PIERRE LOTI
AU MAROC
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3
1890
Droits de reproduction et de traduction réservés.
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
DU MÊME AUTEUR
| Format grand in-18 | |
| AZIYADÉ | 1 vol. |
| FLEURS D'ENNUI | 1 — |
| LE MARIAGE DE LOTI | 1 — |
| MON FRÈRE YVES | 1 — |
| LE ROMAN D'UN SPAHI | 1 — |
| PÊCHEUR D'ISLANDE | 1 — |
| PROPOS D'EXIL | 1 — |
| Format petit in-8o | |
| LES TROIS DAMES DE LA KASBAH | 1 vol. |
| Format in-8o cavalier | |
| MADAME CHRYSANTHÈME, imprimé sur magnifiquevélin et illustré d'un grand nombred'aquarelles et de vignettes par Rossi etMyrbach | 1 vol. |
IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.—25446-11-9.
A MONSIEUR J. PATENOTRE,
MINISTRE DE FRANCE AU MAROC
HOMMAGE D'AFFECTUEUSE RECONNAISSANCE
P. L.
PRÉFACE
J'éprouve le besoin de faire ici une légère préface;—je prie qu'on me pardonne, parce que c'est la première fois.
Aussi bien voudrais-je mettre tout de suite en garde contre mon livre un très grand nombre de personnes pour lesquelles il n'a pas été écrit. Qu'on ne s'attende pas à y trouver des considérations sur la politique du Maroc, son avenir, et sur les moyens qu'il y aurait de l'entraîner dans le mouvement moderne: d'abord, cela ne m'intéresse ni ne me regarde,—et puis, surtout, le peu que j'en pense est directement au rebours du sens commun.
Les détails intimes que des circonstances particulières m'ont révélés, sur le gouvernement, les harems et la cour, je me suis même bien gardé de les donner (tout en les approuvant dans mon for intérieur), par crainte qu'il n'y eût là matière à clabauderies pour quelques imbéciles. Si, par hasard, les Marocains qui m'ont reçu avaient la curiosité de me lire, j'espère qu'au moins ils apprécieraient ma discrète réserve.
Et encore, dans ces pures descriptions auxquelles j'ai voulu me borner, suis-je très suspect de partialité pour ce pays d'Islam, moi qui, par je ne sais quel phénomène d'atavisme lointain ou de préexistence, me suis toujours senti l'âme à moitié arabe: le son des petites flûtes d'Afrique, des tam-tams et des castagnettes de fer, réveille en moi comme des souvenirs insondables, me charme davantage que les plus savantes harmonies; le moindre dessin d'arabesque, effacé par le temps au-dessus de quelque porte antique,—et même seulement la simple chaux blanche, la vieille chaux blanche jetée en suaire sur quelque muraille en ruine,—me plonge dans des rêveries de passé mystérieux, fait vibrer en moi je ne sais quelle fibre enfouie;—et la nuit, sous ma tente, j'ai parfois prêté l'oreille, absolument captivé, frémissant dans mes dessous les plus profonds, quand, par hasard, d'une tente voisine m'arrivaient deux ou trois notes, grêles et plaintives comme des bruits de gouttes d'eau, que quelqu'un de nos chameliers, en demi-sommeil, tirait de sa petite guitare sourde...
Il est bien un peu sombre, cet empire du Moghreb, et l'on y coupe bien de temps en temps quelques têtes, je suis forcé de le reconnaître; cependant je n'y ai rencontré, pour ma part, que des gens hospitaliers,—peut-être un peu impénétrables, mais souriants et courtois—même dans le peuple, dans les foules. Et chaque fois que j'ai tâché de dire à mon tour des choses gracieuses, on m'a remercié par ce joli geste arabe, qui consiste à mettre une main sur le cœur et à s'incliner, avec un sourire découvrant des dents très blanches.
Quant à S. M. le Sultan, je lui sais gré d'être beau; de ne vouloir ni parlement ni presse, ni chemins de fer ni routes; de monter des chevaux superbes; de m'avoir donné un long fusil garni d'argent et un grand sabre damasquiné d'or. J'admire son haut et tranquille dédain des agitations contemporaines; comme lui, je pense que la foi des anciens jours, qui fait encore des martyrs et des prophètes, est bonne à garder et douce aux hommes à l'heure de la mort. A quoi bon se donner tant peine pour tout changer, pour comprendre et embrasser tant de choses nouvelles, puisqu'il faut mourir, puisque forcément un jour il faut râler quelque part, au soleil ou à l'ombre, à une heure que Dieu seul connaît? Plutôt, gardons la tradition de nos pères, qui semble un peu nous prolonger nous-mêmes en nous liant plus intimement aux hommes passés et aux hommes à venir. Dans un vague songe d'éternité, vivons insouciants des lendemains terrestres, et laissons les vieux murs se fendre au soleil des étés, les herbes pousser sur nos toits, les bêtes pourrir à la place où elles sont tombées. Laissons tout, et jouissons seulement au passage des choses qui ne trompent pas, des belles créatures, des beaux chevaux, des beaux jardins et des parfums de fleurs...
Donc, que ceux-là seuls me suivent dans mon voyage, qui parfois le soir se sont sentis frémir aux premières notes gémies par des petites flûtes arabes qu'accompagnaient des tambours. Ils sont mes pareils ceux-là, mes pareils et mes frères; qu'ils montent avec moi sur mon cheval brun, large de poitrine, ébouriffé à tous crins; à travers des plaines sauvages tapissées de fleurs, à travers des déserts d'iris et d'asphodèles, je les mènerai au fond de ce vieux pays immobilisé sous le soleil lourd, voir les grandes villes mortes de là-bas, que berce un éternel murmure de prières.
Pour ce qui est des autres, qu'ils s'épargnent l'ennui de commencer à me lire; ils ne me comprendraient pas; je leur ferais l'effet de chanter des choses monotones et confuses, enveloppées de rêve...
PIERRE LOTI.
AU MAROC
I
26 mars 1889.
Des côtes sud de l'Espagne, d'Algésiras, de Gibraltar, on aperçoit là-bas, sur l'autre rive de la mer, Tanger la Blanche.
Elle est tout près de notre Europe, cette première ville marocaine, posée comme en vedette sur la pointe la plus nord de l'Afrique; en trois ou quatre heures, des paquebots y conduisent, et une grande quantité de touristes y viennent chaque hiver. Elle est très banalisée aujourd'hui, et le sultan du Maroc a pris le parti d'en faire le demi-abandon aux visiteurs étrangers, d'en détourner ses regards comme d'une ville infidèle.
Vue du large, elle semble presque riante, avec ses villas alentour bâties à l'européenne dans des jardins; un peu étrange encore cependant, et restée bien plus musulmane d'aspect que nos villes d'Algérie, avec ses murs d'une neigeuse blancheur, sa haute casbah crénelée, et ses minarets plaqués de vieilles faïences.
C'est curieux même comme l'impression d'arrivée est ici plus saisissante que dans aucun des autres ports africains de la Méditerranée. Malgré les touristes qui débarquent avec moi, malgré les quelques enseignes françaises qui s'étalent çà et là devant des hôtels ou des bazars,—en mettant pied à terre aujourd'hui sur ce quai de Tanger au beau soleil de midi,—j'ai le sentiment d'un recul subit à travers les temps antérieurs... Comme c'est loin tout à coup, l'Espagne où l'on était ce matin, le chemin de fer, le paquebot rapide et confortable, l'époque où l'on croyait vivre!... Ici, il y a quelque chose comme un suaire blanc qui tombe, éteignant les bruits d'ailleurs, arrêtant toutes les modernes agitations de la vie: le vieux suaire de l'Islam, qui sans doute va beaucoup s'épaissir autour de nous dans quelques jours quand nous nous serons enfoncés plus avant dans ce pays sombre, mais qui est déjà sensible dès l'abord pour nos imaginations fraîchement émoulues d'Europe.
Deux gardes au service de notre ministre, Sélem et Kaddour, pareils à des figures bibliques dans leurs longs vêtements de laine flottante, nous attendent au débarcadère pour nous conduire à la légation de France.
Ils nous précèdent gravement, écartant de notre route, avec des bâtons, les innombrables petits ânes qui remplacent ici les camions et les chariots tout à fait inconnus. Par une sorte de voie étroite, nous montons à la ville, entre des rangées de murs crénelés, qui s'étagent en gradins les uns au-dessus des autres, tristes et blancs comme des neiges mortes. Les passants qui nous croisent, blancs aussi comme les murs, traînent sans bruit leurs babouches sur la poussière, avec une majestueuse insouciance, et, rien qu'à les voir marcher, on devine que les empressements de notre siècle n'ont pas prise sur eux.
Dans la grande rue, qu'il nous faut traverser, il y a bien quelques boutiques espagnoles, quelques affiches françaises ou anglaises, et, à la foule des burnous, se mêlent, hélas! quelques messieurs en casques de liège ou quelques gentilles misses voyageuses, ayant des coups de soleil sur les joues. Mais, c'est égal, Tanger est encore très arabe, même dans ses quartiers marchands.
Et plus loin—aux abords de la légation de France où l'hospitalité m'est offerte—commence le dédale des petites rues étroites ensevelies sous la chaux blanche, demeuré intact, comme au vieux temps.
II
Le soir de ce même jour d'arrivée, au coucher du soleil, je vais faire ma première visite à notre campement de route, qui se prépare là-bas, en dehors des murs, sur une hauteur assez solitaire dominant Tanger.
C'est tout une petite ville nomade, déjà montée, déjà habitée par nos Arabes d'escorte; alentour, nos chevaux, nos chameaux, nos mules de charge, entravés par des cordes, paissent une herbe rase, très odorante; on dirait une tribu quelconque, un douar; l'ensemble exhale une forte odeur de Bédouin, et des chants tristes en voix de fausset, des sons grêles de guitare, sortent de la tente des chameliers.
C'est le sultan qui a envoyé tout cela au ministre, matériel, bêtes et gens. Je regarde longuement ces personnages et ces choses, avec lesquels il va falloir se familiariser et vivre, qui vont bientôt s'enfoncer avec nous dans ce pays inconnu.
La nuit qui vient, le vent froid qui se lève au crépuscule, accentuent—comme il arrive toujours—l'impression de dépaysement que ce Maroc m'a causée dès l'abord.
Le ciel du couchant est d'une limpidité profonde, dans des jaunes pâles extrêmement froids; Tanger, qui paraît dans le lointain, sous mes pieds, semble à cette heure un éboulement de cubes de pierres sur une pente de montagne; ses blancheurs, en s'obscurcissant, tournent au bleuâtre glacé; au delà s'étend la mer d'un bleu sombre;—au delà encore, en silhouette d'un gris d'ardoise, se dessine l'Espagne, l'Europe, une proche voisine avec laquelle ce pays, paraît-il, fraye le moins possible. Et cette pointe de notre monde à nous, que j'ai quittée il y a quelques heures à peine, vue d'ici me fait l'effet tout à coup de s'être effroyablement reculée.
Je reviens à Tanger par la place du Grand-Marché, qui est un peu au-dessus de la ville, à l'extérieur des vieux murs crénelés et des vieilles portes ogivales. Il y fait presque nuit. Par terre, sur une étendue d'une centaine de mètres carrés, il y a une couche de choses brunes qui grouillent faiblement: chameaux agenouillés, prêts à s'endormir, pêle-mêle avec des Bédouins et des ballots de marchandises; caravanes qui sont parties peut-être des confins du désert, par les routes dangereuses et non tracées, pour venir jusqu'ici où finit la vieille Afrique; jusqu'ici, en face de la pointe d'Europe, au seuil de notre civilisation moderne. Des bruits de voix humaines très rauques et des grognements de bêtes s'élèvent de ces masses confuses qui couvrent le sol de la place. Devant un petit feu, qui flambe jaune, au milieu d'un cercle de gens accroupis, un sorcier nègre chante doucement et bat du tambour. L'air de la nuit, de plus en plus frais, promène des exhalaisons fauves. Le ciel s'étoile partout, dans une limpidité profonde. Et voici qu'une grande musette arabe commence à gémir, dominant tous les autres bruits de sa voix aigre et glapissante... Oh! j'avais oublié ce son-là, qui, depuis pas mal d'années, n'avait plus glacé mes oreilles!... Il me fait frissonner, et j'éprouve alors une très vive, très saisissante impression d'Afrique; une de ces impressions des jours d'arrivée, comme on n'en a déjà plus les lendemains quand la faculté de comparer s'est émoussée au contact des choses nouvelles.
Elle continue, la musette, avec une sorte d'exaltation croissante, son air monotone qui déchire; je m'arrête pour mieux l'entendre; il me semble que ce qu'elle me chante là, c'est l'hymne des temps anciens, l'hymne des passés morts... Et j'ai un instant de plaisir étrange à songer que je ne suis encore ici qu'au seuil, qu'à l'entrée profanée par tout le monde, de cet empire du Moghreb où je pénétrerai bientôt; que Fez, but de notre voyage, est loin, sous le dévorant soleil, au fond de ce pays immobile et fermé où la vie demeure la même aujourd'hui qu'il y a mille ans.
III
Huit jours d'attente, de préparatifs, de retards.
Pendant cette semaine passée à Tanger, nous avons fait de nombreuses allées et venues, pour examiner des tentes, choisir et essayer des chevaux ou des mules. Et bien des fois, nous sommes montés sur la hauteur là-bas, où notre campement s'est augmenté peu à peu d'un nombre considérable de gens et d'objets, en face toujours des côtes lointaines de l'Europe.
Enfin le départ est fixé à demain matin.
Depuis hier, les abords de la légation de France ressemblent à un lieu d'émigration ou de pillage. Les petites rues tortueuses et blanches d'alentour sont encombrées de ballots énormes, de caisses par centaines; tout cela recouvert de tapis marocains à rayures multicolores et lié de cordes en roseau.
IV
4 avril.
Pour garder nos innombrables bagages, nos gens ont couché dans la rue, effondrés dans leurs burnous, la tête cachée sous leurs capuchons, semblables à d'informes tas de laine grise.
A pointe d'aube, tout cela sort de sa torpeur accroupie, s'éveille et s'agite. D'abord des appels timides, des pas incertains de gens qui dorment encore; puis bientôt des cris, des disputes. Du reste, avec les duretés et les aspirations haletantes de la langue arabe, entre hommes du peuple, on a toujours l'air de se vomir des torrents d'injures.
Et cette grande rumeur d'ensemble, qui augmente toujours, couvre les bruits habituels du matin: chants de coqs, hennissements de chevaux et de mulets, grognements de chameaux dans le plus voisin caravansérail.
Avant le soleil levé, c'est déjà devenu quelque chose d'infernal: des cris suraigus comme en poussent les singes; un brouhaha sauvage à faire frémir. Dans mon demi-sommeil, je m'imaginerais, si je n'étais habitué à ces tapages d'Afrique, que l'on se bat sous mes fenêtres, et même de la façon la plus barbare; qu'on s'égorge, qu'on se mange... Tout simplement je me dis: «Ce sont nos bêtes qui arrivent, et nos muletiers qui commencent à les équiper.»
C'est une rude affaire, il est vrai, que de charger une centaine de mules entêtées et de chameaux stupides, dans des petites rues qui n'ont pas deux mètres de large. Des bêtes, qui ne trouvent plus la place de tourner, hennissent de détresse; des caisses trop grosses accrochent les murs en passant; il y a des rencontres, des collisions et des ruades.
Vers huit heures le tumulte est à son comble. Du haut des terrasses de la légation, au plus loin qu'on puisse voir dans le voisinage, c'est un tassement confus de gens et d'animaux hurlant à plein gosier. En plus des mulets de charge, il y a ceux des Arabes d'escorte, harnachés de mille couleurs, avec des fauteuils sur le dos, et des tapis de drap rouge, de drap bleu, de drap jaune, leur faisant comme des robes. Des cavaliers à visage brun et à burnous blanc sont déjà en selle, le long fusil mince en bandoulière.—Et tout ce train de voyage, qui doit nous précéder sous la conduite et la responsabilité d'un caïd envoyé par le sultan, se met en marche peu à peu, péniblement, individuellement; à force de cris et de coups de bâton, le tout s'écoule vers les portes de la ville, finissant par laisser libres les petites rues autour de nous.
Alors vient le tour des mendiants,—et ils sont nombreux à Tanger;—les fous, les idiots, les estropiés, les gens sans yeux ayant des trous saignants en guise de prunelles,—assiègent la légation pour nous dire adieu. Et, suivant la coutume, le ministre, paraissant sur le seuil, jette au hasard des poignées de pièces blanches, afin de nous mériter les prières qui porteront bonheur à notre caravane.
C'est à une heure de l'après-midi que nous devons nous mettre en route nous-mêmes. Le point de rendez-vous est la place du Grand-Marché,—cette place sur laquelle j'ai eu, le soir de mon arrivée, une première et inoubliable audition de musette arabe.
Au-dessus de la ville s'étend cette vaste esplanade, terreuse et pierreuse, sans cesse encombrée d'une couche compacte de chameaux agenouillés, et où grouille perpétuellement une foule en capuchon, qui est aussi d'une couleur rousse de terre. Tout ce qui arrive de l'intérieur, de par delà le désert, et tout ce qui va s'y rendre, se groupe et se mêle sur cette place. Et là, du matin au soir, retentit le tambour, gémit la flûte des sorciers jeteurs de sorts, des mangeurs de feu et des charmeurs de serpents.
Aujourd'hui, la formation de notre caravane apporte dans ce lieu un surcroît de mouvement et de cohue. Dès midi, au beau soleil, arrivent nos premiers cavaliers, notre escorte d'honneur, nos caïds, et le porte-drapeau du sultan, qui pendant tout le voyage marchera à notre tête.
Jour de grand marché: des centaines de chameaux, pelés et hideux, sont à genoux dans la poussière, allongeant de droite ou de gauche, avec des ondulations de chenille, leur long cou chauve;—et la masse des paysans ou des pauvres, en burnous gris, en sayon de laine brune, s'agite confusément parmi ces tas de bêtes couchées. C'est un immense fouillis d'une même nuance terne et neutre, qui fait davantage resplendir là-bas, dans la magnifique lumière des lointains, la ville toute blanche surmontée de minarets verts, et la Méditerranée toute bleue. Et, sur le fond monotone de cette foule, éclate aussi plus vivement le coloris oriental des cavaliers de notre suite, les cafetans roses, les cafetans orange, les cafetans jaunes, les selles de drap rouge et les selles de velours.
Notre mission se compose de quinze personnes, parmi lesquelles nous sommes sept officiers; nos uniformes aussi ajoutent à ce tableau de départ un peu de diversité, de couleur et d'or. Cinq chasseurs d'Afrique, en manteau bleu, nous accompagnent. De plus, presque toute la colonie européenne est montée à cheval pour nous faire cortège: des ministres étrangers, des attachés d'ambassade, des peintres, d'aimables gens quelconques.
Et voici le pacha de Tanger, qui vient également nous conduire hors de ses domaines, vieillard à tête de prophète, à barbe blanche, tout de blanc vêtu, sur une mule blanche à selle rouge que quatre serviteurs tiennent en main. Notre ensemble a l'air d'une fête travestie, d'un joyeux méli-mélo de cavalcade.
Retournons-nous une dernière fois pour dire adieu à Tanger la Blanche, dont les terrasses dévalent au loin vers la mer sous nos pieds; disons adieu surtout à ces montagnes bleuâtres qui se dessinent encore de l'autre côté du détroit et qui sont l'Andalousie, la pointe extrême d'Europe prête à disparaître.
Il est une heure, l'heure fixée pour se mettre en route. Le drapeau de soie rouge du sultan, qui doit nous guider jusqu'à Fez, se déploie devant nous, surmonté de sa boule de cuivre; pour musique de boute-selle, nous avons les tambourins et les flûtes des sorciers du marché; et notre colonne s'ébranle, en grand désordre, très gaiement.
Dans la banlieue, sur du sable, nos chevaux, fort gais eux aussi, prennent l'allure sautillante des débuts de promenade. Nous passons d'abord entre des villas à l'européenne, des hôtels, où une quantité de belles dames touristes sont aux balcons, aux vérandas, groupées sous des ombrelles pour nous regarder défiler. Et vraiment on pourrait se croire tout simplement en Algérie à quelque marche militaire, à quelque parade de fête; bien que cependant le mauvais état des chemins et l'absence complète de voitures donnent à ces abords de ville quelque chose d'inusité et de singulier...
Du reste, autour de nous, tout change d'aspect bien vite. Au bout de quatre ou cinq cents mètres, l'espèce d'avenue bordée d'aloès par laquelle nous étions partis se perd complètement dans la campagne à l'abandon, s'efface, n'existe plus. Pas de routes, au Maroc, jamais, nulle part. Des sentiers de chèvres, tracés à la longue par le passage des caravanes; et le droit de traverser à gué les rivières qui se présentent.
Ils sont bien mauvais aujourd'hui, ces sentiers; le sol, détrempé par les pluies de l'hiver, cède partout sous les pieds de nos chevaux, qui s'enfoncent dans de la boue noirâtre, dans de la tourbe molle.
Les uns après les autres, les amis qui nous reconduisaient abandonnent la partie, reviennent sur leurs pas, après des poignées de main et des souhaits de bon voyage. Tanger a d'ailleurs très promptement disparu, derrière des collines désertes. Et bientôt nous nous trouvons seuls à suivre l'étendard rouge du sultan, nous qui devons continuer pendant une douzaine de jours la promenade, seuls au milieu d'un grand pays silencieux, sauvage, tout inondé de lumière...
V
Le même jour, à huit heures du soir. A la lueur d'un fanal, sous ma tente, dans un lieu quelconque où nous avons campé pour la nuit. Très seul tout à coup au milieu d'un profond silence, très tranquille après les agitations de la journée, et délicieusement reposé sur mon lit de camp, je me complais à avoir conscience des grandes étendues obscures d'alentour, qui sont sans routes, sans maisons, sans abris et sans habitants.
La pluie fouette les toiles tendues qui composent mes murailles et ma toiture, et j'entends le vent gémir. Le temps, qui était si beau au départ, s'est gâté à l'approche de la nuit.
Nous avons fait courte étape pour cette première fois: vingt kilomètres à peine. Avant la tombée du jour, nous avons aperçu devant nous notre petite ville nomade qui nous attendait, gaie et hospitalière, toute blanche au milieu des solitudes vertes; partie de bon matin à dos de mulet, elle était déjà arrivée, déjà dépliée, déjà remontée, et les deux pavillons de France et de Maroc flottaient au-dessus l'un en face de l'autre, amicalement.
C'est le caïd responsable de ces tentes, qui a charge de faire lever notre camp chaque matin et de le faire dresser chaque soir—dans des lieux toujours choisis d'avance, près des rivières ou des sources, et autant que possible sur des terrains secs recouverts d'une herbe courte.
Mon lit, très léger, est confortablement posé sur mes deux cantines, qui l'éloignent autant qu'il faut du sol, des grillons et des fourmis; ma selle, en guise d'oreiller, le soulève du côté de la tête, et j'y suis enveloppé d'une couverture marocaine rayée de vert et d'orange, en haute laine, qui me tient très chaud, tandis que le vent frais de la nuit passe sur moi parfumé d'une odeur saine et sauvage, d'une odeur de foins et de fleurs. Au-dessus de ma tête, mon toit a naturellement forme d'immense parapluie: il est blanc, les nervures en sont garnies de galons bleus et terminées par des trèfles en maroquin rouge. Tout autour, comme une de ces draperies retombantes qui servent à fermer les cirques ou les chevaux-de-bois, est accroché un tarabieh, c'est-à-dire une sorte de petit mur circulaire en toile blanche, garni des mêmes rubans bleus, des mêmes trèfles rouges, et maintenu par des pieux fichés en terre. C'est le modèle uniforme de toutes les tentes de maître, de chef, usitées au Maroc; il y aurait place pour cinq ou six lits comme le mien; mais la magnificence du sultan nous a donné à chacun une maison particulière.
Pour plancher, j'ai l'herbe fine, fleurie d'une minuscule variété d'iris: c'est un beau tapis violet doucement odorant, au milieu duquel trois ou quatre soucis, piqués çà et là, éclatent comme de petites rosaces d'or.
Mes compagnons de voyage et nos Arabes d'escorte sont en train de faire comme moi sans doute; ils se couchent et vont s'endormir; dans le camp, on n'entend plus aucun bruit humain.
Et tandis que j'apprécie ce calme, ce silence, ces senteurs fraîches, cet air vivifiant, et pur, voici que dans une Revue emportée par hasard, je jette les yeux sur un article de Huysmans célébrant ses joies en sleeping-car: la fumée noire; la promiscuité et les puanteurs des cellules trop étroites; surtout les charmes de son voisin d'en dessus, monsieur d'une cinquantaine d'années, adipeux, flasque et crachotant avec breloques sur le ventre, lorgnon à l'œil et cigare aux lèvres... Alors mon bien-être s'augmente encore à sentir très loin de moi ce voisin de Huysmans,—lequel est, du reste, un type peint de main de maître du monsieur âgé contemporain, important voyageur d'express. Et même, dans ma joie de songer que cette sorte de personnage ne circule pas encore au Maroc, j'éprouve un premier mouvement de reconnaissance envers le sultan de Fez pour ne point vouloir de sleeping dans son empire, et pour y laisser les sentiers sauvages où l'on passe à cheval en fendant le vent...
A minuit la grêle tambourine dehors et une grande rafale secoue les toiles de mon logis. Puis j'entends confusément des voix rudes qui se rapprochent; un fanal fait le tour de ma maison, dessinant, par transparence sur l'étoffe tendue, les arabesques noires qui décorent l'extérieur: ce sont des gens de veille qui viennent, sous la direction de leur caïd, renfoncer à coups de mailloche tous les piquets de ma tente, de peur que le vent ne l'emporte.
... Il paraît que, quand le sultan est en voyage, sous sa grande tente à lui, qu'il faut soixante mules pour transporter, si par hasard au milieu de la nuit le vent d'orage se lève, on ne se sert pas de mailloches, de peur de troubler le sommeil du maître et des belles dames du harem. Mais on réveille un régiment qui s'assied en rond autour du palais nomade et y reste jusqu'au jour, tenant dans ses innombrables doigts toutes les cordes du mur.—Quelqu'un qui a vécu longtemps auprès de Sa Majesté me contait cela aujourd'hui, tandis que nos chevaux trottaient côte à côte;—cette bourrasque me le remet en mémoire—et je me rendors en rêvant à cette cour de Fez, où habitent, derrière des murs et sous des voiles, tant de mystérieuses belles...
Vers deux heures du matin, nouvelle alerte nocturne: des ébrouements de chevaux affolés, des galops martelant le sol, des cris d'Arabes. Nos bêtes, qui se sont détachées, qui se battent, épeurées par je ne sais quoi d'invisible, prises de panique générale!... Pourvu que tout cela se passe loin de moi, ne vienne pas s'entraver les pieds dans les cordes de ma tente et la chavirer; quel ennui ce serait, sous l'ondée qui ruisselle toujours!
Allah soit loué! La galopade échevelée prend une autre direction, s'éloigne, se perd dans le noir d'alentour.
Puis j'entends qu'on ramène les fugitifs, et le calme revient,—le silence,—le sommeil...
VI
5 avril.
A six heures, au grand jour, le clairon d'un de nos chasseurs d'Afrique sonne le réveil.
Vite il faut se lever, se sangler, se guêtrer. Déjà des Arabes ont envahi mon logis pour le démolir,—mon logis de toile blanche tout trempé de la pluie de la nuit.
En un tour de main, c'est fait; le vent aidant, cela s'envole, flotte un instant avec un bruit de voile de navire, puis retombe aplati sur l'herbe mouillée, et j'achève à l'air libre d'attacher mes éperons, de mettre la dernière main à ma toilette.
Les petites fleurs qui ont dormi sous mon toit vont recouvrer la liberté, l'arrosage des averses et la solitude.
Et toute notre ville se démonte de la même manière, se plie, s'attache serré dans des quantités de ficelles; puis se charge sur des mules qui ruent, sur des chameaux qui grognent; en route, notre camp est levé!
Au départ, les chevaux dansent, hennissent, se défendent ou s'amusent.
Nous commençons notre étape du second jour dans des montagnes uniformément couvertes de broussailles de chênes verts, de bruyères et d'asphodèles. Presque jamais d'arbres, au Maroc; mais, en revanche, toujours ces grandes lignes tranquilles des paysages vierges que n'interrompt ni une route, ni une maison, ni un enclos. Un pays inculte, à peu près laissé à l'état primitif, mais qui semble merveilleusement fertile. Quelques champs de blé, çà et là, quelques champs d'orge auxquels on ne s'est pas cru obligé de donner la forme carrée usitée chez nous, et qui ont l'air de prairies d'un vert tendre. Comme cela repose les yeux, après notre petite campagne française, toute en damiers, morcelée et découpée... J'ai déjà connu ailleurs cette sorte de bien-être, de soulagement particulier que l'on éprouve dans les pays où l'espace ne coûte rien et n'est à personne; dans ces pays-là, il semble aussi que les horizons s'élargissent démesurément, que le champ de la vue soit très agrandi, que les étendues ne finissent plus.
Et toujours, à quelque cinquante mètres en avant de nous, sur les tranquilles lointains verts sans cesse déroulés,—toujours se dessine cette même première avant-garde, qui nous guide et que nous suivons dans sa continuelle fuite: trois cavaliers de front; celui du milieu, un grand vieux nègre de majestueuse allure, en cafetan de drap rose, en burnous et turban de fine étoffe blanche, portant haut l'étendard du sultan, l'étendard de soie rouge à boule de cuivre; ceux des côtés, nègres aussi, pareillement coiffés, tenant en main leurs longs fusils, dont les canons brillent sur l'uniformité bleuâtre des fonds, des montagnes et des plaines.
Vers dix heures, sous le ciel toujours gris, dans la campagne toujours verte et sauvage, nous apercevons là-bas devant nous une ligne immobile de bonshommes à cheval, postés pour nous attendre. C'est que nous allons changer de territoire, et tous les hommes de la tribu chez laquelle nous arrivons se tiennent sous les armes, caïd en tête, pour nous recevoir. Ainsi qu'il est d'usage pour les ambassades qui passent, ils nous feront escorte à travers leur pays, et les autres, venus de Tanger, s'en retourneront.
Oh! les étranges cavaliers, vus au repos et dans le lointain! Sur leurs petits chevaux maigres, sur leurs hautes selles à fauteuil, on dirait des vieilles femmes enveloppées de longs voiles blancs, des vieilles poupées à figure noire, des vieilles momies. Ils tiennent en main de très longs bâtons minces recouverts de cuivre brillant,—qui sont des canons de fusil,—leur tête est tout embobelinée de mousseline, et leurs burnous, sur la croupe de leurs bêtes, traînent comme des châles.
On s'approche et, brusquement, à un signal, à un commandement jeté d'une voix rauque, tout cela se disperse, essaime comme un vol d'abeilles, gambade avec des cliquetis d'armes, en poussant des cris. Leurs chevaux, éperonnés, se cabrent, sautent, galopent comme des gazelles effarées, queue au vent, crinière au vent, bondissant sur les rochers, sur les pierres. Et, du même coup, les vieilles poupées ont pris vie, sont devenues superbes aussi, sont devenues des hommes sveltes et agiles, à beau visage farouche, debout sur de grands étriers argentés. Et tous les burnous blancs qui les empaquetaient se sont envolés, flottent maintenant avec une grâce exquise, découvrant des robes de dessous en drap rouge, en drap orange, en drap vert, et des selles qui ont des tapis de soie rose, de soie jaune ou de soie bleue à broderies d'or. Et les beaux bras nus des cavaliers, fauves comme du bronze, sortent des manches larges relevées jusqu'aux épaules, brandissant en l'air, pendant la course folle, les longs fusils de cuivre qui semblent devenus légers comme des roseaux...
C'est une première fantasia de bienvenue, pour nous faire honneur. Dès qu'elle est finie, le caïd qui l'avait conduite s'avance vers notre ministre et lui tend la main. Nous disons adieu à nos compagnons d'hier qui s'éloignent, et nous continuons notre route escortés de nos nouveaux hôtes.
VII
J'ai souvenance d'avoir traversé toute l'après-midi de cette même journée d'immenses, d'interminables plateaux de sable recouverts de fougères,—comme sont nos landes du sud de la France. Ces plaines étaient d'un vert tendre et frais, à l'infini, d'un vert tout neuf d'avril; un rayon atténué de soleil les éclairait obstinément, au seul point précis où nous étions, comme si cette lueur nous eût suivis, tandis qu'alentour les grands horizons de montagnes, où pesaient des nuages sombres, se confondaient avec le ciel dans des obscurités lourdes et sinistres. Des rideaux de brume tamisaient une sorte de lumière couleur d'argent doré, de vermeil pâli, et c'était inattendu de voir ainsi fraîches et voilées ces campagnes africaines.
Le frôlement de notre passage, les sabots de nos chevaux brisant les tiges, développaient très fortement la senteur des fougères—qui me rappelait les beaux matins de juin dans mon pays, l'arrivée au marché des mannequins de cerises.—(En Saintonge, les cerises ne voyagent jamais sans être enveloppées de cette sorte de feuillage; aussi ces deux senteurs sont-elles inséparables dans mon souvenir.)
Et, de chaque côté de notre colonne, en sens inverse de notre marche, toutes les cinq minutes, des groupes de cavaliers arabes passaient comme le vent. Sur ces tapis de plantes, sur ces sables, on entendait à peine le galop de leurs chevaux; tout le bruit qu'ils faisaient en fendant l'air était un léger cliquetis de cuivre et un flottement échevelé de burnous; il semblait plutôt entendre une bourrasque dans des voiles de navire, ou un grand vol d'oiseaux. A peine aussi avait-on le temps de se garer pour n'être pas frôlé par eux. Et, au moment même où ils nous croisaient, ils poussaient un cri rauque, puis tiraient à poudre un coup de leur long fusil, nous couvrant de fumée.
A chaque instant, à droite ou à gauche, recommençait cette vision rapide, cette espèce de cauchemar de guerre, qui fuyait terriblement vite.
Vers le soir seulement, ces fantasias cessèrent. Autour de nous, la teinte verte était de plus en plus belle, le pays devenait presque boisé; il y avait des bouquets d'oliviers, et les palmiers-nains étaient si vieux, si hauts, qu'ils ressemblaient à de vrais arbres. Des hameaux apparaissaient çà et là sur des collines: murs de terre battue et toits de chaume gris; le tout entouré, gardé, à demi caché par des haies d'énormes cactus-raquettes d'un vert presque bleu. Et des femmes en haillons de laine grise sortaient, à notre approche, de ces formidables clôtures tout hérissées d'épines, criant: «You! you! you!» pour nous faire honneur, avec des voix stridentes, perçantes, comme en ont les martinets, les soirs d'été, lorsqu'ils tourbillonnent dans le ciel.
Puis cette région habitée s'éloigna de nous et, après deux ou trois gués franchis, nous aperçûmes dans une prairie, dans un bas-fond très frais, notre camp qui achevait de se monter. Nos chevaux hennirent de plaisir en le reconnaissant.
Toujours pareille, notre petite ville, toujours disposée de la même manière, comme si elle se transportait d'une seule pièce, sur des roulettes. Et, dès l'arrivée, chacun de nous, sans hésiter, se rend tout droit dans sa maison, qui, par rapport aux autres, n'a pas changé de place; il y retrouve son lit, son bagage et, par terre, sur un premier tapis d'herbe et de fleurs, son tapis marocain, étendu. Nous voyageons avec tout le confort des nomades, n'ayant à nous occuper de rien, n'ayant qu'à jouir du grand air, du changement, de l'espace.
Nos quinze tentes forment un cercle parfait, laissant au milieu une sorte de place, de prairie intérieure où nos chevaux paissent. Toutes sont semblables, le mât central surmonté d'une grosse boule de cuivre, et les parois ornées, au dehors, de plusieurs rangs d'arabesques d'un bleu noir, qui tranchent sur la blancheur de l'ensemble. (Ces arabesques, faites de morceaux d'étoffe découpés et cousus, sont d'un dessin toujours le même, extrêmement ancien, consacré par des traditions millénaires: espèces de créneaux dentelés qui se succèdent en séries, les mêmes que les Arabes taillent dans de la pierre au sommet de leurs murailles religieuses, les mêmes qu'ils brodent au bord de leurs tentures de soie, les mêmes qui entourent leurs mosaïques de faïence, et que l'on voit aussi aux lambris de l'Alcazar ou de l'Alhambra.)
Et autour de nos tentes, formant un second cercle enveloppant, il y a celles de nos chameliers, de nos muletiers, de nos gardes; plus petites, plus pointues, celles-ci, et tout uniment grisâtres, disposées avec moins d'ordre, elles composent un quartier tout bédouin, qu'encombrent nos bêtes de somme, et où d'étranges musiques se font entendre le soir aux veillées.
L'apparition de la mouna est toujours l'événement le plus considérable de nos fins d'étapes; c'est au crépuscule généralement que cela arrive, en long cortège, pour se déposer ensuite sur l'herbe devant la tente de notre ministre. Pardon pour ce mot arabe, mais il n'a pas d'équivalent en français: la mouna, c'est la dîme, la rançon, que notre qualité d'ambassade nous donne le droit de prélever sur les tribus en passant. Sans cette mouna, commandée longtemps à l'avance et amenée quelquefois de très loin, nous risquerions de mourir de faim dans ce pays sans auberges, sans marchés, presque sans villages, presque désert.
Notre mouna de ce soir est d'une abondance royale. Aux dernières lueurs du jour, nous voyons s'avancer au milieu de notre camp français une théorie d'hommes graves, drapés de blanc; un beau caïd, noble d'allure, marche à leur tête, avec lenteur. En les apercevant, notre ministre est rentré sous sa tente et s'est assis, comme le prescrit l'étiquette orientale, pour les recevoir au seuil de sa demeure. Les dix premiers portent de grandes amphores en terre, pleines de beurre de brebis; puis viennent des jarres de lait, des paniers d'œufs; des cages rondes, en roseau, remplies de poulets attachés par les pattes; quatre mules chargées de pains, de citrons, d'oranges; et enfin douze moutons, tenus par les cornes—qui pénètrent à contre-cœur, les pauvres, dans ce camp étranger, se méfiant déjà de quelque chose.
Il y a de quoi nourrir dix caravanes comme la nôtre; mais refuser serait un manque absolu de dignité.
D'ailleurs nos gens, nos cavaliers, nos muletiers, attendent, avec leurs convoitises d'hommes primitifs, cette mouna pour se la partager; toute la nuit, ils en feront des bombances sauvages, ils en revendront demain, et il en restera encore des débris par terre pour les chiens errants et les chacals. C'est l'usage établi depuis des siècles: dans un camp d'ambassadeur, on doit faire continuelle fête.
A peine, le ministre a-t-il remercié les donateurs (d'un simple mouvement de tête comme il convient à un très grand chef), la curée commence. Sur un signe, nos gens s'approchent; on se partage le beurre, le pain, les œufs; on en remplit des burnous, des capuchons, des cabas en sparterie, des bâts de mulet. Derrière les tentes de cuisine, dans un petit recoin de mauvais aspect, qui semble se transporter, lui aussi, avec nous chaque jour, on emmène les moutons,—et il faut les y traîner, car ils comprennent, se défendent, se tordent. Au crépuscule mourant, presque à tâtons, on les égorge avec de vieux couteaux; l'herbe est toujours pleine de sang, dans ce recoin-là. On y égorge aussi des poulets par douzaines, en les laissant se débattre longuement le cou à moitié tranché, afin de les mieux saigner. Puis des feux commencent à s'allumer partout, pour des cuisines bédouines qui seront pantagruéliques; sur des tas de branches sèches, des petites flammes jaunes surgissent çà et là, éclairant brusquement des groupes de chameaux, des groupes de mules qu'on ne voyait déjà plus dans l'obscurité, ou bien de grands Arabes blancs, aux airs de fantôme. On dirait maintenant d'un camp de gitanos en orgie—au milieu de ce pays désert qui est déployé en cercle immense alentour et qui, tout à coup, dès que les feux brillent, paraît plus profond et plus noir.
Temps toujours couvert, très sombre, presque froid. Nous sommes dans une région de prairies, de marécages. Et, pendant ces préparatifs de festins, les grenouilles nous commencent de tous les côtés à la fois, jusque dans les lointains extrêmes, leur musique nocturne, leur même ensemble éternel, qui est de tous les pays et qui a dû être de tous les âges du monde.
Vers huit heures, comme nous finissons de dîner nous-mêmes sous la grande tente commune qui nous sert de salle à manger, quelqu'un avertit le ministre qu'on vient de lui immoler une génisse, là, dehors, à la porte de son propre logis. Et nous sortons, avec une lanterne, pour savoir ce que signifie ce sacrifice et qui l'a accompli.
C'est un usage marocain d'immoler ainsi des animaux aux pieds des grands qui passent, lorsqu'on a une grâce à leur demander. La victime doit râler longuement, en répandant peu à peu son sang sur la terre. Si le seigneur est disposé à accueillir la supplique, il accepte le sacrifice et autorise ses serviteurs à enlever cette viande abattue pour la manger; dans le cas contraire, il continue son chemin sans détourner la tête et l'offrande dédaignée reste pour les corbeaux. Quelquefois, paraît-il, pendant les voyages du sultan, la route qu'il a suivie est comme jalonnée par les bêtes mortes.
La génisse, encore vivante, est couchée devant la tente du ministre, en travers de sa porte; elle souffle bruyamment, les naseaux ouverts; la lueur du fanal éclaire la mare de sang échappée de sa gorge, qui s'élargit sur l'herbe. Et trois femmes sont là—les suppliantes—enlaçant de leurs bras le mât de notre pavillon de France.
Elles sont de la tribu voisine. Pendant les premiers moments du repas de nos gardes, pendant les premières minutes de gloutonnerie affamée, la nuit aidant, elles ont réussi à pénétrer au milieu de nos tentes sans être aperçues; puis, quand on a voulu les chasser, elles se sont cramponnées à cette hampe du drapeau avec un air de se croire inattaquables sous cette protection-là, et on n'a pas osé les en arracher de force. Elles ont amené avec elles quatre ou cinq petits tout jeunes, qui s'accrochent à leurs vêtements ou qu'elles portent à leur cou. Dans l'obscurité, et avec leurs voiles à moitié baissés, il est impossible de démêler si elles sont jolies et jeunes, ou bien laides et vieilles; d'ailleurs, leurs tuniques flottantes, agrafées aux épaules par de larges plaques d'argent que l'on voit briller, dissimulent toutes les lignes de leurs corps.
L'interprète s'approche, et d'autres fanaux sont apportés, éclairant mieux ce groupe de formes blanches autour de cette bête égorgée qui finit de mourir par terre.
Ce sont les trois épouses d'un caïd de la région. Pour des méfaits qu'il ne m'appartient pas d'apprécier, leur mari a été enfermé, depuis déjà deux ans, dans les prisons de Tanger, sur les instances de la légation de France. Et elles voudraient que le nouveau ministre français, comme grâce de joyeux avènement, demandât au sultan de Fez de le remettre en liberté.
Il est peut-être très coupable, ce caïd, je n'en sais rien, mais ses femmes sont touchantes. Autant que je puis juger, c'est aussi l'avis du ministre, et, bien qu'il ne veuille dès maintenant faire aucune promesse formelle, la cause me paraît en voie d'être gagnée.
VIII
6 avril.
Vers cinq ou six heures du matin, avant le réveil sonné au camp, je soulève la porte de ma tente pour regarder au dehors. Et cette première apparition matinale du pays d'alentour m'impressionne d'une manière inattendue.
Un ciel uniformément obscur, sur tout le vaste pays vert où nous sommes; de grandes plaines d'iris, de palmiers-nains, d'asphodèles; par places, des amas de marguerites blanches, si serrées qu'on dirait des plaques de neige; tout cela humide de pluie ou de rosée; dans les lointains, ce vert intense s'assombrit sous les nuées lourdes qui traînent; il tourne au gris d'ombre, puis, vers l'horizon, se mêle peu à peu, par plans dégradés, avec le noir des montagnes et du ciel:—une aurore sinistre, dans un lieu quelconque perdu au milieu d'un grand pays primitif.
Des mules, déjà sellées par les soins de quelques serviteurs matineux, sont tassées là-bas les unes contre les autres, en fouillis, debout sur leurs pattes mais dormant encore; leurs hautes selles à dossier, recouvertes de drap rouge, forment des taches de couleur éclatante sur ces fonds de teintes neutres, sur ces derniers plans d'un gris violacé d'encre. Immobiles, elles ont l'air d'avoir été préparées là et d'attendre, pour quelque défilé de féerie sans spectateurs. Nos gardes s'éveillent, sortent un à un des tentes, étirant leurs longs bras bruns; ayant toujours, à cause de ces robes et de ces voiles, un faux air de grandes vieilles femmes maigres, de gigantesques gypsies...
Ah! les suppliantes d'hier au soir, qui sont encore là! Malgré les averses tombées, elles ont, paraît-il, passé la nuit accroupies devant la tente du ministre. Même elles sont plus nombreuses, ce matin: des vieilles, des jeunes, toute la famille du captif sans doute, et de pauvres petits bébés, encapuchonnés à la bédouin, qui dorment transis contre la poitrine des mères. Près d'elles, sur l'herbe mouillée, à la place où elles ont immolé la génisse, s'étale toujours une large tache de sang délayée par la pluie.
Je m'approche de leur groupe; alors une vieille tatouée, qui me dit être la mère du caïd, prend dans ses mains le pan de mon manteau et l'embrasse. De cet instant, je me sens gagné à leur cause et me promets d'intercéder pour elles quand le moment sera venu...
Comme ce lieu est triste, par un temps pareil, triste et mystérieux!... Sur ces lointains si sombres, comme nos tentes sont blanches!
IX
Nous partons comme une fantasia, au galop dans le vent froid du matin, presque tous de front, pêle-mêle, grimpant une côte; et c'est joli, notre troupe bigarrée d'uniformes et de burnous, sur la colline si verte. On ne sait quelle idée est venue ce matin aux trois vieilles poupées nègres qui nous guident, de faire courir si vite l'étendard du sultan; mais nos chevaux, tout frais, ne demandent pas mieux que de les suivre, ni nous non plus. Et c'est amusant, au réveil, cette vitesse, ce brouhaha, ce cliquetis d'armes, tout le train de cette course rapide à travers un bon air pur que personne n'a respiré et qui dilate les poitrines. Nos mules de charge, qui d'abord avaient voulu suivre aussi, sont promptement distancées; une dizaine d'entre elles, qui portaient nos cantines, s'abattent et roulent; et alors il y a des cris, des hurlements d'Arabes: les muletiers se précipitent, burnous flottants, s'entassent comme une nuée d'oiseaux de proie sur chaque bête tombée, pour la relever, la recharger, la battre. Vaguement, nous entrevoyons ces scènes, en courant toujours; puis elles sont hors de vue bientôt. Du reste, cela ne nous regarde ni ne nous inquiète: les bagages finissent toujours par arriver et c'est l'affaire du caïd responsable. Courons toujours, nous; dans le vent, dans la pluie qui commence à rayer l'air, continuons notre allure de fantasia...
Quand notre galopade s'arrête, il pleut à torrents d'un ciel tout noir, et le vent gémit, en nous cinglant les oreilles. Nous sommes sur des plateaux bossués, dans une région de sables maigrement tapissée de fougères; en avant se prolongent à l'infini les espèces de dunes de cette plaine ondulée. C'est un sable d'un jaune doré, très fin, sur lequel nous trottons sans bruit comme sur une piste de manège; aux fougères, qui dominent, se mêlent des asphodèles toujours, des lavandes, et des quantités de fleurs blanches semblables à de larges églantines; toutes ces plantes, arrosées à grande eau, sont délicieusement fraîches et répandent des senteurs douces, sous l'écrasement rapide des pieds de nos chevaux.
Puis, pendant deux heures, passe une région plus triste, pierreuse, ravinée, tourmentée, avec des ajoncs odorants tout couverts de fleurs jaunes et quelques aubépines; une infinité de petites vallées sauvages se succèdent, toutes pareilles, sans vestige humain. Ciel de plus en plus noir, vent hurlant sur les broussailles, pluie fouettante. On dirait une Bretagne d'autrefois, avant les clochers et les calvaires: une Bretagne préhistorique, vue au printemps.
Nos trois vieilles poupées nègres d'avant-garde se sont coiffées de leur capuchon pointu: hautes et droites sur leurs chevaux grêles, ayant étalé leurs burnous qui traînent sur les croupes, elles semblent des babouins, ainsi vues de dos;—des babouins de forme conique, très larges de base et terminés en pointe aiguë. Et leur étendard rouge, qui était neuf au départ, retombe à présent sur sa hampe, tout trempé et piteux.
Nous allons changer de tribu, à ce qu'il paraît, et entrer dans le territoire d'El-Araïch. Car voici là-bas, sur une crête de colline, une centaine de cavaliers qui nous attendent. A travers la pluie aveuglante, on les aperçoit en troupe quasi-fantastique, hérissée de longs fusils minces; enveloppés de blanc, tous, et capuchon baissé, ils ne parlent ni ne bougent.—Et c'est bizarre de les voir immobiles comme des momies, ces gens-là, quand on sait que tout à l'heure un vertige de vitesse va les prendre, et que, dans leur course furieuse, le vent fera fouetter autour d'eux mille choses échevelées, burnous, turbans déroulés, crinières et longues queues.
Sur le front des cavaliers, toujours encapuchonnés et momifiés, le caïd s'avance pour tendre la main au ministre. Il a une figure de saint prophète, régulièrement belle, douce et mystique. Il porte un cafetan de drap rose, avec burnous blanc et burnous bleu drapés l'un sur l'autre, et le cheval qu'il monte est d'un gris pommelé, harnaché de soie vert-réséda brodée d'or. Son lieutenant, qui l'accompagne, a, par contraste, une figure cruelle, un petit nez crochu de faucon; sur un cheval jaune à selle bleue, il porte un cafetan de drap capucine avec un burnous couleur d'ardoise. Et il y a une telle lumière dans ce pays que, même par ce triste temps pluvieux, la combinaison de ces nuances donne un éclat qu'aucun costume n'atteindrait jamais sous notre ciel d'Europe.
Malgré l'averse, il faut assister à la grande fantasia de bienvenue.
Tous ensemble, les cavaliers rejettent leurs capuchons et éperonnent leurs chevaux, qui s'élancent, tête levée, par bonds furieux... Allah! avec des hennissements et des cris, la course est commencée, les draperies volent et les fusils tournoient dans l'air...
Les trois quarts des coups de feu ratent sous l'ondée torrentielle, et le caïd s'excuse beaucoup, expliquant que la poudre est mouillée. Mais c'est beau quand même et entraînant; peut-être est-ce plus extraordinaire encore que sous un tranquille ciel bleu: cavaliers affolés, pluie cinglante et nuages noirs, tout semble mené par le vent en un même tourbillon...
Dans cette nouvelle escorte, qui nous accompagnera jusqu'à demain, il y a, sous des turbans, quelques paires d'yeux bien sauvages.
Halte de deux heures pour déjeuner, sur une colline où, par extraordinaire, est bâti un village. (C'est, du reste, grâce à ces haltes de midi que nos tentes et nos cantines atteignent chaque jour avant nous le terme de l'étape et que nous trouvons en arrivant notre camp toujours monté.)
En hâte, nos gens dressent sur cette colline notre grande tente de salle à manger qui, par exception, voyage toujours à notre allure, derrière nous, sans nous perdre de vue. Et, comme il fait très froid, ils allument un feu, un vrai bûcher de feuilles de palmiers-nains, qui brûlent avec une forte odeur balsamique, en répandant une fumée d'incendie.
Ce village, qui est ici, se compose, comme ceux d'hier, de petites huttes en chaume gris, cachées derrière des haies de grands aloès ou de grands cactus bleuâtres. Auprès, il y a un palmier-dattier, élancé et frêle sur sa tige, le premier que nous ayons rencontré depuis notre départ. Il y a aussi un tombeau de saint marabout, très vénéré dans la contrée; un drapeau blanc flotte au-dessus, afin d'indiquer aux voyageurs, aux caravanes, qu'il est bien de s'arrêter au passage pour déposer là pieusement quelques pièces de monnaie en offrande. (Au Maroc, il y a beaucoup de sépultures saintes à drapeau blanc, même dans les endroits les plus inhabités, les plus solitaires, et les rares passants y déposent leurs dons, qui sont généralement respectés par les voleurs.)
Tandis que nous déjeunions des restes de la mouna d'hier, le beau temps est revenu; avec la rapidité spéciale à l'Afrique, le ciel, subitement balayé, a repris son admirable transparence bleue; la lumière a reparu splendide.
Dans ce pays sans arbres, on voit toujours à d'extrêmes distances; d'ailleurs, presque jamais de maisons ni de villages, rien qui vienne rompre cette immense monotonie verte ou brune; alors l'œil s'habitue à fouiller les grandes lignes des horizons, à y découvrir du premier coup, comme sur les plaines de la mer, tout ce qui s'y passe d'anormal, tout ce qui est une indication de mouvement ou de vie, même à des degrés d'éloignement tels, que, dans notre pays, on ne distinguerait plus. Sur le flanc de quelque colline déserte, bleuâtre à force de distance, lorsque des points blancs apparaissent, on se dit, s'ils restent immobiles: ce sont des pierres; des moutons, s'ils se déplacent. Une réunion de points roux indique un troupeau de bœufs. Et enfin, une longue traînée brunâtre, qui s'avance avec une lenteur ondulante, avec un chenillement incessant et tranquille, nous représente tout de suite une caravane, dont nous dessinerions même par avance les nombreux chameaux à la file, balançant leur long cou avec un dandinement de sommeil.
Un objet extraordinaire, qui nous suit depuis Tanger et que nous sommes aussi habitués à chercher des yeux, tantôt en avant de nous, tantôt en arrière, au fond des lointains, c'est le canot électrique (!!?), de six mètres de long, que nous portons en cadeau à Sa Majesté le sultan; il est enfermé dans une caisse de bois grisâtre qui lui donne l'aspect d'un bloc de granit, et il s'avance péniblement, par les ravins, par les montagnes, porté sur les épaules d'une quarantaine d'Arabes. Dans les bas-reliefs égyptiens, on a déjà vu de ces énormes choses défiler, portées, comme celle-ci, par des théories d'hommes en robes blanches, aux jambes nues.
Nous campons ce soir en un point appelé Tlata Raïssana, où se tient chaque mois, paraît-il, un immense marché de bestiaux et d'esclaves.
Mais le lieu est désert aujourd'hui. C'est au bord d'un grand ruisseau frais, au milieu de montagnes si uniformément tapissées de fougères qu'elles semblent recouvertes d'une sorte de même étoffe moutonnée, d'un vert admirable. Il y a, comme toujours, beaucoup de fleurs autour de nos tentes, mais plus du tout nos fleurs de France; ici, dans ce recoin particulier, en terre de bruyère, croissent des espèces inconnues à nos campagnes et à nos jardins, très parfumées toutes, et nuancées un peu étrangement.
Des fantasias galopent autour du camp toute la soirée; jusqu'au coucher du soleil, on n'entend que bruits de chevaux passant en tonnerre, coups de fusil et cris d'Arabes...
Vers sept heures, la mouna fait son entrée au camp avec la majesté habituelle. Mais elle est insuffisante: rien que huit moutons, et le reste à l'avenant. C'est inacceptable pour une ambassade; il faut refuser afin de maintenir la dignité de notre pavillon. Et ce refus constitue un incident diplomatique, qui serait même très grave pour le caïd de la région, si l'affaire arrivait jusqu'au sultan.
Il joue la surprise et la consternation, avec des gestes délicieux, le beau caïd en robe de drap rose; il fait mine de s'en prendre à des caïds inférieurs—lesquels s'en prennent à des gens quelconques—lesquels tombent à coups de bâton sur d'innocents bergers.
Mais ce n'était qu'une comédie complotée entre eux tous afin de nous mettre à l'épreuve; un complément de mouna était préparé, à toute éventualité, et caché, à petite distance, dans un ravin. Après souper, un nouveau cortège se présente au clair de lune, amenant cette fois seize moutons, une quantité respectable de poulets, de pains et de jarres de beurre. Et les caïds, anxieux de ce que le ministre va dire, attendent en silence autour de sa tente, dans la majesté de leurs longs burnous blancs. Cette nouvelle mouna, très convenable, est agréée et l'incident est clos.
X
Dimanche 7 avril.
Ayant franchi, sous un ciel toujours bas et noir, les premières montagnes d'alentour, veloutées de fougères, nous retombons dans d'infinies solitudes toutes blanches d'asphodèles en fleur.
Çà et là, un grand glaïeul rouge, ou une touffe d'iris violets, jettent leurs belles teintes fraîches au milieu des blancheurs monotones de ce parterre. Et c'est ainsi à perte de vue.
De temps à autre, des cigognes passent, d'un vol lent, fouettant l'air de leurs grandes ailes mi-parties blanches et noires;—ou bien des corbeaux, des aigles.
Toujours la pluie. Et personne en vue, ce matin; ni un groupe de laboureurs, ni une file d'ânons, ni une caravane.
Une maman chameau, qui est seule avec son fils au bord du sentier perdu, s'approche avec intérêt pour nous regarder défiler. Son fils, qui vient tout juste de naître, je pense, a le cou si mince et la tête si petite qu'on le prendrait de loin pour une autruche à quatre pattes. Il est presque gentil, dans son étonnement de nous voir, dans sa grâce enfantine et épeurée.
Pluie, pluie à torrents. Nos trois vieilles poupées nègres d'avant-garde, encapuchonnées aujourd'hui jusqu'au-dessous des yeux, ont repris plus que jamais leur aspect de babouins pointus. L'étendard de soie, que la poupée du milieu tient toujours droit comme un cierge, n'est plus qu'une loque déteinte, déchiquetée par le vent. L'eau ruisselle sur nous tous. Et le canot du sultan, toujours semblable à un accessoire de défilé égyptien, avance avec une peine extrême, les pieds de ses quarante porteurs enfonçant à chaque pas dans la terre détrempée.
Après deux heures de cette prairie d'asphodèles, nous apercevons quelque chose comme une lézarde très longue serpentant dans la plaine, quelque chose qui doit être une rivière profondément encaissée.
C'est l'Oued M'cazen, réputée difficile à franchir, et, sur ses bords, il y a un rassemblement de mauvais augure: mules chargées, par centaines, chameaux, cavaliers, piétons, tous arrêtés là évidemment parce que la rivière n'est pas guéable... Alors, comment allons-nous faire?
L'Oued, grossie par les pluies, est agitée, rapide, roule en bruissant ses eaux boueuses, qui semblent, en effet, très profondes. De plus, elle est encaissée entre de hautes berges verticales, en terre glaise, détrempées et glissantes, absolument dangereuses. Avec nos idées d'Europe sur les voyages, il nous paraîtrait qu'il y a impossibilité matérielle à faire passer là, sans pont, des gens, des bagages et des tentes.
Cependant, nos caïds sont d'un avis différent et on va tenter la chose, en commençant par le frétin.
D'abord nos hommes de peine, qui, en un tour de main, enlèvent leurs burnous, toutes leurs nobles draperies de laine grise, mettent à nu leur beau torse fauve, et se jettent dans l'eau tourmentée et froide, sondant la profondeur: deux mètres tout au plus; avec un peu de bonne volonté, ce sera peut-être faisable.
Essayons maintenant quelques mules peu chargées...
A force de coups, elles passent, nageant vers le milieu, s'affolant une minute dans le courant qui les entraîne, puis bientôt reprenant pied sur les vases de l'autre rive, avec leur chargement au complet, bien que tout trempé d'eau boueuse.
Mais nous-mêmes, comment passerons-nous, notre dignité d'ambassade nous empêchant de nous dévêtir? Et nos matelas de campement? Et nos beaux uniformes dorés, qui doivent figurer devant le sultan pour la présentation?
Sur le haut de la berge opposée, arrive au galop, avec de grands cris, une petite troupe de cavaliers qui nous font des signes. Nous sommes sauvés! C'est un certain Chaouch, de Czar-el-Kébir (une ville dont nous approchons), qui vient à notre secours avec une nombreuse suite, nous apportant une mahadia fabriquée en hâte à notre intention. (Une mahadia est une gerbe, un énorme faisceau de roseaux liés de façon à pouvoir flotter.) Deux par deux, nous nous embarquerons sur ce radeau improvisé; avec une corde, on nous hâlera; et nos cantines, nos bagages précieux, passeront de la même manière, à sec comme dans une barque.
Quant au reste de notre colonne, gens ou bêtes, à la nage, tout le monde, et au plus vite! Les caïds se démènent, crient, s'interpellent à tue-tête, toujours avec ces aspirations rauques qui semblent des suffocations de fureur: «'Ha! caïd Rhaâ!—'Ha! caïd Abd-er-Haman!—'Ha! caïd Kaddour!» Et, de droite, de gauche, ils tombent à coups de bâton sur les hésitants que l'eau froide épouvante.
Avec résignation, les beaux cavaliers arabes se déshabillent, puis déshabillent aussi leurs chevaux et remontent dessus, les tenant enfourchés entre leurs jambes nerveuses comme dans des étaux de bronze. Sur leur propre tête, ils placent en paquet monumental leurs cafetans de drap et leurs burnous; par-dessus encore, leur énorme selle à fauteuil, leurs harnais de parade, et ils relèvent leurs bras, en anse d'amphore grecque, pour soutenir le tout.
On voit alors s'avancer résolument vers la rivière tous ces échafaudages multicolores, incompréhensibles au premier aspect, ayant chacun pour base cette chose instable: un maigre cheval, cabré et rétif, le long duquel pendent deux jambes nues.
Et tous ces hommes, ainsi chargés, incapables à présent de s'aider de leurs mains, lancent leurs chevaux sur la berge à pic et luisante, rien qu'en leur pressant le flanc, en les éperonnant du talon. Les chevaux hennissent de peur; glissent, comme qui patine, comme qui descend en char russe, les uns encore debout sur leurs pieds, les autres assis sur leur derrière, et, tout couverts de boue gluante, tombent dans l'Oued au milieu d'un grand éclaboussement d'eau; puis nagent en plein courant, et, sur l'autre rive, grimpent comme des chèvres.
Dans la quantité, il y en a bien quelques-uns qui tombent, qui se débattent, qui ruent; il y a des cavaliers qui roulent dans la rivière, avec leurs beaux burnous pliés, leurs belles selles trop lourdes qui les entraînent. Des mules chargées s'abattent en détresse dans la vase: on les relève à force de cris, à force de coups, horriblement blessées par les sangles et les bâts, la chair tout au vif; et nos tentes qu'elles portaient, si blanches au départ, sont maintenant vautrées dans la boue.
Au milieu de l'immense plaine d'herbages, sous le ciel très sombre, sur les berges de terre grise, c'est étrange à regarder, l'activité, l'affairement d'une centaine de chevaux et de cavaliers de toutes couleurs, d'autant de mules, de chameaux, de porteurs à pied, de gens de peine... Nous avons l'air d'une tribu émigrante, se hâtant comme dans une fuite de déroute.
Maintenant, la situation se complique d'un troupeau de bœufs qui passe à la nage, en sens inverse de notre caravane; bœufs entêtés qui auraient voulu demeurer sur l'autre rive; les Arabes qui les mènent se battent avec eux dans l'eau, nageant d'une main, les frappant de l'autre, leur tortillant la queue pour les faire avancer, ou les tirant par les cornes.
Vers la fin, les berges de terre glaise ont été polies comme de vrais miroirs par tant de glissades successives. Alors cela devient une chute, une dégringolade générale avec des cris forcenés, un immense désarroi d'animaux affolés, d'hommes nus, de bagages de toutes sortes, de selles rouges, de paquets enveloppés de couvertures chamarrées. Une scène comme il devait s'en passer lors de l'invasion des armées du Prophète. Un grand tableau d'Afrique ancienne, admirable de couleur et de vie, au milieu de plaines désertes, sous un ciel noir...
Enfin, c'est une chose accomplie, menée à bien, à force de coups et de cris. Nous sommes tous, avec nos bagages, sur l'autre rive, sans noyades ni pertes. Nos cantines, nos matelas, trempés et pleins de boue; nos mules écorchées, haletantes. Nous, mouillés de pluie seulement...
Et le désert d'asphodèles et d'iris recommence, tranquille et morne, sous l'ondée, pendant une heure encore. Notre troupe s'est grossie des gens de Czar-el-Kébir, qui sont venus à notre rencontre, amenés par Chaouch: une dizaine d'Arabes à cheval, et autant de juifs à longue chevelure, ayant de grandes boucles d'or aux oreilles et montés deux par deux sur des ânons. Czar-el-Kébir, la ville où nous arriverons ce soir, est la seule entre Tanger et Fez,—et Chaouch, un bel Arabe au burnous amaranthe, y est notre agent consulaire. Si l'on demande ce que nous faisons d'un agent consulaire à Czar-el-Kébir, voici, c'est que nous y avons des «protégés français», une vingtaine environ,—comme, du reste, à Tanger et à Tétouan. Dans la plupart des villes musulmanes de la Turquie, de la Syrie ou de l'Égypte, nous avons ainsi de ces «protégés», c'est-à-dire des gens auxquels il n'est pas permis de toucher sans l'assentiment de nos légations.—Au Maroc, presque tous nos protégés sont israélites, je n'ai jamais su pourquoi.
Donc, nous cheminons toujours dans la plaine de fleurs blanches. Des hirondelles innombrables, rasant la terre, passent entre les jambes de nos chevaux.
De temps en temps, nous rencontrons des troupeaux de moutons. Le berger ou la bergère est un petit tas de laine grise à capuchon pointu, accroupi sous la pluie dans les herbages. Lorsque nous passons, le burnous se dresse, surgit tout debout, pour jouir de l'étonnant spectacle de notre troupe en marche. Alors, sous l'étoffe en lambeaux, un corps d'enfant se dessine, demi-nu, svelte et jaune; presque toujours la figure est fine et charmante, avec des dents bien blanches et de grands yeux bien noirs.
Vers le soir, nous entrons dans une région cultivée, région bien banale, rappelant les plaines de la Beauce, mais agrandies démesurément, sans maisons ni clôtures: des blés, des blés, des champs d'orge qui n'en finissent plus; la terre, noire et grasse, doit être merveilleusement fertile. Quel grenier d'abondance ce Maroc pourrait devenir!...
Sur une élévation, qui borne la vue en avant, nous apparaît une chose inattendue, une chose que nous nous sommes déshabitués de voir: une foule humaine. Foule arabe, foule en burnous et toute grise, ondulant sur le fond gris du ciel. C'est la population de Czar-el-Kébir, qui est sortie à notre rencontre. Des gens à pied, des gens à cheval, capuchon baissé tous, et formant des rangées de silhouettes pointues. On entend déjà battre les tambourins et gémir les musettes.
Dès que nous sommes à portée, tous les longs fusils, chargés à poudre, font feu sur nous, et les cavaliers s'élancent en fantasia, tandis que les musiques, en crescendo furieux, nous envoient leurs notes les plus déchirantes. Puis toute cette foule, par un mouvement tournant, nous enveloppe, se mêle à nous, nous pénètre, en confusion, en cohue, les bêtes se bousculant et se mordant les unes les autres. Les beaux cavaliers trottent, les piétons courent, burnous au vent, harcelés par les chevaux, sous une menace d'écrasement continuelle. Il y a des quantités d'enfants sur des ânons, quelquefois deux ou trois sur le même, en brochette comique; il y a des vieillards à béquilles, des éclopés, qui courent tout de même; des mendiants, des idiots, des saints illuminés qui chantent. Et les joueurs de tambourins, qui sont à pied, battent à tour de bras, effarouchant nos bêtes. Et les sonneurs de musette stridente, qui sont sur des mules, et qui ont les joues gonflées en vessie de cornemuse, les yeux hors des orbites, sonnent, sonnent à se rompre les veines, poussant leurs bêtes rétives à coups de leurs pieds nus; l'un d'eux, qui est tout rond avec une tête énorme, qui est tout ventru sur un petit âne, ressemble au vieux Silène; il me suit obstinément, celui-là, me faisant glapir aux oreilles, avec rage, sa musette, en voix triste de chacal. Des gens crient à tue-tête: «Hou!» en fausset traînant et lugubre. «Hou! qu'Allah rende victorieux notre sultan Mouley-Hassan! Hou!»
Nos chevaux, très excités, très inquiets, dansent en mesure, au rythme marqué par les tambourins, et nous cheminons ainsi vers Czar-el-Kébir, assourdis de musiques étranges, dans une ivresse de bruit.
Czar se dessine peu à peu, d'abord très embrouillée par la pluie. Au milieu d'une plaine fertile comme la terre promise, elle est entourée de bois d'oliviers et d'orangers magnifiquement verts. Elle n'a pas la blancheur des villes arabes; au contraire, elle est d'une nuance terreuse, et ses quinze ou vingt minarets, qui sont d'un brun sombre, jouent de loin les clochers de nos pays du Nord; on croirait, sous ce ciel brumeux et dans ces prairies inondées, arriver dans une ville flamande. Il faut les quelques palmiers sveltes, très hauts sur tige, qui se balancent au-dessus, pour donner l'impression de l'Afrique.
Mais bientôt cette impression se fixe tout à fait, quand se dessinent, dans les vieux remparts croulants, les ogives exquises des portes avec leurs encadrements d'arabesques.
Sur un versant de colline, à deux cents mètres des murs, dans un cimetière abandonné, où les vieilles tombes sont recouvertes de lichens jaune d'or, nous trouvons notre pauvre petit campement qui s'organise. Nos tentes, nos matelas, nos bagages, gisent encore sur l'herbe, trempés de pluie. Et c'est piteux à voir, comme un déballage de saltimbanques en hiver.
En plus de la mouna sur pied qui nous est due, on nous apporte ce soir, par galanterie, plusieurs plats tout préparés et tout chauds. C'est, du reste, la première apparition dans notre camp d'un genre d'ustensile avec lequel, dit-on, nous serons appelés à faire grande connaissance dans les banquets de Fez: une énorme boîte ronde, que surmonte une couverture, un toit plutôt, de forme conique très aiguë, en sparterie peinturlurée. Aux repas d'apparat, les mets doivent toujours être présentés là-dessous, et apportés sur la tête des serviteurs. A la tombée de la nuit, une dizaine de graves personnages nous arrivent, coiffés tous de ces choses extraordinaires, auxquelles leurs bras nus, relevés, font comme des anses; et, sans dire une parole, ils les déposent sur l'herbe, devant la tente du ministre.
Sous les toitures en sparterie, il y a des cuves de faïence, remplies d'aliments en pyramide: un couscouss sucré; un couscouss salé, surmonté d'un édifice de poulets; un mouton rôti; ou bien une pile de ces petits gâteaux très aromatisés qu'on appelle au Maroc des «sabots de gazelle.»
Et nous mangeons de tout cela, sous la tente, le soir; notre petite table disparaît sous les plats monstrueux; on dirait d'un souper chez Pantagruel. Et, avec nos reliefs, nos gens ensuite feront la fête jusqu'au jour; demain il ne restera plus rien de ces monceaux de victuailles; on n'imagine pas ce que des Arabes, en temps ordinaire si sobres, sont capables d'engloutir, lorsque le destin les a désignés pour escorter une ambassade.
XI
Lundi 8 avril.
La trompette de réveil ne sonne pas ce matin dans notre camp: cela veut dire que nous sommes bloqués par la pluie; que la rivière de Czar-el-Kébir (l'Oued Leucoutz) est, comme nous le craignions, infranchissable.
On se lève donc plus tard que de coutume, ayant dormi sous une tente mouillée, au-dessus d'une prairie mouillée, entre des couvertures mouillées.
Déjà on entend les tambourins et les musettes. Toute la matinée, des musiciens, des sorciers, des fous, rôdent autour de notre camp; et aussi des pauvres et des pauvresses ramassant les vieilles pattes de poulet, les os de mouton, tous les débris de nos orgies, sur la terre détrempée de ce cimetière.
Après déjeuner, dans une accalmie de pluie, nous montons à cheval pour aller voir le gué, l'impossible gué de la rivière. Escortés de nos gardes, toujours, et précédés de l'étendard rouge, nous nous avançons vers la ville, qu'il va falloir traverser dans sa plus grande largeur. (Malgré le bon accueil incontestable, malgré les cadeaux et les sourires, nous suivons l'avis des sages, qui est de ne jamais faire un pas sans escorte, et de ne jamais s'en aller seul à plus de cent mètres des tentes; c'est du reste la recommandation du sultan lui-même, qui redoute pour ses hôtes chrétiens l'égarement de quelques fanatiques.)
Le chemin qui mène à la ville est un cloaque de boue liquide, semé de grosses pierres et de carcasses de bêtes pourries. Nous y galopons quand même, puisque tel est l'usage: au Maroc on n'hésite jamais à prendre cette allure de parade, même dans les sentiers où, chez nous, on craindrait de mener au pas un cheval tenu en main.
En dehors des murailles encore debout, il y a, perdus sous les cactus, sous les roseaux et les folles-avoines, des quantités de débris de remparts, remontant à je ne sais quelles époques imprécises. Czar-el-Kébir, si ignorée à présent, a eu tout un passé d'une complication extrême. C'est de là que partaient jadis les expéditions de guerre sainte pour la conquête d'Espagne. Quelques siècles plus tard, après la chute de Grenade, la ville, prise et reprise, détruite et rebâtie un nombre incalculable de fois, tomba aux mains des Portugais; et, il y a trois cents ans environ, à la suite de la «bataille des trois empereurs», elle redevint définitivement marocaine. Depuis cette époque, elle dort et s'écroule lentement, au milieu de ses jardins délicieux.
Nous entrons par une série de vieilles portes ogivales, toujours pataugeant dans les flaques de boue gluante que les pieds de nos chevaux font jaillir en gerbe contre les murailles. Tout est sombre et sinistre aujourd'hui, dans ces ruines mouillées. Chaque petite rue bien étroite, bien tortueuse, est un cloaque, un ruisseau immonde où notre passage remue des puanteurs. Rien que des gens encapuchonnés de blanc grisâtre, vêtus de guenilles grises, avec des jambes nues, jaunes et boueuses. Ils se rangent, se garent dans des portes, de peur de nos éclaboussures, et nous regardent avec indifférence; leurs figures, généralement belles, ont je ne sais quoi de sombre et de fermé; en eux-mêmes, ils poursuivent un vieux rêve religieux que nous ne pouvons plus comprendre. Ces gens, évidemment, ne sont pas ceux qui nous ont reçus hier dans les champs, musique en tête; on avait recruté je ne sais où ces manifestants de bienvenue, ceux-ci n'ont même pas la curiosité de nous voir.
On sent, dès l'abord, que cette ville n'est pas de construction arabe; elle n'est pas blanche et ses toits en pente sont recouverts de tuiles; le tout est d'un gris sombre plaqué de lichens jaune d'or, avec un reste de vétusté caduque. Ce sont les Portugais qui ont bâti cela, et les Arabes en arrivant l'ont trouvé tel quel. Çà et là seulement, ils ont découpé leurs portiques dentelés, leurs inimitables ogives. Et ils ont bâti leurs mosquées, leurs grandes tours carrées pour chanter les prières, leurs grands minarets où perchent les immobiles cigognes. Mais la chaux blanche n'a pu prendre sur ces murs étrangers, sans enduit; alors on leur a laissé leur teinte quelconque.
Dans le bazar, qui est couvert et obscur, les passages sont si étroits que nos chevaux, à la file, accrochent les étalages. Les marchands, accroupis dans leurs petites niches, en vêtements blancs, en turbans blancs, paraissent détachés des commerces de ce monde et insouciants des acheteurs. Ils ont surtout à vendre des cuirs, des harnais peinturlurés pour les chevaux, des sparteries multicolores, qui papillotent, accrochés partout en lourdes grappes.
Puis, vient le quartier des juifs, au moins aussi grand que celui des Arabes. Ici on pourrait se croire aussi bien en Turquie, en Syrie ou en Égypte; dans tous les pays musulmans, les juifs se ressemblent; leurs figures, leurs costumes, leurs maisons, à peu de chose près, sont copiés sur les mêmes modèles invariables.
Nous sortons de la ville par d'autres ogives, déformées, déjetées, mais toujours délicieuses de formes et d'encadrements légers. Et voici la rivière, l'Oued-Leucoutz (l'ancienne Leucus des Romains). Elle est plus large que celle d'hier et encore plus encaissée; en bruissant beaucoup, elle roule à toute vitesse ses eaux boueuses. Des gens à nous se déshabillent et plongent, pour sonder la profondeur: trois ou quatre mètres! Rien à tenter pour aujourd'hui. Il y a, paraît-il, un vieux bac dans les environs, et l'on va se hâter de le réparer et de l'amener ici.
Rentrons en ville, où nous sommes conviés à deux collations, une chez Chaouch, l'autre chez un certain chérif, dont le père, bouffon de cour, fut le favori d'un précédent sultan.
Chez ces deux personnages, les réceptions se ressemblent. Descendus de cheval devant des petites portes festonnées, qui s'ouvrent à peine, tout étroites, toutes basses dans de hauts murs caducs, nous sommes introduits dans des cours intérieures, à colonnades, pavées et lambrissées de mosaïques. D'abord, on nous asperge d'eau de rose lancée en coup de fouet en pleine figure, avec des flacons d'argent à long col mince; dans des brûle-parfums, on allume en notre honneur des morceaux d'un bois très cher de l'Inde, qui répandent une épaisse fumée odorante; puis on nous offre des «sabots de gazelle» dans de grands plats, et du thé dans de microscopiques tasses comme en Chine; un thé que l'on fabrique par terre, dans des samovars d'argent, et qui est très sucré, très aromatisé de menthe, d'anis et de cannelle. On ne prend presque jamais de café au Maroc:—du thé toujours et partout. Et c'est l'Angleterre qui le fournit, ainsi que les samovars pour le faire et les tasses dorées pour le boire. Des bateaux anglais jettent dans les ports ouverts des quantités considérables de ces choses, et les caravanes les répandent ensuite jusqu'au fond du Moghreb.
La réception du chérif, fils du bouffon de cour, me semble cependant la plus jolie des deux, et sa maison aussi, sa vieille maison toute en mosaïques et en blancheurs de chaux, immense et délabrée. Il est lui même quelqu'un d'étrange et d'attachant. Sa figure extrêmement fine et douce garde une expression toujours mystique; à chaque parole aimable qu'on essaye de lui dire, il croise ses mains sur sa poitrine, dans une pose de saint des Primitifs, et baisse la tête avec un sourire de jeune fille.
Je m'attarde en sa compagnie, tout en haut de sa maison, sur sa terrasse qui est grande comme une place publique, gondolée, ravinée par les pluies et les soleils; des couches de chaux blanche, accumulées pendant des siècles, en ont arrondi tous les angles; elle est bordée d'un mur crénelé, avec de petites meurtrières pour regarder au loin sans être vu. C'est la promenade la plus élevée de la ville, d'où l'on domine tout. Seules, les vieilles tours sombres des mosquées, avec leurs cigognes immobiles, la dépassent dans le ciel. Bien que ce soit contraire aux usages, c'est là, dit-il, qu'il passe la plus grande partie de sa vie, surtout ses soirs d'été. Pour des raisons politiques, il a été expulsé de Fez étant encore enfant et n'espère pas obtenir la grâce de quitter jamais cette résidence de Czar-el-Kébir, que le sultan lui a assignée comme lieu d'exil. Il étudie les sciences et la philosophie, telles sans doute qu'on les enseignait au moyen âge, dans de vieux manuscrits arabes extrêmement précieux, où la divination et l'alchimie tiennent une large place.
Nous sommes là trois personnages faisant mélancoliquement le tour de cette haute terrasse: lui, le chérif, tout vêtu de voiles blancs; Chaouch, en long cafetan violet, et moi,—mais je me sens gêné d'apporter une tache dans ce tableau sans âge, qui, si je n'étais là, pourrait aussi bien être daté de l'an 1200 ou de l'an 1000. Je songe aux abîmes de tranquillité et de mysticisme qui doivent séparer les conceptions de ce chérif des conceptions d'un monsieur du boulevard; je cherche à me représenter ce que peuvent être sa vie murée, son rêve et son espérance; et j'envie ses «soirées d'été» dont il me parle, passées ici à contempler de haut toutes les autres terrasses de la ville morte, à écouter chanter les prières, à sonder là-bas les lointains sauvages de la plaine et des montagnes d'alentour; à regarder, par ces sentiers qu'aucune voiture n'a jamais parcourus, passer les caravanes...
Rentrés au camp sous la pluie, éclaboussés jusqu'aux épaules de l'eau fétide des ruelles et des cloaques, nous trouvons les abords de nos tentes de plus en plus envahis par la truanderie de Czar. Encore des sorciers, des mendiants sans jambes qui se sont traînés jusqu'ici sur leur derrière dans l'épaisseur des boues, pour récolter quelques floucs de bronze (piécettes qui portent le sceau de Salomon et dont il faut environ sept pour faire un sou). Et des vieilles femmes, demi-nues, sont à quatre pattes sous nos mulets, grattant la terre avec les ongles, pour trouver les grains qui restent de leur orge et de leur avoine.
XII
Mardi 9 avril.
Grande pluie et grand vent toute la nuit. Plus rien de sec sous nos tentes.
Une fois de plus, le réveil sonne sous un ciel noir. Nous montons à cheval tout de même, pour franchir coûte que coûte cette rivière et continuer notre voyage.
Avec toute notre escorte, cette fois, avec toute notre suite de chameaux et de mules, il nous faut retraverser Czar, entrer par les mêmes vieilles portes festonnées, enfiler toutes les petites rues en souricière sombre, et patauger dans les mêmes ruisseaux, les mêmes boues, les mêmes ordures.
De l'autre côté de la ville, à la porte de sortie, une vieille femme, qui pense que nous ne comprendrons pas, fait semblant d'être une mendiante en prière pour notre bon voyage, et, tout en tendant la main pour recevoir des aumônes, nous chante: «Dieu maudisse votre religion! maudisse! maudisse!»
«Maudisse! maudisse!» elle se dandine au rythme de sa chanson, tout à fait à la manière des pauvresses qui prient, et sa vieille voix moqueuse s'enfle, quand nous sommes passés, pour nous poursuivre.
Nous faisons un assez long détour dans la région des jardins et des vergers, pour aborder la rivière en un point plus commode, où la barque réparée nous attend.
Oh! les jardins merveilleux! des bois d'orangers qui embaument; et des palmiers, et de grands cactus arborescents au feuillage bleu, et des géraniums rouges, et des grenadiers, des figuiers, des oliviers; tout cela d'un vert admirablement printanier, d'un vert tout neuf d'avril. Et dans le luxe exubérant de cette végétation, les plantes d'Europe se mêlent à celles d'Afrique; parmi les aloès, il y a de hautes bourraches bleues fleuries à profusion; des acanthes, au feuillage marbré de blanc, poussent en fouillis, s'élèvent à huit ou dix pieds; des ciguës et des fenouils dépassent la tête de nos chevaux, et les vieux murs, les palissades, sont tapissés de liserons et de pervenches.
Au-dessus des arbres, on aperçoit encore, en se retournant, les hautes tours grises des mosquées qui s'éloignent; dans cette sorte de bocage enchanté, leur tête, qui se dresse comme pour regarder, suffit à faire planer l'impression toujours sombre de l'Islam. Et les sentiers que nous suivons sont des cloaques immondes, dont rien dans nos pays ne peut donner l'idée; jusqu'au-dessus des genoux, nos chevaux enfoncent dans une espèce de bouillie grasse; par instants, ils trébuchent sur un crâne de bœuf, sur une carcasse de chien, sur un tibia; et, à chaque pas: floc, floc, les éclaboussures noires jaillissent.
Des loriots, des pinsons, chantent à pleine voix dans les branches, des cigognes viennent se poser sur une patte à la cime des arbres pour nous voir passer. Et de distance en distance, donnant accès dans les enclos ombreux, s'ouvrent de vieilles petites portes ogivales, entourées d'ornements en festons, en stalactites, exquises encore dans leur caducité dernière, sous leur linceul de chaux blanche, avec leurs couronnes de rosiers grimpants ou de géraniums rouges. Et les orangers dominent tout de leurs énormes touffes fleuries; ils imprègnent absolument l'air de leur suave odeur...
La rivière Leucoutz roule ses eaux avec le même empressement qu'hier et semblerait plutôt avoir grossi encore. Mais la barque est là, renflouée, et nous allons passer, petit à petit, comme à l'Oued M'Cazen, en laissant à la nage la plupart de nos gens et toutes nos bêtes.
Une foule est sortie de la ville derrière nous, surtout des juifs, qui sont sans préjugés. Le haut des berges est bientôt couronné de têtes humaines dans les roseaux, et les enfants, pour mieux voir, grimpent sur les arbres.
Alors la grande scène recommence; une clameur, d'abord hésitante, s'élève de notre escorte; puis s'enfle rapidement, devient générale, frénétique.
Pour charger cette barque, qui doit faire un nombre incalculable de tours, il faut naturellement ces cris-là, avec des coups de bâton, des batailles. Et enfin, quand c'est complet pour une fois, quand la barque est bondée de gens et de choses, et que le caïd, à force de furieuses imprécations, réussit à la faire pousser, alors, tous les hommes qui sont dedans, par besoin de donner de la voix, entonnent un autre genre de hurlement, à l'unisson, cette fois, et très prolongé; quelque chose comme un cri de triomphe, pour exprimer: «Nous sommes partis, nous flottons, nous naviguons!»
Les chevaux se défendent: ça ne leur dit rien de se lancer dans cette eau rapide et froide. Les chameaux aussi agitent leur long cou, crient, gémissent. Les mules surtout, qui sont têtues par nature, ne veulent absolument pas. Et quelquefois huit ou dix Arabes ensemble sont ligués contre une seule bête obstinée, qui remue ses oreilles, qui hennit et qui rue, la peau tout écorchée au portage du bât, la chair sanglante. A grande volée, en cadence, les bâtons s'abattent sur ses flancs, qui résonnent comme un tambour.
Sur l'autre rive, avec cent cavaliers d'escorte sabre au côté et fusil à l'épaule, nous reformons notre longue colonne dans des blés et des orges luxuriants dont les tapis veloutés sont invraisemblablement verts. Nous piétinons toutes ces belles cultures; mais, au Maroc, cela importe peu, on en a de reste; le blé vaut trois francs le quintal, et personne n'y prend garde; si l'on savait même, à la saison, emmagasiner les récoltes, il n'y aurait point d'affamés dans ce pays—et des pauvres vieilles n'auraient pas besoin de venir, comme hier, ramasser les grains rejetés par les mulets. Le soleil, qui a reparu, est brûlant; sans transition, nous avons une accablante chaleur, sous un ciel à grandes déchirures bleues. Et Czar-el-Kébir s'éloigne, avec ses bois d'orangers, ses jardins délicieux, ses boues, ses puanteurs et ses parfums.
Vers midi, revenus de nouveau dans les régions solitaires et sauvages, nous plantons la tente du déjeuner dans un lieu exquis, absolument embaumé. C'est au bas d'une fraîche vallée sans nom, où des sources jaillissent partout entre les pierres moussues, où des petits ruisseaux clairs courent parmi les myosotis, les cressons et les anémones d'eau. Le ciel, maintenant tout bleu, est d'une limpidité infinie; on a l'impression des midis splendides du mois de juin à l'époque des hauts foins. Toujours pas d'arbres, rien que des tapis de fleurs; si loin que la vue s'étende, d'incomparables bigarrures sur la plaine; mais on a tellement abusé de cette expression «tapis de fleurs» pour des prairies ordinaires, qu'elle a perdu la force qu'il faudrait pour exprimer ceci: des zones absolument roses de grandes mauves larges; des marbrures blanches comme neige, qui sont des amas de marguerites; des raies magnifiquement jaunes, qui sont des traînées de boutons d'or. Jamais, dans aucun parterre, dans aucune corbeille artificielle de jardin anglais, je n'ai vu tel luxe de fleurs, tel groupement serré des mêmes espèces, donnant ensemble des couleurs si vives. Les Arabes ont dû s'inspirer de leurs prairies désertes pour composer ces tapis en haute laine, diaprés de nuances fraîches et heurtées, qui se fabriquent à R'bat et à Mogador. Et sur les collines, où la terre est plus sèche, c'est un autre genre de parure; là, c'est la région des lavandes; des lavandes si pressées, si uniformément fleuries à l'exclusion de toute autre plante, que le sol est absolument violet, d'un violet cendré, d'un violet gris; on dirait ces collines recouvertes de ces peluches nouvelles aux teintes doucement atténuées, et c'est un contraste singulier avec l'éclat si franc des prairies. Quand on foule aux pieds ces lavandes, une odeur saine et forte se dégage des tiges froissées, imprègne les vêtements, imprègne l'air. Et des milliers de papillons, de scarabées, de mouches, de petits êtres ailés quelconques, sont là qui circulent, bourdonnent, se grisent de bonne odeur et de lumière... Dans nos pays plus pâles ou dans les pays tropicaux constamment énervés de chaleur, rien n'égale le resplendissement d'un tel printemps.
Dès le début de notre étape de l'après-midi, nous retombons dans des régions infiniment blanches d'asphodèles, qui durent jusqu'au soir.
Vers deux heures, nous quittons le territoire d'El-Araïch pour entrer chez les Séfiann. Comme toujours, à la limite de la nouvelle tribu, deux ou trois cents cavaliers nous attendent, alignés, le fusil droit, brillant au soleil. Dès qu'ils sont en vue, ceux qui nous escortaient depuis Czar galopent en avant et vont se ranger en ligne, leur faisant face; nous défilons ensuite entre ces deux colonnes; et, à mesure que nous passons, un mouvement se fait derrière nous à droite et à gauche, les deux rangs se referment, se mêlent et nous suivent.
Le lieu où cela se passe est fleuri toujours, fleuri comme le plus merveilleux des jardins; aux quenouilles blanches des asphodèles, s'ajoutent çà et là les hauts glaïeuls rouges et les grands iris violets; nos chevaux sont jusqu'au poitrail dans les fleurs; sans mettre pied à terre, nous pourrions, en allongeant seulement le bras, en cueillir des gerbes. Et toute la plaine est ainsi, sans vestige humain nulle part, entourée à l'horizon d'une ceinture de montagnes sauvages.
Les longues tiges de ces fleurs, en se courbant sous notre passage, font un bruit léger, comme si nous frôlions de la soie dans notre course.
Le ciel s'est voilé de nouveau, mais d'une gaze toute légère; c'est comme un tissu de petits nuages pommelés, d'un gris tourterelle, qui semblent être remontés à des hauteurs excessives dans l'éther. Après ces lourdes nuées basses et sombres qui, les jours précédents, jetaient sur nous leurs continuelles averses, il est délicieux de se promener sous cette voûte tranquille, qui tamise une lumière très douce, qui laisse à l'horizon des limpidités très profondes, et les lointains du jardin immense où nous voyageons ont ce soir des teintes d'une finesse d'Éden.
Des fantasias incessantes, tout le long de notre route, qui dure encore deux heures:
D'abord tous les cavaliers s'élancent en avant, très loin—deux ou trois cents à la fois—toujours étranges, ainsi vus de dos, encapuchonnés en pointe, et d'une blancheur uniforme sous leurs burnous traînants; ici, on ne voit pas leurs chevaux, qui s'enfoncent et disparaissent dans les herbages et dans les fleurs; alors on ne s'explique plus bien ces gens en longs voiles, fuyant avec des vitesses de rêve; et puis ce ciel discret de printemps, et la blancheur de ces costumes, au milieu de toutes ces fleurs blanches, éveillent je ne sais quel sentiment de procession religieuse, de fête de jeunes filles, de «mois de Marie...»
Brusquement, tous ensemble, ils se retournent; alors apparaissent les visages de bronze des hommes, et les têtes ébouriffées des chevaux, et toutes les couleurs éclatantes des vêtements et des selles. A un commandement rauque, jeté par les chefs, ils reviennent ventre à terre, par petits groupes de front, au galop infernal, lancés sur nous... Brrr!... brrr!... De chaque côté de notre colonne, ils passent, ils passent debout sur leurs étriers, lâchant toutes leurs rênes à leurs bêtes emballées, agitant en l'air leurs longs fusils, au bout de leurs bras nus échappés des burnous qu'emporte le vent. Et chaque cavalier de chaque peloton qui nous croise pousse son cri de guerre, fait feu de son arme, la lance après dans le vide, et d'une seule main la rattrape au vol... A peine avons-nous eu le temps de les voir, que les suivants arrivent; il en vient d'autres, et d'autres, comme dans les défilés sans fin au théâtre; brrr!... brrr!... cela passe en tonnerre, avec toujours ces mêmes cris rauques, avec toujours ce même bruit des asphodèles qui se couchent et se froissent comme sous le vent d'une rafale...
Ces Séfiann sont de beaucoup les plus beaux et les plus nombreux cavaliers que nous ayons rencontrés depuis notre départ de Tanger.
Nous camperons ce soir près de chez leur chef, le caïd Ben-Aouda, dont on aperçoit là-bas, au milieu du désert de fleurs, le petit blockhaus blanc, entouré d'un jardin d'orangers. Notre camp aussi est là dressé, en rond comme toujours, dans une haute prairie où l'herbe est fine, sur une sorte d'esplanade dominant les solitudes, et, alentour de nos tentes, une haie de cactus-raquettes aussi hauts que des arbres nous fait comme une clôture de parc.
La mouna du caïd Ben-Aouda est superbe, apportée aux pieds du ministre par une théorie toujours pareille de graves Bédouins, tout de blanc vêtus: vingt moutons, d'innombrables poulets, des amphores remplies de mille choses, un pain de sucre pour chacun de nous, et, fermant la marche, quatre fagots pour faire nos feux. (Dans ce pays sans arbres, ce cadeau est tout à fait royal.)
Puis, comme si cela ne suffisait pas, vers huit heures du soir, dans la nuit claire, toute bleue de rayons de lune, nous voyons arriver une procession lente et silencieuse, une cinquantaine de nouvelles robes blanches, portant sur la tête de ces grandes choses en sparterie dont j'ai parlé déjà, et qui ressemblent à des pignons de tourelles; cinquante plats de couscouss, disposés en pyramides, et tout prêts, tout cuits, tout chauds. Au moment de rentrer sous ma tente, la tête déjà lourde de sommeil, je perçois comme à travers un voile fantastique ce dernier tableau de la journée: les cinquante plats de couscouss rangés en cercle parfait sur l'herbe, nous au milieu; au delà, en un second cercle, les porteurs alignés comme pour danser une ronde autour, mais gardant toujours leur immobilité grave, sous leurs longs vêtements blancs; au delà encore, nos tentes blanches, formant un troisième cercle plus lointain; puis le grand horizon enfin, vague et bleuâtre, entourant tout. Et, juste au milieu du ciel, la lune—une lune trouble, une lune de vision, un fantôme de lune—ayant un immense halo blanc, qui semble le reflet, dans le ciel, de tous ces ronds de choses terrestres...
Je m'endors au chant de nos veilleurs de nuit, qui ont l'ordre de faire ce soir un guet plus attentif que d'habitude contre les attaques nocturnes. A leurs voix, qui se prolongent et traînent dans la prairie vide, répondent tout bas des cris de chacals, les premiers que nous ayons entendus depuis notre entrée au Maroc;—oh! presque rien: deux ou trois petits cris en sourdine, comme seulement pour dire: Nous sommes là; mais c'est quelque chose de si mystérieusement triste, qu'on se sent glacer jusqu'aux moelles à ce seul avertissement de présence...
Sous la tente, on dort d'un sommeil particulier, qui est absolu, mais qui n'est pas lourd; qui est très reposant, et qui est cependant traversé de rêves. Des rêves qui sont plutôt des rappels furtifs de sensations physiques; des rêves très incomplets, comme les animaux en doivent avoir... Brrr! on entend comme l'écho sourd d'un vol de cavaliers arabes, qui vous frôlerait dans la nuit; ou bien on a l'impression d'être emporté soi-même au galop, l'illusion de la vitesse, le ressouvenir et le contrecoup de quelque ruade inattendue qu'on a subie dans la journée; ou bien encore le bras se raidit brusquement, dans le geste instinctif de retenir un cheval qui bute. Durant ces rappels confus de vie animale, le grand air pur du dehors passe sur nos têtes. Et les nuits de sommeil, commencées de très bonne heure, finissent le plus souvent, dès que paraît le jour.
XIII
Mercredi 10 avril.
Des cris me réveillent; des cris affreux, tout près de moi; des espèces de gargouillements immondes qui semblent sortir de quelque monstrueux gosier suffoquant de fureur. Il fait déjà jour, hélas! et bientôt va sonner la trompette, car toutes les arabesques noires qui décorent l'extérieur de ma maison se dessinent par transparence sur la toile tendue, tout infiltrée de lumière d'or. Et même ces rayons du soleil levant découpent sur ma muraille, en ombre chinoise, la forme de la bête qui pousse ces vilains cris; un cou très long, très long, qui se tord comme une chenille, et, à l'extrémité, une petite tête déprimée à lèvres pendantes: un chameau! Je l'avais d'ailleurs reconnu tout de suite à son horrible voix. Un imbécile de chameau, rétif ou en détresse...
J'observe les mouvements de sa silhouette avec une inquiétude extrême... Allons, c'est fait, le malheur est accompli, il s'est entravé les pieds dans les cordes de ma tente, et le voilà qui se démène, qui crie plus fort, secouant toute ma toiture qui va sûrement me tomber sur la tête... Enfin j'entends le chamelier qui accourt, en faisant: «Ts! Ts! Ts!» (C'est ce qu'on leur dit, aux chameaux, pour les calmer, et ils cèdent, en général, à ce raisonnement-là.)
Encore: «Ts! Ts! Ts!»—Il s'apaise et s'éloigne. Ma tente redevient immobile, et pour quelques minutes je me rendors...
La trompette de réveil, gaie et claire!—Le lever toujours rapide.—Le déjeuner au pain noir, au beurre de mouna, plein de poils roux et d'immondices, pendant que notre camp se démonte.—Puis le boute-selle, et en route!
Notre tapis de fleurs, ce matin, est d'abord de larges volubilis bleus mêlés d'anémones rouges. Puis viennent des plaines sablonneuses, où poussent encore quelques rares asphodèles, brûlés et chétifs; des étendues jaunâtres ayant déjà un aspect saharien.
Nous approchons d'un lieu appelé Seguedla, où chaque mercredi se tient un immense marché encore plus couru que celui de Tlata-Raïssana, que nous traversions avant-hier; on y vient, paraît-il, de huit ou dix lieues à la ronde.
En effet là-bas, au milieu de ce pays toujours sans villages, sans maisons, sans arbres, là-bas, deux ou trois petites collines apparaissent, couvertes d'une couche de choses grisâtres, semblables à des amas de pierres, mais qui ondulent et d'où sort un murmure: c'est une foule innombrable et serrée, dix mille personnes peut-être, uniformément vêtues de longues robes grises et le capuchon baissé; une masse absolument compacte et d'une même nuance neutre, comme seraient des cailloux ou des ossements. Cela fait songer à ces foules primitives, composées de gens nomades à qui il est indifférent d'être ici ou ailleurs; à ces multitudes qui, aux déserts de Judée ou d'Arabie, suivaient les prophètes...
Notre arrivée est signalée de loin, un mouvement parcourt cet amas de corps humains; une rumeur générale de curiosité s'élève; tous les points jaunâtres qui, au sommet de ces tas de laine grise, représentent les figures, sont tournés vers nous. Puis, dans un élan d'irrésistible curiosité, tout cela s'ébranle, court, se déploie, se rue sur nos chevaux et nous enveloppe.
Nous n'avançons plus que difficilement, et nos Arabes d'escorte, à coups de lanière, à coups de bâton et de crosse de fusil, écartent à grand'peine cette plèbe, qui s'ouvre sur notre passage en hurlant. Nous sommes maintenant en plein marché; sous les pieds de tout ce monde, qui se range à peu près pour nous faire place, il y a une couche de chameaux agenouillés, d'ânons endormis, qui, eux, ne se dérangent pas. Il y a toutes sortes de denrées saugrenues, étalées par terre sur des morceaux de nattes; il y a une infinité de petites tentes, toutes basses, sous lesquelles on vend des aromates, du safran, du jujube, des couleurs pour teindre les laines des moutons et les ongles des dames; il y a une boucherie sinistre où s'alignent sans fin des espèces de potence de bois supportant des bêtes écorchées, des débris de toute forme fétides et noirs, des poumons, des entrailles; on vend aussi du bétail sur pied, des chevaux, des bœufs, et des esclaves, aux enchères, à la criée. On entend de tous côtés les petites sonnettes des vendeurs d'eau, qui ont leur marchandise sur les reins dans une outre poilue et qui offrent à boire à tout le monde dans un même verre pour un flouc (un septième de sou). Et des vieilles femmes presque nues promènent au bout de longs bâtons ces chiffons blancs qui sont, au Maroc, l'enseigne des pauvresses mendiantes.
Les caïds, responsables de nos têtes, nous recommandent de marcher en groupe uni, sans nous écarter d'une longueur de cheval. Ils ont sans doute leurs raisons pour cela; mais cependant la curiosité autour de nous ne semble pas malveillante. Et même, le premier tumulte apaisé, quelques femmes ayant entonné en notre honneur le «You! you! you!» strident des fêtes, cela prend aussitôt, en traînée de poudre, jusque dans les lointains du marché.
«You! you! you!» Quand nous nous éloignons, toute la multitude grise rend un bruit d'ensemble, aigu et persistant, qui s'adoucit dans le lointain, comme celui que font les cigales à leurs heures de grande exaltation sous le soleil de juillet.
Bientôt disparaissent les milliers de burnous et de têtes humaines, derrière les ondulations de cette sorte de plaine inégale et sablonneuse. Les solitudes recommencent.
Le pays devient de plus en plus plat. Les hautes montagnes, au milieu desquelles nous avions circulé les premiers jours, s'éloignent derrière nous, et nos horizons d'en avant deviennent plus monotones.
Toujours les belles fantasias qui passent en tempête sur le flanc de notre colonne, avec des cris sauvages et des fusillades, burnous et crinières envolés. On n'y prend presque plus garde, que pour se garer lorsqu'on les entend venir. Cependant elles sont de plus en plus étonnantes; il s'y mêle même à présent de la haute acrobatie; des hommes sont tout debout, les deux pieds sur leur selle, d'autres s'y tiennent sur la tête, les jambes en l'air, et ils passent ainsi, à vitesse d'éclair, comme des clowns de cirque travaillant en rase campagne; deux cavaliers se lancent l'un sur l'autre, au galop effréné, et, en se croisant, trouvent le moyen, sans se culbuter ni ralentir, d'échanger leurs fusils et de se donner un baiser. Un vieux chef à barbe grise montre avec orgueil un peloton de douze cavaliers qui chargent de front—et si beaux tous!—Ce sont ses douze fils. Il veut qu'on le dise au ministre et que tout le monde le sache.
Une rivière que nous passons à gué est la limite du territoire de Séfiann.
Nous entrons chez les Béni-Malek, dont le caïd nous attend sur l'autre rive avec deux cents cavaliers. C'est le caïd Abassi, l'un des favoris du sultan, un vieillard à tête extrêmement intelligente et rusée, dont la fille, paraît-il, épousa, à Fez, le grand vizir, en noces splendides. On a tenu à s'arrêter chez lui, à cause de sa mouna, qui est réputée dans tout le Maroc.
Le pays continue de s'aplanir et les montagnes de s'éloigner. Toujours du sable et des asphodèles. Nos horizons deviennent peu à peu de grandes lignes droites, unies comme la mer, et semblent de plus en plus immenses.
Vers midi, nous faisons halte, pour déjeuner, au village de ce caïd. Il ressemble à tous les autres villages marocains. Les chaumières, en terre séchée, y sont basses et recouvertes de roseaux, et entourées de haies épineuses en cactus bleuâtres. Des cigognes y ont bâti des nids sur tous les toits, et des sauterelles bruissent partout alentour.
Après avoir déjeuné sous notre tente encombrée de monstrueuses pyramides de couscouss, nous sommes invités à prendre le thé chez le caïd.
Sa maison est la seule du pays environnant qui soit bâtie en maçonnerie. Elle est entourée comme une citadelle d'une série de petits remparts très vieux, en briques garnies d'un enduit jaunâtre. En outre, de formidables haies de cactus la rendent presque inaccessible. Sur un jardin intérieur, plein d'orangers, elle ouvre par trois arcades mauresques blanchies à la chaux.
Les orangers sont tout en fleurs et le jardin est embaumé d'un parfum exquis; il est funèbre quand même, envahi par l'herbe sauvage, avec un air d'abandon, et ainsi enfermé entre ces vieux murs, quand l'espace alentour est si vaste, si libre et si ouvert pour courir; il tient à la fois du préau de prison et du nid de vautour.
Nous sommes reçus dans l'appartement qui donne sur ce jardin triste; au dedans, presque rien; de la chaux blanche sur les murailles et, par terre, des coussins et des tapis. Le pavé est de mosaïque, avec un trou profond dans le sol pour jeter le reste des tasses de thé, le reste de l'eau chaude des samovars. Et, dans la muraille du fond, il y a d'autres trous, comme des meurtrières, par lesquels des yeux de femmes enfermées nous regardent boire.
Nous remontons à cheval vers deux heures, pour continuer l'étape jusqu'au Sebou—un des plus grands fleuves du Maroc et même de l'Afrique occidentale—que nous traverserons ce soir.