Le Pantalon Féminin
IL A ÉTÉ TIRÉ DE LA PREMIÈRE ÉDITION:
10 exemplaires sur Japon impérial
numérotés de 1 à 10
et 20 exemplaires sur papier de Hollande
numérotés de 11 à 30.
PIERRE DUFAY
UN CHAPITRE INÉDIT DE L’HISTOIRE DU COSTUME
Le Pantalon Féminin
NOUVELLE ÉDITION REMANIÉE, CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉE
ET ILLUSTRÉE D’UN FRONTISPICE A L’EAU-FORTE
ET DE 20 GRAVURES HORS-TEXTE
PARIS
CHARLES CARRINGTON
LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES PARISIENS
11, RUE DE CHATEAUDUN, 11
1916
A SON ALTESSE LA FEMME
A LA PARISIENNE
En souvenir de sa Grâce, de ses Charmes
et de ses Dessous.
PRÉFACE d’ARMAND SILVESTRE
ÉCRITE POUR LA PREMIÈRE ÉDITION
C’est une chose rare qu’un livre de belle humeur et de réelle érudition tout ensemble. Aussi ai-je accepté de grand cœur de présenter celui-ci au public, malgré que le vêtement qui l’a inspiré me soit un objet d’horreur tout à la fois et d’envie, car, non seulement le pantalon féminin m’irrite par son manque de beauté, mais, aussi par les privautés impertinentes dont il jouit dans la vie sociale.
Qu’a fait, après tout, ce chiffon ridicule, pour mériter d’aussi belles destinées? Lui qui peut dire, comme le poète persan: «Je ne suis pas la rose, mais j’ai gardé un peu de son parfum!»
Les disciples de Zoroastre, admirateurs des astres, n’en voulaient pas davantage aux nuages légers qui voilaient parfois le disque lumineux de la Lune, en sa plénitude majestueuse, que moi à ce malencontreux habit qui dissimule des rondeurs bien autrement harmonieuses. Que vient faire, dans le ciel de nos lits, cette vapeur de toile ou de batiste malséante, dont certaines refusent de se dépouiller même pour réjouir nos mains seulement, dans la pénombre familière?
Mais je me suis vite convaincu que l’auteur était aussi antipathique que moi à cette mode, qu’il fait seulement remonter à Salomé, mais qui proclama, dans l’histoire de l’humanité, la déchéance d’Ève. Car la feuille de vigne fut la première culotte et le symbole d’un premier châtiment. Encore que la pitié de Dieu,—
Les dieux parfois, mon fils, sont bons quand ils sont jeunes
comme dit le vieux Thamus de Paul Arène—n’eût imposé à la femme coupable ce vêtement que d’un côté, ce qui laissait les horizons libres de l’autre et ne gênait en rien le point de vue que j’appellerai culminant. C’est ce qui fit faire immédiatement un demi-tour à Adam, qui trouva que la vie était encore supportable avec cette copieuse consolation. Comment la femme en vînt-elle à aggraver, elle-même, sa punition, en se voilant aussi l’autre face? Ce précieux volume abonde, sur ce point, en hypothèses dont aucune ne me satisfait. Je ne crois pas, comme Vignola, que ce fut pour monter plus commodément à cheval, l’amazone ayant été une exception dans l’histoire des races. Ni pour se garantir du froid, comme quelques médecins le lui ont conseillé. Allez donc voir si elle écoute ceux-ci quand ils lui interdisent de se décolleter! Je ne m’en plains pas; mais si abondant que soit ce que nous révèle leur corsage ouvert, la compensation est insuffisante. De simples satellites de la Lune! voilà tout!
Je ne puis trouver, à cet usage, qu’un motif ou déshonnête ou désobligeant. Salomé était dans le premier cas. Ses brayes, si consciencieusement décrites par Flaubert, étaient un excitant aux rêveries malsaines du vieil Antipas. «L’indécent n’est pas le nu, mais le troussé», a dit si justement Diderot. Ainsi les courtisanes vénitiennes qui portaient des pantalons luxueux, comparables à de très fines voiles palpitantes au moindre souffle. Car Théophile Gautier me montra, dans un livre ancien, qu’elles recouraient encore à un autre raffinement, écrasant au moment psychologique, entre les plis de leur double rose naturelle, de petites vessies pleines de parfums, simulant, par le bruit, une distraction embaumée. Il y avait même la plaisante aventure d’un amoureux se précipitant sous les draps pour humer cet arome et en sortant désappointé par une distraction réelle. Ainsi les contemplatifs pouvaient-ils s’imaginer qu’ils voyageaient vers Cythère poussés par un vent léger et chargé d’odeurs suaves. Dans ces deux cas, le pantalon fut visiblement inventé pour émoustiller les vieux cochons.
Dans d’autres, il répondit en s’installant dans les mœurs, au besoin inné chez les femmes de faire enrager ceux qui les aiment vraiment. Car vous ne les verrez avoir d’attentions délicates que pour ceux qui leur montrent quelque indifférence, fausse ou réelle. Quant aux vrais fervents de leur chair, elles ne sont préoccupées que de leur en montrer le moins possible. D’autres encore—ce fut certain quand la mode en vint de Londres—l’acceptèrent tout simplement avec enthousiasme parce qu’elles avaient les cuisses défectueuses. Jolie raison pour les autres! Quelle occasion c’était de retirer même ses jupes ou de choir d’âne comme lady Churchill qui se fit aimer en montrant son derrière. Ah! j’oubliais des personnes encore fatalement vouées au culte de ces affreux accessoires: les lingères qui en fabriquent et en aiment particulièrement la confection. Car celle-ci ne demande pas le soin qu’exige un chapeau de la part d’une modiste, et volontiers cette coiffure postérieure va à toutes les physionomies.
—Je te vois, petit coquin! comme dit l’inscription foraine qu’on lui pourrait donner pour devise. Je te vois, mais te reconnais à grand’peine! ajouterait un mélancolique.
Ah! qu’on me ramène à l’admirable costume de Notre-Dame de Thermidor, de cette belle Tallien dont la foule saluait au passage les jambes sculpturales, dans les larges échancrures de sa jupe traînante, comme on s’incline devant un front célèbre à la couronne de lauriers! Les vraies époques d’art sont celles où l’on ne parle pas seulement du visage des femmes, quand on s’entretient de leur beauté.
C’est dans le costume des bicyclistes dames qu’on mesure aujourd’hui, l’horreur du pantalon... Et Dieu sait si les séants sont larges! Comme ceux des zouaves, ce qui donne un côté bien particulièrement rétrospectif aux souvenirs d’amour qu’ils peuvent évoquer. Pouah! et, s’il en faut croire M. Lépine, de jeunes personnes qui n’y sont pas forcées, revêtaient ce demi-sac tout simplement pour plaire aux clients de la rue, et sans l’excuse de la moindre bécane à enfourcher postérieurement.
Voilà qui suffirait seul à affirmer la décadence de nos goûts.
Mais je ne veux pas m’attrister en de mélancoliques réflexions sur ce sujet, j’aime bien mieux remercier l’auteur de ces pages érudites et joyeuses, de toutes les citations aimables dont il a repeuplé ma mémoire, depuis les jolis vers de Voiture dont j’avais égaré le texte, jusqu’à la page cueillie dans les Bigarrures et touches du seigneur des Accords,mon livre de chevet quand j’étais à l’École Polytechnique, et que j’avais dérobé à notre bibliothèque scientifique où il se trouvait bien par hasard et où je l’avais découvert. C’était au beau temps de ma jeunesse, durant cette accalmie impériale qui avait du bon: car, autant qu’il m’en souvient, beaucoup de femmes ne portaient pas de culottes, pendant cette période césarienne. Celles d’aujourd’hui en ont fait un symbole de revendication sociale, une façon de drapeau qui ne flotte pas précisément sur leurs têtes. Avocates et médecines rêvent de revêtir notre costume masculin dans toute son infamie. Di avertant omen! Ce sera du joli.
Je ne veux pas retarder davantage le plaisir que goûtera le lecteur à s’instruire sur un sujet très grave et dont les sots, seuls, ne comprennent pas le sérieux, où la forme emprunte au fond une majesté particulière et où le contenant participe à la gloire du contenu. Par cette légende pittoresque et documentée, il sera conduit jusqu’au seuil de ce temps misérable où—souvenir profané des temps divins d’Ève et de Noé!—le vin de nos verres est fabriqué par des chimistes et la feuille de vigne, elle-même, est devenue, aux formes de nos amoureuses, un pantalon!
Armand Silvestre.
LES ORIGINES
L’usage du pantalon dans la toilette des femmes ne se perd pas dans la nuit des temps.
Bertall
LE PANTALON FÉMININ
LES ORIGINES
Le Pantalon féminin! Pourquoi pas? Des érudits et des chercheurs ont écrit l’histoire et retracé les origines de la chemise, du corset, de l’éventail, de l’ombrelle. Le pantalon, seul, semble avoir été négligé. C’est là, en vérité, une lacune qu’il conviendrait de combler.
Des dessous de la femme, nul n’est plus moderne; il semble en constituer la quintessence. Il a le charme d’une inutilité d’autant plus soignée que quelques-uns seulement doivent jouir de sa vue. «Un trou avec de la dentelle autour», disait une jolie femme que son radieux sourire n’empêchait point de se souvenir de la définition du canon; quelque chose comme «l’écrin qui enferme le rubis», ajoutait une autre.
Comme l’écrin, le pantalon s’entr’ouvre pour laisser contempler à nos yeux émerveillés les joyaux qu’il recèle. Il les rend plus désirables en les voilant, mais il ne les cache pas.
Grave sujet de réflexions pour les jeunes gens du temps présent, hommage respectueux rendu par le vice à la vertu: puissent les disciples de M. Bérenger reconnaître la salutaire influence de leur maître, au cours de ces pages dont la femme nous a fourni le fond et la forme, encore que, il le faut confesser, le pantalon féminin soit rarement fermé.
Son «usage ne se perd pas dans la nuit des temps», écrivait judicieusement, il y a quarante ans, le dessinateur Bertall[1]; toutefois, si Eve la blonde qui, après la pomme, se contenta d’une feuille de vigne, en ignora l’usage et si beaucoup d’autres l’ignorent encore, la femme n’attendit point la crinoline pour arborer cet accoutrement d’un genre nouveau. Bien avant que fussent révolus les temps des cages et des cerceaux, certaines se plurent à porter la culotte, aussi bien au propre qu’au figuré.
Soucieux de la vérité historique, le grand Flaubert, dans son Hérodias,faisait porter à Salomé des «caleçons noirs semés de mandragores», et, dans son adorable Aphrodite,Pierre Louys se garde bien de taire les «caleçons fendus»—déjà—de la reine Bérénice.
Ce n’est pas là seulement littérature. A Rome, comme les danseuses du Tabarin ou du Moulin Rouge, acrobates et actrices de mimodrames étaient tenues d’en être munies. Au mot subligatus,le Dictionnaire des Antiquités romaines d’Antony Rich et celui de Saglio fournissent, à ce sujet un dessin caractéristique.
De même, les chutes au tennis ne datant pas d’aujourd’hui, Philœnis, l’une des héroïnes de Martial (Epigr. VII, 67) a soin de passer un pantalon avant de jouer à la balle.
C’étaient évidemment là des cas où il pouvait paraître indispensable. Mais, en dehors de ces jeux, à certaines époques tout au moins, les Romaines: matrones, affranchies et femmes du peuple firent mieux et en portèrent d’une façon courante.
Les fouilles et les moulages opérés à Pompéi, par M. Fiorelli, ne laissent sur ce point aucun doute.
Dans la grave Revue des Deux Mondes,M. Beulé commentait ainsi la découverte de ces corps de femmes moulés dans la cendre:
«Les cuisses sont recouvertes d’une étoffe fine qui constitue un véritable caleçon. Ce qu’on avait cru remarquer sur les empreintes du souterrain de Diomède devient ici un fait certain. En y réfléchissant, le costume antique était si transparent chez la femme, si court chez les hommes, si sujet aux accidents de la vie en plein air, que le caleçon ou un équivalent étaient nécessaires pour que la pudeur ne fût pas à chaque instant blessée. La sculpture n’avait pas à tenir compte du caleçon, qui disparaissait sous le costume; toutefois, sur la colonne Trajane, on était déjà averti que les soldats romains en portaient; à Pompéi on constate que même les esclaves et les femmes du peuple avaient ce vêtement qui, surtout alors était indispensable»[2].
Puis, au sujet d’une jeune fille:
«Deux anneaux de fer passés à ses doigts attestent sa pauvreté; son oreille écartée et large, son origine prolétaire. Sur les cuisses, on reconnaît un caleçon assez fin; au contraire, l’étoffe du reste des vêtements est grossière, déchirée par places, mais elle laisse voir des chairs fermes et polies, des contours d’un réalisme presque embarrassant qui rappelle le modèle dans l’atelier.»[3]
Toutes étaient loin d’en porter, cependant. Calphurnie, outrée d’avoir perdu la cause qu’elle venait de plaider, aurait même donné aux juges que n’avait pu toucher la grâce de son talent, une preuve, empruntée à Phryné, de l’ignorance où elle vivait de ce vêtement.
Ce geste dont devait se souvenir la Mouquette aurait même été la cause, suivant Furetière, de la loi qui fit interdire aux femmes l’exercice du barreau:
«Calphurnie fut cause qu’on a interdit le barreau aux femmes, parce qu’ayant plaidé une cause qu’elle perdit, elle en fut si irritée contre les Juges, qu’elle se découvrit impudemment le derrière et le leur montra par mépris. On ordonna en même temps que jamais femme ne plaideroit»[4].
Sans doute, craignait-on que la justice, malgré sa cécité légendaire, se laissât trop facilement influencer si de tels éléments d’appréciation continuaient à être soumis au tribunal.
L’Ordre des Avocats compte aujourd’hui d’adorables «consœurs»: est-ce en raison du pantalon dont on les croit munies sous leur robe que la sévérité de la loi s’est, dirai-je à leur endroit, si singulièrement adoucie?
Pour Vignola, comme pour Beulé, la Romaine aurait porté sous la stola un caleçon d’un tissu délicat et... «des chaussettes»[5].
Oh, oh!... voilà qui est un peu osé; mais Vignola joint tant d’esprit à son talent.
Le caleçon se retrouve également dans la Gaule et la Gallo-Romaine ne portant pas de bas, ce serait à retenir autour du genou leurs culottes qu’auraient servi les jarretières luxueusement ornées: camées, pierres gravées, émeraudes ou améthystes, dont les fouilles nous révèlent parfois la richesse[6].
La sculpture n’a point toujours négligé ce détail. Au Louvre, parmi les délicieuses statuettes en terre cuite provenant de Myrina, figure un Atys hermaphrodite, en costume phrygien, dont, dans le mouvement de la danse, la tunique courte laisse voir, tombant jusqu’à la cheville, les jambes d’un pantalon étroit et uni[7].
Le pantalon, combien qu’on ait longtemps semblé l’ignorer, appartenait si bien au costume de la femme antique, qu’en 1807, se faisant auprès de leurs contemporaines les apôtres peu écoutés de ce vêtement oublié, les docteurs Desessartz et de Saint-Ursin ne craignaient point de se reporter à l’antiquité et de la donner comme exemple:
«Parmi les vêtements de l’antiquité grecque, que le goût et la santé devraient faire prendre au sexe en Europe, il en est un dont j’ai toujours regretté qu’on ne soupçonnât pas le besoin: c’est le double caleçon, l’intérieur de toile et l’extérieur d’une soie légère, qui, en interceptant le passage de l’air, soit dans la marche ordinaire des femmes, soit dans leurs danses animées, préviendrait les rhumatismes et d’autres incommodités... Cette antique et nouvelle parure, si elle était adoptée, aurait encore l’avantage de les délivrer des entraves de leurs triples jupons[8].
Ce conseil fut, il est vrai, un peu suivi. Parmi les grandes dames de la cour impériale, Hortense fut seule, à peu près, à consentir, et par un simple caleçon, à ce retour à l’antiquité. A peine si sa mère, l’impératrice Joséphine, en portait parfois pour monter à cheval et combien en ignorèrent toujours l’usage. Quant à ceux d’Hortense, le grand livre de Leroy, à défaut des indiscrétions de la chronique, nous en révèle l’élégance.
De Rome, le subligat des acrobates et des actrices de mimodrames était passé à Byzance, où au VIe siècle, il était interdit aux femmes de se dévêtir sur la scène sans en être munies.
Notre temps n’a rien inventé, à part la Volupté nouvelle... et elle s’en va en fumée! c’était déjà le cache-sexe cher à M. Bérenger, dont les échos du Palais de Justice ont popularisé le nom, ces dernières années.
Procope, que son nom semblait vouer à ces potins politiques, nous a révélé ce détail de mœurs ignoré. Théodora elle-même, dans une nudité dont elle se montrait peu avare, se voyait forcée de conserver ce mince vêtement destiné à mettre un frein à la licence des rûts.
«Souvent, au théâtre, devant le peuple entier, elle ôtait ses vêtements et s’avançait nue au milieu de la scène ne gardant qu’un petit caleçon qui cachait le sexe et le bas-ventre. Ceci même, elle l’aurait volontiers montré au peuple, mais il n’est permis à aucune femme de s’exposer tout à fait (nue) si elle ne porte pas au moins un petit caleçon sur le bas-ventre...[9].
Avec l’invasion barbare, le pantalon semble avoir disparu de la toilette des femmes, pour passer, sous le nom de braies,dans celle des hommes. Le Moyen-Age est, au point de vue qui nous occupe, d’une pauvreté de renseignements navrante.
A peine si deux vers du Roman du Renard nous font connaître que quelques femmes en portaient... et fermés encore! Sans doute, estimaient-elles, comme Willy, que c’était plus distingué[10].
Cela a ses braies avalées
Qu’elle avait... fermées.
Patience, malgré le silence des auteurs, le pantalon ne devait par tarder à faire une nouvelle apparition sous les jupes des dames. Le Dictionnaire du Mobilier de Viollet-le-Duc en fait foi aux articles Jarretière et Braies:
«Pour danser, les dames portaient des hauts-de-chausses (caleçons) et des bas-de-chausses, par conséquent des jarretières. Les caleçons portés dans les bals sous les jupes étaient commandés par une observation d’hygiène très exacte. Pendant le XIVe siècle, les dames portaient des jarretières de soie brodée, qui, serrées sur le bas-de-chausses, au-dessus du genou, étaient croisées sous le jarret et venaient s’attacher au-dessus du genou. Les caleçons descendaient sur les jarretières plus ou moins haut et ne serraient point la jambe»[11].
Ce fut même, suivant l’éminent architecte, l’origine du nom de bas:
«Les femmes qui ne portaient jamais de braies à pieds, mais des caleçons descendant aux genoux, avaient des hauts-de-chausses, d’où le nom de bas est resté»[12].
Tandis que Viollet-le-Duc se borne à signaler l’existence du pantalon dans la toilette féminine pour danser seulement, M. Alfred Franklin, dans son intéressante série la Vie privée d’autrefois, généralise cet usage, sans, malheureusement, indiquer davantage ses sources:
«Toutes les femmes portaient des hauts-de-chausses ou caleçons, et l’objet des jarretières était précisément de les attacher aux bas-de-chausses ou bas, que l’on ne cherchait point à dissimuler. L’habitude du cheval, l’ensemble un peu brusque des manières découvraient souvent la jambe. La jarretière n’est donc pas encore une pièce secrète du costume; on la couvre d’ornements, on y peint des devises, des armes, des pensées, parce qu’elle est destinée à être montrée»[13].
De son côté, Vignola confirme:
«Les châtelaines» portaient aussi une culotte d’étoffe à crevés, qui leur permettait de chevaucher à califourchon ou en croupe»[14].
Comment les dames avaient-elles été amenées à s’attribuer cet accoutrement viril? On est, sur ce point, réduit aux conjectures.
En dehors de l’observation d’hygiène signalée par Viollet-le-Duc, ne faut-il pas, comme M. le professeur Nardi, de Bari, trouver l’origine du caleçon à cette époque dans le mode de chevaucher qu’avaient alors les femmes?
«Le pantalon des dames fut-il inventé au Moyen-Age par des maris jaloux? Fut-il à certaine époque une ceinture cadenassée?[15] C’est possible, quoique l’histoire reste muette sur ce point. Au Moyen Age, les pauvres dames trottèrent à cheval par les mauvais sentiers de l’Italie, de l’Espagne ou de la France; les selles pour femmes et pour hommes étaient semblables. Dans ces conditions, une jeune fille devait éviter certain froissement immédiat des arçons; et une dame tombant de cheval, préférait ne montrer qu’un fond d’étoffe. Les chutes de cheval ont dû donner naissance au caleçon»[16].
C’est fort vraisemblable. Mais, hypothèse pour hypothèse,—il est bon de rire quelquefois—pourquoi, analysant ce plaisant conte du chevalier de la Tour-Landry, que cite Gudin[17], ne pas chercher l’origine du caleçon, ou, à plus proprement parler, du pantalon, dans l’irrésistible besoin qu’éprouvent parfois les femmes de tromper leur mari ou leur amant?
Celui de la dame était vieux et cordier, et la chère âme le cocufiait avec la furie bien française dont était digne le prieur d’un couvent de cordeliers. Les Carmes ne sont pas seuls à jouir de certaines prérogatives.
A deux reprises, le pauvre homme faillit être convaincu de son infortune et pincer, sans avoir recours au commissaire de police, cet ange tutélaire des maris trompés, l’épouse coupable en flagrant délit.
Grâce au ciel, sa voisine veillait, et l’on sait si les voisines ont toujours été indulgentes à l’adultère de la femme. Voici comment, pour la seconde fois, elle sut la sauver:
«Après une aultre foiz lui avint que il cuida prendre une poche aux piez de son lit pour aler au marché a iij leues d’illec, et il prist les brayes du prieur, et les troussa a son eisselle. Et quant il fut au marchié et il cuida prendre sa poche, il prist les brayes, dont il fut trop dolent et couroucié. Le prieur, qui estoit cachié en la ruelle du lit, quand il cuida trouver ses brayes, il n’en trouva nulles, fors la poche qui estoit de costé. Et lors, il sceut bien que le mary les avoit prinses et emportées. Si fut la femme a grand meschief, et ala à sa commère de rechief et luy compta son fait, et pour Dieu elle y meist remède. Si lui dist:
«Vous prendrés mes brayes et je en prendray unes autres, et je lui diray que nous avons toutes brayes, et ainsi se firent. Et quant le preudhomme fut revenu moult dolent et moult courouciez, sy vint la faulse commère le veoir, et lui demanda quelle chière il faisoit: car mon compère, dist-elle, je me doubte que vous n’ayez trouvé aucun mauvais encontre ou que vous n’aiez perdu du vostre.
«—Vrayment, dist le bonhomme, je n’ay rien perdu; mais je ay bien autre pensée. Et au fort elle fist tant qu’il luy dist comment il avoit trouvé une brayes, et quant elle l’ouy commença à rire et à lui dire:—Ha, mon chier compère, or voi-je bien que vous estes deceu et en voye d’estre tempté; car, par ma foy, il n’y a femme plus preude en ceste ville que est la vostre, ne qui se garde plus nettement envers vous qu’elle fait. Vrayment, elle et moy et aultres de ceste ville avons prises brayes pour nous garder de ces faulx ribaulx qui parfoiz prennent ces bonnes damoiselles à cop, et afin que vous sachiez que c’est vérité, regardez se je les ay. Et lors elle haulsa sa robe et luy monstra comment elle avoit brayes, et il regarda et vit qu’elle avoit brayes et qu’elle disoit voir; si la crut et ainsi la faulce commère la sauva par ij foi»[18].
Il est à noter que les contes du chevalier de la Tour-Landry étaient destinés à «l’enseignement de ses filles». Que n’a-t-il écrit pour ses fils—quand ils auraient vingt ans?—c’eût été plutôt joyeux.
Sans que son usage fût général, le pantalon féminin était donc connu et porté par certaines au Moyen-Age.
Après être devenu la parure favorite des courtisanes de Rome et de Venise, passant les Alpes et la Manche, il devait, au seizième siècle, jouir d’une vogue inconnue jusque-là à la cour de France, aussi bien qu’à celle d’Angleterre.
Vogue passagère: il ne tardera pas à disparaître des mœurs et des dessous. Celles même qui sembleraient avoir le plus besoin de ce vêtement protecteur le plus souvent inutile, les ballerines et les amazones, ne voudront pour rien au monde s’en embarrasser.
Deux siècles passeront ainsi. Pour qu’à notre époque il retrouve sa vogue et sa grâce anciennes, il faudra que chutes et scandales se soient multipliés; que la police, cette pure gardienne des mauvaises mœurs, soit intervenue; que par cinquante années de luttes enfin, il soit parvenu, la crinoline aidant, à s’imposer à la femme moderne,...à la ville et l’hiver tout au moins.
LE PANTALON FÉMININ
AU XVIe SIÈCLE
Les dames portaient, sous la cage du vertugadin en tambour, le haut-de-chausses ajusté selon l'usage masculin.
Racinet.
C'est pour désigner les chausses de dames que le mot caleçon fut créé.
Quicherat.
LE PANTALON FÉMININ AU XVIe SIÈCLE
Tandis que Cesar ecoutoit cecy, son laquais, qui despuis fut roy d'Espagne, estoit derriere luy pour avoir de la chair. Estant importuné, il se retourne et luy dit: Cap de biou, mon laquais, je vous donneray mornifle: et tout sert. Si tu veux de la chair, prends-toy aux fesses.
«Boece.Il a mis cela en effect et est cause qu'il y a tant de dames bossues, d'autant qu'il sçavoit en plusieurs lieux que celles qu'il attraperoit, il les happeroit aux fesses, comme estant les plus savoureuses et mieux faisandées; joint qu'il estoit assez aisé, parce qu'alors les dames n'avoient point de culotte. Il est vray, ouy; je ne dis point comme les autres fois, quand je mentois par oüy-dire. Je l'ay veu: c'est que, pour crainte que cela n'advint, plusieurs ont fait faire des caleçons, ou brides à fesses, afin de se garantir; et les autres qui n'avoient pas cette industrie, pour sauver leur cul, craignant la dent laquaisme, ont mis la chair de leurs fesses sur leurs épaules. Cela est donc la cause des bossues[19].»
Telle serait suivant Béroalde de Verville l'origine du pantalon féminin. Je la donne pour ce qu'elle vaut, substituant, bien entendu, d'après la sagace interprétation de Paul Lacroix Charles-Quint à César.
Bien que, dans des conditions analogues, des religieuses d'Outre-Rhin se soient, à la fin du XVIIIe siècle, confectionné à la hâte des caleçons à l'approche des troupes françaises, ce n'est là évidemment qu'une boutade du conteur.
Mais elle est intéressante en ce qu'elle signale la nouveauté de la mode qui commençait à sévir sous les jupes des dames et des demoiselles. Brantôme, Taboureau des Accords, Henri Estienne, confirmeront le dire de Béroalde et ne craindront pas de parler plus longuement des caleçons de leurs contemporaines.
Si les soldats de Charles-Quint ne furent pour rien dans cette petite révolution intime, Catherine de Médicis et les modes qu'elle importa d'Italiesans compter sa façon particulière de monter à chevalsemblent, au contraire y avoir été pour beaucoup.
A effet semblable, cause semblable. De même que, sous le Second Empire, la crinoline et les cages devaient imposer et généraliser l'usage du pantalon, les vertugades, qui écartaient et faisaient ballonner les jupes, furent, vraisemblablement, sous Charles IX, son auxiliaire le plus puissant.
Il ne les accompagna pas tout d'abord, il est vrai. Au début du règne, les filles de CatherineBrantôme est très affirmatif sur ce pointne portaient point de caleçons. A défaut de ce correctif nécessaire, les pauvres dames commencèrent par aller quasiment nues sous l'énorme cloche de leurs jupes, et la Complainte de M. le Cul les railla assez gaillardement:
Ces vertugalles ouvertes
Laissent les fesses découvertes[20]
L'on ne tarda guère pourtant à y mettre bon ordre:
«Par-dessus le corps piqué fut mis un pourpoint auquel s'attachaient les chausses. Les femmes furent amenées par la mode des jupes écartées à s'approprier cet attribut tout viril. C'est pour désigner les chausses de dames que le mot caleçon fut crée» (Quicherat)[21].
Le mot n'aurait-il pas été imité, plutôt, de l'italien calzone, comme l'indique M. le professeur Nardi? l'objet, comme les vertugades, dont il corrigeait les écarts et l'indiscrétion, semblant venir d'Italie.
Taboureau des Accords donne, cependant, une étymologie, très française, si française même que sa gauloiserie me force à la passer sous silence. C'est de la linguistique: les premières lignes suffiront à donner le ton du morceau. Elles ont, également, le mérite d'établir la nouveauté du mot et de la chose:
«On dit que quand les dames de la Cour commencèrent à porter des hauts-de-chausses, elles firent une convocation générale pour sçavoir comment elles les nommeroient, à la différence de celles des hommes: Enfin, du consentement de toutes, elles furent surnommez de ce nom caleson...»[22].
Henri Estienne, signale en moraliste, ou peu s'en faut, cette mode nouvelle.
Il y a, avec de l'esprit et du gai savoir en plus, du Père la Pudeur dans ses appréciations:
«Celtophile.—Or ça, les vertugales ou vertugades qui avoyent la vogue de mon temps, sont-elles demeurées?
Philosaune.—Ouy, mais elles ont depuis commancé à porter aussi une façon de haut-de-chausses qu'on appelle des calçons; et comme elles portent des hauts-de-chausses, aussi portent-elles des pourpoints: tellement que vous en verriez maintenant beaucoup en chausses et en pourpoint, aussi bien que les hommes.
Celtophile.—De mon temps cela eust esté trouvé fort estrange.
Philosaune.—Elles ont toutesfois quelque excuse honneste à ceste sorte d'habillement, je ne dis pas simplement Excuse honneste, comme on parle ordinairement, mais regardant à l'honnesteté qu'elles allèguent.
Celtophile.—Comment?
Philosaune.—Qu'elles usent de ces calçons, pour ce qu'elles ont l'honnesteté en grande recommandation. Car outre ce que ces calçons les tiennent plus nettes, les gardans de la poudre (comme aussi ils les gardent du froid), ils empeschent qu'en tumbant de cheval, ou autrement, elles ne mostrent ha cryptein ommat' arsen[Greek: omega]n chre[Greek: omega]n: pour user des mots d'Euripide, où il parle de l'honnesteté de Polyxene, alors mesme qu'elle allet tumber du coup de la mort.
Celtophile.—I'enten bien ces mots d'Euripide, Dieu merci.
Philosaune.—Ces calçons les asseurent aussi contre quelques ieunes gens dissolus, car venans mettre la main soubs la cotte, ils ne peuvent toucher aucunement leur chair. Mais comme l'abus vient en toute chouse encore que l'invention ne soit pas abusive, quelques-unes de celles qui au lieu de faire lesdits calçons de toile simple, les font de quelque estoffe bien riche, pourroyent sembler ne regarder pas aux chouses que nous avons dictes: mais en se mettant en chausses et en pourpoint, vouloir plustost attirer les dissolus que se défendre contre leur impudence»[23].
Donnant à cette nouveauté une raison moins honnête, le regretté Henri Bouchot, mettait en jeu, dès le début, dans ses Femmes de Brantôme, la coquetterie bien plus que la pudeur:
«Les maigres ont imaginé mille supercheries pour sauver les apparences; elles portent des caleçons rembourrés à la façon des hauts-de-chausses masculins, on a dit par pudeur en dansant la volte, mais en réalité pour mouler la jambe à leur gré. Du Billon dans son zèle excessif, mettait au compte de Sémiramis cette invention biscornue, «tant pour se garder du vent de bise que de la main trop légère des mignons»; mais le caleçon ne dépendait ni de l'une ni des autres comme de bien entendu, il était un objet de luxe, une tromperie. Que de fois la main légère s'égarait sur des tailles robustes et souples où des cartons élastiques suppléaient aux vices de nature. Tout est postiche à la cour de France, il n'y a guère que les dents qu'on ne sache remplacer encore; les patins laissent croire à l'élégance, les caleçons arrondissent les jambes grêles, les cheveux rapportés augmentent la chevelure naturelle détruite par les pommades et les cosmétiques»[24].
Messire Loys Guyon, Dolois, sieur de la Nauche, que nous aurons occasion de retrouver au sujet d'une jeune fille qui, comme les Catayennes, n'en portait pas, dit et vante, d'autre part, la richesse de ces caleçons:
«Les femmes et filles de par deça semblent avoir opinion que les hommes désirent qu'elles ayent les fesses et les cuisses grosses et rebondies, comme les Catayens[25] par ce qu'elles s'estudient à persuader cela aux hommes, par leurs amples vertugadins qu'elles portent. Davantage, elles font plus que icelles Catayennes, d'autant qu'icelles avoyent les fesses et cuysses sous leurs vestemens nües, et les femmes de par deça revestent ces parties de calçons, non pas de petite estoffe, comme de toille, ou de futaine, mais de satin, taffetas, veloux toille d'or et d'argent, qu'on ne leur fait monstrer; au contraire, par nos loix, celles qui les monstrent librement, et sans raison, sont infames: il eust été bien plus seant aux Catayennes de porter des calçons de ces riches estoffes, pour encore adiouster de la grace et allechement à ces parties, pour estre recherchees des hommes, pour les avoir à mary, que non pas à celles de par deçà, comme j'ay dit, qui ne leur est permis de les monstrer, encor moins de se laisser toucher. Ce qui donne occasion à plusieurs, de penser telles femmes, qui usent de ces façons de faire n'estre chastes»[26].
Une finale qui ressemble fort à celle d'Henri Estienne. L'on sait si les héroïnes de Brantôme se gênaient peu pour montrer leurs caleçons et les laisser toucher. Mais qui songea, jamais, à les taxer de pruderie?
Tous les historiens du costume, Racinet, Challamel, Ary Renan et autres ne manquent point de mentionner, avec plus ou moins de détails, cette intrusion du haut-de-chausses dans la toilette féminine.
Racinet et Challamel se montrent, toutefois, moins affirmatif que Quicherat:
«Les dames portaient sous la cage du vertugadin en tambour, le haut-de-chausses ajusté selon l'usage masculin; on lui donnait le nom de caleçon, mais il ne différait pas de celui des hommes; il était attaché à un pourpoint mis pardessus le corps piqué, ou corset à armature; les bas de soie de Naples ou d'Espagne étaient attachés au caleçon avec des aiguillettes ou retenus sous la jarretière comme on le faisait pour le haut-de-chausses; leur couleur était intense, on les portait rouges, violets, bleus, verts, noirs»[27].
Culotte d'homme plutôt que pantalon féminin. Ce travesti rappelle les courtisanes italiennes bien plus que les honnêtes dames du seigneur de Bourdeilles, «chose italienne», dont Racinet nous fournit cet autre exemple:
«Peut-on généraliser l'étrange alliance du costume féminin et du costume masculin dont l'exemple, particularisé par Vecellio et Bertelli, se rencontre ici? On voit par les gravures d'Abraham Bosse qu'au moins cette mode bizarre ne s'était point propagée parmi les courtisanes du nord de l'Europe pendant la première partie du XVIIe siècle. Quant aux grandes dames françaises, l'habitude que Catherine de Médicis leur fit prendre, selon Brantôme, de chevaucher en mettant la jambe dans l'arçon, au lieu de continuer à être assises sur leur monture en ayant les pieds posés sur la planchette, pouvait bien avoir contribué à leur faire adopter par-dessous leurs jupes le complément du costume masculin; leur corsage clos, avec les épaulettes et le mancheron, se rapprochait déjà fort du pourpoint.
«Tous les visiteurs de l'Exposition du costume organisée aux Champs-Élysées, en 1874, par l'Union centrale, ont pu y voir le portrait en pied, de grandeur naturelle, contemporain de l'époque dont nous nous occupons, représentant une dame richement vêtue, qui porte la culotte descendant aux genoux, transparaissant sous une jupe de gaze des plus claires. Le cas est certes rare, mais il ne paraissait pas que cette dame fût une courtisane[28]».
Pour Robida, la jambe passée dans l'arçon donna lieu à cette autre innovation:
«Les femmes empruntèrent au costume masculin une espèce de pourpoint à hauts-de-chausse qui se mettait sous la robe. Ces caleçons, ainsi s'appelaient-ils, permettaient, malgré les larges jupes, d'enfourcher plus commodément les arçons[29]».
Quant à M. Augustin Challamel—sans appuyer son dire sur aucun texte—il se contente de considérer le caleçon des dames de la cour comme l'exception et non comme la règle:
«Quelques-unes portèrent des caleçons par-dessous leurs robes. Mais cette mode ne fut pas généralement adoptée, parce qu'elle ne s'accordait guère avec les accessoires du costume»[30].
L'Histoire de la Mode peut avoir été écrite pour les jeunes filles, ce n'est pas une raison pour ignorer à ce point l'œuvre de Brantôme.
Elle fourmille de détails précieux pour qui veut décrire les élégances du passé: malgré l'encre bleue que devait l'auteur à ses lectrices, elle ne lui aurait point permis de se montrer aussi affirmatif.
LES HÉROINES DE BRANTOME
LES COURTISANES DE VENISE ET DE ROME
Cette curiosité qu'elle avoit d'entretenir sa jambe ainsi belle faut penser que ce n'estoit pour la cacher sous sa juppe, ny son cotillon ou sa robbe, mais pour en faire parade quelques fois avec de beaux callessons de toille d'or et d'argent, ou d'autre estoffe, très proprement et mignonnement faits, qu'elle portoit d'ordinaire.
Brantôme.
La richesse des callessons de la Signora Livia.
Montaigne.
LES HÉROINES DE BRANTOME
LES COURTISANES DE VENISE ET DE ROME
Toutes les héroïnes de Brantôme, ou presque, portent, en effet, des pantalons. Parfois même, ils sont de toile d'or ou d'argent; volontiers, elles les laissent voir, soit pour montrer leur jambe qu'elles savent belles, soit sous l'effort de quelque main malhonnête, friande de rondeurs et d'intimités plus haut placées.
Ces caleçons, un satirique anonyme cité par Pierre de l'Estoile, les chansonnera:
Pour les dames et damoiselles
Sont cent mille modes nouvelles;
Pignouers, tabliers et calessons,
Coiffures de cinq cents façons[31]...
Brantôme n'a garde, en attendant, d'omettre de détailler les dessous de ses amoureuses. Il célèbre le luxe de leurs culottes ou dit si elles n'en ont pas.
Deux grandes dames—sans doute élevées dans un pensionnat de Lesbos—apparaissent ainsi, «toutes retroussées et leurs caleçons bas», à un écolier, qui, l'œil collé à un trou de la cloison, suit avidement cette leçon de choses...
Ce bon monsieur de Bourdeilles décrit même assez gentiment la scène; mais les mœurs sévères qui nous régissent m'empêchent de suivre son exemple. Baudelaire fut poursuivi pour moins et je serais inconsolable de faire condamner à mon tour la grande Sapho et de faire une peine même légère à ces enfants fidèles au «rite inventé».
Je préfère renvoyer l'«hypocrite lecteur» que «ces choses» peuvent amuser au premier discours des dames galantes où elles sont décrites par le menu[32].
Telle autre, une Espagnole, qu'un compagnon du conteur connut à Rome dans un sens à satisfaire pleinement l'Écriture, avait vis-à-vis de son serviteur des exigences un peu déconcertantes:
«Quand il l'accostoit elle ne vouloit permettre qu'il la vist, ny qu'il la touchast par ses cuisses nues, sinon avec ses calsons»[33]...
Singulière pudeur, dira-t-on, et des âmes naïves pourront se demander si c'était la conséquence d'un vœu?
Non pas: la dame avait simplement une cuisse plus maigre que l'autre.
Mais on peut conclure de cette anecdote que les pantalons de ces «cinq à sept» étaient forcément ouverts, tandis que ceux du petit ménage, qui, de nos jours, eût si volontiers fréquenté le Hanneton, étaient fermés comme ceux de Claudine ou de la Môme Picrate.
Le caleçon ne se contente pas de voiler: il supplée, corrige et rembourre au besoin. Rien n'est nouveau sous le soleil, ni même sous la lune, et le coton n'avait pas attendu la création de notre Académie nationale de musique et la divine aventure de Cléo de Mérode, pour jouer dans les ballets et la figuration le rôle que l'on sait.
«A quoy pour suppleer, telles dames sont coustumières de s'ayder de petits coissins bien mollets et delicats à soustenir le coup et engarder de la mascheure; ainsy que j'ai ouy parler d'aucunes, qui s'en sont aydees souvent, voire des callesons gentiment rembourrez et faits de satin, de sorte que les ignorants, les venans à toucher, n'y trouvent rien que tout bon, et croyent fermement que c'est leur embonpoint naturel: car, par-dessus ce satin, il y avoit des petits callesons de toille volante et blanche; si bien que l'amant donnant le coup en robbe, s'en alloit de sa dame si content et satisfait, qu'il la tenoit pour très bonne robe[34]».
Cela faisait, si je ne m'abuse, deux caleçons au lieu d'un et ce «coup en robbe» induit non moins à supposer qu'ils étaient ouverts l'un et l'autre.
Quelques-unes, pourtant, avaient déjà la fâcheuse habitude de les porter fermés, et, non plus une petite amie, mais le Balafré, suivant M. Lalanne, de déchirer de sa main brutale, dans une embrasure de fenêtre, cette malencontreuse lingerie:
«L'autre frère, sans cérémonie d'honneur ny de parole, prit la dame à un coing de fenestre, et, luy ayant tout d'un coup escerté ses calleçons qui estoyent bridez, car il estoit bien fort, luy fit sentir qu'il n'aimoyt point à l'espagnole, par les yeux, ny par les gestes du visage, mais par le vrai et propre point et effet qu'un vray amant doit souhaitter; et ayant achevé son prix fait s'en part de la chambre[35]».
Ouverts ou fermés? grave question dont la solution était déjà soumise, comme on voit, au gré et à la fantaisie de chacune. Il est de petits plaisirs passagers auxquels il n'est pas bon d'opposer, si illusoire soit-il, l'obstacle d'une toile d'or ou d'argent. Celles que ne tentent pas l'imprévu furent toujours l'exception: elles seules les portaient «bridez» et le conteur prenait soin de le noter.
Comme Béroalde, comme Taboureau, comme Estienne, Brantôme signale la nouveauté de cette mode. Vingt-cinq ou trente ans plus tôt, on n'en portait pas encore. C'était le cas des filles de Catherine de Médicis, qui, au début du règne, ignoraient ce travesti sous la jupe et la reine de prendre à leur endroit, ou mieux à leur envers, des privautés auxquelles l'éducation anglaise et quelques vieux messieurs sont seuls restés fidèles:
«Aucunes fois sans les despouiller, les faisoit trousser en robe, car pour lors elles ne portoyent point de calsons, et les claquetoit et fouettoit sur les fesses, selon le sujet qu'elles lui donnoyent ou pour les faire rire, ou pour plorer[36]».
Ces dames n'avaient point attendu que Colombine eût prêché, dans le Gil Blas, l'Évangile des dessous, pour les simplifier quand il leur plaisait, et pour supprimer, l'été, le pantalon, pour éviter le surcroît de chaleur qu'il leur apportait. Brantôme exulte à cette vision de nymphes demi-nues et en véritable amant de la femme, semble, attacher, cette fois, plus de prix aux somptuosités de leur corps qu'à celles de leur lingerie.
«Mais le meilleur fut que la dame, parce que c'estoit en esté et faisoit grand chaud, s'estoit mise en appareil un peu plus lubrique que les autres fois, car elle n'avoit que sa chemise bien blanche et un manteau de satin blanc dessus et les calleçons à part[37]».
Ou encore,—l'été était très chaud, paraît-il:
«Ce n'est pas par contraire, par son contraire se guarir, ains semblable par son semblable, bien que tous les jours elle se baignast et plongeast dans la plus claire et fraische fontaine de tout un païs, cela ny sert, ny quelques légers habillemens qu'elle puisse porter, pour s'en donner fraîcheur, et qu'elle les retrousse tant qu'elle voudra, jusques à laisser les callessons, ou mettre le vertugadin dessus eux, sans les mettre sur le cottillon, comme plusieurs le font[38]».
Passage peu clair, comme le faisait judicieusement remarquer M. Bouchot, qui ne fait remonter qu'à 1577 ou environ la mode des caleçons.
D'une part, les unes supprimaient le pantalon, «comme plusieurs le font», ajoute Brantôme et d'autres sembleraient, en mettant le vertugadin sur le caleçon, sans le mettre sur le cotillon, conserver le pantalon, mais supprimer le jupon, ou son équivalent, comme il a été longtemps de mode. Mais alors, il faudrait lire le et non les; au reste, le bon Brantôme était-il à un lapsus de langue près?
Dames et demoiselles avaient, au surplus, une singulière façon de se vêtir pendant la canicule, et l'on comprend si elles devaient faire bon marché de ces inutilités.
Bois d'amour ou bois sacré, le déshabillé de Mlle de Sainte-Beuve[39], entre autres, eût pu paraître charmant. Dans une église, il avait lieu d'étonner:
«Les Mémoires sur l'Histoire de France, t. I, p. 272, disent qu'elle se laissa mener par le bras à travers l'église de Saint-Jean-en-Grêve, seulement couverte d'une fine toile et d'un point coupé à la gorge pour être muguettée et attouchée, au grand scandale de plusieurs qui assistaient de bonne foi aux processions; les Notes sur la Satire Ményppée disent la même chose[40]».
Sans doute... les «Enfants de Marie» nous ont habitué à une autre tenue... pourtant sur les sculptures des chapiteaux, on en voyait bien d'autres. Il eut été de mauvais goût de se scandaliser par trop.
Était-ce bien là, pourra-t-on se demander, le véritable pantalon féminin ou de ces hauts-de-chausses bâtards, sortes de culottes de bicyclette avant la bicyclette, dont parle Racinet?
Parfaitement, c'était bien là le pantalon féminin et il avait déjà son charme ambigu et un peu pervers. C'étaient, par-dessus les coussins rembourrés corrigeant les cuisses défectueuses, de véritables pantalons «de toile volante et blanche».
Pantalons de femmes également, encore que d'un luxe un peu douteux, quoique royal, que n'eût point, en son beau temps désavoué Mlle Otéro, ceux qu'avait accoutumé de porter Catherine de Médicis.
«Et par ainsi, sur cette curiosité qu'elle avoit d'entretenir sa jambe belle, faut penser que ce n'estoit pour la cacher sous sa juppe, ny son cotillon ou sa robbe, mais pour en faire parade quelques fois avec de beaux callesons de toile d'or et d'argent, ou d'autre estoffe très proprement et mignonnement faits, qu'elle portoit d'ordinaire: car on ne se plaist point tant en soy que l'on en vueille faire part à d'autres de la veue et du reste[41].
Pantalons de femmes encore, ceux de l'infortunée Marie Stuart qu'ils fussent en toile de Hollande: «sept aulnes de Ollande pour faire six paires de callesons à la royne» (Inventaire d'Edimbourg, 1563) ou plus prosaïquement en futaine, comme le jour de son supplice.
Ah, nous sommes loin des toiles d'or et d'argent de la Florentine. Quelle femme de chambre consentirait à porter aujourd'hui, au dessus des «bas de soye bleue», retenus par des «jarretières de soye», ces «caleçons de futaine blanche» de la reine martyre?[42]
De la futaine, fi! ma chère.
En Italie, au contraire, d'où le caleçon, comme la vertugade était originaire, il semblait plus se rapprocher du haut-de-chausses que du pantalon.
Les «onze pantalons de coton» que relève M. E. Rodocanachi[43] dans l'inventaire de la célèbre courtisane romaine Tullia d'Aragona (23 avril 1556) paraissent avoir été l'exception.
Ces demoiselles se plaisaient, le plus souvent, à revêtir de véritables chausses masculines, bouffantes et tailladées, qu'elles étaient à peu près seules à porter.
Pietro Aretino, ce divin Aretin[44], si peu connu et si mal jugé en France, sur la foi des mauvaises reproductions des planches de Marc-Antoine, sera, si vous le voulez bien, notre introducteur auprès de ces rouées personnes qui venaient faire antichambre dans son palais.
On ne saurait choisir meilleur guide, encore qu'une bourse bien garnie eût pu paraître suffisante. Après les Dames galantes, les Ragionamenti:
Tout d'abord dans l'Education de la Pippa, ces conseils de la Nanna à sa fille:
«Renonce d'abord à ta fierté, renonces-y te dis-je, parce que si tu ne changes pas de façons, Pippa, si tu n'en changes point, tu n'auras pas de braye au derrière (non havrai brache al culo) »[45].
On voit, par cette menace maternelle, si le caleçon devait tenir au cœur des jeunes personnes qui se destinaient à la Carrière et dans la Ruffiannerie, une matrulle expérimentée de savoir l'importance que peut prendre, auprès d'un gentillâtre imbécille, un coin de pantalon entrevu à propos sous le retroussis d'une jupe.
Les Vieux Messieurs datent de Suzanne et les petits vieux les avaient peut-être précédés:
«En ramassant le gant elle releva le bord de sa robe et laissa voir assez de ses jambes pour que le faucon désencapuchonné aperçut ses caleçons bleus (la calza turchina) et ses mules de velours noir, élégances qui le firent haleter de luxure»[46].
Philosophe moqueur, Montaigne fait allusion à la magnificence de ces chausses, quand il raille ces voyageurs qui savent:
«Rapporter seulement à la mode de nostre noblesse française combien de pas à la Santa Rotonda ou la richesse des callessons de la signora Livia»[47].
Corona, dont le recueil existe manuscrit dans plusieurs bibliothèques d'Italie, en fait, dans une de ses nouvelles, porter de moins magnifiques aux religieuses qu'il met en scène. Ils se rapprochent des pantalons de Tullia d'Aragona et plus encore de l'horrible flanelle germanique, bien plus que des hauts-de-chausses plus haut décrits.
On les portait en laine au monastère de l'Archange, et les saintes filles semblaient plutôt y prendre gaiement l'existence.
Le conteur ajoute, pour excuser leurs débordements «que les caleçons de laine qu'elles portaient excitaient outre mesure leurs esprits vitaux et leurs muqueuses»[48].
Cette explication un peu spécieuse n'est pas sans rappeler une histoire qu'aimait à raconter le bon père Ricord, et dans laquelle il mettait un brave curé de campagne et Madame sa Soutane.
Le digne homme, contrairement aux nonnes de Corona, ne portait pas de caleçon et expliquait ainsi bien des choses, encore que la réalité fût plus simple encore.
Cette excitation spéciale est sans doute étrangère à la règle qui, dans la plupart des ordres, a fait interdire aux religieuses l'usage des pantalons. Il faut plutôt voir dans cette prohibition un effet du vieux cas de conscience que se posèrent et discutèrent les casuistes: une femme pêche-t-elle mortellement ou véniellement en empruntant à l'autre sexe son costume en tout ou en partie?[49]
Et dire que cette niaiserie fut un des principaux motifs qui entraînèrent la condamnation de Jeanne d'Arc!
Un monastère conduit à un autre. Du monastère de l'Archange, passons à ceux de l'amour. Vecellio après avoir décrit le costume des pensionnaires de certains couvents dont l'hospitalité est généralement assez écossaise pour que cet accessoire semble inutile, leur fait cependant porter de véritables culottes:
«Elles portent des bracelets d'or, des globules d'argent au cou, et même des espèces de culotte comme les hommes, avec des bas de soie ou de drap brodé»[50].
Après tout, si ce travesti versait les illusions nécessaires aux habitués triés sur le volet, le volet clos, de ces derniers salons?
C'était comme un uniforme; et, passant du rang à l'état-major, les détails en variaient peu. Racinet décrit ainsi, avec de plus amples détails, les chausses des courtisanes, non le macaroni napolitain, mais le gratin vénitien:
«Notre exemple no 7 montre, ainsi que le dit Vecellio, que les courtisanes vénitiennes étaient vêtues en dessous à la masculine. Les culottes marinesques, provençales, guéguesques, braguesques, comme les appelle Blaise de Vigenère, les chausses prolongées jusqu'aux genoux étaient à leur usage. Il n'est pas probable, quoique leur corsage fût taillé en pourpoint, que pour se montrer à l'intérieur, elles se contentassent d'enlever leur jupe. Le buste démesurément allongé eût été trop disgracieux lorsque l'on quittait les patins, et comme le panseron avait deux épaisseurs de bourre, l'une fixée au pourpoint même, l'autre dans le gilet de dessous (M. Quicherat, Histoire du Costume de France), il est bien plus vraisemblable de supposer que ces femmes affublées de la culotte ne conservaient que le gilet qui se trouvait sous ce pourpoint masculin. On voit ici que la culotte large avait des poches intérieures latérales; c'était un vêtement coquet, brodé, tailladé. La mode d'appareiller la couleur des bas à celle des chausses était alors remplacée par l'usage contraire, les chausses étaient d'une couleur, les bas d'une autre. Ces bas aux coins brodés étaient de soie, faits à l'aiguille, ou de drap...»[51]
Ces aimables enfants poussaient si loin l'élégance de leurs chausses que plus d'une fois les provéditeurs (provveditori alle pompe) durent intervenir et essayèrent de réduire, par des amendes, ces extravagances[52].
Ne se contentant pas de porter des culottes, elles aimaient à se montrer ainsi vêtues: ce fut l'objet de pénalités nouvelles qu'il fallut appliquer en partie double.
Si les femmes affectaient de sortir habillées en hommes, quelques-uns de ceux-ci, affichaient au contraire pour le costume féminin, un faible désordonné.
Dès le milieu du XVe siècle, on crut devoir sévir contre ces travestis. Le recueil de M. Brunet les Courtisanes et la Police des mœurs à Venise cite et reproduit trois textes caractéristiques sur ce point.
Le plus ancien, 1443, vise les..., mettons le troisième sexe, ce sera plus convenable:
«Et a simel condicion sotozaxa ogni homo trovado in habito femineo, over altro habito desconveniente perdando el vestimento e livre cento per cadaun e star mexi 6 in prexon, etc.»[53]
Les deux autres, c'est vraiment plus propre, ont trait aux courtisanes. L'un, daté de 1480, légitime cette prohibition par des raisons historiques; la cendre de Sodome et de Gomorrhe en a séché l'encre:
«Habitus capitis quem mulieres Venetiarum gerere a modico tempore citra ceperunt non posset esse inhonestior, et homnibus qui illas videant, et deo omnipotenti quem per talem habitum sexum dissimulant suum et sub specie virorum viris placere contendunt quo est species quedam sodomie, etc»[54].
Nouvelles menaces en 1578, celles-là rédigées en italien:
«E cresciuta a questi nostri tempi talmente la gran dishonesta et sfazatezza delle cortegiane et meretrice de Venetia che per prender et illaguear e gioveni conducensosi a sui apetiti, oltra diversi altri modi hanno trovato questo novo et non più usato di vertisi con habiti de homo... che sia proibito alle meretrici et cortigiane sopradette l'andar per la citta vagando in barca vestite da homo, etc.»[55].
Il en était de même à Rome. Les courtisanes y avaient également la manie de sortir vêtues à la masculine et M. E. Rodocanachi de fournir ces amusants détails:
«Cependant, chose bizarre, le costume qu'elles affectionnaient le plus était le costume masculin. Non seulement elles sortaient dans la rue, mais elles allaient à la messe en habits d'homme! L'ambassadeur mantouan tout en admirant leur air réservé, s'en étonne un peu, ce qui prouve que cette mode était particulière à Rome[56]. Quel pouvait être le but des courtisanes en se travestissant de la sorte? Était-ce pour jouir plus complètement d'une liberté qu'on leur marchandait alors si peu pourtant? Etait-ce par pur caprice? Je n'oserais émettre l'avis que c'était afin de se soustraire dans la rue aux obsessions et de dépister les galants. Le mot de l'énigme se trouve peut-être dans la déposition d'une servante qui décrit ainsi le costume que portait sa maîtresse lors d'une équipée. Elle avait, dit-elle, des pantalons et une casaque bleu turquin, relevés d'or et d'argent; des bas de soie verte, un manteau de drap madré et une toque ornée de plumes. Le costume ne devait pas laisser que d'être seyant et des plus avantageux, et l'on conçoit que les courtisanes y tinssent fort.
«Le conseil communal rendit bien une ordonnance contra mulieres inhonestas ne se vestiant habitu virili, destinée à mettre un terme à cet abus, mais l'amende était alors minime, quelques écus, et à ce prix les courtisanes pouvaient se payer de nombreuses infractions, ce qu'elles ne manquèrent de faire, comme bien on pense. Aussi augmenta-t-on plus tard la pénalité, qui fut successivement portée à quinze, puis à vingt et même à cent écus! Preuve que la prédilection de ces dames pour le costume masculin était donc difficile à déraciner[57].»
En souvenir de quoi, sans doute, par un de ces retours de race chers aux généalogistes, on put voir, aux beaux temps de la bicyclette, les agents de M. Lépine faire la chasse aux petites femmes qui, soit à la musique du Luxembourg, soit par les terrasses de Montmartre, déambulaient et se déhanchaient en culotte, sans avoir même l'excuse de la plus humble Clément où asseoir leur séant rebondi.
DIX-SEPTIÈME ET DIX-HUITIÈME SIÈCLES
Ah! ah! quel charmant paysage!
(Miss Helyett.)
DIX-SEPTIÈME ET DIX-HUITIÈME SIÈCLES
Si grande qu'ait été la vogue du pantalon féminin au XVIe siècle, elle prit fin avec lui.
Des attardées, en petit nombre, s'obstinaient seules à en porter durant les vingt premières années du siècle suivant. Des marquises n'échappaient pas à ce travers, suivant le Pasquil de la Cour sur le retour de Bordeaux[58] en décembre 1615.
Un carosse de marquise
Versant, fut veu la chemise
D'une dame et son calçon
Et jurèrent les poètes
De le mettre en la chanson[59].