons pas déjà ! Cette orgie de richesses commence à m’écœurer. Il me vient parfois l’envie d’habiter un cottage meublé du strict nécessaire, et de n’avoir que du linge uni et des robes de bure.

— Un cottage, du linge uni, des robes de bure !… Ma chère amie, vous m’effrayez : il faut que vous soyez malade pour avoir de semblables fantaisies.

— Moquez-vous, mais en vérité, j’éprouve la fatigue d’une personne qui aurait regardé trop longtemps une surface brillante. J’ai besoin de voir des choses vieilles, douces, laides même, de sortir de cette ronde effrénée que nous menons, pour respirer un peu… Oh ! je suis lasse, lasse à pleurer… L’Europe nous fera du bien, à tous les deux, car vous aussi vous êtes surmené.

— Moi ? pas du tout ! — protesta M. Ronald, — je ne me suis jamais mieux porté.

Puis, arrêtant le balancement de son fauteuil :

— Hélène, — dit-il d’un air embarrassé, presque timide, — il faut que vous me rendiez ma parole. Il m’est absolument impossible de quitter l’Amérique avant quelques mois.

La surprise fit tomber des doigts de la jeune femme la grosse perle qu’elle était sur le point d’attacher à son oreille.

— Quoi ? s’écria-t-elle avec une flambée de colère dans les yeux, — vous voulez que, maintenant, je renonce à mon voyage en Europe ?

— Non, ma chérie, je ne suis pas aussi égoïste que cela. La preuve, c’est qu’en sortant du congrès, je suis allé retenir votre cabine pour le 8 avril, à bord de la Touraine.

— Oh ! Henri, y pensez-vous ? Nous ne nous sommes jamais séparés depuis neuf ans que nous sommes mariés ! fit la jeune femme avec un joli regard tendre.

— Ce sera dur pour moi qui resterai, mais qu’y faire ? Il y a longtemps que mon préparateur n’a eu de congé. Si je ne le mets pas tout de suite au vert, il va tomber malade. En outre, je suis sur la voie d’une importante découverte, je ne puis interrompre mes travaux… Il y a encore le mariage de Dora. Elle n’a plus de père et je suis obligé de le remplacer en ma qualité de tuteur.

— Le mariage de Dora ! Vous croyez donc qu’elle a l’intention de tenir sa parole ?

— Je l’espère.

— Eh bien, elle travaille justement à la reprendre. Elle veut remettre la petite fête à l’automne et venir avec nous en Europe.

— Ce serait abominable de désappointer Jack pour la seconde fois ! Sa maison et son yacht sont tout prêts.

— Oh ! si je ne me trompe, yacht et maison attendront quelque temps encore leur maîtresse. Vous savez que Dora se vante de n’avoir jamais fait à personne le sacrifice de sa volonté ou d’un plaisir.

— Oui, pour l’égoïsme féminin, elle détient le record !…

— Voyons, Henri, vous ne me laisserez pas aller seule en Europe !

— Vous aurez tante Sophie et votre frère.

— Et vous ne serez pas jaloux ?

— Non, car j’ai une confiance absolue en votre affection et en votre honneur.

— Vous avez bien raison… Mais cela bouleverse tous mes arrangements : je comptais envoyer les domestiques à la campagne et fermer la maison.

— Fermez-la. Il me serait impossible de l’habiter sans vous. Ma mère me donnera l’hospitalité.

— Ah ! je vois que vous avez déjà fait tous vos plans ! dit Hélène un peu piquée.

— Oui, afin que vous n’ayez ni soucis ni regrets.

— Et ce que l’on va me critiquer dans votre famille !… Votre sœur s’élève sans cesse contre les Américaines qui abandonnent leurs maris pour aller s’amuser en Europe.

— Du moment que je le trouve bon, personne n’a rien à dire. Partez en paix, ma chérie.

— Oh ! si je n’avais pas un réel besoin de changement, je remettrais le voyage à l’automne ; mais j’ai les nerfs dans un état !…

— Je m’en suis aperçu ! fit M. Ronald avec un léger sourire.

— Vous ne savez pas, vous autres hommes, ce qu’est la tenue d’une maison dans ce pays de toutes les libertés. Les Européennes s’étonnent de ce que, de temps à autre, nous nous délivrons de nos ménages ! Je voudrais les voir à notre place… Oh ! le luxe de manger des dîners dont on n’a pas discuté le menu, de s’asseoir à table sans avoir à craindre quelque manifestation de mauvaise humeur de son chef ou de sa cuisinière, sous la forme d’un plat manqué !… Et le plaisir d’être servie par ces gentilles filles de chambre en bonnets blancs !… Voilà ce dont nous jouissons le plus en Europe, voilà ce dont j’ai besoin.

— Eh bien, mon amie, allez vous reposer un peu. Faites une grande provision de santé et de gaieté. Achetez de jolies choses, pendant que vous y êtes… Pas de linge uni, pas de robes de bure. Cela ne vous siérait pas du tout.

— Vous croyez ? fit la jeune femme, se regardant dans la glace d’un air sérieux.

— J’en suis sûr. Vous êtes une créature brillante : il vous faut de la soie, des dentelles, des bijoux… Ne songez plus à fonder une ligue contre le luxe. Achetez, entassez ; nos petits-enfants feront la sélection. Nous n’avons pas encore droit à la simplicité et au loisir : nous devons acquérir, travailler, créer. Nous sommes des ancêtres ! ajouta-t-il avec un accent de fierté.

A ce moment, on frappa à la porte et, avant que le mot : « Entrez » fût prononcé, une jeune fille en toilette d’Opéra, une de ces jeunes filles femmes, dont l’Amérique a la spécialité, fit son apparition.

— Dora ! s’écria madame Ronald en se tournant vers la nouvelle venue. — Il n’est pas encore sept heures et demie, j’espère !

— Oh ! je n’en sais rien, — répondit mademoiselle Carroll avec un petit rire nerveux. — Je viens de livrer une grande bataille et de remporter une victoire. Mon mariage est remis à l’automne ; ma mère et moi, nous partons pour l’Europe avec vous tous.

— Là !… que vous disais-je ? fit Hélène en regardant son mari.

— J’aime à croire que vous plaisantez ! dit Henri Ronald devenu subitement sévère.

— Non, mon cher oncle : ma mère a besoin des eaux de Carlsbad ; je ne puis l’y laisser aller seule. Il n’est personne qui ne m’approuverait de vouloir l’accompagner : eh bien, Jack, lui, le trouve mauvais, et j’ai eu grand’peine à lui faire comprendre que mon devoir filial m’oblige encore à retarder son bonheur ! conclut mademoiselle Carroll avec son ironie habituelle.

— C’est indigne, vous n’avez pas plus de parole que de cœur !

Dora se laissa tomber dans un fauteuil :

— Je m’assieds, pour ne pas être renversée par toutes les gentillesses que vous allez me lancer à la tête.

— Jack est d’une faiblesse stupide ! Il n’aurait jamais dû céder à ce nouveau caprice.

— Oh ! il n’a pas cédé de bonne grâce, allez ! Nous avons eu une de ces querelles !… J’ai été sur le point de lui jeter sa bague à la figure. Il l’a bien vu, et, plutôt que de risquer de me perdre, il a baissé pavillon et consenti à ce que je voulais. Il aime mieux épouser Dody tard que jamais… Je comprends cela !

— Pas moi.

— Je le regrette pour vous… Alors, j’ai été bien gentille : nous avons fait la paix, et je l’ai amené dans ma voiture. Il est là, au salon, tirant probablement sur sa moustache, dompté, sinon tout à fait calmé.

— Et c’est ainsi que vous autres femmes américaines, vous vous jouez de l’affection et de la dignité de l’homme. Vous vous imaginez, ma parole d’honneur, qu’il a été fabriqué pour vous servir de pantin ! Vous le harassez de vos exigences, vous le torturez par votre coquetterie, et, quand vous en avez fait un imbécile, vous le plantez là et il cherche l’oubli dans l’ivresse.

— Bravo, mon oncle ! fit mademoiselle Carroll, — quel dommage que vous ne soyez pas entré dans les ordres ! Vous auriez sûrement pris place parmi les grands sermonnaires.

Un peu de couleur monta aux joues d’Henri Ronald.

— C’est vrai, reprit-il, vous traitez vos montres avec plus de respect que vous ne traitez ces cerveaux d’hommes créés pour de si hautes besognes et auxquels vous devez tout. Vous les détraquez avec moins de regret que vous ne feriez d’une pièce d’horlogerie. Vous êtes par trop égoïstes, par trop indépendantes ! Croyez-moi, ce n’est pas le droit de vote, ce n’est pas le savoir qui élèveront la femme à notre niveau, mais le dévouement et l’abnégation. Et voulez-vous que je vous dise ? Ce sont ces vertus qui donnent son charme à l’Européenne et qui font sa supériorité.

— Ah bah ! vous croyez ? Si j’en étais sûre, je me mettrais bien vite à les pratiquer.

— Cela vous serait difficile, car vous êtes absolument gâtée par trop de liberté et trop de bonheur. L’automne dernier, vous avez pris le prétexte de votre santé — qui ne laissait rien à désirer — pour remettre votre mariage ; ce printemps, vous trouvez celui de la santé de votre mère. Si vous n’aimez pas assez Jack pour l’épouser, rompez avec lui. Soyez honnête, que diable !

— C’est bien ce que je m’efforce d’être, mon bon oncle. J’aime M. Ascott, je n’ai jamais rencontré personne qui m’ait plu davantage ; je ne voudrais le céder à aucune femme, mais voilà !… je ne me sens pas tout à fait mûre pour le mariage. Il me faut encore un petit tour en Europe. J’y vais uniquement pour atteindre le degré de perfection nécessaire au bonheur de Jack. Si ce n’est pas de l’amour et de l’honnêteté, cela, je ne m’y connais pas !… Une fiancée retour d’Europe, c’est comme du bordeaux retour des Indes… Plaisanterie à part, je n’aurais jamais pu me résigner à me marier en votre absence ; j’aurais eu l’air trop orpheline.

Hélène se mit à rire.

— Ah ! vous êtes bien bons tous les deux !… Henri vient de m’annoncer qu’il ne peut s’absenter cet été, et une des raisons qu’il me donne pour ne pas m’accompagner est justement votre mariage.

— Quoi ! Henri ne vient plus en Europe ! — s’écria mademoiselle Carroll avec un subit rayonnement, — ah ! tant mieux ! nous allons joliment nous amuser !

— Merci, fit M. Ronald d’un ton sec. — Je vais retrouver Jack, ajouta-t-il en se levant, et lui dire qu’il fera bien de vous accompagner.

Dora sauta sur ses pieds, et, par un bond de chatte, elle arrêta son oncle.

— Non, non, je vous en prie ! dit-elle en le retenant par les revers de son habit. — Ce serait une vengeance mesquine, indigne d’un grand homme comme vous. — Je vous aime tout plein, vous savez, mais vous êtes un peu un empêcheur de danser en rond et je veux jouir de mes derniers mois de liberté. Après cela, je reviendrai me placer dans le brancard du mariage. Vous verrez comme je trotterai droit et sans broncher aux côtés de M. Ascott !

L’image de Dora trottant droit et sans broncher aux côtés de M. Ascott amena un sourire sur les lèvres du savant. Il ne résistait pas mieux qu’un autre aux bouffonneries de sa nièce.

Elle vit qu’il était à demi désarmé et, pour achever sa victoire, elle lui passa son bras droit autour du cou.

— Soyez bien gentil, — dit-elle en l’accompagnant jusqu’à la porte ; — allez pacifier Jack et tâchez de le remettre de bonne humeur. Faites-le pour l’amour de Dody ! — murmura-t-elle, en appliquant sur sa joue un baiser sonore de petite fille. — Et de deux ! — fit-elle en se jetant dans le fauteuil de son oncle. — Ah ! que la vie est dure !

— C’est Jack qui aurait le droit de dire cela, — répondit madame Ronald en souriant, — vous agissez mal avec lui. Je ne crois pas que vous ayez l’intention de l’épouser jamais.

— Si, si, je l’épouserai quelque jour, mais que voulez-vous ? le mariage me fait l’effet d’un nœud coulant où je n’ai nulle hâte de passer la tête. Je suis certaine de n’être jamais aussi heureuse que je le suis maintenant. Alors, à quoi bon me presser ?

— Si vous aimiez M. Ascott, vous ne feriez pas tous ces raisonnements.

— Oh ! je n’éprouve certainement pas pour lui cet amour dont il est parlé dans les romans français. Je me demande même s’il existe en réalité. En tout cas, nos hommes sont trop positifs pour l’inspirer, et nous, trop occupées pour le ressentir.

Madame Ronald parut réfléchir.

— Non, dit-elle, je ne crois pas que nous ayons le tempérament des grandes amoureuses.

— Tant mieux ! elles ne font que des sottises… Quant à moi, j’ai pour Jack une affection solide, à durer toute la vie ; mais, depuis deux ans que nous sommes fiancés, nous nous sommes vus presque chaque jour. Je suis trop habituée à lui. Après cinq ou six mois de séparation, il aura l’air plus nouveau et me fera plus d’effet. Les hommes ne savent jamais ce qui est bon pour eux !

— Oh ! Dody ! Dody ! s’écria Hélène en riant, vous ne vous doutez pas de ce que vous dites.

— Si, si, parfaitement ! Honni soit qui mal y pense !… A propos, je suis joliment étonnée qu’Henri vous envoie seule en Europe. C’est contre les principes de la famille Ronald, cela !

— Oh ! il est si peu égoïste ! Il paraît qu’il est sur le point de faire une grande découverte : si je refusais de le quitter, il m’accompagnerait pour ne pas me priver de ce voyage ; mais je le connais, il aurait tout le temps l’esprit dans son laboratoire et ne jouirait de rien. D’autre part, je suis réellement fatiguée, énervée au dernier point, je me sens devenir tout à fait désagréable. Pour ce mal-là, il n’y a que l’Europe.

— Évidemment ! Toutes les deux, nous nous porterons beaucoup mieux quand nous aurons dépensé quelques milliers de dollars en bibelots et en chiffons, visité quelques églises, quelques musées, passé cinq ou six mois dans des appartements d’hôtel plus ou moins laids, plus ou moins confortables… Je compte bien, pourtant, que nous varierons un peu le programme. D’abord, nous emporterons nos bicyclettes pour faire des excursions à droite et à gauche ; puis votre frère nous conduira dans les petits théâtres, au café-concert, au Moulin-Rouge, chez Loiset ! Toutes nos amies y sont allées. Il paraît que c’est l’endroit le plus choquant de Paris… et ce que j’ai besoin d’être choquée !

— Il n’est pas dit que Charley veuille nous conduire dans ces endroits-là.

— Eh bien, nous l’y conduirons, nous ! répondit bravement la jeune fille.

— J’espère que cette fois-ci, — fit Hélène, — les Kéradieu et les d’Anguilhon seront à Paris. A mes voyages précédents, je les ai toujours manqués. Cela a été comme un fait exprès. Avec deux amies mariées au faubourg Saint-Germain, je n’ai jamais vu l’intérieur d’un hôtel français.

— Et moi qui ai eu le guignon de ne pas me trouver à Newport, l’été dernier, pendant que ce fameux marquis d’Anguilhon y était !… Croyez-vous qu’Annie nous invitera ?

— Sûrement.

— Quel bonheur ! Mais, pour l’amour de Dieu, ne dites pas devant Jack que nous avons la perspective d’aller un peu dans le monde : il s’imaginerait que je suis capable de me laisser entortiller par quelque Français et je n’aurais plus un moment de tranquillité.

Madame Ronald avait tiré, d’un coffre-fort dissimulé dans un meuble élégant, sa boîte à bijoux. Elle promena, pendant quelques instants, ses doigts effilés parmi les gemmes étalées sur le velours blanc, puis elle choisit un splendide collier composé de perles et de diamants. Lorsqu’elle l’eut attaché à son cou, elle se tourna vers mademoiselle Carroll :

— Suis-je bien ainsi ? demanda-t-elle.

— Vous êtes adorable ! répondit la jeune fille avec un accent de sincérité. — A côté de vous, j’ai l’air d’une araignée ! ajouta-t-elle en venant se placer devant une des grandes glaces.

Et la glace refléta un corps mince et élégant aux lignes bien modernes, vêtu de soie blanche, une tête fine et brune, un visage aux traits un peu aigus, un teint un peu noiraud, mais embelli par des yeux merveilleux, où la vie rayonnait en des prunelles claires d’un bleu gris et dont le regard filtrait entre des cils presque noirs, épais et frisés.

— Je ne devrais jamais me risquer dans votre voisinage ! fit Dora en remontant son haut collier de petites perles.

— Ne dites pas de sottises : vous ne voudriez changer de physique ni avec moi, ni avec personne… et vous auriez bien raison !… Allons rejoindre ces messieurs. J’espère que Jack ne sera pas de trop méchante humeur et ne gâtera pas notre soirée.

Au premier coup d’œil, les deux femmes devinèrent que M. Ronald n’avait pas réussi à infuser la résignation dans l’esprit du jeune homme : celui-ci avait une expression de chagrin qui ne fut pas sans causer un fugitif remords à sa fiancée. Et c’était un fort beau garçon que M. Ascott. Son visage n’était pas d’un type très élevé, mais ses yeux noirs, vifs, intelligents, son sourire joyeux, son air de bonté le rendaient sympathique à tous, et son entrain infatigable faisait de lui un des favoris de New-York.

— Eh bien, on vous traite mal, mon pauvre Jack ! dit madame Ronald en lui donnant la main. — Croyez que je ne suis pour rien dans ce nouveau caprice de Dora.

— J’en suis sûr. Elle est de ces Américaines qui ne peuvent voir une amie faire ses malles sans être tentées de l’imiter !… L’Europe est la perdition de nos femmes, la destruction de nos foyers.

— Mais non, mais non… ne soyez pas injuste !… Pour ma part, je suis contente que votre mariage soit ajourné à l’automne. Cela me permettra d’y assister.

— S’il se fait jamais !

— Oh ! il se fera bien assez tôt pour votre tranquillité ! — dit M. Ronald en posant affectueusement sa main sur l’épaule du jeune homme.

— C’est justement ce que j’ai dit à Jack ! fit mademoiselle Carroll, imperturbablement.

A ce moment, le dîner fut annoncé.

— Pressons-nous un peu, dit Hélène, je ne veux pas perdre l’entrée de Tamagno et cette première phrase d’Othello qui est comme un cri de triomphe et donne le frisson de la victoire.

II

Il y a quelques années seulement, en Amérique, la femme mariée avait une vie sérieuse, plutôt cachée ; elle passait au second plan et y demeurait avec plus ou moins de résignation. C’était le temps où les divorces étaient rares et les scandales plus rares encore ; mais, dans ce pays d’évolutions rapides, les mœurs changent presque aussi vite que les modes. Les jeunes filles, de plus en plus désireuses de se soustraire à la surveillance maternelle, ont demandé aux femmes mariées de les chaperonner au bal, à l’Opéra, sur les mails, sur les yachts de leurs amis et dans toutes ces dangereuses parties de plaisir, excursions, pique-niques, soupers, qui leur sont permises. Et les femmes mariées ne se sont pas fait prier. Sous prétexte de sauvegarder les convenances par leur présence, elles sont rentrées en scène. Elles exhibent maintenant les plus jolies toilettes. Elles veulent des hommages, des offrandes, des fleurs, des tributs d’admiration. Elles fleurtent avec une audace, une science qui rendent redoutables leurs prétentions rivales. Elles commencent à patronner les jeunes filles, elles réussiront peut-être à les détrôner. Elles l’ont déjà fait à Washington.

Les salons sont la synthèse d’une époque. Il n’y en a plus en Europe, il n’y en a pas encore en Amérique. Cependant, quelques femmes ont déjà un certain pouvoir individuel : madame Ronald était de ce nombre. Elle recevait avec un luxe de bon goût, un luxe qui, peut-être, eût paru excessif à Paris, mais qui, à New-York, était modeste. Ses invitations étaient convoitées comme des faveurs. Elle avait besoin de sympathie et d’admiration et rien ne lui coûtait pour se les attirer. Par un don ou par une règle de conduite assez rare chez ses compatriotes, elle avait l’accueil toujours égal et gracieux. Et par là surtout elle avait triomphé comme maîtresse de maison. Elle était devenue l’une des puissances féminines de New-York. Madame Ronald pouvait décider du succès d’un artiste, lancer une mode, changer un usage, tenir en respect une parvenue trop envahissante, mettre au ban de la société une divorcée trop heureuse. Elle était l’esprit dirigeant de plusieurs belles œuvres et, pour comble d’honneur, elle avait été élue présidente des Colonial Dames, — une association caractéristique, s’il en fut !

Les cadets de familles anglaises, les Hollandais, tous ceux qui jadis vinrent chercher en Amérique la liberté et la fortune, avaient rompu sans désir de renouer avec la mère patrie. Devenus riches et indépendants, ils eussent volontiers laissé leurs ancêtres dormir en paix sous les voûtes des cathédrales et des églises d’Europe et dédaigné de se prévaloir d’eux. Les femmes ne l’ont pas permis. Une fois de plus, elles ont manqué l’occasion de prouver leur supériorité. Au lieu de créer dans leur pays l’aristocratie de l’intelligence, du savoir et du talent, elles ont ambitionné celle de la naissance. Au moyen des reliques emportées dans l’exode, des vieilles bibles sur les premiers feuillets desquelles étaient inscrits les mariages et les naissances, elles ont retrouvé les traces de leurs aïeux et se sont réclamées de leurs familles existantes. Elles tirent plus de vanité d’être les branches d’arbres vieux et pourris que d’appartenir aux souches nouvelles et vigoureuses qui ont poussé en Amérique. Elles se montrent plus fières de l’ancêtre inconnu, un homme inutile souvent, mauvais parfois, que de l’aïeul à qui elles doivent tout. Et, saisies de cette douce folie, bon nombre de parvenues vont feuilleter les archives du British Museum, les registres des églises ; pour peu qu’elles aient quelque habileté, elles ne manquent pas de rapporter des preuves d’origine ancienne, des armoiries même.

Pour défendre l’intégrité de leur caste, les femmes de l’aristocratie américaine ont imaginé de fonder l’association des Colonial Dames, où sont admises les seules personnes qui peuvent montrer deux cents ans de filiation et prouver qu’elles ne descendent pas d’émigrants, mais d’émigrés ! La présidence de ce clan d’élite revenait, en quelque sorte, à madame Ronald, car elle était incontestablement bien née. Sa mère avait appartenu à une des meilleures familles de la Nouvelle-Orléans, et son père, le commodore Beauchamp, faisait remonter son origine jusqu’au Beauchamp venu en Angleterre avec Guillaume le Conquérant, dont le nom se trouve inscrit sur le portail de la cathédrale de Caen. Hélène était non seulement bien née, mais elle avait été bien élevée. Sa mère étant morte quelques semaines après son arrivée en ce monde, une sœur de son père, une de ces délicieuses vieilles filles qui ont l’instinct de la maternité, l’avait prise dans ses bras et dans son cœur et s’était donnée toute à elle et à son frère Charley. La petite Hélène avait été une de ces enfants qui, par leur beauté, par un précoce pouvoir de séduction, désarment parents et instituteurs. Mademoiselle Beauchamp, elle, puisait dans le sentiment du devoir une force de volonté par où elle avait réussi à discipliner la fillette, à lui enseigner le bon ton, de jolies manières. Si elle ne put empêcher le développement de sa vanité, de sa coquetterie innée, elle sut lui donner les principes qui pouvaient y faire contrepoids, et elle imprima au caractère de l’enfant sa propre droiture.

Hélène fit de brillantes études. On craignit même qu’il ne lui prît fantaisie de devenir doctoresse en droit ou en médecine. Sa beauté la sauva. Elle comprit vite qu’il y avait plus d’agrément à être une femme qu’une féministe.

A dix-sept ans, au sortir de pension, pour ainsi dire, elle eut une cour d’admirateurs, des invitations plus qu’elle n’en pouvait accepter. Tout à coup, elle fut saisie d’un de ces dégoûts qui devaient souvent l’assaillir encore et qui témoignaient de sa supériorité. Elle déclara alors à son père et à sa tante qu’elle voulait aller passer une année à Paris, dans un couvent, pour perfectionner son français, sa musique et sa voix. « Si je ne m’éclipse pas pendant quelque temps, — ajouta-t-elle avec ce sens pratique qui n’abandonne jamais l’Américaine, — mes débuts dans le monde seront manqués. On m’aura trop vue, je ne ferai aucune sensation. »

M. Beauchamp et sa sœur jetèrent d’abord les hauts cris, puis ils finirent par reconnaître que la jeune fille avait raison et par convenir entre eux que ses succès précoces ne pouvaient que lui être nuisibles. Ils consentirent donc à ce qu’elle voulait, s’opposant toutefois au séjour dans un couvent. Hélène tint bon. Les pensionnats bourgeois de Passy et de Neuilly ne lui disaient rien. Un couvent chic, aristocratique autant que possible, voilà ce qu’il lui fallait ! La vie religieuse lui avait toujours semblé si extraordinaire qu’elle en avait une curiosité excessive. L’idée de s’emprisonner entre de hauts murs, d’obéir au son d’une cloche, de se soumettre à une discipline sévère, de se trouver dans un milieu français avec des jeunes filles d’une race et d’une éducation différentes, tentait son imagination chercheuse de nouveau.

En conséquence de cette fantaisie, assez étrange chez une mondaine comme l’était déjà Hélène, mademoiselle Beauchamp et elle partirent pour Paris. Après bien des recherches, elles donnèrent la préférence au couvent de l’Assomption à Auteuil, où il y a de l’air, de l’espace et de la verdure. Tante Sophie était résolue à ne pas quitter sa nièce. A aucun prix, elle n’eût voulu la laisser en des mains étrangères et catholiques. Dominée, comme toujours, par le sentiment du devoir, elle fit taire ses répulsions de protestante et prit un appartement dans ce que l’on appelle le « Petit Couvent », une maison de retraite où des femmes du monde viennent souvent chercher le repos et l’oubli. Hélène eut sa chambre dans le couvent même.

Les Américaines, qui ont passé quelque temps dans les pensionnats de Paris, déclarent les Françaises mal élevées, corrompues, hypocrites. De leur côté, les Françaises considèrent les Américaines comme des païennes en religion et en morale. Ces méprises viennent de ce qu’elles ont de la vie une conception différente.

Depuis des siècles, le catholicisme a tourné l’âme latine vers l’au-delà. Il persuade à la jeune fille qu’elle a été mise en ce monde uniquement pour gagner le ciel. Il s’efforce de lui inculquer le mépris du bonheur humain, des vanités de la terre, le dédain de son corps, l’amour de la souffrance. Il a obtenu ainsi des renoncements sublimes, des puretés exquises. Cet idéal favorise chez la femme naissante la vie intérieure, et l’espèce de claustration à laquelle nos mœurs la condamnent, fait d’elle un être concentré, — en qui la sève refoulée produit parfois des rêves dangereux, toute une végétation folle d’idées malsaines, de désirs morbides, de sentiments bizarres.

L’Américaine, au contraire, croit qu’elle a été créée pour jouir des biens d’ici-bas, pour développer son intelligence et prendre part à l’activité universelle. Elle n’a aucune préoccupation d’outre-tombe, aucune ambition de bonheur éternel. Elle se sent entre les mains d’une grande Providence et s’y abandonne joyeusement ; son esprit est ouvert à toutes les idées, son corps est fortifié par la vertu de l’eau, du plein air, du mouvement. Ses sens ne sont pas aiguisés par des pudeurs apprises. Elle se placera devant son miroir dans une nudité absolue, sans éprouver un frisson de volupté. Elle se félicitera d’être belle, s’ingéniera à diminuer ses imperfections, indiquera tranquillement à la masseuse le membre à repétrir. Son innocence faite, non pas d’ignorance, mais d’honnêteté, a moins de charme et plus de valeur. Ce que nous appelons mal et péché, elle le nomme infériorité ou grossièreté. Dans cette distinction réside toute la différence qui existe entre la psychologie du Vieux Monde et celle du Nouveau, entre la psychologie du passé et celle de l’avenir peut-être.

Les élèves du couvent de l’Assomption appartiennent en général à l’aristocratie de province et à la haute bourgeoisie. Hélène se sentit singulièrement dépaysée dans la société de ces jeunes filles. Elles lui furent un continuel sujet d’étonnement. Les libertés que la plupart prenaient avec la vérité la scandalisaient. Leur avidité à pénétrer les mystères de la vie la choquait. L’amour, qu’elle considérait comme une des belles choses de la nature, qu’elle attendait paisiblement, semblait être pour ces Françaises un fruit défendu, une sorte de péché, autour duquel, cependant, tournaient toutes leurs pensées, toutes leurs conversations. Elles se plaisaient même à lire et à relire dans leur livre d’heures, les quelques versets du Cantique des Cantiques qui y sont insérés et rêvaient de ce « Bien-Aimé qui arrive bondissant par-dessus les collines ». Les dévotes priaient avec une ferveur mystique, s’imposaient des privations pour être agréables à Dieu. Ceci paraissait à l’Américaine le comble de l’enfantillage. Et il y avait chez toutes ces pensionnaires des besoins de dévouement, de sacrifice, des aspirations, qui en faisaient à ses yeux des créatures extravagantes et romanesques, mais auprès desquelles, par moments, elle se sentait une véritable enfant.

A son tour, Hélène fut incomprise et critiquée sans merci. On prit sa franchise pour de la rudesse ; son indépendance de caractère parut une preuve de mauvaise éducation. Son élégance précoce, ses dessous de soie et de batiste, qui excitaient bien des envies, furent considérés comme des indices de coquetterie coupable. Sa beauté lui valut des admirations passionnées qui ne laissèrent pas que de la flatter ; mais, pendant son séjour au couvent d’Auteuil, elle ne s’y fit pas une amie vraie.

Dans ce milieu français et catholique, Hélène, à son insu, enregistra une foule d’impressions qui, plus tard, bien plus tard, devaient reparaître et aider à l’accomplissement de sa destinée. Tous les dimanches, avant déjeuner, elle allait à l’église protestante de l’avenue de l’Alma ; l’après-midi, avec son bel éclectisme américain, elle assistait aux vêpres et même chantait à l’orgue. Les cérémonies du culte catholique n’étaient pour elle qu’un spectacle ; elle avait toutefois la conscience que ce spectacle l’élevait spirituellement, — was elevating. — L’odeur de l’encens, les mots mystérieux de la langue liturgique, la bénédiction du Saint-Sacrement lui plaisaient particulièrement. De temps à autre, le frisson religieux passait à la surface de son âme, mais sans la remuer. La chapelle de l’Assomption avait pour elle un attrait curieux. Elle demandait souvent qu’il lui fût permis d’aider la religieuse à décorer l’autel. Elle le faisait comme une profane, avec des mouvements vifs, le rire aux lèvres, la voix un peu trop haute, insensible à la grande Présence qui rendait la sœur si craintive et si respectueuse. Les jours du marché de la Madeleine, elle revenait à Auteuil, sa voiture remplie de fleurs ; elle allait déposer les plus belles aux pieds de la Vierge. C’était un hommage qu’en vraie Américaine elle voulait rendre à son sexe. Elle aimait le catholicisme parce que, disait-elle avec un sans-gêne d’hérétique, il possède une déesse et que, seul de toutes les religions chrétiennes, il a élevé des autels aux femmes.

Hélène s’était promis de bien employer son temps à Paris, et elle se tint parole. Elle suivit les classes de français, de littérature et d’histoire, prit des leçons de diction, des leçons de chant d’un grand professeur italien. Elle avait une voix extrêmement belle et pure, à laquelle cependant manquait encore la chaleur de l’âme. Elle le sentait et s’en désespérait. Elle avait beau évoquer successivement la figure de ses admirateurs, aucun ne la « dégelait », comme elle le disait plaisamment, et à dix-huit ans, elle était obligée de tricher sur la prononciation pour donner aux paroles d’amour un peu d’expression.

Mademoiselle Beauchamp chaperonna si habilement sa nièce qu’elle n’eut pas l’occasion de faire la connaissance d’un seul Français. Elle ne put voir que de loin ces comtes et ces marquis dont elle avait entendu dire tant de mal et qui, à cause de cela, excitaient sa curiosité.

Cette année d’étude et de repos fit le plus grand bien à la jeune Américaine. Elle rapporta d’Europe quelque chose d’indéfinissable qui ajoutait à sa beauté un charme nouveau.

Les débuts dans le monde d’Hélène Beauchamp furent un succès dont on parla longtemps. Elle devint une des plus triomphantes « belles » de la société de New-York. — Une « belle » est une de ces créatures brillantes, jolies, possédant le secret pouvoir qui fait les conquérants : c’est à elle que vont tous les hommages ; on la couvre de fleurs, on mendie ses sourires, les maîtresses de maison se disputent sa présence, les hommes par vanité deviennent ses courtisans et ses esclaves. Cette royauté dure une ou deux saisons mondaines, pendant lesquelles il faut gagner le Grand Prix : position ou fortune. La « belle » qui n’y réussit pas est considérée comme — a living failure, un « insuccès vivant ». — Elle vieillit vite et passe pour toujours au rancart. Sic transit gloria mundi !

La fortune d’Hélène n’était pas en rapport avec ses goûts : aussi avait-elle déclaré qu’elle ferait un mariage riche ou qu’elle resterait vieille fille. Elle avait été créée, disait-elle, pour avoir des voitures, des chevaux, des toilettes élégantes, une maison luxueuse ; il lui fallait tout cela. Elle fut demandée par plusieurs parvenus milliardaires, elle les refusa haut la main. Elle n’était pas ambitieuse à demi : elle voulait encore un homme de bonne famille, intelligent, qui fût ou pût devenir quelqu’un. L’Américaine, en général, tient à ce que son mari lui fasse honneur, soit par ses capacités, soit par sa puissance commerciale. S’il possède une haute stature, elle s’en montre particulièrement fière et répète avec une vanité un peu sauvage : « Il a six pieds sans ses souliers. »

Henri Ronald semblait être le rêve d’Hélène fait homme. Il réunissait tout ce qu’elle désirait rencontrer : beauté physique, capacités de premier ordre et fortune. Quoiqu’il ne fût pas aussi bien né qu’elle, il avait derrière lui trois générations de bourgeoisie riche et honnête, ce qui dans tous les pays du monde peut constituer une petite noblesse. Henri était le grand parti de la saison où mademoiselle Beauchamp fit ses débuts.

La vue d’Hélène éveilla tout ce qu’il y avait en lui de poésie et de jeunesse. Ses cheveux d’un coloris si merveilleux, ses yeux bruns rayonnant de vie, sa personne élégante se photographièrent instantanément dans le cerveau du jeune homme et ne s’effacèrent plus. Dès le premier moment, mademoiselle Beauchamp devina qu’il était en son pouvoir. Elle commença par jouer un peu cruellement avec lui, mais elle était trop réellement intelligente pour ne pas sentir sa supériorité et en éprouver le respect. Comme il arrive souvent chez la femme, l’amour suivit de près.

La mère et la sœur de M. Ronald, deux bourgeoises austères, essayèrent de le détourner de la brillante jeune fille dont la mondanité et la frivolité les effrayaient. Les forces du Destin se trouvaient contre elles : pour la première fois, leurs paroles et leurs remontrances furent sans effet sur Henri ; à la fin de la saison, il était fiancé à Hélène.

Le mariage, retardé par la mort du commodore Beauchamp, n’eut lieu que dix-huit mois plus tard.

Et jusqu’alors, ce mariage avait été des plus heureux. M. Ronald était devenu le propriétaire d’une des grandes revues scientifiques de l’Amérique, et ses travaux en toxicologie l’avaient rendu célèbre, même hors de son pays. En Europe, savants et littérateurs sortent, pour la plupart, du peuple et de la petite bourgeoisie, où se trouvent les forces vives des nations. Ils n’ont pas reçu cette éducation qui raffine et polit l’individu. Ils sont à la fois au-dessus et au-dessous des gens du monde. Aux États-Unis, ils appartiennent, de plus en plus, à la classe riche et ils en ont les habitudes. S’ils ne les avaient pas, du reste, leurs femmes auraient tôt fait de les leur donner.

M. Ronald avait un laboratoire comme on a une écurie de courses. Il était un de ces athlètes de l’Université d’Harvard, dont les muscles et tous les sens sont exercés par un entraînement continuel, au moyen de ces sports qui décuplent la force de l’homme, qui le rendent gracieux au repos, redoutable à l’heure du combat, et qui, quoi qu’en disent les éducateurs français, peuvent se concilier avec l’étude, comme on le voit en Angleterre et en Amérique. Entre deux expériences de chimie, Henri Ronald allait faire une partie de cricket ou de foot-ball et, à trente-huit ans, l’âge qu’il avait maintenant, son corps était d’une vigueur, d’une agilité qui, en quelques jours, pouvaient faire de lui un soldat de premier ordre.

Hélène aimait son mari, non pas passionnément peut-être, mais aussi profondément qu’elle croyait pouvoir aimer, et elle était, elle, la joie de cet homme, son orgueil, sa vanité, son amour unique.

Aux États-Unis, chez les gens riches, il y a peu de vie de famille. Les femmes qui se sentent quelque intelligence se font un devoir de la cultiver : à la manière des héroïnes d’Ibsen, elles veulent développer leur individualité et rêvent de se séparer de l’homme : elles se jettent éperdument dans l’étude, passent leur temps dans les clubs littéraires ou scientifiques et abandonnent maison et enfants à la grâce de Dieu. Les mondaines ne songent qu’au plaisir. Les maris des unes et des autres sont pris toute la journée par les affaires. Quand ils rentrent chez eux, ils n’y trouvent pas l’intimité du foyer. On ne leur permet pas de dételer, mais seulement de changer de harnais, et le plus lourd souvent n’est pas celui du travail.

M. Ronald, lui, sacrifiait son club pour venir assister à la toilette de sa femme. Il aimait à la voir au milieu de toutes les choses jolies, soyeuses, brillantes, qui servaient à sa parure. Dans cette heure de tête-à-tête, chacun parlait de ce qui l’intéressait, conjugalement. Lui, causait art, science, politique ; elle, à son tour, racontait sa journée de mondaine, les potins recueillis çà et là. Hélène eût été très froissée que son mari ne l’associât pas à sa vie intellectuelle ; cependant elle ne l’écoutait guère que d’une oreille. Ni l’un ni l’autre ne remarquait, heureusement, combien était rare et léger le contact de leurs esprits.

Madame Ronald avait l’activité de toutes ses compatriotes. Plus elle pouvait accumuler, dans sa journée, de visites, de plaisirs et d’actions, plus elle était satisfaite. Malgré cela, elle avait parfois la conscience qu’elle vivait à vide.

Après une longue fréquentation des Américaines, on peut reconnaître au premier coup d’œil celles qui ont du sang latin ou celte. Il y a plus de rêve dans leurs yeux. Elles possèdent plus de charme et de sensibilité physique. Leur caractère a plus de nuances et moins de fermeté ; leur moralité n’est pas aussi soutenue. L’arrière-grand-père de madame Ronald était un huguenot de Toulouse. Il y avait en elle des éléments étrangers à la race saxonne, et ces éléments, non utilisés, produisaient une certaine agitation intérieure, un mécontentement sans cause qu’elle appelait nervosité. Les plaisirs mondains ne l’avaient jamais entièrement satisfaite. Elle avait étudié les choses les plus extraordinaires : le bouddhisme, les sciences occultes, les questions sociales, — étudié à la manière des femmes, s’entend ! — Quand elle lisait dans un roman français l’analyse de quelque grande passion, et c’était toujours ce qu’elle recherchait, elle se dépitait de n’avoir jamais rien éprouvé de pareil. Il lui semblait qu’elle était lésée, traitée comme une enfant. Elle se demandait si l’âme européenne avait plus de cordes que la sienne, ou si, chez elle, ces cordes n’avaient pas vibré. L’amour que lui avait inspiré son mari lui paraissait banal. Elle lui en voulait, à son insu, de n’avoir jamais remué la lie de son être ; elle se disait avec un haussement d’épaules : « Il est trop parfait ! »

Chez une Française, semblable curiosité eût été toute sensuelle et une bonne catholique n’aurait pas manqué de s’en confesser. Chez l’Américaine, quand elle s’éveille, et elle s’éveille souvent, ce n’est qu’une curiosité de l’esprit. Hélène désirait savoir, tout simplement ; elle ne se souciait pas de sentir. Elle regrettait de n’avoir pas connu les tortures de la jalousie, le combat des tentations ; elle se croyait si forte, si incapable d’une chute, qu’elle aurait voulu jouer avec toutes ces choses dangereuses. Après deux ou trois ans du surmenage auquel la condamnait sa mondanité, il se déclarait chez Hélène une fatigue morale, un immense dégoût, un besoin de repos et de simplicité. Alors, il lui fallait la vieille Europe maternelle et douce. Elle en revenait toujours renouvelée et guérie.

Jusqu’alors, M. Ronald avait accompagné sa femme, mais ces voyages périodiques, sans grand intérêt pour lui, commençaient à lui devenir pénibles. Les quelques entretiens qu’il avait avec ses confrères étrangers ne le dédommageaient pas suffisamment de la privation de ses livres et de son laboratoire. Il ne pouvait s’empêcher de frémir quand il se rappelait les promenades sans but à travers Paris, les déjeuners retardés par les essayages, les soirées dans les théâtres les plus mal ventilés du monde, l’invasion matinale de son appartement par les fournisseurs, l’étalage des robes et des chapeaux sur tous les meubles. Les mille choses désagréables auxquelles un mari américain est soumis en Europe étaient encore si présentes à son esprit qu’il n’était pas fâché d’avoir un bon prétexte pour rester à New-York.

Hélène, elle, avait depuis longtemps l’envie secrète, si secrète qu’elle ne se l’avouait même pas, d’aller seule à Paris. Il lui semblait que ce serait — great fun — très amusant — de s’y sentir tout à fait libre et émancipée. Le péril de l’expérience la tentait sans qu’elle s’en doutât. Le puritanisme de M. Ronald ne laissait pas que de lui imposer quelque contrainte. Il ne s’amusait jamais dans les petits théâtres. Bien qu’il eût une connaissance assez particulière du français, les finesses de la langue parlée lui échappaient. Par l’expression des physionomies, il devinait les allusions grossières ; il en ressentait une sorte de malaise que la jeune femme devinait à son tour et qui l’empêchait de rire.

Quoi qu’on en dise, le niveau moral de la généralité des Américains est au-dessous du niveau moral des Européens ; mais on trouve, parmi eux, des hommes d’une austérité de mœurs, d’une pureté d’esprit incroyables, et qui ont, dans leur conversation, infiniment plus de retenue que les femmes. M. Ronald appartenait à cette élite. Son élévation inspirait à Hélène un respect involontaire. Devant lui, elle était plus réservée dans ses propos. Au théâtre, à Paris, il lui était arrivé souvent d’arranger pour ses oreilles, en les lui traduisant, les phrases un peu raides de certaines pièces, ce qui, à des Français, eût sans doute paru d’un haut comique. Elle n’eût jamais osé lui demander de la conduire au Moulin-Rouge, dans les cafés-concerts, et, naturellement, elle mourait d’envie d’y aller. Aussi, la perspective d’un séjour à Paris avec sa tante, mademoiselle Beauchamp, et cet indulgent mentor qu’était son frère Charley lui causait-elle une joie qu’elle avait peine à dissimuler.

Elle ne regrettait pas, au fond, que mademoiselle Carroll eût remis son mariage : elle la considérait comme un appoint peu négligeable d’entrain et de gaieté.

Dora était la nièce de M. Ronald par une demi-sœur. Elle appartenait à ce type, particulier à l’Amérique, que l’on nomme the society girl. Aucun mot français ne saurait traduire exactement cette dénomination.

The society girl — la jeune fille mondaine — est en général assez mal élevée, plutôt brillante qu’intelligente. Tour à tour polie et impolie, généreuse et mesquine, bonne et méchante, amie dévouée, ennemie impitoyable, fleureteuse enragée, elle est une vivante macédoine américaine de défauts et de qualités. Signes particuliers : elle joue du banjo, — la mandoline nègre, — et sable le champagne à la manière d’une demi-mondaine parisienne ; plus tard, elle entretiendra sa verve avec des cocktails. La society girl ignore la ponctualité, la correction sous toutes ses formes. Il manque toujours un bouton ou une agrafe à sa toilette et, en dépit des meilleures femmes de chambre, elle est souvent habillée avec des épingles et semble faite pour créer le désordre.

Mademoiselle Carroll offrait un assez grand nombre de ces caractéristiques, mais elles se détachaient pour ainsi dire sur un fond d’honnêteté et de droiture qui les rendait supportables. De plus, elle avait été élevée à la campagne ; le plein air avait laissé en elle quelque chose de sain que les succès, le plaisir à outrance, le fleuretage n’avaient pu altérer.

Dès son enfance, elle avait eu la bride sur le cou. On avait cédé à toutes ses volontés, ses parents d’abord, puis ses amis et le monde. Était-ce faiblesse chez son entourage ou force supérieure chez elle ? Toujours est-il qu’elle était devenue égoïste par simple habitude de tout attendre des autres et de ne leur rien sacrifier. Elle jouait bien du banjo et en artiste, mais elle ne buvait que modérément du champagne, se flattant de n’avoir pas besoin de lui demander la gaieté. Elle semblait vraiment en avoir une source inépuisable ; et, de cette source, l’esprit jaillissait en boutades, en saillies, en traits aigus, dont l’originalité désarmait ceux mêmes qu’ils atteignaient. Mademoiselle Carroll n’était pas jolie, mais comme elle le disait plaisamment, elle était née « chic ». Elle avait une de ces ossatures élégantes, nettes, qui défient plus tard la maternité et l’âge ; elle était une merveilleuse écuyère. Son unique rêve de jeune fille avait été de perdre sa fortune et d’aller exhiber son talent de haute école sur l’arène des grands cirques d’Europe, moyennant des cachets fabuleux. A la voir en selle, formant avec sa monture une ligne parfaite, un roi, homme de cheval, s’en fût épris follement. Il n’y avait pas à s’étonner qu’elle eût tourné la tête à M. Ascott et à bien d’autres.

Jack s’était montré le plus dévoué, le plus persévérant de ses admirateurs et il avait réussi à éveiller en elle quelque chose qui ressemblait à l’amour, d’assez loin, il est vrai. Lui seul savait ce que cette conquête lui avait coûté d’angoisses et de sacrifices. Possesseur d’une grande fortune, il avait cru pouvoir se dispenser de choisir une carrière. A sa sortie de l’Université de Harvard, il avait mené la vie d’un mondain ; vie plus inepte encore en Amérique qu’en Europe. Il avait exhibé des voitures de tous les modèles, promené à deux et à quatre chevaux les plus jolies jeunes filles, colporté de réception en réception mille petites histoires qu’il disait bien, — talent très apprécié des femmes, — et passé le reste du temps au club, à ressasser les questions politiques entre plusieurs cocktails ou autres « remontants ».

L’Américaine est trop active elle-même pour souffrir l’homme oisif : elle le méprise hautement et, dans son pays, elle le trouve déplacé et ridicule. Mademoiselle Carroll ayant déclaré à M. Ascott qu’elle ne serait jamais la femme d’un inutile, il s’était associé avec un banquier de ses amis et, les qualités héréditaires aidant, s’était révélé au bout de quelques mois ce que l’on appelle aux États-Unis a splendid business man, — un grand homme d’affaires. — Dora, touchée de cette conversion au travail, lui avait finalement accordé sa main. Puis, comme furieuse d’avoir été entraînée à aliéner sa liberté, elle ne manqua pas de lui faire payer cher cette victoire. Elle était avec lui exigeante, capricieuse, fantasque. Quand elle sentait qu’elle l’avait poussé aux dernières limites de la patience, elle venait lui dire, comme une petite fille, avec un joli air pénitent qu’elle savait irrésistible : « Jack, I am good now, I am good. — Jack, je suis sage maintenant, je suis sage… » Elle ne lui faisait pas même la grâce de dire : « Je serai sage », pour ne pas engager l’avenir sans doute. Et le bon garçon pardonnait quand même. Comme elle l’avait déclaré à son oncle. Dora n’avait rencontré personne qui lui plût davantage, et elle n’eût voulu céder son fiancé à aucune autre femme : en deux phrases, elle avait donné la hauteur et la profondeur de son amour. Un amour semblable pouvait attendre. De fait, lorsqu’elle apprit que son oncle et sa tante allaient en Europe, le regret lui vint aussitôt d’avoir fixé son mariage au mois de juin. De ce regret au désir de le remettre une seconde fois, il n’y avait pas loin. Elle résista pendant quelque temps à cette fantaisie ; un jour même, elle se mit en devoir de commander sa toilette à Doucet. Mais, par un de ces phénomènes qui servent à nous conduire où nous devons aller, une série d’images se développa instantanément dans son cerveau : elle vit la rue de la Paix avec ses vitrines étincelantes de joyaux et de pierreries, ses étalages d’artistiques chiffons… Fascinée irrésistiblement par cette vision tentatrice, elle jeta sa plume loin d’elle, déchira en petits morceaux la lettre commencée et, tout haut, de son ton le plus résolu, elle dit :

— J’irai choisir ma robe de mariage !

Afin de ménager l’amour-propre de M. Ascott, plutôt que par crainte d’être blâmée, Dora déclara que la santé de sa mère l’obligeait à l’accompagner aux eaux de Carlsbad. Madame Carroll ne demandait pas mieux : l’Américaine, pour qui le joug conjugal est cependant si léger, préfère toujours voir sa fille y échapper et rester libre.

Jack fut profondément blessé du nouveau caprice de sa fiancée. Il eut le tort de s’emporter, l’accusa d’aller chercher en Europe un mari titré. Elle, en vraie femme, se montra offensée aussitôt d’un pareil soupçon et finit même par l’amener à lui en demander pardon.

Hélène et Dora croyaient aller à Paris uniquement pour s’amuser, pour acheter des chiffons. En réalité, elles y étaient envoyées par la Providence, l’une afin de recevoir le baptême du feu, l’autre afin d’apprendre une grande leçon, — toutes deux, pour donner la floraison entière de leurs êtres et vivre leur destinée.

III

Madame Ronald avec sa tante et son frère, mademoiselle Carroll avec sa mère étaient à Paris depuis quinze jours. Elles occupaient un des grands appartements de l’Hôtel Continental, et le magnifique salon qui donne sur les rues de Castiglione et de Rivoli était tout décoré de fleurs et déjà rempli de jolies choses découvertes çà et là.

En se séparant de son mari pour la première fois, Hélène avait éprouvé un petit déchirement intérieur très douloureux. Pendant qu’elle faisait ses préparatifs de départ, elle avait eu le cœur soudainement serré comme par un pressentiment de malheur. Son âme avait été traversée de regrets, de craintes, et, comme prise de remords, elle avait même dit à M. Ronald :

— Est-ce bien sûr que ce voyage ne vous contrarie pas ?

Et lui, de répondre avec sa grande bonté :

— Parfaitement sûr, ma chérie, puisque vous le faites pour votre santé et votre plaisir.

Au moment de quitter le compagnon aimable et tendre de sa vie, elle s’était cramponnée à son cou comme une enfant effrayée de quelqu’un ou de quelque chose. Henri, très ému, l’avait pressée fortement contre sa poitrine, puis détachant doucement ses bras :

— Au revoir, en septembre… N’allez pas me demander une prolongation de congé ! avait-il dit en s’efforçant de sourire, — je ne pourrais pas vivre plus longtemps sans vous.

— Je l’espère bien ! avait répondu Hélène. Et, avec un dernier serrement de main :

— Je voudrais déjà être au moment du retour !

Dora, de son côté, avait eu quelque regret de sa conduite envers Jack. Elle avait même été tentée de lui dire, comme tant de fois : « I am good now, I am good. — Je suis sage maintenant, je suis sage… » et de renoncer à son voyage, mais le leurre des plaisirs qu’elle s’était promis avait agi, comme il le devait, sur son imagination, — et elle était partie.

Toutes ces impressions d’adieu s’étaient vite effacées chez les deux femmes et rien ne les troublait plus. Chaque courrier emportait de longues lettres où elles racontaient, l’une à son mari, l’autre à son fiancé, tout ce qu’elles faisaient, scrupuleusement, et, ce devoir accompli, elles se sentaient en paix avec leur conscience. La saison parisienne était commencée, elles n’avaient que l’embarras du choix des plaisirs, Charley Beauchamp les conduisait partout où elles voulaient aller.

Le frère d’Hélène était un de ces célibataires comme il n’en existe qu’aux États-Unis et dont les Américaines peuvent revendiquer la création.

En Europe, un homme riche et non marié a généralement une maîtresse en titre, une femme qu’il a découverte et lancée ou qu’il a enlevée à un autre. Il l’entretient plus ou moins luxueusement et s’en glorifie autant que de ses chevaux ou de ses voitures. Les femmes de son monde ne lui en font pas un crime, au contraire. Elles regardent curieusement la « favorite », admirent ou critiquent sa beauté et ses toilettes. La générosité, dont témoignent bijoux et équipages, donne même à cet heureux du prestige et du relief.

L’Américaine, elle, n’autorise pas ces « à côté ». Elle ne souffre de rivales ni dans sa maison ni sur le pavé. Selon elle, les fleurs rares, les bijoux, les dentelles de prix, les plus belles choses de ce monde doivent revenir de droit aux femmes honnêtes. C’est un principe dont elle exige l’application autant que possible. L’audacieux qui étalerait une liaison se verrait fermer toutes les portes et serait impitoyablement mis au ban de la société. Faute de pire, la vanité masculine est obligée de se rabattre sur les bonnes grâces des jeunes filles et des femmes comme il faut, et ces bonnes grâces coûtent cher.

Certains hommes dépensent chaque année une fortune, en fleurs, en bijoux, en loges de théâtre, en parties fines offertes aux femmes de la société. L’Américain, bien que plus chevaleresque et plus désintéressé que l’Européen, n’est pas parfait. Une paie pour toutes, en général, et, par les autres, ces pachas en chapeau de soie sont choyés, fêtés, portés aux nues. On fait bonne garde autour d’eux. D’un accord tacite, on ne leur laisse pas le loisir de songer au mariage et, sans s’en apercevoir, ils deviennent de vieux garçons.

Charley Beauchamp était une de « ces bêtes à bon Dieu ». Il avait tout un essaim brillant d’amies qu’il promenait dans ses voitures, sur son yacht, auxquelles il offrait d’exquis dîners dans sa garçonnière, dîners correctement présidés par mademoiselle Beauchamp, sa tante, ou par sa sœur. Il aimait à être entouré de jolies femmes. C’était là sa faiblesse, son unique vanité. Sa générosité princière lui avait fait une popularité qui le rendait très heureux.

Charley était un homme de trente-huit ans, aux cheveux bruns, déjà grisonnants, au corps maigre et musclé, aux traits fins, réguliers, fermes. Toute sa personne donnait une impression d’énergie, d’activité, de volonté. Son visage un peu sec de lignes était adouci par des yeux bleus, merveilleusement enchâssés, — une caractéristique de la race américaine, — des yeux qui avaient toujours fait l’envie d’Hélène. Dans sa physionomie comme dans celle de sa sœur, il y avait un peu de ce charme latin que tous deux tenaient de leurs ascendants.

M. Beauchamp était en train de faire une de ces fortunes colossales qui sont l’étonnement de notre vieux monde. La lutte qu’il soutenait depuis une dizaine d’années, et dont il ne pouvait se retirer, n’avait pas été sans altérer sa constitution. Comme la plupart de ses compatriotes, il ne venait guère en Europe que lorsqu’il était à bout de forces et sentait son cerveau près d’éclater. Alors il jetait quelques hardes dans une malle et fuyait par le premier transatlantique. Il aimait passionnément la peinture. L’air ambiant, le silence de nos musées, causaient chez lui une détente soudaine qui le délassait merveilleusement. Il ne recherchait pas les tableaux connus et cotés ; c’était son plaisir d’aller à la découverte. Sa collection prouvait un véritable sentiment de l’art et de la beauté.

Le séjour à Paris, avec sa sœur qu’il adorait et mademoiselle Carroll qui le divertissait comme personne, était pour lui une joie de toutes les minutes, et son visage en reprenait une physionomie juvénile.

Quant à Hélène et à Dora, elles s’amusaient comme deux petites filles en vacances. Chaque beau matin, escortées par Charley, elles partaient à bicyclette, — « sur leurs roues », selon la si graphique formule américaine, — filaient sur quelque bourg ou village des environs de Paris et revenaient déjeuner au pavillon d’Armenonville.

Le soir, tandis que tante Sophie et madame Carroll restaient sagement à l’hôtel, M. Beauchamp les menait dîner dans l’un ou l’autre des grands restaurants, puis les conduisait au théâtre. En sortant, on soupait ou l’on entrait dans l’un des bars à la mode, soi-disant pour entendre la musique des tziganes. Le grain de perversité qui existait chez les deux Américaines leur faisait trouver un agrément qu’elles n’analysaient pas dans cette atmosphère alourdie par la fumée des cigares, l’odeur des alcools et les parfums des femmes. Tout en grignotant les pommes de terre frites des petites corbeilles, elles ne se lassaient pas de regarder les demi-mondaines, et de détailler leurs toilettes. Elles estimaient leurs bijoux, leurs fourrures, et s’efforçaient à deviner le charme qui pouvait leur valoir toutes ces richesses… Et ces études de mœurs parisiennes se prolongeaient jusqu’à deux ou trois heures du matin. C’était là le repos que madame Ronald était venue chercher.

Entre temps, elle assistait aux concerts Colonne et Lamoureux, visitait les expositions de peinture, y trouvait de véritables jouissances. A Paris, du reste, tout l’intéressait. L’Américaine, en général, n’est encore qu’une visuelle ; Hélène, elle, était déjà mieux que cela : le modelé de son front l’indiquait bien. Comme la majorité de ses compatriotes, elle connaissait le goût français, l’esprit français, celui qu’on sert volontiers au théâtre, mais l’âme française lui était aussi étrangère que l’âme orientale : ce qu’elle en avait vu naguère, ou entrevu, étant jeune fille, au couvent de l’Assomption, lui revenait maintenant à la mémoire et lui donnait le désir de pénétrer plus avant. Elle ne manquait jamais de causer avec les ouvriers et ouvrières qui travaillaient pour elle. Elle était charmée de leur affinement. Elle démêlait chez tous des sentiments délicats, exquis souvent, comme elle n’en avait jamais rencontré en Angleterre ou en Allemagne chez des personnes de même condition. Elle avait remarqué la façon gentille, presque tendre, dont modistes, couturières, lingères maniaient l’ouvrage de leurs doigts, — façon qui révélait l’artiste. Les femmes de chambre d’hôtel même semblaient mettre quelque orgueil à bien faire leur service ; elles avaient des soins, des attentions que le pourboire seul ne pouvait payer. Aux Champs-Elysées, Hélène s’arrêtait souvent pour voir jouer les enfants : elle les trouvait moins beaux que les bébés anglais ou américains, mais elle demeurait toujours frappée de la profondeur de leur regard. Elle sentait, sans pouvoir lui donner un nom, cette puissance d’idéalité, cette étincelle du feu divin qui est la force occulte de la France.

Les mondains, que madame Ronald voyait dans la rue de la Paix, au Bois ou au théâtre, l’intriguaient singulièrement. L’expression de leurs visages, quand ils causaient avec une femme, lui faisait toujours désirer de savoir ce qu’ils lui disaient. L’un d’eux surtout avait éveillé sa curiosité. Elle le rencontrait à chaque instant. Elle l’avait vu au Bois, à plusieurs expositions de peinture, au restaurant, chez Voisin, chez Joseph. C’était un homme d’une soixantaine d’années, de haute taille, de large carrure, avec une tête presque blanche, des yeux noirs qui avaient dû être d’une éloquence dangereuse et qui ne reflétaient plus qu’une grande tristesse ou un ennui profond, traversé, de temps à autre, par un fin sourire, un sourire relevé et moqueur. A l’observer de près, on devinait que ses ancêtres avaient porté de la soie, des plumes et des dentelles, commandé des armées, servi le « Roy » et les femmes. Ce quelque chose de rare, ce quelque chose d’autrefois qui distinguera toujours les hommes de l’aristocratie, — de la vraie, — se reconnaissait dans toute sa personne, et lui donnait un charme particulier qui agissait sur madame Ronald, irrésistiblement. Elle l’avait surnommé « le Prince ». Elle était ravie quand le hasard l’amenait dans le restaurant où elle dînait. Elle l’épiait à la dérobée, fascinée par sa haute allure. De son côté, le vieux gentilhomme la regardait avec un plaisir visible. Charley avait tiré de là quelques taquineries, déclarant que, si cet admirateur avait vingt ans de moins, il se croirait obligé d’avertir son beau-frère.

Un soir, M. Beauchamp eut l’inspiration de conduire Hélène, Dora et un de ses amis, Willie Grey, un jeune peintre américain, élève de Jean-Paul Laurens, au Café de Paris. « Le Prince » y était justement. On plaça les nouveaux venus à une table toute proche de la sienne. Il leur tournait les épaules, mais il pouvait les voir dans la glace qui lui faisait face. Il venait d’arriver, sans doute, car Hélène l’entendit commander son dîner, un vrai dîner de gourmet, fin et léger.

— Notre voisin sait manger ! dit-elle en anglais.

— Avec un dos comme le sien, cela ne m’étonne pas ! répondit mademoiselle Carroll dans la même langue. — A voir ce dos-là j’aurais pu deviner son menu.

— Qu’est-ce que le dos peut avoir à faire avec la façon de manger ? demanda Willie Grey.

— Tout ! répliqua Dora d’un air entendu. — Le dos a beaucoup de physionomie. Celui-ci, — désignant d’un mouvement de menton le dos du « Prince », — appartient à… comment dirai-je ?… to an old sinner, à un viveur.

— Est-ce que mon dos rentrerait dans cette catégorie ? fit M. Beauchamp, tournant la tête avec effort comme pour apercevoir cette partie de son individu.

— Non, non, mon bon Charley, rassurez-vous, vous avez un dos vertueux ! répliqua mademoiselle Carroll avec une nuance de dédain.

A ce moment, madame Ronald, ayant jeté un regard oblique vers l’inconnu, rencontra ses yeux dans la glace et surprit sur ses lèvres un sourire qui la fit rougir violemment.

— Taisez-vous ! dit-elle alors à la jeune fille ; — je suis sûre que notre voisin comprend l’anglais.

— Pas de danger ! Il n’y a que les Français mariés à nos compatriotes qui le parlent un peu… Quand ce monsieur était jeune, l’Amérique était bien découverte, mais pas l’Américaine.

Hélène ne fut point rassurée : pour changer la conversation, elle parla au jeune peintre de son tableau exposé au Salon des Champs-Élysées et qu’elle avait vu la veille. Pendant ce temps-là, Dora promenait les yeux autour d’elle, les fermant légèrement à la manière des chats, puis les rouvrant de toute leur grandeur, quand l’impression était prise : — une grimace qui lui était particulière, une grimace pas déplaisante du tout, et qui avait même un certain attrait.

— Ah ! je sais enfin pourquoi les Français ont l’air si drôle ! dit-elle tout à coup, avec un accent de triomphe.

— « L’air drôle ! » se récria Willie Grey. Je les trouve intéressants, moi !

— Oui, sûrement, ils sont intéressants… N’empêche qu’ils ont l’air drôle, et cela vient de ce que leurs moustaches appartiennent à une autre époque.

— Ah bah !

— Oui, elles sont moyen âge, dix-huitième siècle, royalistes, impérialistes, fanfaronnes, héroïques, spirituelles. Elles ont toujours l’air de s’insurger contre quelqu’un ou quelque chose. Ce sont les plus jolies moustaches du monde, mais elles ne vont pas du tout avec le costume moderne, non, pas du tout ! répéta la jeune fille, après avoir examiné de nouveau les dîneurs qui se trouvaient là.

— Il y a du vrai dans ce que vous dites, mademoiselle Carroll, fit le jeune peintre ; ajoutez que les Français ont d’assez mauvais tailleurs.

— Vous avez raison, dit madame Ronald, leurs habits n’ont jamais l’air d’être faits pour eux. En Angleterre, c’est le contraire : les hommes sont admirablement habillés, et les femmes très mal. Je me demande pourquoi.

— Parce que l’Anglais, généralement bien taillé, inspire l’ouvrier, tandis que l’Anglaise… hem ! On dirait que le Créateur a employé toute l’argile à faire l’homme et qu’il n’en est pas resté suffisamment pour la femme. Il lui manque toujours quelque chose.

— Eh bien, ne vous gênez pas, monsieur Grey ! dit Dora, on voit que vous êtes devenu Parisien.

— Je vous ai choqué ? Je croyais que vous étiez venue en Europe pour cela ; du moins, c’est vous qui l’avez avoué.

— J’aime à être choquée par des étrangers, mais non par mes compatriotes.

— Cette distinction me plaît, — fit M. Beauchamp d’un air moqueur. — A nous, on ne nous passe rien, on ne nous permet rien.

— Oh ! il fait bien meilleur être homme en Europe qu’en Amérique ! ajouta Willie Grey.

— C’est flatteur pour les femmes de votre pays ! dit mademoiselle Carroll. — Si je répétais cela à New-York, vous seriez joliment reçu à votre retour !

— Savez-vous, reprit madame Ronald, ce qui, selon moi, ne va pas à la France ? C’est la république. A chacun de mes voyages, j’y trouve moins d’élégance et d’urbanité.

— Il est impossible de nier qu’une cour ait une influence considérable sur le goût et sur les manières, dit le peintre. Ainsi, dans les petites villes de province où il y a un château royal, comme à Fontainebleau, par exemple, l’intérieur des maisons est moins banal, moins bourgeois. J’ai trouvé là des femmes du peuple qui, enrichies dans un tout petit commerce, n’ont acheté que des meubles de style, non par « chic », mais par un sens artistique, dû aux modèles que leurs grands-parents ou elles-mêmes avaient eus sous les yeux.

— Je suis comme Hélène, dit M. Beauchamp, je ne puis m’empêcher de regretter que la France ne soit pas un royaume ou un empire.

— Sûrement, un de ces régimes serait plus décoratif, aurait plus de prestige ; mais je crois après tout que la France avait la république dans le sang, comme on dit, puisqu’elle y est revenue trois fois. Quand on lit son histoire, on est étonné qu’il se trouve encore des candidats à la royauté. Allez, la France, quoique ou parce que républicaine, est bien puissante !

— Moins que l’Angleterre, cependant ! fit madame Ronald.

— Non. La grandeur de l’une est en largeur, et la grandeur de l’autre est en hauteur : voilà toute la différence.

— Savez-vous, dit Charley, je crois que la force de la France réside surtout dans sa raison d’être. Si certaines nations étaient rayées du globe, on s’en apercevrait à peine ; mais qu’elle vînt à disparaître, il y aurait joliment moins de lumière, de gaieté, de beauté en ce monde !

— Parbleu !… Je suis un fidèle de la rue de la Paix, elle a pour moi une séduction toujours nouvelle. Je m’arrête comme une femme devant toutes ses vitrines. Telles pièces d’orfèvrerie, telles parures, exposées chez Boucheron, me ravissent. Il a fallu des siècles d’efforts, de recherches, pour obtenir cette invraisemblable douceur de contours, pour arriver à idéaliser ainsi la matière. Je me rends compte du chemin qu’il nous reste à faire pour atteindre à cette perfection. Je me dis alors : tant que la France produira ces petits chefs-d’œuvre, elle ne périra pas, car elle est destinée à maintenir le goût, à lancer les idées de la Providence même. Le peuple qui a reçu cette mission peut, sans crainte d’être anéanti, passer sous tous les engins de mort : il porte en lui l’Indestructible.

— Monsieur Grey, — fit Dora avec sa malice ordinaire, — on voit que votre tableau a été reçu. Continuez à louer les Français, et il sera acheté par l’État.

— La réception de mon tableau n’a pas modifié mes impressions, faites-moi l’honneur de le croire ! Je vis ici depuis trois ans et j’ai eu le temps et l’occasion de prendre une idée plus nette de la valeur des gens. Tenez, il y a quelques mois, je me trouvais dans un restaurant de Bruxelles. A une table voisine de la mienne dînaient quatre Français, d’apparence commune, habillés par le mauvais faiseur et cravatés à la diable. La serviette sous le menton, ils suçaient leurs côtelettes et semblaient ignorer l’art de manger avec élégance. Tout à coup, je fus empoigné par leur conversation. L’un, dans une langue délicieuse, parla des nouvelles découvertes astronomiques. Il avança qu’il devait y avoir un moyen de communication entre les planètes d’un même système solaire : « Nous le trouverons, nous le trouverons ! » affirma-t-il. Puis, le regard étincelant, il dit comme un poète l’émotion qu’il ressentait, lorsque, le télescope braqué sur le ciel, son œil se promenait parmi les étoiles et qu’en présence de l’infini, dans le silence de là-haut, il entendait le tic-tac de l’horloge sidérale, égrenant les secondes : « Quelles émotions ! fit-il ; on a le vertige, la respiration vous manque, on a peur, positivement peur !… Vrai », — conclut-il, en frappant la table du plat de sa main, — « il n’y a pas de nuits d’amour… » — c’est un Français qui parle, mademoiselle Carroll — « il n’y a pas de nuits d’amour qui vaillent ces nuits d’observatoire. » Ses compagnons parlèrent à leur tour des agents chimiques récemment inventés : « Nous ralentirons la destruction, nous transformerons le sol, nous découvrirons l’origine de l’homme, la vraie ! » disaient-ils. Je les écoutais, ébloui et charmé. Et, d’abord, je m’étonnais bêtement que des hommes d’apparence si négligée pussent remuer des idées si grandes… En écoutant ces bourgeois qui venaient de représenter leur pays à un congrès scientifique, j’ai compris, comme je ne l’avais jamais fait, pourquoi, en France, les hommes de l’aristocratie ont cessé d’être la classe dirigeante.

— Oh ! eux ils n’ont plus que la moustache ! fit Dora avec son inconsciente brutalité.

De nouveau, madame Ronald jeta un coup d’œil dans la glace. Elle vit passer comme une flamme d’émotion sur le visage du « Prince » et, convaincue qu’il avait entendu, elle marcha sur le pied de mademoiselle Carroll.

— Faites attention, je vous en supplie ! dit-elle à voix basse ; je suis sûr qu’il comprend l’anglais.

— Tant pis ! il ne devait pas écouter.

— Franchement, vous me semblez encore plus mal élevée en Europe qu’en Amérique.

— Merci… Eh bien ! parlons politique.

Et, pour rompre les chiens, la jeune fille lança la conversation sur les affaires de son pays.

« Le Prince », après avoir achevé son dîner, savouré une tasse de café turc et allumé un cigare, se leva. En passant devant la table des Américains, il appuya sur mademoiselle Carroll un regard où il y avait une telle sévérité, une telle hauteur, qu’elle en fut toute décontenancée et ne put s’empêcher de rougir.

Hélène pria son frère de demander au garçon le nom de leur voisin.

— C’est M. le comte de Limeray, répondit-il, un vrai comte, un de ceux qu’il fait bon servir.

— Le comte de Limeray ! répéta Hélène. Je le savais bien, que c’était un gentilhomme !… Pourvu que nous ne le rencontrions pas chez madame d’Anguilhon ou chez les de Kéradieu ! Je mourrais de honte.

— Pas moi ! répliqua Dora, qui avait déjà retrouvé tout son aplomb.

IV

Hélène était liée depuis l’enfance avec Annie Villars, la riche héritière qui avait épousé le marquis d’Anguilhon.

Ce mariage avait été blâmé, déploré par toute la haute société américaine. Il enlevait au pays une immense fortune, une jeune fille de bonne maison ; ces deux pertes avaient été vivement ressenties. Hélène, elle, en avait eu un réel chagrin.

Pendant quatre ans, on avait attendu vainement la visite de la marquise et de son mari. L’été précédent, ils avaient cependant fait leur apparition à Newport : ce fut l’événement de la saison. Madame Ronald vit alors le jeune ménage dans l’intimité ; beaucoup de ses craintes et de ses préjugés disparurent. Elle fut séduite aussitôt par la figure et les manières de Jacques d’Anguilhon, le déclara fascinating — fascinant — et créa tout un courant de sympathie en sa faveur. La marquise, secrètement reconnaissante à Hélène, l’engagea à venir à Paris au printemps et lui promit de la présenter à ses amis français. Et c’est un peu pour cela qu’Hélène avait fixé son voyage au mois d’avril, car elle avait le plus vif désir de pénétrer dans ce faubourg Saint-Germain qui lui semblait une arche sainte.

La marquise d’Anguilhon et la baronne de Kéradieu ne rentrèrent que dans la première semaine de mai. Le lendemain de son retour, Annie vint faire sa visite à ses compatriotes et les invita d’emblée à son dîner du jeudi, à ce dîner franco-américain qui était devenu comme une institution chez elle. Madame Ronald, Dora et M. Beauchamp acceptèrent seuls ; madame Carroll et tante Sophie, qui n’aimaient pas les étrangers, prirent prétexte de leur santé pour refuser.

Madame Ronald n’avait pas revu le marquis depuis Newport ; elle était désireuse de connaître ses impressions d’Amérique et de causer de nouveau avec lui. Il l’avait vivement intéressée et elle avait été flattée des attentions toutes particulières qu’il avait eues pour elle.

En se rendant chez les d’Anguilhon, Hélène recommanda pour la dixième fois à Dora de s’observer, de ne pas dire tout ce qui lui passerait par la tête. La jeune fille, qui avait cependant assez bon caractère, finit par se fâcher :

— A vous entendre, dit-elle, on croirait que je viens du Far West !

— Non, mais vous êtes un peu étonnante, vous savez, et des Français pourraient s’y tromper. Il faut toujours tâcher de faire honneur à ses amis. Annie ne serait pas contente, si l’on venait à vous trouver vulgaire.

Mademoiselle Carroll haussa les épaules, comme c’était son habitude quand elle ne pouvait rien répondre.

La marquise d’Anguilhon était enchantée que madame Ronald la vît dans son intérieur, dans le cadre de ce vieil hôtel qui lui était devenu cher. Elle savait qu’une fidèle description en serait envoyée à New-York et arriverait sûrement par Hélène au clan aristocratique des Colonial Dames. Avec les de Kéradieu, le prince de Nolles, le vicomte de Nozay et deux autres amis, elle invita le marquis et la marquise Verga, — lui, un Romain qui occupait une haute situation à la cour d’Italie ; elle, une Américaine remarquablement jolie. Ce dîner de douze personnes seulement fut un de ces repas comme Annie avait appris à en donner. Madame Ronald et mademoiselle Carroll s’étaient attendues à plus de splendeur, mais elles étaient trop habituées aux belles choses pour ne pas reconnaître, au second coup d’œil, la recherche, le grand luxe qu’il y avait dans la simplicité apparente du service et du décor. Madame d’Anguilhon avait confié Dora aux soins du vicomte de Nozay, sûre que ces deux esprits indépendants et originaux tireraient l’un et l’autre tout l’amusement imaginable. « C’est la jeune fille du monde dernier modèle, — avait-elle dit. — Ne la jugez pas mal : au fond, elle est très comme il faut. »

Au grand soulagement de madame Ronald, et au désappointement du vicomte, mademoiselle Carroll parla peu, occupée qu’elle était à observer ses hôtes. D’une autre volée qu’Annie, elle ne l’avait que fort peu connue, mais leurs mères étaient très liées : elle avait beaucoup entendu parler d’elle. En voyant son élégance sobre, sa dignité, elle se dit que cette marquise-là faisait honneur à l’Amérique. Le maître de la maison l’intéressa plus encore. C’était la première fois qu’elle voyait de près un homme de race ancienne, et, chose curieuse, elle, si moderne, en subit le charme tout de suite. Le marquis, avec son type affiné, ses yeux brun doré au regard lointain, était bien fait pour l’étonner. Ce soir-là, il était nerveux, singulièrement distrait ; sa femme fut souvent obligée de lui répéter la même question. Elle le fit avec une douceur charmante, et lui, revenant à elle, eut toujours un sourire affectueux, un joli mot d’excuse. Rien de tout cela n’échappa à Dora.

Après le dîner, madame Ronald prit Jacques à partie :

— Vous savez, lui dit-elle, qu’on ne vous a pas encore pardonné d’avoir quitté Newport aussi vite. Est-ce que vous ne l’avez pas aimé ?

— Franchement non ; il y a trop de luxe, trop de bruit, trop d’éclat. Les Indiens, qui le nommaient « Île de Paix », l’avaient mieux compris. Une île de paix, voilà ce qu’il devait être. La vie mondaine m’y a semblé déplacée. Ces châteaux, ces palais de marbre sans espace, entourés de murs et sur une plage aussi fréquentée qu’une rue, m’ont fait l’effet d’un non-sens. Quand je pense qu’à quelques milles de là on aurait eu un décor merveilleux, de beaux ombrages et du silence !…

— Du silence ! interrompit le baron de Kéradieu, — tu oublies que les Américains n’ont pas encore besoin de silence.

— C’est vrai, je suis absurde, confessa Jacques, de bonne grâce.

— Est-ce que Newport n’est pas quelque chose comme Trouville ? demanda le vicomte de Nozay.

— Oui, mais il est infiniment plus brillant, répondit Henri de Kéradieu. — C’est la grande « foire aux vanités » des États-Unis, l’endroit de notre planète où l’on s’amuse et où l’on fleurte le plus.

— Et où l’on voit le plus de jolies femmes ! ajouta le marquis Verga.

— D’accord. En Europe, Brighton seul pourrait lui être comparé, et encore, à Brighton, il y a la foule, des gens pauvres, mal habillés, tandis qu’à Newport tout est de première classe, pas une ombre au tableau.

— Si ce n’est, dit Jacques, la vue des travailleurs qui fournissent à tout ce luxe et dont l’air harassé fait peine.

— C’est vrai, mais qui diable y pense ? Pour ma part, quand j’ai passé quinze jours à Newport, j’éprouve la fatigue d’une grande personne qui aurait supporté longtemps le bruit des jeux d’enfants. L’été dernier, d’Anguilhon et moi, nous avons été heureux de fuir au Canada. Il nous a semblé délicieux comme un verre d’Appollinaris après un dîner trop succulent.

— En vérité, reprit Jacques, le Canada m’a donné une inoubliable sensation de repos. Québec, avec ses grands toits, ses couvents, ses églises, m’a fait l’effet d’un coin de notre vieille France provinciale.

Annie se mit à rire :

— Vous entendez ? dit-elle. Est-ce assez Français, cela ! Ces messieurs font sept jours de mer pour voir quelque chose de nouveau et, au bout d’un mois, ils recherchent les endroits qui ressemblent à leur pays.

— C’est vrai ! Et rien ne m’a fait plaisir comme de retrouver l’accent normand chez les Canadiens et de les entendre prononcer « poëvre », au lieu de « poivre ». J’ai été ému plus d’une fois en voyant combien le culte de la France est encore vivant parmi eux.

— Nous avons eu, un jour, une délicieuse surprise, dit M. de Kéradieu. Dans une de nos promenades à cheval, assez loin de Québec, nous sommes arrivés devant la grille d’une belle propriété et nous avons poussé un cri en voyant sur les piliers de l’entrée, inscrit en grosses lettres, le nom de « Milly ». Milly, la terre de Lamartine ! Sûrement une femme devait demeurer là qui aimait et comprenait le poète. Ceci nous a montré de combien le Canada retarde sur la France d’aujourd’hui. Il en est encore au sentiment… Jacques et moi, mus par une même pensée, nous avons levé nos chapeaux à l’inconnue et au souvenir de notre compatriote. On se serait probablement moqué de nous, de l’autre côté du Saint-Laurent, mais que voulez-vous ? nous sommes bien Français ! fit le baron avec un sourire à l’adresse d’Annie.

— J’espère, monsieur d’Anguilhon, — dit Charley Beauchamp, — que vous n’avez pas seulement admiré le Canada et que l’Amérique ne vous a pas fait une trop mauvaise impression.

— Une mauvaise impression ! Au contraire… Mon séjour aux États-Unis m’a aidé à comprendre la vie moderne mieux que tous les livres que j’aurais pu lire. Si je n’ai pas été charmé toujours, j’ai toujours été émerveillé. Chicago, entre autres, m’a stupéfait. La hauteur de ses maisons, la hardiesse de ses bâtisses m’ont donné une idée unique de grandeur et de fragilité. Vingt fois, il m’est arrivé de m’écrier : « Comme c’est beau et comme c’est laid ! »

— Êtes-vous allé dans le Far West ?

— Oui, et c’est là que j’ai été le plus vivement frappé. Le déploiement de force et d’activité que j’y ai vu m’a si bien secoué moi-même que j’ai voulu essayer mes muscles : j’ai jeté la cognée dans les arbres, aidé au lancement de quelques radeaux… Pendant plusieurs mois, j’en ai eu les mains calleuses, et ces marques-là m’ont rendu très fier.

— Je ne serais pas étonnée, dit Annie, qu’un de ces jours mon mari eût un ranch quelque part. Ce serait plus nouveau qu’une écurie de courses.

— Et plus sain, surtout, dit Jacques. Les quinze jours que nous avons passés, de Kéradieu et moi, dans l’État de Nevada, chez un compatriote, resteront un de mes meilleurs souvenirs. Nous avons partagé la vie frugale de notre hôte, fait des kilomètres à la poursuite des chevaux. Le soir, quand je fumais mon dernier cigare sous le ciel aux brillantes étoiles, dans le silence de la Prairie, l’existence mondaine, le Bois, le club, m’apparaissaient si bêtes et si mesquins ! Dans cet air pur du large, comme chargé de sève, on se sent renouvelé physiquement et moralement. C’est bien l’air dont nous aurions besoin, nous autres ! Pour mon compte, j’irai aussi souvent que possible m’y retremper.

— Et nos villes de l’Est, quel effet vous ont-elles produit ? demanda M. Beauchamp qui, comme la plupart de ses compatriotes, était curieux de l’opinion des Européens.

— Excellent. Vos universités, vos collèges, vos hôpitaux, les institutions dues à l’initiative privée vous font le plus grand honneur. En vérité, votre œuvre est colossale.

Le visage de l’Américain rayonna de satisfaction.

— Il y a bien peu d’étrangers qui nous rendent cette justice !

— Parce qu’on a le tort de chercher dans votre pays ce qu’il n’a pas encore, au lieu de voir ce qu’il a.

— Ah ! il y a deux grandes belles choses en Amérique, dit le marquis Verga : les femmes de Baltimore et les chevaux du Kentucky.

— Voilà qui est bien italien ! fit sa femme.

— Que voulez-vous, ma chère amie, il ne faut pas demander à un homme né entre le Vatican et le Quirinal de comprendre un pays aussi renversant que le vôtre. Pendant les trois mois que j’y ai passés, j’ai eu à chaque instant la respiration coupée comme dans vos terribles ascenseurs, ces ascenseurs qui ne vous montent pas, mais qui vous enlèvent !… Tout le temps, je me suis senti bousculé moralement, et j’ai eu le sentiment qu’on me marchait sur les pieds.

— Voilà au moins une impression nouvelle ! dit M. Beauchamp avec bonne humeur.

— Par exemple, reprit le marquis d’Anguilhon, je n’ai pas été édifié de vos mœurs politiques. Elles sont pires que les nôtres, et ce n’est pas peu dire.

— C’est que chez nous, comme chez vous, les honnêtes gens ont le tort d’être égoïstes, — répondit Annie avec son franc parler habituel. — Au lieu de lutter contre les intrigants, les ambitieux sans scrupules, ils leur laissent le champ libre : alors, la corruption et la concussion entrent partout.

— Vous avez raison, avoua M. Beauchamp ; mais voilà ! il est peut-être impossible de trouver chez des gens arrivés, indépendants, le moteur nécessaire pour donner l’impulsion aux affaires d’un grand pays.

— Eh bien, c’est triste ! fit Hélène. L’honnêteté devrait être une force motrice plus puissante que celle de l’ambition personnelle.

— Ah ! madame Ronald, vous demandez trop à la nature humaine, plus que ne fait la Providence ! dit Jacques. C’est incroyable comme vous avez toutes l’instinct de la combativité.

— A propos, monsieur d’Anguilhon, que pensez-vous des Américaines en masse ? Vous m’avez promis de me le dire.

— Elles m’ont semblé faites pour leur pays admirablement. Elles ont les qualités qui le caractérisent : la jeunesse, l’audace, la vitalité.

— Comme c’est vrai ! dit Charley Beauchamp.

— De plus, elles sont bien jolies, continua Jacques. A ma grande surprise, j’ai retrouvé aux États-Unis le type féminin du XVIIIe siècle, qui a disparu en Europe. J’ai vu nombre de visages ressemblant à ceux qu’ont peints Latour et Greuze. En toute sincérité, je n’ai rencontré nulle part autant de beauté, ou serré des mains aussi petites et aussi fermes.

— Sûrement, — fit Dora avec son expression aiguë, — après toutes ces choses flatteuses nous pouvons nous attendre à un « mais » correctif… et c’est ce « mais » qui m’intéresse.

— Eh bien, mademoiselle, j’ajouterai : mais… pour que les Américaines aient le charme et le fini, l’harmonie suprême, enfin, il leur faut un siècle de plus.

— Je préfère l’avoir de moins ! répliqua mademoiselle Carroll.

— Vous avez raison, la jeunesse est un beau défaut.

— Si vous n’avez que celui-là à nous reprocher, dit madame Ronald, nous ne nous plaindrons pas. Et vous, Annie, quelle impression l’Amérique vous a-t-elle faite après six ans d’absence ?

— N’allez pas croire à une affectation de ma part, mais je vous avoue que beaucoup de choses m’ont choquée. J’ai été frappée de la nervosité universelle. Le niveau moral m’a semblé considérablement baissé. De mon temps, il y avait des jeunes filles — fast, — « vites », j’en ai trouvé de — rapid, — « rapides », et je me suis aperçue qu’on parlait de divorces autant que de mariages. Le bruit et l’activité excessifs, dont je suis déshabituée, m’ont causé une fatigue réelle. Les maisons de nos milliardaires m’ont fait apprécier certains intérieurs français. Je suis rentrée dans notre vieux Blonay avec un plaisir inimaginable. Je n’aurais jamais cru cela possible.

Puis, avec un joli air de sagesse :

— Je crois, après tout, que la vie n’est qu’une suite de leçons… et j’en ai déjà, pour ma part, appris ou reçues quelques-unes. Ah ! Monsieur de Limeray !

A ce nom, Hélène, qui avait le dos à la porte, se retourna vivement. C’était bien le « Prince » ; elle échangea un regard de détresse avec son frère et Dora.

— Je craignais de ne pas vous voir, — dit Annie au nouveau venu. — C’eût été dommage, car, aujourd’hui, le poker sera sérieux : l’Amérique est en force.

Et, là-dessus, la jeune femme présenta le comte de Limeray à ses compatriotes. En retrouvant là, dans ce salon ami, les étrangers qui, la veille encore, avaient retenu son attention, le « Prince » eut un air de surprise et de plaisir.

— Je ne me doutais pas de la bonne fortune qui m’attendait ce soir, — dit-il en s’inclinant profondément devant Hélène, — mais je l’avais un peu espérée. J’ai remarqué déjà que l’on finit par connaître, un jour ou l’autre, les gens que l’on rencontre souvent.

— Vous avez rencontré souvent madame Ronald ? fit madame d’Anguilhon tout étonnée.

— Oui, plusieurs fois. Le hasard… est-ce le hasard ?… nous a menés dans les mêmes restaurants… Pas plus tard qu’hier, au Café de Paris, nous avons dîné à des tables voisines.

L’embarras d’Hélène augmenta, au point de devenir visible.

— Vous comprenez l’anglais ? demanda tout à coup et assez crânement mademoiselle Carroll.

— Parfaitement ! Et je ne m’en suis jamais autant félicité qu’hier soir, — dit le comte avec un sourire un peu moqueur.

Guy de Nozay, un de ces terribles myopes à qui rien n’échappe, le remarqua et devina que la jeune fille s’était rendue coupable de quelque indiscrétion.

— J’espère pour vous, mon cher, que vous n’avez entendu que des choses agréables, — dit-il malicieusement. — C’est assez rare, lorsqu’on surprend une conversation qui n’est pas pour votre oreille.

— J’en ai entendu d’agréables… de sévères… de bien instructives, surtout. J’ai appris que l’on peut deviner le caractère d’un individu, le menu même de son dîner par la seule vue de son dos, et que les moustaches des Français sont d’une autre époque qu’eux-mêmes, ce qui les rend drôles comme des anachronismes vivants.

— Ah bah !… Je parie que c’est mademoiselle Carroll qui a découvert cela ! fit Guy de Nozay avec un pétillement de malice derrière son monocle.

— Oui, c’est bien moi, — répondit Dora qui ne se laissait pas déconcerter pour si peu. — Sans doute, en France, une jeune fille comme il faut ne parlerait pas de dos ou de moustache, mais je suis étrangère : il m’est permis de dire ce que je veux, et j’en profite.

— Vous avez raison, fit M. de Limeray. Je ne m’en plains pas, pour ma part ; vos remarques originales m’ont beaucoup amusé.

— J’en suis bien aise !

— Est-ce dans les pensionnats américains que l’on apprend à connaître la physionomie du dos et des moustaches ? demanda le vicomte, emporté par son amour de la taquinerie.

— Non, non… on n’y enseigne rien d’aussi utile. C’est une connaissance que j’ai acquise toute seule, le fruit de mes observations.

M. de Nozay s’inclina en souriant, comme battu par la franchise de la jeune fille.

— Vous avez un ami, monsieur, — dit le comte de Limeray en s’adressant à Charles Beauchamp, — qui a bien compris notre pays. Je n’ai jamais entendu d’appréciations aussi justes de la part d’un étranger.

— Oh ! il vit à Paris depuis trois ans.

— On peut y vivre vingt ans, toujours même, et ne pas sentir l’âme française comme le fait votre ami.

— C’est que Willie Grey est un artiste, lui ! Je ne serais pas étonné qu’un de ces jours l’Amérique fût très fière de son talent. Il a un tableau au Salon des Champs-Elysées, la Méditation de Jésus, qui révèle une grande puissance. Si j’avais la place nécessaire, je l’achèterais.

— J’irai le voir. J’ai moi-même un goût très sincère pour la peinture. Je serais charmé de faire la connaissance de M. Grey.

— Je puis vous conduire à son atelier, si vous le désirez.

— Vous me ferez grand plaisir.

Annie ayant invité ses hôtes à prendre place à la table de jeu, le poker commença. Il fut des plus animés, grâce aux Américains qui, comme d’habitude, y apportèrent une véritable passion.

Après la partie, le comte de Limeray vint causer avec Hélène.

— Vous avez l’air de vous amuser à Paris, dit-il.

— Immensément.

— Monsieur Ronald est resté en Amérique ?

— Oui ; il n’a malheureusement pu m’accompagner.

— Et vous le regrettez beaucoup ? demanda le comte, d’un ton où perçait l’impertinence d’un doute.

A son extrême dépit, Hélène se sentit rougir.

— Assurément !

— Excusez-moi, mais comme tous les Européens, je ne puis m’empêcher d’être étonné de la confiance des maris américains, qui laissent leurs femmes, de très jolies femmes souvent, venir seules à Paris.

— Oh ! ils savent que nous sommes honnêtes.

— Et que vous n’avez pas de tempérament, dit assez brutalement le marquis Verga.

— Mais j’aime à croire que, même avec un tempérament, une femme bien élevée ne manquerait pas à ses devoirs.

— Vous pensez que la bonne éducation est une sauvegarde contre la tentation ? demanda M. de Limeray.

— J’en suis sûre ! répondit Hélène d’un ton positif.

Le comte la regarda d’un air où il y avait de la curiosité, de l’étonnement, le regret de ne pouvoir la mettre à l’épreuve.

— Je voudrais bien savoir ce que l’on entend par « tempérament » ? dit Dora. Personne n’a su me l’expliquer, et le dictionnaire même ne m’a pas renseignée.

Il se fit un de ces silences terribles que produisent les indiscrétions et les impairs.

— Le tempérament est un défaut selon les uns, une qualité selon les autres… une chose très dangereuse, en somme ! répondit le vicomte de Nozay du ton le plus sérieux ; — et il est impossible de l’expliquer aux jeunes filles.

— C’est dommage, car cela doit être intéressant ! fit étourdiment mademoiselle Carroll.

Puis, ayant conscience tout à coup de ce qu’elle venait de dire, elle rougit légèrement et lança une question étrangère au sujet, ce qui était sa façon de se rattraper.

Comme on allait se séparer, le comte de Limeray s’approcha de Dora :

— Mademoiselle, — fit-il en appuyant sur elle ses yeux tristes, — depuis que j’ai le plaisir de connaître madame de Kéradieu et madame d’Anguilhon, je sais que la vérité ne fâche jamais une Américaine ; c’est pourquoi je vais me permettre de vous dire qu’hier soir vous avez porté sur l’aristocratie française un jugement sévère et injuste. A tort ou à raison, ma génération s’est tenue à l’écart ; mais nos enfants rentrent peu à peu dans la lutte et ils n’ont pas seulement la moustache d’autrefois, croyez-le : ils ont aussi l’audace, l’héroïsme, qui lui donne ce tour hardi et particulier que vous avez remarqué. Mon fils aîné est allé se faire tuer en Afrique pour une idée… pour donner, en un certain point, l’avance à la France sur l’Angleterre. D’autres suivront son exemple, je n’en doute pas.

Dora se sentit couverte de confusion et singulièrement petite devant ce vieux gentilhomme si digne.

— Je parle souvent sans réfléchir, — dit-elle, surmontant assez rapidement son embarras, — mais je le regrette toujours lorsque j’ai dit une sottise et fait de la peine à quelqu’un.

— Je le crois. Quant à moi, je suis heureux d’avoir eu l’occasion de modifier votre opinion. Vous ne m’en voulez pas ?

— Au contraire.

Le comte tendit la main à mademoiselle Carroll, qui lui donna la sienne avec une vivacité pleine d’excuses et de repentir.

A peine en voiture et en route pour l’Hôtel Continental, madame Ronald demanda à Dora ce que « le Prince » lui avait dit. La jeune fille répéta exactement ses paroles.

— N’est-ce pas jouer de malheur ? ajouta-t-elle en riant. M. de Limeray est peut-être le seul Français de cet âge, dans tout le Faubourg, qui comprenne l’anglais et il faut qu’il se trouve notre voisin de table !

— Quelle délicieuse soirée ! dit Charley Beauchamp. — C’est étrange, j’ai eu dans cette société, dans ce vieil hôtel, la même sensation de repos que je trouve dans une salle du Louvre. Et j’ai remarqué dans les yeux de ces hommes de l’aristocratie cette lueur particulière qu’ont les portraits anciens. Ah ! non, ils ne sont pas faits pour le costume d’aujourd’hui, et pour la vie moderne encore moins !… Je ne m’étonne plus qu’Annie se soit éprise de M. d’Anguilhon ; il m’a absolument charmé.

— Oui, il est très curieux… très intéressant, — fit mademoiselle Carroll comme si elle parlait d’un bibelot. — Cependant je ne me sentirais jamais bien à l’aise avec lui. Il ferait un mari des dimanches, mais, pour tous les jours, je préfère Jack… Et puis, si j’étais sa femme, je voudrais savoir à qui il pense quand il est distrait comme ce soir.

V

— Chez Loiset, rue Royale.

Cet ordre, donné à son cocher par M. Beauchamp, au sortir du Théâtre de la Renaissance, représentait encore une victoire de la femme sur l’homme.

Charley avait, non sans protester, conduit sa sœur et mademoiselle Carroll au Moulin-Rouge, à l’Olympia, dans tous les cafés-concerts excentriques. La pensée que, pas plus que lui, elles ne comprenaient les grossièretés qui se débitent sur les tréteaux à la mode rassurait sa conscience. Il s’étonnait naïvement qu’elles voulussent entendre à Paris des choses auxquelles, à New-York, elles eussent vertueusement bouché leurs oreilles. Plusieurs fois, elles lui avaient demandé de les conduire au fameux restaurant de nuit de la rue Royale, mais il avait toujours trouvé un prétexte pour refuser.

A la prière d’Hélène, il avait loué, ce soir-là, une avant-scène à la Renaissance et invité le marquis et la marquise Verga, avec Willie Grey. Au dernier entr’acte, les trois femmes déclarèrent qu’elles voulaient aller souper chez Loiset. C’était bel et bien un complot organisé entre elles et force fut de céder à leur persistante fantaisie.

Comme les voitures arrivaient devant la porte du restaurant, deux messieurs qui faisaient les cent pas s’arrêtèrent pour échanger quelques dernières paroles. A ce moment, Hélène, mettant le pied sur le trottoir, se trouva, à sa grande consternation, face à face avec « le Prince ».

Celui-ci, ayant reconnu les amis de la marquise d’Anguilhon, prit hâtivement congé de son compagnon et s’approcha d’eux.

— Vous n’allez pas chez Loiset ? dit-il vivement.

— Si fait ! répondit la marquise.

— Mais c’est un endroit où ne vont pas les honnêtes femmes !

— Les honnêtes femmes françaises, dit madame Ronald, peut-être… mais nous autres Américaines, nous avons une honnêteté robuste, nous pouvons tout voir, tout entendre. N’ayez crainte.

— Enfin, Hélène, si ce restaurant est impossible !… fit M. Beauchamp.

— Impossible ! mais toutes nos amies y ont soupé ! Il est connu à New-York comme la tour Eiffel.

— Eh bien, moi, je n’y ai jamais mis les pieds et il est à la porte de mon club.

— Alors, venez avec nous manger les Welsh rarebits… Vous savez que ce sont de vulgaires croûtes au fromage, un plat d’après-minuit ; il paraît qu’ici elles sont délicieuses.

— Va pour les Welsh rarebits ! dit le comte. C’est assez piquant de voir un vieux Parisien comme moi conduit pour la première fois chez Loiset par des Américaines.

Un des garçons s’empara des arrivants et, les ayant reconnus pour des étrangers, il les conduisit tout au fond du restaurant, à une sorte de plate-forme, élevée de deux marches, séparée par une balustrade du reste de la salle. Au bas de cette plate-forme, à droite, se trouvait un orchestre de tziganes.

— Mettez-vous là ! dit l’employé gracieusement en désignant une des tables, — vous verrez tout.

Ces mots firent dresser l’oreille à M. de Limeray. Il se demanda ce qu’ils pouvaient signifier.

M. Beauchamp commanda le souper. Les trois femmes jetèrent aussitôt un regard curieux autour d’elles et eurent une même déconvenue à voir les proportions mesquines et le décor banal du célèbre cabaret.

— Pas beau, Loiset ! fit le marquis Verga.

Les habitués arrivèrent peu à peu, les fêtards jeunes et vieux, accompagnés de femmes plus ou moins jolies, plus ou moins élégantes. Et la salle s’anima. Il y eut bientôt un scintillement d’yeux, des fusées de rire, des éclats de joie fausse et vulgaire. L’atmosphère se chargea de fumets, d’odeurs diverses, de parfums violents. Elle devint lourde et mauvaise. M. de Limeray sentit arriver jusqu’à lui comme une marée montante de lie humaine. Et tout cela, vu de la hauteur de ses soixante ans, lui parut hideux et écœurant. Il regarda ses compagnons. Charley Beauchamp et Willie Grey s’amusaient du spectacle sans en paraître troublés. Quant aux trois Américaines, elles détaillaient les toilettes des femmes, échangeaient quelques remarques à voix basse, babillaient gaiement, visiblement enchantées de voir des choses choquantes. Dans ce milieu surchauffé de sensualité, elles demeuraient froides, l’œil limpide, la physionomie sereine.

Le marquis Verga, surprenant l’air étonné de M. de Limeray, se pencha vers lui :

— Vous les voyez, fit-il, pas pour un sou de tempérament !

— Tant mieux pour elles !

— Et pour leurs maris donc !

Le regard de Dora avait été attiré par une vieille femme vêtue de noir, dont les cheveux grisonnants étaient recouverts d’un fichu de dentelle espagnole et qui dormait dans un coin, entourée de paniers remplis de fleurs. Son sommeil résista quelques moments encore au bruit croissant des voix et à la musique même ; elle finit par se réveiller et, avec des mouvements las, commença à trier ses fleurs, à les arranger en touffes.

— Voyez donc le charmant visage de cette pauvre femme, dit mademoiselle Carroll. Je suis sûre qu’elle a une histoire.

Le « Prince » se retourna.

— Mais c’est Isabelle ! s’écria-t-il, une vieille amie.

La bouquetière, entendant son nom, leva les yeux ; des yeux bleus qui avaient encore du charme et de la beauté. Elle regarda le comte, un moment, puis le souvenir épanouit tout à coup sa figure et, obéissant au signe qui lui était fait, elle vint sur la plate-forme.

— Comment, je te retrouve ici ! dit M. de Limeray. Je croyais que tu vivais de tes rentes dans quelque village des environs de Paris.

— Des rentes ! moi, monsieur le comte ! et d’où me viendraient-elles ? Je n’ai que ce que je gagne. Je travaille pour élever une nièce qui étudie au Conservatoire et pour achever de payer les vingt pour cent que j’ai promis à mes créanciers.

— Où demeures-tu ?

— A Sannois.

— Et tu passes toutes les nuits dans cet enfer ?

— Oui, jusqu’à l’heure du premier train qui me ramène chez moi.

— C’est dur.

— J’aime mieux cela que d’être clouée dans un fauteuil. Il me faut la vie de Paris, même celle-ci… et des fleurs. Je ne pourrais pas m’en passer.

— Fais-tu de bonnes affaires, au moins ?

— Non. Autrefois, quand les jeunes gens avaient été heureux au jeu ou en amour, ils vous jetaient un louis pour une fleur. Aujourd’hui, ils sont mesquins, jusque dans le bonheur. Oh ! ils sont rats ! rats ! répéta Isabelle avec une intense expression de mépris.

Le comte ne put s’empêcher de sourire.

— Eh bien, va… fleuris-nous tous ce soir, dit-il ; nous ne serons pas rats.

Puis, se tournant vers Dora :

— Vous avez deviné, mademoiselle. Cette brave femme a une histoire. Elle était, sous l’Empire, la bouquetière du Jockey-Club et portait toute l’année les couleurs du cheval qui avait gagné le Derby de Chantilly. Elle était jolie, passait pour honnête, gagnait de l’argent à pleines mains. Cela excita l’envie dans sa famille. Sa mère, sur le conseil d’une parente, je crois, l’accusa de la laisser mourir de faim et lui intenta un procès qui fit beaucoup de bruit. Le Jockey la répudia et lui retira ses honneurs. Elle ouvrit alors une boutique de fleuriste et fit faillite. Je l’avais complètement perdue de vue.

Isabelle revint, apportant des touffes de roses adroitement arrangées, qu’elle présenta aux trois Américaines ; puis, s’approchant de M. de Limeray, elle mit à sa boutonnière un superbe œillet blanc.

— En souvenir d’autrefois ! dit-elle gentiment.

Le comte lui glissa un billet de cent francs dans la main.

— Je viendrai de temps en temps prendre de tes nouvelles, ajouta-t-il avec bonté.

— C’est un fait exprès, — dit la marquise Verga en promenant les yeux autour d’elle, — il ne se passe rien d’extraordinaire. L’autre soir, paraît-il, une princesse russe a dansé sur les tables.

— Une princesse russe ? répéta le comte de Limeray. — Vous m’étonnez.

— Quelle belle chose que l’éducation ! fit Dora avec la plus drôle de mine. — Vous pensez, je suis sûre, qu’une princesse américaine serait seule capable de se livrer à de tels exercices. Mais voilà ! par politesse, vous ne le dites pas.

— Eh bien, vous vous trompez, mademoiselle, mon éducation n’est pas que de surface. En compagnie d’Américaines comme il faut, une pareille pensée ne me viendrait pas.

— Allons, il est dit que j’aurai toujours tort avec vous ! confessa gaiement la jeune fille.

A ce moment, quatre couples entrèrent bruyamment et vinrent s’asseoir à une longue table, dressée en face de la plate-forme où l’on avait placé les étrangers. On servit un homard énorme et l’on remplit les coupes de Champagne. Bientôt, les voix s’élevèrent, des interpellations triviales se croisèrent. La musique des tziganes se fit plus sauvage, plus endiablée, comme pour servir d’excitant et d’accompagnement à la débauche. Une des femmes porta aux lèvres de son voisin la coupe où elle venait de boire, et lui en ingurgita de force le contenu. Une autre passa son bras autour du cou de l’individu qui était à sa gauche et frotta sa joue contre la sienne.

Les trois Américaines jubilaient intérieurement de voir que la scène se corsait. Madame Ronald prenait un joli air de sévérité et, par un mouvement de dignité instinctif, redressait la tête comme pour se mettre au-dessus de ces choses grossières.

Au premier coup d’œil, M. de Limeray avait deviné à quelle catégorie appartenaient ces hommes vêtus avec une certaine élégance, le gardénia à la boutonnière, et ces filles flétries, parées de bijoux faux. Après quelques instants d’observation, il se mit à rire :

— Ah ! la bonne farce ! la bonne farce ! s’écria-t-il ; mais ces gens-là jouent la comédie ! Ils sont payés pour être inconvenants, pour faire du potin ! Elle était payée, votre princesse russe, madame Verga ! Je comprends maintenant le « Vous verrez tout » du garçon.

— Ma parole d’honneur, je crois que vous avez raison ! dit Willie Grey stupéfait.

— Et tous ces gens, — ajouta le comte en faisant des yeux le tour de la plate-forme, — des Anglais, des Américains, des Hollandais, des Norvégiens… il y a même des Norvégiens !… s’en iront persuadés qu’ils ont assisté à une scène de la vie de Paris, de la grande vie encore ! Ils affirmeront que notre ville est la plus immorale du monde, qu’il y a des restaurants où l’on s’embrasse publiquement ; et la petite représentation de débauche est pour eux seuls, pour satisfaire aux goûts qu’on leur prête ! Voyez, les Parisiens qui sont ici ne s’occupent pas de cette table, ils connaissent le truc, probablement… Je me félicite d’être venu et d’avoir pu vous éclairer, vous !

— Vous croyez vraiment, — dit Hélène d’un air penaud, — que ces messieurs…

— De jolis messieurs ! interrompit le comte. Regardez ce qui se passe.

Une des soupeuses semblait avoir jeté son dévolu sur un jeune Anglais à figure rasée, de physionomie très pure, qui fumait son cigare et buvait de la bière à une table voisine. Elle lui lançait, une à une, les fleurs d’une corbeille qui se trouvait devant elle.

— Si son compagnon payait le souper, — dit M. de Limeray à Charley Beauchamp, — il ne souffrirait pas cette provocation.

— Assurément non ! Vous ne vous êtes pas trompé, nous sommes volés. Sur cette certitude, nous n’avons rien de mieux à faire qu’à nous en aller.

— Oh ! attendons de voir comment cela finira avec cet Anglais ! pria la marquise.

Les fleurs continuaient à pleuvoir sur l’étranger ; quelques-unes l’atteignirent à la tête, d’autres en plein visage, sans le tirer de son impassibilité. Il prit, tour à tour, une rose, un œillet, une tubéreuse, les respira longuement, les froissa entre ses doigts ; son regard demeura vague et lointain, un sourire erra sur ses lèvres minces, un sourire où il y avait du défi. On eût dit qu’il avait fait un pari avec lui-même et qu’il le tenait.

La femme qui l’avait provoqué, exaspérée de cette indifférence, se leva brusquement, vint s’asseoir à ses côtés et, le coude sur la table, elle lui parla de près. Le champagne avait redonné un éclat passager à son visage ; elle était belle encore à tenter quelqu’un. Le jeune homme l’écouta sans sourciller, puis après l’avoir examinée un instant, avec des yeux froids comme l’acier, il se leva.

— Je ne comprends pas votre langage, dit-il en anglais.

Et, la plantant là, il se dirigea vers la porte.

Suffoquée, humiliée, la fille le regarda s’éloigner avec une expression effrayante. On pouvait craindre qu’elle ne s’élançât sur lui.

— Mufle ! cria-t-elle de toute sa voix.

Et, soulagée par cette injure, dissimulant la colère de sa défaite sous un sauvage éclat de rire, elle alla reprendre sa place.

— Cette fois, nous en avons eu pour notre argent ! dit Willie Grey en riant. — Nous pouvons partir, je crois.

— Êtes-vous suffisamment édifiées, mesdames ? demanda le marquis.

— Oui, oui ! répondirent les Américaines.

— Ce n’est pas malheureux.

Au sortir du restaurant, tous eurent une aspiration profonde.

— Comme c’est bon, l’air propre ! fit Hélène.

— La vie propre aussi ! ajouta Charley Beauchamp, d’un ton où perçait le regret d’avoir cédé à la fantaisie de sa sœur.

Les Verga, qui demeuraient aux Champs-Elysées, hélèrent une voiture.

— Rentrons à pied, — proposa Hélène, — et aussi lentement que possible : cette nuit est divine.

— Et quel contraste avec ce que nous quittons ! dit le comte de Limeray, s’arrêtant au milieu de la rue Royale. Voyez.

Sous un ciel infiniment pur et très haut, dans la lumière douce de la lune, la place de la Concorde paraissait immense et étrange. A cette heure, ce n’était plus un carrefour de Paris, avec son obélisque aux lignes hiératiques, la voie blanche du pont menant à un palais d’architecture grecque, la large avenue des Champs-Élysées fuyant mystérieusement sous la verdure, les terrasses désertes et les jardins silencieux des Tuileries, elle ressemblait à l’agora de quelque ville de rêve sur laquelle planait le sommeil et qui donnait une délicieuse sensation d’immobilité, d’apaisement et de repos.

— En effet, dit Hélène, quel contraste ! Savez-vous ? ce que nous nommons le mal et le laid, ce n’est que les ombres nécessaires pour mettre en relief le bon et le beau. Sans ces ombres, nous ne les verrions peut-être pas.

M. de Limeray regarda avec surprise cette jolie femme lançant tranquillement une pensée philosophique d’une telle portée.

— C’est bien hardi ce que vous avancez là.

— Oui, choquant même, mais cette idée m’est souvent passée par la tête. Ce soir, elle me revient forcément. Il fallait que j’allasse dans ce vilain restaurant pour sentir toute la beauté de cette nuit de printemps. J’ai pour mari un savant doublé d’un philosophe. Il cause volontiers avec moi. Je ne lui prête pas toujours une attention bien soutenue, mais nombre de ses paroles se fixent dans mon cerveau, je ne sais comment. Cela me fait des pensées, des pensées qui vont et viennent à travers mes plaisirs, mes préoccupations de toilette… Il faut croire que je ne suis pas aussi frivole que j’en ai l’air.

— Alors, vous ne regrettez pas d’avoir été chez Loiset ?

— J’en suis ravie !

— Et toutes vos compatriotes ont la curiosité de ces endroits-là ?

— Oh ! non, — rectifia honnêtement madame Ronald. — La majorité même des Américaines ne mettrait pas le pied dans un restaurant de nuit… Les mondaines de ma génération, par exemple, ont toutes de ces curiosités ! C’est amusant de jeter, de temps à autre, un coup d’œil sur l’abîme quand on se sent la tête solide.

— Vous aimez le danger ?

— Je l’adore.

— Vous l’avez bravé souvent ?

— Souvent, oui… Le fleuretage a cela de bon qu’il finit par rendre réfractaire, et comme, en Amérique, nous le pratiquons dès l’enfance, nous sommes à peu près incombustibles. Quant à moi, j’ai pris pour emblème une salamandre. Je l’ai mise sur les panneaux de mon cabinet de toilette, fait graver sur mon cachet, et tenez !…

Hélène, entr’ouvrant son collet, montra du doigt, piquée à son corsage, tout contre sa gorge et brillant d’un éclat froid et cruel, une petite salamandre en diamants avec des yeux d’émeraude.

— Ne dites jamais cela à un Européen jeune. Vous lui donneriez une terrible tentation… Vous me faites regretter de n’avoir pas trente ans de moins.

— Oh ! je ne crains rien, ni personne ! répliqua madame Ronald avec un beau rire de défi.

— Eh bien, c’est plus fort que moi, je ne puis croire à votre insensibilité.

— Pourquoi ?

— Je ne saurais vous l’expliquer, c’est une impression, et avec la liberté d’un vieil ami, je vous dirai : « Prenez garde ! Il ne faut pas tenter Dieu, il faut encore moins tenter l’homme : il pourrait avoir son heure ! »

Madame Ronald ne répondit rien. Ces mots jetèrent en elle un vague malaise et elle changea brusquement la conversation.

Dora marchait devant et babillait gaiement avec Charley Beauchamp et Willie Grey.

— Enfin, vous vous êtes amusée, ce soir, chez Loiset ? demanda Willie.

— Énormément ! Puis j’ai eu ces belles roses… J’ai vu l’ex-bouquetière du Jockey-Club sous l’Empire et appris son histoire qui m’a vivement intéressée. Ensuite j’ai assisté à la victoire de la vertu britannique sur la perversité parisienne et j’ai appris qu’on se moque de nous chez Loiset. Je n’ai pas perdu ma soirée ! Mon courrier de demain fera venir l’eau à la bouche à toutes mes amies.

Willie Grey ne put s’empêcher de sourire.

— Parlez-moi d’une Américaine pour savoir tirer parti des gens et des choses !

— Mufle !

— C’est à moi que vous dites cela ? fit le jeune peintre suffoqué.

— Non, non ! répondit mademoiselle Carroll en riant de tout son cœur. — Je répète ce mot pour ne pas l’oublier.

Comme la jeune fille finissait sa phrase, tout le monde se trouva devant la porte de l’Hôtel Continental.

On échangea les adieux et les poignées de main.

Et dans l’ascenseur, au grand ahurissement du garçon, Dora avançant, arrondissant les lèvres, haussant comiquement la tête, lança tout à coup :

— Mufle ! mufle !… Ah ! non, je n’ai pas perdu ma soirée !

VI

— Quel est le programme pour cet après-midi ? demandait, quinze jours plus tard, Charley Beauchamp à sa sœur, en déjeunant.

— Eh bien, répondit Hélène, nous devons aller faire visite à Annie. Elle quitte Paris après-demain… Il faut que vous y veniez aussi. J’ai commandé la voiture pour quatre heures et demie. Jusque-là, vous êtes libre.

— Très bien.

— Je suis sûre que si madame d’Anguilhon n’attendait pas un bébé, elle nous aurait tous invités à Blonay ! fit Dora.

— Probablement.

— C’eût été plus amusant que notre voyage en Hollande… Ce que je donnerais pour voir une de nos compatriotes dans le rôle de châtelaine !

— Annie doit y être charmante, parce qu’elle est simple et naturelle, répondit tante Sophie. Du reste, je la trouve beaucoup mieux que lorsqu’elle était jeune fille.

— C’est aussi mon impression, dit M. Beauchamp. Elle a acquis un certain fini, dans ce milieu français. Malgré tout, elle est restée très américaine… Et cela prouve que nous avons déjà une forte individualité nationale.

— Oh ! le milieu n’est pour rien dans le changement que j’ai remarqué chez Annie. C’est la vie, c’est le temps qui l’a perfectionnée… Elle sortait d’une classe qui, pour la valeur morale et pour l’éducation, n’est pas inférieure à celle où son mariage l’a fait entrer ! dit mademoiselle Beauchamp d’une voix âpre.

— D’accord, ma bonne tante ; mais l’Europe, avec ses mœurs différentes, la soumission conjugale, la dépendance qu’elle impose aux femmes, agit visiblement sur nos compatriotes et leur fait des physionomies plus douces, plus sympathiques… Comme nous connaissons mal la société du vieux monde ! Nous venons visiter les musées, les monuments d’un pays, et nous n’étudions ni l’âme ni le caractère de ses habitants. C’est stupide !

— Oui, mais les gens civilisés ne vivent pas sous des tentes ; on ne peut pas les interviewer comme des Peaux Rouges ! dit mademoiselle Carroll. — Si nous n’avions pas eu des amies mariées au faubourg Saint-Germain, nous nous serions longtemps cogné le nez contre la porte cochère de l’hôtel d’Anguilhon sans savoir comment on y vivait ou même comment on y mangeait.

— Et d’ailleurs, les Français, qui paraissent si en dehors, sont très exclusifs, ajouta Hélène. Ils n’ouvrent pas facilement leurs portes aux gens d’un autre pays.

— Ils ont tort, car ils gagneraient à être connus ! fit Charley.

— Ils gagneraient surtout à connaître des étrangers ! déclara péremptoirement tante Sophie.

Elle était de ces Américaines qui, de bonne foi, se figurent que toute morale, toute lumière vient de leur pays.

— Assurément ! répondit M. Beauchamp avec un malicieux clignement d’œil. — Ainsi, je ne doute pas que mon exemple, ma manière de voir, n’aient eu déjà une influence salutaire sur MM. de Kéradieu, d’Anguilhon et de Limeray… Quant à moi, après ce que j’ai vu et entendu, je ne suis plus aussi sûr que la race anglo-saxonne arrive à dominer le monde. Elle est destinée à faire le gros œuvre des civilisations, mais pour le reste, pour le couronnement de l’édifice, il faudra toujours la race latine.

— On voit que Willie Grey vous a converti ! fit Dora.

— Vous me supposez bien un peu capable de juger par moi-même, j’espère !

— Je trouve les Français décidément amusants ! reprit mademoiselle Carroll. — Ils sont curieux, avec leur manière de chercher midi à quatorze heures. Et ce sont de fameux interviewers de femmes ! Ils veulent savoir ce que vous pensez, ce que vous sentez, une foule de choses dont un Américain ne se préoccupe pas. Ils vous démontent, littéralement, pour savoir comment est faite la petite bête que nous avons à gauche !… Ainsi, cet abominable vicomte de Nozay m’a retournée comme un gant.

— Alors, Jack peut être tranquille : si M. de Nozay connaît votre envers, il ne vous demandera pas en mariage ! s’écria Charley Beauchamp avec un sourire qui adoucissait la taquinerie.

Dora lui jeta sa serviette à la tête.

— C’est mal, ce que vous dites là, car je vaux mieux en dedans qu’en dehors.

— Est-ce que vous allez sortir tout de suite ? demanda madame Carroll à sa fille.

— Non… j’attends une demoiselle de chez Virot avec des chapeaux.

— Encore !

— Oui, j’en ai vu de si jolis, ce matin, que je n’ai pu résister. Cela me dégoûte moi-même d’avoir tant de choses… et puis j’achète toujours ! En Europe, c’est le besoin qui est cause des suicides ; chez nous ce sera bientôt la satiété.

— Ne dites donc pas de sottises ! fit mademoiselle Beauchamp, d’un air mécontent.

Hélène se leva de table et s’approcha de la glace. Elle était en toilette du matin et avait déjeuné le chapeau sur la tête, comme il arrive souvent aux Américaines. Elle s’aperçut qu’elle était dans un de ses jours de grande beauté : elle s’envoya un sourire de félicitations.

— Il me vient une idée ! dit-elle en passant un des petits peignes de sa coiffure dans les beaux cheveux chatoyants relevés sur sa nuque. — Je vais aller chez madame Kevins. On ne la trouve plus après trois heures. Elle m’a promis des adresses d’hôtels hollandais.

— Demandez-lui, pendant que vous y êtes, tous les renseignements qu’elle possède, recommanda Charley. — Cela facilitera notre voyage… Je vais descendre avec vous et vous mettre en voiture.

— Inutile, j’irai à pied. Il ne fait pas trop chaud et j’ai besoin de marcher.

Au moment même où cette inspiration venait à madame Ronald, un jeune Romain, le comte Sant’Anna, qui achevait de déjeuner chez Voisin avec un ami, se rappelait tout à coup un engagement pris la veille. Il regarda sa montre.

— Per Bacco ! déjà une heure et demie ! Je suis obligé de te lâcher !… J’ai un rendez-vous, avenue d’Antin avec Binder. Il doit me montrer un modèle de phaéton.

Hélène était à peine à dix mètres du Continental que l’Italien sortait du restaurant, le cigare allumé. Et, sans s’en douter, tous deux obéissaient à la volonté suprême qui avait marqué leur rencontre pour ce jour, pour cette heure.

Le comte Sant’Anna remonta la rue Cambon et tourna dans la rue de Rivoli. La beauté du temps lui donna l’envie de marcher, à lui aussi, et il marcha !

Soudain, son regard tomba sur madame Ronald et ne la quitta plus.

Elle était vêtue d’un costume tailleur, en petit drap beige clair, dont la jaquette courte, la jupe collante moulaient audacieusement les formes de son corps élégant. Le chapeau rond, relevé derrière par une touffe de roses pâles, laissait voir sa chevelure ondulée, d’un blond si merveilleux qu’il semblait artificiel.

« Une cocotte, sûrement ! » pensa l’Italien. Et, trompé par cet ensemble provocant, il allongea le pas, dépassa la jeune femme, se retourna et la dévisagea sans façon.

« Non, une étrangère, se dit-il, mais diantrement jolie ! »

Et, sur cette impression, il fit aussitôt machine en arrière afin de pouvoir la suivre.

L’Américaine est beaucoup plus femme en Europe que chez elle. Est-ce l’air ambiant qui développe sa fémininité ou ose-t-elle davantage ? Toujours est-il qu’à Paris elle aime à être remarquée et admirée dans la rue. C’est un plaisir qu’elle n’a pas dans son pays et qu’elle recherche d’autant plus. Quand il arrive à une Française d’être suivie avec quelque persistance, elle en reste toujours troublée. Si elle est vraiment honnête, elle regrette l’incident et se le reproche comme une faute. L’Américaine, elle, ne s’émeut pas pour si peu. Il arrive souvent qu’un oisif, tenté par sa beauté ou par son allure coquette, la prend pour une étrangère en quête d’aventures et s’amuse à la suivre. Loin de s’effaroucher de l’impertinence, elle en est flattée. Elle ralentit même imprudemment le pas, s’arrête devant les vitrines, et, lorsque le « marcheur », se croyant encouragé, lui adresse la parole, elle le foudroie d’un regard dur, le repousse avec une expression d’honnêteté si glaçante qu’il se retire plus ou moins penaud. Elle rentre alors chez elle, ravie d’avoir humilié un représentant du sexe fort, et sans éprouver autre chose qu’une satisfaction d’amour-propre.

Madame Ronald recevait souvent, au cours de ses promenades, des marques indiscrètes d’admiration. Elle y prenait toujours un très vif plaisir, et ne se plaignait pas moins, avec indignation, comme toutes ses compatriotes, qu’il fût impossible de sortir sans être suivie dans ce Paris pervers, — wicked Paris. — C’est ainsi que l’on qualifie habituellement la grande ville, en Angleterre et aux États-Unis. On eût assez difficilement persuadé à Hélène que la provocation venait d’elle et de ses toilettes, trop séduisantes pour la rue. De fait, le Français a plus qu’aucun homme le respect de la femme qu’il juge comme il faut.

Cet après-midi-là, madame Ronald eut bien vite la conscience qu’elle venait de faire une conquête. L’étranger qui s’était retourné si hardiment la suivait. Elle s’en aperçut aussitôt. Comme d’habitude, cela l’amusa et flatta sa vanité, — d’autant mieux qu’elle avait eu le temps de voir qu’il était beau et élégant. — Sous l’influence magnétique de l’admiration et du désir qu’elle avait excités, elle sentit la joie de vivre, d’être belle ; sa démarche devint plus élastique, son allure plus fringante. Après avoir traversé la place de la Concorde, elle prit l’avenue Gabriel. Et l’un et l’autre, guidés par l’Invisible, ils cheminèrent pendant quelques minutes, presque seuls, sous l’allée ombreuse, dans l’air chargé des parfums qui s’exhalaient des massifs environnants. L’Italien éprouvait un plaisir croissant à suivre cette femme. Il se mit à la détailler en connaisseur, et le désir éclata dans sa chair. Son pas s’accéléra, la distance se raccourcit. Hélène, s’en apercevant, obliqua brusquement à gauche et rentra dans la clarté des Champs-Elysées.

Le jeune homme comprit vite que l’inconnue ne se promenait pas, mais qu’elle allait chez quelqu’un ou rentrait à la maison. Il voulut l’accompagner jusqu’au bout de sa course et, comme hypnotisé par la lumière de sa chevelure, par les jolies lignes de sa personne, il passa devant l’avenue d’Antin sans la voir, oubliant carrossier et phaéton.

Madame Kevins habitait tout près de l’Arc-de-Triomphe. Arrivée à l’avant-dernière maison des Champs-Élysées, dont l’entrée se trouvait rue de Tilsitt, Hélène s’engouffra sous la porte cochère. Sant’Anna resta un moment planté sur le trottoir. Demeurait-elle là ? Poussé par une irrésistible curiosité, il entra à son tour au numéro 154 et demanda à la concierge si la personne qui venait de monter était une de ses locataires. La bonne femme le regarda d’abord avec quelque méfiance, puis, comme il avait l’air d’un gentleman, elle finit par lui répondre que c’était une visiteuse seulement.

L’appartement de madame Kevins se trouvait à l’entresol, et le salon où elle recevait avait deux fenêtres de coin, ce qui permit à Hélène de voir son admirateur en faction.

Cette vue ne laissa pas que de la rendre un peu nerveuse et distraite, et il n’est pas bien sûr qu’elle entendît la moitié des renseignements que son amie lui donna sur la Belgique et la Hollande.

Sa visite terminée, madame Ronald descendit l’escalier, non sans ressentir une petite émotion. Pour échapper à l’indiscret, elle pria la concierge de lui appeler un fiacre et demeura invisible dans le renfoncement de la porte cochère. Dès que la voiture accosta, elle y monta lestement en jetant au cocher le nom de l’avenue Friedland.

Le jeune homme, qui faisait les cent pas, aperçut la voiture au moment où elle filait dans la direction indiquée. Il devina qu’elle emportait son inconnue et qu’il était joué. Il eut alors ce geste du bras qui trahit le dépit, cet inimitable mouvement de tête, d’épaules remontées, avec lequel l’Italien accepte ses défaites, et exprime son impuissance devant le fait accompli.

— Je la rattraperai, dit-il ; une jolie femme se retrouve toujours.

Et, comme il l’avait espéré, deux jours plus tard, il se rencontra face à face avec Hélène dans la rue de la Paix. Elle lui parut plus désirable encore. La chaude coloration de ses cheveux le frappa au cerveau comme un coup de soleil. Il la regarda avec des yeux ardents : elle n’eut pas l’air de le voir. Lorsqu’il eut fait quelques mètres dans le sens opposé, il rebroussa chemin et se mit à la suivre. Elle le sentit magnétiquement et fut de nouveau flattée. Sans se presser, elle continua sa promenade, prit le boulevard des Capucines, remonta la rue Royale. Son intention était bien de rentrer à l’hôtel, mais, s’apercevant que l’étranger ne la lâchait pas et ne voulant pas qu’il sût où elle demeurait, elle fit signe à un cocher, lui donna l’ordre de la conduire aux Magasins du Louvre. Là, par une porte ou par une autre, elle était sûre de réussir à « semer » le jeune homme… Sant’Anna, qui connaissait le grand bazar et la perfidie de ses sorties multiples, ne lui donna pas cette satisfaction. Il se faisait fort, maintenant, de la retrouver. Le lendemain et le surlendemain, il arpenta, sans succès pourtant, la rue de Castiglione et la rue de la Paix : il avait deviné que son inconnue était Américaine et qu’elle devait habiter un des hôtels environnants.

Comme la plupart de ses compatriotes, Sant’Anna était grand chasseur de femmes et amateur d’aventures amoureuses. Ce genre de sport lui donnait des émotions dont il était friand. Il y mettait l’ardeur, la ruse de sa race, ses superstitions puériles. Rien ne lui coûtait pour satisfaire le désir éveillé par un joli visage ou par une tournure élégante. Quand il lui arrivait, ce qui était du reste assez rare, de revenir bredouille, il acceptait son échec avec philosophie. Soit qu’il y ait chez l’Italien moins de combativité, soit que sa nature extrêmement affinée sente mieux l’inéluctable de la vie, il s’y abandonne sans résistance, avec autant de résignation que l’Oriental, quoique avec plus d’intelligence. « C’est la fatalité ! C’est le destin !… È la fatalità ! È il destino ! » Ces paroles, qui lui viennent d’instinct à la bouche, le consolent aisément, lui enlèvent tout remords, tout regret. Très superstitieux, le jeune homme se dit que cette Américaine lui avait fait une trop forte impression pour qu’elle ne fût pas appelée à jouer un rôle dans sa vie. Lequel, il ne le soupçonnait guère !… Il se mit donc à la chercher des yeux un peu partout. Le matin du quatrième jour, il l’aperçut soudainement, devant lui, qui traversait la place Vendôme. Il eut un éblouissement, un violent battement de cœur, un élan vite réprimé. Décidé à apprendre où elle demeurait, il la suivit de loin et réussit à la voir entrer à l’Hôtel Continental. Cela lui suffit. Il continua son chemin, très heureux d’avoir atteint son but.

Le soir même, comme madame Ronald, en compagnie de son frère, prenait le café dans la galerie du Continental, elle vit arriver son admirateur. Cette apparition inattendue lui causa un léger saisissement. Elle ne douta pas un instant qu’il ne fût venu pour elle. Il l’avait donc dénichée ! C’était joliment habile !… Sa vanité exulta et la rendit subitement joyeuse. Ses yeux brillèrent davantage, sa parole devint inégale et rapide. Le comte s’était assis à une table voisine de la sienne. Elle subit plusieurs fois l’attraction de son regard, mais le brava aussitôt avec une parfaite expression d’indifférence. Tout en causant, elle se dit qu’il devait sûrement être un Italien ou un Espagnol. D’un coup d’œil, elle vit son teint mat, ses traits réguliers ; d’un autre, elle saisit sa taille élégante et tous les signes extérieurs qui révélaient l’homme du monde. Décidément, cette conquête lui faisait honneur. L’idée lui vint qu’il devait prendre Charley pour son mari, et aussitôt, avec sa naturelle et mesquine cruauté de femme, elle voulut le supplicier un peu et se mit à parler à son frère d’un air tendre. Elle se laissa complaisamment admirer pendant un bon quart d’heure encore, riant à la pensée que le lendemain elle quittait Paris, et à celle de sa mine déconfite lorsqu’il apprendrait ce départ. Sur cette réjouissante imagination, elle se leva, redescendit la galerie, se dirigeant vers l’ascenseur. Au moment où, très fière, très digne, elle passait devant l’étranger, les paroles du « Prince » lui revinrent à la mémoire. Sa lèvre eut une jolie inflexion de défi et de dédain :

« Ce n’est pas encore cette fois-ci, se dit-elle, que l’homme aura son heure avec moi ! »

VII

Le lendemain, par le premier train, Hélène, son frère et sa tante, Dora et sa mère quittèrent Paris.

Le voyage de Belgique et de Hollande fut un continuel enchantement pour Charley. Son ami Willie Grey vint le rejoindre à Bruxelles et l’accompagna de musée en musée. Dans le trésor de la vieille Europe, ce trésor si lentement et si douloureusement amassé, il trouva, comme nombre de ses compatriotes, les sensations qui seules peuvent rafraîchir les cerveaux brûlés par la fièvre des affaires.

Hélène et Dora ne connaissaient ni la Belgique ni les Pays-Bas. Ce fut une page nouvelle de l’ancien monde qu’elles déchiffrèrent avec une curiosité extrême et qui les ravit par son étrangeté. Les petites villes qui finissent dans le silence et la prière, dont la vieillesse est si touchante, leur causèrent un étonnement respectueux. Les costumes lourds et bizarres, les visages placides, la vie humaine ainsi menée sur un mode lent et grave ne cessa de les amuser et de les intéresser. Pourtant madame Ronald ne voyait pas sans plaisir approcher l’heure de partir pour la Suisse et d’aller rejoindre le marquis et la marquise Verga. Elle s’était liée extraordinairement vite avec cette compatriote rencontrée chez madame d’Anguilhon.

Madame Verga sortait d’une bonne famille de Washington. Jeune fille, elle avait beaucoup hanté la colonie étrangère. C’est là qu’elle avait fait la connaissance de son mari, un Romain, attaché militaire à l’ambassade d’Italie.

Elle avait un visage de très jolie poupée, animé par des yeux bleus qui reflétaient une petite âme joyeuse et bonne. Plus brillante qu’intelligente, elle se montrait naïvement heureuse d’être marquise, d’avoir sa place dans la haute société de Rome. Son excellent caractère, sa loyauté, lui avaient valu nombre d’amis. Son salon était un des plus fréquentés. Sa nature simple et honnête l’empêchait de voir la moitié des intrigues qui se nouaient et se dénouaient sous ses yeux. Elle aimait les Italiens, disait-elle, parce qu’ils sont silencieux et qu’elle pouvait, avec eux, parler tant qu’elle voulait. Le marquis passait pour le mari le moins fidèle. Les uns croyaient qu’elle ignorait tout, les autres qu’elle ne voulait rien savoir.

Toujours est-il qu’elle se proclamait la plus heureuse des femmes. Madame Verga avait entretenu souvent madame Ronald et Dora du monde où elle évoluait. Elle les avait engagées à passer l’hiver à Rome, leur promettant de leur donner a good time, tous les plaisirs imaginables, de les présenter dans telle et telle maison de l’aristocratie.

Sous cette suggestion répétée, Hélène avait commencé à se demander s’il serait possible de décider son mari à faire ce voyage. Une idée, bien digne d’Ève 1ère, lui vint à l’esprit. M. Ronald, qui s’occupait surtout de toxicologie, avait maintes fois exprimé le regret de n’avoir pu retrouver le poison des Borgia. Elle raviverait sa curiosité, lui ferait entrevoir que, par le marquis Verga ou par ses amis, il obtiendrait toutes les facilités pour fouiller les archives les plus secrètes du Vatican.

De son côté, mademoiselle Carroll était séduite par la perspective d’une saison à Rome et de ces belles chasses au renard que madame Verga lui avait décrites. Et puis, aller à la cour, voir de près ces princes, ces ducs, dont les noms historiques et haut sonnants l’avaient toujours charmée, c’était bien tentant, d’autant plus tentant qu’elle avait un excellent prétexte pour prolonger son séjour en Europe : la santé de sa mère, qui laissait beaucoup à désirer, et qui, d’après l’avis des médecins, exigeait un climat doux et une vie tranquille.

Dans l’imagination des deux femmes, les paroles de la marquise faisaient leur œuvre sourdement et sûrement.

D’Amsterdam, Hélène écrivit à son mari une de ces jolies lettres, toujours pleines d’observations fines et originales. Selon son habitude, elle la saupoudra de tendresse, de mots affectueux. Puis elle finit par exprimer le désir de passer l’hiver en Italie. Elle assura M. Ronald qu’il avait besoin d’un congé, lui aussi, et qu’il ne saurait l’avoir plus agréable qu’à Rome. Elle ne manqua pas de l’amorcer, comme elle se l’était promis, par l’appât des recherches à faire sur le fameux poison des Borgia. Cette épître était un vrai chef-d’œuvre de diplomatie féminine. Elle la glissait sous enveloppe lorsque Dora entra dans sa chambre, un paquet de lettres à la main.

— Avez-vous quelque chose pour la poste ? demanda-t-elle.

— Oui, fit madame Ronald en lui remettant son courrier.

— Je parie que je devine ce que vous écrivez à Henri !

— Eh bien, qu’est-ce que je lui écris ?

— Que vous voulez passer l’hiver en Italie, tout simplement… Je dis la même chose à Jack.

— Oh ! Dody ! c’est mal de votre part !… Moi, je suis mariée, rien n’empêche M. Ronald de venir me rejoindre… tandis que vous…

— Je retarde le malheur de M. Ascott, voilà tout !… Plaisanterie à part, ces messieurs ne seront pas contents. Tant pis ! Cela leur formera le caractère. Je sais bien que nous sommes toujours libres de faire ce que nous voulons ; mais ils peuvent gâter notre plaisir avec des tracasseries, des reproches assommants. Il faut que nous nous soutenions mutuellement… Henri vous donnera du fil à retordre. Vous avez promis de rentrer au mois d’octobre : si vous le désappointez, il sera furieux. Il ne peut pas supporter un manque de parole. Ils sont si terriblement honnêtes, ces Ronald !

Un souffle de révolte enfla légèrement les narines d’Hélène.

— C’est bien, dit-elle, nous verrons.

L’anatomiste qui étudie le corps humain est toujours saisi d’étonnement et d’admiration lorsqu’il voit la minutie des détails qui le composent, le parti que la nature tire de la fibre la plus ténue, de la molécule la plus petite. Dans la destinée des individus la Providence apporte la même prodigieuse recherche. Elle amène de loin, de très loin, les agents qui lui sont nécessaires. D’un mot, d’un regard, d’un geste, elle fait sortir un drame poignant ou une joie divine qui produisent à leur tour une foule de sentiments et qui ont des conséquences incalculables.

La venue à Paris de madame Ronald et de mademoiselle Carroll, leur liaison avec la marquise Verga, la rencontre d’Hélène et du comte Sant’Anna, représentaient déjà un énorme travail providentiel, un écheveau effrayant de circonstances, un concours d’êtres, de choses, de fluides, où se perdrait l’esprit d’un simple romancier, mais dans l’étude desquels le philosophe, le psychologue pourraient facilement se reconnaître et trouver des enseignements, un peu de lumière peut-être.

VIII

Dans la première semaine d’août, mademoiselle Carroll et sa mère partirent pour Carlsbad ; Hélène, tante Sophie, Charley Beauchamp et Willie Grey allèrent rejoindre les Verga à Lucerne, à l’Hôtel National.

La petite ville suisse parut d’abord assez triste à madame Ronald. Elle ne tarda pas cependant à prendre goût aux excursions alpestres, aux longues promenades en voiture, en bateau, à pied, que le marquis savait rendre amusantes. Au bout de quelques jours, madame Verga et elle devinrent le centre d’une petite coterie qui excitait l’envie de tout le monde par son entrain et sa gaieté. Après le dîner, pour lequel l’une et l’autre se mettaient en frais de toilette, les deux Américaines allaient s’asseoir dans le hall de l’hôtel, lieu de rendez-vous général, et là, entourées d’amis et d’admirateurs, elles se balançaient dans leurs rocking-chairs en écoutant des chansons napolitaines ou autres. Les musiciens italiens, qui chaque été viennent à Lucerne, lui prêtent un attrait que tous les Jodler du Tyrol seraient impuissants à lui communiquer. Après une journée passée sur le lac gris, sur les hauteurs vertes ou neigeuses, dans le froid décor des Alpes, on goûte un plaisir exquis à recevoir soudainement cette sensation de soleil, de chaleur et d’amour que donnent la musique et les chants d’Italie. Hélène en était pénétrée plus que toutes les femmes présentes. Elle ne comprenait pas le sens des paroles, mais son oreille en était singulièrement charmée. Elle y trouvait l’expression de sentiments qu’elle n’avait jamais éprouvés, quelque chose de passionné, de lumineux et de fugitif. Elle était fascinée par la mimique des chanteurs napolitains, par ces yeux noirs qui flambaient tour à tour d’amour et de colère ou s’embuaient subitement de tristesse, par la mobilité excessive de ces visages latins, si différents des visages impassibles et fermés de ses compatriotes. Elle avait été plusieurs fois à Rome, à Naples, à Florence. Le son musical, coloré pour ainsi dire, de la langue italienne n’était pas nouveau pour elle, mais jamais il ne l’avait si curieusement affectée. Son âme avait-elle été sensibilisée à dessein, ou était-elle remuée par un obscur pressentiment ?

Un soir, Hélène et madame Verga occupaient leurs places habituelles dans le hall et causaient joyeusement avec quelques personnes. Le marquis était allé à l’hôtel Schweizerhof voir si un ami qu’il attendait depuis huit jours, et que le baccara retenait à Aix-les-Bains, était finalement arrivé.

Madame Ronald, très jolie dans une robe de batiste écrue garnie de rubans vert pâle, se balançait doucement. Tout à coup, la surprise immobilisa son visage et son fauteuil : M. Verga entrait avec le jeune homme qui l’avait si obstinément suivie à Paris et à qui elle avait cru échapper pour tout de bon ! C’était donc lui, ce comte Sant’Anna dont, ces jours-ci, on l’avait si souvent entretenue ! Elle demeura littéralement suffoquée par la surprise, un peu confuse, un peu effrayée. L’Italien ne l’aperçut pas d’abord ; lorsque son ami l’amena devant elle pour le présenter, il eut un sursaut intérieur, un éclat de triomphe dans les yeux, un sourire moqueur sous la moustache, tout cela dissimulé par une inclination profonde.

La marquise accapara le nouveau venu pendant quelques minutes, l’accablant de questions sur toutes les personnes de leur connaissance qui se trouvaient à Aix-les-Bains. Aussitôt qu’il fut libre, il s’approcha d’Hélène et le marquis lui céda le fauteuil qu’il occupait à ses côtés.

— Il ne m’est pas arrivé souvent d’être aussi heureux, — dit-il en appuyant ses magnifiques yeux noirs sur la jeune femme. — La fortune me devait bien ce dédommagement, car elle m’a passablement maltraité au baccara ! ajouta-t-il avec une audace qui frisait l’impertinence. — Si j’avais pu deviner que cette amie dont Verga me parlait dans ses lettres était vous, madame, il y a longtemps que je serais ici.

— Mais je ne vois pas pourquoi ? dit Hélène froidement.

— Parce que j’ai eu le plaisir de vous rencontrer plusieurs fois à Paris et que, pour vous revoir, je serais allé au bout du monde.

Il était impossible à Hélène de laisser passer une invite au fleuretage sans y répondre.

— Si loin que cela ! fit-elle d’un ton railleur.

— Si loin que cela, — répéta sérieusement le jeune homme. — Nous autres Italiens, nous sommes sujets à éprouver des antipathies ou des sympathies subites. Quand une femme provoque en nous une certaine émotion, elle nous oblige irrésistiblement à la suivre : c’est un hommage qu’elle nous force de rendre à sa beauté et dont elle ne saurait prendre offense.

Madame Ronald fut tellement interloquée par la subtilité de l’explication qu’elle ne trouva pas un mot à répondre.

— Et c’est ce qui m’est arrivé… Il m’a semblé qu’avant vous je n’avais jamais vu de femme blonde.

— Je ne savais pas que ma blondeur eût rien d’extraordinaire.

— Ce devait être celle d’Ève.

— Vous croyez ?… Mais ce n’est pas rassurant pour moi !

— Encore moins pour les autres ! répondit l’Italien avec son fin sourire. — J’avais deviné que vous étiez Américaine.

— A quoi donc ?

— A votre élégance d’abord, puis à votre allure vive et décidée. Je la connais bien, car nous avons beaucoup de vos compatriotes à Rome. Le matin, quand elles sortent, elles éclairent le Corso.

— Je suis charmée d’apprendre cela !

— Vous n’êtes pas venue directement ici en quittant Paris ?

— Non, j’ai passé par la Belgique et la Hollande.

— Aimez-vous Lucerne ?

— Beaucoup.

— Vous comptez y rester jusqu’à la fin de la saison ?

— Aussi longtemps que je m’y amuserai.

A ce moment, mademoiselle Beauchamp qui venait de lire son New York Herald au salon, s’approcha de sa nièce.

— Montez-vous maintenant ? lui demanda-t-elle.

— Oui, ma tante, je vous attendais, répondit la jeune femme.

Elle s’était levée avec un empressement qui n’était qu’une manœuvre de sa coquetterie instinctive.

Puis, en manière d’excuse au comte Sant’Anna :

— Nous avons fait aujourd’hui une longue excursion ; demain nous devons déjeuner au Righi : si je veux être alerte, il faut que je me retire de bonne heure.

Hélène, ayant pris congé de tout le monde, alla dire un mot à son frère, qui causait dans un coin avec Willie Grey.

L’Italien la suivit du regard.

— Cristi ! quelle jolie femme ! dit-il à son ami Verga. — Le mari ? demanda-t-il.

Et, de la tête, il désignait M. Beauchamp qui, en vrai Américain, accompagnait sa sœur et sa tante à l’ascenseur.

— Non, le frère.

— Elle est veuve ?

— Veuve par grâce, par permission, comme on dit si drôlement en anglais : a grass widow[1]… M. Ronald est resté en Amérique.

[1] Grass widow du français « grâce », traduit d’une manière erronée par « grass » « herbe ».

— Diablement imprudent de sa part !

— Oh ! il ne risque rien. Sa femme est très comme il faut, d’une des meilleures familles de New-York… toutes les garanties morales et celle, plus rassurante, d’un tempérament honnête.

— Oui, oui, connu ! vienne une bonne tentation… et patatras, les principes ! fondue, la glace !

— Tu ne connais pas encore bien les Américaines : ce ne sont que des cerveaux. Je crois que si la Providence est vraiment en train de créer un troisième sexe, comme le ferait supposer le féminisme, ce sont les États-Unis qui en fourniront les premiers spécimens : des prêtresses, des doctoresses…

— Oh ! horreur !… C’est égal, si avec des cheveux comme les siens, son teint de rousse, et veuve par grâce depuis plusieurs mois, madame Ronald était invincible, ce serait surhumain… inhumain, même !… Je suis bien tenté de la mettre à l’épreuve.

— Je te parie vingt louis que tu en seras pour tes frais.

— Tenu !

A ce moment, madame Verga s’approcha des deux hommes pour leur souhaiter le bonsoir.

— Qu’est-ce que vous complotez là ? demanda-t-elle.

— La perdition d’une femme, répliqua Sant’Anna.

— Naturellement ! fit la marquise avec un joli rire.

IX

Bien qu’il ne fût ni prince ni duc, Emmanuel Sant’Anna appartenait à la grande noblesse. Sa famille, originaire d’Espagne, venue à Rome au XIIIe siècle, y avait joué un rôle politique considérable et, par son passé, se trouvait étroitement liée à la papauté.

Donna Teresa, sa mère, était une Salvoni, la sœur d’un cardinal papabile, — « papable », — une vraie éminence dans le sacré collège. Son père avait été un de ces beaux nobles romains dont la vie se passait entre la place du Gesù et la place du Peuple et que l’on voyait autrefois, à l’heure de la promenade, au Corso ou au Pincio, la canne aux lèvres, guetter les jolies femmes pour échanger avec elles des saluts, des œillades, des signes mystérieux.

Après 1870, l’espoir enfantin de refaire avec des Italiens seuls la Rome de jadis, formée de « vingt peuples divers », fut jeté comme un leurre à ces hommes ignorants des affaires. Le comte Sant’Anna y fut pris l’un des premiers. Il acheta de vastes terrains, entra dans des spéculations insensées, s’y ruina, et mourut de chagrin. Un an plus tard. Donna Teresa, sa femme, hérita de la fortune paternelle. Lorsqu’elle eut marié et doté sa fille, il lui resta une terre en Ombrie, une villa à Frascati et, à Rome, le palais Sant’Anna, sauvé du naufrage. Elle vivait avec une stricte économie afin que son fils pût dépenser largement. Elle avait pour lui un de ces amours maternels excessifs qui contiennent tous les sentiments bons et mauvais du cœur humain. Avant Lelo, — comme on le nommait par abréviation d’Emmanuel, — il n’y avait rien, et après lui, rien encore. Quand, du fond de son modeste coupé attelé d’un seul cheval, elle l’apercevait, à la villa Borghèse ou au Pincio, conduisant avec maëstria une paire de pur sang, elle était heureuse, et, pendant le reste de sa promenade, elle ne voyait plus que sa belle carrure et sa silhouette élégante. Sa beauté faisait l’orgueil et la joie de sa mère. Il avait un de ces visages italiens aux traits d’une régularité et d’une fermeté classiques, éclairés par ces yeux lumineux, caressants, mélancoliques, qui peuvent être d’une dureté sauvage ou d’une douceur féminine, un de ces visages sans grande puissance intellectuelle, sans indication d’idéalité, mais revêtu d’un charme particulier, charme fait d’impressionnabilité extrême et de sensualité fine.

Comme tous ses contemporains, Sant’Anna était le Romain de la transition, un être affiné, déraciné, ignorant, sans conviction, qui n’ose ni renier le passé ni accepter l’idéal nouveau.

Pour les jeunes gens de l’aristocratie française, l’évolution est infiniment moins difficile et moins douloureuse. Ils ont une religion et une patrie : rien ne les empêche de pratiquer l’une et de servir l’autre. La religion des nobles romains était la papauté ; leur patrie, la Ville Éternelle : toutes les deux ont été mutilées et transformées. Ils étaient habitués à considérer l’Italie comme l’ennemie, et on les a enrôlés de force sous son drapeau. Ils doivent oublier et renaître pour ainsi dire. Toutes les facultés, atrophiées par une longue oisiveté, les servent mal, et, conscients de leur infériorité, ils se tiennent à l’écart. On ne saurait les blâmer.

Lelo fut élevé dans un collège de jésuites. Là, on ne lui enseigna pas l’histoire vraie de l’Italie, celle qui raconte ses luttes douloureuses, ses longs efforts vers l’unité, efforts toujours déjoués par la trahison, mais qui devaient forcément aboutir au fait accompli de 1870 ; il apprit, comme tous ses condisciples, une histoire tronquée, édifiée sur cette fable ingénieuse du patrimoine de Saint-Pierre et où le rôle glorieux appartient à la papauté. Il fut leurré de l’espoir que le pape, grâce à l’une ou l’autre des grandes puissances, ne tarderait pas à reconquérir sa souveraineté temporelle, et que les Italiens seraient forcés de se chercher une autre capitale. Cependant Rome n’était plus la cité fermée où aucune idée philosophique, aucune découverte scientifique, aucune nouvelle même ne pouvait pénétrer sans être contrôlée, examinée par une théocratie absolue. Les journaux de toutes les opinions se criaient dans les rues ; les livres, les revues entraient librement ; la vie moderne s’épanouissait audacieusement sous les fenêtres des vieux palais, autour des basiliques, des églises. Par la brèche de la Porta Pia, le XIXe siècle avait fait irruption et projeté sa lumière jusque dans les coins les plus obscurs du Transtevère. Et l’atmosphère même de la Ville Éternelle fut changée. Elle perdit à jamais sa beauté de sanctuaire, et entra, elle aussi, dans l’âge ingrat et douloureux de la transition. En dépit des précautions, le nouvel air ambiant, chargé d’idées de liberté, de patriotisme, agit sur le comte Sant’Anna. Et, irrésistiblement poussé dans le courant nouveau par toutes ces choses infimes et grandes, il commença de fréquenter la société étrangère, puis il se glissa, timidement d’abord, dans quelques salons « blancs ». Il y rencontra la princesse Marina, une des sirènes qui ornaient le parti de la cour.

C’était une Italienne svelte et fine, au bel ovale latin, aux lourds cheveux noirs, avec des yeux bleus très foncés d’un ardent magnétisme. Mariée à un homme dévot, tyrannique et brutal, elle l’avait quitté avec les honneurs de la séparation, et la garantie d’une rente suffisante. Par haine du prince, qui appartenait au « monde noir », elle s’était ralliée aux blancs, et était devenue l’une des amies les plus dévouées du Quirinal.

Lelo s’éprit de Donna Vittoria avec l’ardeur d’une jeunesse qui avait été bien gardée et forcément chaste. Il avait vingt-deux ans ; elle, trente-quatre. Cet amour acheva de l’émanciper. Il se fit présenter au roi et à la reine d’Italie, mais il ne se montra que de loin en loin à la cour. Cet acte de foi peut sembler assez platonique ; étant données son éducation, les attaches de tous les siens avec le Vatican, il dut lui coûter un très grand effort moral ; il n’en eût pas été capable sans l’influence et les conseils de Donna Vittoria. Cette défection lui attira de cruelles scènes de famille et lui fit perdre même l’héritage d’un oncle intransigeant.

Après cela, le comte Sant’Anna crut avoir acquis le droit de rester tranquille. Il se laissa vivre, avec cette indifférence de philosophe qui distingue la plupart de ses compatriotes.

Pour comprendre le caractère d’un peuple, il faut savoir sa langue et son histoire. Aucune nation n’a acheté son unité aussi cher que l’Italie. Pendant des siècles, elle a été travaillée, déchirée, déçue par des partis divers. Si elle n’a pas péri dans la lutte, c’est qu’elle portait en elle la beauté, l’art, la poésie. Et dans chacun de ses fils on voit, plus ou moins, la lassitude qui suit les longues crises, le scepticisme qu’engendrent les trahisons répétées, la prudence, la ruse, la subtilité que développe la tyrannie. Tout cela se retrouvait chez le jeune Romain. Le travail acharné de l’Anglo-Saxon, l’activité de l’Américain, la fièvre créatrice du Français lui faisaient hausser les épaules et dire avec un mépris hautain : « A quoi bon !… A che serve ! » Les émotions de l’amour et du jeu, la passion des chevaux, de la chasse, remplissaient suffisamment sa vie. Il était joueur, mais par accès seulement. Il pouvait rester des mois sans toucher une carte, puis le goût lui en revenait soudain. Ses accès avaient déjà coûté gros à sa mère, mais il en sortait avec des regrets si sincères qu’elle n’avait pas même le courage de lui faire des reproches.

Le comte Sant’Anna, comme la majorité de l’aristocratie italienne, aimait Paris, sinon la France. Il y avait des parents, des amis, et y passait chaque année une partie de la « saison ». Avant de rentrer chez lui, il s’arrêtait à Aix-les-Bains, où le baccara l’appauvrissait plus souvent qu’il ne l’enrichissait, ce qui l’obligeait à aller faire des économies à la campagne. La chasse l’aidait à attendre patiemment le moment de rentrer à Rome, où, en novembre, il reprenait le cycle de sa vie mondaine.

Les travailleurs méprisent les hommes de cette catégorie. Ils ont tort : si une telle existence manque de relief et de but, elle est loin d’être inutile. Lelo occupait bien la place qui lui avait été assignée ici-bas. Avec ses inférieurs, il avait cette bonté familière et digne qui n’humilie jamais. Ses serviteurs et ses fermiers l’adoraient et ressentaient pour lui un respect presque féodal. De son côté, il les considérait comme faisant partie de sa famille. Ceci ne se voit plus guère qu’en Italie. Lorsque, parmi ses gens et ses fermiers, il rencontrait quelque garçon intelligent, il l’aidait à se faire une position. Rien ne lui donnait autant de plaisir que de voir un de ses domestiques, marmiton ou groom, monter en grade, et il ne le perdait jamais de vue. En un mot, il était un vrai grand seigneur ; — et un vrai grand seigneur entend mieux la fraternité qu’un bourgeois ou un socialiste.

Parmi les hommes de la haute société romaine, Sant’Anna était un de ceux qui avaient le plus de prestige ; sa belle mine excitait surtout l’admiration des étrangères. Il faisait de nombreuses infidélités à la princesse Marina ; elle fermait héroïquement les yeux, pour éviter les scènes qui l’eussent mis en fuite, et il lui revenait toujours.

Le Français est peut-être, de tous les hommes, celui qui met dans l’amour le plus d’idéalité, le plus d’intelligence, le plus d’éléments élevés. Pour l’Italien, pour celui de l’aristocratie en particulier, l’amour n’est guère qu’une aventure où il apporte une ardente jalousie, une méfiance instinctive, une sensualité d’Oriental. La femme, à laquelle il ne demande que certaines satisfactions, l’ennuie ou l’agace vite ; et il lui préfère ses amis et son club. Dans sa jeunesse, il est moins fidèle que le Français ; dans sa maturité, il l’est davantage, non par vertu, mais par indolence native : il trouve inutile de refaire des frais pour arriver au même résultat.

Lorsque Lelo fut mis à l’improviste en présence de madame Ronald, il éprouva une commotion qui lui parut un présage. Avec son esprit superstitieux, il considéra cette rencontre comme une fatalité encourageante. Avec sa frivole conception de l’amour et de la femme, il se dit que cette Américaine, éloignée de son mari, visiblement coquette, serait enchantée de trouver une distraction. Il remercia sa bonne étoile qui lui envoyait une aussi délicieuse aventure pour l’arracher au baccara et à l’écarté.

X

La religion, pour une grande part, contribue à former le caractère de la femme. Le catholicisme fait des cérébrales, le protestantisme des intellectuelles ; la fémininité est catholique, le féminisme est protestant. L’Américaine, qui est une intellectuelle, se glorifie de son insensibilité physique ; la Française, une cérébrale par excellence, tire vanité de sa sensibilité, elle l’exagère même : lorsqu’elle n’a pas de tempérament, elle s’en fait un par l’imagination. Dans l’amour, ce qu’elle ambitionne, ce dont elle jouit, c’est le pouvoir de donner du bonheur ; l’Américaine, elle, veut en recevoir. Pour la première, l’homme est le but ; pour la seconde, il est le moyen. Cette manière de sentir les rend aussi diverses que peuvent l’être deux créatures de même espèce.

Les quinze jours qui suivirent la présentation du comte Sant’Anna furent pour Hélène comme un joli rêve, où il y eut de ravissantes promenades à travers monts et bois, au-dessus des lacs bleus, des haltes délicieuses, des causeries gaies, des tête-à-tête innocents, mais singulièrement agréables, avec un homme beau, de grande race, à la voix chaude et nouvelle. Ce rêve fut vécu dans l’atmosphère enivrante que créent le désir, l’admiration, la sympathie amoureuse, ces fluides qui enveloppent la femme de chaleur et de lumière, qui « champagnisent », pour ainsi dire, l’air qu’elle respire… Et madame Ronald n’en fut point troublée.

Lelo ne tarda pas à reconnaître la vérité de ce que lui avait dit son ami Verga, mais il n’en fut pas découragé : en amour, la résistance charme l’Italien. La coquetterie ouverte de la jeune femme ne laissa pas cependant que de le déconcerter. Elle paraissait naïvement heureuse de lui plaire, elle y tâchait même : tout ce qu’elle voulait, c’était de l’admiration et encore de l’admiration. Les paroles de tendresse qu’il lançait au milieu de leurs causeries provoquaient sa raillerie, une raillerie très sincère. Pour la première fois, il se trouvait en présence de l’honnêteté féminine absolue.

De fait, cette intimité agréable n’avait pas éveillé chez madame Ronald une pensée qui pût alarmer sa conscience. Le jeune Romain l’intéressait à titre d’exotique, parce qu’il était différent des hommes qu’elle avait connus. Les variations de son humeur, son excessive sensibilité, ses accès de mélancolie, de paresse, l’étonnaient et l’amusaient. Puis ce titre de comte sonnait bien à l’oreille, donnait au porteur un certain prestige. Elle n’était pas loin de le considérer comme un être d’une essence supérieure.

Ainsi que Dora l’avait prévu, M. Ronald fut blessé, irrité, de voir que sa femme allait lui manquer de parole. La chance de découvrir le poison des Borgia le laissa parfaitement froid. Il répondit à Hélène qu’en aucun cas il ne pourrait passer l’hiver à Rome. Il espérait qu’elle ne se laisserait pas tenter par les Verga ; il comptait qu’elle reviendrait au mois d’octobre comme elle l’avait promis. A son insu peut-être, il employa un ton sévère, impérieux. Hélène n’y était pas habituée. C’était la première fois, du reste, qu’elle subissait l’affront d’un refus. Sous l’impulsion de la colère ou d’un sentiment encore obscur, elle écrivit une de ces lettres qui semblent dictées par un mauvais esprit, que l’on regrette, que l’on est tenté de renier et qui ont des conséquences imprévues : — elle tenait à profiter de l’occasion qui lui était offerte de passer une saison agréable à Rome ; si Henri l’aimait mieux que son laboratoire, ce dont elle avait toujours douté, il viendrait la rejoindre ; sinon, elle ne se ferait aucun scrupule de prolonger un peu son séjour en Europe.

Lorsque madame Ronald annonça sa résolution à son frère et à sa tante, ils jetèrent les hauts cris et la blâmèrent énergiquement. Charley Beauchamp, qui était la bienveillance même, avait, dès le premier moment, éprouvé une profonde antipathie pour le comte Sant’Anna. Il s’aperçut bientôt que le nouveau venu faisait la cour à sa sœur. Il l’avait toujours vue entourée d’admirateurs, mais, pour une cause ou pour une autre, les attentions du jeune Romain lui déplurent et il en fut comme personnellement offensé.

— Prenez garde, dit-il un jour à Hélène : ce comte ne m’inspire aucune confiance. Les étrangers se croient tout permis avec une femme coquette… et vous l’êtes terriblement !

— N’ayez pas peur, personne ne me manquera jamais de respect ! répondit madame Ronald avec son assurance habituelle.

— Je l’espère ; seulement, il serait prudent de ne pas vous y exposer. Vous ne vous doutez pas à quel point les Italiens sont différents des Américains. Je ne l’aurais jamais su si je n’avais pas connu aussi intimement le marquis Verga. Méfiez-vous, je vous le répète.

Quelques jours plus tard, Charley reçut un câblogramme qui le rappelait d’urgence à New-York. Ce n’était pas la première fois qu’il voyait ainsi ses vacances coupées court, mais jamais il n’en avait éprouvé une telle contrariété.

— Je suis désolé de devoir vous quitter ! dit-il à sa sœur. Si mes intérêts seuls étaient en jeu, je ne partirais pas. Promettez-moi, pour me tranquilliser, que vous rentrerez au mois d’octobre.

— Je ne promets rien ! répondit madame Ronald d’un ton sec.

— Ce serait cruel de désappointer Henri. En outre, vous donneriez le mauvais exemple à Dora… Si vous allez à Rome, elle voudra vous suivre : Jack se fâchera, et il pourrait en résulter une rupture.

— Dody est assez grande pour savoir ce qu’elle doit faire. Je ne suis pas responsable de ses actions.

M. Beauchamp ne voulut pas discuter davantage : il savait qu’il était dangereux de pousser Hélène à exprimer sa volonté, car ensuite elle n’en démordait pas.

Avant de partir, toutefois, il pria tante Sophie de faire son possible pour obtenir qu’elle renonçât à ce projet. Il fut même tenté de lui dénoncer le comte, au moins d’éveiller sa méfiance ; il en fut empêché par un sentiment de loyalisme fraternel.

En recevant à la gare, les adieux de sa sœur, il eut le cœur fortement serré.

— Au revoir… dans six semaines ! lui cria-t-il par la portière.

Hélène détourna la tête et ne répondit pas.

XI

Madame Ronald avait dit à M. de Limeray qu’elle aimait le danger, et en vérité, depuis trois semaines, elle jouait, comme une enfant, avec le désir, avec les sens, avec la vanité d’un homme, sans se douter du péril auquel elle s’exposait. L’éducation morale et physique de l’Américain n’est pas celle de l’Européen ; elle sauvegarde la femme plus que ses principes mêmes ou son honnêteté. Hélène avait impunément tyrannisé, tantalisé ses admirateurs : aucun n’était allé plus loin qu’elle n’avait voulu. Le comte Sant’Anna, lui, était d’un autre tempérament. Ce fleuretage platonique, auquel on le soumettait, lui semblait une insulte à sa virilité et, par moments, l’exaspérait jusqu’à la plus sauvage colère. Le départ de M. Beauchamp lui avait causé une vive satisfaction : il avait deviné son hostilité, il s’était imaginé qu’elle contrariait son succès ; maintenant, il sentait la jeune femme davantage en son pouvoir.

Dans la première semaine de septembre, toute la petite coterie italo-américaine quitta Lucerne pour Ouchy et s’installa à l’Hôtel Beau-Rivage.

Bien que Romain, le marquis Verga avait une certaine activité physique. Forcé par son service d’accompagner la reine d’Italie dans sa villégiature des Alpes, il avait pris goût à la montagne et venait de préférence en Suisse où il pouvait s’entraîner à la marche. Lelo, qui n’aimait pas la nature, qui détestait les excursions, était enchanté d’être débarrassé du Righi et du Pilate et de n’avoir plus en perspective que de belles et faciles promenades sur le lac Léman. L’Hôtel Beau-Rivage était infiniment plus intime que l’Hôtel National. Il y avait un beau parc, de jolis coins où l’on pouvait s’isoler, où les mots d’amour devaient mieux porter, un décor exquis, mille choses qui pouvaient devenir complices de son désir. Et son désir flambait de plus en plus. La beauté brillante de l’Américaine, ses cheveux qu’on eût dit passés dans un bain d’or, son éclat de blancheur, de santé physique et morale, étaient une tentation au-dessus de ses forces. Il lui semblait que cette femme si blonde lui appartenait de droit, à lui si brun. Et cependant, il sentait bien qu’elle demeurait réfractaire à la séduction qu’il s’efforçait d’exercer sur elle. Ni ses paroles, ni son admiration muette, ni la caresse enveloppante de son regard, ne parvenaient à la troubler. Le soir, lorsqu’elle lui tendait sa main, il la trouvait toujours fraîche comme celle d’une petite fille. Un après-midi que, par extraordinaire, il était seul avec elle dans son salon, il s’enhardit à lui parler de tendresse, de passion ; il l’amena habilement au bord du gouffre fleuri. Elle écouta toutes ces jolies choses, elle se laissa conduire sans résistance, puis, soudainement :

— Croyez-vous que l’amour soit un fluide comme la chaleur, comme l’électricité ? demanda-t-elle avec le plus grand sang-froid.

Sant’Anna tressauta sous l’étrange question :

— L’amour un fluide !… répéta-t-il, ahuri, suffoqué.

— Oui, les savants affirment qu’ils pourront l’analyser, l’enregistrer au galvanomètre, le photographier même…

En entendant ce propos énorme qui, à son ignorance moyenâgesque, à sa jeunesse surtout, sonnait comme un blasphème, il se leva, prit son chapeau et sortit, laissant madame Ronald stupéfaite. Quelques heures plus tard, elle voulut lui expliquer gentiment qu’elle ne s’était point moquée de lui.

— Laissez, fit-il, je ne veux pas connaître le secret des dieux. Pour moi, comme dit Carmen :

L’amour est enfant de Bohême,

Il n’a jamais connu de loi ;

Si tu ne m’aimes pas, je t’aime ;

Si je t’aime, prends garde à toi !

Une Française, honnête comme l’était madame Ronald, n’eût point permis qu’on lui fît ainsi la cour. Non contente de ne pas pécher, elle se fût fait un scrupule d’exciter la convoitise d’un homme et de le rendre malheureux. L’Américaine, elle, ne se refuse jamais ce qu’elle appelle an admirer, — « un admirateur ». — C’est ainsi qu’Hélène considérait le comte Sant’Anna, mais lui, malheureusement, n’avait pas le platonisme qui distingue ce genre d’amoureux essentiellement transatlantique. Et, pour comble d’imprudence, elle était fort aimable avec Willie Grey, qui, à la prière de son frère, les avait accompagnées, elle et sa tante, à Ouchy. Chaque matin, elle faisait avec le marquis Verga et le jeune peintre une promenade à bicyclette. Lelo, qui avait horreur de cet exercice, n’était pas de la partie. Lorsqu’il voyait madame Ronald, très séduisante, avec son chapeau anglais, sa jaquette courte, sa jupe collante sur les hanches et la croupe, sauter lestement en selle et, le buste droit, filer comme un trait, il éprouvait une rage de jalousie qui exaltait sa passion.

Le marquis Verga s’amusait infiniment de la petite comédie qui se jouait sous ses yeux, et non pas, certes, par amour de la vertu, mais par rivalité masculine, il se réjouissait de voir l’insuccès de son ami.

— Avais-je raison ? dit-il un soir que Lelo, après avoir accompagné madame Ronald à l’ascenseur, revenait s’asseoir près de lui en tordant rageusement sa moustache. — Que penses-tu maintenant de l’honnêteté américaine ?

— Qu’elle ressemble joliment à de la perversité !… Ce n’est pas le respect de soi-même, c’est plutôt le plaisir d’embêter l’homme et de ne pas permettre qu’il triomphe.

— C’est cela même !

— Eh bien, je crois que toute femme a dans sa vie un moment de défaillance. Madame Ronald, elle, n’a pas encore eu le sien ; c’est ce qui la rend si audacieuse, mais, per Bacco ! je saurai le provoquer et en profiter ! Elle est décidée à venir à Rome cet hiver…

— Oui, c’est moi qui lui ai mis cela dans la tête… du diable si je me doutais que je te pavais la route !… C’est égal, je crois que tu perds ton temps.

— Possible !… mais madame Ronald ne me rendra pas ridicule à mes propres yeux. Si je ne peux lui donner le respect de l’homme, je lui en donnerai la crainte, aussi vrai que je suis un Sant’Anna ! fit l’Italien avec un air mauvais.

Malgré sa témérité, Hélène ne s’exposait point à des tête-à-tête dangereux. Elle se laissait faire la cour, mais sous les yeux de tout le monde, sinon à la portée des oreilles. En dépit de son habileté italienne, Lelo n’avait pas réussi à la séquestrer une seule fois. Il lui avait bien tendu des pièges ; mais, comme elle était sincèrement honnête, elle les avait aperçus : la femme est rarement surprise, bien qu’elle prétende toujours l’être. Le jeune homme était persuadé que, s’il pouvait pendant quelques moments lui parler seul à seule, il saurait l’émouvoir, et il cherchait sans cesse le moyen d’y arriver.

Un matin, en passant par le corridor, il vit que le salon et la chambre à coucher qui séparaient madame Ronald de sa tante étaient libres. Cette vue lui inspira une idée diabolique. Il entra, inspecta les lieux, et, descendant quatre à quatre au bureau, il annonça l’arrivée de son beau-frère et de sa sœur et retint pour eux l’appartement. Il parla aux Verga, à Hélène, de la visite qu’il attendait et fit mettre ostensiblement des plantes et des fleurs dans le salon. Il avait trouvé là une position unique, il s’agissait d’en profiter.

Le lendemain soir, après le dîner, tout le monde alla dans le jardin. La nuit était d’une beauté rare, douce, éclairée par la lune. Sant’Anna emmena la jeune femme au bord du lac. Elle avait jeté sur sa robe légère une mante bretonne, et, au-dessus du vêtement sombre, dans la lumière argentée, sa tête nue paraissait d’une blondeur merveilleuse. Elle seule soutenait la conversation. Son compagnon marchait à ses côtés, la tête basse, visiblement absorbé par une pensée quelconque.

— Qu’avez-vous donc, ce soir ? lui demanda-t-elle : vous êtes de mauvaise humeur ?

— Pas du tout ! je cherche la solution d’un problème.

— De mathématiques ?

— Non, de psychologie.

— Ah ! cela m’intéresse. Puis-je le connaître ?

— Parfaitement, et vous pourrez m’aider à le résoudre mieux que personne, car c’est vous-même qui êtes ce problème.

— Moi ?

— Oui. Je me demande comment avec votre jeunesse, votre beauté et votre intelligence, il vous est possible de vivre sans amour.

— Sans amour !… mais j’aime mon mari : il me suffit parfaitement, je vous assure… C’est une splendide créature, — dit Hélène, employant pour qualifier M. Ronald une expression tout à fait anglaise. — Je n’ai jamais rencontré d’homme qui le vaille, je n’en rencontrerai probablement jamais.

— Et cependant vous êtes ici loin de lui, volontairement. Je finis par croire que, vous autres Américaines, vous avez pour vos maris un sentiment spécial, un sentiment qui vous permet de voyager, de vous amuser, d’être heureuses sans eux… Quand on aime, la séparation est un déchirement.

Madame Ronald se mit à rire.

— Dieu merci, nous n’éprouvons rien de si gênant… D’ailleurs, nous ne vivons pas uniquement pour l’homme.

— Non ? Et pour qui vivez-vous ?

— Mais pour la famille, pour la société, pour nos amis. Puis, nous devons développer notre esprit, progresser, travailler à l’amélioration de nos semblables.

A l’énoncé de ce programme si moderne, Lelo, stupéfait, s’arrêta net et regarda la jeune femme.

— Vous vous moquez ?

— Pas le moins du monde !

— Et cela vous suffit ?

— Pleinement.

— Vous n’avez pas besoin d’autre chose, vous ?

— J’ai besoin encore d’une affection solide, durable, et je l’ai !… répondit madame Ronald avec dignité.

Sant’Anna reprit sa marche.

— Je l’avais bien deviné, dit-il ; il y a en vous une virginité que j’ai sentie, qui m’a étonné, m’a charmé. Vous ignorez encore ce que la vie renferme de divin. Vous le saurez un jour… et je donnerais dix ans d’existence pour être celui qui vous l’apprendra ! ajouta-t-il d’une voix basse et émue.

Pour la première fois, Hélène parut troublée, mais se ressaisissant aussitôt :

— Ne dites pas de sottises ! fit-elle d’un ton sec, et rentrons.

Lelo se mordit la lèvre.

— Comme vous voudrez, répondit-il froidement.

Madame Ronald acheva la soirée sous la véranda, avec les Verga, Willie Grey et quelques personnes de connaissance. Par extraordinaire, elle fut distraite et silencieuse. Quand elle rencontrait les yeux de Sant’Anna, assis un peu à l’écart dans un coin d’ombre, le mouvement de son rocking-chair s’accélérait et trahissait sa nervosité.

Vers dix heures, elle remonta chez elle. Désireuse d’être seule, elle se débarrassa promptement de sa femme de chambre. Il y avait en elle une sorte d’exultation. Tout en allant et venant par la pièce inondée de clarté, elle fredonnait une chanson italienne qu’elle aimait particulièrement. Après s’être déshabillée, elle passa un peignoir de surah blanc garni de merveilleuses dentelles, puis, éteignant l’électricité, elle vint s’asseoir près d’une fenêtre ouverte pour admirer un instant le paysage auquel la pleine lune prêtait une beauté idéale. Pendant que son regard se promenait, sans les voir peut-être, sur le lac lumineux, sur les montagnes divinement estompées, les paroles entendues se répétèrent dans son cerveau. Depuis l’Éden, les moyens de séduction, les causes de faiblesse n’ont pas changé : la ruse et la curiosité sont parmi les facteurs immuables de l’âme humaine ; cela réussit toujours à l’homme de persuader à la femme que l’arbre de vie a des fruits dont la saveur lui est inconnue. Le travail de la tentation se fit chez madame Ronald, cette Américaine ultra-moderne, comme il se fit, d’après le poète sacré, chez Ève.

Sant’Anna déclarait qu’il y avait dans la vie quelque chose de « divin » qu’elle n’avait pas éprouvé. Elle se rappela les jours de ses fiançailles, les premiers temps de son mariage. Oui… elle avait été heureuse, d’un bonheur joyeux, profond, mais sans ivresse et bien humain… Cette certitude réveilla le désir de savoir, et les regrets qu’elle avait eus quelquefois en lisant des pages passionnées. Bizarrement, elle se ressouvint des confidences qu’échangeaient ses compagnes, jadis, au couvent de l’Assomption. Toutes avaient un idéal, des rêves merveilleux, toutes semblaient dans l’attente de quelque mystère. Avec leurs âmes d’ingénues, elles avaient donc pressenti ce qu’elle, Hélène, ignorait… C’était trop fort !

Comme elle formulait en elle-même cette expression de dépit, elle entendit remuer, puis marcher dans la pièce contiguë à sa chambre, et qu’elle savait inoccupée. Elle prêta l’oreille, et, aussitôt, elle eut l’intuition que le comte de Sant’Anna était là. L’artère de sa gorge battit violemment. Elle eut peur. Elle se dit que le verrou la défendait, qu’elle n’avait rien à craindre ; pourtant, son front s’emporta d’une sueur froide. Elle arrêta sa respiration pour mieux écouter. Tout à coup, une main toucha le bouton de la porte, le tourna hardiment, et Lelo, très beau de passion et d’audace, parut sur le seuil de la chambre.

L’épouvante mit Hélène debout.

— How dare you ?… Comment osez-vous ? — cria-t-elle d’une voix étranglée, instinctivement assourdie pour ne pas attirer l’attention des voisins de droite. Sortez à l’instant !

Au lieu d’obéir, le comte s’avança vers la jeune femme et, pliant un genou sur le siège dont elle s’était fait un rempart :

— Il faut que vous m’entendiez, lui dit-il. Venez là, dans le salon. C’est pour vous y recevoir que j’y ai mis des fleurs.

— C’est indigne ! indigne ! répéta Hélène, serrant avec des mains crispées le dossier du fauteuil qui la séparait de l’Italien.

— Je vous demande une audience comme à une reine. Vous n’avez rien à redouter, sur mon honneur !

— Votre honneur ! Jolie garantie !… vous n’êtes pas un gentleman !

— Si je n’étais pas un gentleman, — répondit Lelo en baissant la voix, — je serais venu deux heures plus tard et je vous aurais trouvée sans défense.

Un flot de sang monta au visage de madame Ronald.

— Comme les brigands de votre pays, alors ! dit-elle, avec un cinglant mépris.

Sant’Anna pâlit de colère.

— Et qui m’a poussé à cet acte d’audace, si ce n’est votre coquetterie ? fit-il avec une violence concentrée. — Dès le premier moment, je vous ai laissé voir l’admiration que vous m’inspiriez. Vous avez accepté mes hommages, vous m’avez tenté impitoyablement… et je vous aime !

Hélène mit ses mains à ses oreilles. Le jeune homme les enleva, et, les retenant de force :

— Je vous aime ! reprit-il.

La flamme chaude de son regard sembla toucher le front de la jeune femme : les paupières d’Hélène battirent, une sorte d’ivresse envahit son cerveau. Mais sa volonté la secourut, elle put réagir :

— Je ne vous aime pas, moi ! dit-elle, en dégageant brusquement ses mains. — J’ai eu tort, je le reconnais. Vous m’avez donné une leçon dont je profiterai… Maintenant partez !

— Pour toujours, alors ?

— Je l’espère bien !

Cette réponse si peu féminine dégrisa subitement le comte et, comme par miracle, éteignit son désir.

Il se redressa de toute sa hauteur :

— Je m’étais trompé sur vous, dit-il. Adieu.

Et il sortit lentement, sans retourner la tête.

Hélène attendit quelques secondes encore, puis courant à la porte, elle en poussa le verrou qui avait été perfidement tiré.

— Quelle aventure ! quelle aventure ! murmura-t-elle, toute secouée d’un tremblement nerveux.

Sant’Anna chez elle, à onze heures et demie du soir ! Il avait osé cela ! Il avait loué cet appartement pour l’y entraîner !…

Madame Ronald rougit… Et elle avait été tentée de le suivre dans ce salon rempli de fleurs ! oui, tentée !… mais elle avait résisté !… A cette pensée, son orgueil s’exalta, elle eut un petit rire de satisfaction. Ah ! on n’a pas aussi facilement raison d’une Américaine ! A sa place, une Française eût été perdue irrévocablement. Quelle horrible fascination !… Elle revit le jeune homme comme il était, le genou plié devant elle, le visage transfiguré par la passion. Les paroles de M. Ronald lui revinrent à la mémoire. « La science a raison, se dit-elle : l’amour est un fluide, un magnétisme, une force qui attire les êtres les uns vers les autres. » A une certaine minute, elle l’avait senti ; l’atmosphère de la chambre était devenue particulière et elle avait eu comme un éclair de joie exquise, non encore éprouvée, la sensation de quelque chose d’éblouissant… Ah ! elle avait compris ! Le « divin », c’était l’amour porté à son plus haut degré d’intensité, pour un moment. A ce degré, il ne dure pas, il ne peut pas durer : il échappe à nos facultés imparfaites. Elle vit cela clairement, avec sa lucidité d’intellectuelle, et sa lèvre eut un pli de dédain. Dieu merci, il y avait en elle une force supérieure à la tentation du bonheur défendu et fugitif. Elle avait reçu une leçon, mais elle en avait donné une aussi !

Sur cette idée consolante, madame Ronald se leva. Avec des mouvements lents et distraits, elle acheva sa toilette de nuit. Une vague inquiétude la tint éveillée ; elle demeura l’oreille aux aguets assez longtemps ; puis, tout à fait rassurée, elle s’endormit avec un agréable sentiment de triomphe et d’honneur sauf.

Le lendemain matin, Hélène descendit vers dix heures et s’installa dans un coin du jardin pour lire son New York Herald. Il lui fut impossible de fixer son esprit sur la politique ou sur les nouvelles mondaines. Elle s’attendait à voir paraître le comte, d’un instant à l’autre. Quelle attitude prendrait-il ? Aurait-il l’air fâché ou honteux ? Quant à elle, elle serait très digne, très froide… Au bout d’une heure, elle vit venir, non pas le jeune Romain, mais les Verga. Le marquis tenait une lettre ouverte à la main.

— Madame Ronald, — dit-il avec un sourire malicieux, — vous avez perdu votre admirateur. Sant’Anna a reçu hier, à minuit, une dépêche lui annonçant que sa sœur ne viendra pas et que sa mère est dangereusement malade. Il est parti, ce matin, par le premier train. Il me charge de vous exprimer ses regrets et de vous présenter ses hommages.

— Ah !… fit Hélène du ton le plus indifférent qu’elle put prendre.

Le marquis n’ajouta pas, cela va sans dire, qu’au billet de son ami était joint un chèque de vingt louis, — le galant aveu de sa défaite.

— Eh bien, moi, je ne crois pas à cette maladie de sa mère ! déclara madame Verga. C’est tout simplement Donna Vittoria qui le rappelle.

— Qui est-ce, Donna Vittoria ?

— Une amie de Lelo, ses premières amours, une femme qui a douze ou quinze ans de plus que lui et qui le tient toujours… un crampon, quoi !… una strega, comme disent ces messieurs. Les Italiens ne sont pas fidèles, mais ils sont constants.

— Brava, Lili ! s’écria le marquis en riant, — votre définition est absolument juste et nous fait grand honneur. La constance est une vertu, tandis que la fidélité n’est que le manque de fantaisie ou d’imagination.

— Entendez-vous cela, Hélène ? fit madame Verga, — comme c’est rassurant !

La jeune femme eut un vague sourire : elle n’avait pas entendu.

Parti ! Sant’Anna était parti ! Elle ne pouvait le croire. Elle se dit que c’était un faux départ. Malgré elle, elle l’attendit pendant les deux jours qui suivirent. Elle essaya ensuite de se persuader qu’elle était bien aise d’être débarrassée de lui, mais Ouchy lui sembla infiniment moins agréable. Il avait bien besoin de gâter les dernières heures d’une saison qui avait été parfaite, qui leur eût laissé un si joli souvenir ! Elle lui en voulait naïvement de l’avoir privée de son admiration, de ses hommages, d’avoir si brutalement coupé court à un fleuretage qui l’amusait.

Le surlendemain, madame et mademoiselle Carroll arrivèrent de Carlsbad. Dans toutes ses lettres à Dora, madame Ronald avait parlé du Romain. Le désir de le connaître s’était emparé de la jeune fille ; elle avait hâté sans scrupule la cure de sa mère.

— Je vais enfin faire la connaissance de ce fameux comte Sant’Anna ! dit-elle.

— Le comte Sant’Anna ? fit Hélène avec un petit rire nerveux ; — il est parti avant-hier.

— Ah ! c’est trop fort ! s’écria la jeune fille avec un visage déconfit. — Parti ! Quel guignon !

XII

Au mois d’octobre, la petite coterie s’éparpilla forcément. On se sépara avec la promesse de se revoir à Rome, dans les premiers jours de janvier. Les Verga retournèrent en Italie ; les quatre Américaines rentrèrent à Paris et s’installèrent à l’hôtel Castiglione, que leur avait recommandé la marquise d’Anguilhon.

La lettre de madame Ronald à son mari était faite pour le blesser au vif. Sans qu’elle s’en rendît compte, chaque mot devait irriter sa susceptibilité, provoquer son obstination et déterminer une de ces bouderies d’homme bon qui sont particulièrement opiniâtres. De fait, il ne répondit pas à sa femme. Ce silence étonna d’abord Hélène, puis lui causa une peine mêlée de colère. Elle crut y reconnaître l’influence de sa belle-mère et de sa belle-sœur. Cette opinion s’implanta dans son esprit, la rendit injuste et absolument déraisonnable. Mademoiselle Beauchamp lui représenta en vain que c’était trop exiger de vouloir qu’un homme pareil abandonnât ses travaux pour venir s’ennuyer dans une société étrangère de mondains et d’oisifs. Hélène déclara qu’elle valait bien ce sacrifice. Du reste, Henri avait besoin de repos et de changement ; elle n’entendait pas permettre qu’il s’absorbât dans la science : elle avait épousé un homme et non pas la chimie.

Lorsqu’une femme peut apporter, dans sa volonté ou son désir, un semblant de logique, il n’y a point de recours. Madame Ronald arriva non seulement à se convaincre elle-même, mais à convaincre sa tante, dont le sens était si droit pourtant, que la raison était de son côté. Malgré elle, chaque lundi et chaque jeudi, elle avait une petite fièvre d’attente, et quand, dans son courrier toujours volumineux, elle ne voyait rien de son mari, elle ne pouvait se défendre d’un serrement de cœur, et le chagrin qu’elle éprouvait augmentait sa rancune. Charley Beauchamp la blâmait sans réserve ; dans toutes ses lettres, il l’engageait à rentrer. Voyant qu’il n’obtenait rien, il finit par garder le silence sur ce sujet.

En annonçant à Jack Ascott que sa mère ne pourrait passer l’hiver en Amérique et qu’on ne les reverrait pas à New-York avant la fin de la saison, mademoiselle Carroll l’avait invité à venir les rejoindre à Rome, en des termes qui, une fois de plus, avaient désarmé le pauvre garçon. Dora, du reste, commençait à désirer la présence de son souffre-douleur et, de temps à autre, elle se prenait à dire : « I miss Jack. — Je regrette Jack… »

Tout cela n’empêchait pas les deux Américaines de s’amuser, Willie Grey remplaçait de son mieux auprès d’elles Charley Beauchamp. Il les conduisait au théâtre, les escortait à bicyclette. Elles étaient fort contentes de l’avoir. Comme la généralité de leurs compatriotes, elles proclamaient volontiers leur indépendance à l’égard de l’homme, et n’aimaient cependant pas être sans cavalier.

La scène d’Ouchy n’était pas de celles qu’une femme peut oublier facilement fût-elle une Américaine et une intellectuelle. Madame Ronald se rappelait son « aventure » avec d’autant plus de plaisir qu’elle y avait joué le beau rôle ! Elle désirait revoir le jeune Romain pour triompher une seconde fois. Lui garderait-il rancune ? En tout cas, il ne recommencerait pas à lui faire la cour ; elle pouvait être bien tranquille. Malgré elle, à chaque instant, les paroles entendues se réimprimaient dans son cerveau, l’émotion ressentie se renouvelait à loisir. Elle se demandait si le comte Sant’Anna l’avait réellement aimée ou s’il n’avait eu pour elle qu’un caprice violent. Sa figure, au lieu de s’effacer, devenait plus nette, le son de sa voix musicale encore plus distinct. Hélène se laissait absorber par le souvenir de cette tentation délicieuse, qu’elle croyait sans péril désormais, qui lui donnait tout juste un frisson de peur rétrospective.

Sans que madame Ronald lui eût fait la moindre confidence, mademoiselle Carroll avait deviné d’instinct qu’il y avait eu quelque fleuretage entre elle et l’Italien. Elle ne cessait de la questionner sur lui, et se réjouissait ouvertement de pouvoir à son tour faire sa connaissance.

— Heureusement que Jack sera là pour vous surveiller ! lui dit un jour Hélène.

— Si Jack est désagréable, je l’enverrai à Jéricho ! répondit lestement la jeune fille.

C’est à Jéricho, qu’Anglais et Américains envoient les gêneurs et les importuns.

— En tout cas, je ne vous conseille pas de fleurter avec le comte Sant’Anna.

— Pourquoi ?

— Parce que les étrangers sont plutôt dangereux à ce jeu-là.

— Tiens ! vous en avez donc fait l’expérience ? demanda Dora en regardant Hélène.

Puis, surprenant sa rougeur :

— Je suis fixée ! dit-elle en riant. J’imagine que vous lui avez donné une leçon, à ce beau comte !… S’il en veut une de ma part, il l’aura. De cette manière, il ne pourra manquer d’avoir une bonne opinion des Américaines.

XIII

Dans la première quinzaine de décembre, la marquise d’Anguilhon, accompagnée de madame Villars, sa mère, vint à Paris afin d’acheter les mille objets dont elle avait besoin pour le gigantesque arbre de Noël qu’elle offrait chaque année aux enfants de Blonay.

Elle descendit à l’hôtel Castiglione, comme elle le faisait souvent, pour ne pas ouvrir sa maison. Elle aimait à se retrouver dans l’appartement qu’elle avait occupé étant jeune fille, où elle s’était mariée : l’Américaine, qui n’est pas sentimentale, a cependant la religion du souvenir. Annie fut charmée de revoir ses compatriotes ; elle les invita à venir passer les fêtes à Blonay. Mademoiselle Carroll en eut une joie extravagante.

— Et dire que nous aurions manqué cela, si nous étions retournées en Amérique !… Quelle veine nous avons !

Le 20 décembre, Hélène et Dora, chaperonnées par mademoiselle Beauchamp et madame Carroll, partirent pour le Bourbonnais. La vue du château de Blonay, un des plus beaux de France, leur arracha des cris d’admiration. Elles furent émerveillées et stupéfaites de voir Annie si at home dans cette demeure grandiose.

Vers le milieu de l’été, la marquise d’Anguilhon avait eu le triomphe de donner un second fils à son mari. Il y avait sur son charmant visage un rayonnement de satisfaction. Elle montra fièrement à ses amies les améliorations qu’elle avait décrétées autour d’elle, les cottages en brique rouge ornés d’arbustes qui devaient les fleurir au printemps, la maison d’assemblée pourvue d’une bibliothèque, d’un billard, où se réunissaient les ouvriers et les paysans. Au lieu de joindre ses compliments à ceux d’Hélène et de Dora, tante Sophie pinçait les lèvres et gardait le silence ; puis, comme elle avait toujours de la peine à taire sa pensée, elle finit par dire à Annie :

— C’est très beau, tout cela, mais vous savez que je suis patriote avant tout ; je ne puis m’empêcher de regretter que votre activité, votre bienfaisance (elle eut le tact de ne pas ajouter : « votre argent »), soient perdues pour votre pays.

La jeune châtelaine sourit :

— Eh bien, puisque vous êtes si bonne patriote, vous devez vous réjouir de mon mariage avec M. d’Anguilhon.

— Pourquoi ?

— Parce que l’arrière-grand-oncle de mon mari est mort pour l’indépendance de l’Amérique. Il était l’ami intime de Lafayette. Il s’embarqua avec lui et prit part au siège d’York. C’est même sur ses ordres que les grenadiers et les chasseurs français montèrent à l’assaut, et il fut tué l’un des premiers.

— Ah ! c’est assez curieux ! fit mademoiselle Beauchamp, un peu interloquée.

— J’ai découvert cela dans les archives de la famille ; Jacques l’ignorait. Il m’a semblé, alors, que j’avais été chargée par la Providence d’acquitter cette dette de mon pays.

— Et vous n’en avez pas l’air fâché ! dit Dora en souriant.

— J’en suis bien heureuse, au contraire !

Parmi les hôtes du château se trouvaient le vicomte de Nozay et M. de Limeray.

« Le Prince » fut enchanté de revoir, dans l’intimité de la campagne, cette Américaine dont la beauté seule lui était un plaisir et qui l’intéressait à titre de nouveauté féminine. C’était le premier spécimen d’intellectuelle qu’il approchait. Comme Sant’Anna, il s’étonnait du peu de place que l’amour et le sentiment semblaient tenir dans la vie de madame Ronald. Bien qu’il fût hors de cause, il en ressentait comme une sorte d’injure faite à son sexe. Et la jeune femme était sincère absolument. Malgré son beau coloris, son expression brillante, son visage était froid, dur même. Il lui manquait la lumière douce, chaude, vivante, qui vient de l’âme : le comte le regrettait en artiste et en homme. Lorsqu’il regardait Hélène, il lui arrivait souvent de se dire, comme devant une œuvre manquée : « Quel dommage ! quel dommage ! » Il ne tarda pas cependant à s’apercevoir qu’elle avait un souci, une préoccupation ; elle était distraite, parfois. Sa gaieté ne paraissait pas aussi franche, son esprit aussi libre qu’à leurs premières rencontres. Un jour, en disant à M. de Limeray les joies qu’elle se promettait de son séjour à Rome, elle se laissa peu à peu aller à lui confier les griefs qu’elle avait contre son mari. Le comte la regarda avec étonnement.

— Et, de bonne foi, vous croyez que c’est M. Ronald qui est dans son tort ?

— De la meilleure foi du monde !

— Eh bien, excusez ma franchise… Il me semble, au contraire, que les torts sont de votre côté entièrement et que vous êtes hors du devoir.

— Pourquoi ? Si mon mari était malade ou qu’il eût besoin de ma présence, je partirais ce soir même ; s’il y avait un empêchement sérieux à ce qu’il quittât l’Amérique, j’irais le rejoindre. Mais rien de tout cela n’existe et je me considère comme parfaitement libre de rester en Europe quelques mois de plus.

— Et l’obéissance conjugale, qu’en faites-vous ?

Madame Ronald eut un joli rire :

— L’obéissance conjugale ! C’est bon pour le harem ou la tente. Nous sommes les égales de nos maris. Nous pouvons vendre, acheter, disposer de notre fortune sans leur consentement.

— Alors, en vous mariant, vous ne promettez pas l’obéissance avec l’amour et la fidélité ?

— Oh ! l’antique serment se trouve encore, il est vrai, dans notre office de mariage, parce que c’est celui de l’Église anglicane ; mais beaucoup de clergymen le suppriment, sachant bien que nous ne le tiendrions pas. Certaines jeunes filles ont la précaution d’exiger qu’il soit omis. Cela même a failli amener une rupture entre une de mes amies et son fiancé. Il a fini par se soumettre… comme les autres.

— La bonne histoire ! fit M. de Limeray en riant.

— Une histoire ?… mais c’est la pure vérité !…

— Vous ne plaisantez pas ?

— Pas du tout.

— Alors, chez vous, les femmes ont aboli le serment d’obéissance ?

— Absolument. Entre égaux il ne saurait être question de soumission.

— C’est juste… Voilà un progrès que j’ignorais ! Je ne suis plus étonné si nous voyons tant d’Américaines seules en Europe… Je crois cependant que madame Verga vous a rendu un mauvais service en vous mettant dans la tête de passer l’hiver à Rome.

— Oh ! M. Ronald finira par venir me rejoindre. Il m’adore.

— Je comprends cela ! dit galamment « le Prince » en regardant la jeune femme avec admiration.

La marquise d’Anguilhon était ravie de pouvoir donner à ses compatriotes l’impression de ce doux Noël du vieux monde qui, en province et à la campagne surtout, a conservé la poésie de la tradition et de la foi.

Madame Ronald et mademoiselle Carroll l’aidèrent à préparer l’arbre de Noël, à déballer les caisses arrivées de Paris, à décorer le château de gui et de houx. Elles s’y employèrent avec un entrain contagieux. Dora, étourdissante de gaieté, essayait les trompettes, les tambours, jouait avec les poupées, tirait les ficelles de tous les pantins, s’écriait à chaque instant « What fun !… Comme c’est amusant !… » Et, à la voir, personne n’eût imaginé qu’elle était une des grandes mondaines de New-York. L’Américaine a cela de bon qu’elle n’est jamais blasée ; mieux encore, elle ne prétend pas l’être.

La veille de Noël, les châtelains et leurs hôtes, escortés par les valets de pied portant des torches, descendirent la colline pour se rendre à l’église du bourg. Il n’y avait pas de lune, mais la nuit était splendidement étoilée. Sur tous les chemins de la vallée, on voyait s’avancer de petites lumières mouvantes, des silhouettes sombres, une procession d’êtres humains poussés par la même force invisible qui guidait les rois mages, et conduits à la même adoration. La vieille église romane de Blonay avait, ce soir-là, une beauté particulière. La nef était sombre, mais le chœur tout illuminé mettait comme un éclat d’apothéose autour de la crèche où un gentil enfant-Jésus tendait les bras à la foule humble et croyante. Le curé, inspiré par la solennité, célébra la messe avec une foi pathétique. De sa belle voix grave, faite pour les paroles liturgiques, il entonna le Gloria et le Credo. Les élèves des sœurs chantèrent les vieux cantiques aux paroles naïves ; un amateur fit entendre, pour terminer, le triomphant Noël d’Adam. Cette cérémonie touchante dans sa simplicité remua profondément madame Ronald et ramena sa pensée au couvent de l’Assomption. Il lui sembla subitement que depuis lors elle avait fait un long chemin et qu’aujourd’hui elle était autre. Quant à Dora, à mademoiselle Beauchamp et à madame Carroll, cette messe de minuit les étonna par son étrangeté, elles n’en perdirent rien et jugèrent qu’elle seule aurait valu le voyage d’Europe ; mais elles n’en furent pas autrement émues.

Toute la jeunesse voulut remonter à pied au château et y rapporta un bel appétit pour le réveillon.

La salle à manger était décorée de gui et de houx ; ces sombres verdures s’harmonisaient bien avec les boiseries de vieux chêne. La bûche de Noël brûlait dans la cheminée monumentale, mettait çà et là des lueurs joyeuses, et mêlait sa flamme chaude aux reflets de l’argenterie et des cristaux. Le repas fut des plus gais. Il y avait sur toutes les physionomies une joie douce. Les Américaines étaient tout étonnées de se trouver dans ce milieu étranger et aristocratique, et plus surprises encore de s’y sentir parfaitement à l’aise. Le marquis d’Anguilhon promena les yeux autour de lui, à plusieurs reprises, avec une expression de tendresse, et finit par dire :

— Après tout, il n’y a de bon que le réveillon précédé de la messe de minuit et mangé en compagnie des siens. Ceux qu’on fait au restaurant sont bêtes et vous laissent tristes.

— Tu as mis tout ce temps pour reconnaître cela ? dit le comte de Froissy à son neveu.

— Non, mais je ne l’avais jamais si bien senti que ce soir ! répondit Jacques en regardant sa mère et sa femme.

— Et vous, madame Ronald, que pensez-vous de nos vieilles coutumes ? demanda M. de Limeray.

— Je leur trouve un très grand charme… La vie en Europe a des éléments qui n’existent pas encore chez nous, et c’est ce qui nous attire et nous retient… Voyez-vous, mes autres Noëls ne m’ont laissé aucun souvenir, mais celui-ci, je suis sûre que je ne l’oublierai jamais !…

Le lendemain, dans l’après-midi, Annie et sa belle-mère reçurent les enfants de Blonay ; le soir, il y eut un bal pour les parents et pour les serviteurs du château. Il fut ouvert par Jacques et sa femme. Dora était ravie. Il lui semblait vivre en plein roman.

— Comme tout cela est intéressant ! dit-elle à madame Ronald.

Puis, à voix basse :

— Jack a de la chance que je ne sois pas venue plus tôt à Blonay !

Les quatre Américaines emportèrent de leur visite une impression des plus agréables. A peine dans le train, Hélène s’écria :

— Dody, vous méritez une bonne note. Vous avez eu une tenue parfaite. Jamais je ne vous aurais crue capable d’être si convenable !

— Merci !

— Avouez-le : c’est la marquise douairière qui vous a imposé.

— C’est vrai : pour rien au monde, je n’aurais voulu choquer cette grande dame si simple, si bienveillante. Du reste, j’ai tout de suite senti que, dans ce milieu, il fallait mettre une sourdine à notre modernité pour ne pas détonner… Et, par parenthèse, j’ai été très fière d’Annie. Ma parole d’honneur, je crois qu’une Américaine bien née, bien élevée, peut se mettre à la hauteur de n’importe quelle situation. Si l’on a besoin d’une reine quelque part en Europe, on n’a qu’à venir la demander chez nous.

— Eh bien, vous n’êtes pas modeste, au moins ! dit madame Ronald en souriant.

XIV

Le 2 janvier, madame Ronald et ses compagnes partirent pour Rome. Elles avaient engagé un de ces courriers italiens qui sont la providence des Américaines seules, qui apportent dans leur service la souplesse, le savoir-faire de leur race et souvent un dévouement chevaleresque. Par les soins de Giovanni, elles parvinrent avec un confort royal au terme de leur voyage et trouvèrent préparé pour les recevoir, à l’Hôtel du Quirinal, un bel appartement exposé au midi, donnant sur le jardin, et composé d’un salon, d’une salle à manger et de quatre chambres.

Comme elles devaient arriver le matin, par le premier train, elles n’avaient pas prévenu les Verga, mais, le jour même, entre trois et quatre heures, Hélène et Dora, impatientes de les revoir, se firent conduire chez eux. Par raison d’économie, ils avaient loué leur palais et pris une villa dans le quartier du Macao, où ils étaient en train de s’installer. L’étiquette n’était pas bien sévère in casa Verga ; le valet de pied conduisit les visiteuses dans le grand salon où se trouvaient ses maîtres. Elles s’arrêtèrent, une seconde, sur le seuil, assez surprises. Il y avait là un pêle-mêle de meubles et de bibelots. Le marquis et deux messieurs très élégants, grimpés sur des échelles, essayaient des tableaux contre le mur tendu de brocart, tandis que la marquise, debout au milieu de la pièce, le chapeau sur la tête, jugeait de l’effet. A la vue de ses compatriotes, elle eut un cri de joie ; les trois hommes sautèrent lestement à terre. M. Verga vint souhaiter la bienvenue aux Américaines et leur présenta ses amis :

— Le prince Viviani, le duc Marsano.

En entendant ces titres, madame Ronald et mademoiselle Carroll ouvrirent de grands yeux, et, aussitôt qu’elles furent seules avec la marquise. Dora lui demanda si c’était un vrai prince et un vrai duc qu’elle venait de voir.

— Je crois bien, et avec des généalogies d’un kilomètre de long… Cela les amuse, de nous aider à arranger notre maison. Les Italiens n’ont aucune morgue, vous verrez.

Après l’échange des nouvelles d’Amérique et de Paris, madame Verga insista pour emmener ses amies à la promenade. Le temps, très doux, permettait la voiture ouverte. On traversa lentement le Corso.

— Chère vieille Rome ! fit Hélène en regardant autour d’elle d’un air attendri. — On est toujours heureux de la revoir ! J’y suis venue avec Henri dans les premiers mois de notre mariage. J’en ai conservé un souvenir très vif. Je crois que je reconnaîtrais toutes les rues anciennes, tous les palais.

— Oh ! moi, fit Dora, il y a bien huit ans que je ne l’ai vue. Mes jambes ont gardé la mémoire des interminables galeries du Vatican, à travers lesquelles on m’a traînée. J’ai souvent pleuré de fatigue en rentrant à l’hôtel. J’avais pris les statues en haine, excepté pourtant l’Apollon du Belvédère, cette belle figure ailée.

— Ailé, l’Apollon ! Dody ! quelle mythologie ! s’écria madame Ronald. Vous confondez avec Mercure.

— Du tout. Je sais bien qu’il n’a pas d’ailes aux talons, mais il m’a donné l’impression d’un être qui pouvait marcher sur l’air et sur l’eau, d’un vrai homme-dieu. Je ne l’ai jamais oublié… A propos, madame Verga, si vous apercevez le comte Sant’Anna, montrez-le-moi.

La marquise se mit à rire :

— Ah ! le comte Sant’Anna à propos de l’Apollon !… Il serait joliment flatté, s’il savait cela !

Mademoiselle Carroll rougit, puis vivement :

— Il aurait bien tort… chez moi, les pensées se suivent, mais ne s’associent pas toujours, et, comme je ne le connais pas, je ne peux faire une comparaison.

— C’est vrai. Du reste, il est très beau, n’est-ce pas, Hélène ?

— Très beau, répondit la jeune femme, d’un ton indifférent.

— Vous allez le voir tout à l’heure : il sera sûrement au Pincio.

Ces mots causèrent un émoi soudain à madame Ronald. Elle comprit alors combien le souvenir d’Ouchy serait gênant. Elle eut, en même temps, le sentiment très net qu’elle n’aurait pas dû venir à Rome de sitôt.

Il avait plu la veille : madame Verga, craignant que la villa Borghèse ne fût trop humide, donna l’ordre à son cocher d’aller au Pincio.

La voiture monta lentement la colline ensoleillée pour arriver à la terrasse où les mondains viennent échanger des saluts, des banalités, et les artistes s’imprégner de la divine mélancolie que répand à Rome le soleil couchant.

Les trois Américaines étaient là depuis quelques minutes, quand la marquise s’écria :

— Tenez, voici justement Sant’Anna !

Dora eut assez de pouvoir sur elle-même pour ne pas détourner la tête.

Lelo, ayant reconnu madame Verga, quitta les amis avec lesquels il causait et se dirigea vers sa voiture.

A la vue d’Hélène, il eut un mouvement de surprise ; mais, bien vite, sans embarras, sans hésitation, il lui tendit la main.

— Benvenuta ! Soyez la bienvenue ! — dit-il du ton le plus naturel. — Je suis charmé de vous revoir.

La marquise le présenta à Dora. Il s’inclina profondément et, revenant à la jeune femme :

— Vous avez bien tardé, fit-il. Nous craignions que vous n’eussiez changé vos plans.

— Nous avons voulu attendre la fin de votre mauvaise saison.

— Vous avez sagement fait… Maintenant, nous allons pouvoir vous offrir du soleil tant que vous en voudrez.

Puis, mettant familièrement ses bras sur le rebord du landau, il demanda à madame Ronald des nouvelles de sa tante, de son frère, de son mari même. Il parla de Paris, s’informa de ce qu’il y avait de bon au théâtre. De temps en temps, il coulait un regard curieux vers mademoiselle Carroll, comme si elle l’eût intéressé. Dans ses yeux, il n’y avait plus de flamme ; sur ses lèvres, plus d’émotion ; dans sa voix, plus de chaleur. Éteint le désir qui rendait sa physionomie si ardente ; éteinte, la passion qui la faisait si éloquente… Stupéfaite, Hélène répondait à peine. Était-ce bien là l’homme qui s’était déclaré avec cette violence ! qui avait pénétré dans sa chambre à onze heures du soir !… L’avait-elle donc rêvé ? A le voir et à l’entendre, elle éprouvait une curieuse sensation de froid intérieur, il lui semblait qu’autour d’elle tout devenait gris et triste. Et son visage s’altéra légèrement, elle frissonna.

— Voici le soleil qui se couche, dit la marquise. C’est l’heure dangereuse pour qui n’est pas acclimaté.

Le comte, alors, demanda la permission à madame Ronald d’aller lui faire visite, se mit à sa disposition avec une courtoisie parfaite ; puis, ayant pris congé, il fit quelques pas en arrière et de nouveau salua les trois femmes.

— Il est tout simplement superbe ! déclara mademoiselle Carroll aussitôt que les chevaux eurent tourné.

— Eh bien, mais il est à marier ! dit madame Verga en souriant, — et il épouserait, je crois, très volontiers, une Américaine.

— Pour l’amour de Dieu, ne lui mettez pas cela dans la tête ! fit vivement Hélène. — Elle serait capable de lâcher Jack.

— Merci ! répondit la jeune fille d’un ton sec.

Lelo était sorti absolument dégrisé de cette chambre où il avait surpris en vain madame Ronald. L’Italien, très sensuel de sa nature, très païen dans sa conception de l’amour, a une répugnance instinctive pour la femme froide. A Ouchy, dans cette chambre éclairée comme pour une nuit de bonheur, seule avec un homme jeune, vivement épris, l’Américaine était demeurée maîtresse d’elle-même, le corps rigide, la voix ferme. Cela avait paru monstrueux à Sant’Anna, contre nature presque, et son désir en avait été tué du coup. Il n’avait emporté aucun regret, mais seulement l’impression aussi nouvelle que désagréable d’un échec. On affecte de mépriser les blessures de la vanité, on a grand tort ; quoi que nous en ayons, elles sont les plus douloureuses et les plus longues à se cicatriser. En manière de distraction, Lelo s’était arrêté à Aix-les-Bains, où il avait joué désespérément et perdu la forte somme : il n’avait pas manqué de rendre Hélène responsable de sa déveine et de l’appeler « una jettatrice ». La princesse Marina, depuis, l’avait dédommagé de son fiasco sans le lui faire oublier ; il était resté dans l’âme du jeune homme une sourde rancune.

La nouvelle que madame Ronald arrivait prochainement ne l’avait point ému : au fond, elle avait dû être plus flattée qu’offensée de son audace. Comme il tenait à conserver avec elle une apparence d’intimité, à cause des Verga, et peut-être aussi parce qu’elle était jolie femme, il résolut de se montrer très repentant, convaincu à jamais de l’honnêteté américaine, et de mettre aussitôt leurs relations sur un pied amical.

Lorsqu’il se retrouva à l’improviste en présence d’Hélène, il n’éprouva aucun trouble. La vue de sa beauté le laissa calme. En causant avec elle, il l’examinait curieusement, l’esprit lucide. Si froide avec ses cheveux aux tons d’or fauve, cette chair reflétant la lumière, ces lèvres pleines ! Quel trompe-l’œil !… Tout à coup, il saisit l’effet de son attitude nouvelle, il vit le désappointement assombrir le visage de madame Ronald. Il eut un battement de cœur, un éclair dans les yeux. Quand la voiture s’éloigna, il la suivit du regard.

— Tiens ! tiens ! fit-il tout haut.

Un sourire cruel passa sur sa belle bouche romaine, il se mit à fredonner :

Si tu m’aimes, prends garde à toi !

Et, tout en redescendant le Pincio, dans une exaltation de vanité, de joie mauvaise, il fit à plusieurs reprises tournoyer sa canne. Ce geste, pas beau, de triomphe masculin, marqua une fois de plus la défaite probable d’une femme.

XV

Le lendemain même, le comte Sant’Anna se rendit à l’Hôtel du Quirinal. Il trouva madame Ronald seule. Elle le reçut avec un joli air de dignité.

— J’avais hâte de vous présenter mes hommages et de solliciter mon pardon, — dit Lelo après l’échange d’une cordiale mais brève poignée de main. — J’ai eu un accès de folie qui m’a fait beaucoup souffrir et que je regrette, parce qu’il vous a offensée. Nous autres Italiens, nous croyons difficilement à l’honnêteté féminine ; mais quand nous la rencontrons sincère, nous saluons très bas… c’est ce que je fais… Je craignais que vous ne m’eussiez gardé rancune.

— Je n’en avais pas le droit, — confessa madame Ronald avec sa droiture habituelle, — puisque ma manière d’agir vous avait permis de me mal juger… J’ai fleurté toute ma vie, et je n’avais jamais eu l’occasion de m’en repentir.

— Vous avez fleurté avec des hommes en chair et en os ?

— Mais… je le crois ! dit-elle.

— Il faudra qu’un de ces jours j’aille demander aux Américains le secret de leur stoïcisme ! dit Lelo avec un faux sérieux. — Cette fois-ci, votre coquetterie m’a trouvé sans défense. C’est là toute mon excuse ; mais, comme je vous sais très juste, j’espère que vous voudrez bien l’accepter et me pardonner.

— Oui, oui, c’est entendu, je vous pardonne ! fit Hélène avec un petit rire nerveux.

A ce moment, Dora entra, le chapeau sur la tête, fort élégante. Et son visage, à la vue du jeune homme, eut une expression de plaisir.

— J’ai souvent entendu parler de vous cet été, mademoiselle, — ajouta le comte après l’échange de quelques lieux communs ; — j’avais le plus grand désir de faire votre connaissance.

— On vous a donc dit bien du mal de moi ?

— Du mal ? répéta Lelo, un peu interloqué. — Avez-vous si mauvaise opinion des Italiens ?

— Des Italiens en particulier, non, mais des Européens en général.

— Ah ! vous en avez beaucoup connu ?

— Pas un ! répondit-elle franchement ; — et, à dire vrai, ceux que j’ai rencontrés à Paris, chez la marquise d’Anguilhon, m’ont paru charmants ; seulement à New-York, ils ne sont pas en odeur de sainteté.

— Eh bien, vous verrez que nous valons mieux que notre réputation. Quand vous aurez passé quelque temps parmi nous, vous nous rendrez justice.

— En attendant, je suis ravie et surprise de l’aspect de Rome. Elle m’avait laissé le souvenir d’une ville-église, où l’on osait à peine parler haut. Ce matin, je l’ai parcourue un peu et elle m’a semblé vraiment gaie et tout à fait modernisée.

— Oui, on l’a rajeunie, mais sans art : l’effet, pour moi, est plutôt pénible. Quand je traverse les quartiers neufs, j’éprouve un indéfinissable malaise, je cligne des yeux comme s’il y avait trop de lumière. Je me sens blessé, offusqué par quelque chose… C’est étrange…

— Non, dit Hélène, puisque nous continuons nos ascendants : ce sont vos ancêtres qui souffrent dans la Rome ouverte d’aujourd’hui.

Une rougeur légère monta au visage du jeune homme ; il regarda l’Américaine avec un air d’émerveillement :

— C’est possible, dit-il. Voilà une explication que je n’aurais pas trouvée !… Si les Sant’Anna d’autrefois se mêlent aussi de protester contre l’état de choses présent, il n’est pas étonnant que je sois nerveux.

— Vous êtes pourtant de la société blanche ? demanda mademoiselle Carroll.

— Oui, j’y ai mes meilleurs amis, je la fréquente de préférence et mes sympathies sont de ce côté ; mais je n’ai pas rompu complètement avec le monde noir, auquel appartient ma famille… Cela me permettra de vous obtenir toutes les permissions que vous pourrez désirer du Vatican.

— Prenez garde ! fit madame Ronald ; nous allons vous demander des choses extraordinaires !

— Demandez, je suis entièrement à votre disposition ! répondit le jeune homme en se levant.

Les deux femmes remercièrent et le visiteur prit congé.

La marquise Verga était toujours ravie d’avoir quelque compatriote intéressante à présenter : cela lui donnait de l’importance, et les jeunes gens se montraient plus assidus à ses réceptions, ce qui lui causait un plaisir extrême. Madame Ronald était une très jolie femme, éminemment décorative ; Dora, une riche héritière, d’un type original et attrayant : avec elles deux, sa saison ne pouvait manquer d’être agréable. Elles les exhiba dans sa voiture, à l’Opéra, les introduisit dans son cercle intime, dans les salons de la société blanche. Partout elles furent accueillies avec cette amabilité simple, cette courtoisie gracieuse qui caractérisent l’aristocratie italienne. Elles se sentirent tout de suite à l’aise dans ce monde romain où l’on parle indifféremment anglais et français, qui devient de plus en plus cosmopolite, dont l’Américaine a forcé les portes et qu’elle est peut-être appelée à renouveler.

Hélène et mademoiselle Carroll eurent bientôt plus d’invitations qu’elles n’en pouvaient accepter. Elles allèrent partout, correctement chaperonnées par mademoiselle Beauchamp et les Verga. Il ne se passait guère de jour qu’elles ne rencontrassent Lelo. Poursuivant la douce vengeance qu’il avait entrevue, il témoignait à madame Ronald une amitié respectueuse, tandis qu’il avait pour Dora des empressements d’admirateur. Dès le premier moment, un courant de sympathie s’était déclaré entre lui et elle ; il n’avait pas eu de peine à donner un air de fleuretage à leurs relations. Il ne manquait aucune occasion de se trouver avec les deux Américaines. Il sollicita même, un jour, la permission de les accompagner dans leur « sight seeing », dans leurs pèlerinages artistiques et historiques.

— Non pas en qualité de cicerone, car je ne connais pas Rome ! avait-il ajouté avec une belle candeur. J’ai toujours attendu de trouver une jolie femme qui voulût bien me l’enseigner… Puisque la Providence m’en envoie deux, il faut que je profite d’une gracieuseté qu’elle ne renouvellera peut-être pas.

La requête fut accueillie : on put voir Lelo parcourir les galeries du Vatican, visiter les basiliques, se promener à travers le forum et le palais des Césars. Madame Ronald et Dora s’aperçurent vite de son ignorance réelle, de son impuissance à traduire une inscription latine. Elles le taquinèrent sans merci, et il ne s’en offensa pas. L’Italien n’a jamais honte de ne pas savoir, il aurait plutôt honte de ne pas sentir. Il possède un don d’intuition qui lui fait mépriser la science acquise, et cette intuition le sert constamment et suffisamment.

Avec son sans-gêne habituel, Dora mit le Baedeker entre les mains de Sant’Anna et l’obligea de le lui lire. Il fit cela d’abord comme une corvée, puis ces informations quelque peu succinctes lui donnèrent le désir d’en apprendre davantage sur certains sujets. Il se plongea même dans la lecture de Suétone. Un membre du Club de la Chasse lisant Suétone ! C’était un vrai phénomène. Par un mystère d’atavisme, Lelo entrait plus vite et plus profondément en communication avec les êtres et les choses de Rome que ne le pouvaient faire ses compagnes. Souvent, devant quelque relique du moyen âge, des reflets d’émotion traversaient son visage, la mélancolie de son regard s’aggravait, sa tête se courbait légèrement comme si, pour quelques secondes, le passé l’eût repris.

Au cours de ces promenades, c’était Dora qu’il suivait. Elle l’amusait, avec son franc parler et ses idées originales. D’un accord tacite, tous deux ne tardaient pas à s’isoler en restant près d’une statue ou d’un tableau. Cette manœuvre causait à Hélène une sorte d’exaspération. Elle pressait le pas comme pour fuir quelque chose de douloureux : tante Sophie, qui était toujours de la partie, avait peine à la suivre. Quand les jeunes gens la rejoignaient, il y avait sur son visage une inquiétude nerveuse qui faisait briller de malice et de satisfaction les yeux de Sant’Anna.

Un après-midi que la marquise Verga avait emmené Dora et sa mère, mademoiselle Beauchamp et madame Ronald sortirent seules en voiture. Hélène donna l’ordre au cocher de les conduire hors de la Porte Saint-Sébastien. Le désir lui était venu, subit comme une inspiration, d’aller sur la voie Appienne. Et cela se trouvait un de ces jours qui sont les grands jours de la campagne romaine, où, soit par un effet de lumière, soit par des causes plus difficiles à démêler, elle est d’une tristesse infinie, presque surnaturelle. Hélène en fut saisie.

— On dirait un coin de planète morte ! fit-elle en promenant les yeux autour d’elle.

— Pas tout à fait, répondit mademoiselle Beauchamp ; car voici là-bas la voiture de madame Verga et, si je ne me trompe, en avant, à pied, le comte Sant’Anna et Dora.

Madame Ronald, à son tour, distingua parmi les tombes qui bordent la voie antique, les silhouettes des deux jeunes gens : son cœur se contracta. Elle vit mademoiselle Carroll se baisser pour déchiffrer une inscription, se redresser, puis, la tête tournée vers son compagnon, reprendre la marche lente qui indique une causerie intime.

— Oui, c’est eux ; ils font de l’archéologie ! dit-elle d’un ton sarcastique.

— Où donc ont-elles trouvé le comte ? fit mademoiselle Beauchamp.

— Au Corso, probablement : ces Romains sont toujours dans la rue.

— Ce n’est pas étonnant que l’on dise partout que Dora l’épouse.

— Ah ! on dit cela partout ?

— Oui, plusieurs personnes en ont parlé à Mary. Elle a paru plus flattée que mécontente de la supposition. Je crois vraiment qu’elle ne serait pas fâchée de voir sa fille devenir comtesse.

— Comtesse ! elle, Dody, avec son sans-gêne et ses manières ! Jolie comtesse, en vérité !… J’espère qu’elle aura assez de bon sens pour ne pas s’engouer d’un titre et assez d’honneur pour ne pas rompre son engagement… Jack, qui la connaît, ne devrait pas la laisser seule ici avec tous ces étrangers. Il est stupide.

— Mais, ma chère, vous oubliez que son associé est à San-Francisco et qu’il n’est pas libre. Elle l’a voulu dans les affaires : il y est.

— Eh bien, moi, je vais lui écrire aujourd’hui même. Il m’a particulièrement recommandé Dora : je veux mettre ma responsabilité à couvert.

— Vous avez raison.

— Rentrons, il fait lugubre ! dit Hélène en frissonnant.

Et sans attendre l’assentiment de mademoiselle Beauchamp, elle donna l’ordre au cocher de retourner. Pendant tout le reste du chemin, elle demeura silencieuse. Arrivée à l’hôtel, sans prendre le temps d’ôter son chapeau, elle écrivit à M. Ascott. Elle n’aurait pu tarder d’une minute, possédée de cette fièvre qui, dans certains moments, vous ferait chauffer une locomotive, gonfler un ballon, pour que votre lettre arrive plus vite, — une lettre qu’ensuite on donnerait sa vie pour n’avoir pas écrite !… Sans nommer personne, elle prévint Jack que l’on faisait la cour à Dora, que l’on convoitait sa fortune, que son bonheur, à lui, était en danger. Elle savait que le jeune homme, aussitôt averti, rappellerait son associé et s’embarquerait pour l’Europe.

— Voilà qui est fait ! dit-elle à mademoiselle Beauchamp, après avoir hâtivement écrit l’adresse.

Puis, tout en séchant à grands coups de main sur le buvard l’écriture humide, elle ajouta, avec une sorte de colère :

— Nos hommes américains sont par trop stupides ! Il faut que nous soyons joliment honnêtes pour qu’il ne leur arrive pas de pires mésaventures !

XVI

En reportant sur mademoiselle Carroll son admiration et ses affections, le comte Sant’Anna n’avait pas eu d’autre but que d’exciter les regrets de madame Ronald et de piquer sa vanité. Peu à peu, cependant, une chaleur de sentiment avait passé dans ses paroles ; sans s’en apercevoir, il avait pris le ton et les manières d’un amoureux.

Il avait été séduit par le visage brun aux yeux clairs de Dora, par sa ressemblance avec la princesse Marina. Toutes deux étaient sveltes et fines : Donna Vittoria avait la grâce, l’ondoiement d’un grand félin, et la jeune Américaine la forte souplesse de l’acier bien trempé. L’homme n’est pas souvent fidèle à une femme, il l’est presque toujours à un type. Dora, en outre, avait le don d’amuser et d’intéresser Lelo. Il lui semblait qu’avant elle il n’avait jamais vu de créature vraiment libre. Son indépendance d’esprit l’étonnait à chaque instant, elle avait l’air de marcher dans la vie sans entraves d’aucune sorte. Avec sa volonté et la fortune dont elle disposait, elle lui faisait l’effet d’une puissance au petit pied. Et elle avait autant que lui la passion des chevaux. Tous deux eussent interrompu un duo d’amour pour regarder passer un bel animal, discuter sa robe ou son allure. La première fois que Lelo vit mademoiselle Carroll à la chasse au renard, il eut comme un tressaillement d’amoureux ; fasciné par son irréprochable équitation, il ne la quitta pas un moment et la complimenta en termes qui lui donnèrent la plus délicieuse sensation de plaisir et de triomphe qu’elle eût jamais éprouvée.

La marquise Verga, dont le secret désir était de voir l’élément américain s’augmenter à Rome et qui ne connaissait pas M. Ascott, ne se faisait aucun scrupule de travailler contre lui. Elle répétait sans cesse au comte Sant’Anna que mademoiselle Carroll, avec cinq millions de dot, était la femme qu’il lui fallait. Il commençait à se demander de quel œil sa mère et sa sœur verraient ce mariage avec une étrangère et une protestante. Elles le considéreraient sans doute comme le complément de ce qu’elles appelaient son apostasie. Il était obligé de s’avouer que cette Américaine ultra-moderne ferait avec les siens un contraste un peu violent, mais il se disait aussi que l’argent peut adoucir toutes choses.

Lelo n’ignorait pas que Dora était fiancée. Dans les premiers temps, elle lui avait souvent parlé de Jack Ascott et de son prochain mariage. Maintenant elle n’en disait plus rien. Pourrait-il l’amener à rompre cet engagement ? L’aimerait-elle assez pour braver le scandale de la rupture ? Sous sa frivolité, il avait senti une fermeté de caractère qui pouvait lui réserver un obstacle sérieux. Il remarquait cependant avec une vive satisfaction qu’elle semblait de plus en plus affectée par sa présence. A son approche, les longs cils battaient, les coins des lèvres minces se contractaient légèrement et, pendant les premières minutes, la voix de la jeune fille était émue, rapide et nerveuse. Avec lui, elle était infiniment plus douce, et, quand elle marchait à ses côtés, il y avait dans toute sa personne une inconsciente soumission.

Le changement était encore plus profond que Lelo n’eût osé l’imaginer. La première fois que, dans une lettre d’Hélène, le nom de Sant’Anna avait frappé ses yeux, Dora en avait été comme fascinée. Elle s’était figuré celui qui le portait grand, brun, avec des traits réguliers. Non seulement elle n’eut point de désillusion, mais, lorsque ses prunelles claires, hardies et moqueuses rencontrèrent en plein le regard lumineux de l’Italien, elle éprouva un choc, un trouble subit. A ce moment-là, si, par impossible, il lui eût demandé sa main, elle l’aurait accordée. Jamais elle n’eût voulu convenir de cela ; c’était pourtant ainsi qu’elle avait été conquise. Les attentions du comte, de ce beau patricien, la flattèrent prodigieusement. Elle s’avisa de le comparer à Jack, et la comparaison ne fut pas à l’avantage de celui-ci. La présence de Sant’Anna lui apportait une joie qu’elle n’avait jamais ressentie ; ses regards, ses paroles, lui laissaient une impression qui ne s’effaçait pas. Les objets qui lui appartenaient, les plus vulgaires, semblaient différents au contact, comme s’ils étaient revêtus d’une sorte d’électricité. Dora, qui n’avait jamais aimé, s’étonnait de ces phénomènes ; elle considérait l’homme qui les déterminait comme un être tout à fait supérieur. Et au cours de leurs promenades, de leurs causeries, le fluide divin allait bien, comme l’avait expliqué Henri Ronald, « touchant ici une cellule inactive, là une fibre insoupçonnée, une corde muette », pour produire le grand miracle de l’amour.

Mademoiselle Carroll avait toujours eu une secrète faiblesse pour les titres. Depuis qu’elle était à Rome, ils lui plaisaient davantage encore. Elle en arriva à se dire qu’avec sa fortune elle aurait pu se marier dans l’aristocratie. Le regret de son engagement commença de poindre dans son esprit ; il s’augmenta à mesure que son intimité avec Sant’Anna devint plus étroite. Elle le repoussa énergiquement d’abord, puis de plus en plus faiblement, et l’infidélité peu à peu s’élabora dans son cœur.

Dora voyait bien que dans la société romaine on croyait à son mariage avec le comte de Sant’Anna. Quand il s’approchait d’elle, on les regardait, on chuchotait. Pendant qu’il était dans sa loge à l’Opéra, les lorgnettes demeuraient braquées sur eux avec persistance. Elle avait peine à dissimuler la joie qu’elle en éprouvait.

Hélène n’avait pas manqué de lui raconter ce qu’elle savait des relations de Lelo avec Donna Vittoria. Un jour même, elle lui dit en plaisantant :

— Prenez garde de rendre jalouse cette belle princesse avec votre fleuretage : elle pourrait vous le faire payer cher, vous poignarder peut-être.

La jeune fille rougit, haussa les épaules, puis gaiement :

— Je ne crains que le vitriol, répondit-elle, et c’est une arme trop plébéienne pour une grande dame.

Madame Ronald suivait avec une angoisse croissante ce roman qui se vivait sous ses yeux. Elle essayait de s’en désintéresser, cela ne lui était pas possible. Il avait en elle un écho direct et profond, elle s’y trouvait inéluctablement mêlée. Son âme, jusqu’alors si sereine, si joyeuse, était troublée par les sentiments les plus extraordinaires. La vue de l’intimité de Dora et de Sant’Anna lui causait une irritation qu’elle attribuait à son amitié pour Jack. La pensée qu’ils pourraient se marier lui était si pénible qu’elle ne s’y arrêtait pas longtemps. Elle eût donné n’importe quoi pour hâter l’arrivée de M. Ascott. Sans doute il la débarrasserait de ce poids qui lui était tombé sur le cœur, — celui de sa responsabilité, croyait-elle.

Lelo comptait sur le carnaval pour avancer ses affaires. Depuis que l’Église ne prête plus son patronage à cette explosion de folie, nécessaire comme toutes choses probablement, le carnaval de Rome a perdu son bel aspect moyen-âge et son originalité, mais il favorise toujours merveilleusement les amoureux. Masques, déguisements, confetti, moccoletti, servent à ébaucher de jolis romans, à produire des effets tragiques ou comiques, à ménager des rencontres imprévues, — en un mot, à varier les destinées humaines.

Le bal masqué en Italie, le veglione, a un caractère tout à fait mondain et intime. Rien d’échevelé, rien d’inconvenant. Grandes dames et bourgeoises y viennent pour intriguer sérieusement leurs amis ou leurs connaissances, leur jeter dans l’oreille des révélations perfides, des mots troublants, quelques-unes pour le plaisir spécial de se promener avec impunité au bras d’un amant. La Romaine pense des mois d’avance au veglione. Elle espère toujours y trouver quelque aventure agréable. Madame Verga, elle, en était fanatique. Afin d’y avoir plus de liberté, elle s’y rendait généralement avec des compatriotes, et s’y amusait de la manière la plus innocente. Elle y arrivait bien renseignée, habilement déguisée. Ses amis finissaient toujours par la reconnaître, mais, pour ne pas gâter son plaisir, ils n’en laissaient rien voir. Cette année, la maladie d’un de ses enfants l’empêcha de prendre part aux premiers veglioni. Se trouvant libre pour le dernier, elle loua une loge au théâtre Costanzi, invita deux Américains, puis Hélène et Dora. Elle commanda trois dominos noirs pareils, pas trop laids, mais déguisant bien la taille et la tournure. Ensuite, elle initia ses amies à l’esprit du bal masqué, tel qu’il se pratique à Rome, les exerça à la voix de fausset et leur livra de petits secrets sur les jeunes gens connus. Le grand soir arrivé, elle les mena au Costanzi. Toutes trois portaient sur l’épaule gauche une branche des mêmes orchidées. Aussitôt dans la loge, madame Ronald et mademoiselle Carroll regardèrent avec un peu d’effroi cette foule étrange et masquée qui grouillait au-dessous d’elles et semblait de la vie en fusion. Impatiente de s’amuser, la marquise rendit bientôt la liberté aux deux Américains et emmena ses deux amies dans la salle. Là, elle leur fit encore quelques recommandations, entre autres, celle de ne pas se laisser conduire dans une loge, sous aucun prétexte, et d’échapper vivement aux indiscrets. Puis elle se faufila dans la mêlée et disparut.

Pendant les huit derniers jours, Hélène et Dora n’avaient pensé qu’à ce veglione. C’était pour elles un plaisir tout nouveau qui avait singulièrement excité leur imagination. Elles s’étaient promis d’avoir de l’audace et de l’esprit pour dix. Cependant, lorsqu’elles se trouvèrent seules au milieu de la salle, elles furent toutes déconcertées. Elles virent passer des jeunes gens qu’elles s’étaient proposé d’intriguer, sans avoir le courage de leur adresser la parole. Il n’est pas si facile qu’on croit, à une femme comme il faut, de sortir du convenu. L’homme même, lorsqu’il sent une main inconnue se poser sur son bras, ne peut se défendre d’un certain trouble qui le rend souvent muet ou lui fait dire quelque sottise. Le masque, au lieu d’enhardir les deux Américaines, comme elles y comptaient, semblait les paralyser, et cette voix de fausset, qu’elles croyaient posséder admirablement, ne voulait pas sortir de leur gosier. Leurs premiers essais furent assez maladroits. Mais, une fois lancées, elles rentrèrent vite en possession de leurs moyens et surent bientôt provoquer l’ahurissement et la curiosité ; ce jeu leur parut extrêmement amusant — great fun !

Au fond, pour toutes deux, sans qu’elles se l’avouassent, le grand attrait de ce bal était le comte Sant’Anna. C’était lui surtout qu’elles désiraient intriguer et étonner. Elles le cherchèrent tout de suite du regard. Il était bien là. Debout, en pleine lumière, le dos contre le montant d’une loge, à droite de la porte d’entrée, la boutonnière fleurie d’un œillet blanc, il paraissait avoir plus de succès qu’aucun des hommes présents et était entouré de dominos avec qui il échangeait des propos joyeux. Ainsi assiégé, il fut inabordable pendant la première partie de la soirée. A la fin, il entra dans la foule et, examinant de près tous les masques, il eut l’air de chercher quelqu’un. Plusieurs femmes essayèrent de l’accaparer ; il s’en débarrassa lestement. Hélène, qui ne l’avait pas perdu de vue, le rejoignit et se mit à le suivre, le cœur battant, presque éblouie par son émotion. Un groupe l’ayant arrêté, il se trouva tout à coup à ses côtés. C’était le moment ou jamais : brusquement, elle saisit son bras. Lelo la regarda curieusement et son visage s’éclaira.

— Est-ce vrai que vous vous mariez ? demanda madame Ronald en français et d’une voix admirablement fausse.

— Encore !… Ah ! mais c’est une gageure !… Voici la vingtième fois, au moins, que l’on me pose cette question.

— Et qu’avez-vous répondu ?

— Que j’y étais tout disposé si l’on m’acceptait.

Sous l’impression qu’elle reçut, Hélène, d’un mouvement instinctif, chercha à dégager son bras. Le comte le retint en le serrant fortement contre lui, et cette étreinte rendit à la jeune femme l’étrange bonheur qu’elle avait connu à Ouchy.

— Pourquoi veux-tu me quitter sitôt ? dit Sant’Anna doucement. — Mon mariage te fait donc du chagrin ?

— A moi ?… Ah ! si vous saviez comme vous m’êtes indifférent !

Lelo ne douta plus qu’il n’eût affaire à madame Ronald : une idée vraiment perfide lui vint à l’esprit.

— Indifférent ? répéta-t-il, — je te suis indifférent ?… Je n’en crois rien, car mon amour a toujours attiré l’amour.

— Pas toujours.

— Toujours… tôt ou tard. J’ai résolu de te conquérir, de te faire oublier Jack Ascott.

Hélène eut un éclat de rire forcé.

— Ah ! ah ! vous me prenez pour votre Américaine !… Eh bien, pour un amoureux, vous n’avez guère de flair !

Sant’Anna, feignant d’être surpris et déconfit, s’arrêta net :

— Qui es-tu donc ?

— Cherchez !

Sur ce mot, la jeune femme se dégagea, et lui tournant le dos, elle se perdit dans la foule.

Un sourire moqueur brilla dans les yeux du comte. « La voilà avertie, pensa-t-il, et furieuse ! »

Dora, qui de loin avait vu la scène, lâcha aussitôt le malheureux qu’elle était en train d’ahurir, et vint rôder autour de Lelo. Deux fois, elle l’effleura sans oser lui parler, prise d’une timidité invincible. Lui, l’examina de la tête aux pieds. Une autre branche d’orchidées ! C’était sûrement mademoiselle Carroll.

— Veux-tu accepter mon bras ? Ta silhouette me plaît.

La jeune fille posa une main émue sur le bras qui lui était offert.

— Sortons de cette fournaise. Allons dans les couloirs, il y fait meilleur.

Puis, voyant que son domino n’ouvrait pas la bouche :

— Tu n’es pas muette, j’espère !

Dora enfin avait retrouvé son bel aplomb.

— Non, non. Dieu merci ! se hâta-t-elle de répondre d’une voix méconnaissable, — et je suis même très bien documentée sur vous.

— Vraiment ?

— Oui, vous êtes léger, inconstant comme Don Juan, incapable d’un sentiment sérieux, tout en ayant l’art de persuader aux femmes que vous êtes amoureux d’elles.

— Tes documents sont faux, archifaux ! Je puis te le prouver… Tiens, entrons dans cette loge.

Mademoiselle Carroll, se souvenant de la recommandation de madame Verga, voulut s’échapper. Lelo mit vivement sa main sur la sienne.

— Je ne te lâche pas avant que tu m’aies entendu. Un accusé a le droit de se défendre.

Et, avec une autorité qui agit comme un charme sur la jeune Américaine, il la conduisit dans la loge du rez-de-chaussée qui lui appartenait, lui offrit une chaise et se plaça vis-à-vis d’elle, le dos tourné à la salle.

— On vous a donc dit que je suis incapable d’un sentiment sérieux ? demanda-t-il en abandonnant le tutoiement du bal masqué.

Dora fit un signe affirmatif.

— Eh bien, on vous a trompée, car je suis sincèrement épris d’une jeune fille.

— Ah bah !

— C’est la vérité pure.

— Une jeune fille blonde ?

— Non, elle est brune.

— Jolie ?

— Pour moi, oui.

— Cela veut dire qu’elle est laide pour les autres ?

— Jamais de la vie !… Elle a les plus beaux yeux du monde, et elle est intelligente, originale, délicieuse. Je l’aime comme je n’ai jamais aimé ! C’est si vrai que, pour la première fois, je songe au mariage… Voulez-vous que je vous dise son nom ? demanda Lelo en baissant la voix.

— Non, non, je ne suis pas curieuse.

— Parce que vous le connaissez, ce nom, parce que vous savez que c’est le vôtre.

Mademoiselle Carroll se leva, en proie à une émotion visible malgré son masque et son domino.

— Quelle folie ! fit-elle brusquement.

Lelo se leva à son tour, et, prenant les deux mains de la jeune fille, il les tint fermement entre les siennes.

— Une folie ! pourquoi ? Je n’aurais pas dû vous faire une déclaration dans un lieu comme celui-ci, mais vos paroles m’y ont poussé. Dites-moi que vous croyez à mon amour ?

— A quoi bon ? Je ne suis plus libre, vous le savez bien.

— Oui, et la vue de cette bague que vous portez m’est devenue odieuse. Je ne serai heureux que quand vous l’aurez rendue à celui qui vous l’a donnée.

— Rompre mon engagement ! Oh ! c’est impossible !… impossible !… M. Ascott ne mérite pas un tel affront. Ce serait briser sa vie. Il m’aime uniquement.

— Mais, vous ne l’aimez pas, vous ! fit hardiment le comte. Et si vous osez regarder tout au fond de votre cœur, ou je me trompe fort, ou vous sentirez que vous ne pouvez plus épouser M. Ascott.

Dora dégagea violemment ses mains : un ami de Lelo, croyant la loge vide, y faisait irruption avec deux dominos. Il y eut une bousculade de chaises et, avant que les indiscrets eussent pu se retirer, la jeune Américaine s’était enfuie.