VICTOR HUGO A VINGT ANS

DU MEME AUTEUR

Un chapitre inédit de l'Histoire du Costume.—Le
Pantalon féminin. Préface d'Armand Silvestre
(Ch. Carrington)
1 vol.
Etude iconographique sur Ronsard. Le Portrait,
le buste et l'épitaphe de Ronsard au
musée de Blois (H. Champion)
1 vol.
Le Tombeau de Jean de Morvillier et les
Pleureuses de Germain Pilon (H. Champion)
1 vol.
Sous presse.
Napoléon en Loir-et-Cher. Blois, 3 avril,
13 août 1808. Vendôme, 14 août, 30 octobre
1808, 22 janvier 1809.
—Les Gardes
d'honneur.

PIERRE DUFAY

Victor Hugo

à vingt ans

GLANES ROMANTIQUES

PARIS

MERCVRE DE FRANCE

XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI

MCMIX

JUSTIFICATION DU TIRAGE:

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

A

MONSIEUR LÉON SÉCHÉ,

en témoignage de haute et de vive sympathie.

I

La Jeunesse et les débuts.—Mme Hugo.—Le général Hugo.—Premiers succès académiques.—Le Conservateur littéraire.—Les Odes et Poésies diverses.—La seconde femme du Général: Marie-Catherine Thomas y Saëtoni, veuve Anaclet d'Almeg.

La Bibliothèque de Blois, assez pauvre en manuscrits, a la bonne fortune de posséder une quarantaine de lettres autographes de Victor Hugo à son père, le général Hugo.

Elles ont trouvé place par extraits dans le tome premier de la Correspondance de Victor Hugo[1] et ont fourni à M. Louis Belton, avocat à Blois, matière à une fort attachante étude: Victor Hugo et son Père, le général Hugo à Blois[2].

[1] Victor Hugo: Correspondance, 1815-1835. Paris, Calmann-Lévy, 1896; in-8º de 383 pp. Lettres au général Hugo, pp. 166-215.

[2] Louis Belton: Victor Hugo et son père, le général Hugo à Blois, d'après les lettres de Victor Hugo conservées à la Bibliothèque de Blois et divers documents inédits.

Publiée d'abord dans le tome XVI des Mémoires de la Société des Sciences et Lettres de Loir-et-Cher, pp. 9-85, cette étude a été l'objet d'un élégant tirage à part. Blois, Typ. et Lith. C. Migault et Cie, 1902, in-8º de 81 pp.

Cette étude fort bien faite a été souvent mise à contribution au cours de ce travail. Des notes, que je ferai suivre des initiales L. B., y ont, même, été textuellement empruntées.

Embrassant une période de quatre ans,—la première est du 4 juillet 1822 et la dernière du 4 novembre 1826,—ces lettres offrent le très vif intérêt d'avoir été écrites par le poète de vingt à vingt-quatre ans, à la veille et au lendemain de son mariage. Ainsi, assistons-nous aux joies initiales et aux premiers chagrins du ménage, ce pendant que paraît et s'épuise la première édition des Odes et Poésies diverses et que des cendres du Conservateur littéraire ne tardera pas à éclore la Muse française.

L'Histoire du Romantisme de Gautier—et enthousiasma-t-elle nos quinze ans, appareillant nos curiosités en partance vers les floraisons inconnues et magiques de Baudelaire!—ne parle pour ainsi dire que de la seconde période déjà du Romantisme: Petrus Borel, le lycanthrope, farouche et énigmatique, Jehan du Seigneur, Augustus Mac-Keat, Philothée O'Neddy, chacun a sa façon de porter le gilet rouge. Cette correspondance, au contraire, nous ramène aux temps héroïques de la nouvelle école.

Ces dates de 1822 et de 1823 évoquent non point ces satellites qui lors de la représentation d'Hernani commençaient à graviter, «grandiloques et bousingots», autour de l'astre fulgurant qu'était Hugo, mais les ouvriers de la première heure, anciens collaborateurs du Conservateur littéraire, créateurs de la Muse de demain.

Alfred de Vigny, tôt maître de son instrument, atteint déjà à la sereine magnificence de ses poèmes. Plus tard, un froid pourra se produire entre Hugo et lui, mais à ce moment, leur affection semble sincère et étroite; le chantre d'Eloa sera le témoin de Victor, lors de son mariage et sa «tour d'ivoire» n'est point tellement éloignée de la terre, qu'il ne soit des fondateurs du nouveau recueil.

Le souci de son exclusive réputation et l'ennui de participer aux frais de la publication semblent en avoir éloigné Lamartine, dont les Méditations venaient de consacrer le nom. Il ne devait pas tarder, d'ailleurs, à y être bientôt malmené.

Hugo et Lamartine semblent, en vérité, s'observer plutôt que s'aimer. Le Cygne de Saint-Point se préoccupait, avant tout, de lui-même, puis, sa nature paraissait répugner à la collectivité d'un effort, ce par quoi se traduit toute école littéraire ou artistique. Malgré son singulier éclectisme, on peut dire que la Muse française ne fut jamais la sienne.

Mais à côté de la mer de Sorrente et de son «flot hexamètre», eût spécifié Corbière, que de talents se dessinaient et donnaient alors des espérances de succès et de gloire: Guiraud, Gaspard de Pons, camarade de Vigny à la Garde royale, Adolphe de Saint-Valry, moins euphoniquement Souillard dans la vie privée et châtelain à Montfort-l'Amaury, le toulousain Jules de Rességuier et tant d'autres, injustes oubliés de la grande critique, dont les murmures de l'Anio n'ont pas empêché l'implacable Léthé de submerger les noms.

Elles sont contemporaines de cette génération et la rappellent, ces lettres. Souvent, elles complètent, et rectifient parfois, les souvenirs de jeunesse dictés par Olympio à sa femme, dans Victor Hugo raconté par un Témoin de sa Vie[3].

[3] Édition consultée: Victor Hugo raconté par un Témoin de sa Vie, avec œuvres inédites de Victor Hugo, entre autres un drame en trois actes: Inez de Castro. Paris, A. Lacroix, Verbœckhoven et Cie, 1867, 2 in-12 de 376; 419 pp.

Le grand homme aimait trop la légende pour n'en point créer autour de lui quelques-unes, surtout lorsqu'elles faisaient bien et prêtaient à antithèse. D'où le père bonapartiste et la mère vendéenne.

La gloire claironnante du fils a pu faire négliger assez communément celle, assez restreinte, du père, le «héros au sourire si doux[4]», et ses Mémoires: il ne messied point de le mieux connaître[5].

[4] La Légende des Siècles: Après la Bataille.

[5] Mémoires du général Hugo, gouverneur de plusieurs provinces et aide-major général des armées en Espagne. Paris, Ladvocat, 1823, 3 in-8º de 175-292, CII; 388 et 480 pp.

Ces Mémoires «contenant l'Histoire abrégée des guerres de la Révolution française depuis 1792 jusqu'en 1815, et notamment les campagnes des armées du Rhin, de la Vendée, d'Italie, d'Espagne», et la relation des deux sièges de Thionville, sont précédés de Mémoires inédits sur la guerre de Vendée, par le général Aubertin.

Un Précis historique, dû à Abel Hugo, des Événements qui ont conduit Joseph Napoléon sur le trône d'Espagne sert d'introduction à la deuxième partie des Mémoires du général Hugo, (T. II; pp. V-CII).

Dans son autobiographie, les souvenirs d'enfance et de jeunesse de Victor Hugo débordent d'affection et de reconnaissance,—c'était justice,—pour sa mère, cette Sophie Trébuchet, épousée, en 1796, par le général, alors simple capitaine et qui devait être si parfaite et si indulgente pour ses enfants, lorsqu'une aventurière corse, plus tard épousée, aurait fait abandonner à leur père le domicile conjugal et la vie commune.

La silhouette du général apparaît, au contraire, au second plan seulement, comme effacée, et ne prend corps qu'au moment où elle prête matière à une antithèse connue et souvent répétée.

Les enfants semblent avoir pris depuis longtemps parti contre leur père, insoucieux, d'ailleurs, de la pension qu'il leur devrait servir, et entre Victor et le général, cela a tout l'air d'une réconciliation.

Ils ne se connaissaient pas ou si peu.

Les lettres de Victor Hugo conservées à la Bibliothèque de Blois, sur ce point comme sur d'autres, remettent singulièrement les choses au point. L'éloignement entre le père et ses fils était plutôt matériel et ceux-ci de savoir fort bien lui réclamer leurs mois de pension, quand ils se faisaient trop attendre.

Elles ne sont postérieures que de dix-huit mois à la mort de Mme Hugo, ce déchirant chagrin pour Abel, Eugène et Victor, et d'un an à peine au second mariage qu'alla perpétrer, presque en cachette, le général dans l'Indre et, cependant, elles sont empreintes d'une attention respectueuse et continue du fils vis-à-vis du père. Elles ne sont même pas exemptes d'une certaine tendresse. On la désirerait sans doute plus simple et moins apprêtée, mais n'y avait-il pas entre eux le souvenir de leur mère et la présence de «l'Intruse», cette veuve Anaclet d'Almet, comtesse de Salcano, auquel le vieux brave n'avait pas craint d'associer sa vie.

Quant aux choses de l'esprit, loin de les haïr, le général les aimait fort, et, dans sa retraite anticipée, avait conservé pour elles un goût très prononcé[6].

[6] Outre ses Mémoires, on doit au général Hugo:

Coup d'œil militaire sur la manière d'escorter et de défendre les convois et sur les moyens de diminuer la fréquence des convois et d'en assurer la marche: suivi d'un mot sur le pillage.

Paris, 1796, in-12.

Ces considérations ont été jointes au tome Ier des Mémoires du général Hugo, pp. 209-255.

Mémoires sur les moyens de suppléer à la traite des nègres par des individus libres, et d'une manière qui garantisse pour l'avenir la sûreté des colons et la dépendance des colonies.

(Publié sous le pseudonyme de Genty, cet ouvrage parut à Blois, 1818, in-8º).

Journal historique du blocus de Thionville en 1814, et de Thionville, Sierck et Rodemack en 1815, contenant quelques détails sur le siège de Longwy; rédigé sur des rapports et mémoires communiqués par M. A.-A. M***, ancien officier d'état-major au gouvernement de Madrid.

Blois, 1819, in-8º.

L'Aventure tyrolienne, par Sigisbert (roman).

Paris, 1826, 3 in-12.

(Est-ce à ce roman que, sous un autre titre, faisait allusion Méry dans sa conversation avec les Goncourt: «Méry nous raconte la vente qu'il conclut au prix de 600 francs, d'un roman du général Hugo, le père de Victor Hugo, qui s'appelait la Vierge du Monastère.» (Journal des Goncourt, tome II, 1862-1865, Paris, Charpentier, 1887, in-12; 18 mai 1864, p. 198). Méry était en effet revenu à Paris en 1824.

Peu de temps avant sa mort, en 1827, le général Hugo avait tenté d'organiser une souscription pour la publication d'un ouvrage demeuré inédit.

Prospectus de l'ouvrage intitulé: Des grands moyens accessoires de défense et de conservation aujourd'hui indispensables aux places fortes, aux armées, aux colonies et aux États qui les possèdent.

Paris, 1827, in-8º.

Enfin, il laissait un certain nombre de manuscrits dont M. Louis Belton a relevé les titres dans l'inventaire établi après son décès:

«La duchesse d'Alba (1820).

«Le tambour Robin (1823).

«L'Ermite (ou le Solitaire) du Lac.

«L'épée de Brennus.

«Perrine, ou la nouvelle Nina, anecdote napolitaine.

«L'Intrigue de Cour, comédie en trois actes.

«La Permission, anecdote.

«Variante des Amants ennemis (1824).

«Joseph, ou l'Enfant trouvé (1825).

«Essai complémentaire sur le commandement des places de guerre et autres.

«Minutes (antérieures à 1826) de la défense des nations, et de leurs grands intérêts maritimes et coloniaux.

«Enfin le général préparait un ouvrage, et il avait préparé des notes sur les pensions des veuves de militaires.»

(Louis Belton: Victor Hugo et son père, le général Hugo, à Blois, p. 19).

Les craintes qu'inspirait deux ans plus tôt la collaboration d'Eugène et de Victor au Conservateur littéraire,—n'allaient-ils point négliger par trop leurs études de droit[7]?—semblent évanouies. Il ne leur tient pas rigueur d'avoir préféré l'incertaine fortune des lettres à l'avenir réputé sûr de Polytechnique, ce rêve de tous les parents de province et même de Paris.

[7] M. Émile Paul, dans le Catalogue de la Bibliothèque romantique de M. J. Noilly (Paris, A. Labitte, 1886), fournit à ce sujet la curieuse note que voici:

«Lettre autographe du général Hugo, père du poète, au doyen de la Faculté de droit de Paris; Blois, le 28 avril 1820, 1 p. 1/2 in-4º. Il s'informe auprès du doyen de la Faculté de droit de Paris si Eugène et Victor Hugo suivent leurs cours. Il craint qu'une entreprise littéraire dont il a entendu parler (le Conservateur littéraire) n'absorbe leur argent et ne les détourne de leurs études.»

Les débuts de Victor étaient, au reste, assez glorieux pour le rassurer sur ce point. Nul besoin d'employer vis-à-vis de lui le verbe comminatoire.

Les délassements intellectuels n'étaient point étrangers à l'ancien défenseur de Thionville: il les aimait.

Une seule chose aurait pu l'inquiéter peut-être: la détresse morale d'Eugène..., il ne pouvait la soupçonner.

Le pauvre garçon était déjà bizarre, avant que d'être fou.

La politique ne semblait point davantage devoir les séparer. Si le général Hugo devait de la reconnaissance au roi Joseph, il n'avait jamais eu beaucoup à se louer de Napoléon. Maréchal de camp des armées du roi d'Espagne depuis le 20 août 1809, à peine si, à sa rentrée en France, en juillet 1813, l'Empereur lui avait reconnu le grade de major dans l'armée française. Comme tel, il avait été appelé, le 9 janvier suivant, à défendre Thionville contre les troupes alliées.

L'on sait ce que cette défense de quatre-vingt-huit jours—il la devait renouveler en 1815—comporta d'héroïsme et d'intelligence. Le général en a écrit le Journal, et, tout en le mettant en demi-solde, Louis XVIII, loin de lui tenir rigueur, lui avait auparavant accordé la croix de chevalier de l'Ordre royal et militaire de Saint-Louis (1er novembre 1814) et le grade de maréchal de camp des armées françaises (21 novembre 1814), pour prendre rang à la date de sa rentrée en France, 11 septembre 1813.

Quelques mois plus tard, le général était ainsi qu'un de ses frères, le colonel Louis-Joseph, promu par la même ordonnance, au grade d'officier de la Légion d'honneur[8].

[8] Ordonnance du 14 février 1815 (Moniteur universel, 19 février 1815).

Sauf un commandement actif, il n'avait donc pas à en vouloir trop aux Bourbons, et son bonapartisme, pour le moins douteux[9], n'avait point à s'offusquer du royalisme ardent, alors si bien porté, dont témoignaient ses fils et dont ils firent montre dans le Conservateur littéraire[10].

[9] Lettre à M. le Comte Roger de Damas, gouverneur pour le Roi, à Nancy:

Thionville, le 18 avril 1814.
Monsieur le Comte,

La brave garnison que je commande, mon conseil de défense et moi, avons unanimement adhéré le 14 aux actes du Sénat.

Enfermés pendant quatre-vingt-huit jours dans cette forteresse, nous y avons été fidèles à l'oriflamme de l'honneur: c'est vous rappeler celui d'Henri IV.

En combattant nous n'avons pas attendu les éloges des hommes; l'amour sacré de la patrie nous animait. Que le bon prince qui vient régner sur nous daigne sourire à notre constance, et nous en aurons reçu le prix. Nous avons été fidèles et loyaux sous l'Empereur; le serment qui nous enchaîne au roi Louis XVIII est la garantie que nous le serons également sous lui. Donnez à cet auguste monarque de la confiance dans sa brave garnison de Thionville; elle y répondra noblement, elle saura mourir pour sa gloire et pour son service.

Je vous prie, etc.

Le général Hugo.

(Mémoires du général Hugo, tome III, notes et pièces justificatives, p. 467).

[10] Le Conservateur littéraire. A Paris, chez Anthe. Boucher, imprimeur-éditeur, rue des Bons-Enfants, nº 34.

Décembre 1819-mars 1821; 30 livraisons formant 3 volumes in-8º.

En épigraphe, au-dessous du titre, à partir de la seconde livraison:

... Fungar vice cotis acutum

Reddere quæ ferrum valet, exsors ipsa secandi.

(Hor.)

Il faut lire en quels termes le brave M. Agier, qui, en 1816, avait été président des Francs régénérés, encourageait dans le Conservateur, dont le Conservateur littéraire cuidait être le supplément, les débuts de ses jeunes confrères:

«Il y a dans cette honorable entreprise quelque chose de plus intéressant, de plus touchant encore, c'est son motif, dont MM. Hugo, que nous n'avons point l'avantage de connaître, nous pardonneront de révéler ici le secret. L'éducation de ces intéressants jeunes gens a été dirigée par une mère distinguée, qui a pensé de bonne heure que de bons principes et des talents formaient la seule fortune qui pût être à l'abri des révolutions, la seule arme avec laquelle on pût ne pas se défendre de l'envie, de la calomnie, mais la braver. Maintenant, fils reconnaissants, ils essaient d'acquitter une dette aussi sacrée que douce. Ils doivent à leur mère une seconde vie: ils veulent soutenir, embellir la sienne; et pour y parvenir, ils unissent la fraternité du talent à la fraternité du sang. Heureux jeunes gens d'avoir une mère qui ait senti le prix de l'éducation! Heureuse mère de voir ainsi couronner ses soins! Outre l'utilité et la bonne rédaction du Conservateur littéraire, c'est donc la piété filiale et maternelle qui le recommande à tous les amis des lettres et du bien....» (Le Conservateur, tome VI, 1820, p. 465). Ce passage a été reproduit par M. Ch.-M. Des Granges dans son très intéressant volume: La Presse Littéraire sous la Restauration dont nous avons souvent mis à profit la précieuse documentation.

M. Agier ne se contentait point d'être pompier; en mars 1815 il avait troqué sa robe de substitut du procureur général, pour l'uniforme de capitaine d'une compagnie de volontaires royaux!

Quant au légitimisme ultra du Conservateur littéraire, la disparition de son aîné, en 1820, ne l'affaiblit en rien, et dans la préface du tome II (avril 1820), les «intéressants jeunes gens», que louait si fort M. Agier, de clamer sur le mode majeur leurs opinions:

«Nous continuerons donc de servir autant qu'il sera en nous le trône et la littérature; trop heureux si nous pouvons ranimer le goût des lettres et éveiller de jeunes talents; plus heureux encore, si nous pouvons propager le royalisme et convertir aux saines doctrines de généreux caractères!.....

«Enfin, puisque notre redoutable aîné, le Conservateur, a cessé de paraître, nous promettons de conserver intact l'héritage de saints principes qu'il nous a légués avec son titre; nous espérons que ses honorables rédacteurs reconnaîtront entre eux et nous une confraternité, sinon de talent, du moins de zèle et d'opinions; et nous croyons dire assez quel haut prix nous attachons à ce titre de royalistes, en ajoutant que cette seconde confraternité ne nous paraît pas moins glorieuse que la première.»

Cf: Ch.-M. Des Granges: Le Romantisme et la Critique.—La Presse littéraire sous la Restauration, 1815-1830. Paris, Société du Mercure de France, 1907, in-8º, de 386 pp.

De ses trois fils, Victor était, comme on le sait, le plus jeune, Abel étant né à Paris le 15 novembre 1798 et Eugène à Nancy, le 29 fructidor an VIII (16 septembre 1800).

Après avoir fait partie des pages du roi Joseph, ancien officier d'état-major à quinze ans! Abel était venu retrouver ses frères. Ils avaient mis leurs jeux, puis leurs travaux en commun. Si en 1822 Victor Hugo connaissait déjà la gloire, par deux mentions à l'Académie française[11] et par le lis et l'amarante d'or de l'Académie des Jeux Floraux, qui, le 28 août 1820, l'avait nommé maître ès jeux floraux[12], sans parler des Odes et Poésies diverses qui venaient de paraître[13]. Abel et Eugène avaient glané, eux aussi, quelques lauriers académiques: Abel devait être couronné, en décembre 1822, par la Société d'Émulation de Cambrai, pour son Ode sur la bataille de Denain[14] et Eugène avait déjà obtenu, en 1818 et en 1819, un souci réservé et une mention des Jeux Floraux, pour une Ode sur la mort du duc d'Enghien[15] et une autre sur celle de S. A. R. Louis-Joseph de Bourbon, prince de Condé.

[11] Victor Hugo avait, on le sait, obtenu en 1817, à l'âge de quinze ans, une neuvième mention pour le sujet, mis au concours le 5 avril 1815, durant les Cent-Jours, par la seconde classe de l'Institut impérial pour le prix de poésie: Le bonheur que procure l'étude dans toutes les situations de la vie.

La pièce de Victor Hugo, inscrite sous le nº 15, avait pour épigraphe ce vers d'Ovide:

At mihi jam puero cœlestia sacra placebant.

Deux ans plus tard, en 1819, il avait obtenu une nouvelle mention, ayant, cette fois, traité comme sujet de concours: Avantages de l'enseignement mutuel.

Des fragments de ce discours ont été publiés par Victor Hugo dans Littérature et Philosophie mêlées.

[12] M. Edmond Biré a relevé dans son Victor Hugo avant 1830 (Paris, Jules Gervais; Nantes, Emile Grimaud, 1883, in-12 de 533 pages) la liste des succès du poète aux Jeux Floraux:

1819.—Les Derniers Bardes; mention.

Les Vierges de Verdun; amarante réservée.

Le Rétablissement de la Statue de Henri IV; lis d'or.

1820.—Moïse sur le Nil; amarante d'or réservée.

Par lettre du 28 avril, Victor Hugo avait été nommé maître ès jeux floraux, et proclamé tel dans la séance du 3 mai suivant.

[13] Odes et Poésies diverses. Paris, Pélicier, libraire, place du Palais-Royal, nº 243, 1822.

Très médiocre comme édition, ce recueil contenait, outre les premières odes: Raymond d'Ascoli, élégie; Les Deux Ages, idylle; Les Derniers Bardes, poème, qui légitimaient la seconde partie du titre du volume, et disparurent avec elle, en 1828, de l'édition définitive.

Envoyés au concours de l'Académie des Jeux Floraux, en 1819, où ils n'obtinrent qu'une mention, publiés ensuite dans le Conservateur littéraire, Les Derniers Bardes devaient prendre place, plus tard, dans Victor Hugo raconté par un Témoin de sa Vie.

[14] «Le prix de poésie a été décerné à M. Abel Hugo, pour une ode sur la bataille de Denain». (Le Moniteur universel, 11 décembre 1823).

[15] C'est là, avec les Stances à Thaliarque, traduites d'Horace, la seule pièce de vers d'Eugène Hugo, publiée par le Conservateur littéraire, dont une note spécifie, tome Ier, p. 320, au sujet de MM. Hugo «que deux de ces messieurs seulement, l'aîné et le plus jeune (Abel et Victor) comptent parmi les rédacteurs».

A Blois, où il s'était retiré, le général Hugo, créé par Joseph comte de Siguenza[16]—titre qu'il ne devait porter que plus tard—en souvenir et en récompense des défaites qu'il avait infligées à l'Empecinado, s'était d'abord installé au château de Saint-Lazare, maison bourgeoise luxueuse pour l'époque, située hors la ville et aujourd'hui transformée en annexe de l'Asile d'aliénés, qu'il avait acheté 36.000 francs[17].

[16] Dans son Armorial du Premier Empire (Paris, 1894-1897, 4 vol. in-8º), le Vicomte A. Révérend parle bien en note du général Hugo (tome II, p. 323), mais par une singulière inadvertance, il le donne pour le grand-père et non comme le père du poète et substitue au comté de Siguenza celui de Gogolludo:

«Le général Hugo, grand-père du célèbre poète, qui fut pair de France, appartenait à une autre famille et avait reçu de Joseph Bonaparte, roi d'Espagne, le titre de comte de Cogolludo, qui ne fut pas l'objet d'une confirmation impériale.»

[17] «L'acquisition, faite d'abord sous le nom d'un tiers, ne fut régularisée à son profit que le 1er mai 1822, par un acte devant Me Pardessus, notaire à Blois.»

Le château et le domaine de Saint-Lazare «comprenaient à cette époque une grande maison de maître, logement de closier et de jardinier, bâtiments d'exploitation: pressoir garni de ses ustensiles, cour, basse-cour, jardins, promenades, charmilles, bosquets, vignes et terres labourables, le tout en un seul clos entouré de murs, et contenant 9 hectares 72 ares 48 centiares». (L. B.).

Léproserie au moyen âge, Saint-Lazare formait, en 1789, un prieuré conventuel de Génovéfains qui fut remis à la Nation le 6 décembre 1790 et vendu, par adjudication publique, le 9 février 1791.

Un second mariage n'avait point tardé à suivre, comme il a été dit, la mort de Sophie Trébuchet. Moins de trois mois après, le 6 septembre 1821, à 6 heures du soir, il épousait devant l'officier de l'état civil de la commune de Chabris (Indre), le marquis de Béthune-Sully, une veuve d'origine corse: Marie-Catherine Thomas y Saëtoni, veuve Anaclet d'Almeg.

L'acte de mariage est peu connu[18] et n'est point dénué d'intérêt. Il fixe deux dates, et, à l'orthographe près, fournit les noms exacts de l'aventurière que le général Hugo allait épouser à Chabris[19]:

[18] Je m'étais adressé pour avoir le texte de l'acte de mariage du général Hugo, à M. le Maire de Chabris, ignorant alors qu'il avait déjà été reproduit par le Dr G. Patrigeon dans une intéressante notice qu'il y aurait injustice à ne point citer: Excursions à travers le passé.—Le père de Victor Hugo (Général Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo) à propos de son deuxième mariage à Chabris en septembre 1821.—Châteauroux, A. Mellotée, 1892, in-8º, de 21 pp.

Cette étude avait d'abord été publiée par la Revue du Berry et par le Bulletin du Musée municipal de Châteauroux.

[19] M. Edmond Biré fixe, en effet, d'après les Archives municipales de Nancy, le second mariage du général à la date du 20 juillet 1821 et non du 6 septembre. Marie-Catherine y Saëtoni y devient Marie-Catherine Thomas y Sactoin. D'autre part, l'acte de son décès, à l'état civil de Blois (1858) ne donne pas les noms de ses père et mère.

Nº 10
Hugo Joseph-Léopold-Sigisbert
et
Marie-Catherine
Tomat Isaétony
Du 6 Septembre 1821

Aujourd'hui six septembre mil huit cent vingt-un, à six heures du soir, par devant Nous, Louis, marquis de Béthune Sully, chevalier de l'ordre Royal de la Légion d'honneur, maire et officier de l'état-civil de la commune de Chabris, canton de Saint-Christophe, arrondissement d'Issoudun (Indre), sont comparus M. Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo, ancien officier général, domicilié à Nancy[20], département de la Meurthe, né à Nancy le quinze novembre mil sept cent soixante-treize, fils majeur de feu Joseph Hugo, vivant propriétaire, décédé à Nancy, le quinze messidor, an sept et de feue Marguerite Michaud, décédée aussi à Nancy le vingt-trois février mil huit cent quatorze.

[20] Le général Hugo résidait, en fait, à Blois, depuis plusieurs années.

D'une part,

Et Dame Marie-Catherine Tomat Isaétony, domiciliée à Chabris[21], Comtesse de Salcano, née à Cervione, le cinq novembre mil sept cent quatre-vingt-quatre, veuve de Anaclet d'Almay, vivant propriétaire, décédé à la Havane, le quinze août mil huit cent dix-sept, fille majeure de feu Nicolas de Ligny Tomat, décédé en Corse le premier novembre mil huit cent trois et feue Lina Isaétony de Compolor, décédée à Cervione le quinze décembre mil sept cent quatre-vingt-cinq,

[21] «Plus exactement elle résidait au Château de Beauregard, habitation du marquis de Béthune-Sully, dont elle était l'hôte» (Dr Patrigeon)... passagère, car la veuve d'Almeg était depuis 1816, propriétaire à Blois, et cet acte de l'état civil n'était que la consécration des liens... religieux (?) qui depuis longtemps déjà l'unissaient au général Hugo.

D'autre part,

Lesquels nous ont requis de procéder à la célébration du mariage projeté entre eux et dont les publications ont été faites dans cette commune les dimanches vingt-deux et vingt-neuf juillet dernier et dans la ville de Nancy, les dimanches vingt-deux et vingt-neuf juillet aussi dernier, d'après qu'il résulte du certificat de Monsieur l'adjoint dudit Nancy, en date du dix-huit août dernier, signé Morville, adjoint.

Aucune opposition audit mariage ne nous ayant été signifiée, vu aussi la permission de mariage accordée par le Ministre Secrétaire d'État au département de la Guerre, en date du vingt-huit août dernier, faisant droit à leur réquisition, après leur avoir donné lecture de toutes les pièces ci-dessus mentionnées, ainsi que du chapitre six du code civil: Du Mariage; nous avons demandé au futur époux et à la future épouse s'ils veulent se prendre pour mary et femme; chacun d'eux nous ayant répondu séparément et affirmativement, nous avons déclaré: Au nom de la loi, que Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo et Marie-Catherine Tomat Isaétony sont unis par le mariage, dont acte fait à la mairie de Chabris, les jour, mois et an que dessus, en présence des sieurs Jacques Rousseau, chevalier de l'ordre royal de la Légion d'honneur, âgé de quarante-six ans[22], de Jacob Schiésingeyer, cocher de M. le marquis de Béthune Sully, âgé de trente-quatre ans; de Chantreau Maurice, homme d'affaires de M. de Béthune, âgé de quarante-huit ans, et de Nicolas Kallenborenne, tailleur d'habits, âgé de trente-cinq ans, tous demeurant commune de Chabris et ont, lesdits comparants et témoins, signés avec Nous, après lecture faite.

[22] Ancien soldat de l'Empire, Jacques Rousseau était adjoint au maire de Chabris.

«Il n'y eut pas de bénédiction nuptiale à l'église de Chabris. Aucun contrat ne fut passé en l'étude de Me Jaupitre, notaire de la localité» (Dr Patrigeon).

Le Général Hugo
Veuve Dalmay
Rousseau, Jacob Schiésingeyer, Chantreau, Kallenborenne,
Le Marquis de Béthune Sully.

L'on connaît par Edmond Biré, le singulier faire-part que le général adressa en cette occasion à ses connaissances:

M.

Monsieur le général Léopold Hugo a l'honneur de vous faire part qu'il vient de faire légaliser, par devant M. l'officier public de Chabris (Indre), les liens purement religieux qui l'unissaient à Madame veuve d'Almé, comtesse de Salcano.

Saint-Lazare, près Blois[23].

[23] Edmond Biré: Victor Hugo avant 1830, p. 233.

La religion a parfois bon dos... Victor, cependant, se contenta d'ignorer ainsi que ses frères, la seconde femme du général «la femme pour laquelle il a quitté sa famille[24]» jusqu'au jour où les soins donnés à son frère Eugène et à son petit Léopold amenèrent entre le beau-fils et la belle-mère un rapprochement passager.

[24] Victor Hugo: Lettres à la Fiancée, 1820-1822, Paris, Fasquelle, 1901, in-12 de 340 pp. Note, p. 231.

II

Les fiançailles et le mariage.—Les lettres de Victor à son père.—La Société littéraire de Blois.—Une pension longue à toucher.—Le colonel Louis Hugo.—La Révolte des Enfers.—Un ban à racheter.—Un mariage d'amour.

Au surplus, il avait d'autres préoccupations en tête que sa belle-mère. Il était amoureux. Le clair roman éclos sous les frais ombrages du jardin de la rue des Feuillantines touchait à son dénouement. Depuis près d'un an, au retour du voyage de Dreux, il était fiancé de fait à Mlle Adèle Foucher, la camarade des jeux de leur enfance et la gracieuse voisine de la rue du Cherche-Midi. L'autorisation de son père et une demande régulière lui importaient autrement que «l'épouse actuelle», du général, Marie-Catherine Thomas y Saëtoni.

Le vendredi 8 mars 1822, il avait écrit au général, pour lui demander son autorisation; elle lui parvenait enfin le 13 mars, et un court billet des Lettres à la Fiancée témoigne de la joie sans mélange, s'il n'y eût eu «un nuage»,—le nuage était l'intruse—de Victor-Marie Hugo[25].

[25] Lettres à la Fiancée, p. 230.

Cette année-là, M. et Mme Foucher avaient loué pour deux mois, dans la grande banlieue de Paris, à Gentilly, une maison de campagne où ils vinrent passer avril et mai. Agréé officiellement comme fiancé, à la suite de l'assentiment de son père, le poète fut autorisé à venir habiter, près de la bien-aimée, «une vieille tourelle de l'ancienne construction où il y avait une chambre, vrai nid d'oiseau ou de poète[26]». Il prenait ses repas auprès d'elle, et pouvait lui faire sa cour, à la condition expresse de ne jamais rester seul avec elle. Aussi ce qu'il ne pouvait lui dire, il le lui écrivait, et même durant les deux mois où ils vécurent presque côte à côte, la correspondance ne chôma point entre eux.

[26] Victor Hugo raconté par un Témoin de sa Vie, tome II, p. 55.

Victor Hugo, dans son autobiographie a joliment évoqué cette maison de Gentilly, le jardin où se promenaient les amoureux, leurs voisins, les fous de Bicêtre, et ce gentil garçon, amené un jour par Paul Foucher, qui avec ses douze ans et ses cheveux d'un blond de lin, «imitait un ivrogne avec une facilité et une vérité extraordinaires».

«Il se nommait Alfred de Musset[27]

[27] Victor Hugo raconté par un Témoin de sa Vie, t. II, p. 57.

La maison existe toujours, et l'un des hommes qui connaissent le mieux Paris et ses environs, dont il s'est fait l'historiographe par excellence M. Fernand Bournon, en donnait fort élégamment ces temps derniers la description dans son état actuel[28].

[28] Fernand Bournon: Victor Hugo à Gentilly, Paris, Lucien Gougy, 1906, in-8º de 10 pp. (Publication de la Société «Les Hugophiles»).

Ces deux mois furent vite passés. En juin, les Foucher regagnèrent, rue du Cherche-Midi, l'hôtel de Toulouse, où séait le Conseil de guerre. M. Foucher en avait longtemps tenu le greffe, qu'il avait cédé, depuis quelques années, à son beau-frère M. Asseline, et y avait cependant conservé son appartement.

Le premier volume des Odes paraissait à ce moment[29]; et, de la rue du Dragon, attendant, pour que le mariage ait lieu, le versement de la pension promise sur la cassette royale, Victor Hugo avait repris sa correspondance journalière avec sa fiancée, à laquelle ne tarda point à s'en joindre une autre, assez suivie, avec son père, le général.

[29] Les Odes et Poésies diverses parurent en juin 1822, chez Pélicier, libraire, place du Palais-Royal. Il éditait, la même année, les Romances historiques traduites de l'espagnol d'Abel Hugo, qui avait été l'intermédiaire entre le poète et le libraire. Pélicier ne fit point fortune et ses affaires furent moins que brillantes. Il méritait mieux cependant, ne publia-t-il point, toujours en 1822, les premiers Poèmes d'Alfred de Vigny. Ils tenaient trop du chef-d'œuvre pour ne point passer inaperçus.

Témoin cette phrase du Figaro, du 28 mai 1829:

«Les poèmes de M. de Vigny avaient été publiés séparément, sans faste et sans prôneurs; longtemps il a fait partie des dieux inconnus de la Muse française;...»

Plus perspicace, un rédacteur anonyme du Moniteur rendit cependant compte des deux volumes à la date du 29 octobre 1822, unissant Victor Hugo et Alfred de Vigny dans l'éloge, comme ils l'étaient alors par l'amitié:

«Ils nous pardonneront, disait ce journal, de n'avoir qu'une seule couronne pour leur double triomphe; nous ne nous pardonnerions pas de l'arrêter plus longtemps sur un front que sur l'autre: ces deux talents ont une même source, le cœur; tous deux sont doués de force et de grâce; ils ont tous deux initié la poésie au secret des plus intimes émotions. La moindre préférence serait une grande injustice, et cependant, comme pour doubler nos plaisirs en les variant, si tout est égal entre eux, rien n'est pareil, ni le système de composition, ni la facture du vers, ni le coloris, ni les mouvements du style.»

Léon Séché: Alfred de Vigny et son temps. Paris, A. Juven, S. D. in-8º de XV; 376 pp., p. 107.

L'écriture de ces lettres est courante, assez fine même. Ce n'est point encore l'écriture définitive, si connue du maître. Çà et là cependant, des hampes de lettres, fortement appuyées, égratignant presque le papier, en trahissent déjà la griffe.

Elles sont simplement signées Victor,—un et quatre ans plus tard et dans deux lettres seulement apparaîtront les initiales V. M. H.,—le prénom du poète entouré d'un paraphe délié, et sont d'abord adressées.

«A Monsieur
Monsieur le général Hugo
à sa terre de Saint-Lazare,
près Blois.»

Le plus souvent, Victor tient la plume pour ses frères, donne de leurs nouvelles, excuse leur silence et rappelle au père la pension dont les mensualités ne sont pas toujours exactement servies.

Abel est très occupé, Eugène toujours bizarre—le roman se vivait, hélas! en partie double—la correspondance est impartie au plus jeune. Nul ne saurait mieux flatter l'orgueil du père, puis par Paris, et jusqu'à Meudon,—encore qu'on n'en fût plus au Voyage de Paris à Saint-Cloud par mer, c'était encore presque une expédition!—il faisait si bien les courses du général, et elles étaient nombreuses.

Non content de lire et d'écrire, (il lui faut savoir gré de ne s'être point attelé à une traduction d'Horace ou des Géorgiques), le général a eu l'inconsciente ironie de vouloir fonder, à Blois, une société littéraire! Et l'on ne saurait croire combien de pas et démarches il faut, pour ne point aboutir à faire autoriser par le gouvernement une telle chimère.

Littéraire ou non, nulle société n'avait, cette année-là, chance d'être autorisée. Saumur, Belfort, La Rochelle, trois conspirations militaires avaient marqué l'année 1822. Condamnations et exécutions: les hommes de 1815, revenus au pouvoir, s'étaient montrés implacables. L'on poursuivait jusqu'à Béranger, et un autre chansonnier, Eugène de Pradel, se voyait, en mai, condamner à six mois de prison.

Victor ne se rebute point cependant. Du ministère de l'Intérieur, où M. Lelarge de Lourdoueix[30] présidait à la division des beaux-arts, sciences et belles-lettres, à la direction de la police, que M. Franchet-Desperey[31] devait à son mariage avec la cadette des Sainte-Luce, il voit de près et peut admirer les rouages de notre administration. C'est presque un chapitre de Courteline: un dossier perdu.

[30] Jacques-Honoré Lelarge de Lourdoueix, né en 1787 au château de Beaufort, près Boussac (Creuse). Après avoir fait ses études à l'ancien collège de Pont-Levoy (Loir-et-Cher), et un court passage dans l'administration, il se vit confier la rédaction de la Gazette de France, qu'il quitta momentanément pour prendre en 1821 la direction de la division des beaux-arts, sciences et belles-lettres au ministère de l'Intérieur. Démissionnaire à la chute de M. de Villèle et à l'avènement du ministère Martignac, il devint à la Gazette de France le collaborateur de M. de Genoude, à qui il succéda en 1849. Il est mort à Paris, en 1860.

[31] Franchet Desperey, fils de cultivateurs des environs de Lyon où il était né vers 1775. Après des emplois infimes, poussé par la congrégation et servi par les relations du roi de Prusse avec la famille de Sainte-Luce, s'était vu appeler en 1821 à la direction générale de la police par le ministère Villèle. Fanatique et ultramontain, accusé d'avoir organisé avec le préfet Delaveau les massacres de la rue Saint-Denis (19-20 novembre 1827), il dut quitter la direction de la police à l'arrivée au pouvoir de M. de Martignac. Les ordonnances de juillet le nommèrent conseiller d'État et membre du conseil privé. La Révolution de 1830 mit un terme à cette faveur. Il se retira en Prusse, où sa belle-sœur, l'aînée des Sainte-Luce avait épousé un général.

Puis, c'est, bien naturelle, son impatience de voir se terminer ses affaires aux ministères—toujours la pension promise—pour pouvoir épouser celle qu'il aime, et toujours également le soin qu'il a de recommander ses frères, ce pauvre Eugène surtout, à la sollicitude et à la... générosité du général.

Celui-ci n'est riche que de cédules hypothécaires du roi Joseph, moins que des châteaux en Espagne, la pension des fils s'en ressent, semble-t-il. Mais qu'importe, la première édition des Odes s'épuise avec une rapidité que le poète n'osait espérer. Il songe déjà à une seconde. En vendrait-on, à Blois?

Paris, 4 juillet 1822.
Mon cher papa,

Je mettais à suivre la demande de la Société autant d'activité que le bureau des belles-lettres y mettait de lenteur. Enfin, il y a quelques jours M. de Lourdoueix m'annonça qu'il fallait m'adresser aux bureaux de M. Franchet, c'est-à-dire à la police générale; il me demanda en outre la liste des membres que je ne pus lui donner: puis il ajouta que du reste, puisqu'elle était recommandée par moi, la Société de Blois était sans doute composée de manière à ne pouvoir inquiéter le gouvernement. Je crus pouvoir lui en donner l'assurance et il me dit que très probablement, dans le moment de troubles où nous sommes, l'approbation de l'autorité dépendrait de la composition de la Société.

Je me rendis d'après son indication aux bureaux de la direction de la police, où l'on me promit de faire des recherches. Hier j'y suis retourné et le chef de bureau auquel a dû être renvoyée la demande (qui est je crois celui de l'ordre) m'a déclaré l'avoir cherchée en vain et n'en avoir jamais entendu parler. Il paraît donc qu'elle s'est égarée de l'un à l'autre ministère. Il m'a conseillé d'en faire expédier sur-le-champ une autre accompagnée de la liste de MM. les membres et des statuts; car c'est d'après ces pièces que doit décider le ministre, lequel, m'a-t-il dit, accorde très difficilement ces sortes de demandes dans l'instant de crise où nous sommes.

Je m'empresse de te rendre fidèlement compte de tous ces détails, cher papa, afin que tu te consultes sur ce que tu veux faire. Tu me trouveras toujours prêt à te seconder de tout mon faible pouvoir.

D'après ton désir je suis retourné chez M. le général d'Hurbal que je n'ai point trouvé chez lui. J'ai demandé son adresse à Meudon, et j'irai, quoiqu'on m'ait dit qu'il était assez difficile de le rencontrer parce qu'il fait de fréquentes excursions.

Puisque l'eau de Barèges te fait du bien, je te prie d'en continuer l'usage. Il faut espérer que les palpitations dont tu te plains disparaîtront tout à fait avec du repos et du bonheur.

Pour moi, mon bon et cher papa, je vois le moment du mien approcher avec la fin de mes affaires aux ministères, mon impatience est grande, et tu le comprendras. Quand j'aurai tout reçu de toi, comment pourrai-je m'acquitter?

Je croyais t'avoir dit qu'Eugène n'avait d'autre ressource que la pension que tu lui fais, en attendant qu'il s'en soit créé par son travail. C'est pour cela que je le recommandai si souvent à ta générosité. Nul doute qu'en se refroidissant il ne sente toute la reconnaissance qu'il te doit.

Nous supporterons encore le sacrifice que la nécessité t'oblige de nous faire supporter. Nous ne doutons pas que puisque tu le fais, c'est que tu ne peux autrement.

Adieu, cher papa, j'attends avec impatience ton poëme et les conseils que tu m'annonces. Je te remercie vivement de toute la peine que je te cause. Ils pourront m'être fort utiles pour ma seconde édition à laquelle je vais bientôt songer, car celle-ci s'épuise avec une rapidité que j'étais loin d'espérer. Crois-tu qu'il s'en vendrait à Blois?

Le papier me manque pour te parler de mes grands projets littéraires, mais non pour te renouveler la tendre assurance de mon respect et de mon amour. Je t'embrasse.

Ton fils soumis,
Victor.

J'ai envoyé au colonel[32] un exemplaire avant d'avoir reçu ta lettre.

[32] Le colonel, Louis-Joseph Hugo, né le 14 février 1777, mort en 1854. Promu officier de la Légion d'honneur par la même ordonnance que son frère, 14 février 1815, il reçut les étoiles de brigadier, et commanda longtemps comme tel la subdivision de la Corrèze. Il laissa deux enfants. Son fils Léopold, après avoir préparé Saint-Cyr où il ne fut pas admis, vécut et mourut en Corrèze. Devenue veuve, sa fille Marie Hugo entra au Carmel de Tulle, où elle devint Sœur Marie-Joseph de Jésus et où elle est morte en 1906. Elle n'était point tellement retirée du monde qu'elle n'écrivît des lettres charmantes, quand elle pouvait rendre un service, et au cours desquelles elle aimait à évoquer des souvenirs de son enfance et de sa jeunesse et à citer des vers de son oncle Victor Hugo.

L'amoureux avait bien l'autorisation officieuse de son père d'épouser Mlle Foucher, mais aucune demande officielle n'avait été faite encore.

A sa prière, le général lui a adressé la lettre, demandant la main d'Adèle, qu'il remettra lui-même à M. Foucher, lorsque enfin la pension royale sera autre chose qu'une promesse. Les temps semblent proches. Son cœur déborde envers son père de reconnaissance, ce pendant que, par les gazettes, il semble assurer le service de presse du Journal de Thionville.

Le nuage ne crève pas, mais menace. Victor a, jusqu'ici, négligé de joindre à ses lettres toute formule de politesse vis-à-vis de la seconde Mme Hugo. Le général s'en est plaint sans doute; et de façon assez désinvolte, Victor s'en excuse: il n'a «contre son épouse actuelle aucune prévention, n'ayant pas l'honneur de la connaître».

Mon cher Papa,

Ta lettre a comblé ma joie et ma reconnaissance. Je n'attendais pas moins de mon bon et tendre père. Je sors de chez M. de Lourdoueix; il doit sous très peu de jours me fixer un terme précis, alors je montrerai ta lettre à M. et à Mme Foucher. Ainsi je te devrai tout, vie, bonheur, tout. Quelle gratitude n'es-tu pas en droit d'attendre de moi, toi, mon père, qui as comblé le vide immense laissé dans mon cœur par la perte de ma bien-aimée mère!

Je doute, pour ce qui concerne la pension que je viens d'obtenir à la maison du Roi, qu'on me rappelle le trimestre de juillet, alors elle ne courrait qu'à dater du 1er octobre, ce qui remettrait mon bienheureux mariage à la fin de septembre. C'est bien long, mais je me console en pensant que mon bonheur est décidé. Quand l'espérance est changée en certitude, la patience est moins malaisée. Cher papa, si tu savais quel ange tu vas nommer ta fille!

J'attends toujours bien impatiemment ton poëme, et je ferai des exemplaires du Journal de Thionville l'usage que tu m'indiques. Un Espagnol, nommé d'Abayma, qui m'est venu voir hier m'a parlé de mon père, de manière à m'en rendre fier, si je ne l'avais pas déjà été.

Je n'ai aucune prévention contre ton épouse actuelle, n'ayant pas l'honneur de la connaître. J'ai pour elle le respect que je dois à la femme qui porte ton noble nom, c'est donc sans aucune répugnance que je te prierai d'être mon interprète auprès d'elle, je ne crois pouvoir mieux choisir. N'est-il pas vrai, mon excellent et cher papa?

Adieu, pardonne à ce griffonnage, c'est ma reconnaissance, c'est ma joie qui me rendent illisible. Adieu, cher papa, porte-toi bien et aime ton fils heureux, dévoué et respectueux,

Victor.

Paris, 26 juillet.

Je tâcherai de remettre en personne ta lettre au général d'Hurbal.

Je renouvelle mes démarches pour la Société de Blois.

Dans ma prochaine lettre, je te parlerai de tous les travaux auxquels le bonheur va me permettre de livrer un esprit calme, une tête tranquille et un cœur content. Tu seras peut-être satisfait. C'est au moins mon plus vif désir.

Le poète des Odes continue à assurer, à Paris, le service de presse du Journal de Thionville,—un exemplaire en a été remis au rédacteur du Dictionnaire des Généraux français—et à prêter son appui aux difficultueux débuts de la Société littéraire de Blois.

Le général, non content de manier la prose, «sacrifie aux muses». Il a envoyé à son fils une copie de son poème, la Révolte des Enfers. Victor Hugo se montre moins sévère que dans le Conservateur littéraire. Il a lu et relu les alexandrins paternels—les Mémoires du Général valaient beaucoup mieux,—s'extasie devant un vers assez médiocre, et admire que son père ait «mis si peu de temps à faire» ce «joli poëme».

Mon cher Papa,

Au moment où je commence cette lettre, on m'apporte l'argent du mois. Les 36 francs qui y sont joints seront remis aujourd'hui même à leur destination. Les exemplaires de l'intéressant Journal de Thionville que tu destinais à l'Académie des Sciences et au rédacteur du Dictionnaire des Généraux français sont déjà parvenus à la leur.

J'ai reçu en même temps que ta dernière lettre un paquet de M. le Secrétaire de la Société de Blois. J'aurai l'honneur de lui répondre directement dès que les nouvelles démarches que je viens d'entreprendre m'auront donné un résultat quelconque. Il est tout simple, cher Papa, que j'apporte beaucoup de zèle à cette affaire: tu y prends intérêt.

Je me hâte d'en venir à ton ingénieux poëme; il me tardait de te dire tout le plaisir que j'ai éprouvé à le lire. Je l'ai déjà relu trois fois et j'en sais des passages par cœur. On trouve à chaque page une foule de vers excellents tels que et vendre à tout venant le pardon que je donne et de peintures pleines de verve et d'esprit comme celle de Lucifer prenant sa lunette pour observer l'ange. Plusieurs de mes amis, qui sont en même temps de nos littérateurs les plus distingués, portent de ton ouvrage le même jugement que moi. Tu vois donc bien, cher papa, que je ne suis pas prévenu par l'amour profond et la tendre reconnaissance que je t'ai vouée pour la vie.

Ton fils soumis et respectueux,
Victor.

Paris, 8 août.

Je crois en vérité M. le général d'Hurbal introuvable. J'ai été à Meudon inutilement. J'espère être plus heureux un de ces jours.

J'attends toujours un mot de M. de Lourdoueix qui ne peut se faire attendre maintenant que la session est presque finie.

Encore un mot, cher papa, malgré l'heure de la poste qui me presse, je ne puis m'empêcher de te dire combien il m'a semblé remarquable que tu aies mis si peu de temps à faire ton joli poëme. Parle-moi de ta santé, de grâce, dans ta prochaine. Ce projet d'aller passer les vendanges près de toi était charmant, j'y ai reconnu toute ta bonté; mais il faut remettre ce bonheur à l'année prochaine, rien alors ne l'entravera.

Le gouvernement se montre peu disposé à accorder à la Société littéraire de Blois l'autorisation sollicitée, d'autant que «MM. les Députés qui s'étaient chargés d'appuyer la demande ne l'ont fait que très faiblement».

Toutefois, on a indiqué au poète un biais—on a, à la direction de la police, l'ironie facile—pour suppléer à cette faveur. La société peut se passer d'être autorisée, ne comptant pas vingt membres. Et, de fait, elle disparut, sans avoir jamais atteint ce chiffre.

Que M. de Chateaubriand revienne au pouvoir[33], Victor aura plus de crédit et se fait fort d'obtenir de lui les droits à la littérature de la ville de Blois.

[33] Chateaubriand n'avait pas seulement été disgracié, mais désavoué par Louis XVIII qui avait cru devoir donner à son mécontentement une publicité pour le moins singulière: «Le vicomte de Chateaubriand ayant dans un écrit imprimé, élevé des doutes sur notre volonté personnelle, manifestée par notre ordonnance du 5 septembre, nous avons ordonné ce qui suit: le vicomte de Chateaubriand cesse, de ce jour, d'être compté au nombre de nos ministres d'État.»

La réaction qui suivit l'assassinat du duc de Berry avait mis fin à cet imbroglio. Avec le ministère Villèle, Chateaubriand acceptait l'ambassade de France à Londres, accompagnait M. de Montmorency au congrès de Vérone (15 octobre 1822), et après la démission de celui-ci, le portefeuille des Affaires étrangères par ordonnance du 28 novembre... Non moins cavalièrement, on verra à la suite de quels événements, ce portefeuille devait lui être retiré le 6 juin 1824.

Il connaît en ce moment l'ennui des formalités administratives qui accompagnent les actes principaux de la vie. Des papiers lui manquent, son père pourrait-il lui procurer une copie de son acte de naissance et un extrait de baptême.

Ne perdant pas le nord, le «bon oncle Louis», le colonel Louis Hugo, commandant le bureau de recrutement de Tulle, a déjà écrit à son neveu pour mettre à profit le crédit au ministère de la Guerre de M. Foucher, son futur beau-père.

Mon cher Papa,

Il y a déjà longtems que j'aurais répondu à ta bonne et chère lettre, si je n'avais désiré te marquer en même tems le résultat définitif de mes démarches pour la Société de Blois. Il n'est pas tel que tu le désirais et c'est une peine qui se mêle au plaisir de t'écrire. Tu sais que le dossier de la Société fut renvoyé (selon l'usage, à ce qu'il paraît) dans les bureaux de la direction générale de la police. Après plusieurs démarches dans ces bureaux, j'obtins enfin il y a quelque tems cette réponse de M. Franchet que le gouvernement ne jugeait pas à propos d'accorder en ce moment aucune autorisation de ce genre; que d'ailleurs la Société de Blois n'étant composée actuellement que de quatorze membres pouvait se passer de cette autorisation, laquelle ne lui deviendrait nécessaire qu'autant qu'elle en porterait le nombre au delà de vingt, cette réponse me fut donnée comme irrévocable. Sentant néanmoins ce qu'elle avait de peu satisfaisant pour la Société, j'ai voulu, avant de te l'envoyer, remonter jusqu'au ministre de l'Intérieur, qui n'a fait que me confirmer d'une manière décisive la réponse du directeur de la police. Je me hâte donc, bien à regret, de t'en faire part. Je pense du reste, mon cher papa, que la Société ne doit pas se décourager. L'obstacle opposé par le gouvernement passera avec les événemens qui le font naître, et d'ailleurs, si jamais M. de Chateaubriand arrivait au ministère, je ne désespérerais pas de le faire lever pour peu que tu le désirasses encore. J'aurais alors, par le moyen de cet illustre ami, un peu plus de crédit. Veuille, je te prie, mon cher papa, transmettre tous ces détails à M. le Secrétaire de la Société, auquel j'aurais eu l'honneur d'écrire si selon mon vif désir, j'avais eu de bonnes nouvelles à vous annoncer. Pour ne rien te cacher, je te dirai très confidentiellement que MM. les députés qui s'étaient chargés d'appuyer la demande ne l'ont fait que très faiblement. Pour moi, j'ai fait bien des pas et des démarches inutiles: mais je n'en aurais, certes, aucun regret, si j'avais réussi.

Maintenant, cher papa, c'est toi que je vais importuner. Tout annonce que mes affaires à l'intérieur vont enfin se terminer et que mon bonheur va commencer. Mais il me faudra mon acte de naissance et mon extrait de baptême. Je m'adresse à toi, mon bon et cher papa, ne connaissant personne à Besançon, je ne sais comment m'y prendre pour obtenir ces deux papiers. Ta bonté inépuisable est mon recours. Je voudrais les avoir dès à présent, car si j'attendais encore, je tremblerais qu'ils n'apportassent du retard à cette félicité qui me semble déjà si lente à venir. Moi qui connais ton cœur, je sais que tu vas te mettre à ma place; pardonne-moi de te causer encore ce petit embarras. Tu nous avais envoyé il y a quatre ans nos actes de naissance: mais en prenant nos inscriptions de droit, nous avons dû les déposer au bureau de l'école, selon la loi, et la loi s'oppose à ce qu'on les restitue. Tu me rendrais donc bien heureux en me procurant cette pièce avec mon extrait de baptême, nécessaire pour l'église, comme tu sais.

Adieu, cher et excellent papa, l'offre que tu me fais dans ta charmante lettre de m'envoyer des vues de Saint-Lazare, dessinées par toi, me comble de joie et d'une douce reconnaissance. Il me serait bien doux de pouvoir placer des ornements aussi chers dans l'appartement qui sera témoin de mon bonheur. Réalise, je t'en prie, cette promesse à laquelle j'attache un si haut prix.

Réponds-moi le plus tôt possible, et parle-moi beaucoup de ta santé, de tes occupations et de ton affection pour tes fils, que peuvent à peine payer tout le respect et tout l'amour de ton

Victor.

Paris, 31 août 1822.

Mon bon oncle Louis m'a écrit pour un objet qui le concerne et dont M. Foucher s'occupe activement. Je lui transmettrai la réponse dès que je l'aurai.—Nous t'embrassons tous ici bien tendrement. Je pense que tu lis à Blois les journaux qui parlent de mon recueil, si tu le désires, je t'enverrai ceux qui me tombent entre les mains. Je lis et relis ton joli poëme de la Révolte des Enfers.—Parle-moi, je te prie, de ce que tu fais en ce moment. Tu sais combien cela m'intéresse et comme fils et comme littérateur.

Pardonne à mon griffonnage; je t'écris avec une main malade: je me suis blessé légèrement avec un canif, ce ne sera rien. Adieu, cher papa, je t'embrasse encore.

La demande officielle du général Hugo a été remise à M. Foucher, qui a fait la réponse en partie reproduite par Mme Hugo[34]. La pension ne peut tarder, mais le général fait attendre à ses fils le mois de la leur. Avec toutes les formes possibles, Victor signale à son père ce gênant oubli. Ne lui sont pas encore parvenus également son extrait de naissance et le consentement légalisé du général.

[34] Victor Hugo raconté par un Témoin de sa Vie, pp. 59-60.

Paris, 13 septembre 1822.
Mon cher papa,

M. de Lourdoueix m'ayant donné sa parole d'honneur que ma pension de l'intérieur me serait assignée durant l'administration intérimaire de M. de Peyronnet[35], j'ai remis ta lettre à M. Foucher et tu as dû recevoir sa réponse. Nous n'attendons plus que ton consentement légalisé.

[35] Charles-Ignace de Peyronnet, né à Bordeaux en 1775, devait à Madame, dont il avait protégé la fuite à Bordeaux, et à Mme du Cayla qu'il avait fait triompher, en appel, de son mari, à Bourges, sa scandaleuse fortune. Successivement président du tribunal de Bordeaux (1816), procureur général à Bourges, puis à Rouen, poste dont il ne prit pas possession, la Restauration en fît un garde des sceaux, le 21 décembre 1821 et le créa comte le 17 août 1822. Son nom reste attaché à toutes les mesures rétrogrades ou restrictives soutenues par lui devant la Chambre des députés, non sans provoquer parfois son hilarité par le décousu et la vulgarité de son éloquence. Il tomba avec le ministère Villèle, le 6 décembre 1827, fut nommé pair de France par ordonnance du 5 janvier 1828, contresigna comme ministre de l'Intérieur du cabinet Polignac après son remaniement (19 mai 1830) les ordonnances du 25 juillet; mis en accusation et condamné à la détention perpétuelle par la Chambre des Pairs (19 décembre 1830) il fut grâcié en 1834 et mourut en 1854.

Cher papa, n'attribue le silence d'Abel qu'à la multiplicité de ses occupations, je lui ai communiqué ta lettre, et il va s'empresser de dissiper lui-même un doute aussi affligeant pour ton cœur.

Si je n'ai pas été baptisé à Besançon, je suis néanmoins sûr de l'avoir été, et tu sais combien il serait fâcheux de recommencer cette cérémonie à mon âge. M. de Lamennais[36], mon illustre ami, m'a assuré qu'en attestant que j'ai été baptisé en pays étranger (en Italie), cette affirmation accompagnée de la tienne suffirait. Tu sens combien de hautes raisons doivent me faire désirer que tu m'envoies cette simple attestation.

[36] Voir la lettre écrite de la Chenaie à Victor Hugo à l'occasion de son mariage (Victor Hugo raconté..., tome II, p. 60-61).

Nous sommes au 13, mon cher papa, et je n'ai pas encore reçu notre mois. Ton exactitude à prévenir les besoins de tes fils me rend certain que la négligence ne vient que des messageries. Mais je t'en avertis, cher papa, sûr que tu t'empresseras de faire cesser notre gêne.

Adieu, mon excellent père, je t'aime, je t'embrasse et je fais les vœux les plus ardens pour te voir et te voir bien portant.

Ton fils tendre et respectueux,
Victor.

L'attestation de baptême est parvenue, seul le consentement légalisé du général manque encore. Son fils le presse de le lui adresser. Il voudrait bien que la publication des bans commence le dimanche suivant—demande même à son père d'en racheter un dans sa paroisse, à Blois—afin que le mariage puisse avoir lieu vers le 7 ou le 8 octobre.

L'impatience très naturelle du fiancé n'est pas seule en jeu: une question d'appartement s'y mêle: il a donné congé du sien pour le 8 octobre et voudrait éviter les ennuis et les frais de deux déménagements successifs.

Victor Hugo, ainsi que ses futurs beaux-parents, regrette vivement qu'un accident empêche le général d'assister au mariage et de prendre part aux frais de la noce. Mais, il faut qu'il y ait là une absolue nécessité. Le père doit à ses fils un mois arriéré de leur pension, il le prie de le leur envoyer et il le supplie de la continuer à Abel et à Eugène—ce dernier «était un peu fou» quand il a écrit au général. Pour lui, il ne l'importunera plus de ses besoins, à la pension qu'il va toucher s'en ajoutera bientôt une nouvelle, et il compte redoubler de travail et de veilles.

Mon cher papa,

Je te réponds courrier par courrier pour te remercier de l'attestation que tu m'envoies et te prier de mettre autant de célérité à me faire parvenir ton consentement notarié. Je désirerais bien vivement que mon mariage pût avoir lieu le 7 ou le 8 octobre pour un motif impérieux (entre tous les motifs de cœur qui, tu le sais, ne le sont pas moins), c'est que je quitte forcément l'appartement que j'occupe le 8 octobre. J'ai donc prié M. et Mme Foucher de faire commencer la publication des bans dimanche prochain 22, elle se terminera le dimanche 6 octobre. Mais ces bans doivent être également publiés à ton domicile, et il faut que le 6 octobre on ait reçu à notre paroisse de Saint-Sulpice la notification de la complète publication des bans à Blois, ce qui ne se pourrait faire qu'autant que tu serais assez bon pour racheter un ban à ta paroisse. Ce rachat coûte cinq francs ici, on m'assure qu'il doit être moins cher encore à Blois. Tu sens, mon cher papa, combien est urgente la nécessité qui me fait t'adresser cette instante prière. Il s'agit de m'épargner l'embarras et la dépense de deux déménagements coup sur coup dans un moment qui entraîne déjà naturellement tant de dépenses et d'embarras, il s'agit de plus encore, c'est de hâter mon bonheur de quelques jours, et je connais assez ton cœur pour ne plus insister.

Je suis tout à fait en règle, j'ai fait lever sur l'extrait de naissance déposé à l'école de droit une copie notariée qui vaut l'original, quand ton consentement me sera parvenu, je pourrai remplir toutes les formalités civiles. Le papier que tu m'envoies aujourd'hui suffit également pour les formalités religieuses.

Les noms et prénoms de ma bien-aimée fiancée sont Adèle-Julie Foucher, fille mineure de Pierre Foucher, chef de bureau au ministère de la Guerre, chevalier de la Légion d'honneur, et d'Anne-Victoire Asseline. Ces renseignements te seront nécessaires pour la publication des bans.

Nous avons tous bien vivement regretté ici, mon cher et excellent papa, que cet accident arrivé à ton élève (?) nous privât du bonheur de te voir prendre part et ajouter par ta présence à tant de félicité. Il est inutile de te dire combien ton absence me sera pénible; mais je me dédommagerai quelque jour, j'espère, d'avoir été si longtems sevré de la joie de t'embrasser.

Il est malheureux encore, cher papa, que cet accident te prive de contribuer aux sacrifices que vont faire M. et Mme Foucher. Je ne doute pas qu'il n'y a que l'absolue nécessité qui puisse t'imposer cette économie, et je suis sûr que ton cœur en sera le plus affligé. Tâche, cependant, de nous envoyer le plus tôt possible le mois arriéré. Tu sens combien je vais avoir besoin d'argent dans le moment actuel. Je te supplie encore, bon et cher papa, de faire tout ton possible pour continuer à mes frères Abel et Eugène leur pension, n'oublie pas qu'Eugène était un peu fou quand il t'a écrit, et donne-lui, si tu le peux, cette nouvelle preuve de tendresse généreuse et paternelle. Pour moi je ne t'importunerai pas de mes besoins; à dater du 1er octobre, ma pension me sera comptée, l'autre ne tardera pas sans doute, et quoique ce moment-ci m'entraîne nécessairement à beaucoup de frais, en redoublant de travail et de veilles, je parviendrai peut-être à les couvrir. Le travail ne me sera plus dur désormais, je vais être si heureux!

Permets-moi en finissant, mon cher et bien cher papa, de te rappeler combien sont importantes toutes les prières que je t'adresse relativement à l'envoi de ton consentement légal, à la publication et au rachat des bans dans ta paroisse.

Adieu, pardonne à ce griffonnage et reçois l'expression de ma tendre et profonde reconnaissance.

Ton fils soumis et respectueux,
Victor.

Paris, 18 septembre 1822.

J'ai été obligé de rectifier une erreur d'inadvertance dans la pièce que tu m'envoies, je suis né le 26 février 1802 et non 1801.

M. et Mme Foucher sont bien sensibles à tout ce que tu leur dis d'aimable. Tu verras un jour quel présent ils te font quand je t'amènerai ta fille.

Je t'enverrai incessamment tous ceux que j'ai pu me procurer des journaux qui ont parlé de mon recueil. Il continue à se bien vendre et dans peu les frais seront couverts. C'est une chose étonnante dans cette saison.

Le général n'a pas racheté, paraît-il, le ban qui devait permettre au mariage d'avoir lieu à la date désirée. Son fils d'en être très contrarié et de le presser à nouveau.

Mon cher papa,

En prévoyant combien je serais contrarié du retard que tu m'annonces, tu ne t'es pas trompé. Je m'empresse aujourd'hui de t'écrire quelques mots pour te prier très instamment de faire au moins en sorte que le certificat de publication de bans m'arrive vendredi matin (11 octobre) avant onze heures. Le jour du mariage est fixé au samedi 12, et toutes les raisons que je t'ai détaillées déjà empêchent qu'il ne soit retardé d'un jour. Je recommande tout cela à cette diligence qui me prouve ta tendresse et je finis en t'embrassant.

Ton fils soumis et respectueux,
Victor.

Abel va te répondre incessamment et t'embrasse ainsi qu'Eugène. Excuse ce griffonnage.

Ce 3 octobre 1822.

Réponds-moi, je te prie, au sujet de la demande que je te fais dans cette lettre le plus tôt possible.

Ici, s'intercale parmi les lettres de Victor Hugo, une lettre, d'une écriture serrée et soignée, presque commerciale, à tous points de vue intéressante, de son oncle, le colonel Louis Hugo.

Leurs châteaux en Espagne, c'est-à-dire les cédules hypothécaires du roi Joseph, le préoccupent autant que son frère: quoique désespérant, comme Oronte, il espère toujours.

Il a fait quelques observations à son neveu sur son mariage, le trouvant bien jeune pour s'établir et lui conseillant d'attendre, pour cela, d'avoir trouvé «une bonne place».

Victor Hugo l'a rassuré: il aura bientôt 3.000 francs de revenu, tant du produit de son travail que de la pension qui va lui être servie... comme membre de l'Académie des Jeux Floraux[37].

[37] Cette pension servie aux membres de «la seconde Académie du royaume» n'ayant point laissé de me surprendre, il m'a paru intéressant de m'adresser à l'Académie elle-même, pour savoir si jamais ses membres avaient été l'objet de cette libéralité royale.

La réponse fut fort aimable, mais négative, comme je m'y attendais:

Académie
des
Jeux Floraux
Toulouse, 2 décembre 1906.
Monsieur,

L'Académie vient seulement de reprendre ses travaux. De là le retard de ma réponse; vous voudrez bien nous en excuser.

Jamais le titre de membre de l'Académie des Jeux Floraux n'a donné droit à pension de la cassette royale, et Victor Hugo dont vous parlez ne se sert évidemment pas de termes d'une rigoureuse exactitude.

J'ajoute,—pour vous renseigner très complètement,—que Victor Hugo, après avoir obtenu divers prix à plusieurs concours de l'Académie, fut déclaré maître ès-jeux. Il n'appartint pas à notre Compagnie comme mainteneur.

Veuillez, Monsieur, me permettre de saisir cette occasion pour vous prier d'agréer l'expression de mes très distingués sentiments.

Le mainteneur, secrétaire des Assemblées.

G. Depeyre.

Les Jeux Floraux n'avaient donc rien à voir dans cette pension. Elle a été accordée à Victor Hugo, en septembre 1822, par Louis XVIII, «sur la proposition de M. le Marquis de Lauriston, alors ministre de la maison du roi, et sur la recommandation spéciale de S. A. R. Madame, duchesse de Berry, transmise au ministre par Mme la maréchale, duchesse de Reggio».

Une lettre de Victor Hugo, adressée en 1826 à M. le vicomte de la Rochefoucauld, aide de camp du roi, chargé du département des beaux-arts, et reproduite par Edmond Biré (p. 397), spécifie ces détails et ne permet à ce sujet aucun doute.

Le colonel a cru devoir s'incliner, conseille au général de l'imiter et,—un post-scriptum de Victor Hugo a antérieurement révélé ce détail—a mis aussitôt à profit la situation de M. Foucher au ministère de la Guerre pour tâcher d'éviter sa mise à la retraite.

Le colonel a fait de suite, par la voie hiérarchique, une demande, pour quitter le bureau de recrutement où il est détaché et rentrer en activité de service.

Cette lettre, scellée d'un cachet portant les initiales L. H., est adressée:

A Monsieur
Monsieur Le Chevalier Hugo
Maréchal de camp des Armées du Roi
à Saint-Lazare,
Blois.

J'ai reçu en son tems, mon bon ami, ta lettre du 9 septembre à laquelle tu avais joint deux lettres à mon adresse que tu avais reçues de M. Bourg. Il paraît d'après leur contenu que toutes nos espérances sur l'Espagne sont tout à fait perdues. Cependant je ne pense pas que nous puissions entièrement renoncer à nos prétentions; attendu que si la lutte politique qui est engagée en ce moment dans ce pays tourne à l'avantage des constitutionnels[38]: ce nouveau Gouvernement pour se faire des amis voudra peut-être contenter tout le monde; conséquemment comme il y a beaucoup d'Espagnols qui sont porteurs de cédules hypothécaires du roi Joseph, il est présumable que l'on prendra un parti à leur égard, dès lors, on pourra donner un cours à ses papiers, ce qui fera reprendre un peu les nôtres.

[38] Écrite huit jours avant le congrès de Vérone, cette lettre n'en pouvait prévoir les résultats et la prochaine intervention de la France en Espagne pour y rétablir les droits que Ferdinand avait en partie abdiqués, contraint, en 1820, de rétablir la constitution de 1812.

Une chose qui me semble encore en notre faveur, c'est que la commission chargée de l'exécution des conventions du 25 avril 1818 et du 30 avril 1822 avait été créée avant la dernière révolution qui s'est oppérée (sic) à Madrid. Depuis il a été question aux Cortes, de mettre un terme à toutes ces réclamations dont le Gouvernement était accablé. Donc il faudrait en attendre les résultats.

J'avais fait à Victor quelques observations sur ses projets futurs de mariage, je lui disais qu'il était bien jeune encore pour songer à s'établir, que ta position ne te permettait pas de faire de grands sacrifice (sic) dans cette circonstance, et que par conséquent il ferait bien d'attendre qu'il eût obtenu une bonne place qui le mette à même de pouvoir vivre honorablement avec son Épouse. De manière qu'il m'a répondu ce qui suit: «Je te remercie, cher oncle, des conseils que tu me donne (sic) et de l'intérêt que tu me témoigne (sic) à l'occasion de mon très prochain mariage avec la fille de M. Foucher, Mlle Adèle Foucher. Toutes les aimables inquiétudes que tu me témoigne (sic) pour mon avenir cesseront quand tu sauras qu'avant deux mois j'aurai près de 3.000 francs de revenu par moi-même, tant du produit de mes ouvrages, que de la pension qui est attachée au titre de membre de la Seconde académie du Royaume. Tu sais, mon cher Oncle, qu'en 1820 après avoir remporté trois prix successifs j'ai été nommé membre de l'Académie des jeux floraux. La pénurie de la cassette royale m'avait empêché jusqu'ici de toucher ma pension, mais j'ai tout lieu de croire qu'à dater du 1er octobre elle me sera comptée.»

Tu vois, d'après cela, mon ami, qu'avec de la conduite et des mœurs aussi douce (s) que celle (s) de Victor, il peut, par la suite, avoir une très belle existance (sic). Il paraît que son futur mariage est un mariage d'inclination et que Mlle Foucher est très bien élevée: or il faut laisser aller la chose et faire des vœux pour qu'ils soient heureux.