“ÉCHANTILLONS”
Romans inédits choisis par Charles OULMONT
PIERRE LA MAZIÈRE
MIREILLE
DES TROIS RAISINS
VALD. RASMUSSEN
168, BOULEVARD SAINT-GERMAIN
PARIS
DANS LA MÊME COLLECTION
Déjà parus :
- L’Ombre et l’Amour, par Francis de Miomandre.
- Gamins de Paris, par Léon Frapié.
En préparation :
- La Marieuse, par Charles-Henry Hirsch.
- L’invalide du cœur, par Maurice Rostand.
- Ne forçons pas notre destin, par Paul Brulat.
- L’Age d’Or, par Edmond Jaloux.
- Mouti, Chat de Paris, par Charles Derennes.
Copyright 1925, by Vald Rasmussen.
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
Mireille
des Trois Raisins
I
Depuis quatre générations, de père en fils, les Rabier régnaient sur la Maison.
C’était la plus vaste, la mieux tenue de la rue des Trois Raisins.
Fondée par le bisaïeul le jour du Sacre de l’Empereur, surélevée d’un étage par l’aïeul, embellie par le père qui, ayant le goût du faste, avait fait exécuter des peintures artistiques dans le salon et acheté un piano, elle était échue, par voie d’héritage, à M. Adolphe.
La discipline y était exacte, la propreté méticuleuse, le personnel stylé, les boissons de qualité, la clientèle choisie.
Le dernier des Rabier n’avait qu’à s’y laisser vivre grassement. Son rôle consistait à procéder à l’achat des liquides, à se mettre au piano pour faire danser les visiteurs avec ces dames, à pousser le plus possible à la consommation de la limonade et si des gens turbulents menaient tapage, à les déposer proprement dans la rue.
Au reste, le poing de M. Adolphe étant connu, non seulement dans la ville, mais dans les environs, il était bien rare que des perturbateurs franchissent le seuil du 17.
Depuis des années, cela n’arrivait plus, en somme, que deux fois l’an : le jour du tirage au sort et le jour du conseil de revision. Mais, en ces circonstances, M. Adolphe, sachant ce que l’on doit à la Patrie et à ses futurs défenseurs, montrait de l’indulgence à l’égard des conscrits.
Il n’intervenait qu’à la toute dernière extrémité, lorsque, sous l’influence de libations trop nombreuses, cette jeunesse promise à l’héroïsme prétendait s’y préparer en attaquant le matériel.
Mme Mireille, femme de M. Adolphe, assumait la gestion de la Maison.
Un lustre et demi durant, elle en avait été la pensionnaire la plus sérieuse, la plus diligente au travail.
Aussi, quand, à la mort de M. Rabier le père, M. Adolphe avait pris la suite du commerce, s’était-il conformé à la tradition inaugurée par le bisaïeul-fondateur et à laquelle aucun mâle de la lignée ne s’était soustrait.
Cette tradition exigeait que la plus ancienne, la plus entendue de ces dames fût promue à la dignité d’épouse et se vît confier la charge de Directrice.
M. Adolphe s’y étant soumis comme ses ascendants, Mme Mireille avait revêtu l’uniforme dont elle avait vu parée chacune de ses maîtresses depuis qu’elle appartenait à la carrière et que portait avec une particulière distinction Mme Rabier la mère, enlevée trois ans auparavant à l’affection des siens et à l’estime de ceux qui l’avaient connue.
On sait que cet uniforme se compose d’une jupe de satin noir, d’un corsage de même étoffe et de même couleur, corsage échancré afin de corriger ce que l’ensemble pourrait présenter de trop austère, mais pas assez ouvert cependant pour induire le client de passage, ou nouvellement arrivé dans la ville, à manifester des intentions auxquelles, sous peine de perdre rang, une directrice ne saurait prêter l’oreille.
Quand, la veille de la cérémonie nuptiale, M. Adolphe vit ainsi équipée celle qui, le lendemain, serait son épouse, il lui passa au cou, comme symbole de la dignité dont elle allait être investie, la lourde chaîne d’or jaune ceinte par toutes les femmes de la famille depuis que l’arrière-grand-père l’avait déposée dans la corbeille de mariage de la pensionnaire à qui il donnait son nom.
Mme Mireille reçut cette relique avec une reconnaissance émue. Et comme elle était femme de devoir autant que femme de cœur, elle forma le vœu d’égaler en perfections celles qui en avaient été parées.
Encore qu’elle fût dépourvue de morgue, et n’eût jamais eu à se plaindre de ses compagnes, elle les licencia. Ces dames ne protestèrent ni ne s’étonnèrent. Il était logique et conforme aux nécessités de la discipline qu’en passant à l’honorariat et en devenant patronne, Mme Mireille entendît n’avoir sous ses ordres que des « nouvelles ».
De même qu’on ne concevrait point qu’un officier fût nommé dans le régiment où il a servi comme simple soldat, ce qui serait l’exposer au tutoiement de ses camarades de la veille, on ne saurait, à moins d’entamer le principe de la hiérarchie, admettre qu’une directrice pût subir la familiarité de femmes en compagnie de qui elle a travaillé.
Mais Mme Mireille voulut que cette séparation nécessaire s’opérât de façon à laisser bon souvenir à ses anciennes amies qui, plus tard, ne le pourraient évoquer sans attendrissement.
Le soir du mariage (c’était le dernier qu’elles dussent passer dans la Maison), elle leur offrit un excellent dîner que M. Adolphe et elle-même présidaient et auquel assistaient plusieurs habitués, choisis parmi les plus distingués.
L’Armée, la Magistrature, le Barreau, les Lettres, les Arts, l’Administration et le Haut Enseignement y étaient représentés.
La porte blindée était close, la lanterne éteinte.
La table fleurie, chargée de cristaux et d’argenterie, avait été dressée dans le salon. Toutes les lampes étaient allumées.
Sous leurs serviettes, pliées en forme de bonnets d’évêque, les cinq pensionnaires trouvèrent un petit cadeau. Les larmes leur vinrent aux yeux. Elles se levèrent pour aller embrasser Mme Mireille qui pleurait en leur rendant leurs baisers.
On mangea solidement. On but bien et du meilleur. Au dessert, trois de ces dames qui, au cours de leur existence aventureuse, avaient fait quelques stages dans des cafés chantants, émurent l’assistance en détaillant des romances élégiaques.
Le représentant de la Magistrature imita le phoque à ravir, celui du Haut Enseignement souleva des acclamations en faisant, avec sa bouche, le bruit du rabot, de la scie et de la râpe à bois.
On applaudit longuement le Barreau en la vénérable personne d’un des avocats les plus justement estimés du département et qui exécuta la danse du ventre avec un talent si remarquable que nul ne s’offusqua de certains de ses mouvements, peut-être exagérément lascifs.
L’Armée brilla, comme de juste, dans des exercices de force et d’adresse.
Puis, M. Adolphe se mit au piano pour faire danser son monde.
De temps en temps, un couple disparaissait. Monsieur et Madame feignaient de ne point le remarquer. Puisque, ce soir, la Maison était fermée, la caisse devrait l’être aussi.
Et M. Adolphe qui, dans ses heures de vanité, aimait à répéter : « Au 17, depuis le Sacre de l’Empereur, pas un particulier n’est monté pour rien », M. Adolphe était heureux de penser, lorsque ses invités le quittèrent, qu’à l’occasion de son mariage, ils avaient mangé, bu, ri, dansé et aimé chez lui, sans bourse délier.
— Ça nous portera bonheur, avait-il dit en pressant la main de Mme Mireille, quand les pensionnaires qui devaient prendre un train de nuit furent allées chercher leurs valises.
Empaquetées dans de vieux imperméables déteints soigneusement boutonnés jusqu’au col, coiffées de misérables chapeaux datant de plusieurs années, gantées de laine noire ou cachou, montrant des visages démaquillés, livides ou rougeauds, des paupières fanées, des lèvres flétries, elles étaient maintenant alignées dans le salon comme des servantes dans le couloir d’un bureau de placement.
Toutes ressentaient une grande émotion à se trouver pour la dernière fois dans ce lieu qu’elles allaient quitter à jamais, où une partie de leur vie s’était écoulée et pour quoi elles éprouvaient une soudaine tendresse.
Leurs regards s’attachaient au lustre, aux glaces qui en réfléchissaient les lumières, aux tables de marbre, aux banquettes de peluche, à l’étagère aux liqueurs, au piano.
— Allons, allons, ne nous attendrissons pas, prononça avec autorité M. Adolphe en frappant dans ses mains.
Il étreignit ces dames à tour de rôle, les baisa sur chaque joue, les passa à Mireille qui fit de même.
Et la porte de la Maison se referma derrière elles qui, les jambes molles, le corps incliné et l’inquiétude au cœur, allaient dans la nuit, dans la pluie, dans le vent, vers leur pauvre avenir…
II
La chambre conjugale était celle des parents, des grands-parents, des arrière-grands-parents de M. Adolphe.
C’est entre ses murs, dans son alcôve, que celui-ci était né, comme son père et son aïeul.
Un examen même superficiel du mobilier eût permis à l’historien de fixer, à quelques années près, l’époque où l’aisance avait commencé d’être l’hôtesse de la Maison.
Ce lit à bateau, cette table ronde en marbre gris noir, ces fauteuils et cette bergère, dont les bras étaient des cols de cygne sculptés dans l’acajou, cette pendule d’albâtre et de bronze doré, flanquée de vases de porcelaine décorés de fleurs peintes, étaient du plus pur style Restauration.
Meubles, bibelots, accessoires, constituaient un ensemble. Visiblement, ils avaient été achetés en une seule fois, quelque quinze ans après la fondation de l’établissement, au moment que, celui-ci reposant désormais sur des bases solides, ses propriétaires avaient estimé pouvoir s’accorder quelque confort personnel.
Le psychologue pénétrant dans cette pièce eût été renseigné sur le caractère de ceux qui s’y étaient succédé.
Malgré les caprices de la mode, malgré la frivole manie qui incite chaque génération à bannir les objets qui charmèrent la précédente, les Rabier avaient continué de vivre parmi ceux choisis par l’arrière-grand-père. Et cela attestait qu’en cet intérieur, se transmettait une vertu dont on peut affirmer qu’elle fait la force principale des familles provinciales françaises : le respect des aînés.
En franchissant le seuil du paisible asile où une nouvelle vie allait commencer pour lui, M. Adolphe entendit l’appel de sa race.
Il fut violemment, délicieusement ému, en y faisant entrer celle qu’il avait élue afin qu’elle fût la compagne de ses bons comme de ses mauvais jours, et, si Dieu l’accordait, la mère d’un Rabier qui, cinquième du nom, continuerait en cette vieille demeure la tradition des aïeux.
C’est avec une pieuse ferveur que les deux époux échangèrent leur premier baiser et nouèrent leurs corps en renouvelant les serments que, le matin, ils avaient prêtés d’abord à l’Hôtel de Ville, devant le représentant de la République Française, puis en l’Église Cathédrale, devant celui de Dieu sur la terre.
Le lendemain, faute de personnel, la Maison resta fermée. Le surlendemain, elle rouvrait son huis percé d’un judas grillagé. Les portières des établissements voisins pouvaient voir, assise dans le tambour, et tenant une broderie à la main, une gaillarde brune, un peu moustachue, aux fortes hanches, aux puissantes mamelles.
C’était Mme Lucie, cousine germaine de Mme Mireille, que celle-ci avait déterminée, pour devenir sa collaboratrice au 17, à quitter l’établissement de Toulon où elle travaillait encore l’avant-veille.
Robuste comme un gendarme, brave, inflexible, femme de tête par surcroît, elle excellerait à la fois dans l’appel, le guet et la défense.
Elle saurait décider le promeneur timide ou distrait à s’arrêter, elle flairerait de loin le client indésirable, l’évincerait de la voix et au besoin du poing et, s’il essayait de pousser la porte, la lui jetterait au visage.
Le train de l’après-midi amena les cinq pensionnaires, qu’après avoir soigneusement étudié leurs dossiers et examiné leurs photographies, Mme Mireille avait engagées par l’intermédiaire d’une agence de Lyon à laquelle, depuis plus de vingt ans, les Rabier s’adressaient pour les réassortiments et qui, toujours, leur avait donné pleine satisfaction.
Il suffit à M. Adolphe de traverser le salon où elles attendaient que sa femme vînt les recevoir pour discerner que Mme Mireille montrerait, dans l’exercice de ses nouvelles fonctions, des aptitudes égales à celles qu’elle avait affirmées dans son métier de dame.
Cette constatation lui procura une joie bien vive. Car il savait, pour l’avoir maintes fois entendu dire à ces messieurs du Commerce, de l’Industrie et de la Banque, combien il est décevant de promouvoir des subalternes, même excellents, à des postes directoriaux. Tant d’entre eux s’y révèlent insuffisants, voire parfaitement inaptes.
Donc, Mme Mireille avait, du premier coup, choisi le personnel le plus qualifié pour attirer le visiteur, lui plaire, le retenir, l’inciter à de fréquents retours.
Mme Joujou était blonde, un peu blafarde sans doute, mais un coup de houppe lui donnerait un teint de rose et l’on devinait que, sous ses hardes fatiguées, elle avait des seins comme des melons d’un louis, de larges bras, d’énormes cuisses, une croupe de jument.
Les jours de foire et de marché, elle aurait la préférence des gens de la montagne et de la plaine qui, leur bétail ou leurs produits vendus, ont coutume de venir casser quelques écus rue des Trois-Raisins et se montrent d’autant plus empressés auprès des belles, d’autant plus généreux envers elles qu’elles sont plus imposantes par le volume. Mais Mme Joujou serait également beaucoup demandée par les jeunes gens, les tout jeunes gens qui, la nuit, se tordent sur leurs couches et couvrent leurs oreillers de si ardents baisers en dédiant les premiers spasmes de leur neuve virilité à la servante qu’ils n’osent entreprendre, à telle amie de leur mère, ou à telle parente dont l’ample poitrine exerce tant d’attrait sur eux qui, voici peu d’années, ont quitté le sein nourricier.
Au 17, Mme Joujou serait l’initiatrice.
Et plus tard, beaucoup d’hommes faits songeraient à elle, à l’odeur de sa chair, à la molle douceur de son corps. Les uns, les optimistes, les simples, avec reconnaissance, les autres, les inquiets, les insatisfaits, les idéalistes, avec l’amer regret de n’avoir pas eu la révélation de l’amour entre d’autres bras et dans un autre lieu.
Mme Carmen était, en brune, la réplique de Mme Joujou. Elle aussi aurait du succès auprès des débutants. Mais Mme Mireille, dont elle rappelait un peu le physique, la destinait surtout à l’emploi qu’elle-même avait tenu avec prestige auprès des sous-officiers du régiment de hussards.
Ces messieurs ne comptent pas parmi les meilleurs clients. Peu riches dans l’ensemble, enclins à la turbulence, ils constituent pourtant, par leur nombre et leur assiduité, un fonds sérieux. Ils apportent un appoint presque régulier à la recette journalière. Assujettis en outre au Règlement sur le Service des Places, ils ne viennent qu’à certaines heures et précisément à celles où l’élément civil est rare. Réduisant au minimum l’inaction des pensionnaires, ils ne leur causent jamais de surmenage.
Et c’est encore une considération qui mérite qu’on s’y arrête.
Enfin, M. Adolphe entendait que, chez lui, l’Armée reçût bon accueil et trouvât toujours ce qu’elle apprécie.
A n’en point douter, brigadiers-fourriers, maréchaux des logis et adjudants feraient fête à Mme Carmen.
Grande, élancée, Mme Andrée, dont le cheveu était châtain et le teint ambré, montrait une parfaite distinction.
Elle serait la femme de demi-caractère que bien des chefs d’industries, bien des directeurs de magasins choisiraient pour se donner l’illusion de tenir entre leurs bras telle de leurs employées ou de leurs dactylographes jugées par eux inaccessibles.
Nonobstant qu’elle eût dépassé la trentaine, Mme Zizi devait à sa taille exiguë, à son défaut de poitrine et de hanches, à son visage triangulaire, à ses cheveux courts et à la puérilité savamment étudiée de son élocution, de pouvoir être, au 17, « la petite fille ».
Elle travaillerait peu, mais rapporterait gros lorsque, tard dans la nuit, un notable de la ville, tout fébrile, tout tremblant de secrètes, d’inavouables convoitises, se glisserait, col du pardessus relevé, chapeau enfoncé sur les yeux, dans la rue des Trois-Raisins et viendrait soulever le marteau de la Maison.
Dents serrées, il murmurerait, à travers le judas, les deux syllabes qui forment le nom de Zizi. Mme Lucie ferait des difficultés pour ouvrir. Elle poserait des conditions. Le quidam les accepterait vite, très vite, afin d’être admis à étreindre enfin, lui aussi, son illusion.
Car, n’est-il pas dans la destinée des dames, surtout des dames de province, de n’être presque jamais prises pour elles-mêmes, sauf, toutefois, par le passant ?
Les autres chalands, les habitués, ceux qui sont fidèles à certaines d’entre elles, qui les attendent quand, d’aventure, elles sont occupées, ne les considèrent-ils point comme des doubles, des répliques de femmes désirées par eux sans espoir et dont ils prononcent les noms en prenant leur âcre plaisir ?
C’est une chose qu’on sait dans les Maisons, et dont on ne s’offusque point, car on y pratique l’indulgence et l’on y connaît le cœur des hommes, des pauvres hommes qu’il faut si souvent consoler lorsqu’ils viennent faire la débauche.
Habituées à s’entendre donner des noms qu’elles ne reçurent en baptême ni ne choisirent lorsqu’elles entrèrent dans la profession, ces dames ne s’indignent pas, ne sourient pas.
Elles pressent sur leurs seins celui qui vient de livrer son douloureux secret et disent avec un accent maternel :
— Ça ne fait rien, mon petit… Je t’assure que ça ne fait rien !… Tu m’as tout de même donné beaucoup de bonheur !…
Mme Bambou, diminutif de Bamboula, était la négresse indispensable à tout établissement d’une certaine classe.
Elle n’aurait pas d’emploi très défini, de spécialité ni, selon toute vraisemblance, d’amis attitrés.
Mais elle serait la drôlerie, la fantaisie, la curiosité de la Maison.
Outre le casuel (l’expérience est faite depuis longtemps que les dames de couleur ont de l’action sur l’homme isolé, pénétrant pour la première fois dans une maison), chaque habitué, civil ou militaire, éphèbe ou grison, l’élirait certainement de temps en temps.
Les messieurs, même les plus graves et quels que soient leur âge ou leur situation, n’ont-ils pas le droit de rire un peu ?
Et ne doit-on pas se prêter avec indulgence à leurs petites folies quand elles ne font de mal à personne ?
En attendant l’arrivée de Mme Mireille, les nouvelles pensionnaires regardaient les peintures qui décoraient les murs du salon.
Sous une frise où l’on voyait des amours roses se poursuivant et folâtrant ingénûment, des panneaux rectangulaires représentaient, fort décolletées ainsi qu’il convient et mutines à souhait, l’Espagnole à mantille et à castagnettes, l’Italienne à tambourin, la Russe bottée de rouge, la Japonaise à la robe fleurie de chrysanthèmes, la négresse vêtue d’un étroit pagne bleu de ciel.
— Ton portrait, Bambou, dit Mme Zizi.
Cela fit rire Mmes Joujou, Carmen et Andrée. Mme Bambou, ne sachant si elle devait être mortifiée ou flattée, prit le parti le plus sage. Elle imita ses compagnes, ce qui lui permit de montrer une denture magnifique sertie d’or.
Les rires s’apaisèrent. Mmes Joujou et Carmen chuchotaient. Soudain, Mme Joujou éleva la voix.
— Moi, ma petite, la première fois, c’était à Brest, avec un officier de marine.
— Moi, à Saint-Mihiel, avec un général, un général de cavalerie.
— Moi, dit Mme Bambou, en Louisiane, sur une plantation…
Mais elle n’acheva point. Madame paraissait. Toutes se levèrent.
D’un coup d’œil expert, la directrice inspecta chacune. L’envoi était complet, conforme à la commande, il n’y avait rien à dire.
En deux temps, Mme Mireille les mit au courant du Règlement de la Maison, les prévint qu’elle serait inflexible sur le chapitre de l’ordre, de la propreté et de la discipline, fit miroiter les bénéfices qu’elles pourraient réaliser si elles savaient pousser les visiteurs à la limonade, les avisa que, conformément aux prescriptions de la police locale, elles seraient autorisées à sortir à tour de rôle, un après-midi par semaine, sous réserve de ne point circuler en ville, où leur présence risquerait de causer scandale, et de s’aller promener dans la campagne. Puis elle les conduisit à leurs chambres.
Le soir même, les cinq pensionnaires débutaient.
Parfaitement idoines à leurs rôles respectifs, toutes faisaient preuve d’une égale ardeur à l’ouvrage. Promptes sans jamais montrer de hâte, enjouées ou réservées selon les circonstances, elles savaient, sans qu’il y parût, obtenir de leurs amis que les consommations fussent souvent renouvelées.
La clientèle montra qu’elle ne regrettait point l’ancien contingent.
Sous la ferme direction de Mme Mireille, la Maison connut un accroissement de vogue et M. Adolphe se félicita d’avoir si judicieusement choisi la compagne de sa vie, l’associée qui l’aiderait à grossir le patrimoine familial.
A toute occasion, à tout anniversaire, on vit les preuves de sa prospérité et de sa satisfaction sur Mme Mireille dont les doigts, les oreilles, les bras et le corsage se chargeaient de bijoux cossus.
III
Il eût été injuste, il eût été cruel qu’une semblable union demeurât stérile. Dieu la bénit. Une fille naquit.
Elle causa, quelques heures durant, une déception à ses parents.
Cet anneau femelle dans la chaîne des Rabier qui, depuis tant d’années, ne comportait que des mâles, perturbait les conceptions de Mme Mireille et de M. Adolphe qui se demandaient selon quel rythme se transmettrait désormais la Maison…
Mais nul ne saurait reprocher longtemps de n’avoir pas tout à fait la forme de son rêve à l’enfant né de lui et qui commence de s’agiter dans un berceau.
Penché sur le visage fripé, aux paupières encore closes, qui faisait tant d’efforts pour appeler la vie, M. Adolphe éprouva soudain une telle émotion que ses yeux se mouillèrent…
— Ce petit bout… ce petit bout ! disait-il. Quand on pense que c’est nous deux !… Nous deux réunis… fondus…
Éperdu de tendresse et de reconnaissance, il prit avec précaution dans ses bras celle qui restait toute meurtrie de l’offrande douloureuse qu’elle venait de faire.
Et, comme pour lui apporter une consolation dont elle n’avait plus besoin, puisque, en elle aussi, venait de se former un sentiment nouveau dont la force et la douceur l’étonnaient en même temps qu’elles la ravissaient, il murmura :
— Nous lui donnerons bientôt un petit frère.
Elle tourna vers lui son visage : Un sourire dolent errait sur ses lèvres. Une flamme luisait dans ses yeux.
M. Adolphe comprit qu’elle était déjà prête à souffrir de nouveau pour que la fortune ne tombât point tout entière en quenouille et que le nom se perpétuât au 17.
Il l’en aima davantage.
Afin de se bien démontrer à eux-mêmes que rien ne subsistait de leur désillusion première, ils déclarèrent la fillette à l’état civil sous les prénoms d’Aimée-Désirée, choisis par eux avec tant d’amour pour le donner au fils qu’ils avaient espéré.
Son baptême fut l’occasion d’une fête charmante, répétition de celle que, le soir de leur mariage, Mme Mireille et M. Adolphe avaient offerte à l’ancien personnel et à quelques habitués de marque.
IV
La guerre éclata.
M. Rabier, le père, comptait trop de puissantes relations pour que son fils, ayant atteint l’âge de la conscription, n’eût point été déclaré impropre au service militaire malgré sa parfaite conformation et une force dont on parlait déjà avec respect.
Tous les hommes mobilisables partirent.
M. Adolphe resta à son poste, à son piano, à sa limonade.
Pendant la première quinzaine d’août, si lourde, si chaude, si chargée d’électricité et d’angoisse, la Maison chôma presque complètement. Messieurs les sous-officiers du régiment de hussards étaient à la frontière. Beaucoup de clients civils avaient rejoint leurs corps. Les autres, écrasés, vivaient dans l’hébétude. Ils ne quittaient leurs demeures que pour aller, le soir, quêter des nouvelles, commenter les événements sur les places ou analyser le communiqué dans les cafés.
Toute joie de vivre avait disparu. Nul ne pensait à se rendre au 17, où, dans le Salon, parcimonieusement éclairé maintenant, les dames restaient penchées de longues heures, cigarettes aux lèvres, sur les tables de marbre, à faire des réussites.
Mme Mireille songeait à licencier son personnel, à fermer sa maison, à partir avec Adolphe et la petite Aimée-Désirée pour la Bretagne ou la Normandie.
Au bord de la mer qu’elle ne connaissait point, vers quoi, depuis tant d’années, allaient ses désirs et ses rêves de recluse, que, sur la foi des romances dont elle était nourrie, elle imaginait comme un domaine fabuleux et enchanté, elle passerait les deux mois, les trois mois au plus que, selon les augures, dureraient les hostilités.
Mais, aux premiers jours de septembre, lasse de tant de recueillement, de torpeur et d’austérité, la ville secoua sa tristesse. La vie y prit une intensité nouvelle.
Chacun éprouvait un besoin de mouvement, de plaisir. A demi dépeuplée le 2 août, elle se repeupla par l’afflux de réfugiés du Nord, de Parisiens que l’approche de l’ennemi avait affolés, de soldats de tous âges, de toutes armes, de toutes couleurs, qu’on entassait dans les édifices publics, de médecins et d’infirmières, d’officiers sans troupes, et d’« assimilés » dont les costumes, aux formes, aux teintes, aux insignes inconnus, insoupçonnés même, surprenaient.
Les hôtels refusaient du monde. Cafés et restaurants, plus éclairés, plus bruyants que jamais, faisaient en une journée plus de recettes qu’autrefois en un mois.
La rue des Trois-Raisins profita de la prospérité générale. Elle eut sa part, sa large part de cet argent que l’État répandait avec une si magnifique générosité qu’il coulait de toutes les mains.
Le soir, une foule ardente et pressée, où les uniformes dominaient, roulait dans l’étroite venelle.
Dans chaque maison, la portière devait, pour éviter l’encombrement, dépenser beaucoup de vigilance. Embusquée derrière son judas, elle tenait ses verrous poussés et laissait entrer un client seulement lorsqu’un autre sortait.
Au 17, l’affluence était telle que Mme Mireille avait décrété la suppression du choix. Une affiche, calligraphiée par M. Adolphe qui avait une assez jolie main, en informait respectueusement le visiteur. Désormais, celui-ci monterait avec la première pensionnaire libre. En raison des circonstances créées par l’état de guerre, il n’y avait plus de spécialités.
Les temps étaient désormais au travail en série.
Malgré l’élan, l’enthousiasme qui les animaient, ces dames étaient débordées.
Aussi Mme Mireille dut-elle songer à augmenter son effectif. Mais l’agence lyonnaise à laquelle elle s’adressa lui répondit que, depuis le début de septembre, dans toute l’étendue du territoire, la demande dépassant l’offre, il ne restait plus sur le marché une seule dame disponible.
Il fallait agir, improviser, comme on improvisait partout : au front, dans les hôpitaux et les usines de munitions.
Mme Lucie, qui avait le sentiment du devoir, l’esprit de famille et savait se plier aux nécessités, offrit spontanément de faire le salon avec les pensionnaires. Elle écrirait à son frère pour lui proposer de la remplacer à la porte. Il avait dépassé la cinquantaine. La mobilisation l’épargnerait. Il était solide comme un chêne. Son seul défaut était d’aimer le vin. On le surveillerait.
Le frère accepta. Le contingent fut donc porté à six. Mais il était encore insuffisant.
Résolue à tailler flèche dans tout bois pourvu qu’il fût solide, Mme Mireille se rendit dans un bureau de placement. Elle y engagea quatre servantes que leurs maîtres mobilisés avaient congédiées. Elle les amena, les fit monter dans sa chambre, les mit au courant de ses desseins.
Deux refusèrent avec violence et menacèrent de se plaindre à la police. Les deux autres, qui acquiescèrent, proposèrent d’aller quérir deux amies qui, certainement, ne feraient point de difficultés : le soir même, le 17 pouvait résister à l’assaut avec dix amazones qui, toutes, savaient le prix du temps et ne ménageaient point leur peine.
M. Adolphe travaillait lui aussi à plein cœur.
La raie soigneusement faite, ses cheveux noirs ourlés comme une vague sur le front et au-dessus de l’oreille droite, la moustache cosmétiquée formant un chapiteau ionique renversé, il circulait entre les tables, ramassait à poignées l’argent qu’il enfouissait à mesure dans la poche de son pantalon, une immense poche de cuir qui lui battait le genou et dont, tous les quarts d’heure, il versait le contenu dans le tiroir-caisse.
Promenant dans le salon le regard du maître, il criait au garçon, dès qu’il apercevait des verres vides :
— Gustave, on a soif au six !
— Gustave, renouvelez à l’as !
Et Gustave servait diligemment, bière, menthe verte, bénédictine ou cognac à l’eau.
Ah ! les soirs magnifiques, les soirs glorieux, les soirs inoubliables du quatrième trimestre de 1914 ! Jamais on ne revivra cela ! Jamais le commerce ne connaîtra une telle ère de prospérité !
Lorsque, le dernier client parti et ces dames, recrues de fatigue, couchées, M. Adolphe et Mme Mireille faisaient leurs comptes avant de s’aller reposer, ils éprouvaient une sorte de vertige tant leur paraissait folle l’allure à laquelle ils avançaient sur la route de la fortune.
— C’est trop beau ! disait Mme Mireille oppressée, dont les larmes mouillaient les magnifiques yeux d’ombre, Tu verras, il nous arrivera sûrement quelque chose…
M. Adolphe l’embrassait. Il la morigénait. Il lui faisait lire, sur un calepin soigneusement tenu à jour, le chiffre de leur dépôt à la banque et la liste des valeurs qu’ils avaient achetées.
Mme Mireille souriait entre ses larmes et son mari songeait avec orgueil que lui, Rabier, quatrième du nom, avait su, en quelques mois, augmenter d’un quart le bien paternel.
— La belle vie ! disait-il, la belle vie !… Et ça ne fait que commencer !…
Car, grâce à Dieu, on ne parlait plus de guerre courte ! Grâce à Dieu, de longs mois, peut-être de longues années étaient accordés aux hommes et aux femmes de bonne volonté pour qu’il leur fût permis de prospérer dans l’état qu’ils avaient choisi ou qu’ils tenaient de leurs parents.
V
— Il nous arrivera sûrement quelque chose, répétait Mme Mireille.
Elle n’était que trop bonne prophétesse.
Il arriva ceci : invité, au début de 1915, par la voie administrative, à passer une visite de récupération, M. Adolphe dut à son physique avantageux, à l’harmonie parfaite de son corps, à ses muscles bien dessinés sous la peau la plus saine qui fût, d’être déclaré bon pour le service armé.
Dix jours plus tard, il partait pour un camp d’où, après six semaines d’instruction, on l’envoyait à la Riflette.
Il n’y resta pas longtemps : quatre mois à peine après avoir laissé son foyer, il y rentrait libre de tout engagement envers l’Armée et la Patrie.
Car la guerre, qui élit partout ses victimes, qui ne demande pas aux hommes des certificats de bonnes vie et mœurs pour en faire des héros, ayant pris les deux yeux du soldat Rabier, le rejetait…
Mme Mireille qui, plusieurs fois depuis la blessure de son mari, avait réussi à s’échapper, pour se rendre auprès de lui à l’hôpital, l’alla chercher le jour qu’on le restitua à la vie civile.
A la gare, ils prirent une voiture. Mais la rue des Trois-Raisins étant trop étroite, tortueuse et mal pavée pour qu’un fiacre s’y puisse engager, ils descendirent du leur au coin de la rue du Saint-Esprit.
Malgré la douleur qui l’étreignait, Mme Mireille éprouvait de l’orgueil à guider vers la Maison, sous les regards admiratifs et compatissants des portiers des établissements voisins, les pas de ce beau soldat, vêtu de bleu déteint, coiffé du bonnet de police et qui portait sur sa capote la Médaille Miliaire et la Croix de Guerre.
— Ce qu’elles te visent ! avait-elle murmuré.
Alors, M. Adolphe s’étant assuré du doigt que la petite spirale de sa moustache cosmétiquée était bien collée à sa lèvre, redressa sa taille, tendit le jarret, et défila tête haute, comme à la parade.
Toutes ces dames, à commencer par Mme Lucie et y compris Mme Bambou, l’embrassèrent en pleurant.
Lui, ne proféra pas une plainte, n’émit pas une parole de regret. Tâtant les murs, les tables, la caisse, les chaises, les banquettes, il se dirigeait avec une étonnante sûreté.
Les pensionnaires qui, déjà, étaient en tenue, avaient fardé leurs visages, mis fleurs artificielles et rubans dans leurs cheveux, — car l’heure du travail était proche, — le regardaient avec surprise aller, venir, essayer de reconnaître toutes choses.
Elles éprouvaient un grand respect, mêlé d’un certain malaise, pour ce colosse mutilé, silencieux, dont les mains étaient douées d’une vie, d’une intelligence qui paraissaient surnaturelles.
Il atteignit le piano, l’ouvrit et caressa l’ivoire qui chanta :
Viens avec moi pour fêter le Printemps,
Nous cueillerons des lilas et des roses.
On entendit un bruit de sanglot étouffé. C’était Mme Bambou qui ne pouvait maîtriser son émotion. Mme Mireille se tourna vers elle, lui fit signe de se retirer.
La négresse quitta ses mules, les prit en main, sortit de la pièce à pied de bas.
M. Adolphe abaissa le couvercle du piano, fit une conversion sur le tabouret, se leva et, mains en avant, traversa le salon.
Suivi de sa femme, qui veillait sur chacun de ses mouvements, mais se défendait de le toucher, de lui prêter assistance pour ne point l’humilier, il s’engagea dans l’escalier.
Il monta d’un pas ferme jusqu’au premier étage, s’arrêta un temps pour s’orienter, alla droit à la chambre conjugale. Il en ouvrit la porte et but longuement l’air avec une expression heureuse.
— La petite ? demanda-t-il.
Mme Mireille alla chercher l’enfant dans une étroite pièce, où, sous la surveillance d’une jeune bonne, elle jouait assise par terre.
M. Adolphe la saisit dans ses bras, la palpa, la caressa, l’embrassa. Mais elle poussa des cris si stridents, elle le frappa si violemment au visage qu’il la rendit à la mère en prononçant avec un sourire :
— En voilà une qui ne paraît pas avoir beaucoup de goût pour les militaires.
— Ça lui viendra toujours assez tôt, répondit Mme Mireille pour dire quelque chose.
Une surprise attendait M. Adolphe au salon où il redescendit.
Six messieurs de la ville, six messieurs qui occupaient des situations également importantes en des domaines différents, ayant appris par ces dames le jour et l’heure de son retour, avaient tenu à apporter au mutilé le tribut de leur admiration et de leur sympathie apitoyée.
Vêtus et cravatés de noir, ils étaient arrivés au 17, sur les pas l’un de l’autre, quelques minutes après que M. Adolphe était monté au premier étage, et avaient pris place en ligne sur les deux banquettes voisines de la porte donnant accès à l’escalier.
M. Adolphe parut, ils se levèrent. Mme Mireille leur sut gré d’une démarche qui lui confirmait en quelle considération était tenu celui dont elle portait le nom. Pour l’instruire de la présence de la délégation, elle murmura quelques mots à l’oreille de son mari.
A la pâleur subite de son visage, au tremblement de ses mains, elle comprit qu’il cédait à une émotion que, jusqu’alors, il avait réussi à dissimuler.
Mais il eut assez d’ascendant sur soi-même pour ne point la laisser voir aux notables qui le venaient visiter. Et c’est d’une voix ferme que, six fois de suite, il murmura : « Merci » en recevant la poignée de main que, déclinant son nom, sa qualité ou sa fonction, selon la mode depuis peu lancée par les militaires et que l’élément civil commençait d’adopter, chacun des visiteurs lui donna.
C’est ainsi que M. Adolphe, héros et martyr de la grande guerre, reprit possession de la maison de ses pères.
VI
La vie lui fut douce.
Il se levait tard et appelait sa femme qui l’aidait à sa toilette, le rasait, le peignait, ourlait ses cheveux et tordait sa belle moustache. Puis elle lui passait l’élégante tenue de fine gabardine bleu horizon qu’elle lui avait fait faire et où brillaient la médaille et la croix.
Quand elle lui avait lacé ses hautes bottes jaunes, il descendait au salon, ouvrait le piano et, presque tout le jour, jouait, pour lui, les morceaux qu’il préférait.
Muré dans sa nuit, n’ayant plus que par l’ouïe et le toucher la perception du monde extérieur, il éprouvait de grandes voluptés durant les heures qu’il passait devant son clavier.
Il acquérait une délicatesse, une sûreté de doigté qui l’étonnaient et le ravissaient.
Parfois, lorsqu’il s’arrêtait de jouer pour pétrir ses mains ou rêver, il sentait naître en lui une musique qu’il ne connaissait point, une musique ne ressemblant à aucune de celles qu’il exécutait d’ordinaire. Il avait beau réfléchir, écouter dans son passé, il ne parvenait point à se rappeler où et quand il avait entendu ces accords.
Alors, il essayait de les traduire sur les touches et, lorsqu’il y réussissait, sa joie, son émotion étaient si intenses que des larmes coulaient de ses yeux morts.
Le soir, il causait avec les visiteurs et, parfois, leur racontait « comment ça lui était arrivé ».
— J’avais franchi le parapet et j’avançais à la fourchette avec les autres quand j’ai reçu comme un coup de poing dans la figure…
On était impressionné par son calme, sa sérénité, la sobriété de son récit. Jamais il ne se plaignait, jamais il ne regrettait cette lumière qui paraît si précieuse aux clairvoyants qu’ils préféreraient, croient-ils, mourir plutôt que d’en être privés.
Si l’on s’étonnait qu’il acceptât son infortune avec tant de facilité, conservât une telle égalité d’humeur, trouvât encore un tel charme à la vie, il haussait les épaules et expliquait :
— Ce n’est pas si terrible que l’on pense… D’abord, lorsque la chose vous tombe dessus, comme à moi, vous êtes tellement content d’en être revenu, tandis qu’un si grand nombre de camarades y ont laissé toute la bête, que vous vous dites : « Tout de même j’ai eu le filon. »
« Alors, vous passez vos journées à tâter vos bras, vos jambes, votre coffre intacts… et la nuit, vous vous réveillez pour faire l’inventaire de votre personne… Vous ne pouvez vous rassasier de cette joie… et les jours passent et ça vous donne le temps de vous habituer au noir, de comprendre que ce n’est pas une couleur aussi triste que vous le supposiez quand vous pouviez les voir toutes…
« Et puis, il y a autre chose : petit à petit, vous vous apercevez que vos mains dont vous ne vous étiez servi, jusque-là, que parce qu’elles vous étaient utiles, vous procurent du plaisir.
« Vous découvrez que vous aimez caresser les choses, vous vous amusez à deviner de quelles matières elles sont faites.
« Enfin, il y a surtout votre oreille qui saisit mille bruits que vous n’aviez jamais entendus, qui s’entraîne au point que, par elle, vous arrivez à comprendre tout ce qui se goupille autour de vous.
« Ainsi, moi, quand je suis dans une compagnie, comme me voilà, je n’ai pas besoin de demander de combien de personnes elle se compose, ni d’attendre, pour le savoir, que chacun ait parlé. Ce serait trop facile ! Le bruit des respirations me renseigne : tant de monde en tout, tant d’hommes, tant de femmes, je ne me trompe jamais.
« Et je reconnais les gens à leur souffle, comme autrefois, je les reconnaissais à leur visage. Souvent je fais l’expérience avec ces dames… je les appelle autour de moi et, sans les toucher, je nomme chacune d’elles.
« Quelquefois, quand je suis seul ici, l’après-midi, je m’amuse à écouter vivre la Maison… Je suis sûr qu’un autre, à ma place, n’entendrait rien, ne comprendrait rien. Moi j’entends tout, je saisis tout. Grâce à mon oreille perfectionnée, rien de ce qui se passe ici ne m’échappe. »
Le discours se prolongeait. Les auditeurs se regardaient avec étonnement. Ils se demandaient comment un homme pouvait parler avec tant de complaisance d’une infirmité, en éprouver et en montrer tant d’orgueil.
M. Adolphe, dont, vraiment, depuis sa blessure, tous les sens de perception s’étaient tellement affinés que, parfois, il paraissait doué de divination, savait l’effet que produisaient ses paroles sur ceux qui les écoutaient.
Ne voulant pas laisser croire qu’il souffrît en secret et tâchât à dissimuler ses regrets derrière l’abondance de ses propos, il se mettait à fredonner un air, se levait, allait s’asseoir au piano.
Mais il ne jouait pas ainsi qu’il jouait, l’après-midi, pour lui seul, ni la même musique. Il jouait comme autrefois, comme avant, pour faire beaucoup de bruit, des morceaux dont l’effet est certain sur la clientèle, depuis des lustres, dans toutes les maisons du monde : La Marche des P’tits Pierrots, Sous les Ponts de Paris, ou encore Max ! Max ! Ah qu’t’es rigolo !…
VII
M. Adolphe avait repris la direction de la limonade que, pendant son absence, Mme Mireille avait assumée à son honneur, comme toute tâche qui lui échéait.
Quand il avait notifié sa volonté, elle avait été atterrée.
Elle connaissait trop les messieurs, elle savait trop que le plus honorable d’entre eux acquiert — ou retrouve — une mentalité d’étudiant chapardeur dès qu’il pénètre dans une Maison, pour supposer qu’ils se priveraient de filouter un aveugle, fût-il un aveugle de guerre.
Pour se comporter honnêtement, le client a besoin de se savoir strictement tenu à l’œil. Si l’on ne prend la précaution de le faire payer avant de monter, il tentera de s’esquiver en descendant. S’il a cinq ou six soucoupes à régler, il s’arrangera pour en glisser une ou deux sous la banquette. C’est bien connu.
Et puis, il y a les parcimonieux qui, si l’on n’y mettait bon ordre, resteraient une heure devant leurs verres vides. Ils sont plus nombreux qu’on ne le croit quand on n’est pas du métier : petits commerçants, rentiers modestes, fonctionnaires à revenus limités, qui se feraient scrupule, en consacrant de trop fortes sommes à leurs menus plaisirs, de grever exagérément le budget familial.
Comment ce pauvre Adolphe remplirait-il son double rôle de surveillant et d’encaisseur ?
Consciente de la catastrophe qui se préparait, Mme Mireille avait été tentée, pour la conjurer, de supplier son mari de renoncer à son dessein, de rester au piano.
Mais elle s’était rendu compte qu’en lui parlant ainsi, elle lui causerait un immense chagrin. Elle n’en avait pas eu la force.
Elle s’était donc résignée à le voir circuler à tâtons devant les tables, à recevoir ce qu’on voulait bien lui donner.
Au temps qu’il mettait à remplir sa poche de cuir, au peu de fois que, pendant la soirée, il l’allait vider, il constatait lui-même qu’en dépit du nombre plus élevé des pensionnaires et des clients, la limonade ne donnait plus ce qu’elle donnait aux soirs glorieux de 1914 quand il avait ses deux yeux bien clairs, bien ouverts sur le salon et sur ses hôtes.
Mme Mireille essayait de veiller à la recette, de se trouver dans le voisinage de son mari lorsqu’il ramassait l’argent, d’envoyer le garçon renouveler les consommations.
Mais M. Adolphe sentait la présence de sa femme.
Il s’énervait et s’irritait. Des paroles amères ou brutales passaient ses lèvres. Parfois même il serrait les poings et son visage prenait une telle expression de brutalité que Mme Mireille avait peur…
Alors elle retournait docilement à la caisse.
Et, lorsque tout le monde reposait, que, seule dans la Maison silencieuse, elle veillait pour faire les comptes de la journée, elle mesurait le tort que le héros causait à la communauté en s’obstinant à vouloir s’acquitter d’un office pour lequel il n’était plus qualifié.
Excellente administratrice, bonne épouse, mère prévoyante, elle se désespérait et ne pouvait que former le vœu de trouver en son esprit assez de ressources pour parer au désastre.
VIII
Depuis de longues années, chaque mois, à date fixe, le 17 recevait la visite d’une très vieille femme, la mère Casimir, dite Casi, dont la profession était de lire dans le passé et de prédire l’avenir.
Sa clientèle se composait d’artistes de cafés-chantants, de dames en maisons et de celles qui, par convenances personnelles, préfèrent exercer isolément leur état.
Le rayon d’action de la dispensatrice d’oracles était assez étendu. Casi, connaissant par cœur l’horaire des trains, visitait presque toutes les villes du département où sa tournée se poursuivait selon un itinéraire fixé une fois pour toutes et dans un délai immuable : trente jours.
— La méthode et la ponctualité sont les secrets du succès, répétait-elle.
Séduites par sa sagacité, dès la première consultation qu’elle leur avait accordée, et induites désormais à une aveugle confiance en ses prédictions, les clientes de Mme Casimir savaient donc exactement la date de son passage.
— Si Casi n’est pas morte, ce qui arrivera tout de même bien un de ces quatre matins, disaient-elles, nous allons la voir s’amener demain.
Et, de fait, le lendemain, Casi faisait son entrée.
Depuis qu’on la connaissait, elle portait le même costume, quels que fussent temps et époque de l’année : robe d’alpaga gris foncé à volants, palatine chaudron, ornée d’une ruche de satin, et capote à brides garnie d’un bouquet de violettes dont la pâleur allait grandissant de mois en mois.
Un parapluie immense et trois réticules de drap brodés de fleurs au canevas dont elle passait les cordons à son avant-bras complétaient l’équipage de Casi.
Elle était courtaude, très grasse, marchait avec difficulté, montrait, en un visage d’empereur romain à quadruple menton, des yeux fort rusés et un sourire tellement fixe, tellement toujours semblable à lui-même, qu’on l’eût supposé provoqué à perpétuité par quelque intervention chirurgicale qu’eût subie la vieille femme.
— Ah ! mes belles !… s’écriait-elle haletante dès le seuil franchi, j’ai bien cru que je ne vous reverrais jamais. Figurez-vous que j’ai été malade à en mourir !… C’est mon asthme qui est cause de ça… Enfin, n’en parlons plus… Et vous ? Toujours jolies à ce que je vois ! Ah ! la jeunesse !…
Ces dames s’empressaient.
— Vous prenez quelque chose, Casi ?
Elle se défendait mollement.
— Un petit verre ?
Casi se laissait tenter.
— Allons ! C’est bien pour ne pas vous refuser, pour qu’il ne soit point dit que je vous ai fait un affront. Mais pas d’alcool. Parce que, vous savez, l’alcool, c’est la mort des personnes, surtout quand elles commencent, comme c’est mon cas, à être sur l’âge.
— Alors quoi ? Choisissez, Casi.
— Ce sera donc un petit rhum.
— Gustave, un rhum pour Casi !
Gustave survenait, Casi lampait le liquide d’un seul coup et reposait le verre devant elle. Connaissant la manœuvre, le garçon clignait de l’œil et versait une nouvelle ration à la devineresse qui la dégusterait lentement, à lèvres gourmandes, pendant la séance.
Selon les préférences de chacune, Casi interrogeait, avec un bonheur égal, les cartes, les lignes de la main, le blanc d’œuf ou la flamme d’une bougie.
Mais elle se refusait à faire le marc de café, déclarant de ses collègues qui prétendaient y lire la vérité :
— Ce sont toutes des charlatanes garanties sur facture, et qui volent l’argent des pratiques. Mme Veuve Casimir ne mange pas de ce pain-là.
Bien entendu, l’on n’insistait point.
Mme Mireille, qui avait été l’une des clientes les plus assidues de Casi et aussi l’une des plus convaincues de son infaillibilité, s’était abstenue, depuis son mariage, par respect humain, de la consulter : dans sa situation, elle n’avait pas le droit de trahir sa faiblesse devant le personnel. Mais que de fois, au cours de ses heures de doute, de tristesse, d’anxiété, elle avait regretté de s’être privée de ces formules qui, jadis, l’aidaient à vivre, lui dispensaient réconfort et espoir !
Néanmoins, elle avait eu assez de volonté pour se priver des bons offices de la sibylle.
Or, voici qu’un fait nouveau lui faisait éprouver l’impérieux besoin d’y recourir.
Souvent, depuis son retour, M. Adolphe avait été repris par l’idée de donner un petit frère à Aimée-Désirée et s’en était ouvert à sa femme.
Avec ce sens des réalités qui jamais ne l’abandonnait, Mme Mireille avait représenté qu’il ne serait point sage de mettre semblable projet à exécution en une période où il y avait à faire front à tant de travail.
D’un commun accord, il avait donc été décidé qu’on attendrait la signature de la paix ou tout au moins celle de l’armistice pour réaliser ce rêve.
Mais la guerre se prolongeant au delà de toutes les prévisions, M. Adolphe formula son souhait de nouveau.
Estimant qu’il n’aurait rempli sa mission terrestre aussi longtemps que ne serait assurée la transmission de son nom, il ne pouvait se résigner à attendre la fin des hostilités, ce qui, au train dont allaient les choses, risquait de se produire lorsque la saison de sa fécondité serait passée.
Mme Mireille fut sensible à ces arguments. Elle ne se reconnut pas le droit de différer plus longtemps la joie d’un homme si cruellement atteint par l’adversité et qui parlait un langage si noble, si judicieux.
Malgré les scrupules qui lui vinrent en pensant au désordre et au coulage qui se produiraient au 17 pendant qu’elle accomplirait sa tâche maternelle, elle décida, si elle pouvait acquérir la certitude de mettre, cette fois, un garçon au monde, d’exaucer les vœux de celui qui lui avait tant donné.
Ne doutant point que Casi fût capable de la renseigner, elle décida donc de la consulter.
— Tu me préviendras tout de suite de son arrivée, avait-elle dit confidentiellement à Mme Lucie. Et tu t’arrangeras pour que les dames ne la voient pas avant moi.
Elle était en effet persuadée que le premier oracle émis par la devineresse à la toque fleurie était meilleur, plus riche de vérité que les suivants.
Mme Lucie avait promis de guetter la sorcière et, quand celle-ci se présenta, elle alla quérir Mme Mireille qui descendit au salon.
Casi fut si surprise et si flattée qu’elle oublia de parler de son asthme.
— Comme je suis heureuse que vous me reveniez ! s’exclama-t-elle, Depuis si longtemps que vous m’avez abandonnée !… C’est donc qu’on a des peines, des chagrins ? Ou quelque amourette en tête ? Ce serait encore bien de votre âge, voyez-vous.
Après avoir déposé son parapluie et ses réticules boursouflés sur une table, elle s’était assise en geignant.
— Et qu’est-ce que je vais vous faire ? Les cartes, les mains, le blanc d’œuf ou la bougie ?
Mme Mireille réfléchit.
— La bougie, répondit-elle, se rappelant que, jadis, des quatre épreuves, celle-ci lui avait toujours donné le plus de satisfactions.
— Vous avez bien raison, dit Casi. C’est encore ce qu’il y a de mieux, de plus sûr et de plus sincère. Jamais la bougie ne m’a menti. Il est juste d’ajouter que je sais comme pas une la faire parler. Je lui arrache positivement ses secrets. Mais quelle fatigue !…
Cette habile transition lui permit de laisser entendre, à mots couverts, qu’elle avait besoin d’un tonique avant de commencer son travail.
Elle lampa donc son premier verre de rhum, mit le second, que lui versa Gustave, en réserve sur le coin de la table, atteignit un de ses réticules et en tira une bougie, un chandelier de cuivre, une boîte d’allumettes.
Mme Mireille s’assit en face d’elle, posa les coudes sur la table, mit son menton dans la coupe formée par ses mains rapprochées.
La flamme jaune brillait en vacillant dans la pénombre de la pièce. Casi, le dos bien calé au dossier de sa chaise et les mains posées à plat sur le marbre, suivait des yeux ses mouvements.
— Je voudrais savoir une chose, une seule chose, murmura timidement Mme Mireille… Si j’ai un second enfant, est-ce que ce sera une fille ou un garçon ?
Casi continuait de regarder vivre la flamme, au centre de quoi, au-dessus du point rouge de la mèche, se contractait et se dilatait une petite palme bleue.
D’une voix étrange, chantante, métallique, qui ressemblait si peu à sa voix habituelle qu’on eût pu douter que ce fût la sienne et croire qu’elle sortait d’un des réticules où un gnome eût été caché, la vieille dit dans une sorte d’extase :
— Je vois, je vois, je vois !… Si la Providence bénit une fois encore ce beau couple, ce couple d’époux si bien assortis, et qui méritent tant de bonheur, je vois… je vois très bien, comme si, déjà, elle était de ce monde, une jolie petite demoiselle toute pareille à la première… Ah ! la mignonne demoiselle !… Et si, plus tard, la Providence bénissait d’autres fois ce beau couple, je vois encore d’autres demoiselles, de charmantes demoiselles… tout un petit pensionnat.
— Pas de garçon ? demanda avidement Mme Mireille.
Elle venait de rompre le charme.
Casi atteignit son verre, y trempa les lèvres, souffla sur la flamme et, de sa voix naturelle :