DRIEU LA ROCHELLE
L’HOMME
COUVERT DE FEMMES
Deuxième édition
PARIS
Librairie Gallimard
ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
3, rue de Grenelle (VIme)
DU MÊME AUTEUR
POÉSIE
- Interrogation.
- Fond de Cantine.
- L’échappement (en préparation).
ESSAIS
- Mesure de la France.
- Confession d’un Français (en préparation).
FICTION
- État-Civil.
- Plainte contre Inconnu.
- Lettres des derniers jours (en préparation).
- Muriel ou l’Américaine en France (en préparation).
THÉATRE
- Le Chef, tragédie en quatre actes (inédit).
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES, CENT NEUF EXEMPLAIRES IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA-NAVARRE AU FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, DONT NEUF EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE A A I, CENT EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE NUMÉROTÉS DE I A C, ET HUIT CENT QUATRE-VINGT-TREIZE EXEMPLAIRES IN-OCTAVO COURONNE SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, DONT TREIZE EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE a A m, HUIT CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE NUMÉROTÉS DE 1 A 850, ET TRENTE EXEMPLAIRES D’AUTEUR HORS COMMERCE NUMÉROTÉS DE 851 A 880, CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT L’ÉDITION ORIGINALE.
TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION
RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE.
COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD, 1925.
A LOUIS ARAGON
PREMIÈRE PARTIE
I
— Ce Gille va venir, dit Finette, mais goûtons. Ce n’est pas un monsieur exact, il retardera peut-être Luc jusqu’à demain.
— Ce garçon que nous avons rencontré aux courses et au concert ? demanda Molly.
— Oui, Luc l’amène.
— Luc le connaît ! Qu’en dit Luc ?
— Assez drôle.
— Ça m’amuse qu’il vienne.
— Gille… comment dites-vous ? demanda l’autre amie de Finette.
— Gille, cela suffit.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Il a un corps convenable et une frimousse qui peut être attrayante pour certaines.
— D’où sort-il ?
— Je ne sais pas.
— Qu’est-ce qu’il fait ?
— Quelque chose.
— Il a de l’argent ?
— Il a l’air de s’en sortir. Les voilà.
Une petite voiture apparut au bout de l’allée. Le frère de Finette et Gille y étaient. Ils virent les trois femmes claires, assises sur le perron bas, devant la façade assez noble de cet ancien rendez-vous de chasse.
— Bonjour Finette, je t’amène un charmant jeune homme.
— Bonjour Luc, bonjour Monsieur.
Il y eut un silencieux ajustement. Gille s’inclinait, souriait, sa silhouette était fière, mais son visage était blême.
— Je suis content d’être chez vous, Madame, j’aime votre maison.
— La maison a été bien réparée par un vieux fou, avant moi. Vous voulez du thé ?
— Vous restez longtemps ici ?
— Des mois. J’oublie qu’il y a beaucoup de choses plus belles. Vous êtes resté tard à Paris ?
— Je suis parti.
— Vous êtes arrivé, restez.
— Il m’a parlé, en venant, dit Luc, d’un tas de projets compliqués, je n’y ai rien compris.
— Ni moi non plus, répliqua Gille avec placidité.
— Il est toujours temps de se priver en choisissant, marmotta Finette, le nez dans la théière.
— Je ne sais pas s’il se prive, mais en tout cas il ne choisit jamais, nota Luc.
— Je vais à Biarritz, assura Gille.
— Nous verrons bien.
Les regards de Gille erraient autour des trois femmes. Ils revenaient plus souvent près de Finette, mais ils n’abandonnaient pas les deux autres.
Il avait eu un sourire narquois quand la maîtresse de maison avait répondu à ce petit nom de Finette. Mais déjà il comprenait que l’on mît en évidence ce flair qui guidait délicatement ses gestes. Elle semblait faible sur sa chaise longue, mais son visage était en éveil, et rien ne s’y abandonnait. Gille qui ne l’avait aperçue auparavant que deux ou trois fois, et de loin, eut sous les yeux une ligne qui entre deux coussins offrait un heureux raccourci. Si le regard s’aiguisait vite, la bouche pouvait être tendre.
On s’interrogea un peu sur ses façons. Comment vivez-vous ? Quelle recette inconnue pour tirer parti des jours pourrais-je vous emprunter ? Puis, il fallut bien régler le sort du prochain. Gille en parla avec peu de retenue ; il semblait aller assez avant dans le caractère des gens, parce qu’il en montrait ensemble des traits favorables et d’autres déplaisants. Il ne songeait pas à jouir de ce qu’il découvrait. Ses propos étaient hâtés et exagérés par le désir d’arriver à un résultat. Ses paroles d’un moment faisaient une allusion impatiente à un autre. Enfin, il prononçait un jugement avec une sévérité ingénue.
Finette se plut à voir quelqu’un découvrir sinon son jeu, du moins une de ses façons de jouer et si tôt. « Est-il imprudent pour de vrai, se demandait-elle, ou ne court-il ces petits risques que pour donner le change ? Vivrait-il vraiment à son aise ? »
— Est-ce que vous connaissez madame de B…? lui demanda-t-elle.
— De nom.
— Elle m’écrit qu’elle viendra peut-être chez moi, un peu plus tard. Je voudrais que vous la connaissiez. Vous ne l’avez jamais vue ? C’est une beauté. Je n’ai rien vu de mieux. Du reste, il n’y en a pas des tas.
— Quel genre ?
— Elle a un visage et des bras ! La pire littérature devient possible ; vous savez, tous les grands mots.
Il n’en fallait pas tant pour Gille qui tressaillit d’espoir, et prêta à l’inconnue un visage qui attendait parmi ses souvenirs, puis s’étonna d’être déjà familier avec un vieux rêve qu’il croyait nouveau.
— Qu’est-ce qu’elle fait ?
— Elle a un mari, je crois. Elle voyage. Elle est intelligente.
— Et…?
— Je ne sais pas… On dit que… Il y a un homme qui a été fou d’elle…
— Ah !
— Je crois qu’elle n’est pas contente, qu’elle n’a pas trouvé… pourtant une fois elle a eu l’air très absorbée, très tendre.
— Ah !
Gille sent déjà s’altérer le bonheur.
Mais Finette repoussa la belle inconnue pour feindre d’écouter une anecdote de Luc qui embaumait les vivants avec une satisfaction funèbre comme un petit prêtre sardonique. Très en verve, il alignait, les unes à côté des autres, des momies vidées de leur sens et figées dans une attitude d’un ridicule désolant. Pourtant Finette surveillait son hôte plus qu’elle n’écoutait son frère, si connu.
Il y avait un certain temps qu’elle le rencontrait à droite et à gauche : il paraissait n’être que laisser-aller et pourtant le résultat de ses actes forçait à supposer parfois qu’il avait calculé. En même temps on lui en avait parlé : revenaient des histoires de femmes, où Gille était animé de désirs chauds qui faisaient fondre leur défense, puis sa chaleur devenait lucidité. Les gens qui étaient dans le voisinage voyaient apparaître dans un relief cruel les défauts de ses partenaires. Pour lui, l’indignation devant tant d’imperfection le chassait au loin. Il revenait bientôt tendre et goguenard vers une autre.
Preste rebelle contre la lourdeur de l’ordre, contre la négligence des humains à être heureux, contre leur mauvais vouloir à l’égard de ceux qui veulent l’être, et bien qu’elle doutât de rencontrer beaucoup de semblables, Finette imaginait aujourd’hui que ce lâcheur était comme elle, un hors-la-loi subtilement mêlé aux rangs de la foule.
C’est ce que Gille doutait d’être, en dépit du concours des apparences, car il se disait : « Suis-je tel aujourd’hui ? peut-être, mais c’est demain que je serai moi-même. » Effet de l’âge : il était jeune et peu précoce.
Il était venu chez Finette attiré par la curiosité qu’elle lui portait, et aussi par l’envie de s’égarer dans une maison assez mal réputée, cotée bas par le snobisme. Il craignait son ironie, mais il comptait bien lui découvrir des faiblesses et pouvoir en user contre elle. Fille d’un petit courtier en bijoux, elle était la veuve fort riche d’un homme qui avait vécu brutalement, pris aux autres beaucoup d’argent et de femmes. La soumission passionnée dont elle l’avait flatté pendant plusieurs années laissait le monde encore étonné. Gille, par orgueil, doutait que cet attachement fût encore inattaquable. Et pourtant il prenait un air de respect distant, qui masquait la crainte qu’elle ne fût restée inexpugnable dans quelque retrait de sa personne, par exemple dans sa sensualité. Du reste, les premiers plaisirs de cette rencontre étaient assez sûrs pour qu’il ne songeât pas à ceux qui pourraient les suivre. Il goûtait les fléchissements presque imperceptibles mais précis de ce corps nonchalant. Il regardait sa robe, la courbe de ses propos. Elle soignait tous les détails et tous les moments ; elle était présente à tous les points.
Il ne vit pas son visage ce jour-là, car il lui fallait faire face à Luc et à leurs deux amies et il n’était pas dans sa nature de saisir les choses avec promptitude.
Il craignait aussi la perspicacité de Luc et dès la première minute qu’il avait été en présence de Finette il avait commencé de dissimuler son intérêt à cause de lui.
Du reste la forme des seins que mettait en vue une des amies de Finette facilita la diversion de ses regards.
C’est ce que nota aussitôt Finette avec un amusement léger et sans le moindre esprit de concurrence. Elle était décidée depuis longtemps pour protéger la pointe de son esprit et grâce au grand assouvissement qu’elle savourait encore, à regarder tous et toutes de loin et à ne rien rapporter à elle de leurs agitations.
C’était donc d’une façon fort détachée qu’elle se plut, ce premier jour, aux traits du corps de Gille comme à ceux de sa vie qu’on lui avait contés ou qu’elle attrapait déjà.
— Vous avez sommeil ? demanda Gille à Luc, à la fin de la soirée.
— Non. Je viens chez vous. Elle me plaît beaucoup, vous savez, votre sœur. C’est bien, sa maison, elle a de la tête.
— Moi, je ne sais pas, en dehors de la naissance, il se trouve que c’est ma plus vieille amie. C’est un des rares êtres supportables.
— Mais, dites donc, la grosse brune qui ne parlait pas, elle a l’air d’en vouloir.
— Vous pouvez y aller.
Gille s’intéressa à la grosse brune, demandant des renseignements inutiles. Luc répondait patiemment. Il avait le penchant de reculer aussi loin que possible les limites de la liberté pour lui et même pour les autres ; il satisfaisait leurs petites habitudes et son égoïsme ne l’arrêtait qu’assez tard dans ces soins, car il ne se prêtait pas le moins du monde par une telle souplesse qui était coquetterie plus que dévouement de la sympathie.
Ils demeurèrent ensemble jusqu’à une heure du matin. Ils parlaient de leurs amis, ils en échangeaient les portraits hâtivement crayonnés, mais leur curiosité était futile et ne mordait pas. Aussitôt qu’ils en venaient à la manière de se servir des humains, de les aimer, leurs propos mal soutenus hésitaient et défaillaient.
— Vous ne vous rendez jamais dépendant des êtres, vous, hein ? demanda Luc, avec une ironie tout à fait indulgente, son opinion déjà faite.
— Aucun être ne mérite qu’un autre lui rende les armes, répondit Gille, qui n’alla pas plus avant vers la contradiction et la difficulté.
Luc y prit la déclaration d’indépendance qui flattait sa morale.
— J’ai peut-être pourtant rencontré, ajouta Gille, deux ou trois fois, des hommes et des femmes qui auraient pu m’entraîner jusqu’à l’amour ou l’amitié, mais les circonstances ont toujours fait que nous avons été séparés : ils n’ont pas eu le temps de me faire sentir ces effets incroyables…
— Les circonstances, railla Luc, on dit cela.
— Vous croyez ? non, je ne crois pas que je cherche une excuse.
Gille ne dit pas grand’chose de plus net et Luc ne l’y força pas, recherchant chez son nouveau camarade d’amusantes incertitudes.
Quand Luc fut sorti de la chambre, Gille ouvrit un livre, mais au bout d’un moment il entendit chantonner à la fenêtre voisine. Aussitôt il leva un regard assez gai : « C’est la grosse brune, qui est à côté. »
Il se leva et se pencha brusquement.
— Vous m’avez fait peur, s’écria Molly, surprise par le brusque déclic de son piège.
— Vous me faites plaisir. Vous n’avez pas sommeil ?
— Si. Je n’ai qu’à m’étendre : dans deux minutes, je dormirai comme une souche. Mais la nuit est trop bonne. Et vous ?
— Vous m’avez bien réveillé.
— Vous en avez taillé une bavette avec Luc. De quoi parliez-vous ?
— De nous ! Des femmes !
— Son indifférence lui permet d’avoir des idées générales. Qu’est-ce que vous dites des femmes ?
— Moi je les aime. Et vous ?
— Moi, je suis comme vous : j’adore les hommes.
— Qu’est-ce que vous préférez : les hommes, ou l’amour ?
— Quand je regarde un homme, c’est un amour. Je n’ai plus de cigarettes, vous en avez ? Apportez-les-moi.
— Bon, je viens.
Tandis que Gille se recoiffait, il pensait à Finette pour la prendre à témoin de son succès, mais les formes largement ondulées de Molly lui firent oublier son hôtesse. Pourtant, après le premier sourire de triomphe ouvert et dur, il en avait un autre, mêlé d’inquiétude, quand il passa dans la chambre de sa voisine.
Cette simple démarche supprima les autres. Elle était déjà sur son lit, très déshabillée.
« Ne fumons pas », dit Gille en posant les cigarettes.
« Ma bouche ne goûte pas des lèvres si étroites : pourtant elles sont bien souples. J’ai beau les aimer, ces grosses-là à quarante ans deviennent un peu poussives. Mais un plaisir dont je ne me lasserai jamais, c’est de reconnaître sous la graisse la ligne idéale de la jeunesse. Comme elle a dû être mince, celle-ci. Elle garde sa ligne ; elle la suit de loin mais elle ne la perd pas. Elle a une taille : le ventre est séparé de l’estomac, la hanche ne s’épaissit pas trop haut, les reins font leur creux. C’est un beau morceau. Par exemple, j’aime mieux le goût de l’ail que de la pâte dentifrice.
« — Vous êtes charmant. Charmant visage. Vous embrassez bien. Oui. Oui. Oui.
« Elle parle, quelle horreur ! Elle retrouve sa voix de petite fille. C’est comme la ligne engorgée dans la graisse, mais ça fait comique. Ne rions pas trop, c’est dangereux. Elle est soignée. Une peau fine, une dent en or : pourquoi l’or, là, dégoûte-t-il ? Un peu de ventre, autant que dans le gilet de mon père qui croyait qu’il n’en avait pas. J’inspecte la bouche, le cou, les seins, le ventre. Et maintenant ? Je crois qu’il faudrait profiter du premier élan ? Oh oui ! il ne faut pas s’attarder. Cette main, du reste, qui vient vers moi, rend tout aisé. C’est drôle ; il suffirait d’un mot pour lancer cette femme dans l’espoir. Elle a des mérites ; franche du collier. Mais avec n’importe qui. A la fin, ce petit visage et ce gros corps, cela m’entraîne vers le comique, or le comique et le désir ! Enfin, je m’en suis tiré. Regardez-la, elle est aussi belle que si elle était morte. On pourrait croire que c’est arrivé. »
Gille, poli, mit dix minutes à faire croire à cette bonne Molly qu’il ne pouvait s’arracher à elle. Puis il put décemment s’écarter un peu. Il la regarda se livrer à ses ablutions, avec un sans-gêne si innocent qu’il la débarrassa du ridicule qui était passé sur elle.
Mais quand elle revint, elle n’osa rester nue, cherchant dans ses yeux un jugement. Il prolongea un silence dans l’ombre qui la força à en rabattre. Elle s’allongea pour lui donner des remerciements et jeter de l’huile sur le feu. Mais le feu était mort. Gille avait envie de dormir. « Un lit pas large, encombré par un corps de plus en plus étranger, et le matin il faudrait décamper avant l’arrivée des domestiques. » Sous un reproche muet et fourmillant il se leva.
« Je suis éreinté, ce voyage… »
— Comment l’as-tu trouvé, demandait Luc à sa sœur.
— C’est un serpent qui dort au soleil. Il est en bois, mais il faut voir, une minute après, comme il se tortille bien pour avaler la grosse bête qui se laisse faire.
— Il a la folie de plaire. Et pourtant…
— Et pourtant !
— … tout d’un coup on sent qu’il renonce entièrement à la personne qu’il a commencé de poursuivre… On m’en a raconté de raides sur sa façon de plaquer les gens.
— Mais qu’est-ce que cette coquetterie, crois-tu ?
— Ce n’est pas tant de la vanité. C’est même le contraire, c’est de la curiosité. Il est fasciné par les êtres dans le premier moment, mais tout de suite après la réalité le délivre, le dégoûte.
— Et il ne pardonne pas aux autres d’avoir marché.
— Il oublie de leur en vouloir, il les oublie. Pourtant tout n’est pas désintéressé dans les coquetteries de ce monsieur. Il y a aussi la peur de ne pas exister.
— Je ne vois pas ça.
— Si, il a besoin d’être soutenu par des regards, pour avoir l’impression qu’il se tient debout.
— C’est un garçon qui existe, pourtant.
— Peut-être, je ne vois pas très bien comment. Il est bien détraqué celui-là encore, comme nous tous.
Pourquoi Luc avait-il amené Gille chez Finette ? Ils avaient l’habitude de mettre en commun leurs humeurs. Le spectacle du monde, quand Luc ne s’en détournait pas dans des moments de malaise abominable, provoquait son esprit à des trépignements burlesques que des applaudissements redoublaient. Bien que fasciné par la vie mondaine, Luc ne s’y mêlait pas beaucoup car, en plus de ces misérables défaillances qui l’enfermaient chez lui, une extrême susceptibilité lui rendait tout commerce difficile, et son esprit barbelé faisait lâcher prise à bien des séductions pas assez mordantes. Alors il revenait vers sa sœur. Ils se vautraient incestueusement dans la complaisance d’eux-mêmes.
Luc avait donc amené Gille pour les distraire tous deux. Mais il avait prévu que Gille s’occuperait plus de Finette que de lui. Or il était fort capable de jalousie à propos de sa sœur ; il craignait tout mouvement qui dérangeât leur immobile égalité. Mais pour rien au monde il ne se serait dérobé à de pareilles épreuves.
II
Finette et Luc, Gille et Molly se retrouvèrent au déjeuner. Molly ne faisait pas un geste qui ne commentât son plaisir, et Gille, flatté, regardait Finette. Celle-ci l’avait reçu d’un air qui l’avertissait que la grosse enfant avait couru à son lit pour lui conter son aubaine. Luc goûtait beaucoup le sans-façon de ces amours. Enfin tout le monde déjeuna gaîment en jouissant de la liberté grande.
L’après-midi on fit les paresseux. Gille était assez empressé auprès de Molly, lui apportait des coussins ; mais ses regards sautaient beaucoup moins souvent que la veille et, après l’avoir assuré encore de sa conquête, se posaient plus longtemps sur Finette. Ils ne s’en détournaient plus guère que pour tâter de l’opinion de Luc sur ses premiers pas dans la maison. Au lieu de s’être éloigné de Finette, Gille présumait que dans l’esprit de cette femme conciliante, il s’en était plutôt rapproché en prenant possession d’un de ses objets familiers. Molly, sans éprouver la moindre jalousie de cette distraction, regrettait seulement de perdre quelques uns des frôlements qui eussent été un à-compte sur la sieste que tout à l’heure elle pensait bien partager avec lui. Gille trouva gênante cette revendication, pourtant modeste, et cachée sous la bonne humeur. Que l’on sût que sa faveur pour elle n’était faite que d’indulgence ! Il se retourna alors entièrement vers Finette qui était demeurée immobile et imposante comme le premier jour, la veille.
Mais on entendit un petit coup de trompe et l’on vit s’avancer l’autre amie qui prenait le thé quand Gille était arrivé. Elle conduisait une jolie torpédo qu’elle faisait rager sous ses petits poings et il y avait à côté d’elle une inconnue d’un certain âge. « J’ai oublié de vous dire, souffla Finette à Gille, notre phénomène de voisine… Comme c’est gentil, notre chère grande voisine, de venir… Je vous présente un charmant jeune homme, comme vous voyez… » Lady Hyacinthia était une déesse faite comme tant de Saxonnes pour frapper les Français d’un amour mêlé de terreur. Elle se composait de métaux et de matières précieuses ; ivoires, corail, or, diamants, perles. Fer : cette charpente ; charbon : ce ronflant feu intérieur.
Mais Gille, un instant ébaubi, se reporta sur celle qu’il avait mal vue la veille.
— Comment s’appelle-t-elle ? demanda-t-il à mi-voix.
— Qui ? votre numéro 2 ?
— Oh !
— Françoise. Ce n’est pas le même article, vous savez.
— J’espère bien.
— Petit salaud. Vous n’avez même pas vu que cette pauvre Molly était montée et qu’elle vous a attendu au coin de l’allée.
— Si, si.
Gille alla vers cette Françoise qui, les jambes écartées et les mains plongées dans sa cotte rouge, regardait tour à tour sa voiture et Luc. Celui-ci jetait un fracas de paroles sur Lady Hyacinthia qui gloussait avec affabilité un excellent français.
Gille interrogea cette petite bonne femme. Elle habitait à une lieue de là dans une grande ferme où elle élevait des chevaux.
— Vous comprenez, nous nous sommes mis au travail. Mon mari fait de l’électricité pour tout le département et moi je travaille pour le pari-mutuel. Paris, je l’ai assez vu. Au moins, en province on parle encore français. Vous, vous êtes un de ces blêmes Parisiens qui fumez l’opium, ou faites l’amour avec des Américaines, quand ce n’est pas pire.
— Je voyage.
— Je suis sûr que vous étiez mieux pendant la guerre ; vous n’aviez pas cette mine-là.
— C’est vrai, à Paris, je vis la nuit.
— Moi je me couche avec les poules, mais pas les mêmes… Vous les aimez, au moins ? on ne sait plus avec qui on a affaire. Non, vous n’êtes pas de la bande ?
— Vous verrez bien.
— Tiens, oui.
Le visage de Françoise, bien que petit, n’était pas fin mais semblait l’être, usé par une tendresse dévergondée. Et sous le cotillon simple, d’un sans-façon affecté, un corps fluet, vif, aidé de muscles minces, serrés.
— … mon quatrième fils…
Où diable a-t-elle pu les mettre ses quatre fils ? Drôle de petite dégourdie. Ils se promenèrent dans le parc, elle sauta une barrière. Elle était nue sous sa robe de flanelle, avec de longues chaussettes. Mais son visage faisait rêver à l’entour une toilette bien plus féminine, fraîche, vaporeuse, aux couleurs du matin.
— … Quand mon mari sera revenu de Paris…
— Vous aimez votre mari ?
— Bien sûr… Je l’ai aimé comme une bête pendant dix ans.
— Maintenant, c’est la onzième année.
— Dame oui… Quelquefois j’ai envie de m’en aller tout à fait de l’autre côté de la terre avec un type tombé du ciel.
— Vous me montrerez vos chevaux ?
— Tout de suite, si vous voulez. Tenez, c’est cela. Laissons les femmes et allons-y.
Ils revinrent en courant vers la maison et sautèrent dans la voiture.
— Je vous le prends… Cinq minutes.
Son démarrage menaça un rosier et le coup de vent cassa leur vague geste d’excuse.
— Comment vous appelez-vous ? lui demanda-t-elle un instant après, avec un sourire d’une ironie mouillée et complice.
— Gille.
— Tiens, c’est drôle, c’est un peu niais, ça vous ressemble. J’aime cela.
Elle se tenait droite à son volant, ses petites mains dans des gants bien sales. Son vieux chapeau écrasant sur la légère couperose de sa joue une mèche très blonde. Rien que ces artifices campagnards : ni fard, ni poudre.
Gille sortit subrepticement du fond de son enfance le rêve d’une châtelaine courageuse et pure.
Elle se jeta dans des chemins de traverse, parmi d’opulents herbages. On toucha à un petit bois assez fourré.
— On va s’arrêter là. Il fait bon, on ira à pied à travers le taillis jusqu’à ma ferme. Marchez derrière moi.
Aussitôt il y eut un jeu pour se protéger des branches l’un l’autre. Ils se frôlèrent, se touchèrent ; leurs corps se heurtèrent, leurs mains se pressèrent sur le même rameau.
Gille l’embrassa dans le cou, ce qui la renversa dans ses bras. Ils mêlèrent aussitôt leurs bouches et leurs membres, tapis sous un buisson. Leurs gestes étaient sûrs.
Après cela, que dire ? Et la châtelaine sur sa tour ? Gille ricanait mais appréciait une bonne tenue. Elle le félicita avec des mots justes de l’avoir contentée. Ses paroles, ses regards étaient infléchis par cette douceur qu’il avait remarquée sur son visage.
Le début d’une aventure ouvrait une perspective naïve à Gille et bien que tous les défauts de l’amoureuse le piquassent dès la première minute, cette facilité d’illusion lui permettait d’enchanter l’autre, un instant, comme lui-même. Encore avec Molly, il avait passé toute la matinée à imaginer une prolongation assez improbable de leur voisinage. Il la compara avec son nouveau plaisir. Mais il l’avait beaucoup oubliée depuis quelques heures et il ne retrouvait rien d’elle. Et pourtant son corps, plein de pulpe, lui convenait mieux que celui de cette mère de famille émaciée, qui, encore enfantin à trente-huit ans, faisait songer à une fillette meurtrie par un stupre prématuré.
Bras dessus, bras dessous, ils s’en allèrent comme des camarades qui ont joué, jusqu’à la ferme où ils burent du cidre. Il arriva à Françoise, au moment de remonter dans la torpedo blanche qui avait attendu dans l’herbe, narquoise, distillant légèrement son essence parmi les fleurs des champs, de dire : « Je suis une grande garce, tiens, pourtant j’avais un joli petit cœur », avec un rire un peu fatigué, à moitié rentré et des yeux qui pétillaient d’astuce sous une légère buée.
Comme ils rejoignaient la grande route, ils se trouvèrent nez à nez avec la voiture de Finette qui, avec Luc et Molly, revenait de raccompagner Lady Hyacinthia.
— Eh bien ! je vous le rends ; s’écria Françoise avec un regain de bonne humeur. Il est gentil, vous savez, soignez-le. Et elle disparut.
Gille vint s’asseoir modestement entre Finette, confite dans la plus hypocrite quiétude et Molly pincée, mais qui, pour ne pas mentir à ses opinions libérales, parla d’autre chose, de façon assez fluente.
Le dîner remit tout le liant souhaitable entre eux, grâce à des coquetailles et à la verve de Luc qui tenait l’excellent sujet de l’Anglaise. Le rire eut vite détendu Molly, ce qui encouragea Gille à lui jeter quelques regards sournois d’enfant prodigue. Elle y répondait comme quelqu’un qui est décidé à tuer le veau gras le soir même, ce qui ne laissa pas d’effrayer le jeune coureur. Mais il était fort animé et suivant son penchant il ne put résister à l’envie de ressaisir ce qu’il avait lâché. Pourtant après ce repas il revint à Finette.
— On a parlé beaucoup de vous, tantôt, dit Finette flatteuse.
— Ah oui ! Elle est gentille, votre amie.
— Laquelle ? Vous lui plaisez énormément. Mes compliments, c’est une belle fille.
— Vous trouvez ? Elle n’a pas de beaux yeux.
— Elle a une belle peau.
— Oui, mais ses dents sont drôlement plantées.
— Jeune goujat… Pourtant vous aimez les femmes.
— Je les adore…
— En tout cas, vous leur plaisez.
— Pas aux meilleures.
— Elles se valent toutes. Il n’y a pas une femme pour en céder aux autres quand il s’agit d’aimer. Enfin je parle de celles qui aiment cela.
— Vous aimez cela ?
Finette se mit à parler de romans et de comédies. Elle n’était pas très difficile, approuvait plus de choses que Gille, mais avec indifférence. Elle s’animait quand elle relevait dans un tempérament une vivacité de désir et surtout de l’acharnement à se satisfaire. Puis tout d’un coup :
— Je n’aime que Candide.
— Son jardin était bien petit, protesta Gille.
Étonné de la sûreté des opinions de Finette il les admira, puis il les craignit car elles allaient vers un point de ralliement bien éloigné de lui.
Aussitôt qu’il eut fait cette première réserve sur elle, il put noter encore que si elle avait un teint exquis, son nez ne se prêtait guère à une louange raisonnable. Mais pouvant séparer ses défauts de ses qualités, il discerna mieux celles-ci. Mains courtes, doigts longs : ils n’étaient pas fuselés, mais un peu carrés, avec des ongles courts. Peau douce sur chair maigre. Ces mains étaient les instruments d’un esprit actif et volontaire. Ce corps menu, potelé, pliant, se familiarisait sournoisement sous les regards. Les fesses étaient trop basses et les chevilles inachevées. Le visage était ridé par le désir et la réflexion. Les yeux à force d’aiguiser leur regard s’étaient rapetissés.
Il l’imaginait au lit, aimant le plaisir dans une parfaite décision de ses nerfs, bientôt brisés. Sa tendresse ne donnait que le meilleur d’elle-même, que ses traits les plus affinés et les plus efficaces. Elle était tenue en main par la sagacité. Mais son esprit ? Il pourrait en trouver le secret sans le dominer car elle avait transformé dans le soin de son indépendance, sa pudeur refoulée et ses craintes de femme seule. Cette constatation le butait et, timide devant l’obstacle, il réprimait prudemment la curiosité qu’excitait ce corps dont les ressorts lui semblaient dissimulés et difficiles.
Cependant elle voyait en lui un jouisseur qui se doublait d’un lunatique, mais le lunatique servait encore le jouisseur. Il fallait s’amuser de loin d’un tel personnage, ce qui lui convenait parfaitement puisqu’elle ne voulait former aucun nœud après ceux, douloureux, savants et forts qu’elle avait longtemps maintenus avec son mari. C’était un curieux assemblage : il était naïf et spécieux, flagorneur et implacable, tendrement zélé et tout à coup il disparaissait, on retrouvait plus tard un déserteur un peu nostalgique. Finette goûtait de ne pouvoir mettre aucune confiance en lui. Le garçon se modelait selon une maxime à laquelle elle revenait souvent : « rien à espérer, tout à prendre. »
Ils bavardèrent tard.
Gille se déshabilla hâtivement, pressé par le sommeil. Il ne réfléchissait guère. Si c’était pour la solitude qu’il penchait d’abord, l’apparition des êtres le séduisait toujours et le jetait hors de lui-même. Il se lançait dans le torrent, et il ne pouvait avoir un regard sur ses actions que quand, raccroché à la rive et ayant dormi, il se retournait paresseusement sur les brisants où il avait culbuté. Se mêlaient les images fatiguées de Françoise, de Molly, de Finette, de Lady Hyacinthia. Il préférait l’une après l’autre, ne se satisfaisait ni de celle-ci ni de celle-là, mais n’en repoussait aucune. Il se rappelait seulement avec une vanité vague, comme si ses sens ne nourrissaient pas sa mémoire, le corps heureux de Molly, Françoise et la bonne senteur de son petit bois, l’ironie complaisante de Finette, la carrière illustre de Lady Hyacinthia, la présence inquiétante de Luc. Mais soudain, Madame de B… rassembla ses traits dispersés.
Il s’en fit une image nette, d’un arbitraire désinvolte. Elle avait le corps de cette putain de Vienne — cette putain, oh ! les putains — qui était assise sur son imagination de tout son poids : un corps immense, dont il sentait exactement l’épaisseur comme s’il la tenait. Mais toute cette masse était enveloppée d’une ligne délicate, car le visage était d’une autre, celui de cette femme dans le train de Milan, dont les traits filant des yeux, des ailes du nez, de la bouche, faisait un contre-courant fluide qui redescendait, comme un filet lumineux enlève une masse plantureuse de poisson, sur tout le corps de l’autre et, amenuisant d’une caresse scintillante les volumes majestueux, les transfigurait.
Pourtant il avait envie aussi de vivre comme Françoise et avec elle, il ne voulait pas songer encore que son corps qui ne lui avait guère plu mais qui lui avait été voilé par la viridité du bois, lui apparaîtrait bientôt sous son vrai jour.
Mais au bout de ces réflexions il s’inclina devant la loi de voisinage qui représentait ce mur où il s’appuyait en retirant ses souliers. Il n’était guère nécessaire de faire ce petit effort ingrat de repousser cette belle poitrine grasse qui florissait à quelques pas dans l’eau odorante qu’il entendait clapoter.
— La garce. Elle va m’attendre. J’ai une envie de roupiller.
Le rut bien réglé de cet après-midi, le laissait favorable à de prochaines occasions. Pas ce soir, néanmoins. Pour indiquer son bon plaisir dans la nuit qui baignait fraîchement la façade, il éteignit, mais comme il venait de tourner le bouton, on toqua à la porte.
La flatterie l’emporta et sans rallumer, il défit le verrou. Sentant bon, enveloppée d’un nouveau peignoir, Molly se glissa sans vergogne dans son lit. Gille retira son pyjama qu’il avait enfilé avec tant de fatigue.
— Tu m’as bien laissé tomber…
— …
— Oh ! n’aie pas peur, je ne te reproche rien. Nous ne nous sommes pas fait de serments. Mais tu aurais pu avoir envie de faire ça sur l’herbe avec moi.
Il restait inerte, mais Molly mit son point d’honneur à lui faire oublier les ébats de la journée qu’elle devinait facilement. Il regarda, distrait et amusé, son gros derrière au clair de lune tandis qu’elle appelait chez lui un plaisir qu’il voulut bien lui faire partager, au moment opportun, mais qui le soulevait vers madame de B…
III
Hyacinthia, d’une bonne maison, avait épousé autrefois un socialiste inconnu dont elle pensait faire un premier ministre. A peine se remua-t-il assez pour devenir Lord X… comme sa femme était déjà Lady Hyacinthia. Elle avait eu vite fait de renoncer au rôle de manager auprès de ce champion manqué, et comme la chasse et le voyage étaient trop anglais, elle s’était retournée vers l’amour qui, pourtant, de nos jours, ne l’est pas moins : un poète, un jockey, la nièce d’un cardinal l’avaient déçue tour à tour. Ces éclatantes maladresses montraient son cœur d’or, qui était fait pour se dilater comme une sphère dans la main d’un roi. Elle n’avait pas su reconnaître, quand ils passaient sur les grands chemins, les maîtres peu voyants de ce temps-ci. Impatientée, elle avait fait main-basse sur les premiers venus. Le poète eut un succès un peu brusque, en fut étourdi et glissa aussitôt dans de faibles mondanités. Le jockey engraissa. Enfin elle avait cru qu’on pouvait encore essayer du scandale, mais elle avait eu toutes les peines du monde pour se faire fermer quelques portes et on lui en ouvrait d’autres, selon les rites empressés du monde immense et bien classé des irréguliers.
Pour le moment, elle vivait en France, froissant des livres, recevant n’importe qui, trompant sa faim on ne savait plus comment. Encore jeune, sa beauté dure était faite pour soutenir âprement les luttes inexpiables de la cinquantaine.
Toute la bande alla déjeuner le lendemain dans son château Louis XIII, où elle ménageait cette trêve avec elle-même. Ce lieu faisait une réussite inutile et implacable où aucun détail n’avait été épargné, aucune erreur effleurée, où régnait sans un pli le confort le plus intransigeant.
Gille s’épouvantait devant cet écrin aussi funèbre que ceux de la rue de la Paix où allaient mourir les fameuses et vaines anecdotes portées par cette dame sans emploi. Finette recherchait discrètement dans les yeux de Hyacinthia la figure de ses amours. Elle appréciait cette femme qui faisait litière de ses ridicules mais qui, sans doute avertie par le temps, s’asseyait avec toute son obstination inutile, pour le recevoir comme une momie royale. Pour Molly et Françoise, il y avait là un jeune peintre très frais, Prune irlandais.
Lady Hyacinthia les abreuva de coquetailles, connaissant les habitudes de demi-ivrognerie que prend cette sorte de Français. Gille, qui avait besoin de réagir contre un reste de fatigue, en but plus que les autres. En sorte qu’il s’échauffa encore plus qu’il ne faisait d’habitude devant des étrangers.
Le mélange de sa coquetterie personnelle, de sa tendance astucieuse à plier devant tout inconnu pour le séduire, de sa susceptibilité nationale le jetait dans un labyrinthe d’habiletés aimables au devant des Anglais et des Américains qu’il mêlait un peu. Il venait de renoncer à certains préjugés sur les Anglais. Il les avait crus longtemps, sous le signe de la reine Victoria, fermés à toute aisance et il les avait admirés pour cela à tout hasard. Mais des séjours en Angleterre et tant de rencontres à Paris lui avaient retiré ces idées de l’autre siècle et ayant oublié sa révérence d’hier, il se laissait aller maintenant avec la plupart des insulaires qu’il rencontrait, surtout avec les femmes, à un débraillé digne de Fielding.
Pendant le déjeuner, il disserta donc de la façon la plus entreprenante sur les amours qui pouvaient se nouer entre les Anglais et les Françaises, les Français et les Anglaises et sur d’autres combinaisons encore dont l’état des mœurs l’obligeait bien à parler. Au moment où un mot cru était sur sa langue, il le retenait pourtant un peu et ne le laissait passer qu’enveloppé de certaines précautions oratoires, des appels à la liberté de pensée et à l’horreur de toute censure, car nos voisins, friands d’immoralisme, en sont encore à la saison des conquêtes timides et des découvertes étonnées.
Les rapports entre indigènes et étrangers à cette table n’étaient guère affectés par le nationalisme outré qui domine à certains étages de la société. La communauté des plaisirs, des lieux de plaisir, l’égoïsme universel et complice des riches, la profondeur toujours mesurée de leurs réflexions et de leurs propos, tout est fait pour niveler dans les salons des différences que des journalistes, généralement issus des classes peu voyageuses, s’exténuent à entretenir ailleurs. Lady Hyacinthia ne notait les dissemblances européennes que si des avions bombardaient Londres, ou si sa modiste parisienne salait ses factures. Le reste du temps, elle était en France et en Italie comme chez elle, parfaitement absente.
Finette et Luc parlaient beaucoup moins que Gille, mais assez pour contrecarrer les jugements téméraires que leur ami prodiguait. Ils s’étaient entraînés l’un l’autre depuis longtemps à haïr toute affirmation bien que personne plus qu’eux ne fût assuré dans ses opinions ; seulement ils s’y prenaient toujours de la sorte qu’ils semblassent plutôt nier une chose qu’en certifier une autre, ce qui suffisait à les persuader de leur prudence.
Gille remarquait bien l’opposition du frère et de la sœur, mais il ne leur faisait guère de concessions, vite retourné vers Lady Hyacinthia. Il ne ressentait le besoin ni de la renommée ni de l’argent mais il aimait la liberté. L’argent simule cette liberté aux yeux des ignorants.
Il regardait Lady Hyacinthia avec des yeux brillants. Les bijoux, une hygiène magistrale jetaient pour lui toutes sortes d’illusions sur cette peau qui, sans connaître l’été ni l’automne, hésitait entre le printemps et l’hiver. Il avait envie, entre le Caire et le Canada, de se coucher dans ces maisons enveloppées d’une seule saison égale, d’amollir cette main armée d’un ceste de diamant. Mais ce sillon dans la joue ? Il s’en arrangerait, son désir étant bien accroché à des accessoires de platine ; et elle avait de belles dents. Se traîner avec une vieille ? Elle n’est pas vieille. Le ridicule qui s’attache aux vieilles coureuses ? Elle cesse de courir. Ce jockey, pourtant ? Gille se sentit dans la peau du jockey, tout d’un coup. Il lui sembla montrer à ses amis les façons d’un maquereau. Mais aux yeux de Hyacinthia il était déjà l’amant nouveau, différent des anciens galants, qui la relevait.
Tout cela, c’était d’imperceptibles intentions : il en transparaissait beaucoup moins qu’il ne pensait dans ses gestes, grâce à la prudence dont il les corrigeait bonnement.
Luc et Finette échangèrent leurs impressions en se promenant dans les jardins après le déjeuner, tandis que leur camarade marchait devant eux au côté de la maîtresse de maison, et que Molly, sans grands efforts, se détournait de ses amours de la veille et, parant à de nouvelles infidélités, entreprenait vigoureusement Prune. Françoise avait disparu après le déjeuner, appelée par ses affaires.
— Est-ce qu’il a recouché avec Molly ? demanda Luc à Finette.
— Je ne crois pas. Elle a plutôt l’air délaissée.
— Tu crois qu’il recouchera ?
— Il ne doit jamais avoir envie de recoucher avec une femme.
— Si on insiste !
— C’est bien possible. Je ne le comprends pas. Qu’est-ce qui l’attire dans notre grosse tourte ? Il n’est pas difficile. C’est drôle, il m’a dit qu’il n’aimait que les femmes bien faites et il couche avec la première venue.
— Molly est encore bien faite.
— Peuh ! En tout cas, elle est idiote.
— Il ne lui parle pas. Il lui plaisait beaucoup. Elle était aux anges, le premier jour. Il se laisse faire.
— C’est vrai, il a du succès.
— Le charme.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Il aime plaire. Ça le fait sortir un peu de lui-même. Les autres restent enfoncés dans leur peau et quand ils croient se décarcasser, ils n’arrivent qu’à faire ressortir leur égoïsme, tout de même, un peu gros.
Finette s’animait un peu.
— C’est vrai, il joue très bien le monsieur qui adore les femmes ; ça devient rare, ricana Luc.
— Mais je crois qu’il les aime vraiment.
— Il s’en fout. Il a la manie de jouer son petit jeu de coquetterie, et c’est tout. Il n’a jamais eu de collage, à ce qu’on m’a dit. Quand il en a une, il ne pense qu’à la plaquer. Tu ne peux pas dire qu’il soit de ces hommes qui ont vraiment besoin du jupon. Du reste, c’est ce qui est intéressant en lui, cette sauvagerie. Tu ne sais pas comment il est entre hommes. Il parle des femmes d’une façon atroce. C’en est gênant.
— Oh ! il est peut-être comme cela avec toi. Les hommes sont toujours les mêmes, les uns devant les autres, ils ne veulent pas avoir l’air.
— Non, c’est un type, dans le fond, qui ne tient à rien.
— Alors, il en souffre ?
— Mais non. Il a l’air triste, comme ça, de loin en loin, mais c’est une tristesse très vague, dont il s’accommode, qui va avec un bon petit égoïsme, bien organisé. Il est très content comme il est, au fond.
Gille plaisait à Lady Hyacinthia qui entre temps s’était renseignée et avait appris que ce garçon avait des talents cachés et assez austères, qu’il conduisait de loin une assez grosse affaire où sa famille lui avait laissé des intérêts dominants. De là à la politique il pourrait ne faire qu’un saut !
Gille se serrait dans une coquetterie appliquée, s’efforçant de ne pas perdre de vue à travers les traits particuliers, menacés de couperose, que prenait aujourd’hui la Faveur, les chemins simples et constants qui y conduisent.
Pourtant il partit sans arranger avec la dame aucune entrevue précise et Lady Hyacinthia l’aperçut tout de suite très aimable, dans la voiture qui quittait son perron, avec Molly dont le sourire, détourné d’un Anglais, cessait tout d’un coup d’être plein d’une sensualité secrète, pour s’épanouir du côté d’un Français dans un cynisme sentimental.
IV
Finette ignorait la bonté. Une occasion d’être bonne la surprenait — pourtant elle croyait vivre au delà de toute surprise — mais elle pouvait être bonne après tout, si cela ne dérangeait pas son confort — et alors on y trouvait beaucoup de grâce, car elle n’y attachait aucun prix. Elle était cruelle de la même façon, sans le craindre, mais sans en jouir. Tout se tient, lui avait-on appris, il faut écarter pour toujours l’idée de disjoindre cet enchaînement et de réussir quelquefois à plier la Nature à des exigences plus humaines. Son indispensable égoïsme, professait-elle donc, avait pour contre-coup inévitable une souffrance chez son prochain. Elle acceptait à l’inverse, quand elle n’y pouvait plus rien, de pâtir de ces mouvements durs par quoi les autres reportent l’intérêt sur eux-mêmes. Mais tout en s’occupant de ses affaires et en servant sa propre cause, ne peut-on pas plus souvent épargner à autrui la souffrance ? Ce serait par sobriété, mais alors on se priverait de ce qui nous découvre le plus piquant d’eux-mêmes ? Si Finette répondait oui, c’est qu’elle était arrivée à la limite de la lassitude et de l’indifférence. C’est ainsi qu’elle était de manières douces et libérales.
Elle ne songeait pas longtemps à la mort, mais souvent, et qu’elle bornait sa vie de toutes parts. Elle n’attendait rien que de quelques jours et peu de choses : des sensations de loin en loin. Parce qu’elle avait mis longtemps, dans un seul homme, la source de la plupart de ces sensations, elle pensait bien n’avoir pas été pour cela sentimentale.
Et si, croyant à l’infirmité et au ridicule de tous et qu’il est vain de retoucher la Nature, elle s’était pourtant corrigée de plusieurs défauts, ce n’était jamais que de défauts intellectuels et elle n’avait voulu que polir l’instrument spectaculaire qui lui permettait de savourer ses sensations, se rendre seulement plus intelligente.
La fatigue et l’esprit critique assuraient son désintéressement des hommes ; Finette n’avait aucune idée d’exercer sur eux son pouvoir, elle qui était pourtant capable de vive activité, son cynisme n’était pas entreprenant. De plus, elle ne se jugeait pas belle, et si elle n’ignorait pas le charme que tout le monde lui accordait, elle ne l’estimait pas de la sorte qu’il pût mener les hommes, la plupart du temps, plus loin que la familiarité.
Ainsi faite, elle imagina Gille d’une nature semblable. Elle aimait que du moment qu’on lui résistait, il n’insistât pas et se reportât sur un autre objet. Pourtant elle entrevoyait parfois qu’il ne voulait pas seulement se frôler et se prêter aux passants mais les atteindre et les pénétrer. Il avait des regards d’une inflexion si tendre qu’elle ne pouvait douter sur le moment qu’ils ne fussent sentis de façon forte par celui à qui ils semblaient échapper. Elle se méfiait alors qu’il ne fût prêt à démasquer derrière son indifférence élégante quelque doctrine fantastique sur les possibilités du cœur. Mais les regards de Gille se renouvelaient dans la même heure sur deux ou trois femmes de nature si diverse, qu’elle revenait à ne voir en lui qu’un goulu qui ne s’attardait pas aux délicatesses et aux difficultés de la gourmandise.
Ces raisons, qui n’étaient peut-être pas celles de son partenaire, l’accordaient à lui pour cultiver les illusions que composait leur rencontre. Ils ne connaissaient presque rien des circonstances de leur passé, et, par un calcul simultané, ils arrêtaient sur les lèvres de leurs amis les anecdotes qui auraient éclairé cette partie d’eux-mêmes. Et comme de plus ils ne poussaient pas beaucoup leur sentiment, ils ne découvraient pas vite leurs caractères et ils mettaient dans cette lenteur un plaisir qui en remplaçait d’autres, par exemple ceux de la pudeur.
Gille n’avait jamais trouvé suffisantes la plupart des femmes qu’il avait rencontrées et au plus fort de l’agrément qu’elles lui donnaient il n’oubliait jamais de se dire qu’il en existait d’invisibles qu’il n’avait pas. Mais pour satisfaire son mol ascétisme de paresseux, il comptait sur le temps, étirant nonchalamment sa jeunesse. Il n’avait besoin pour le moment — ce moment, c’était pourtant toute cette belle jeunesse — que d’incidents qui lui fissent éprouver suffisamment la résistance et à la fois la soumission des choses.
Assuré de ces amorces qu’il avait çà et là dans quelques âmes, il venait goûter auprès de Finette le sentiment délicieux qu’elle rendrait inutile un effort de plus. Ou plutôt, même avec elle, il croyait vaguement qu’il aurait pu aller plus loin, mais, pour préserver le droit de se plaindre, il n’en faisait rien. Car il avait pris l’habitude de se plaindre auprès d’elle, par des allusions légères et coquettes.
Finette accueillait ses plaintes avec empressement ; elle y trouvait de quoi se renforcer contre Gille : comme elles sonnaient faux à ses oreilles, elles la confirmaient dans l’idée qu’en se dérobant à lui, elle évitait une séduction molle et dédaigneuse, bientôt entièrement relâchée, qui pourtant — s’assurait-elle — ne lui aurait causé aucune déception ni aucune révolte, puisqu’elle n’attendait de la vie rien de plus mordant.
Gille, contrairement à ce que voyait Finette, n’était pas à l’aise, il n’était pas près de se détendre avec elle. Pourtant elle lui offrait la plus souple camaraderie. Mais il la croyait parfaitement armée contre lui, grâce au souvenir de son mari, et capable de regarder de sang-froid des avances prononcées où dès lors il ne s’imaginait que ridicule.
Toutes ses indications se jouaient furtivement dans leurs yeux et sur leurs ongles tandis qu’ils dînaient seuls, un soir où tout le reste de la bande était ailleurs. La salle à manger était un lieu sobre ; la lumière et le cristal célébraient des noces pudiques. Une bonne cuisine achevait d’écarter toute trivialité.
Elle l’amusait d’une de ses amies dont les amants ne pouvaient se débarrasser que par la fuite : sentiments langoureux, caresses désordonnées, anxiété infinie. Finette constatait, avec un ennui pénible, voisin de la commisération, que cette femme maladroite souffrait. Elle dénonçait, avec une ironie qui ne désarmait pas, cette souffrance comme une erreur. Gille scrutait ce double et égal mouvement d’ironie et de pitié.
Ils laissèrent bientôt cette dame, et ils allèrent fumer dans un petit pavillon très frais, auprès d’un bassin.
« L’embrasser ? Elle sait ! »
A cause de cette image qu’il avait voulu se faire d’une Finette ironique, il avait déjà pris une attitude qui lui paraissait devoir, du reste, obtenir grâce à ses yeux. Cette femme, qui n’était éclairée que par la lune et que certains gestes enfonçaient entièrement dans l’ombre jusqu’à la réduire au point de feu de sa cigarette, ne devait entendre que des paroles narquoises. Il mit entre eux une véracité un peu pointue.
— Croyez-vous qu’une Molly compte pour moi ? demanda-t-il.
— Est-ce que je sais ? Pourquoi pas, mon Dieu ?
— Je pouvais trouver mieux chez vous.
— C’est une autre question. Mais il y a tant de questions.
— Est-ce que nous coucherons ensemble ?
— On ne sait jamais ; mais cela ne nous avancera à rien.
— Pourquoi ? à cause de votre mari ?
— Je ne pourrai vous rendre que la monnaie de votre pièce.
— Qu’est-ce que vous croyez que je peux vous offrir, pas beaucoup, hein ?
— Je ne sais pas ce que vous me donnerez. Mais je sais ce que je pourrai vous rendre.
— Cela m’aurait bien plu de vous toucher, de vous…
— C’est autre chose.
— Mais c’est bien désagréable que vous me réduisiez d’avance à la portion congrue.
— Portion congrue !
Elle eut un geste vif autour de son corps.
Elle avait vu Molly et Suzanne, ces jours derniers, Hyacinthia aller vers lui amusées par les coquetteries précises, intriguées par les réticences vagues du garçon et pourtant toutes animées d’un espoir que faisait renaître sans cesse de tendres allusions soudaines sur un visage assez fermé mais mobile. Elles revenaient résignées, ayant appris des maximes amères d’une bouche plaisante.
Prendrait-elle part à ce jeu curieux et dérobé ? Il n’y avait point de risques au monde pour elle. Elle pouvait lui prêter son corps : l’amour qu’elle avait eu pour son mari l’avait épuisé, laissé aride. Il prendrait ce corps, sans demander davantage. Même s’il prononçait des paroles équivoques, elle n’oublierait pas qu’il n’avait pas besoin de plus. Elle ne se prendrait jamais à cette tendresse à éclipses.
Et puis, il fallait bien qu’elle occupât un jour au moins, cette place que Gille petit à petit lui avait faite au milieu de ses amies, dont chacune n’était évidemment pour lui qu’un prétexte à marquer autour d’elle un tour plus étroit. Elle ne se sentait nullement contrainte par ce resserrement, mais il lui plaisait d’être son complice et d’entrer dans ce système de dédains et de flatteries habiles.
Mais Gille ? Il n’ignorait pas cette opinion que, faute de mieux et pour éviter les démarches grandiloquentes où s’empêtre la recherche de ce mieux, on pourrait limiter désespérément le commerce amoureux à un échange de caresses perdues et à une camaraderie qui ne s’exercerait même que par périodes, quand on en sentirait le besoin de réveiller son égoïsme par le contraste avec un autre. Mais chaque fois qu’il se trouvait devant une femme, il était aussitôt envahi par tous les rêves que les hommes ont pu accumuler sur leurs ombres.
Que Finette pût séparer son corps du reste de son être, Gille commençait de l’en mépriser. En même temps il la craignait parce que par cette manœuvre elle pouvait lui faire sentir quelque chose de douloureux. Enfin, il releva comme un défi ce tranquille partage qu’elle faisait devant lui, jaloux de ce qu’elle lui dérobait.
Un peu plus tard, Finette s’écria que tous les êtres étaient pareils. Lui qui traînait d’une femme à une autre en fut choqué. Il la regarda de travers et la traita de paresseuse.
— On a plus vite fait en disant cela, s’écria-t-il. Cela vous dispense de chercher et de trouver.
— Je ne me sens pas dispensée d’avoir un peu de sang-froid et de regarder ce qui est.
— Et comment avez-vous pu aimer votre mari ? Vous le distinguez pourtant des autres ?
— J’étais une jeune sotte, je prenais des vessies pour des lanternes, mais il me convenait seulement pour un tas de petites raisons en dehors de lui.
— Il y a quelques femmes dans le monde dont chacune pourrait s’imposer à moi pour des raisons qui briseraient mes petites convenances.
— Bah ! vous ne trouverez pas une femme qui plaise à tout le monde ou qui vous plaise tout le temps à vous. Alors je n’ai pas tort. On n’aime pas un être parce qu’il se sépare des autres par des traits infranchissables. On l’aime parce que cela vous arrange, plus ou moins longtemps.
Finette disait toujours un être pour ne pas préciser le sexe et pour ne pas dire : une âme.
— C’est beaucoup, alors que la Nature vous a fait d’une certaine race, de pouvoir extraire toute sa raison d’être d’une femme, qui appartienne à cette race, si on a la chance d’en rencontrer une. Alors on atteint le fond ; c’est tout ce qu’on peut espérer, c’est plus profond qu’on ne croit, le fond d’une âme. C’est beaucoup à espérer.
— Oh ! le beau parleur ! En attendant, vous courez la prétentaine. Pour les aimer si nombreuses, il faut que vous jouissiez de quelque chose de pareil dans toutes. Si vous vouliez jouir de leurs différences, vous resteriez plus longtemps sur chacune.
— Je n’ai pas dit mon dernier mot ; un jour, peut-être, je m’arrêterai net sur une femme.
— Quel drôle de type. Vous ne me faites pas marcher, vous savez. Mais vous, je crois que vous vous mettez dedans, assez bien. Tout cela c’est de la littérature, une littérature que je n’aime pas. Ça ne correspond à rien en vous. Vous trotterez de l’une à l’autre toute votre vie. Et c’est très bien, ça ne prouve pas du tout que vous soyez superficiel.