JÉRUSALEM

PIERRE LOTI

De l'académie française


JÉRUSALEM

«O crux, ave spes unica!»

QUARANTE-SEPTIÈME ÉDITION

PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES

3, RUE AUBER, 3

1896


Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays,
y compris la Suède et la Norvège.


A mes amis, à mes frères inconnus, je dédie ce livre—qui n'est que le journal d'un mois de ma vie, écrit dans un grand effort de sincérité.

PIERRE LOTI

JÉRUSALEM


I

O crux, ave spes unica!

Jérusalem!... Oh! l'éclat mourant de ce nom!... Comme il rayonne encore, du fond des temps et des poussières, tellement que je me sens presque profanateur, en osant le placer là, en tête du récit de mon pèlerinage sans foi!

Jérusalem! Ceux qui ont passé avant moi sur la terre en ont déjà écrit bien des livres, profonds ou magnifiques. Mais je veux simplement essayer de noter les aspects actuels de sa désolation et de ses ruines; dire quel est, à notre époque transitoire, le degré d'effacement de sa grande ombre sainte, qu'une génération très prochaine ne verra même plus...

Peut-être dirai-je aussi l'impression d'une âme—la mienne—qui fut parmi les tourmentées de ce siècle finissant. Mais d'autres âmes sont pareilles et pourront me suivre; nous sommes quelques-uns de l'angoisse sombre d'à présent, quelques-uns d'au bord du trou noir où tout doit tomber et pourrir, qui regardons encore, dans un inappréciable lointain, planer au-dessus de tout l'inadmissible des religions humaines, ce pardon que Jésus avait apporté, cette consolation et ce céleste revoir... Oh! il n'y a jamais eu que cela; tout le reste, vide et néant, non seulement chez les pâles philosophes modernes, mais même dans les arcanes de l'Inde millénaire, chez les Sages illuminés et merveilleux des vieux âges... Alors, de notre abîme, continue de monter, vers celui qui jadis s'appelait le Rédempteur, une vague adoration désolée...

Vraiment, mon livre ne pourra être lu et supporté que par ceux qui se meurent d'avoir possédé et perdu l'Espérance Unique; par ceux qui, à jamais incroyants comme moi, viendraient encore au Saint-Sépulcre avec un cœur plein de prière, des yeux pleins de larmes, et qui, pour un peu, s'y traîneraient à deux genoux...

II

Lundi, 26 mars.

C'est lundi de Pâques. Arrivés du désert, nous nous éveillons sous des tentes, au milieu d'un cimetière de Gaza. Plus de Bédouins sauvages autour de nous, plus de chameaux ni de dromadaires. Nos nouveaux hommes, qui sont des Maronites, se hâtent de seller et de harnacher nos nouvelles bêtes, qui sont des chevaux et des mulets; nous levons le camp pour monter vers Jérusalem.

Précédés de deux gardes d'honneur, que nous a donnés le pacha de la ville et qui écartent devant nous la foule, nous traversons longuement les marchés et les bazars. Ensuite, la banlieue, où l'animation du matin se localise autour des fontaines: tout le peuple des vendeurs d'eau est là, emplissant des outres en peau de mouton et les chargeant sur des ânes. Interminables débris de murailles, de portes, amas de ruines sous des palmiers. Et enfin, le silence de la campagne, les champs d'orges, les bois d'oliviers séculaires, le commencement de la route sablonneuse de Jérusalem, où nos gardes nous quittent.

Nous laissons cette route sur notre gauche, pour prendre, dans les orges vertes, les simples sentiers qui mènent à Hébron. Notre arrivée dans la ville sainte sera retardée de quarante-huit heures par ce détour, mais les pèlerins font ainsi d'habitude pour s'arrêter au tombeau d'Abraham.

Environ dix lieues de route aujourd'hui, dans les orges de velours, coupées de régions d'asphodèles où paissent des troupeaux. De loin en loin, des campements arabes, tentes noires sur le beau vert des herbages. Ou bien des villages fellahs, maisonnettes de terre grise serrées autour de quelque petit dôme blanchi à la chaux, qui est un saint tombeau protecteur.

Sur le soir, le soleil, qui avait été très chaud, se voile peu à peu de brumes tristes, semble n'être plus qu'un pâle disque blanc; alors, nous prenons conscience du chemin déjà parcouru vers le nord.

En même temps, nous sortons des plaines d'orges pour entrer dans une contrée montagneuse, et bientôt la vallée de Beït-Djibrin, où nous comptons passer la nuit, s'ouvre devant nous.

Vraie vallée de la Terre Promise, où «coulent le lait et le miel». Elle est verte, d'un vert délicieux de printemps, de prairie de mai, entre ses collines, que des oliviers vigoureux et superbes recouvrent d'un autre vert, magnifiquement sombre. On y marche sur l'épaisseur des herbages, parmi les anémones rouges, les iris violets et les cyclamens roses. Elle est remplie d'un parfum de fleurs et, au centre, miroite un petit lac où boivent à cette heure des moutons et des chèvres.

Sur l'une des collines, est posé le vieux petit village arabe où l'on ramène pour la nuit des troupeaux innombrables; tandis que l'on dresse notre camp, sur l'herbe haute et fleurie, c'est devant nous un défilé sans fin de bœufs et de moutons, qui montent s'enfermer là, derrière des murs de terre, et que conduisent des bergers en longue robe et en turban, pareils à des saints ou à des prophètes; des petits enfants suivent, portant avec tendresse dans leurs bras des agneaux nouveau-nés. Les dernières vont s'engouffrer entre les étroites rues de boue séchée, plusieurs centaines de chèvres noires, qui cheminent en masse compacte, comme une longue traînée ininterrompue, d'une couleur et d'un luisant de corbeau; c'est inouï, ce que ce hameau de Beït-Djibrin peut contenir!... Et, au passage de toutes ces bêtes, une saine odeur d'étable se mêle au parfum de la tranquille campagne.

La vie pastorale d'autrefois est ici retrouvée, la vie biblique, dans toute sa simplicité et sa grandeur.

III

Mardi, 27 mars.

Vers deux heures du matin, quand la nuit pèse de sa plus grande ombre sur ce pays d'arbres et d'herbages, de longs cris chantants extrêmement plaintifs, extrêmement doux, partent de Beït-Djibrin, passent au-dessus de nous, pour se répandre au loin dans le sommeil et la fraîcheur des campagnes: appel exalté à la prière, remettant en mémoire aux hommes leur néant et leur mort... Les muézins, qui sont des bergers, debout sur leurs toits de terre, chantent tous ensemble, comme en canon et en fugue—et toujours c'est le nom d'Allah, c'est le nom de Mahomet, surprenants et sombres, ici, sur cette terre de la Bible et du Christ...

*
* *

Nous nous levons à l'heure matinale où sortent les troupeaux pour se répandre dans les prairies. La pluie, la bienfaisante pluie inconnue au désert, tambourine sur nos tentes, arrose abondamment cet éden de verdure où nous sommes.

Le cheik de la vallée vient nous visiter, s'excusant d'avoir été retenu hier au soir, dans des pâturages éloignés où gîtaient ses brebis. Nous montons au village avec lui, malgré l'ondée incessante, marchant dans les hautes herbes mouillées, dans les iris et les anémones, qui se courbent sous le passage de nos burnous.

En ce pays, près de l'antique Gaza et de l'antique Hébron, Beït-Djibrin, qui n'a guère plus de deux mille ans, peut être considérée comme une ville très jeune. C'était la Bethogabris de Ptolémée, l'Eleutheropolis de Septime-Sévère, et elle devint un évêché au temps des croisades. Aujourd'hui, les implacables prophéties de la Bible se sont accomplies contre elle, comme d'ailleurs contre toutes les villes de la Palestine et de l'Idumée, et sa désolation est sans bornes, sous un merveilleux tapis de fleurs sauvages. Plus rien que des huttes de bergers, des étables, dont les toits de terre sont tout rouges d'anémones; des débris de puissants remparts, éboulés dans l'herbe; sous la terre et les décombres, sous le fouillis des grandes acanthes, des ronces et des asphodèles, les vestiges de la cathédrale où officièrent les évêques Croisés: des colonnes de marbre blanc aux chapiteaux corinthiens, une nef à son dernier degré de délabrement et de ruine, abritant des Bédouins et des chèvres.

Il est de bonne heure encore quand nous montons à cheval pour commencer l'étape du jour, sous un ciel couvert et tourmenté d'où cependant les averses ne tombent plus. Suivant une pente ascendante vers les hauts plateaux de Judée, nous cheminons jusqu'à midi par des sentiers de fleurs, au milieu de champs d'orges, entre des séries de collines que tapissent des bois d'oliviers aux ramures grises, aux feuillages obscurs.

Comme au désert, c'est pendant la halte méridienne que nous dépasse la caravane de nos bagages et de nos tentes,—caravane bien différente de celle de là-bas: par les petits chemins verts, cortège de mules qui sont conduites par des Syriens aux figures ouvertes et qui marchent au tintement de leurs colliers de clochettes; en tête, la mule capitane, la plus belle de la bande et la plus intelligente, harnachée de broderies en perles et en coquillages, ayant au cou la grosse cloche conductrice que toutes les autres entendent et suivent...

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* *

A mesure que nous nous élevons, les pentes deviennent plus raides et le pays plus rocheux; les orges font définitivement place aux broussailles et aux asphodèles.

Vers trois heures, en débouchant d'une gorge haute qui nous avait tenus longtemps enfermés, nous nous trouvons dominer tout à coup des immensités inattendues. Derrière nous et sous nos pieds, les plaines de Gaza, la magnificence des orges, unies dans les lointains comme une mer verte, et, au delà encore, infiniment au delà, un peu de ce désert d'où nous venons de sortir, apparaissant à nos yeux pour la dernière fois, dans un vague déploiement rose. En avant, c'est une région très différente qui se découvre; jusqu'aux vaporeuses cimes du Moab qui barrent le ciel, paraît monter un pays de pierres grises, entièrement travaillé de mains d'hommes, où des petits murs réguliers se superposent à perte de vue: les vignes étagées d'Hébron, de siècle en siècle reproduites aux mêmes places depuis les temps bibliques.

Elles sont sans feuilles, ces vignes, parce que l'avril n'est pas commencé; on voit leurs ceps énormes se tordre partout sur le sol comme des serpents au corps multiple; la couleur d'ensemble n'en est pas changée,—et ce sont des campagnes tristes, tout en cailloux, tout en grisailles, où à peine quelque olivier solitaire de loin en loin montre sa petite touffe de feuillage noir.

Là-bas, serpente quelque chose comme un long ruban blanc, où nos sentiers vont aboutir: une route, une vraie route carrossable comme en Europe, avec son empierrement et sa poussière! Et, en ce moment même, deux voitures y passent!... Nous regardons cela avec des surprises de sauvages.

C'est la route qui vient de Jérusalem, et nous allons, nous aussi, la suivre; elle descend vers Hébron, entre d'innombrables petits murs enfermant des vignes et des figuiers.—Il y a un certain bien-être tout de même à retrouver cette facilité-là, après tant de cailloux, de rocs pointus, de pentes glissantes, de dangereuses fondrières, où depuis plus d'un mois nous n'avons cessé de veiller sur les pieds de nos bêtes...

Deux voitures encore nous croisent, remplies de bruyants touristes des agences: hommes en casque de liège, grosses femmes en casquette loutre, avec des voiles verts. Nous n'étions pas préparés à rencontrer ça. Plus encore que notre rêve oriental, notre rêve religieux en est froissé.—Oh! leur tenue, leurs cris, leurs rires sur cette terre sainte où nous arrivions, si humblement pensifs, par le vieux chemin des prophètes!...

Heureusement, elles s'en vont, leurs voitures; elles se hâtent même de filer avant la nuit, car Hébron n'a pas encore d'hôtels, Hébron est restée une des villes musulmanes les plus fanatiques de Palestine et ne consent guère à loger des chrétiens sous ses toits...

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Entre des collines pierreuses, couvertes de séries de terrasses pour les vignes, Hébron commence d'apparaître, Hébron, bâtie avec les mêmes matériaux que les murs sans fin dont les campagnes sont remplies. Dans un pays de pierres grises, c'est une ville de pierres grises; c'est une superposition de cubes de pierres, ayant chacun pour toiture une voûte de pierres, tous pareils, tous percés des mêmes très petites fenêtres cintrées et réunies deux à deux. Un ensemble net et dur, qui surprend par son absolue uniformité de contours et de couleurs, et que cinq ou six minarets dominent.

Suivant l'usage, nous campons à l'entrée de la ville, au bord de la route, dans un lieu où croissent quelques oliviers. Nos mules à clochettes nous ayant à peine devancés aujourd'hui, nous présidons nous-mêmes à notre déballage de nomades, au milieu de nombreux spectateurs, musulmans ou juifs, silencieux dans de longues robes.

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Nos tentes montées, il nous reste encore une heure de jour. Le soleil, très bas, dore en ce moment les monotonies grises d'Hébron et de ses alentours, l'amas des cubes de pierres qui composent la ville, la profusion des murs de pierres qui couvrent la montagne.

Nous montons à pied vers la grande mosquée, dont les souterrains impénétrables renferment les authentiques tombeaux d'Abraham, de Sarah, d'Isaac et de Jacob.

Arabes et Juifs circulent en foule dans les rues, et les couleurs de leurs vêtements éclatent sur la teinte neutre des murailles, que ne recouvre ni chaux ni peinture.

Quelques-unes de ces maisons semblent vieilles comme les patriarches; d'autres sont neuves, à peine achevées; mais foules sont pareilles: mêmes parois massives, solides à défier des siècles, mêmes proportions cubiques et mêmes petites fenêtres toujours accouplées. Dans cet ensemble, rien ne détonne, et Hébron est une des rares villes que ne dépare aucune construction d'apparence moderne ou étrangère.

Le bazar, voûté de pierres, avec seulement quelques prises de jour étroites et grillées, est déjà obscur et ses échoppes commencent à se fermer. Aux devantures, sont pendus des burnous et des robes, des harnais et des têtières de perles pour chameaux; surtout de ces verroteries, bracelets et colliers, qui se fabriquent à Hébron depuis des époques très reculées. On y voit confusément; on marche dans une buée de poussière, dans une odeur d'épices et d'ambre, en glissant sur de vieilles dalles luisantes, polies pendant des siècles par des babouches ou des pieds nus.

Aux abords de la grande mosquée, des instants de nuit, dans des ruelles qui montent, voûtées en ogive, comme d'étroites nefs; le long de ces passages, s'ouvrent des portes de maisons millénaires, ornées d'informes débris d'inscriptions ou de sculptures, et nous frôlons en chemin de monstrueuses pierres de soubassement qui doivent être contemporaines des rois hébreux. A cette tombée de jour, on sent les choses d'ici comme imprégnées d'incalculables myriades de morts; on prend conscience, sous une forme presque angoissée, de l'entassement des âges sur cette ville, qui fut mêlée aux événements de l'histoire sainte depuis les origines légendaires d'Israël... Que de révélations sur les temps passés pourraient donner les fouilles dans ce vieux sol, si tout cela n'était si fermé, impénétrable, hostile!

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Abraham enterra donc sa femme Sara dans la caverne double du champ qui regarde Manbré, où est la ville d'Hébron, au pays de Chanaan. (Genèse, XXIII, 19.)

Nous retrouvons la lumière dorée du soir, au sortir de l'obscurité des ruelles voûtées, en arrivant au pied de cette mosquée d'Abraham. Elle est située à mi-hauteur de la colline, qui s'entaille profondément pour la recevoir. Elle couve sous son ombre farouche le mystère de cette caverne double de Macpélah où, depuis quatre mille ans bientôt, le patriarche dort avec ses fils.

La caverne, achetée quatre cents sicles d'argent à Éphron l'Éthéen, fils de Séor!... Les Croisés sont les derniers qui y soient descendus et on n'en possède pas de description écrite plus récente que celle d'Antonin le Martyr (vie siècle). Aujourd'hui, l'entrée en est défendue même aux musulmans. Quant aux chrétiens et aux juifs, la mosquée aussi leur est interdite; ils n'y pénétreraient ni par les influences, ni par la ruse, ni par l'or,—et, il y a une vingtaine d'années, quand elle s'ouvrit pour le prince de Galles sur un ordre formel du sultan, la population d'Hébron faillit prendre les armes.

On laisse seulement les visiteurs faire le tour de ce lieu saint, par une sorte de chemin de ronde, encaissé entre les murailles hautes. Toute la base du monument est en pierres géantes, d'aspect cyclopéen, et fut construite par le roi David, pour honorer magnifiquement le tombeau du père des Hébreux; cette première enceinte, d'une durée presque éternelle, avait environ deux mille ans quand les Arabes l'ont continuée en hauteur par le mur à créneaux de la mosquée d'aujourd'hui, qui est déjà si vieille.

Il y a, presque au ras du sol, une fissure par laquelle on permet aux chrétiens et aux juifs de passer la tête, en rampant, pour baiser les saintes dalles. Et, ce soir, de pauvres pèlerins israélites sont là, prosternés, allongeant le cou comme des renards qui se terrent, pour essayer d'appuyer leurs lèvres sur le tombeau de l'ancêtre, tandis que des enfants arabes, charmants et moqueurs, qui ont leurs entrées dans l'enclos, les regardent avec un sourire de haut dédain. Les parois et les abords de ce trou ont été frottés depuis des siècles par tant de mains, tant de têtes, tant de cheveux, qu'ils ont pris un poli luisant et gras. Et d'ailleurs, toutes les grandes pierres de l'enceinte de David luisent aussi, comme huileuses, après les continuels frôlements humains; c'est que ce lieu est un des plus antiques parmi ceux que les hommes vénèrent encore, et, à aucune époque, on n'a cessé d'y venir et d'y prier.

Le chemin de ronde, en s'élevant sur la colline, passe, à un moment donné, au-dessus du sanctuaire; alors la vue plonge entre les murs sacrés, sur les trois minarets qui indiquent l'emplacement des trois patriarches; le minaret du milieu, qui, paraît-il, surmonte le tombeau d'Abraham, est informe comme un rocher, sous les couches de chaux amoncelées, et se termine par un gigantesque croissant de bronze.

C'est ici le «champ qui regarde Manbré»; la silhouette, à peu près immuable, des collines d'en face devait être telle, le jour où Abraham acheta à Éphron, fils de Séor, ce lieu de sépulture. La scène de ce marché (Genèse, XXIII, 16) et l'ensevelissement du patriarche (Genèse, XXV, 9), on peut presque reconstituer tout cela d'après ce qui se passe de nos jours entre les pasteurs simples et graves des campagnes d'ici; Abraham devait ressembler beaucoup aux chefs de la vallée de Beït-Djibrin ou des plaines de Gaza. En ce moment, tout l'antérieur effroyable des durées s'évanouit comme une vapeur; nous sentons, derrière nous, remonter de l'abîme, les temps bibliques, à la lueur du jour finissant...

«Ensevelissez-moi avec mes pères dans la caverne double qui est au champ d'Éphron, Héthéen—prie Jacob, mourant sur la terre d'Égypte—c'est là qu'Abraham a été enseveli avec Sara, sa femme. C'est là aussi où Isaac a été enseveli avec Rébecca, sa femme, et où Lia est aussi ensevelie.» (Genèse, XLIX, 29, 31.)

Et ceci est unique, sans doute, dans les annales des morts: cette sépulture, primitivement si simple, qui les a réunis tous, n'a cessé, à aucune époque de l'histoire, d'être vénérée,—quand les plus somptueux tombeaux de l'Égypte et de la Grèce sont depuis longtemps profanés et vides. Vraisemblablement même, les patriarches continueront de dormir en paix durant bien des siècles à venir, respectés par des millions de chrétiens, de musulmans et de juifs.

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Le crépuscule éclaire encore, quand nous regagnons nos tentes au bord de la route. Alors défile devant nous tout ce qui rentre des champs pour la nuit: laboureurs, marchant nobles et beaux dans leurs draperies archaïques; bergers, montés bizarrement sur l'extrême-arrière de leurs tout petits ânes; bêtes de somme et troupeaux de toute sorte, où dominent les chèvres noires, aux longues oreilles presque traînantes dans la poussière.

En face de nous, de l'autre côté du chemin, coule une fontaine sans doute très sainte, car une foule d'hommes et de petits enfants y viennent, avec de longues prosternations, faire leur prière du soir.

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Nuit bruyante comme à Gaza; aboiements des chiens errants; tintements des grelots de nos mules; hennissements de nos chevaux, attachés à des oliviers tout près de nos tentes;—et, du haut des mosquées, chants lointains et doux, que des muézins inspirés laissent tomber sur la terre...

IV

Mercredi, 28 mars.

A l'heure fraîche où les bergers d'Hébron mènent leurs troupeaux aux champs, nous sommes debout. Le camp levé, nous montons à cheval, au milieu de tout un grouillement noir de chèvres et de chevreaux qui s'en vont errer au loin sur les pierreuses collines.

C'est une tranquille matinée pure, embaumée de menthe et d'autres aromes sauvages. Vers Bethléem, où nous arriverons à deux ou trois heures, nous cheminons distraitement, ayant pour un temps oublié toute notion des lieux. La campagne ressemble à certaines régions arides de la Provence ou de l'Italie, avec toujours ses milliers de petits murs, enfermant des vignes ou de maigres oliviers. Et puis, il y a cette route carrossable, qui confond nos idées; depuis hier, nous n'avons pas eu le temps de nous y réhabituer encore. Enfin, il y a l'amusement de nos costumes arabes, que nous portons aujourd'hui pour la dernière fois—et qui mystifient deux bandes de touristes des agences en marche vers Hébron: tandis qu'ils nous dévisagent comme de grands cheiks, leur guide syrien explique comme quoi nous sommes des Moghrabis, c'est-à-dire des hommes de ce vague Moghreb (Occident) qui, pour les Arabes de Palestine, commence à l'Égypte pour finir au Maroc. En effet, de ce côté-ci du désert, les grands voiles de laine blanche dont nous nous sommes enveloppés ne se portent plus et désignent tout de suite les quelques pèlerins de distinction venus des contrées occidentales.

Notre recueillement, amassé dans les précédentes solitudes, s'est pour l'instant évanoui, à la réapparition des voyageurs modernes et des voitures. Éveillés de notre rêve grand et naïf, retombés de très haut, nous sommes devenus de simples «Cook», avec cette aggravation d'être déguisés, par une fantaisie puérile qui tout à coup nous gêne.

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* *

Cependant, la campagne peu à peu reprend une mélancolie spéciale et si profonde!... Les vignes, les oliviers, les petits murs ont disparu; plus que des broussailles et des pierres, avec çà et là des asphodèles, des semis d'anémones rouges ou de cyclamens roses. Le ciel s'est voilé d'un brouillard gris perle, d'abord très ténu, très diaphane, mais qui tend à s'épaissir, et la lumière baisse. L'heure de croiser les quelques touristes, qui font Hébron aujourd'hui, est passée, et nous ne rencontrons plus que des files de lents chameaux, ou des groupes d'Arabes à cheval, beaux et graves, échangeant le salam avec nous.

La lumière baisse toujours, sous ce brouillard épaissi, qui n'est ni un nuage, ni une brume ordinaire, ni une fumée; mais quelque chose de très particulier, comme l'enveloppement des visions douces.

De loin en loin, quelque grande ruine, mutilée, incompréhensible, debout et haute, regarde au loin l'abandon morne de cette Judée qui jadis fut le point de mire des nations.

Maintenant, plus rien que des pierres, les dernières broussailles ont disparu; un sol tout de pierres, sur lequel de grands blocs détachés gisent ou s'élèvent. Et, dans ce pays si vieux, à peine distingue-t-on les vrais rochers des débris de constructions humaines, restes d'églises ou de forteresses, tertres funéraires ou tombeaux qui font corps avec la montagne. De distance en distance, à moitié obstruées, à moitié enfouies, s'ouvrent des portes de sépulcres, tout au bord de cette route—que nous suivons pensifs et de nouveau recueillis, à mesure que passe l'heure, pénétrés de je ne sais quelle très indicible crainte à l'abord de ces lieux qui s'appellent encore Bethléem et Jérusalem...

Toujours plus désolée et plus solitaire, la Palestine se déroule, infiniment silencieuse. A part cette route si bien aplanie, c'est presque le désert retrouvé,—un désert de pierres et de cyclamens, moins éclairé et plus septentrional que celui d'où nous venons de sortir. Et les grandes ruines informes, vestiges de temples, derniers pans de murs de saintes églises des croisades, regardent toujours la vaste et triste campagne, s'étonnant de la voir aujourd'hui si à l'abandon; témoins des âges de foi à jamais morts, elles semblent attendre quelque réveil qui ramènerait vers la terre sainte les peuples et les armées... Mais ces temps-là sont révolus pour toujours et les regards des hommes se portent à présent vers les contrées de l'Occident et du Nord, où les âges nouveaux s'annoncent, effroyables et glacés. Et ces ruines d'ici ne seront jamais relevées,—et personne ne vient plus en Palestine, que quelques derniers pèlerins, isolés et rares, ou alors une certaine élite de blasés curieux, pires profanateurs que les Sarrasins ou les Bédouins...

L'espèce de buée immense dont l'air est rempli continue d'obscurcir le soleil, qu'on ne voit bientôt plus; elle atténue les choses lointaines dans un effacement étrange. Les collines de pierres, du même gris violacé que le ciel de cette matinée, se succèdent de plus en plus hautes, mais avec des silhouettes rondes toujours semblables, avec des contours adoucis où rien ne heurte la vue,—comme si c'étaient des nuages. Dans les vallées ou sur les cimes, le sol est pareil, couche uniforme de pierres exfoliées, piquées de myriades de petits trous, qui rappellent la nuance et le grain de l'écorce des chênes lièges.—Et c'est ainsi partout, sous l'atténuation de cette vapeur persistante qui se condense d'heure en heure davantage. Un ciel gris perle et un pays gris perle, sans un arbre, dans la monotonie duquel des maisonnettes de pâtres ou des ruines, très clairsemées, font des taches d'un gris plus rose.

A travers ce demi-jour d'éclipse, nos esprits pressentent anxieusement l'approche des lieux saints. Tout un passé, toute une enfance personnelle et tout un atavisme de foi revivent momentanément au fond de nos cœurs, tandis que nous cheminons sans parler, tête baissée, reposant nos yeux sur les éternelles petites fleurs des printemps d'Orient qui bordent la route, cyclamens, anémones et pentecôtes...

Plus élevées encore, les montagnes nous maintiennent dans plus de pénombre; les brumes inégalement transparentes en changent les proportions et les augmentent; un grand silence règne au plus profond de ces vallées de pierres, où ne s'entend que le pas de nos chevaux...

Et tout à coup, là-bas, très haut en avant de nous, au sommet d'une des plus lointaines montagnes gris perle, s'esquisse une petite ville gris rose, indécise de teinte et de contours comme une ville de rêve, apparaissant presque trop haut au-dessus des régions basses où nous sommes; cubes de pierre rosée, avec des minarets de mosquées, des clochers d'églises—et notre guide nous l'indique de son lent geste arabe, en disant: «Bethléem!...»

Oh! Bethléem! Il y a encore une telle magie autour de ce nom, que nos yeux se voilent... Je retiens mon cheval, pour rester en arrière, parce que voici que je pleure, en contemplant l'apparition soudaine; regardée du fond de notre ravin d'ombre, elle est, sur ces montagnes aux apparences de nuages, attirante là-haut comme une suprême patrie... Bien inattendues, ces larmes, mais souveraines et sans résistance possible; infiniment désolées, mais si douces: dernière prière, qui n'est plus exprimable, dernière adoration de souvenir, aux pieds du Consolateur perdu...

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«J'ai fait faire des ouvrages magnifiques. J'ai fait des jardins et des clos où j'ai mis toutes sortes d'arbres. J'ai fait faire des réservoirs d'eau pour arroser les plants des jeunes arbres.» (Ecclésiaste, II, 4, 5, 6.)

Nous devons faire la halte de midi dans une vallée, auprès des citernes du roi Salomon, et n'entrer que vers trois heures à Bethléem, qui, derrière un tournant de montagne, vient de disparaître.

Dans un bas-fond, triste et abandonné comme toute la Palestine, nous rencontrons ces citernes, somptueux bassins qui approvisionnaient jadis le palais d'été de l'Ecclésiaste. Depuis des millénaires, tout a disparu, les palais, les jardins, les arbres, et il n'y a plus autour qu'un désert de pierrailles et d'asphodèles.

Une grande ruine imposante se dresse pourtant auprès des réservoirs; un carré de murailles à créneaux sarrasins, flanqué, sur ces quatre angles, de lourdes tours également crénelées. Sous le pâle soleil de midi, qui perce à peine le gris lilas des brumes, deux de ses faces sont rosées et les deux autres bleuâtres—celles de l'ombre. Ses farouches créneaux alignent leurs séries de pointes sur le ciel. Coupée de brèches et de lézardes, seule, triste, immense et haute dans ce pays dénudé, elle est une citadelle du grand Saladin, édifiée là bien des siècles après la destruction des palais de l'Ecclésiaste, et aujourd'hui, débris à son tour. Un petit Arabe, tout enfant, perché sur un dromadaire, qui sort de cette forteresse par une monumentale ogive, nous adresse un salam respectueux, comme à des cheiks moghrabis,—et nous prenons place, avec nos chevaux, à la grande ombre des murs.

Deux autres groupes viennent bientôt s'asseoir à la même ombre, s'espaçant dans la longueur des formidables murailles: quatre prêtres grecs, en tournée d'archéologie, qui font sur l'herbe un petit déjeuner frugal, et quelques femmes maronites, descendues de Bethléem avec des enfants, qui ont apporté des narguilés et des oranges.

Quel terne et singulier soleil, aujourd'hui, dans ce ciel d'Orient, et comme ce lieu est mélancolique.

Pendant notre repos, des grenouilles chantent le printemps, à pleine voix, dans les citernes de l'Ecclésiaste.—Nous nous penchons sur le vieux parapet vénérable, pour les voir: de monstrueuses grenouilles, larges comme la main étendue, qui font plier sous leur poids tous les roseaux.

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* *

C'est vers trois heures, sous un soleil enfin sorti des brumes matinales et redevenu très ardent, que nous arrivons à Bethléem, par une poussiéreuse route.

Tandis que notre camp se monte à l'entrée de la ville et au bord du chemin, comme c'est la coutume, dans un de ces enclos d'oliviers qu'on abandonne aux voyageurs de passage, nous pénétrons à cheval dans les rues.

Plus rien de l'impression première, bien entendu: elle n'était pas terrestre et s'en est allée à jamais... Cependant Bethléem demeure encore, au moins dans certains quartiers, une ville de vieil Orient à laquelle s'intéressent nos yeux.

Comme à Hébron, des cubes de pierres, voûtés de pierres, qui semblent n'avoir pas de toiture. Des passages étroits et sombres, où les pieds de nos chevaux glissent sur de gros pavés luisants. De hauts murs frustes, qui paraissent vieux comme Hérode et où s'ouvrent de très rares petites fenêtres cintrées.—«Ah!... des Moghrabis!» disent les Syriens assis sur les portes, en nous regardant venir. Entre les maisons, la vue, par échappées, plonge sur l'autre versant de cette montagne qui supporte la ville, et là, ce sont des jardins et des vergers s'étageant en terrasses sans fin.

La beauté et le costume des femmes sont tout le charme spécial de Bethléem. Blanches et roses, avec des traits réguliers et des yeux en velours noirs, elles portent une haute coiffure rigide, pailletée d'argent ou d'or, qui est un peu comme le hennin de notre moyen âge occidental et que recouvre un voile «à la Vierge», en mousseline blanche, aux grands plis religieux. Leur veste, d'une couleur éclatante et couverte de broderies en style ancien, a des manches qui s'arrêtent au-dessus du coude; c'est pour laisser échapper les très longues manches pagodes, taillées en pointe à la façon de notre xve siècle, de la robe d'en dessous, qui tombe droit jusqu'aux talons et qui est généralement d'un vert sombre. Dans leurs vêtements des âges passés, elles marchent lentes, droites, nobles,—et, avec cela, très naïvement jolies, toutes, sous la blancheur deces voiles qui accentuent une étrange ressemblance, quand surtout elles tiennent sur l'épaule un petit enfant: on croit, à chaque tournant des vieilles rues sombres, voir apparaître la Vierge Marie,—celle des tableaux de nos Primitifs...

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Des voitures de l'agence Cook, des fiacres remplis de touristes, pour lesquels il faut se ranger sous les portes. Une odieuse enseigne en français: «Un tel, fabricant d'objets de piété à des prix modérés.» Et enfin nous mettons pied à terre sur la grande place de Bethléem, que ferment là-bas les murs sévères de l'église de la Nativité. Il y a des hôtels, des restaurants, des magasins à devanture européenne, remplis de chapelets. Il y a une station de fiacres et une quantité de ces êtres, d'une effronterie spéciale, qui font métier d'exploiter les voyageurs...

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On est admis par petits groupes et à son tour dans l'église et la grotte de la Nativité, qui confinent à un grand couvent de Franciscains, pilotes de ces saints lieux.

Nous sommes reçus là par des moines italiens, à la parole et aux gestes communs, qui nous font asseoir dans une salle d'attente et nous y laissent seuls. Une table à manger occupe le milieu de cette salle; elle est couverte d'une grossière toile cirée et garnie de verre de vin, ou de «bocks» vidés. Aux murs, des «chromos» représentant des choses quelconques, la reine Victoria, je crois, et l'empereur d'Autriche... Où sommes-nous, vraiment, dans quelle auberge, dans quel estaminet de barrière?... Nous avions été prévenus, nous attendions des profanations, mais pas cela!... Ce nom de Bethléem, qui rayonnait, il vient de tomber pitoyablement à nos pieds, et c'est fini; dans un froid mortel, tout s'effondre... Nous demeurons là, silencieux et durs, dans une tristesse sans borne et dans un écœurement hautain... Oh! pourquoi sommes-nous venus; pourquoi n'être pas partis tout de suite, retournés vers le désert, ce matin, quand, du fond des vallées d'en bas, Bethléem encore mystérieuse et douce nous est apparue?...

C'est notre tour, à présent, de visiter. On nous appelle, on va nous conduire dans la grotte où le Christ est né...

Sous les cloîtres, en passant, nous croisons des gens qui en reviennent, des pèlerins russes dont lesyeux, il est vrai, sont voilés de larmes, mais surtout des touristes bavards tenant en main leur Bædeker... Mon Dieu est-ce possible, que ce soit là?... Ce lieu prostitué à tous, c'est l'église de Bethléem?...

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Elle est triple, l'église, latine, arménienne, grecque; ses trois parties, distinctes et hostiles, communiquent ensemble; mais un officier et des soldats turcs, constamment armés, circulent de l'une à l'autre pour maintenir l'ordre et empêcher les batailles entre chrétiens des différents rites.

La grotte s'ouvre en dessous, tout à fait souterraine aujourd'hui. Et vraisemblablement elle est bien, comme l'attestent des traditions du iie siècle, le lieu de la naissance du Christ, car jadis, à l'entrée de la Bethléem antique, elle servait d'abri aux voyageurs pauvres qui n'avaient pas place à l'hôtellerie.

Deux escaliers y descendent, l'un pour les Latins et les Arméniens, l'autre pour les Grecs. La porte étroite en est de marbre blanc. Toutes les parois en sont crassées, usées, par les milliers d'êtres qui y sont venus, en groupes ou en procession, depuis les premiers siècles chrétiens. Elle se compose d'une quantité de petits compartiments, de petits couloirs, où sont des autels et où brûlent des lampes. La voûte irrégulière du rocher, humide et suintante, apparaît çà et là, entre les tentures de damas fané; partout des dorures communes, des petits tableaux, des «chromos» vulgaires; au moins attendions-nous un luxe archaïque, une splendeur, de l'or entassé, comme dans la crypte du Sinaï; mais non, rien; Bethléem a été pillée et repillée tant de fois, que tout y est pauvre, laid, à peine ancien. «Ici, l'enfant est né, explique le moine; ici, il a été posé dans sa couche; ici, les rois mages s'assirent; ici, se tenaient l'âne et le bœuf...» Distraitement, l'esprit fermé et le cœur mort, nous l'entendons sans l'écouter, impatients de partir...

Au-dessus de la grotte, les trois églises, où l'on officie et psalmodie en même temps, suivant des rites divers et avec la haine du voisin, sont banales et quelconques. Dans l'église grecque, devant l'antique tabernacle tout d'or, une furtive impression religieuse, à demi païenne, nous arrête un moment: un très vieux pope est là qui chante, vite, vite, d'une haute voix nasillarde, dans un nuage d'encens, et la foule, à chaque verset, se prosterne et se relève: femmes de Bethléem portant toutes, sur le hennin pailleté, le long voile à la vierge; Arabes convertis, aux yeux de foi naïve, inclinant leur turban jusqu'à terre...

Nous nous échappons par une quatrième église, splendide celle-là, et vénérable entre toutes, mais vide, à l'abandon, servant de vestibule aux premières: basilique commencée par sainte Hélène, achevée vers l'an 330 par l'empereur Constantin, et où, huit siècles plus tard, le jour de Noël 1101, Baudoin Ier fut sacré roi de Jérusalem. Elle est un des sanctuaires chrétiens les plus anciens du monde; elle a deux siècles de plus que la basilique du Sinaï; épargnée par Saladin et par tous les conquérants arabes, miraculeusement préservée des destructions d'autrefois, elle n'a subi de réels dommages qu'au commencement de notre siècle, de la part des Grecs contemporains qui en ont muré le chœur pour y faire leur mesquine petite église d'aujourd'hui. Elle est d'une grandeur simple et élégante; elle garde quelque chose de la Grèce antique, avec sa quadruple rangée de sveltes colonnes corinthiennes; et, au-dessus des chapiteaux d'acanthe, sur les murailles des nefs, sont en partie restés les revêtements de mosaïques d'or qu'y fit placer, à la fin du xiie siècle, «le seigneur Amaury, grand roi de Jérusalem». L'encens des sanctuaires voisins l'embaume discrètement, et on y entend le bruit des psalmodies atténué en murmure.

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Maintenant, nous n'avons plus rien à voir qui nous intéresse dans cette Bethléem profanée, et il nous tarde d'en sortir. Sur la place, nous remontons à cheval pour regagner nos tentes, échappant aux vendeurs de croix et de chapelets qui nous tirent par nos burnous, aux guides professionnels qui nous poursuivent en nous offrant leur carte. Et nous nous en allons, emportant l'amer regret d'être venus, sentant au fond de nos cœurs le froid des déceptions irréparables...

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Mais sur le soir, au crépuscule limpide, tandis que nous songeons, devant nos tentes, accoudés, comme à une terrasse, au petit mur qui sépare de la route notre enclos d'oliviers, voici que la notion du lieu où nous sommes nous revient lentement, très particulière et de nouveau presque douce...

Un peu en recul, là-bas sur notre droite, les premières maisons de Bethléem, carrées et sans toiture, à elles seules dénonçant la Judée. Sous nos pieds, un grand panorama, qui d'abord descend en profondeur, puis qui, dans les lointains, remonte très haut par plans de montagnes étagées; toute une campagne paisible, mélancolique, d'oliviers et de pierres, de pierres surtout, de pierres grises dont les pâles nuances semblent vaporeuses dès que tombe le jour. Et, dominant tout, à d'inappréciables distances, la grande ligne bleuâtre des montagnes du Moab, qui sont sur l'autre rive de la mer Morte.

On entend partout sonner des clochettes de troupeaux qui reviennent des champs et, au loin, des cloches de monastères...

Ils arrivent, les troupeaux; ils commencent à passer devant nous avec leurs bergers, et c'est un défilé presque biblique, qui se prolonge là sous nos yeux, dans une lumière de plus en plus atténuée.

Très imprévus, passent aussi une cinquantaine d'enfants qui dansent, en chantant cette vieille chanson de France: «Au clair de la lune... prête-moi ta plume...» L'école chrétienne, qui revient d'une promenade; une cinquantaine de petits Arabes convertis, habillés à la mode d'Europe. Les Frères qui les conduisent chantent le même air et le dansent aussi; c'est étrange, mais c'est innocent et c'est joyeux.

Ensuite reprend le cortège plus grave, plus archaïque, des bêtes et des bergers...

Les détails de ces campagnes immenses, déroulées devant nous, se fondent dans le crépuscule envahissant; bientôt, les grandes lignes des horizons demeureront seules, les mêmes, immuablement les mêmes qu'aux temps des croisades et aux temps du Christ. Et c'est là, dans ces aspects éternels, que réside encore le Grand Souvenir...

Bethléem! Bethléem!... Ce nom recommence à chanter au fond de nos âmes moins glacées... Et, dans la pénombre, les âges semblent remonter silencieusement leur cours, en nous entraînant avec eux.

Sur la route, des laboureurs et des bergers défilent encore, en silhouettes antiques, devant les grands fonds des vallées et des montagnes; vers la ville, tous les travailleurs des champs continuent de s'acheminer. Tenant leur enfant au cou, ou bien le portant à l'égyptienne assis sur l'épaule, passent lentement, avec leurs longs voiles, leurs longues manches, les femmes de Bethléem...

Bethléem!... Ce nom chante à présent partout, en nous-mêmes et dans nos mélancoliques alentours. Au bruissement des grillons, aux sonnailles des troupeaux, au tintement des cloches d'église, les temps semblent plus jeunes de dix-huit siècles...

Et maintenant, on dirait la Vierge Marie en personne qui vient à nous, avec l'enfant Jésus dans ses bras... A quelques pas, elle s'arrête, appuyée au tronc d'un olivier, les yeux abaissés vers la terre, dans l'attitude calme et jolie des madones: une toute jeune femme aux traits purs, vêtue de bleu et de rose sous un voile aux longs plis blancs. D'autres saintes femmes la suivent, tranquilles et nobles dans leurs robes flottantes, coiffées aussi du hennin et du voile; elles forment un groupe idéal, que le couchant éclaire d'une dernière lueur frisante; elles parlent et sourient à nos humbles muletiers, leur offrant de l'eau pour nous dans des amphores et des oranges dans des corbeilles.

Sous la magie du soir, à mesure qu'une sérénité charmée nous revient, nous nous retrouvons pleins d'indulgence, admettant et excusant tout ce qui nous avait révoltés d'abord.—Mon Dieu! les profanations, les innocentes petites barbaries de la crypte, nous aurions bien dû nous y attendre et ne pas les regarder de si haut avec notre dédain de raffinés. Les mille petites chapelles, les dorures et les grossières images, les chapelets, les cierges, les croix, tout cela enchante et console la foule innombrable des simples, pour lesquels aussi Jésus avait apporté l'immortel espoir. Nous qui avons appris à ne regarder le Christ qu'au travers des Évangiles, peut-être concevons-nous de Lui une image un peu moins obscurcie que ces pèlerins, qui, dans la grotte, s'agenouillent devant les petites lampes de ses autels; mais la grande énigme de son enseignement et de sa mission nous demeure aussi impénétrable. Les Évangiles écrits presque un siècle après lui, tout radieux qu'ils soient, nous le défigurent sans doute étrangement encore. Le moindre dogme est aussi inadmissible à notre raison humaine que le pouvoir des médailles et des scapulaires; alors de quel droit mépriserions-nous tant ces pauvres petites choses?—Derrière tout cela, très loin,—à des distances d'abîme si l'on veut,—il y a toujours le Christ inexpliqué et ineffable, celui qui laissait approcher les simples et les petits enfants, et qui, s'il voyait venir à lui ces croyants à moitié idolâtres, ces paysans accourus à Bethléem des lointains de la Russie, avec leur cierge à la main et leurs larmes plein les yeux, ouvrirait les bras pour les recevoir...

Et, maintenant, nous envisageons avec une plus impartiale douceur ce lieu unique au monde, qui est l'église d'ici, ce lieu empli éternellement d'un parfum d'encens et d'un bruit chantant de prières...

Bethléem! Bethléem!... Une nuit plus tranquille qu'ailleurs nous enveloppe à présent; tout se tait, les voix, les cloches et les sonnailles des troupeaux, dans un recueillement infini, et un hymne de silence monte de la campagne antique, du fond des vallées pierreuses, vers les étoiles du ciel...

V

Jeudi, 29 mars.

Le jour de notre entrée à Jérusalem,—un jour auquel nous avons songé d'avance, un peu comme les pèlerins d'autrefois, pendant quarante jours de désert.

Avant le soleil levé, un vent terrible nous éveille. Sans ces oliviers autour de nous, nos tentes auraient déjà pris la volée.

Vite, il faut se vêtir, faire replier toutes ces toiles tendues, corder nos bagages, et nous voilà dehors, sur les cailloux de l'enclos, au bord de la route, par un matin désolé et froid. Alors, en grand désarroi de nomades, nous montons à cheval deux heures plus tôt que nous ne pensions, pour aller dans la ville sainte chercher un définitif abri.

Le soleil se lève, pâle et sinistrement jaune, un soleil de tourmente, parmi des nuages affreux, derrière des soulèvements de poussière et de sable.

Tout s'enlève et vole, emporté par ce vent qui souffle de plus en plus fort.

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Une heure de route, dans des tourbillons de poussière alternant avec des tourbillons de pluie, sous des rafales qui déploient nos burnous comme des ailes et nous jettent au visage, en coup de fouet, la crinière de nos chevaux...

Là-bas, il y a une grande ville qui commence d'apparaître, sur des montagnes pierreuses et tristes,—un amas de constructions éparses, des couvents, des églises, de tous les styles et de tous les pays; à travers la pluie ou la poussière cinglantes, cela se distingue d'une manière encore confuse, et, de temps à autre, de grosses nuées nous le cachent en passant devant.

Vers la partie gauche des montagnes, rien que de décevantes bâtisses quelconques; mais vers la droite, c'est bien encore l'antique Jérusalem, comme sur les images des naïfs missels; Jérusalem reconnaissable entre toutes les villes, avec ses farouches murailles et ses toits de pierre en petites coupoles; Jérusalem sombre et haute, enfermée derrière ses créneaux, sous un ciel noir.

Pendant une rafale plus violente, le chemin de fer passe, siffle, affole mon cheval, met en plus complète déroute mes pensées, qui déjà s'en allaient éparpillées au vent...

Nous arrivons dans un creux profond, au pied d'une route ascendante, entre l'amas banal et pitoyable des constructions qui couvrent la colline de gauche,—hôtels, gare, usines,—et les ténébreuses murailles crénelées qui couvrent la colline de droite. Des gens de toutes les nationalités encombrent ces abords; Arabes, Turcs, Bédouins; mais surtout des figures du Nord que nous n'attendions pas, longues barbes claires sous des casquettes fourrées, pèlerins russes, pauvres moujiks vêtus de haillons.

Et enfin, vers la ville aux grands murs, qui nous surplombe de ses tours, de ses créneaux, de sa masse étrangement triste, nous montons au milieu de cette foule, par ce chemin glorieux des sièges et des batailles, où tant de Croisés sans doute sont tombés pour la foi... Des instants de compréhension du lieu où nous sommes,—et alors, d'émotion profonde,—mais tout cela, furtif, troublé, emporté par le bruit, par le vent, par le voisinage des locomotives et des agences... Et, arrivés en haut, nous passons sous la grande porte ogivale de Jérusalem dans une complète inconscience, avec la hâte irréfléchie de gagner un gîte sous une pluie qui commence à tomber, rapide, torrentielle et glacée...

VI

Vendredi, 30 mars.

La pluie, la pluie à torrents, la pluie incessante nous avait tenus prisonniers toute la journée d'hier, depuis notre arrivée jusqu'au soir.

Et aujourd'hui c'est la même pluie encore, sous un ciel septentrional. L'impression d'être à Jérusalem est perdue, dans la banalité d'un hôtel de touristes où nous sommes enfermés près du feu, ayant repris nos costumes et nos allures d'Occident. C'est comme un rêve, ce souvenir d'être entrés hier dans une ville sombre, par une vieille porte sarrasine, sur des chevaux que tourmentait le vent.

Dans un salon quelconque, en compagnie d'Américains et d'Anglais, nous regardons les images des plus récents journaux d'Europe, apprenant sans intérêt les très petites choses qui se sont passées durant notre période nomade, tandis que des Syriens, marchands d'«articles de Jérusalem», nous encombrent d'objets de piété, en bois ou en nacre... Gethsémani, le Saint-Sépulcre, le Calvaire, est-ce que vraiment tout cela est bien réel, et près de nous, dans cette même ville?... Nous remettons à plus tard de voir, à cause de ce ciel désolant qui ne s'éclaircit pas; d'ailleurs nous sommes sans hâte, inconsciemment retenus peut-être par la crainte des déceptions suprêmes...

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Sur le soir, cependant, nous quittons l'hôtel pour la première fois: le consul général de France, M. L..., est venu nous offrir, avec la plus charmante bonne grâce, de nous mener entre deux averses chez les Pères Dominicains, qui habitent le voisinage en dehors des murailles et qui, dit-il, voudront bien sans doute consentir, sur sa prière, à être nos guides très éclairés dans la ville sainte.

Une banlieue, quelconque comme le salon de l'hôtel, et que bientôt la pluie recommence à rayer de ses petites hachures grises.

Pendant une éclaircie, la porte de Damas nous charme au passage. C'est la plus farouche et la plus exquise des portes sarrasines; elle découpe son ogive dans la grande muraille morne; elle est flanquée de deux sombres tours; elle est toute couronnée et hérissée de pointes de pierre, aiguës comme des fers de lance; haute et mystérieuse, elle a pris aujourd'hui, sous le vernis de l'eau ruisselante, une intense couleur de vieux bronze vert-de-grisé. En avant, des tentes bédouines se groupent, noirâtres, très basses à ses pieds. Et derrière, un coin de l'antique Jérusalem apparaît; un angle de remparts crénelés, enfermant des maisons à coupoles, s'avance, sous le ciel de pluie, vers le désert de pierres qui est la campagne; l'ensemble en est de la même teinte de bronze verdâtre que la porte elle-même; l'ensemble en paraît millénaire, abandonné et mort; mais c'est bien Jérusalem, la Jérusalem qu'on a vue sur les vénérables tableaux et images d'autrefois; au sortir de l'horrible banlieue neuve, où fument des tuyaux d'usine, on croirait une vision sainte...

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Les Dominicains blancs nous reçoivent dans leur petit parloir monacal. Ils ont cette sérénité détachée qui est particulière aux religieux; on sent en eux, dès l'abord, des hommes du meilleur monde, et, ensuite, des érudits.

Dans leur jardin, où ils nous mènent à la première embellie, ils ont fait des fouilles profondes et découvert de précieuses ruines. Toute cette terre de Jérusalem, tant de fois remuée, retournée, pendant les sièges, les assauts, les destructions, est encore pleine de débris et de documents inconnus.

A trois cents mètres de la porte de Damas, saint Étienne fut mis à mort dans un champ, et l'impératrice Eudoxie, pour consacrer l'emplacement du martyre, y fit élever une église. En creusant sur la foi de ces données, les moines ont retrouvé les restes de cette église, son beau parquet de mosaïques encore intact, et les socles de ses colonnes de marbre, brisées toutes à un pied du sol; c'est le terrible Khosroës, grand destructeur de chrétiens, qui, vers le milieu du viie siècle, a fait anéantir ce saint lieu. Auprès, se voient aussi les fondations de la chapelle plus modeste que plus tard les Croisés élevèrent à la mémoire de saint Étienne, et qui fut rasée à son tour quand revint s'abattre sur Jérusalem le torrent sarrasin. Tous ces pauvres débris glorieux nous apparaissent là, trempés de pluie, au milieu des récents déblais, mêlés encore à cette terre qui, pendant des siècles, les avait gardés et cachés. Et, un instant, nos esprits se recueillent, conçoivent l'entassement des âges, s'inquiètent des prodigieux passés...

Encore une averse qui tombe, lavant à grande eau les marbres, les mosaïques de l'impératrice Eudoxie. Alors nous courons tous nous réfugier dans des tombeaux que les moines ont aussi découverts sous leur jardin: toute une petite nécropole souterraine, avec des sépulcres alignés et étagés, où s'émiettent des ossements deux fois millénaires. Les Dominicains y enterrent à présent les morts de la communauté, chrétiens troublés de nos temps, qui vont là dormir à côté de leurs frères des premiers siècles.

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Le soir, la banalité de l'hôtel nous reprend comme hier. Auprès du feu, entre les journaux à images, les touristes et les marchands de chapelets, nous songeons à ce petit coin de Jérusalem qui nous a été montré au hasard d'une première visite, et notre pensée s'en va au Saint-Sépulcre et au Gethsémani, qui sont là tout près; nous avons déjà perdu deux jours, dans cet émotionnant voisinage, partagés entre le désir et la crainte de voir, sous l'enveloppement triste de cette pluie, qui semble venue exprès pour nous donner un prétexte d'attente.

VII

Samedi, 31 mars.

La pluie va finir. Le ciel s'égoutte tristement et montre de premières déchirures bleues. Il fait humide et froid, l'eau ruisselle partout le long des vieilles murailles.

A pied, avec un Arabe quelconque pour guide, je m'échappe seul de l'hôtel, pour courir enfin au Saint-Sépulcre. C'est dans la direction opposée à celle des Dominicains, presque au cœur de Jérusalem, par des petites rues étroites, tortueuses, entre des murs vieux comme les croisades, sans fenêtres et sans toits. Sur les pavés mouillés, sous le ciel encore obscur, circulent les costumes d'Orient, turcs, bédouins ou juifs, et les femmes drapées en fantômes, musulmanes sous des voiles sombres, chrétiennes sous des voiles blancs.

La ville est restée sarrasine. Distraitement, je perçois que nous traversons un bazar oriental, où les échoppes sont occupées par des vendeurs à turban; dans la pénombre des ruelles couvertes, passent à la file des chameaux lents et énormes, qui nous obligent à entrer sous des portes. Maintenant, il faut se ranger encore, pour un étrange et long défilé de femmes russes, toutes sexagénaires pour le moins, qui marchent vite, appuyées sur des bâtons; vieilles robes fanées, vieux parapluies, vieilles touloupes de fourrure, figures de fatigue et de souffrance qu'encadrent des mouchoirs noirs; ensemble noirâtre et triste, au milieu de cet Orient coloré. Elles marchent vite, l'allure à la fois surexcitée et épuisée, bousculant tout sans voir, comme des somnambules, les yeux anesthésiés, grands ouverts dans un rêve céleste. Et des moujiks par centaines leur succèdent, ayant les mêmes regards d'extase; tous, âgés, sordides, longues barbes grises, longs cheveux gris échappés de bonnets à poil; sur les poitrines, beaucoup de médailles, indiquant d'anciens soldats... Entrés hier dans la ville sainte, ils reviennent de leur première visite à ce lieu d'adoration où je vais aller à mon tour; pauvres pèlerins qui arrivent ici par milliers, cheminant à pied, couchant dehors sous la pluie ou la neige, souffrant de la faim, et laissant des morts sur la route...

A mesure qu'on approche, les objets d'Orient dans les échoppes font place à des objets d'obscure piété chrétienne: chapelets par milliers, croix, lampes religieuses, images ou icones. Et la foule est plus serrée, et d'autres pèlerins, des vieux moujiks, des vieilles matouchkas, stationnent pour acheter d'humbles petits rosaires en bois, d'humbles petits crucifix de deux sous, qu'ils emporteront d'ici comme des reliques à jamais sacrées...

Enfin, dans un mur vieux et fruste comme un rocher, s'ouvre une porte informe, tout étroite, toute basse, et, par une série de marches descendantes, on accède à une place surplombée de hautes murailles sombres, en face de la basilique du Saint-Sépulcre.

Sur cette place, il est d'usage de se découvrir, dès que le Saint-Sépulcre apparaît; on y passe tête nue, même si l'on ne fait que la traverser pour continuer sa route dans Jérusalem. Elle est encombrée de pauvres et de pauvresses, qui mendient en chantant; de pèlerins qui prient; de vendeurs de croix et de chapelets, qui ont leurs petits étalages à terre, sur les vieilles dalles usées et vénérables. Parmi les pavés, parmi les marches, surgissent les socles encore enracinés de colonnes qui jadis supportaient des basiliques, et qui ont été rasées, comme celles de l'église Saint-Étienne, à de lointaines et douteuses époques; tout est amoncellement de débris, dans cette ville qui a subi vingt sièges, que tous les fanatismes ont saccagée.

Les hautes murailles, en pierres d'un brun rougeâtre, qui forment les côtés de la place, sont des couvents ou des chapelles—et on dirait des forteresses. Au fond, plus haute et plus sombre que tout, se dresse cette masse effritée, brisée, qui est la façade du Saint-Sépulcre, et qui a pris les aspects, les irrégularités d'une grande roche; elle a deux énormes portes du xiie siècle, encadrées d'ornements d'un archaïsme étrange; l'une est murée; l'autre, grande ouverte, laisse voir, dans l'obscurité intérieure, des milliers de petites flammes. Des chants, des cris, des lamentations discordantes, lugubres à entendre, s'en échappent avec des senteurs d'encens...

La porte franchie, on est dans l'ombre séculaire d'une sorte de vestibule, découvrant des profondeurs magnifiques où brûlent d'innombrables lampes. Des gardiens turcs, armés comme pour un massacre, occupent militairement cette entrée; assis en souverains sur un large divan, ils regardent passer les adorateurs de ce lieu, qui est toujours, à leur point de vue, l'opprobre de la Jérusalem musulmane et que les plus farouches d'entre eux n'ont pas cessé d'appeler: el Komamah (l'ordure).

Oh! l'inattendue et inoubliable impression, pénétrer là pour la première fois! Un dédale de sanctuaires sombres, de toutes les époques, de tous les aspects, communiquant ensemble par des baies, des portiques, des colonnades superbes,—ou bien par de petites portes sournoises, des soupiraux, des trous de cavernes. Les uns, surélevés, comme de hautes tribunes où l'on aperçoit, dans des reculs imprécis, des groupes de femmes en longs voiles; les autres, souterrains, où l'on coudoie des ombres, entre des parois de rocher demeurées intactes, suintantes et noires.—Tout cela, dans une demi-nuit, à part quelques grandes tombées de rayons qui accentuent encore les obscurités voisines; tout cela étoilé à l'infini par les petites flammes des lampes d'argent et d'or qui descendent par milliers des voûtes.—Et partout des foules, circulant confondues comme dans une Babel, ou bien stationnant à peu près groupées par nation autour des tabernacles d'or où l'on officie...

Des psalmodies, des lamentations, des chants d'allégresse emplissant les hautes voûtes, ou bien vibrant dans les sonorités sépulcrales d'en dessous; les mélopées nasillardes des Grecques, coupées par les hurlements des Cophtes... Et, dans toutes ces voix, une exaltation de larmes et de prières qui fond leurs dissonances et qui les unit; l'ensemble, finissant par devenir un je ne sais quoi d'inouï, qui monte de tout ce lieu comme la grande plainte des hommes et le suprême cri de leur détresse devant la mort...

La rotonde à très haute coupole, où l'on pénètre d'abord et qui laisse deviner, entre ses colonnes, le chaos obscur des autres sanctuaires, est occupée en son milieu par le grand kiosque de marbre, d'un luxe à demi barbare et surchargé de lampes d'argent, qui renferme la pierre du sépulcre. Tout autour de ce kiosque très saint, la foule s'agite ou stationne; d'un côté, des centaines de moujiks et de matouchkas, à deux genoux sur les dalles; de l'autre, les femmes de Jérusalem, debout en longs voiles blancs,—groupes de vierges antiques, dirait-on, dans cette pénombre de rêve; ailleurs, des Abyssins, des Arabes en turban, prosternés le front à terre; des Turcs, le sabre au poing; des gens de toutes les communions et de tous les langages...

On ne séjourne pas dans l'étouffant réduit du Saint-Sépulcre, qui est comme le cœur même de cet amas de basiliques et de chapelles, on y défile un à un; en baissant la tête, on y entre par une très petite porte, en marbre fouillé et festonné; le sépulcre est là dedans, enchâssé de marbre, au milieu des icones d'or et des lampes d'or. En même temps que moi y passaient un soldat russe, une vieille pauvresse en haillons, une femme orientale en riches habits de brocart; tous, baisant le couvercle tombal, et pleurant. Et d'autres suivaient, d'autres éternellement suivent, touchant, embrassant, mouillant de larmes ces mêmes pierres...

Aucun plan d'ensemble, dans le fouillis des églises et des chapelles qui se pressent autour de ce kiosque très saint; il y en a de grandes, merveilleusement somptueuses, et de toutes petites, humbles et primitives, mourant de vétusté, dans des recoins sinistres, creusés en plein roc et en pleine nuit. Et, çà et là, le rocher du calvaire, laissé à nu, apparaît au milieu des richesses et des archaïques dorures. Le contraste est étrange, entre tant de trésors amoncelés,—icones d'or, croix d'or, lampes d'or,—et les haillons des pèlerins, et le délabrement des murailles ou des piliers, usés, rongés, informes, huileux au frottement de tant de chairs humaines.

Tous les autels, de toutes les confessions différentes, sont tellement mêlés ici, qu'il en résulte de continuels déplacements de prêtres et de cortèges; ils fendent les foules, portant des ostensoirs et précédés de janissaires en armes qui frappent les dalles sonores du pommeau de leur hallebarde... Place! ce sont les Latins qui passent, en chasuble d'or... Place encore! c'est l'évêque des Syriens, longue barbe blanche sous une cagoule noire, qui sort de sa petite chapelle souterraine... Puis, ce sont les Grecs aux parures encore byzantines, ou les Abyssins au visage noir... Vite, vite, ils marchent dans leurs vêtements somptueux, tandis que, devant leurs pas, les encensoirs d'argent, que des enfants balancent, heurtent la foule qui se bouscule et s'écarte. Dans cette marée humaine, une espèce de grouillement continu, au bruit incessant des psalmodies et des clochettes sacrées. Presque partout, il fait si sombre qu'il faut avoir, pour circuler, son cierge à la main, et, sous les hautes colonnes, dans les galeries ténébreuses, mille petites flammes se suivent ou se croisent. Des hommes prient à haute voix, pleurent à sanglots, courant d'une chapelle à l'autre, ici pour embrasser le roc où fut plantée la croix, là pour se prosterner où pleurèrent les saintes Marie et Madeleine; des prêtres, tapis dans l'ombre, vous appellent d'un signe pour vous mener par de petites portes funèbres dans des trous de tombeaux; des vieilles femmes aux yeux fous, aux joues ruisselantes de larmes, remontent des souterrains noirs, venant de baiser des pierres de sépulcres...

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Dans une obscurité profonde, on descend à la chapelle de Sainte-Hélène, par un large escalier d'une trentaine de marches, usé, brisé, dangereux comme une ruine éboulée, et bordé de spectres accroupis. Nos cierges, en passant, éclairent ces êtres vagues, immobiles, couleur de la paroi du rocher, qui sont des mendiants estropiés, des fous rongés d'ulcères; sinistres tous, le menton dans les mains, les longs cheveux retombés sur le visage.—Parmi ces épouvantes, un jeune homme aveugle, enveloppé de ses magnifiques boucles blondes comme d'un manteau, beau comme le Christ auquel il ressemble.

Tout en bas, la chapelle de Sainte-Hélène, après la nuit qu'on vient de traverser entre deux rangées de fantômes, s'éclaire de grands rayons de jour, qui arrivent pâles et bleuâtres par les meurtrières de la voûte. C'est un des lieux les plus étranges assurément de tout cet ensemble qui s'appelle le Saint-Sépulcre; c'est là qu'on éprouve, de la façon la plus angoissante, le sentiment des effroyables passés.

Elle est silencieuse quand j'y arrive, et elle est vide, sous l'œil à demi mort de ces fantômes qui gardent l'escalier d'entrée; on y entend à peine, en rumeur indistincte, les cloches et les chants d'en haut. Derrière l'autel, un autre escalier encore, bordé des mêmes personnages à longue chevelure, descend plus bas, dans de la nuit plus noire.

On croirait un temple barbare. Quatre piliers énormes, trapus, d'un byzantin primitif et lourdement puissant, soutiennent la coupole surbaissée d'où retombent des œufs d'autruche et mille pendeloques sauvages. Des fragments de peintures aux murailles indiquent encore des saints et des saintes, nimbés d'or, dans des attitudes raides et naïves, sous l'effacement des humidités et des poussières mortes. Tout est dans un délabrement d'abandon, avec des suintements d'eau et de salpêtre.

Du fond du souterrain inférieur remontent tout à coup des prêtres d'Abyssinie, qui ont l'air d'être les anciens rois-mages, sortant des entrailles de la terre: visages noirs, sous de larges tiares dorées, en forme de turban, longues robes de drap d'or, semées de fleurs imaginaires rouges et bleues... Vite, vite, avec cette sorte d'empressement exalté qui est ici partout, ils traversent les cryptes de Sainte-Hélène et remontent vers les autres sanctuaires par le grand escalier en ruine,—éclairés sur les premières marches aux lueurs tombées des meurtrières de la voûte, archaïquement splendides alors dans leurs robes dorées au milieu des gnomes accroupis au pied des murailles,—puis, tout de suite disparus là-haut, dans des lointains d'ombre.

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Très loin de là, dans les sanctuaires de l'entrée, près du kiosque du sépulcre, le rocher du Calvaire se dresse; il supporte deux chapelles où l'on monte par une vingtaine de marches de pierre, et qui sont pour la foule le véritable lieu des prosternations et des sanglots...

Du péristyle de ces chapelles, comme d'un balcon élevé, la vue domine un confus amas de tabernacles, un dédale d'églises où s'agite la foule anesthésiée. La plus splendide des deux est celle des Grecs; sur un nimbe d'argent, qui resplendit au fond comme un arc-en-ciel, se détachent en grandeur humaine les pâles images de trois crucifiés, le Christ et les deux larrons; les murailles disparaissent sous les icones d'argent, d'or et de pierreries. L'autel est érigé à la place même du crucifiement; sous le retable, un treillage d'argent laisse paraître, dans le rocher noir, le trou où fut plantée la croix,—et c'est là qu'on se traîne à genoux, mouillant ces sombres pierres de larmes et de baisers, tandis qu'un bruit berceur de chants et de prières monte incessamment des églises d'en bas.

Et, depuis tantôt deux mille ans, il en est ainsi dans ce même lieu; sous des formes diverses, dans des basiliques différentes, avec des interruptions pour les sièges, les batailles et les massacres, mais avec des reprises ensuite plus passionnées et plus universelles, toujours résonne ici le même concert de prières, le même grand ensemble de supplications désespérées ou d'actions de grâces triomphantes...

Elles sont bien un peu idolâtres, ces adorations-là, pour celui qui a dit: «Dieu est Esprit, et il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en esprit et en vérité.» Mais elles sont si humaines! Elles répondent si bien à nos instincts et à notre misère!... Assurément, les premiers chrétiens, dans l'essor purement spirituel de leur foi, et quand l'enseignement du maître était encore tout frais dans leurs âmes, ne s'encombraient pas de magnificence, de symboles et d'images. Surtout, ce n'étaient pas des souvenirs terrestres—le lieu d'un martyre et un sépulcre vide—qui les préoccupaient; leur Rédempteur, ils ne songeaient pas à le chercher là, tant ils le voyaient dégagé à jamais de ces choses transitoires et planant au-dessus dans la sereine lumière. Mais nous sommes—nous tous, peuples de l'Occident et du Nord—échappés depuis moins de siècles aux barbaries naïves, que les sociétés antiques d'où se levèrent les premiers chrétiens; au moyen âge, quand la foi nouvelle pénétra dans nos forêts, elle s'obscurcit de mille croyances primitives; d'entre nous, c'est le plus petit nombre qui s'est affranchi des traditions amoncelées pour en revenir au culte évangélique, en esprit et en vérité. Et d'ailleurs, quand la foi est éteinte dans nos âmes modernes, c'est encore vers cette vénération si humaine des lieux et des souvenirs, que les incroyants comme moi sont ramenés par le déchirant regret du Sauveur perdu...

Oh! le Christ, pour qui toutes ces foules sont venues et pleurent; le Christ, pour qui cette vieille pauvresse, là, près de moi prosternée, lèche le pavé, épand sur les dalles son cœur misérable, en versant des larmes délicieuses d'espoir; le Christ, qui me retient, moi aussi, à cette place, comme elle, dans un recueillement vague, encore très doux... Oh! s'il fut seulement un de nos frères en souffrance, évanoui à présent dans la mort, que sa mémoire soit adorée quand même, pour son long mensonge d'amour, de revoir et d'éternité... Et que ce lieu soit béni aussi, ce lieu unique et étrange qui s'appelle le Saint-Sépulcre—même contestable, même fictif si l'on veut—mais où, depuis tantôt quinze siècles, sont accourues les multitudes désolées, où les cœurs endurcis se sont fondus comme les neiges, et où maintenant mes yeux sont près de se voiler dans un dernier élan de prière—très illogique, je le sais—mais ineffable et infini...

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Le soir, à la nuit tombée, après que j'ai longtemps erré, par les tristes petites rues, dans la ville sarrasine où les couronnes de feux du ramadan viennent de s'allumer autour des minarets des mosquées,—une attirance me ramène lentement vers le Saint-Sépulcre.

Il y règne une obscurité différente de celle du jour; les gerbes de rayons, les lueurs blanches ont cessé d'y descendre par les meurtrières des coupoles; mais, plus nombreuses, les lampes y sont allumées, les lampes d'argent et les lampes d'or, les milliers de lampes colorées parsemant les ténèbres de petites flammes bleues, rouges ou blanches. Une sorte d'apaisement s'est fait dans le labyrinthe des hautes voûtes, comme un repos après les ardeurs épuisantes de la journée. Les bruits ne sont plus que des bourdonnements de prières dites tout bas et à genoux, plus que des murmures dans des sonorités de caveaux, où dominent les pauvres voix rauques des moujiks et, de temps à autre, leurs toux profondes. Les portes vont se fermer bientôt et la foule s'est écoulée; mais des groupes de gens prosternés dans l'ombre, visage à terre, embrassent encore les saintes dalles.

VIII

Dimanche, 1er avril.

... Repris aujourd'hui par le charme de l'Islam, au soleil reparu, au printemps qui attiédit l'air.

D'ailleurs, c'est vers le lieu saint des Arabes que nous nous dirigeons ce matin, vers cette mosquée d'Omar réputée merveilleuse et vénérable entre toutes.—Jérusalem, qui est la ville sacrée des chrétiens et des juifs, est aussi, après la Mecque, la plus sainte ville des Mahométans.—Le consul général de France et le Père S..., un Dominicain célèbre par ses études bibliques, veulent bien nous accompagner—et un janissaire du consulat nous précède, sans lequel les abords mêmes de la mosquée nous seraient interdits.

Nous nous en allons par les rues étroites, sinistres malgré le soleil, entre de vieux murs sans fenêtres, faits de débris de toutes les époques de l'histoire et où, çà et là, s'encastrent une pierre hébraïque, un marbre romain. A mesure que nous avançons, tout devient plus en ruines, plus vide et plus mort,—jusqu'à ce saint quartier, d'une désolation infinie, qui renferme la mosquée et dont toutes les issues sont gardées par des sentinelles turques interdisant le passage aux chrétiens.

Grâce au janissaire, nous franchissons cette fanatique ceinture, et alors, par une série de petites portes délabrées, nous débouchons sur une esplanade gigantesque, une sorte de mélancolique désert, où l'herbe pousse entre les dalles comme dans une prairie où pas un être humain n'apparaît:—c'est le Haram-ech-Chérif (l'Enceinte Sacrée).—Au milieu, et très loin de nous, qui arrivons par un des angles de cette place immense, se dresse solitaire un surprenant édifice tout bleu, d'un bleu exquis et rare, qui semble quelque vieux palais enchanté revêtu de turquoises: c'est cela, la mosquée d'Omar, la merveille de l'Islam. Quelle solitude, grandiose et farouche, les Arabes ont su maintenir autour de leur mosquée bleue!

Sur chacun de ses côtés, qui ont au moins cinq cents mètres de longueur, cette place est bordée de constructions d'un aspect sombre, informes à force de caducité, incompréhensibles à force de réparations et de changements faits à toutes les époques de l'ancienne histoire: dans les bases, des pierres cyclopéennes, vestiges encore debout des enceintes de Salomon; par-dessus, des débris des citadelles d'Hérode, des débris du prétoire où siégea Ponce-Pilate et d'où le Christ partit pour le calvaire; puis, les Sarrasins, et les Croisés après eux, ont bouleversé, saccagé ces choses,—et, en dernier lieu, les Sarrasins encore, redevenus les maîtres ici, ont grillé ou muré les fenêtres, élevé au hasard leurs minarets et posé au faîte des édifices les pointes de leurs créneaux aigus. Le temps niveleur a jeté sur le tout son uniforme couleur de vieille terre cuite rougeâtre, ses plantes de murailles, son même délabrement, sa même poussière. L'ensemble, emmêlé, fait de pièces et de morceaux, formidable encore dans sa vieillesse millénaire, raconte le néant humain, l'effondrement des civilisations et des races, répand une tristesse infinie sur le petit désert de cette esplanade où s'isole là-bas le beau palais bleu surmonté de sa coupole et de son croissant, la belle et l'incomparable mosquée d'Omar.

A mesure qu'on s'avance dans cette solitude, dallée de grandes pierres blanches et quand même envahie par les herbes comme un cimetière, le revêtement de la mosquée bleue se précise: on dirait, sur les murs, une joaillerie nuancée, ajourée, mi-partie de turquoise pâle et de lapis violent, avec un peu de jaune, un peu de blanc, un peu de vert, un peu de noir, sobrement employés en très fines arabesques.

Parmi quelques cyprès à bout de sève, quelques très vieux oliviers mourants, une série d'édicules secondaires, épars vers le centre de l'esplanade, font cortège à cette mosquée, qui est la grande merveille du milieu: de petits mirhabs de marbre, des arceaux légers, de petits arcs de triomphe, un kiosque à colonnes, revêtu, lui aussi, de joailleries bleues. Tout cela, si déjeté par les siècles, si mélancolique, avec un tel air d'abandon, sur cette place immense où le printemps a mis entre toutes les dalles des guirlandes de marguerites, de boutons-d'or et d'avoines folles!... De près, on s'aperçoit que ces élégantes et frêles petites constructions sarrasines sont composées avec des débris d'églises chrétiennes ou de temples antiques; les colonnes, les frises de marbre, tout est disparate, arraché ici à une chapelle des croisades, là à une basilique des empereurs grecs, à un temple de Vénus ou bien à une synagogue. Si l'arrangement général est arabe, calme, empreint de la grâce des palais d'Aladin, le détail est plein d'enseignements sur la fragilité des religions et des empires; le détail consacre le souvenir des grandes guerres exterminatrices, des sacs horribles, des journées où le sang coulait ici comme de l'eau et où les égorgements «ne finissaient que quand les soldats étaient fatigués de tuer».

Il y a surtout ce kiosque bleu, voisin de la mosquée bleue, qui raconterait à lui seul l'effroyable passé de Jérusalem. Sa double rangée de colonnes de marbre est comme un musée de débris de tous les temps; on y voit des chapiteaux grecs, romains, byzantins ou hébraïques; d'autres, d'un âge imprécis, d'un style sauvage et presque inconnu.

Maintenant, la tranquillité de la mort est descendue sur tout cela; les restes de tant de sanctuaires ennemis ont été groupés, en l'honneur du Dieu de l'Islam, dans une harmonie inattendue,—et peut-être définitive, jusqu'à l'époque de la poussière finale... Et quand on se remémore les tourmentes passées, c'est étrange, ce silence d'à présent, ce délaissement, cette suprême paix, au milieu d'une esplanade de dalles blanches envahies par les marguerites et les herbes des champs...

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Entrons dans la mosquée mystérieuse, si entourée d'espace désert et mort.

Aux premiers instants, il y fait presque nuit: on ne perçoit que confusément la notion d'une splendeur féerique. Un éclairage très atténué tombe de ces vitraux, célèbres dans tout l'Orient, qui garnissent là-haut la série des petites fenêtres cintrées; on dirait que la lumière passe à travers des fleurs et des arabesques en pierres précieuses montées à jours,—et c'est l'illusion sans doute qu'ont voulu produire les inimitables verriers d'autrefois. Peu à peu, s'habituant à la pénombre, on voit scintiller aux murailles, aux arceaux, aux voûtes, un revêtement qui semble une étoffe brodée et rebrodée de nacre et d'or, sur fond vert. Peut-être un vieux brocart à ramages, ou du précieux cuir de Cordoue,—ou plutôt quelque chose de plus beau et de plus rare que tout cela, qu'on définira mieux dans un moment, quand les yeux, éblouis de soleil sur les dalles de l'esplanade, se seront faits à l'obscurité de ce lieu très saint.

La mosquée, octogonale de contours, est soutenue intérieurement par deux rangées concentriques de colonnes: la première, octogonale aussi; la seconde, circulaire, supportant le dôme magnifique.

Chacune de ces colonnes à chapiteaux dorés est d'une matière différente et sans prix: l'une, de marbre violet veiné de blanc; l'autre, de porphyre rouge; l'autre, de ce marbre, introuvable depuis des siècles, qui s'appelle le vert antique.

Toute la base des murailles, jusqu'à la hauteur où commencent à miroiter les broderies vert et or, est revêtue de marbre: grandes plaques dédoublées par le milieu et dont on a juxtaposé les deux morceaux de façon à former des dessins symétriques, comme on en obtient en ébénisterie par le placage des bois.

Les petites fenêtres, placées très près de la voûte, qui laissent tomber de haut leurs reflets de pierreries, sont chacune d'un dessin et d'une couleur différente; celle-ci semble composée de marguerites en rubis; l'autre, à côté, est toute en fines arabesques de saphir, mêlées d'un peu de jaune de topaze; l'autre encore se tient dans des verts d'émeraude, parsemés de fleurs roses. Ce qui fait la beauté de ces vitraux et, en général, de tous les vitraux arabes, c'est que les verres des diverses nuances n'y sont pas, comme chez nous, limités brutalement par un trait de plomb; la charpente du vitrail est une plaque en stuc très épais, ajourée, percée obliquement d'une infinité de petits trous de formes changeantes—dont l'ensemble constitue un dessin toujours exquis; les fragments bleus, jaunes, roses ou verts, sont enchâssés tout au fond de ces jours aux parois inclinées, alors on ne les aperçoit qu'entourés d'une sorte de nimbe, qui est leur propre reflet dans l'épaisseur du plâtre, et il en résulte des effets adoucis, fondus; cela joue la nacre et les gemmes précieuses.

Maintenant on distingue mieux ces revêtements des arceaux et des voûtes: ce sont de prodigieuses mosaïques, recouvrant tout, simulant des brocarts et des broderies, mais plus belles, plus durables que tous les tissus de la terre, ayant conservé à travers les siècles leur éclat et leurs diaprures, parce qu'elles sont composées avec des matières presque éternelles, avec des myriades de fragments de marbre de toutes les teintes, avec de la nacre et avec de l'or. Dans l'ensemble, c'est le vert et l'or qui dominent. Cela représente des séries de vases étranges, d'où s'échappent et retombent symétriquement de rigides bouquets: toutes les feuilles conventionnelles des temps passés, toutes les fleurs des vieux rêves; des pampres surtout, faits d'une infinie variété de marbres verts, des branches de vigne d'une archaïque raideur portant des raisins d'or et des raisins de nacre. Çà et là cependant, pour rompre la monotonie des verdures, sont jetés, sur fond d'or, des semis de grandes fleurs rougeâtres, nuancées avec des miettes de porphyre et de marbre rose.

Aux lueurs colorées que laissent filtrer les vitraux, toute cette magnificence de conte oriental chatoie, miroite, étincelle dans la pénombre et le silence de ce lieu presque toujours vide, et entouré d'esplanades vides, où nous nous promenons seuls. Des petits oiseaux, familiers du sanctuaire, entrent et sortent par les portes de bronze constamment ouvertes, se posent sur les corniches de porphyre, sur les ors et sur les nacres, tolérés en amis par les deux ou trois vieux gardiens à barbe blanche, qui sont agenouillés et qui prient dans des recoins d'ombre. Par terre, sur les dalles de marbre, sont jetés des tapis anciens de Perse et de Turquie, aux teintes délicieusement fanées.

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Tout le vaste milieu de cette mosquée circulaire, quand on entre, est d'abord invisible, entouré d'une double clôture,—la première en bois finement ouvragé, dans le genre des moucharabiehs arabes, la seconde en fer d'un travail gothique et mise là par les Croisés quand ils firent passagèrement de ce lieu une église du Christ. En se hissant sur quelque socle de marbre, on arrive à plonger les yeux dans cet intérieur si caché... Vu l'environnante splendeur, on s'attendait à de merveilleuses richesses encore,—et on s'épouvante presque devant ce qui apparaît: quelque chose de sombre et d'informe, dans la demi-obscurité de ce lieu magnifique; quelque chose qui se soulève irrégulièrement comme une grande vague noire, figée; un rocher sauvage, une cime de montagne...

C'est le sommet du mont Moriah, sacré pour les israélites, pour les musulmans et pour les chrétiens; c'est l'aire d'Ornan, le Jébuséen, où le roi David aperçut l'ange exterminateur «tenant en main une épée nue tournée contre Jérusalem». (II Rois, XXIV, 16.—I Paralipomènes, XXI, 16.)

David y fit l'autel des holocautes (I Paralipomènes, XXII, 1) et son fils Salomon y bâtit le temple, nivelant à grands frais les alentours, mais respectant les irrégularités de cette cime parce que les pieds de l'ange l'avaient frôlée. Salomon commença donc à bâtir le temple du Seigneur sur la montagne de Moriah, qui avait été montrée à David son père, et au lieu même que David avait disposé dans l'aire d'Ornan, le Jébuséen. (II Paralipomènes, III, 1.)

Dans la suite des âges, on sait de quelles magnificences inouïes et de quelles destructions acharnées cette montagne de Moriah devint le centre. Le temple qui la couvrait, rasé par Nabuchodonosor, rebâti au retour de la captivité de Babylone, détruit de nouveau sous Antonius IV, fut réédifié encore par Hérode,—et vit alors passer Jésus, l'entendit parler sous ses voûtes... C'étaient, chaque fois, de ces constructions géantes, confondant nos imaginations modernes, qui coûtaient le prix d'un empire et dont on retrouve dans la terre les bases presque surhumaines. Après l'anéantissement de Jérusalem par Titus, un temple de Jupiter, élevé sous le règne d'Adrien, remplaça le temple du Seigneur. Plus tard, les chrétiens des premiers siècles, par mépris des juifs, couvrirent longtemps cette cime sacrée de débris et d'immondices, et ce fut le calife Omar qui la fit pieusement déblayer, sitôt qu'il eut conquis la Palestine; son successeur enfin, le calife Abd-el-Melek, vers l'an 690, l'abrita pour une longue suite de siècles sous la mosquée charmante qui est encore debout.

A part le dôme, restauré au xiie et au xive siècle, les Croisés, en arrivant, trouvèrent cette mosquée à peu près telle qu'elle est aujourd'hui; déjà vieille à leur époque autant que le sont à présent nos églises gothiques, elle était revêtue de ses inaltérables broderies de marbre et d'or, elle avait ses reflets de brocart, dont la durée est indéfinie, presque éternelle. Ils la convertirent en église, posant leur autel de marbre au centre, sur le rocher de David. Saladin ensuite, à la chute de l'empire des Francs, la rendit au culte d'Allah, après l'avoir longuement purifiée par des aspersions d'eau de roses.

Couronnant les frises, des inscriptions d'or (en ces vieux caractères coufiques, qui sont aux lettres arabes ce que l'écriture gothique est à l'écriture de nos jours) parlent toutes du Christ d'après le Coran,—et leur sagesse profonde est presque pour jeter l'inquiétude dans les âmes chrétiennes: O vous qui avez reçu les Écritures, ne dépassez pas la mesure juste dans votre religion. Le Messie Jésus n'est que le fils de Marie, l'envoyé de Dieu et son Verbe, qu'il déposa en Marie. Croyez donc en Dieu et en son envoyé, mais ne dites pas qu'il y a une Trinité; abstenez-vous-en, cela vous sera plus avantageux. Dieu est unique. Dieu ne saurait avoir de fils, cela est indigne de lui. Quand il a décidé une chose, il n'a qu'à dire: Sois, et elle est... (Sura, IV, 69;—XIX, 36.)

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Tout un passé gigantesque, écrasant pour nos mièvreries modernes, s'évoque devant cette roche noire, devant cette cime de montagne morte et momifiée, qui ne reçoit jamais la rosée du ciel, qui ne produit jamais une plante ni une mousse, mais qui est là comme étaient les Pharaons dans leurs sarcophages; qui, après deux millénaires de tourmentes, s'abrite depuis déjà treize siècles sous l'étouffement >de cette coupole d'or et de ces murailles merveilleuses, bâties pour elle seule...

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Aux débuts encore hésitants de l'Islam, cette mosquée, visitée en songe par Mahomet, rivalisait avec la sainte Ka'ba, et c'est vers son rocher noir que se tournaient pendant leurs prières les musulmans primitifs. Aujourd'hui encore, l'esplanade qui l'entoure, toute cette enceinte grandiose et déserte du Haram-ech-Chérif, dont les sentinelles turques gardent les portes, est considérée par les Arabes comme le lieu le plus saint de la terre, après la Mecque et Médine; jusqu'au milieu de notre siècle, elle était si farouchement défendue, qu'un chrétien aurait joué sa vie en essayant d'y pénétrer, et c'est depuis quelques années seulement que l'accès en est ouvert aux hommes de toutes les religions,—en dehors de certains jours consacrés, et à la condition d'être accompagné d'un janissaire porteur d'un permis du pacha de Jérusalem.—Les juifs cependant, par crainte religieuse, n'y viennent jamais; jadis, c'était le temple du Seigneur, et ils redoutent de marcher sans le savoir sur le lieu du Saint des Saints dont la position n'est pas exactement définie.

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Tout au fond de l'immense place, s'ouvre, parmi de vieux cyprès, une autre mosquée millénaire et très vénérée en Islam,—El Aksa (la Mosquée Éloignée),—dont les colonnes et les chapiteaux disparates proviennent aussi de la destruction de temples païens ou d'églises chrétiennes des premiers siècles. A l'époque des croisades, elle donna son nom aux chevaliers qui l'occupaient: les Templiers. Si belle qu'elle soit d'une façon absolue, nous ne pouvons plus l'admirer, après cette inimaginable mosquée du Rocher, d'où nous venons de sortir.

Maintenant, nous errons sur l'herbe triste et sur les larges pierres blanches, au beau soleil de cette matinée de printemps,—petit groupe perdu dans les solitudes de ce lieu très saint. Par places, les dalles sont absentes, alors les foins et les fleurs poussent librement comme dans une prairie. Et, autour de la mosquée couleur de turquoise, se groupent, s'arrangent différemment, au hasard de notre promenade, les petits édicules singuliers qui l'entourent, le kiosque bleu, les mirhabs et les arcs de triomphe de marbre, les quelques oliviers caducs et les quelques grands cyprès mourants. Quelle imposante désolation dans cette enceinte, qui est comme le cœur silencieux de la Jérusalem antique,—qui est aussi comme le saint naos de toutes les religions issues de la Bible, christianisme, islam ou judaïsme! Elle commande le suprême respect à tous ceux qui adorent le Dieu d'Abraham, qu'il s'appelle Allah, Rabbim ou Jéhovah,—et sa mélancolie de délaissement témoigne que la foi des vieux âges, sous toutes ses formes, se meurt dans les âmes humaines...

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De temps à autre, au-dessus de ces constructions séculaires qui entourent le Haram-ech-Chérif, apparaît, un peu lointain, un mélancolique coteau de pierres grises, ponctué de noir par quelques rares oliviers.

—Ceci,—dit, en me le montrant, le Père en robe blanche qui a bien voulu nous accompagner et mettre à notre profit son érudition,—ceci, je n'ai pas besoin de vous le nommer, vous savez ce que c'est, n'est-ce pas?...

Et en baissant la voix, comme par une respectueuse crainte, il en prononce le nom:

—Le Gethsémani...

Le Gethsémani! Non, je ne savais pas, moi qui suis encore à Jérusalem un pèlerin nouveau venu,—et ce nom entendu tout à coup m'émeut jusqu'aux fibres profondes, et je regarde, dans un sentiment complexe et inexprimable, mélangé de douceur et d'angoisse, l'apparition encore lointaine.

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En un point où l'esplanade domine à pic des ravins qu'on ne soupçonnait pas, il y a d'étroites fenêtres de siège, percées dans le mur d'enceinte.

—Tenez! me dit le Père blanc en m'indiquant de la main une de ces meurtrières.—Et mes yeux suivent son geste, pour regarder par là...

Oh! sur quel sombre abîme elle donne!... Un abîme très spécial, que j'aperçois ce matin pour la première fois, mais que je reconnais cependant tout de suite: la vallée de Josaphat!

Par l'étroite meurtrière, je la contemple sous mes pieds, avec un frisson... Tout en bas, dans ses derniers replis, le lit du Cédron desséché. Sur le versant d'en face, ces choses, d'un aspect et d'une tristesse uniques au monde, qui s'appellent les tombeaux d'Absalon et de Josaphat. Puis, dans un silence aussi morne que celui d'ici, dans une solitude qui continue celle de la sainte esplanade, tout le déploiement de la vallée pleine de morts. Des tombes et des tombes, semées à l'infini, pierres pareilles, innombrables comme les cailloux des plages,—et avec de tels airs d'abandon, de définitif oubli, qu'il semble impossible qu'une résurrection vienne jamais les rouvrir. Tout ce lieu, ce matin, sous son tapis éphémère d'herbes et de fleurs, manifeste lugubrement l'irrévocable de la mort et le triomphe de la poussière...

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Maintenant nous descendons sous le Haram-ech-Chérif—car, dans toute la partie qui surplombe la vallée de Josaphat, cette plaine déserte est factice, soutenue en l'air par une substructure géante, par un monde de piliers et d'arceaux. Et c'est le roi Salomon qui, en ses conceptions grandioses d'homme des vieux temps, imagina d'augmenter ainsi l'esplanade du temple pour la rendre plus magnifique.

Sortes de catacombes aux séries d'arcades parallèles, aux voûtes frangées de stalactites, les dessous du Haram-ech-Chérif donnent la mesure de l'énormité des œuvres du passé, de leur puissance en comparaison des nôtres.

A l'époque des croisades, ces souterrains de Salomon servirent à loger la cavalerie des Francs et on y voit encore, scellés aux murailles, les anneaux de fer où les chevaliers Templiers attachaient leurs chevaux.

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Dans l'enceinte du Haram-ech-Chérif, sont restées visibles deux des portes du temple de Jérusalem.

L'une, la porte Dorée, qui donne sur la vallée du Cédron et par laquelle—suivant une tradition acceptable—le Christ entra, aux acclamations du peuple juif, le jour des Rameaux. Une maçonnerie sarrasine la ferme aujourd'hui complètement; elle a du reste été remaniée, à plusieurs lointaines époques, en des styles très divers. Et, tandis que nous sommes là, écoutant le Père S..., qui veut bien essayer de reconstituer pour nous les anciens aspects de ce lieu, nos esprits sont si loin plongés dans le recul des siècles, que nous ne nous étonnons plus de telles phrases: «Oh! ceci est sans intérêt; ce n'est pas très vieux, ce n'est qu'une retouche du temps d'Hérode

L'autre, la porte Double, également murée de nos jours, fut jadis cette porte du Milieu, par où l'on «montait» au temple, venant d'Ophel, et qui sans doute vit passer de compagnie Salomon et la reine de Saba. Les archéologues discutent si ses derniers remaniements datent de l'époque d'Hérode ou de l'époque byzantine. Elle est environnée de souterrains qui ont gardé leur mystère et pose sur des assises cyclopéennes; bien plus que la précédente, elle donne le sentiment d'une antiquité lourde et ténébreuse. La colonne monolithe, qui la partage en son milieu, est vraisemblablement un dernier vestige resté debout du temple salomonien; elle est trapue, monstrueuse, terminée par un chapiteau naïf représentant des palmes; le linteau qu'elle supporte est une de ces pierres colossales que les hommes d'autrefois avaient le secret de remuer comme des pailles, mais qui écraseraient sous leur poids nos machines modernes. Tout l'ensemble de cette porte Double, incompréhensible sous des entassements de plâtre et de chaux épaisse, demeure là comme le débris de quelque construction faite, dans la nuit du passé, par des géants. Devant cette colonne et ce linteau, l'imagination cherche ce que pouvait être, dans sa magnifique énormité primitive, le Temple du Seigneur—devenu aujourd'hui ce désert du Haram-ech-Chérif où trône solitairement une mosquée bleue...

IX

Lundi, 2 avril.

Rencontré ce matin, en dehors des murs de Jérusalem, l'enterrement d'une pèlerine russe:—il en meurt tant, au cours de ces voyages en Palestine!—Vieille femme en cire jaune qui s'en va le visage découvert, emportée par d'autres matouchkas. Et ils suivent par centaines, les pèlerins et les pèlerines; toutes les vieilles jupes fanées sont là; toutes les vieilles casquettes à poils, toutes les barbes grises de moujiks, toute la foule sordide et noirâtre. Mais la foi triomphante rayonne dans les regards et ils chantent ensemble un cantique de joie: on la trouve si heureuse, on l'envie tant, celle-ci qui est morte en terre sainte!... Oh! la foi de ces gens-là!...

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... Le soir, au coucher du soleil, sortant de chez les Pères de Sainte-Anne, j'étais tout près de l'enceinte gardée du Haram-ech-Chérif, tout près du lieu probable du prétoire de Pilate et du point initial de la Voie Douloureuse,—dans un quartier désert et sinistre.

Ils venaient de me montrer leur vieille basilique des croisades, les aimables Pères de Sainte-Anne; ils m'avaient conduit dans leur jardin pour me faire voir une piscine récemment exhumée par leurs soins et qui paraît être le réservoir de Béthesda; ils m'avaient fait descendre dans leurs profonds souterrains, où une tradition très vraisemblable place la maison de sainte Anne, mère de la Vierge Marie et où il est avéré, dans tous les cas, que, bien avant le passage de sainte Hélène, les solitaires du Carmel, les chrétiens du i er, et du iie siècle descendaient par un soupirail pour tenir leurs clandestines assemblées de prières.

Tout ce passé revivait en mon esprit, au sortir de ce vénérable lieu, et maintenant, sous un silencieux crépuscule d'or, j'avais à remonter, entre des murailles et des ruines désolées, toute la Voie Douloureuse, pour arriver là-bas aux quartiers nouveaux que j'habite, près de la porte de Jaffa.

Sur ma gauche, venait de se fermer l'enceinte du Haram-ech-Chérif, impénétrable absolument à partir de l'heure du Moghreb, et, devant moi, s'allongeait, pressée entre de tristes murs, une sorte de ruelle de la mort conduisant à la Voie Douloureuse.

Cette voie, telle qu'on la vénère de nos jours, reconnue depuis le xvie siècle seulement, est fictive dans ses détails,—mais réelle sans doute dans sa direction et ses grandes lignes; ici surtout, en ce quartier de ruines qui entoure le palais de Pilate, les choses ont moins dû changer que plus loin, aux abords du Calvaire; l'ancien pavé romain se retrouverait, à quelques pieds au-dessous du sol exhaussé d'aujourd'hui, et certains de ces vieux murs, plus enterrés qu'ils ne l'étaient jadis, mais demeurés debout aux mêmes places, ont peut-être vu passer le Christ chargé de sa croix.

La voie est déserte, ce soir, et déjà obscure dans son resserrement profond, avec un peu de mourante lumière d'or, tout en haut, sur le faîte de ses pierres rougeâtres; le soleil doit être très bas, près de s'éteindre. On entend un bruit d'orgues et de chants religieux sortir encore de la chapelle des Pères de Sainte-Anne, qui viennent de fermer leur porte.

Elle monte, la rue, pénible, étroite et assombrie, entre ses deux rangées de murailles antiques; par places, de grands arceaux, des fragments de voûte la traversent, l'enjambent irrégulièrement, y jetant plus d'ombre. Ses parois, hautes de trente pieds, sont bâties de larges pierres, romaines ou sarrasines, d'une même couleur un peu sanglante, avec çà et là, dans leur délabrement, des plantes accrochées; de distance en distance, des contreforts énormes, tout rongés, les soutiennent.

D'autres rues croisent celle-ci, aussi vides et aussi mortes, sans fenêtres, sans ouvertures d'aucune espèce, voûtées presque entièrement de lourds arceaux, en plein cintre ou en ogive, et s'en allant se perdre au loin dans une mystérieuse obscurité de nécropole. A peine quelques fantômes s'aperçoivent, rares et furtifs, au fond de ces couloirs: femmes voilées ou Bédouins drapés de manteaux grisâtres.

Hic flagellavit..., dit une plaque de marbre blanc, incrustée au-dessus d'une porte. Ah! c'est la chapelle de la flagellation du Christ, et bientôt le commencement de la Voie Douloureuse. Voici la caserne turque, bâtie sur l'emplacement du palais de Pilate, première station du Chemin de la Croix. A partir d'ici jusqu'au Saint-Sépulcre, toutes les stations suivantes me seront marquées par des inscriptions ou des colonnes.

Plus confuse, à mesure que je m'éloigne, la musique des Pères de Sainte-Anne est près de se perdre à présent dans le lointain, malgré l'immense recueillement silencieux qui s'épand sur Jérusalem avec le crépuscule.

Mais voici que d'autres chants s'élèvent, d'autres cantiques, d'autres sons d'orgue; je passe devant un autre couvent, sous l'arc romain de l'Ecce Homo (saint Jean, XIX, 5), et ce sont les Filles de Sion qui psalmodient derrière ces murs, à la gloire du Sauveur.

La Voie Douloureuse continue sa montée lugubre et solitaire, avec de temps en temps des brisures, des tournants brusques entre ses maisons mornes. Les derniers reflets d'or viennent de s'effacer aux pointes des plus hautes pierres et le chant des Filles de Sion commence à s'évanouir; mais, au-dessus de ces murailles qui m'emprisonnent, un coin plus élevé de Jérusalem se profile maintenant en gris d'ombre sur le ciel chaud: un amas de petites coupoles centenaires, avec deux minarets couronnés déjà, en l'honneur du ramadan, de leurs feux nocturnes.

Les cantiques des Filles de Sion ne s'entendent plus; mais d'autres cris religieux, exaltés et stridents, partent ensemble de différents points de la ville, traversant l'air comme de longues fusées: les muézins, qui chantent le Moghreb!... Oh! Jérusalem, sainte pour les chrétiens, sainte pour les musulmans, sainte pour les juifs, d'où s'exhale un bruit incessant de lamentations ou de prières!...

La Voie monte toujours. Parfois, des maisons sarrasines la traversent,—comme des ponts sinistres jetés au dessus,—des maisons qui y regardent de haut, par de méfiantes petites fenêtres bardées et grillées de fer. Les muézins ont fini d'appeler; le crépuscule et le silence jettent leur enchantement sur cette Voie Douloureuse, que j'avais vue hier banale et décevante au soleil du plein jour; le mystère des pénombres la transfigure; son nom seul, que je redis en moi-même, est une sainte musique; le Grand Souvenir semble chanter partout dans les pierres...

Lentement, je suis arrivé à la septième station du Chemin de la Croix,—à cette porte Judiciaire par laquelle le Christ serait sorti de Jérusalem pour monter au Golgotha. Alors, il me faut traverser un lieu bruyant et obscur, encombré d'Arabes et de chameaux, dans lequel, sans transition, je pénètre après le calme, après la solitude de la ville plus basse; c'est le «Bazar de l'huile», un quartier de petites ruelles entièrement voûtées en plein cintre par les soins des Croisés et devenues aujourd'hui le centre d'un continuel grouillement bédouin. Il y fait noir; les lanternes sont allumées dans les échoppes où se vendent l'huile et les céréales; on est bousculé dans les couloirs étroits par les passants en burnous, on est étourdi par les cris des vendeurs et les clochettes des chameaux.

Puis le calme revient encore, au sortir de ce bazar couvert, et les chants religieux recommencent. Je suis parvenu au terme de la Voie Douloureuse: le Saint-Sépulcre! Comme toujours, la porte des basiliques est grande ouverte et il s'en échappe un bruit de psalmodies.

Ce soir, ce sont les Arméniens, en cagoule de deuil, qui chantent tout près de l'entrée, encensant la «pierre de l'onction» et se prosternant pour la baiser; l'un d'eux, le principal officiant, est en robe d'or, coiffé d'une tiare rouge.

Ils ont fini, et ils s'éloignent rituellement, dans le dédale obscur des églises, très vite toujours, comme pressés d'aller adorer ailleurs, dans une autre partie de ce lieu de toutes les adorations, où les moindres pierres sont journellement encensées et embrassées avec larmes. Leur chant une fois perdu dans le lointain des voûtes, voici un autre bruit qui s'approche, qui monte des profondeurs noires, puissant et lourd comme celui d'une foule en marche, d'une foule qui s'avancerait en murmurant des prières à voix basse dans des sonorités de caveau... C'est une horde de pèlerins du Caucase, que j'ai vus entrer ce matin dans Jérusalem; ils reviennent des chapelles souterraines et ils vont sortir d'ici, leur journée finie. En arrivant au kiosque du Sépulcre, ils en font le tour, embrassant chaque pierre, soulevant dans leurs mains des petits enfants pour qu'ils puissent embrasser aussi, et leurs yeux, à travers des larmes, sont tous levés, en prière extasiée, vers le ciel...

Est-il possible vraiment que tant de supplications—même enfantines, même idolâtres, entachées, si l'on veut, de grossièreté naïve—ne soient entendues de personne?... Un Dieu—ou seulement une suprême Raison de ce qui est—ayant laissé naître, pour tout de suite les replonger au néant, des créatures ainsi angoissées de souffrance, ainsi assoiffées d'éternité et de revoir! Non, jamais la cruauté stupide de cela ne m'était encore apparue aussi inadmissible que ce soir, et voici que ce raisonnement tout simple, vieux comme la philosophie et que j'avais jugé vide comme elle, prend dans ce lieu, devant ces grandes manifestations de détresse humaine au Saint-Sépulcre, un semblant de force; voici qu'il réveille au fond de moi-même, d'une façon inattendue et douce, les vieux espoirs morts!... Et je bénis fraternellement, pour ce peu de bien qu'ils m'ont fait, les humbles qui passent là devant moi, chuchotant dans les ténèbres leurs confiantes prières...

X

Mardi, 3 avril.

De la haute terrasse du couvent des Filles de Sion, où je suis aujourd'hui, à l'heure lumineuse et déjà dorée qui précède le soir, on a vue, comme en planant, sur toute l'étendue de la ville sainte. Les deux mères qui ont bien voulu m'y conduire—religieuses exquises après avoir été dans le monde des femmes d'élite—me montrent, avec des explications, le déploiement de cette ville où elles sont venues vivre et joyeusement mourir. Les ruines, les églises et les monastères, l'innombrable assemblage des petites coupoles de pierres grisâtres, les grands murs sombres et les espaces morts, tout cela se déroule sous nos yeux, en un immense tableau d'abandon et de mélancolie. Nous sommes presque au milieu du quartier musulman et les premières coupoles, les premières terrasses, à nos pieds, appartiennent à de mystérieuses demeures. Nous surplombons de tout près un petit couvent de derviches hindous, dans lequel sont reçus et logés les pèlerins mahométans venus de l'Orient extrême; c'est un assez étrange et misérable lieu, où des femmes et des chats rêvent en ce moment au soleil du soir, assis sur les vieilles pierres des toits. Au loin et du côté de l'ouest, s'en va le faubourg de Jaffa: les consulats, les hôtels, toutes les choses modernes, d'ici peu apparentes et auxquelles, du reste, nous tournons le dos. En suivant vers le sud occidental, viennent le quartier des Grecs, le quartier des Arméniens et le noirâtre quartier des Juifs: milliers de petits dômes pareils, d'aspect séculaire, avec quelques minarets, quelques clochers d'églises, tout cela renfermé, séparé de la campagne pierreuse et déserte par de hauts remparts aux crénelures sarrasines. Dans tout le sud-est, l'enceinte du Haram-ech-Chérif, sur laquelle nos yeux planent, étend ses solitudes saintes, où trône la mosquée bleue, isolée et magnifique; au-dessus de ses murailles de forteresse, le Gethsémani, le mont des Oliviers, élèvent des cimes grises, et plus haut encore que tout cela, dans un presque irréel lointain, s'esquissent en bleuâtre les montagnes du pays de Moab. Elle est d'une tristesse et d'un charme infinis, l'Enceinte Sacrée, ainsi regardée à vol d'oiseau, avec ses quelques cyprès, qui y tracent comme des larmes noires, avec ses kiosques, ses mirhabs, ses portiques de marbre blanc, épars autour de la merveilleuse mosquée de faïence. Et voici du monde aujourd'hui, dans ce lieu habituellement vide, des pèlerins mahométans,—tout petits pygmées, vus d'où nous sommes,—un défilé de robes éclatantes, rouges ou jaunes, qui sortent du sanctuaire aux murs bleus, pour s'éloigner silencieusement à travers l'esplanade funèbre: scène du passé, dirait-on, tandis que, le soleil baissant, la lumière se fait de plus en plus dorée sur Jérusalem et que là-bas la ligne calme des montagnes du Moab commence à prendre ses tons violets et ses tons roses du soir...

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Elles ont une des places les plus enviables de Jérusalem, les Filles de Sion.

D'abord l'arc romain de l'Ecce Homo, qui traverse la Voie Douloureuse en face de leur couvent, se continue chez elles par un second arc à peu près semblable, qu'elles ont laissé intact, avec ses vieilles pierres frustes et rougeâtres, et qui impressionne étrangement: débris probable du Prétoire de Pilate, debout au milieu de leur chapelle toute blanche,—décorée, d'ailleurs, avec un goût sobre, d'une distinction suprême.

Ensuite, en creusant le sol au-dessous de leur cloître, elles ont découvert d'autres émotionnantes ruines: une sorte de corps de garde romain qui, vraisemblablement, servait aux soldats du Prétoire; le commencement d'une rue, au pavage antique, dont la direction est la même que celle de la Voie Douloureuse aujourd'hui reconnue, et, enfin, des entrées de souterrains qui semblent conduire au Haram-ech-Chérif, à l'enceinte du Temple.—C'est ainsi que bientôt, en fouillant de tous côtés, sous les couvents, sous les églises, à dix ou douze mètres plus bas que le niveau actuel, on reconstituera la Jérusalem du Christ.

Chez les Filles de Sion, bien entendu, ce souterrain, cette rue, tout cela se perd mystérieusement dans la terre amoncelée, sitôt qu'on arrive aux limites de la communauté. Mais plus loin, disent-elles, en différentes places, d'autres religieux ont commencé à faire de même; chaque monastère plonge, par des caveaux, dans le sol profond, et déjà l'on peut, en rapprochant idéalement les tronçons des voies hérodiennes, les débris des anciens remparts, retrouver et suivre jusqu'au Calvaire la route du Christ.

Ce qui frappe singulièrement ici, dans ces fouilles, c'est la conservation de ce vieux pavage, le poli de ces pierres rougeâtres qui, pendant des siècles sous la terre, ont gardé l'usure des pas... Et même voici, sur l'une des dalles, grossièrement gravé au couteau, un jeu de margelle identique à ceux de nos jours! un jeu qu'avaient tracé les soldats romains pour occuper leurs heures de veille... Oh! comme il est impressionnant, ce détail, pourtant si puéril, et quelle vie soudaine sa présence vient jeter pour moi dans ce fantôme de lieu!...

Est-ce que nous sommes bien dans le corps de garde du Prétoire?... Ce vestige de rue, qui part d'ici, en pleine obscurité sépulcrale pour se perdre dans la terre, est-ce bien le commencement de la voie qui mena le Christ au Golgotha? Rien n'autorise encore à l'affirmer, malgré les probabilités grandes. Mais la Mère qui m'accompagne dans ces caveaux, promenant sur les murs millénaires la lueur de sa lanterne, a réussi à faire passer momentanément en moi sa conviction ardente; me voici, devant ces débris, ému autant qu'elle-même et, pour un temps, je ne doute plus...

Ce jeu de margelle, par terre, attire et retient mes yeux... Maintenant, je les vois presque, les soldats de Pilate, accroupis à jouer là, pendant que Jésus est interrogé au Prétoire. Toute une reconstitution se fait dans mon esprit, invoulue, spontanée, des scènes de la Passion, avec leurs réalités intimes, avec leurs détails très humains et très petits; sans grands déploiements de foules, elles m'apparaissent là, si étrangement présentes, dépouillées de l'auréole que les siècles ont mise alentour, amoindries—comme toutes les choses vues à l'heure même où elles s'accomplissent—et réduites, sans doute, à leurs proportions vraies... Il passe devant moi, le petit cortège des suppliciés, traînant leurs croix sur ces vieux pavés rouges... C'est au lever d'une journée quelconque des nuageux printemps de Judée; ils passent ici même, entre ces murs si longtemps ensevelis, contre lesquels ma main s'appuie; ils passent, accompagnés surtout d'une horde de vagabonds matineux et craintivement suivis de loin par quelques groupes de disciples et de femmes que l'anxiété avait tenus debout toute la froide nuit précédente, qui avaient veillé dans les larmes, autour du feu... L'événement qui a renouvelé le monde, qui, après dix-neuf cents ans, attire encore à Jérusalem des multitudes exaltées et les fait se traîner à genoux pour embrasser des pierres, m'apparaît en cet instant comme un petit forfait obscur, accompli en hâte et de grand matin, au milieu d'une ville dont les habitudes journalières en furent à peine troublées...

Tandis que je marche dans le souterrain, aux côtés de la religieuse en robe blanche, la vision que j'ai se déroule, inégale, trop instantanée, en quelques furtives secondes, avec des intervalles vides, des lacunes, des trous noirs, comme dans les songes... Maintenant, c'est après la crucifixion, la foule déjà dispersée, l'apaisement commencé; la croix, sous le ciel de midi, qui est un peu trop sombre, étend ses deux grands bras, dépasse en hauteur le faîte des murs de Jérusalem, est visible de l'intérieur de la cité, est regardée encore, des terrasses, par quelques femmes silencieuses, aux yeux d'angoisse... Oh! si humaines, les larmes versées en ce jour-là autour de Jésus!... Sa mère, la sœur de sa mère, ses frères, ses amis, le pleurant, lui, parce qu'ils l'aimaient d'un amour humain, d'une anxieuse tendresse de cette terre. Et quoi de plus humblement terrestre aussi que ce passage de saint Jean, tout à coup retrouvé dans ma mémoire: «Jésus, ayant donc vu sa mère et près d'elle le disciple qu'il aimait, dit à sa mère: Femme, voici votre fils. Puis il dit au disciple: Voilà votre mère. Et, depuis cette heure-là, le disciple la prit chez lui.» (saint Jean, XIX, 26, 27.)

Enfin, dernière image qui vient, inattendue et froide, terminer le rêve: le soir du grand lugubre jour; les choses tout de suite rentrant dans l'ordre, reprenant leur cours inconscient; une incroyable tranquillité retombée, comme sur une exécution quelconque; la population juive, retournant à ses trafics et à ses fêtes, préparant sa Pâque, après ce forfait presque inaperçu, sans se douter que ses fils en porteraient la peine et l'opprobre aux siècles des siècles.

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Quand nous remontons du souterrain, remettant pied dans l'heure présente et les choses actuelles, c'est comme au sortir de l'épaisse nuit des temps, où nous aurions été là replongés et où nos yeux visionnaires auraient perçu des reflets de très anciens fantômes... Jamais je ne m'étais senti si humainement rapproché du Christ,—de l'homme, notre frère, qui, incontestablement pour tous, vécut et souffrit en lui... Ce sont les mystérieuses influences de ces lieux qui en ont été les causes, ce sont ces vieux pavés hérodiens sous nos pas, ce jeu de margelle tracé par les soldats de Ponce-Pilate,—tous ces effluves du passé que dégagent ici les pierres...

XI

Mercredi, 4 avril.

En me rendant aujourd'hui chez les Dominicains,—où le Père S... a bien voulu me donner rendez-vous pour me montrer le tracé des anciennes murailles de Jérusalem et m'exposer les plus récentes preuves de l'authenticité du Saint-Sépulcre,—je passe devant cette colline couverte d'herbe rase et parsemée de tombes, qu'on appelle encore le «Calvaire de Gordon».

Il y a quelque trente ans, Gordon, rêvant dans ces parages, avait été frappé d'une certaine ressemblance de grande tête de mort que présentent les roches à la base de cette colline; trop légèrement sans doute, il en avait conclu que ce devait être là le «champ du crâne», le vrai Golgotha, et son opinion, jusqu'à ces dernières années, jusqu'à l'époque des dernières fouilles russes, avait trouvé crédit chez tous les esprits un peu frondeurs, heureux de prendre en défaut les traditions antiques.

Elle est assez frappante, du reste, cette ressemblance des roches; aujourd'hui surtout, le soleil est bien placé, l'éclairage est propice, et le crâne se dessine, contemplant par les deux trous de ses yeux les mélancoliques alentours.

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Chez les Dominicains, maintenant, dans leur tranquille salle d'étude.—Nous regardons une grande carte accrochée à la muraille et sur laquelle se trouve savamment reconstituée presque toute la Jérusalem d'Hérode.

A priori, on s'expliquait difficilement que l'impératrice Hélène, venue dans la ville sainte à peine deux cent cinquante ans après Jésus-Christ, se fût trompée d'une façon si grossière sur la position du Golgotha. Il est vrai, les chrétiens des premiers siècles, dans leur spiritualité évangélique, n'avaient pas le culte des lieux terrestres; mais c'est égal, comment auraient-ils pu si vite oublier où s'était passé le martyre du Sauveur qui, à cette époque, n'était guère plus loin d'eux que ne le sont de nos jours les faits du xvii e siècle, ceux du règne de Louis XIV par exemple? Il restait cependant cette objection très grave: le vrai Calvaire, d'après les historiens sacrés, était près d'une des portes et en dehors des murs de Jérusalem, tandis que celui de l'impératrice Hélène semble situé presque au cœur de la ville...

Sur la grande carte murale que nous examinons, sont tracées les trois enceintes anciennes, conjecturées d'après des fouilles dans le sol, d'après des recherches dans les vieux auteurs: la première, n'enfermant que la ville primitive et le temple; la seconde, s'étendant vers le nord-ouest, mais laissant en dehors, dans un de ses angles rentrants, le Calvaire et le Sépulcre; la troisième, celle qui subsiste de nos jours, englobant tout, mais postérieure, celle-ci, à l'époque du Christ. Et les dernières fouilles russes viennent, paraît-il, de donner une sanction éclatante à ces conjectures sur le parcours et l'angle rentrant de cette deuxième enceinte. Alors l'objection tombe, rien n'en subsiste plus, et on peut continuer d'admettre comme authentique ce lieu vénérable, d'où monte vers le ciel, depuis tant de siècles, une immense et incessante prière.