PIERRE LOTI
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

LA
MORT DE PHILÆ

PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

DU MÊME AUTEUR

Format grand in-18.
AU MAROC1 vol.
AZIYADÉ1
LE CHATEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT1
LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN1
LES DÉSENCHANTÉES1
LE DÉSERT1
L'EXILÉE1
FANTÔME D'ORIENT1
FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT1
FILLE DU CIEL1
FLEURS D'ENNUI1
LA GALILÉE1
L'HORREUR ALLEMANDE1
LA HYÈNE ENRAGÉE1
L'INDE (SANS LES ANGLAIS)1
JAPONERIES D'AUTOMNE1
JÉRUSALEM1
LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT1
MADAME CHRYSANTHÈME1
LE MARIAGE DE LOTI1
MATELOT1
MON FRÈRE YVES1
LA MORT DE PHILÆ1
PAGES CHOISIES1
PÊCHEUR D'ISLANDE1
UN PÈLERIN d'ANGKOR1
PROPOS D'EXIL1
RAMUNTCHO1
RAMUNTCHO, pièce en cinq actes1
REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE1
LE ROMAN D'UN ENFANT1
LE ROMAN D'UN SPAHI1
LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE1
LA TURQUIE AGONISANTE1
VERS ISPAHAN1
Format in-8o cavalier.
ŒUVRES COMPLÈTES, tomes I à XI11 vol.
Éditions illustrées.
PÊCHEUR D'ISLANDE,format in-8o jésus, nombreuses compositions de E. Rudaux1 vol.
LES TROIS DAMES DE LA KASBAH,format in-16 colombier,illustrations de Gervais-Courtellemont1
LE MARIAGE DE LOTI, format in-8o jésus. Illustrationsde l'auteur et de A. Robaudi1

Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.

A LA MÉMOIRE
DE
MON NOBLE ET CHER AMI
MOUSTAFA KAMEL PACHA
qui succomba le 10 février 1908 à l'admirable tâche
de relever en Égypte
la dignité de la Patrie et de l'Islam
.

PIERRE LOTI

I
MINUIT D'HIVER EN FACE DU GRAND SPHINX

Une nuit trop limpide, et de couleur inconnue à nos climats, dans un lieu d'aspect chimérique où le mystère plane. La lune, d'un argent qui brille trop et qui éblouit, éclaire un monde qui sans doute n'est plus le nôtre, car il ne ressemble à rien de ce que l'on a pu voir ailleurs sur terre; un monde où tout est uniformément rose sous les étoiles de minuit et où se dressent, dans une immobilité spectrale, des symboles géants.

Est-ce une colline de sable qui monte devant nous? On ne sait, car cela n'a pour ainsi dire pas de contours; plutôt cela donne l'impression d'une grande nuée rose, d'une grande vague d'eau à peine consistante, qui dans les temps se serait soulevée là, pour ensuite s'immobiliser à jamais… Une colossale effigie humaine, rose aussi, d'un rose sans nom et comme fuyant, émerge de cette sorte de houle momifiée, lève la tête, regarde avec ses yeux fixes, et sourit; pour être si grande, elle est irréelle probablement, projetée peut-être par quelque réflecteur caché dans la lune… Et, derrière le visage monstre, beaucoup plus en recul, au sommet de ces dunes imprécises et mollement ondulées, trois signes apocalyptiques s'érigent dans le ciel, trois triangles roses, réguliers comme les dessins de la géométrie, mais si énormes dans le lointain qu'ils font peur; on les croirait lumineux par eux-mêmes, tant ils se détachent en rose clair sur le bleu sombre du vide étoilé, et l'invraisemblance de ce quasi-rayonnement intérieur les rend plus terribles.

Alentour, le désert; un coin du morne royaume des sables. Rien d'autre nulle part, que ces trois choses effarantes qui se tiennent là dressées, l'effigie humaine démesurément agrandie et les trois montagnes géométriques; choses vaporeuses au premier abord comme des visions, avec cependant çà et là, dans les traits surtout de la grande figure muette, des nettetés d'ombre indiquant que cela existe, rigide et inébranlable, que c'est de la pierre éternelle.

Même si l'on n'était pas prévenu, aussitôt on devinerait, car c'est unique au monde, et l'imagerie de toutes les époques en a vulgarisé la connaissance: le Sphinx et les Pyramides! Mais on n'attendait pas que ce fût si inquiétant… Et pourquoi est-ce rose, quand d'habitude la lune bleuit ce qu'elle éclaire? On ne prévoyait pas non plus cette couleur-là—qui est cependant celle de tous les sables et de tous les granits de l'Égypte ou de l'Arabie. Et puis, des yeux de statue, on en avait vu par milliers, on savait bien qu'ils ne peuvent jamais être que des yeux fixes; alors, pourquoi est-on surpris et glacé par l'immobilité de ce regard du Sphinx, en même temps que vous obsède le sourire de ses lèvres fermées qui semblent garder le mot de l'énigme suprême?…

Il fait froid, mais froid comme dans nos pays par les belles nuits de janvier, et une buée hivernale traîne au fond des vallons de sable. A cela non plus, on ne s'attendait pas; les nouveaux envahisseurs de ce pays ont apporté sans doute l'humidité de leur île brumeuse, en changeant le régime des eaux du vieux Nil pour rendre la terre plus mouillée et plus productive. Et ce froid inusité, ce brouillard, si léger qu'il soit encore, paraissent un indice de la fin des temps, font plus révolu et plus lointain tout ce passé, qui dort ici, en dessous, dans le dédale des souterrains hantés par mille momies.

Mais la brume, qui s'épaissit dans les régions basses à mesure que l'heure avance, hésite à monter jusqu'à la grande figure intimidante, l'enveloppe à peine d'une gaze très diaphane,—qui est une gaze rose, puisque ici tout est rose. Et le Sphinx, qui a vu se dérouler toute l'histoire du monde, assiste impassible au changement du climat de l'Égypte, reste abîmé dans une contemplation mystique de la lune, son amie depuis cinq mille ans.

Sur la molle coulée des dunes, il y a par places des pygmées humains qui s'agitent, ou se tiennent accroupis comme à l'affût; si petits, si infimes ou si loin qu'ils soient, cette lune d'argent révèle leurs moindres attitudes, parce qu'ils ont des robes blanches et des manteaux noirs qui tranchent violemment avec la monotonie rose des sables; parfois ils s'interpellent, en une langue aux aspirations dures, et puis se mettent à courir, sans bruit, pieds nus, le burnous envolé, pareils à des papillons de nuit. Ils guettent les groupes de visiteurs, qui arrivent de temps à autre, et ils s'accrochent à eux. Les grands symboles, depuis des siècles et des millénaires que l'on a cessé de les vénérer, n'ont cependant presque jamais été seuls, surtout par les nuits de pleine lune; des hommes de toutes les races, de tous les temps sont venus rôder autour, vaguement attirés par leur énormité et leur mystère. A l'époque des Romains, ils étaient déjà des symboles au sens perdu, legs d'une antiquité fabuleuse, mais on venait curieusement les contempler; des touristes en toge, en péplum, gravaient pour mémoire leur nom sur le granit des bases.

Les touristes qui arrivent cette nuit, et sur lesquels s'abattent les guides bédouins au noir manteau, portent casquette, ulster ou paletot fourré; leur intrusion est ici comme une offense, mais hélas! de tels visiteurs se multiplient chaque année davantage, car la grande ville toute voisine—qui sue l'or depuis que l'on essaye de lui acheter sa dignité et son âme—devient un lieu de rendez-vous et de fête pour les désœuvrés, les parvenus du monde entier. Et ce désert du Sphinx, le modernisme commence à l'enserrer de toutes parts. Il est vrai, personne jusqu'à présent n'a osé le profaner en bâtissant dans le voisinage immédiat de la grande figure, dont la fixité et le dédain imposent peut-être encore. Mais, à une demi-lieue à peine, aboutit une route où circulent des fiacres, des tramways, où des automobiles de bonne marque viennent pousser leurs gracieux cris de canard; et là, derrière la pyramide de Chéops, un vaste hôtel s'est blotti, où fourmillent des snobs, des élégantes follement emplumées comme des Peaux-Rouges pour la danse du scalp; des malades en quête d'air pur: jeunes Anglaises phtisiques, ou vieilles Anglaises simplement un peu gâteuses, traitant leurs rhumatismes par les vents secs.

Cette route, cet hôtel, ces gens, en passant on vient de les voir, aux feux des lampes électriques, et un orchestre qu'ils écoutaient vous a jeté la phrase inepte de quelque rengaine de café-concert; mais, sitôt que tout cela, dans un repli du sol, a disparu, on s'en est senti tellement délivré, tellement loin! Dès que l'on a commencé de marcher sur ce sable des siècles, où les pas tout à coup ne faisaient plus de bruit, rien n'a existé, hors le calme et le religieux effroi émanés de ce monde que l'on abordait, de ce monde si écrasant pour le nôtre, où tout apparaissait silencieux, imprécis, gigantesque et rose.

D'abord la pyramide de Chéops, dont il a fallu contourner de près les soubassements immuables; la lune détaillait tous les blocs énormes, les blocs réguliers et pareils de ses assises qui se superposent à l'infini, toujours diminuant de largeur, et qui montent, montent en perspectives fuyantes, pour former là-haut la pointe du vertigineux triangle; on l'eût dite éclairée, cette pyramide, par quelque triste aurore de fin de monde, qui ne rosirait que les sables et les granits terrestres, en laissant plus effroyablement noir le ciel ponctué d'étoiles.—Combien inconcevable pour nous, la mentalité de ce roi qui pendant un demi-siècle usa la vie de milliers et de milliers d'esclaves à construire ce tombeau, dans l'obsédant et fol espoir de prolonger sans fin la durée de sa momie!…

La pyramide une fois dépassée, un peu de chemin restait à faire encore pour aller affronter le Sphinx, au milieu de ce que nos contemporains lui ont laissé de son désert; il y avait à descendre la pente de cette dune aux aspects de nuage, qui semblait feutrée comme à dessein pour maintenir en un tel lieu plus de silence. Et çà et là s'ouvrait quelque trou noir: soupirail du profond et inextricable royaume des momies, très peuplé encore, malgré l'acharnement des déterreurs.

Descendant toujours sur la coulée de sable, on n'a pas tardé à l'apercevoir, lui, le Sphinx, moitié colline et moitié bête couchée, vous tournant le dos, dans la pose d'un chien géant qui voudrait aboyer à la lune; sa tête se dressait en silhouette d'ombre, en écran contre la lumière qu'il paraissait regarder, et les pans de son bonnet lui faisaient des oreilles tombantes. Ensuite, à mesure que l'on cheminait, peu à peu, il s'est présenté de profil, sans nez, tout camus comme la mort, mais ayant déjà une expression, même vu de loin et par côté; déjà dédaigneux avec son menton qui avance, et son sourire de grand mystère. Et, quand enfin on s'est trouvé devant le colossal visage, là bien en face—sans pourtant rencontrer son regard qui passe trop haut pour le nôtre,—on a subi l'immédiate obsession de tout ce que les hommes de jadis ont su emmagasiner et éterniser de secrète pensée derrière ce masque mutilé!

En plein jour, non, il n'existe pour ainsi dire plus, leur grand Sphinx; si détruit par le temps, par la main des iconoclastes, disloqué, tassé, rapetissé, il est inexpressif comme ces momies que l'on retrouve en miettes dans le sarcophage et qui ne font même plus grimace humaine. Mais, à la manière de tous les fantômes, c'est la nuit qu'il revit, sous les enchantements de la lune.

Pour les hommes de son temps, que représentait-il? Le roi Aménemeth? le Dieu-Soleil? On ne sait trop. De toutes les images hiéroglyphiques, il reste la moins bien déchiffrée. Les insondables penseurs de l'Égypte symbolisaient tout en d'effrayantes figures de dieux, à l'usage du peuple non initié; peut-être donc, après avoir tant médité dans l'ombre des temples, tant cherché l'introuvable pourquoi de la vie et de la mort, avaient-ils simplement voulu résumer par le sourire de ces lèvres fermées l'inanité de nos plus profondes conjectures humaines… On dit qu'il fut jadis d'une surprenante beauté, le Sphinx, alors que des enduits, des peintures harmonisaient et avivaient son visage et qu'il trônait de tout son haut sur une sorte d'esplanade dallée de longues pierres. Mais était-il en ces temps-là plus souverain que cette nuit, dans sa décrépitude finale? Presque enseveli par ces sables du désert Libyque, sous lesquels sa base ne se définit plus, il surgit à cette heure comme une apparition que rien de solide ne soutiendrait dans l'air.

*
* *

Passé minuit. Par petits groupes, les touristes de ce soir viennent de disparaître pour regagner l'hôtel proche dont l'orchestre sans doute n'a pas fini de sévir, ou bien pour remonter en auto et engager, dans quelque cercle du Caire, une de ces parties de bridge où se complaisent de nos jours les intelligences vraiment supérieures; les uns (esprits forts) s'en sont allés le verbe haut et le cigare au bec; les autres, intimidés pourtant, baissaient la voix comme on fait d'instinct dans les temples. Les guides bédouins, qui tout à l'heure semblaient voltiger autour de la grande effigie comme des phalènes noires, ont aussi vidé la place, inquiets de ce froid qu'ils n'avaient jamais connu. La représentation pour cette fois est finie, et partout s'établit le silence.

Les tons roses commencent à pâlir sur le Sphinx et les Pyramides; tout blêmit à vue d'œil, dans le surnaturel décor, parce que la lune, s'élevant toujours, se fait plus argentine au milieu de la nuit plus glacée. Le brouillard d'hiver, qu'exhalent d'en bas les champs artificiellement mouillés, continue de monter, s'enhardit à envelopper le grand visage muet, lequel persiste à regarder cette lune morte et à lui adresser son même déconcertant sourire. De moins en moins l'on croirait avoir devant soi un colosse réel, mais décidément rien que le reflet dilaté d'une chose qui serait ailleurs, dans un autre monde. Et derrière lui, au loin, les trois triangles-montagnes, qui s'embrument aussi, n'existent pas davantage, sont devenus pures visions d'Apocalypse.

Or, peu à peu, voici qu'une tristesse insoutenable se dégage des trop larges yeux aux orbites vides,—car, en ce moment, ce que le Sphinx a l'air de savoir depuis tant de siècles, comme ultime secret, mais de taire avec une mélancolique ironie, c'est que, dans la prodigieuse nécropole, là en dessous, tout le peuple des morts aurait été leurré, malgré la piété et les prières, le réveil n'ayant encore jamais sonné pour personne; et c'est que la création d'une humanité pensante et souffrante n'aurait eu aucune raison raisonnable, et que nos pauvres espoirs seraient vains, mais vains à faire pitié!

II
LA MORT DU CAIRE

Janvier 1907.

Des nuages échevelés et mauvais, comme ceux de nos giboulées de mars, courent dans un pâle ciel de soir, qui donne froid à regarder; un vent âpre, humide, tout à fait hivernal, souffle sans trêve et fait passer sur nous de temps à autre le furtif arrosage d'une pluie.

Une voiture m'emmène vers ce qui fut la résidence du grand Mehemet Ali; par une pente rapide elle monte au milieu de rochers, de sables—qui sentent déjà le désert, là tout de suite, au sortir à peine des dernières maisons d'un quartier arabe où des gens en longue robe, l'air gelé, s'enveloppent aujourd'hui jusqu'aux yeux… Y avait-il autrefois des temps pareils, en ce pays réputé pour son climat d'inaltérable tiédeur?

Cette résidence du grand souverain de l'Égypte, la citadelle, la mosquée qu'il fit construire pour y reposer, sont perchées comme nids d'aigle sur un contrefort de la chaîne d'Arabie, le Mokattam, qui s'avance en promontoire vers les plaines du Nil, amenant tout près du Caire, et jusqu'à le surplomber, un peu des solitudes désertiques. Du reste, on la voit de loin et de partout, la mosquée de Mehemet Ali, inattendue là-haut avec ses coupoles aplaties en demi-sphère, ses minarets aigus, sa physionomie si purement turque, au-dessus de cette ville arabe qu'elle domine; le prince qui s'y est endormi a voulu qu'elle ressemblât à celles de sa première patrie, et on la croirait rapportée de Stamboul.

En un temps de trot, nous voici montés jusqu'à la porte inférieure de la vieille forteresse—et, naturellement, tout le Caire, qui est là proche, semble monter en même temps que nous; pas encore l'amas sans fin des maisons, mais seulement, pour commencer, les milliers de minarets, qui, en quelques secondes, pointent tous dans le ciel triste, donnant déjà l'impression qu'une ville immense ne tardera pas à se déployer sous nos yeux.

Double enceinte, doubles ou triples portes comme en ont toutes les citadelles anciennes, et, par un chemin toujours ascendant, nous pénétrons dans une grande cour fortifiée où des murs à créneaux nous masquent soudain la vue. Un poste de soldats est là de garde,—et combien imprévus, de tels soldats, dans ce lieu sacré pour l'Égypte! Des uniformes rouges et des figures blanches du Nord: des Anglais, installés à demeure chez le grand Mehemet Ali!…

La mosquée se présente d'abord, précède le palais. Dès qu'on s'en approche, c'est bien Stamboul—pour moi, le cher Stamboul,—qui s'évoque en la mémoire: rien, dans les lignes architecturales ni dans les détails d'ornementation, rien de l'art arabe,—plus pur peut-être que celui-ci, et dont les autres mosquées du Caire offrent des modèles admirables; non, c'est un coin de la Turquie, où l'on vient d'arriver tout à coup.

Après une cour dallée de marbre, silencieuse et très enclose, qui sert de vaste parvis, le sanctuaire rappelle, avec plus de magnificence encore, ceux de Mehmet Fatih ou de Chah Zadé: même pénombre sainte, où chaque étroite fenêtre jette par son vitrail un éclat de pierreries; entre les énormes piliers, même écartement excessif laissant plus d'espace libre que dans nos églises, sous des dômes qui ont l'air de tenir un peu par enchantement.

Des parois en étrange marbre blanc zébré de jaune. A terre, des tapis d'un rouge sombre, couvrant tout. Aux voûtes, très ouvragées, rien que des noirs et des ors; sur le noir des fonds, un semis de rosaces d'or, et puis des arabesques, comme des dentelles d'or posées en bordure. Et d'en haut descendent des milliers de chaînettes dorées, soutenant les innombrables veilleuses pour les prières des soirs. Çà et là, des gens sont à genoux, petits groupes en robe et turban, dispersés au hasard sur le rouge des tapis, et un peu perdus au milieu de cette solitude somptueuse.

Dans un angle obscur, repose Mehemet Ali, le prince aventureux et chevaleresque autant qu'un héros de légende, et l'un des plus grands souverains de l'histoire contemporaine; il est là derrière de hautes grilles d'or, d'un dessin compliqué, en ce style turc déjà décadent, mais encore si joli, qui fut celui de son époque.

Entre les barreaux dorés, on aperçoit dans l'ombre le catafalque d'apparat, à trois étages, que recouvrent des brocarts bleus, fanés délicieusement, brodés et rebrodés d'or éteint. Devant la porte fermée de cette sorte d'enclos funéraire, se croisent deux longues palmes vertes, coupées fraîchement à quelque dattier du voisinage. Et il semble que tout cela s'entoure d'une inviolable paix religieuse…

Mais tout à coup, tapage de conversations en langue teutonne,—et des éclats de voix, et des rires!… Comment est-ce possible, si près du grand mort?… Entrée d'une bande de touristes, habillés en «gens chics» ou à peu près. Un guide à visage de drôle leur fait la nomenclature des beautés du lieu, parlant à tue-tête, comme s'il était chargé du boniment dans une ménagerie. Et l'une des voyageuses, à cause de sandales trop larges qui la font trébucher, rit d'un petit rire bête et continu, comme glousserait une dinde…

Alors, il n'y a pas de police, de gardien, dans cette mosquée sainte? Et parmi les fervents prosternés en prière, pas un qui se lève et s'indigne!… Qui donc, après cela, vient nous parler du fanatisme des Égyptiens?… Trop débonnaires plutôt, ils me sont apparus partout. Dans n'importe quelle église d'Europe, où des hommes prieraient agenouillés, je voudrais voir comment seraient accueillis des touristes musulmans qui, par impossible, se tiendraient aussi mal que ces sauvages-là.

*
* *

Derrière la mosquée, une esplanade, et puis le palais.

Le palais, il n'existe pour ainsi dire plus, car on en a fait une caserne pour les «troupes d'occupation». Et ils sont tous alentour, les soldats anglais, fumant leurs grosses pipes pendant la flânerie du soir; l'un d'eux qui ne fume pas, s'escrime à graver son nom au couteau sur l'une des assises de marbre, à la base du sanctuaire.

Au bord de l'esplanade, une sorte de balcon s'avance, d'où l'on découvre brusquement toute la ville, avec une étendue infinie de plaines vertes ou de jaunes déserts. Un point de vue classique pour voyageurs des agences; nous y retrouvons ceux de la mosquée, qui nous y ont précédés, les messieurs au verbe haut, le guide qui hurle et la dame qui glousse. Quelques soldats y ont pris place aussi, et contemplent, la pipe à la bouche.—Malgré tout ce monde, et malgré ce ciel d'hiver, on est saisi quand même, en arrivant, et c'est encore admirable.

Féerie bien différente de celle de Stamboul, qui s'érige, lui, en amphithéâtre au-dessus du Bosphore et de la Marmara. Ici, la ville immense est uniment déployée dans une plaine qu'environnent des solitudes de sable et que dominent des rochers chaotiques. Les minarets par milliers se lèvent de partout comme les épis de blé dans un champ; jusqu'au fond des lointains, on voit se multiplier leurs pointes fuselées;—mais, au lieu d'être simplement, comme à Stamboul, des flèches blanches, ils se compliquent ici d'arabesques, de galeries, de clochetons, de colonnettes, et semblent avoir emprunté la couleur fauve des proches déserts.

Les toits en terrasses disent une région qui fut autrefois sans pluie, et les innombrables palmiers des jardins, au-dessus de cet océan de mosquées et de maisons, balancent au vent leurs plumets, qui étonnent sous ces nuages chargés d'averses froides. Vers le sud et vers l'ouest, aux dernières limites de la vue, des triangles géants apparaissent, comme posés sur l'horizon brumeux des plaines: c'est Gizeh et c'est Memphis, ce sont les Pyramides éternelles.

Et au nord de la ville, s'avance un coin très particulier du désert, couleur de bistre et de momie, où toute une peuplade de hautes coupoles à l'abandon se tient encore debout, au milieu des sables et des roches désolées: l'orgueilleux cimetière de ces sultans mamelouks, qui finirent ici avec le moyen âge.

Si l'on regarde bien, quel délabrement, quel amas de ruines dans cette ville encore un peu féerique, battue ce soir par les rafales d'hiver! Les dômes, les saints tombeaux, les minarets, les terrasses, tout est croulant, tout va mourir. Mais là-bas, très au loin, près de cette traînée d'argent qui passe dans les plaines et qui est le vieux Nil, les temps nouveaux s'indiquent par des cheminées d'usines, effrontément hautes, enlaidissant tout et lançant au milieu du crépuscule d'épaisses fumées noires…

*
* *

La nuit tombe, quand nous redescendons de cette esplanade pour rentrer au logis.

D'abord l'ancien Caire, qu'il faut traverser, tout le dédale encore charmant où les mille petites lampes des boutiques arabes allument déjà leurs flammes discrètes. Dans des rues qui se contournent à leur caprice, et sous tant de balcons qui débordent, grillagés de très fines menuiseries, il faut ralentir notre course, au milieu de la foule serrée des gens et des bêtes. Près de nous passent les fellahines voilées de noir, gentiment mystérieuses comme aux vieux temps, et les hommes restés graves, sous la longue robe et les blanches draperies; passent aussi les petits ânes, très pompeusement parés de colliers en perles bleues, et les files de lents chameaux, avec leurs charges de luzerne qui sentent la bonne odeur des champs. Dans la demi-obscurité, qui masque les décrépitudes, c'est parfois de l'Orient resté adorable, quand, au-dessus des maisonnettes si agrémentées de moucharabiehs et d'arabesques, on voit tout à coup quelques-uns des grands minarets aériens, qui s'élancent prodigieusement haut dans le ciel crépusculaire.

Cependant, que de ruines, d'immondices, de décombres! Comme on sent que tout cela se meurt!… Et puis quoi: des lacs maintenant, en pleine rue! On sait bien qu'il pleut ici beaucoup plus que jadis, depuis que la vallée du Nil est artificiellement inondée; mais c'est invraisemblable quand même, toute cette eau noire où notre voiture s'enfonce jusqu'aux essieux, car il y a huit jours que n'est tombée une averse un peu sérieuse. Alors les nouveaux maîtres n'ont pas songé au drainage, dans ce pays dont le budget d'entretien annuel a été porté par leurs soins à quinze millions de livres?—Et les bons Arabes, avec patience, sans murmurer, retroussent leurs robes, jambes nues jusqu'aux genoux, pour cheminer au milieu de cette eau déjà pestilentielle, qui doit couver pour eux des fièvres et de la mort.

Plus loin, la voiture courant toujours, voici que peu à peu le décor change, hélas! Les rues se banalisent; les maisons de «Mille et une Nuits» font place à d'insipides bâtisses levantines; les lampes électriques commencent à piquer l'obscurité de leurs fatigants éclats blêmes; et, à un tournant brusque, le nouveau Caire nous apparaît.

Qu'est-ce que c'est que ça, et où sommes-nous tombés? En moins comme il faut encore, on dirait Nice, ou La Riviera, ou Interlaken, l'une quelconque de ces villes carnavalesques où le mauvais goût du monde entier vient s'ébattre aux saisons dites élégantes.—Mais, dans ces quartiers-ci par exemple, qui appartiennent aux étrangers ou aux Égyptiens ralliés franchement, tout est asséché, soigné, bien tenu; plus de cloaques ni d'ornières; les quinze millions de livres ont fait consciencieusement leur office.

Partout de l'électricité aveuglante; des hôtels monstres, étalant le faux luxe de leurs façades raccrocheuses; le long des rues, triomphe du toc, badigeon sur plâtre en torchis; sarabande de tous les styles, le rocaille, le roman, le gothique, l'art nouveau, le pharaonique et surtout le prétentieux et le saugrenu. D'innombrables cabarets, qui regorgent de bouteilles: tous nos alcools, tous nos poisons d'Occident, déversés sur l'Égypte à bouche-que-veux-tu.

Des estaminets, des tripots, des maisons louches. Et, plein les trottoirs, des filles levantines, qui visent à s'attifer comme celles de Paris, mais qui, par erreur, sans doute, ont fait leurs commandes chez quelque habilleuse pour chiens savants.

Alors ce serait le Caire de l'avenir, cette foire cosmopolite?… Mon Dieu, quand donc se reprendront-ils, les Égyptiens, quand comprendront-ils que les ancêtres leur avaient laissé un patrimoine inaliénable d'art, d'architecture, de fine élégance, et que, par leur abandon, l'une de ces villes qui furent les plus exquises sur terre s'écroule et se meurt?

Parmi ces jeunes musulmans ou coptes, sortis des écoles, il est tant d'esprits distingués cependant et d'intelligences supérieures! Tandis que je vois encore les choses d'ici avec mes yeux tout neufs d'étranger débarqué hier sur ce sol imprégné d'ancienne gloire, je voudrais pouvoir leur crier, avec une franchise brutale peut-être, mais avec une si profonde sympathie:

«Réagissez, avant qu'il soit trop tard. Contre l'invasion dissolvante, défendez-vous,—non par la violence, bien entendu, non par l'inhospitalité ni la mauvaise humeur,—mais en dédaignant cette camelote occidentale dont on vous inonde quand elle est démodée chez nous. Essayez de préserver non seulement vos traditions et votre admirable langue arabe, mais aussi tout ce qui fut la grâce et le mystère de votre ville, le luxe affiné de vos demeures. Il ne s'agit pas là que de fantaisies d'artistes, il y va de votre dignité nationale. Vous étiez des Orientaux (je prononce avec respect ce mot qui implique tout un passé de précoce civilisation, de pure grandeur), mais, encore quelques années, si vous n'y prenez garde, et on aura fait de vous de simples courtiers levantins, uniquement occupés de la plus-value des terres et de la hausse des cotons.»

III
MOSQUÉES DU CAIRE

Elles sont presque innombrables, plus de trois mille, et cette ville si grande, qui couvre quatre lieues de plaine, pourrait s'appeler une ville de mosquées. (Bien entendu, je parle du Caire ancien, du Caire arabe, le Caire nouveau, quelconque ou funambulesque, celui des élégances en toc et des «Sémiramis-Hôtel» ne méritant d'être mentionné qu'avec un sourire.)

Donc, une ville de mosquées, disais-je. Le long des rues, parfois elles se suivent, deux, trois, quatre à la file, s'appuyant les unes aux autres et s'enchevêtrant. Partout dans l'air s'élancent leurs minarets brodés d'arabesques, ciselés, compliqués avec la plus changeante fantaisie; ils ont des petits balcons, des colonnettes, ils sont si découpés qu'on aperçoit le jour au travers; il y en a de lointains, il y en a de tout proches qui pointent en plein ciel au-dessus de votre tête; n'importe où l'on regarde on en découvre d'autres, à perte de vue; tous de la même couleur bise et tournant au rose. Les plus archaïques, ceux des vieux temps débonnaires, se hérissent de morceaux de bois qui sont des perchoirs pour faire reposer les grands oiseaux libres et toujours quelques milans, quelques corbeaux songeurs se tiennent là postés, contemplant à l'horizon les sables, la ligne des jaunes solitudes.

Trois mille mosquées. Plus haut que les maisonnettes d'alentour, montent leurs murailles droites, un peu sévères, percées à peine de minuscules fenêtres en ogive; murailles couleur bise ainsi que les minarets, et peintes de rayures horizontales en un vieux rouge qui s'est fané au soleil; murailles couronnées toujours de séries de trèfles imitant des créneaux, mais de trèfles d'un dessin chaque fois différent et imprévu.

Pour y accéder, toujours quelques marches et une rampe de marbre blanc,—car elles sont surélevées comme des autels. Et dès la porte on entrevoit de calmes profondeurs très en pénombre. D'abord des couloirs, étonnamment hauts de plafond, sonores et demi-obscurs; sitôt qu'on y est entré, on sent qu'il fait frais, qu'il fait paisible; ils vous préparent, on commence à s'y imprégner de recueillement et déjà on y parle bas. Dans la rue trop étroite que l'on vient de quitter, il y avait foule orientale et tapage, cris de vendeurs, bruits d'humbles métiers anciens; des gens, des bêtes vous frôlaient; on manquait d'air, sous tant de moucharabiehs surplombants. Ici, soudain c'est le silence avec de vagues murmures de prières et des chants flûtés d'oiseaux; c'est le silence, et c'est l'espace libre, quand on arrive au saint jardin enclos de grands murs, ou bien au sanctuaire qui resplendit d'une discrète et reposante magnificence. Peu de monde en général, dans ces mosquées,—si ce n'est, bien entendu, aux heures des cinq offices du jour. En quelques coins d'élection, particulièrement ombreux et frais, des vieillards s'isolent pour lire du matin au soir les saints livres et regarder approcher la mort: sous des turbans blancs, barbes blanches et visages tranquilles. Ou bien ce sont de pauvres hères sans gîte, qui sont venus chercher l'hospitalité d'Allah, et qui dorment sans souci de demain, étendus de tout leur long sur une natte.

Le charme rare de ces jardins de mosquée, souvent très vastes, est d'être si jalousement enclos entre leurs grands murs—toujours couronnés de trèfles de pierre—qui n'y laissent rien deviner des agitations du dehors; des palmiers de cent ans y jaillissent du sol, séparément ou en bouquets superbes, et y tamisent la lumière d'un toujours chaud soleil, sur des rosiers, sur des hibiscus en fleur. Il ne s'y fait jamais de bruit non plus que dans des cloîtres, car les gens y marchent d'une allure lente, chaussés de babouches. Et ce sont aussi des édens pour les oiseaux, qui y vivent et y chantent en toute sécurité, même pendant les offices, attirés par de petites auges que les imans emplissent d'eau du Nil, à leur intention, chaque matin.

Quant à la mosquée elle-même, rarement elle est un lieu fermé de tous côtés, comme dans les pays de l'Islam plus sombre du Nord; en Égypte, non; puisqu'il n'y a pas de véritable hiver et presque jamais de pluie, on a pu laisser une des faces complètement ouverte sur le jardin, et le sanctuaire n'est séparé de la verdure et des roses que par une simple colonnade; cela permet aux fidèles, groupés sous les palmiers, de prier là tout aussi bien qu'à l'intérieur, puisqu'ils aperçoivent, entre les arceaux, le saint mihrab[1].

[1] On sait que le mihrab est une sorte de portique indiquant la direction de la Mecque; il est placé au fond de chaque mosquée, comme dans nos églises l'autel, et on doit lui faire face lorsqu'on prie.

Oh! ce sanctuaire, vu du silencieux jardin, ce sanctuaire où des ors pâlis brillent aux vieux plafonds de cèdre, où des mosaïques de nacre brillent sur les parois et imitent des broderies d'argent qu'on y aurait tendues!

Point de faïences, comme dans les mosquées de la Turquie ou de l'Iran. Ici, c'est le triomphe des patientes mosaïques: les nacres de toutes les couleurs, et tous les marbres, et tous les porphyres, découpés en myriades de petits morceaux précis et pareils, assemblés ensuite pour composer les dessins arabes qui jamais n'empruntent rien à la forme humaine, non plus qu'à aucune forme animale, mais rappellent plutôt ces cristallisations variées à l'infini que l'on découvre au microscope dans les flocons de la neige. C'est toujours le mihrab qui est orné avec la plus minutieuse richesse; en général des colonnettes de lapis, intensément bleues, s'y détachent en relief, encadrant des mosaïques si délicates qu'elles ressemblent à des brocarts ou à des dentelles. Aux vieux plafonds de cèdre—où les oiseaux chanteurs d'alentour ont leurs nids—les ors se mêlent à de précieuses enluminures, que les siècles ont pris soin d'atténuer, de fondre ensemble; et çà et là de très fines et longues consoles en bois sculpté ont l'air de retomber des maîtresses poutres, de s'étaler sur les murailles comme des coulées de stalactites—que l'on aurait aussi, dans les temps, soigneusement peintes et dorées. Quant aux colonnes toujours disparates, les unes de marbre amarante, les autres de vert antique, les autres de porphyre rouge, avec des chapiteaux de tous les styles, elles viennent de loin, de la nuit des âges, des tourmentes religieuses antérieures et attestent les prodigieux passés que connut cette vallée du Nil, pourtant si étroite et enserrée par les déserts; elles ont été jadis dans des temples païens, où elles ont connu les étranges visages des dieux de l'Égypte, de la Grèce et de Rome; elles ont été dans des églises chrétiennes primitives, où elles ont vu des statues de martyrs contorsionnés et des images de Christs en extase couronnés de l'auréole byzantine; elles ont assisté à des batailles, des écroulements, des hécatombes et des sacrilèges; à présent, réunies au hasard dans ces mosquées, elles ne voient plus, sur les parois des sanctuaires, que les mille petits dessins idéalement purs de cet Islam qui veut que les hommes, lorsqu'ils prient, conçoivent Allah immatériel, Esprit sans contours et sans visage.

Chacune de ces mosquées a son saint défunt, dont elle porte le nom, et qui dort à côté, dans un kiosque mortuaire y attenant: c'est quelque prêtre qui se fit admirer pour ses vertus, ou bien un khédive d'autrefois, ou un guerrier, un martyr. Et le mausolée, qui communique avec le sanctuaire par une baie tantôt ouverte tantôt garnie de grillages, est surmonté toujours d'une coupole spéciale, une haute, haute et étrange coupole qui monte vers le ciel comme un gigantesque bonnet de derviche. Au-dessus de la ville arabe, et même dans les sables du désert voisin, partout ces dômes funéraires s'élèvent auprès des vieux minarets, donnant, le soir, ce sentiment que c'est le mort lui-même, le mort agrandi, qui se dresse, sous un bonnet devenu colossal.—On peut, si l'on veut, prier chez le saint tout comme dans la mosquée; chez lui, c'est toujours plus enclos et plus en pénombre. C'est plus simple aussi, au moins à hauteur d'homme: sur une estrade de marbre blanc, plus ou moins usée et jaunie par le toucher des mains pieuses, rien qu'un austère catafalque en marbre pareil, orné seulement d'une inscription coufique. Mais, si on lève la tête pour regarder l'intérieur du dôme—le dedans du bonnet de derviche, pourrait-on dire,—on voit briller, entre des grappes de stalactites peintes et dorées, quantité de petits vitraux exquis, de petites fenêtres qui ont l'air constellées d'émeraudes, de rubis et de saphirs. Chez le saint, les oiseaux ont aussi leurs entrées, bien entendu; ils salissent un peu les tapis, c'est vrai, les nattes où l'on s'agenouille et leurs nids font des taches là-haut parmi les dorures du cèdre ciselé; mais leur chanson, leur symphonie de volière est si douce aux vivants qui prient et aux morts qui rêvent…

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Cependant, qu'est-ce donc qui manque à ces mosquées pour vous prendre tout à fait?… C'est sans doute que l'accès en est trop facile, que l'on s'y sent trop près des quartiers modernisés des hôtels bondés de touristes—et que l'on y prévoit à tout instant l'intrusion bruyante d'une bande Cook, le «Bædeker» à la main. Hélas! elles sont mosquées du Caire, du pauvre Caire envahi et profané… Oh! celles du Maroc, fermées si jalousement! Celles de la Perse, ou même celles du Vieux-Stamboul, où le suaire de l'Islam vous enveloppe en silence et vous pèse doucement aux épaules dès qu'on en franchit le seuil!…

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Et pourtant, avec quels soins on s'efforce aujourd'hui de les faire survivre, ces mosquées-là, qui ont dû être jadis des refuges adorables! Pendant des siècles, jamais entretenues, jamais réparées, malgré la vénération des insouciants fidèles, la plupart tombaient en ruine; les fines boiseries s'en allaient de vermoulure, les coupoles étaient crevées, les mosaïques jonchaient le sol comme d'une grêle de nacre, de porphyre et de marbre. Et il semblait que réparer tout cela fût une besogne absolument irréalisable; c'était même folie, disait-on, d'en concevoir le projet.

Eh bien! depuis vingt ans bientôt, une armée de travailleurs est à l'œuvre, sculpteurs, marbriers, mosaïstes. Déjà certains sanctuaires, les plus vénérables, sont entièrement reconstitués; après avoir retenti pendant quelques années du tapage des marteaux et des cisailles pour de prodigieuses restaurations, ils viennent d'être rendus à la paix, à la prière, et les oiseaux y recommencent des nids. Ce sera une gloire du règne actuel d'avoir préservé, avant qu'il fût trop tard, tout ce legs magnifique de l'art musulman. Quand la ville de Mille et une Nuits qui était ici autrefois aura fini de disparaître pour faire place à un banal entrepôt de commerce et de plaisir, où la ploutocratie du monde entier viendra s'ébattre chaque hiver,—il restera au moins cela, pour témoigner combien fut magnifiquement rêveuse la vie arabe antérieure. Il restera ces mosquées longtemps encore, même quand on n'y priera plus, même quand les hôtes ailés en seront partis, faute des auges d'eau du Nil,—emplies à leur intention par ces bons imans, dont ils payent l'hospitalité en faisant entendre dans les cours, sous les plafonds de cèdre, sous les voûtes, leur discrète petite musique d'oiseaux…

IV
LE CÉNACLE DES MOMIES

On dirait une ronde de nuit. Nous sommes deux, promenant une lanterne dans l'obscurité de galeries immenses. Nous venons de refermer sur nous à double tour la porte par laquelle nous étions entrés là, et nous avons conscience d'être rigoureusement seuls, si vaste soit ce lieu, avec tant et tant de salles communicantes, et de hauts vestibules, et de larges escaliers,—mathématiquement seuls, pourrait-on presque dire, car c'est ici un palais très spécial, où sur toutes les issues on avait mis les scellés à la tombée du jour, comme on fait du reste chaque soir, à cause des reliques sans prix qui y sont amassées; la rencontre d'aucun être vivant n'est donc possible, malgré tant d'espace libre, et tant de détours, et tant de grandes choses étranges que nous voyons se dresser là-bas partout, projetant des ombres et formant des cachettes.

Notre ronde chemine d'abord au rez-de-chaussée, sur des dalles que font sonner nos pas. Il est environ dix heures. Çà et là, par quelque vitre, se glisse un peu de bleuâtre, grâce aux étoiles qui, pour les gens du dehors, doivent donner des transparences à la nuit; mais c'est égal, il fait solennellement sombre ici, et nous parlons bas, nous rappelant sans doute que, dans les salles au-dessus, il y a des vitrines pleines de morts.

Ces choses qui se dressent le long de notre parcours semblent aussi presque toutes mortuaires. Pour la plupart ce sont des sarcophages en granit, d'orgueilleux et indestructibles sarcophages: les uns, ayant forme de gigantesque boîte, ont été alignés sur des socles,—et il en est parmi ceux-là qui représentent les premières conceptions humaines, des conceptions vieilles de cinq, six et sept mille ans; les autres ayant forme de momie, debout contre les murailles, nous montrent d'énormes visages, d'énormes coiffures, et se tiennent ramassés comme des géants qui porteraient de trop grosses têtes sur des cous trop dans les épaules. Il y a en outre beaucoup de colosses qui sont de simples statues et n'ont jamais recelé de cadavre dans leurs flancs; tous gardent aux lèvres le même imperceptible sourire; ils avoisinent le plafond avec leur bonnet de sphinx, et leur regard fixe passe trop haut pour nous voir. Il y a enfin, çà et là, des êtres pas plus grands que nous, ou même des êtres tout petits, d'une taille de gnome. Et parfois une paire d'yeux d'émail, grands ouverts et imprévus à quelque tournant, plongent tout droit au fond des nôtres, ont l'air de nous suivre, nous font frissonner en nous jetant soudain comme l'étincelle d'une pensée qui viendrait de l'abîme des âges.

Cependant nous marchons vite et plutôt distraits, car ce n'est pas pour ces simulacres du rez-de-chaussée que nous sommes venus, mais pour de plus redoutables hôtes. Elle éclaire d'ailleurs si peu, notre lanterne, dans les profondes salles, que tout ce monde en granit, en grès, en marbre, tout ce monde n'apparaît bien qu'à l'instant précis de notre passage, mais change aussitôt, déploie sur les murs des ombres fantastiques, et puis se confond avec cette foule muette, toujours plus nombreuse derrière nous.

De place en place, il y a des manches à incendie enroulées sur elles-mêmes, chacune ayant sa lance qui brille d'un éclat de cuivre rouge. Et je demande à mon compagnon de ronde: «Qu'est-ce qui pourrait bien brûler ici, ce ne sont que bonshommes de pierre?—Ici, non, me répondit-il; mais ce qu'il y a là-haut, représentez-vous comme cela flamberait!»—Ah! c'est vrai, ce qu'il y a là-haut, et qui est justement le but de ma visite… Je n'y songeais pas, moi, au feu prenant dans une assemblée de momies: les vieilles chairs, les vieilles chevelures, les vieilles carcasses de rois ou de reines, si imbibées de natrum et d'huiles, crépitant comme paquets d'allumettes!… C'est surtout à cause de ce danger-là, du reste, que les scellés sont mis aux portes dès que le soir tombe, et qu'il faut une faveur particulière pour être admis à pénétrer dans ce lieu, la nuit, avec une lanterne.

En plein jour, rien de banal comme ce «musée des Antiquités égyptiennes», composé pourtant de souvenirs sans prix. C'est la plus pompeuse et la plus outrageante de ces bâtisses dépourvues de style dont s'enrichit chaque année le Caire nouveau; entre qui veut, pour y dévisager de près, sous un trop brutal éclairage, des morts et des mortes augustes, qui avaient si bien cru se cacher pour l'éternité.

Mais la nuit!… Oh! la nuit, toutes portes closes, c'est le palais du cauchemar et de la peur. La nuit, au dire des gardiens arabes, qui n'entreraient pas à prix d'or, même après avoir fait leur prière, des Formes affreuses s'échappent, non seulement de tous les personnages embaumés qui habitent là-haut dans les vitrines, mais aussi des statues funéraires, des papyrus, de mille choses qui au fond des tombeaux se sont longuement imprégnées d'essence humaine; les Formes ressemblent à des cadavres, ou parfois à de vagues bêtes, même rampantes; après avoir erré dans les salles, elles finissent par se réunir, pour des conciliabules, sur les toits…

Nous montons maintenant un escalier monumental, qui est vide dans toute sa largeur, et où nous voici délivrés pour un temps de l'obsession de ces rigides figures, de ces regards, de ces sourires de personnages en pierre blanche ou en granit noir qui se pressaient dans les galeries et les vestibules du rez-de-chaussée. Aucun d'eux sans doute ne montera derrière nous; mais c'est égal, ils gardent en foule et embrouillent de leurs ombres les seuls chemins par lesquels nous pourrions battre en retraite si les hôtes plus inquiétants de là-haut nous réservaient un trop sinistre accueil…

Celui qui a bien voulu faire fléchir pour moi les consignes de nuit est l'illustre savant auquel on a confié la direction des fouilles dans le sol d'Égypte; il est aussi l'ordonnateur du prodigieux musée, et c'est lui-même qui a la bonté de me guider ce soir dans ce labyrinthe.

A travers le silence des salles d'en haut, voici que nous nous dirigeons maintenant tout droit vers ceux et celles à qui j'ai demandé audience nocturne.

La nuit, cela paraît sans fin, l'enfilade de ces chambres à vitrines dont le déploiement est de plus de quatre cents mètres sur les quatre faces de l'édifice. Après avoir passé devant les papyrus, les émaux, les vases canopes recéleurs d'entrailles humaines, nous arrivons chez les momies de bêtes sacrées: des chats, des ibis, des chiens, des éperviers, ayant bandelettes et sarcophage; même des singes, restés grotesques jusque dans la mort. Ensuite commencent les masques humains, et, debout dans les armoires, les «cartonnages de momie», qui moulaient le corps par-dessus les bandelettes et reproduisaient, plus ou moins agrandie, la figure défunte. Tout un lot de courtisanes de l'époque gréco-romaine, ainsi moulées en pâte d'après cadavre, et couronnées de roses, nous font des sourires d'appel derrière leurs vitres. Des masques couleur de chair morte alternent avec des masques d'or que notre lanterne, en passant vite, fait briller d'un éclair. Toujours des yeux trop larges, aux paupières trop ouvertes, aux prunelles trop dilatées qui regardent comme avec effarement. Parmi ces cartonnages ou ces couvercles de cercueil à figure, il en est que l'on dirait taillés pour personnes géantes; la tête surtout, sous la lourde coiffure, la tête rentrée comme par farce dans des épaules de bossu, s'indique énorme, tout à fait disproportionnée avec le corps, qui par le bas s'amincit en gaine.

Bien que notre petite lanterne cependant ne s'éteigne pas, il semble que nous y voyons de moins en moins: trop d'obscurité autour de nous, dans des chambres trop vastes,—et dans des chambres qui toutes communiquent, facilitant la promenade de ces Formes qui, le soir, se dégagent et rôdent…

Sur une table de milieu, une chose à donner le frisson brille dans une boîte en verre, une frêle chose qui faillit vivre il y a quelque deux mille ans. C'est la momie d'un embryon humain, dont on avait dans les temps orné le visage d'une belle couche d'or pour apaiser sa malice de mort-né,—car, d'après la croyance égyptienne, ces petits avortons devenaient de mauvais génies dans les familles lorsqu'on négligeait de leur rendre honneur. Au bout de son corps de rien du tout, sa tête dorée, ses gros yeux de fœtus restent inoubliables de laideur souffrante, d'expression déçue et féroce.

Dans les salles où nous pénétrons après, ce sont des cadavres pour tout de bon qui nous entourent de droite et de gauche; sur des étagères, les cercueils s'étalent en rangs superposés; on respire l'odeur fade des momies, et, par terre, lovés toujours comme de gros serpents, les tuyaux de cuir se tiennent prêts, car c'est l'endroit dangereux pour le feu.

—Nous arrivons, me dit le maître de céans; tenez, là-bas, les voilà!

En effet, je reconnais la place, étant venu maintes fois en plein jour comme tout le monde. Malgré ces demi-ténèbres, qui commencent à dix pas de nous tant est petit le cercle lumineux que notre fanal dessine, je puis distinguer déjà le double alignement des grands cercueils royaux, ouverts sans pudeur sous des cages vitrées et dont les couvercles à figure sont posés debout, en sentinelle, contre les murailles.

Nous y sommes enfin, admis à cette heure indue dans le cénacle des rois et des reines, pour une audience vraiment privée.

D'abord la dame au bébé, sur laquelle nous projetons sans nous arrêter la lueur de notre lanterne: une dame qui trépassa en mettant au monde un petit prince mort. Depuis les antiques embaumeurs, personne encore n'a revu son visage, à cette reine Makéri; dans le cercueil, ce n'est qu'une longue forme féminine, dessinée sous l'emmaillotage serré des bandelettes aux tons bis; contre ses pieds, repose le bébé fatal, recroquevillé drôlement, voilé et mystérieux comme elle, sorte de poupée mise là, dirait-on, pour lui tenir éternelle compagnie pendant que se traîneraient les siècles et les millénaires.

Ensuite se déroule, plus intimidante à aborder, la série des momies démaillotées. Ici, dans chaque cercueil sur lequel nous nous penchons, il y a une tête qui nous regarde, ou qui ferme les yeux pour ne pas nous voir, et il y a des épaules maigres, de maigres bras et des mains aux ongles trop longs qui sortent de lugubres guenilles. Chaque nouvelle momie royale que notre lanterne éclaire nous réserve une surprise et le frisson d'un effroi différent; elles se ressemblent si peu! Les unes rient en montrant des dents jaunes, les autres ont une expression de tristesse ou de souffrance infinie. Tantôt les visages sont minces, très fins, restés jolis malgré le pincement des narines. Tantôt ils sont démesurément élargis de bouffissure putride, avec le bout du nez mangé: les embaumeurs, comme on sait, n'étaient pas sûrs de leurs moyens; les momies ne réussissaient pas toujours; chez quelques-unes il se produisait des tuméfactions, des pourritures, même des éclosions soudaines de larves, de «compagnons sans oreilles et sans yeux», qui finissaient bien par mourir avec le temps, mais après avoir perforé toutes les chairs.

A peu près par dynastie et par ordre chronologique, les orgueilleux Pharaons sont là piteusement rangés, le père, le fils, le petit-fils, l'arrière-petit-fils. Et de vulgaires étiquettes de papier disent seules leurs noms écrasants: Sethos Ier, Ramsès II, Sethos II, Ramsès III, Ramsès IV, etc. Il n'en manque bientôt plus à l'appel, tant on a fouillé au cœur des rochers et du sol pour les avoir tous, et ces vitrines de musée seront sans doute leur résidence dernière. Dans l'antiquité, ils ont cependant pérégriné souvent depuis leur mort, car aux époques troublées de l'histoire d'Égypte, c'était une des lourdes préoccupations du souverain régnant: cacher, cacher ces momies d'ancêtres, dont la terre s'emplissait de plus en plus et que les violateurs de sépultures étaient si habiles à dépister; alors on les promenait clandestinement d'un trou à un autre, les enlevant chacun de son fastueux souterrain personnel, pour à la fin les murer de compagnie dans quelque humble caveau plus discret. Mais c'est ici qu'elles vont achever bientôt leur retour à la poussière, différé comme par miracle pendant tant de siècles; aujourd'hui, dépouillées de leurs bandelettes, elles ne dureront plus, et il faudrait se hâter de graver ces physionomies de trois ou quatre mille ans qui vont s'évanouir.

Dans ce cercueil—l'avant-dernier de la rangée de gauche,—c'est le grand Sésostris en personne qui nous attend. Nous connaissons d'ailleurs de longue date son visage de nonagénaire, son nez en bec de faucon, les brèches entre ses dents de vieillard, son cou décharné d'oiseau et sa main qui se lève en geste de menace. Voici vingt ans qu'il a revu la lumière, ce maître du monde. Il était enroulé, des milliers de fois, dans un merveilleux linceul en fibres d'aloès, plus fin qu'une mousseline des Indes, qui avait dû coûter des années de travail et mesurait quatre cents mètres de long; le démaillotage, en présence du khédive Tewfik et des grands personnages de l'Égypte, dura deux heures, et après le dernier tour, quand la figure illustre apparut, l'émotion fut telle parmi les assistants qu'ils se bousculèrent comme un troupeau, et le pharaon fut renversé. Il a du reste beaucoup fait parler de lui, le grand Sésostris, depuis son installation au musée. Un jour, tout à coup, d'un geste brusque, au milieu des gardiens, qui fuyaient en hurlant de peur, il a levé cette main[2], qui est encore en l'air et qu'il n'a plus voulu baisser. Ensuite est survenue, dans ses vieux cheveux d'un blanc jaunâtre et le long de tous ses membres l'éclosion d'une faune cadavérique très fourmillante qui a nécessité un bain complet, au mercure.—Lui aussi a son étiquette, en papier écolier, collée sur le bord de sa boîte, et on y lit, tracé d'une écriture négligée, ce nom formidable qui fit trembler tous les peuples de la terre: «Ramsès II (Sésostris)»!… Il n'y a pas à dire, il a beaucoup décliné et noirci depuis seulement une quinzaine d'années que je le connais. C'est un fantôme qui s'en va; malgré les soins dont on l'entoure, c'est un pauvre fantôme tout près de se désagréger, de s'anéantir. Nous promenons devant son nez crochu notre lanterne, pour mieux déchiffrer, par le jeu de l'ombre, son expression encore autoritaire… Ainsi les destinées du monde se réglaient jadis, sans appel, au fond de ce crâne, qui semble plutôt étroit sous la peau sèche et les horribles cheveux blanchâtres! Et tout ce qui a dû tenir de volonté là dedans, et de passion, et de colossal orgueil! Sans compter ce souci, que nous ne concevons plus, mais qui primait tout à son époque: celui d'assurer la magnificence et l'inviolabilité de la sépulture… Ainsi cet épouvantail édenté et sénile, qui s'exhibe là dans ses chiffons immondes, avec toujours sa main levée pour une impuissante menace, a été autrefois l'étincelant Sésostris, qui connut l'excès presque surhumain des triomphes et des splendeurs; le maître des rois, et aussi, par sa force et sa beauté, le demi-dieu, dont maints colosses de granit ou de marbre, à Memphis, à Thèbes, à Louxor, reproduisent et essayent d'éterniser les jarrets musculeux, la poitrine d'athlète…

[2] On explique ce mouvement par un rayon de soleil qui, tombant sur son bras déshabillé, aurait fait dilater et jouer les os du coude.

Dans le cercueil tout proche est couché son père, Sethos Ier, qui régna moins longtemps et mourut beaucoup plus jeune que lui.—Or cette jeunesse se voit encore si bien sur les traits de la momie, empreints d'ailleurs de beauté persistante. Vraiment ce roi Sethos, on dirait la statue du Calme et de la Rêverie sereine; aucun effroi ne se dégage de ce mort aux longs yeux fermés, aux lèvres délicates, au menton noble et au profil pur; il est apaisant et agréable à regarder dormir, les mains croisées sur la poitrine. Et on ne s'explique pas d'ailleurs, en le voyant jeune, qu'il puisse avoir pour fils son voisin, le vieillard presque centenaire.

En passant, nous avons dévisagé quantité d'autres momies royales, tranquilles ou grimaçantes. Mais, pour finir, il en est une (troisième cercueil, là, dans la rangée d'en face), une certaine reine Nsitanébashrou, que j'aborde avec crainte, bien que, pour elle seule peut-être, j'aie souhaité faire cette ronde macabre. Même en plein jour, elle arrive au maximum d'horreur que puisse jeter une figure de spectre; qu'est-ce que cela va être la nuit sous le vacillement de notre petite lanterne?…

La voilà donc, la vampiresse échevelée, bien à son poste, étendue, mais toujours comme prête à bondir, et du premier coup je croise le regard en coulisse de ses prunelles d'émail, qui brillent sous les paupières entr'ouvertes, aux cils à peine mangés. Oh! la terrifiante personne!… Non qu'elle soit laide; au contraire, on voit qu'elle était plutôt jolie et qu'elle fut momifiée jeune. Ce qu'elle a de particulier surtout, c'est son air déçu et furieux d'être morte… Les embaumeurs l'avaient du reste très pieusement fardée; mais le rose, sous l'action des sels de la peau, s'est décomposé par places pour donner des macules vertes. Ses épaules nues, le haut de ses bras hors des guenilles qui furent son linceul magnifique, simulent encore des rondeurs grasses, mais se sont tachés aussi de zébrures verdâtres ou noires comme on en voit sur les serpents. Certes aucun cadavre, ni ici ni ailleurs, n'a jamais gardé cette expression de vie intense, et d'ironique, d'implacable férocité; sa bouche est tordue par un petit rire de défi, ses narines se pincent comme feraient celles d'une goule pour flairer du sang, et ses yeux disent à qui s'approche: «Je suis couchée dans ma boîte, oui; mais tu verras tout à l'heure comme je saurai en sortir!»—Cela déroute de songer que la menace de ce regard terrible et ce semblant de fureur mal contenue duraient déjà depuis des siècles quand débuta notre ère, et duraient pour rien, dans les ténèbres secrètes d'un cercueil fermé, au fond d'un caveau sans porte.

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* *

Maintenant que nous allons nous retirer, qu'est-ce qu'il se passera ici, avec la complicité du silence, aux heures plus profondes de la nuit? Est-ce qu'ils vont rester inertes et rigides, une fois livrés à eux-mêmes, tous ces embaumés qui faisaient mine d'être sages parce que nous étions là? Quels échanges de vieux fluide humain vont se continuer, comme sans doute chaque soir, d'un cercueil à un autre? Jadis, ces rois, ces reines, dans leur obsédante inquiétude sur l'avenir de leur momie, avaient pu imaginer des violations, des pillages, des émiettements parmi le sable du désert, mais jamais cela: être réunis un jour, et presque tous à visage dévoilé, si près les uns des autres, en rang sous des glaces. Eux qui gouvernèrent l'Égypte à des siècles d'intervalle et ne s'étaient jamais connus que par l'histoire, par les papyrus inscrits d'hiéroglyphes, ainsi mis en présence, tant de choses ils ont à se dire, tant de questions ardentes à se poser, sur des amours, sur des crimes! Dès que nous serons presque loin, seulement dès que notre lanterne, au bout des longues galeries, ne paraîtra plus que comme un feu follet qui s'échappe, est-ce que les «Formes», dont les gardiens s'épouvantent, ne vont pas commencer leur grouillement, et les voix creuses des momies chuchoter des mots, avec effort?…

Mon Dieu, qu'il fait noir ici! Notre lanterne pourtant ne s'éteint pas, non… Mais on dirait qu'il fait noir de plus en plus… Et, la nuit, tout fermé, comme on sent l'odeur des huiles, dont sont imbibés les linceuls, et, plus intolérablement, la demi-puanteur fade et sournoise de tous ces morts!…

En m'en allant à travers cette obscurité des salles trop longues, un vague instinct de conservation fait que je me retourne tout de même un peu, pour regarder derrière moi. Il me semble que la dame au bébé lève déjà lentement, avec mille précautions et ruses, sa tête encore tout enveloppée… Tandis qu'au contraire, plus là-bas, les cheveux épars, je la devine bien se dressant d'une saccade impatiente sur son séant, la goule aux yeux d'émail, la dame Nsitanébashrou…

V
UN CENTRE D'ISLAM

«S'instruire est le devoir de tout musulman.»

(Un verset des Hadices ou Paroles du Prophète.)

Dans une rue étroite, perdue au milieu des plus anciens quartiers arabes du Caire, en plein dédale encore serré et mystérieusement ombreux, une porte exquise s'ouvre sur de l'espace libre que le soleil inonde; elle est à deux arceaux ouvragés; elle est surmontée d'un haut fronton où des arabesques s'enchevêtrent pour former des rosaces inconnues, et où de saintes écritures s'enroulent avec des complications très savantes.

C'est l'entrée d'Al-Azhar, un lieu vénérable en Islam, d'où sont parties, pendant près de mille ans, les générations de prêtres et de docteurs chargés de répandre la parole du Prophète sur les peuples, depuis le Moghreb jusqu'à la mer d'Arabie, en passant par les grands déserts. Vers la fin de notre Xe siècle, les glorieux khalifes Fatimides avaient édifié cet immense assemblage d'arceaux et de colonnes, qui devint le siège de l'université musulmane la plus renommée du monde, et que, depuis lors, tous les souverains de l'Égypte ne cessèrent de compléter, d'agrandir, ajoutant des salles nouvelles, des galeries, des minarets, jusqu'à faire d'Al-Azhar presque une ville au milieu de la ville.

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«Celui qui recherche l'instruction est plus aimé de Dieu que celui qui combat dans une guerre sainte.»

(Un verset des Hadices.)

Onze heures, par une journée d'ardent soleil et de pure lumière; Al-Azhar vibre encore d'un multiple bruissement de voix, bien que les leçons du matin soient près de finir.

Une fois franchi le seuil de la double porte ouvragée, voici d'abord la cour, en ce moment vide comme un désert, et éblouissante de soleil. Au delà, tout ouverte, la mosquée déploie ses arcades sans fin, qui se continuent, se répètent, se perdent très loin sous l'obscurité des plafonds, et, dans ce lieu demi-obscur, aux profondeurs confuses, d'innombrables personnages coiffés du turban, accroupis en foule pressée, récitent ou psalmodient tout bas, avec un léger balancement des reins comme pour scander leur déclamation chantante: ce sont les dix mille étudiants venus de tous les points de la terre pour s'imprégner de l'immuable doctrine d'Al-Azhar.

A première vue, on les aperçoit mal, car ils sont loin dans l'ombre, et ici on est aveuglé de rayons; par petits groupes attentifs, de dix ou de vingt, assis sur des nattes autour d'un grave professeur, ils répètent docilement leurs leçons, qui depuis des siècles ont vieilli sans changer comme l'Islam. Ceux qui tiennent cercle tout à fait là-bas, dans les nefs du fond où le jour arrive à peine, comment donc y voient-ils pour déchiffrer sur les feuillets de leurs vieux livres les si difficiles écritures?

En tout cas, gardons-nous de les troubler,—comme tant de touristes, de nos jours, ne craignent pas de le faire; nous entrerons un peu plus tard, quand l'étude du matin sera terminée.

Cette cour, où le soleil de onze heures darde son feu blanc, est un enclos sévèrement et magnifiquement arabe; il nous a isolés soudain du temps et des choses; il doit porter à la prière musulmane, de même que jadis nos cloîtres gothiques portaient à la prière chrétienne. Il est vaste comme un carrousel. D'un côté, il confine à la mosquée même, et partout ailleurs on l'a muré si haut que rien du dehors ne s'y devine plus: des murailles de couleur fauve, où tant de siècles de soleil ont mis des tons ardents, ont prodigué la terre de Sienne et la sanguine; des murailles qui par le bas sont droites, simples, d'une austérité un peu farouche, mais dont la crête, ornementée minutieusement et toute couronnée de créneaux à jours, profile sur le ciel des séries de fines découpures de pierre. Et, au-dessus de cette sorte de dentelle rougeâtre du faîte, qui est là comme pour encadrer le vide si profond et si bleu au-dessus de nous, on voit pointer éperdument tous les minarets d'alentour, rouges aussi, plus rouges encore que la jalouse enceinte, et brodés d'arabesques, ajourés, compliqués de galeries aériennes; les uns presque lointains, les autres effrayants d'être si proches et d'escalader le zénith; tous saisissants et étranges, avec leurs croissants qui brillent et avec leurs bâtons tendus pour appeler les grands oiseaux de l'espace. Malgré soi on lève la tête, fasciné par toute cette beauté qui est en l'air: rien d'autre pourtant que ce carré de ciel merveilleux, sorte de limpide saphir tout enchâssé dans les crénelures d'Al-Azhar, et où montent se perdre les si audacieuses tours fuselées. On est en plein Orient religieux d'autrefois, et on sent combien, sur l'imagination des jeunes prêtres qui se forment ici, doit influer le mystère de cette cour grandiose, où tout le luxe architectural ne consiste qu'en de purs dessins géométriques répétés à l'infini, et ne commence d'ailleurs que très haut, sur les couronnements et les minarets en contact avec le bleu éternel.

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«Tel qui instruit les ignorants est comme un vivant parmi des morts.

»Si un jour se passe sans que j'aie appris quelque chose qui m'approche de Dieu, que l'aube de ce jour ne soit pas bénie.»

(Versets des Hadices.)

Celui qui m'amène aujourd'hui dans ce lieu est mon ami Moustafa Kamel pacha[3], le tribun de l'Égypte, et je dois à sa présence de n'être pas traité comme un visiteur quelconque: on s'empresse d'informer le grand maître de l'université d'Al-Azhar, haut personnage en Islam, dont Moustafa fut jadis l'élève, et qui, sans doute, voudra nous accueillir lui-même.

[3] Ceci se passait une année avant la mort du pacha auquel ce livre est dédié.

C'est dans une salle très arabe, meublée seulement de divans, que nous reçoit ce grand maître aux simplicités d'ascète et aux élégantes manières de prélat. Son regard et même tout son visage disent combien doit être lourd le sacerdoce qu'il exerce: présider à l'instruction de tant et tant de jeunes prêtres qui iront ensuite porter la foi, la paix et l'immobilité à plus de trois cents millions d'hommes.

Et les voici bientôt, Moustafa pacha et lui, dissertant—comme s'il s'agissait d'un fait d'intérêt actuel—sur un point controversé des événements qui suivirent la mort du prophète, et sur le rôle d'Ali… Oh! combien alors mon ami Moustafa, que j'ai vu si Français en France, m'apparaît tout à coup musulman jusqu'au fond de l'âme! Du reste il en est ainsi pour la plupart des Orientaux qui, rencontrés chez nous, semblent les plus parisianisés: leur modernisme n'est qu'à la surface; en eux-mêmes, tout au fond, l'Islam demeure intact. Et l'on s'explique sans peine que le spectacle de nos troubles, de nos désespoirs, de nos misères, dans ces voies nouvelles où le sort nous jette, les fasse réfléchir et se replier plutôt vers le tranquille rêve des ancêtres…

En attendant que finissent les cours du matin, on nous promène dans les dépendances d'Al-Azhar. Des salles de toutes les époques, annexées les unes après les autres et formant un peu labyrinthe; plusieurs contiennent des mihrabs, qui sont, comme on sait, des espèces de portiques toujours festonnés et dentelés comme s'ils étaient ruisselants de gouttes de givre. Des bibliothèques et des bibliothèques, dont les plafonds de cèdre ont été sculptés aux temps où l'on avait le loisir et la patience. Par milliers, de précieux manuscrits d'érudition, qui datent bien de quelques siècles, mais qui, en ce pays, ne se démodent point. Ouverts dans des vitrines, plusieurs Corans inestimables, qui furent jadis calligraphiés et enluminés sur parchemin par de pieux khédives. Et, à une place d'honneur, une grande lunette astronomique pour observer le lever de la lune du Ramadan… Tout cela sent beaucoup le passé. D'ailleurs ce que l'on enseigne aujourd'hui aux dix mille étudiants d'Al-Azhar diffère à peine de ce qu'on leur enseignait sous le règne glorieux des Fatimides,—et qui était alors transcendant ou même nouveau: le Coran et tous ses commentaires; les subtilités de la syntaxe et de la prononciation; la jurisprudence; la calligraphie, qui est restée chère aux Orientaux; la versification; enfin ces mathématiques dont les Arabes furent les inventeurs.

Oui, tout cela sent le passé, la poussière des âges révolus. Et certes les prêtres formés dans cette université de mille ans pourront devenir des esprits d'élite, de nobles et calmes rêveurs, mais ne seront jamais que des retardataires, ancrés bien à l'abri du tourbillon qui nous emporte.

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«C'est un sacrilège que de prohiber la science. Demander la science, c'est faire acte d'adoration envers Dieu; l'enseigner, c'est faire acte de charité.

»La science est la vie de l'Islam, la colonne de la foi.»

(Versets des Hadices.)

La leçon du matin est finie, nous pouvons, sans déranger personne, visiter la mosquée.

Quand nous revenons dans la grande cour aux murs crénelés de dentelles, c'est l'heure où s'y déverse le flot des jeunes hommes en robe et turban qui sortent de la pénombre du sanctuaire. Après être restés depuis le lever du jour accroupis sur des nattes pour étudier ou prier, au bourdonnement confus de leurs milliers de voix, ils vont se répandre un instant dans les proches quartiers arabes, en attendant que commencent les leçons du soir. Par groupes, quelquefois se donnant la main comme des enfants, ils marchent pour la plupart la tête haute et levant les yeux, bien qu'un peu éblouis sous ce soleil qui les saisit dehors et les crible de rayons. Innombrables, ils nous montrent en passant des visages très divers; c'est qu'ils viennent des quatre vents du monde, les uns de Bagdad, les autres de Bassorah, de Mossoul ou bien du fond du Hedjaz; ceux du Nord ont des prunelles claires et pâles, et, parmi ceux du Moghreb, du Maroc et du Sahara, plusieurs ont le teint presque noir. Mais leur expression à tous se ressemble: quelque chose d'extatique et de lointain, le même détachement, l'obstination dans le même rêve. En l'air, où se portent leurs yeux levés, c'est—toujours dans ce cadre des créneaux d'Al-Azhar—le ciel presque blanchi par excès de lumière, avec l'élancement des grands minarets rougeâtres, que l'on dirait empourprés par quelque reflet d'incendie. Et, en regardant passer là cette masse de jeunes prêtres ou de jeunes légistes, à la fois si différents et si semblables, on comprend mieux qu'ailleurs combien l'Islam, le plus vieil Islam, garde encore de cohésion et de puissance.

La mosquée où ils font leurs études est maintenant presque vide. Nous y trouvons, en même temps qu'un reposant demi-jour, du silence et des musiques inattendues de petits oiseaux; c'est la saison des couvées et, dans les plafonds de bois ciselé, il y a quantité de nids que personne ne dérange.

Un monde, cette mosquée, où des milliers d'hommes peuvent trouver place à l'aise. Environ cent cinquante colonnes de marbre, provenant de temples antiques, soutiennent les séries d'arceaux des sept nefs parallèles. La lumière ne pénètre que par l'arcade ouverte sur la cour et, il fait si sombre dans les nefs du fond, comment donc les fidèles y voient-ils pour lire, quand le soleil d'Égypte par hasard se voile?

Quelques étudiants sont là encore, restés pendant l'heure du repos, une vingtaine, perdus au milieu de cette vaste solitude, et s'occupant à faire la propreté par terre avec de longues palmes en guise de balai: les étudiants pauvres, ceux-ci, qui n'ont à manger que du pain sec et s'étendent la nuit pour dormir sur la même natte où ils s'étaient tenus assis à travailler toute la journée.

Le séjour de cette université est gratuit pour tous les élèves; les frais de leur nourriture et de leur entretien, assurés par des donations pieuses. Mais, comme ces legs demeurent séparés par nation, il y a inégalité dans les traitements: les jeunes hommes de telle contrée sont presque riches, possèdent une chambre et un bon lit; ceux d'un pays voisin couchent par terre, ont juste de quoi ne pas mourir. Mais aucun d'eux ne se plaint, et ils savent s'entr'aider[4].

[4] La durée des études à Al-Azhar varie entre trois et six ans.

Près de nous, un des étudiants pauvres mange sans fausse honte son pain sec de midi, accueillant avec un sourire les moineaux et autres petits voleurs ailés qui descendent des beaux plafonds de cèdre pour lui disputer les miettes de son repas.

Plus loin, dans les nefs du fond peu éclairé, un autre qui dédaigne de manger, ou qui n'a plus de pain, se rassied sur sa natte, une fois terminé son petit service de balayage, et rouvre son Coran pour s'exercer seul à le lire avec l'intonation consacrée. Sa voix facile et chaude, qu'il modère par discrétion, est d'un charme irrésistible dans la sonorité de cette mosquée immense, où l'on n'entendait plus à cette heure que le gazouillis à peine saisissable des couvées, là-haut parmi les poutres aux dorures éteintes. Tous ceux à qui les sanctuaires de l'Islam ont été familiers savent comme moi qu'il n'est pas de livre plus délicieusement rythmé que celui du Prophète; même si le sens des versets vous échappe, la lecture chantante, qui se fait pendant certains offices, agit sur vous par la seule magie des sons, à la manière de ces oratorios qui, dans les églises du Christ, amènent les larmes. La déclamation tristement berceuse de ce jeune prêtre au visage d'illuminé, aux vêtements de décente misère, a beau être contenue, il semble que peu à peu elle emplisse les sept nefs désertes d'Al-Azhar. On s'arrête malgré soi et on se tait pour l'écouter, au milieu du silence de midi. Et—dans ce lieu si vénérable, où le délabrement, l'usure des siècles s'indiquent partout, même aux colonnes de marbre rongées par le frottement des mains—cette voix d'or qui s'élève solitaire, on dirait qu'elle entonne le lamento suprême sur l'agonie du vieil Islam et sur la fin des temps, l'élégie sur l'universelle mort de la foi dans le cœur des hommes…

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«La science est une religion, la prière en est une autre. L'étude est préférable à l'adoration.

»Allez demander partout l'instruction, même, s'il le fallait, jusqu'en Chine.»

(Versets des Hadices.)

Chez nous autres, Européens, on considère comme vérité acquise que l'Islam n'est qu'une religion d'obscurantisme, amenant la stagnation des peuples et les entravant dans cette course à l'inconnu que nous nommons «le progrès». Cela dénote d'abord l'ignorance absolue de l'enseignement du Prophète, et de plus un stupéfiant oubli des témoignages de l'histoire. L'Islam des premiers siècles évoluait et progressait avec les races, et on sait quel rapide essor il a donné aux hommes sous le règne des anciens khalifes; lui imputer la décadence actuelle du monde musulman est par trop puéril. Non, les peuples tour à tour s'endorment, par lassitude peut-être, après avoir jeté leur grand éclat: c'est une loi. Et puis un jour quelque danger vient secouer leur torpeur, et ils se réveillent.

Cette immobilité des pays du Croissant m'était chère. Si le but est de passer dans la vie avec un minimum de souffrance, en dédaignant l'agitation vaine, et de mourir anesthésié par de radieux espoirs, les Orientaux étaient les seuls sages. Mais leur rêve n'est plus possible, maintenant que des nations de proie les guettent de tous côtés. Donc, hélas! il faut se réveiller.

Il faut se réveiller, et cela commence. Alors, en Égypte, où l'on sent la nécessité de changer tant de choses, on songe à réformer aussi la vieille université d'Al-Azhar, l'un des grands centres de l'Islam; on y songe avec crainte, sachant le danger de porter la main sur des institutions millénaires; la réforme, cependant, est en principe décidée. Des connaissances nouvelles, venues d'Occident, vont pénétrer dans ce tabernacle des Fatimides; le Prophète n'a-t-il pas dit: «Allez partout demander l'instruction, au besoin jusqu'en Chine?» Qu'en adviendra-t-il? Qui saurait le présager?… Mais ceci, en tous cas, est certain: aux heures éblouissantes de midi, ou aux heures dorées du soir, quand le flot des étudiants ainsi modernisés se répandra dans la grande cour que tant de minarets surveillent, on ne verra plus dans tous ces regards la mystique flamme d'aujourd'hui; et ce ne sera plus l'inébranlable foi, ni la haute et sereine insouciance, ni la paix si profonde qu'ils iront porter, ces messagers, à tous les bouts de la terre musulmane…

VI
CHEZ LES APIS

Les demeures des Apis, dans l'obscurité lourde, en dessous du désert Memphite, sont, comme chacun sait, de monstrueux cercueils en granit noir rangés le long de catacombes toujours chaudes et étouffantes ainsi que d'éternelles étuves.

Des berges du Nil, pour aller chez eux, il nous faut traverser d'abord la région basse que les inondations du vieux fleuve, régulières depuis le commencement des temps, ont fini par rendre propice à l'éclosion des plantes et au développement des hommes: une ou deux heures de route, le soir, à travers des futaies de dattiers dont les belles palmes tamisent sur nos têtes la lumière d'un soleil de mars à demi voilé par des nuages et déjà déclinant. De loin en loin des troupeaux paissent à cette ombre légère. Et nous croisons des fellahs paisibles qui ramènent des champs, vers les villages de la rive, leurs petits ânes chargés de gerbes. Il fait doux et il fait salubre sous ces hauts bouquets de plumes vertes indéfiniment répétés, qu'un vent tiède remue presque sans bruit. On a l'impression d'être dans une zone heureuse, où la vie pastorale doit être facile, même un peu paradisiaque.

Mais là-bas, devant nous, il y a un monde tout autre qui de plus en plus se révèle; son aspect prend l'importance d'une menace de l'Inconnu; il terrifie comme une apparition du chaos, de l'universelle mort… Ce monde, c'est le désert, le désert dominateur, au milieu duquel l'Égypte habitée, les verdures du Nil tracent à peine un étroit ruban, et, ici plus qu'autre part, il est saisissant à regarder surgir, ce désert souverain, tant il se tient surélevé et nous laisse en contre-bas de lui, dans la vallée édénique où les palmiers nous ombragent. Avec ses tons jaunes, ses marbrures livides, avec ses sables qui lui donnent des aspects d'inconsistance, il se dresse sur tout l'horizon comme une espèce de muraille molle ou de grande nuée à faire peur,—plutôt comme une longue vague de cataclysme, qui ne bouge pas, c'est vrai, mais qui pourrait bien se déverser et engloutir. De plus, il est le désert Memphite, c'est-à-dire un lieu tel qu'il n'en existe point d'autre sur terre, une nécropole fabuleuse où les hommes d'autrefois ont durant trois mille ans amoncelé des morts embaumés, exagérant de siècle en siècle l'orgueil fou de leurs tombeaux; donc, au-dessus de ces sables qui font l'effet d'une lame de quelque mascaret mondial arrêté dans sa marche, nous voyons se lever de tous côtés, jusqu'au fond des lointains, des triangles aux proportions surhumaines, qui étaient en leur temps des couvercles à momie: les pyramides, encore debout là toutes, sur le sinistre piédestal que leur fait le désert; les unes assez proches, les autres plus perdues dans l'arrière-plan des solitudes,—et peut-être plus terribles pour n'être ainsi qu'esquissées en grisailles, trop haut devant les nuages.

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Ces petites voitures qui nous ont amenés à la nécropole de Memphis à travers l'interminable bois de palmiers avaient les roues garnies de larges patins pour affronter les sables.

Et maintenant, arrivés au pied de la région effrayante, nous commençons de gravir une côte où tout à coup le trot de nos chevaux ne s'entend plus; le feutrage mouvant du sol établit autour de nous un silence soudain, comme chaque fois qu'on aborde ces déserts-là, et on dirait un silence de respect qui de lui-même s'imposerait.

La vallée de la vie s'abaisse et fuit derrière nous, achève bientôt de disparaître, cachée par une ligne de dunes—par une première volute de la «mer sans eau», pourrait-on dire,—et nous voici montés au royaume des morts où souffle un vent desséchant et presque glacé que d'en bas nous n'avions pas prévu.

On n'a pas profané encore ce désert Memphite par des hôtels et des routes à autos, comme on a déjà fait au «petit désert» du Sphinx,—dont nous apercevons du reste, aux extrêmes limites de la vue, les trois pyramides, prolongeant presque à l'infini pour nos yeux ce domaine des momies. Nous ne voyons donc personne, ni aucun indice des temps actuels, parmi ces mornes ondulations jaunes ou pâlement grises où nous semblons perdus comme dans la houle d'un océan. Un ciel sombre, tel que l'on n'imagine guère le ciel d'Égypte. Et, dans cet immense néant des sables et des pierrailles dont le cercle d'horizon se détache en plus clair sur les nuages, rien nulle part, rien que les silhouettes de ces triangles éternels: les pyramides, choses géantes qui se lèvent de place en place, au hasard, en différents points de l'étendue, celles-ci à moitié éboulées, celles-là presque intactes et gardant leur pointe vive. Aujourd'hui elles jalonnent seules cette nécropole qui a plus de deux lieues de long et qui fut couverte de temples d'une magnificence, d'une énormité inimaginables pour des esprits de nos jours. A part une, là tout près (l'aïeule fantastique des autres, celle de ce roi Zoser qui mourut il y aura bientôt cinq mille ans), à part une qui est faite de six colossales terrasses superposées, toutes ont été bâties d'après cette même conception du triangle, qui est à la fois la figure la plus mystérieusement simple de la géométrie et la forme la plus assise, la plus indéfiniment stable de l'architecture. Et, à présent qu'il ne reste aucune trace de leurs fresques à personnages, de leurs enduits multicolores, à présent qu'elles ont pris la même couleur morte que le désert, elles sont là comme de grands ossements, comme de grands fossiles n'ayant d'ailleurs plus de contemporains sur la terre. En dessous par exemple, c'est autre chose; en dessous demeurent encore des hommes, et même beaucoup de chats et beaucoup d'oiseaux qui, de leurs yeux, les ont vu bâtir, et qui dorment intacts, emmaillotés de bandelettes, dans l'obscurité des syringes; nous savons, pour y avoir pénétré jadis, ce que cachent les entrailles de ce vieux désert sur lequel s'épaissit de siècle en siècle le linceul jaune des sables: tout le roc profond a été perforé patiemment, pour des hypogées, pour de grandes ou de petites chambres sépulcrales, ou pour de vrais palais mortuaires aux multiples figures peintes. Et, depuis deux mille ans déjà que les déterreurs s'acharnent à exhumer d'ici des sarcophages et des trésors, on n'a pas épuisé les réserves souterraines; il y reste sans nul doute des pléiades de dormeurs non dérangés que l'on ne découvrira jamais.

A mesure que nous avançons, le vent plus fort et plus froid souffle sous un ciel plus nuageux, et le sable vole partout. Le sable est le souverain incontesté de cette nécropole; s'il ne roule point en volute énorme de mascaret, comme il donnait l'illusion de le faire lorsqu'on le regardait d'en bas, de la vallée verte, du moins il s'amasse sur toutes choses avec une persistance obstinée depuis les plus vieux âges, et il a déjà enseveli à Memphis tant de statues, de colosses, de temples et d'allées de sphinx! Il arrive sans cesse, il arrive de la Libye, du grand Sahara, qui en contiennent de quoi poudrer l'univers. Il s'harmonise bien avec ces hautes ossatures des pyramides qui forment d'immuables écueils sur son étendue toujours en mouvement, et, si l'on y songe, il donne encore plus l'effroi des éternités antérieures que ne le font toutes ces ruines égyptiennes, nées d'hier en comparaison de lui: le Sable,—le sable des mers primitives qui représente un travail d'émiettement d'une durée impossible à concevoir, qui témoigne d'une continuité de destruction n'ayant pour ainsi dire jamais commencé…

Voici, au milieu des solitudes, une humble maison, vieille et à moitié ensablée, où nous devons nous arrêter. Ce fut la maison de l'égyptologue Mariette, et elle abrite encore le directeur des fouilles, qui nous donnera la permission de descendre chez les Apis. La chambre blanchie à la chaux où il nous reçoit est encombrée des débris millénaires qu'il ne cesse d'exhumer. Par l'une des fenêtres ouvertes sur les désolations d'alentour plongent les rayons du soleil, qui vient d'apparaître, déjà bas, entre deux nuages, et qui est tristement jauni par les envolées du sable et par le soir.

Le maître du logis, pendant que ses bédouins vont ouvrir et illuminer pour nous les souterrains des Apis, nous montre sa dernière étonnante trouvaille, faite ce matin dans un hypogée des dynasties les plus anciennes: sur un socle, un groupe de personnages en bois, de la taille à peu près de nos marionnettes à guignol. Puisque c'était l'usage de ne mettre dans un tombeau que les figures ou les objets les plus agréables à celui qui l'habitait, sans doute il devait aimer beaucoup les danseuses, l'homme momifié auquel on avait offert ce joujou, en des temps antérieurs à toute précise chronologie. Au milieu du groupe, il est représenté lui-même dans un fauteuil, tenant sur les genoux sa danseuse favorite, et d'autres femmes devant lui esquissent un pas de leur époque, tandis que des musiciennes accroupies touchent des tambourins et des harpes étranges; toutes sont coiffées de cette longue tresse tombant sur les épaules comme la queue des Chinois, qui était la marque distinctive de ces sortes d'hétaïres.—Or il y avait déjà trois mille ans que ces petites personnes «gardaient la pose» dans les ténèbres quand débuta l'ère chrétienne!… Pour mieux nous les montrer on apporte le groupe près de la fenêtre, dans le triste rayon qui entre ici après avoir glissé sur l'infini du désert, et qui se met à les éclairer jaune, à détailler pour nous leurs attitudes de petites poupées cocasses et effarantes, effarantes d'être si vieilles et de sortir d'une telle nuit.—Or ce déclin du soleil, qu'elles regardent ce soir avec leurs drôles d'yeux trop grands et trop ouverts, elles ne l'avaient plus vu depuis cinq mille ans!…

L'habitation des Apis, seigneurs de la nécropole, est à peine à deux cents mètres d'ici. On nous annonce que c'est éclairé chez eux et que nous pouvons nous y rendre.

Descente par un étroit couloir en pente rapide, creusé dans le sol, entre des talus de pierrailles et de sable. Tout de suite nous sommes abrités, là dedans, contre le vent si âpre qui souffle sur le désert, et même, de la porte d'ombre, béante devant nous, vient comme une haleine de four: il fait toujours sec et chaud dans les souterrains funéraires de l'Égypte, qui sont de merveilleuses étuves à momies. Le seuil franchi, c'est l'obscurité d'abord. Précédés d'une lanterne, tours et détours, marchant sur de larges dalles, rencontrant des stèles, des blocs éboulés, de gigantesques débris, dans une chaleur toujours croissante.

Enfin nous apparaît la principale artère de l'hypogée, l'artère de cent cinquante mètres de long, taillée dans le roc, où les bédouins ont préparé pour nous leur grêle illumination d'usage.

Et c'est un lieu d'aspect terrible, où vous saisit dès l'entrée le sentiment du trop lugubre, l'oppression du trop lourd, du trop écrasant, du surhumain. Les petites flammes impuissantes d'une cinquantaine de pauvres chandelles, que l'on vient de planter sur des trépieds de bois, en enfilade d'un bout à l'autre du parcours, nous montrent, à droite et à gauche de l'immense avenue, des cavernes sépulcrales carrées contenant chacune un cercueil noir, mais un cercueil comme pour un mastodonte. Ils sont carrés aussi, tous les cercueils si sombres et pareils, sortes de caisses sévèrement simples, mais faites d'un seul bloc de granit rare, aussi luisant que du marbre. Aucun ornement; il faut y regarder de près pour distinguer, sur ces parois lisses, les inscriptions hiéroglyphiques, les rangées de petits personnages, de petits hiboux, de petits chacals qui racontent en une langue perdue l'histoire des antiques humanités; ici, la signature du roi Amasis; là, celle du roi Cambyse… Quels Titans ont pu les tailler, de siècle en siècle, ces cercueils (ils ont au moins douze pieds de long sur dix de haut), et ensuite les amener sous terre (ils pèsent de soixante à soixante-dix mille kilogrammes en moyenne) et enfin les mettre en rang dans ces espèces de chambres, où ils sont là tous comme embusqués sur notre passage?… Chacun, en son temps, a contenu très à l'aise sa momie de bœuf Apis, cuirassée de plaques d'or; mais malgré leur pesanteur, malgré leur solidité à défier toute destruction, ils ont été spoliés[5] à des époques mal définies, sans doute par des soldats du roi de Perse. Rien que les avoir ouverts représente déjà un travail étonnant de patience et de force; pour certains, les voleurs ont réussi, avec des leviers, à faire glisser de quelques centimètres le formidable couvercle; pour d'autres, en s'obstinant à coups de pioche, ils ont percé dans l'épaisseur du granit un trou par lequel un homme a pu se faufiler comme un rat, comme un ver, et fourrager à tâtons autour de la momie sacrée.

[5] L'un pourtant était resté intact dans sa caverne murée, nous conservant ainsi le seul Apis qui soit venu jusqu'à nos jours. Et on se rappelle l'émotion de Mariette lorsque en entrant là il vit par terre sur le sable l'empreinte des pieds nus du dernier Égyptien qui en était sorti trente-sept siècles auparavant.

Dans l'hypogée colossal, ce qui encore vous saisit le plus, c'est la rencontre que l'on y fait, au milieu du couloir de sortie, d'un autre cercueil noir resté là en travers du chemin comme pour le barrer. Il est aussi monstrueux et aussi simple que les autres, ses aînés, qui, plusieurs siècles avant sa venue, avaient commencé de s'aligner le long de la grande voie droite, à mesure que mouraient les taureaux déifiés; mais il n'est jamais arrivé jusqu'à sa place, lui, et n'a jamais reçu sa momie. Il a été le dernier. Pendant la période où on le roulait avec lenteur, à grand renfort de muscles tendus et de cris haletants, vers sa chambre quasi-éternelle, d'autres dieux étaient nés et le culte des Apis avait pris fin,—là tout à coup, ainsi qu'il peut arriver pour les religions ou les institutions des hommes, même les plus solidement enracinées dans leurs âmes et dans leur passé ancestral… C'est peut-être cela, du reste, qui est la plus terrifiante de toutes nos notions positives: savoir qu'il y aura un dernier de tout; non seulement un dernier temple, un dernier prêtre, mais aussi une dernière naissance d'enfant humain, un dernier lever de soleil, un dernier jour…

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Dans ces catacombes si chaudes, nous avions oublié le vent froid qui soufflait dehors, et perdu de vue la physionomie du désert Memphite, les aspects d'horreur qui nous attendaient là-haut. Déjà sinistre sous le ciel bleu, ce désert vraiment devient intolérable à regarder si par hasard le ciel y est sombre à l'heure où le jour s'en va. Quand nous le retrouvons, au sortir de l'obscurité souterraine, tout commence à bleuir pour la nuit dans son immensité morte. Sur la crête des dunes, dont le jaune a beaucoup blêmi pendant que nous étions en bas, le vent s'amuse à soulever des tourbillons de sable qui imitent les embruns d'une mer mauvaise. De tous côtés traînent les nuages obscurs, les mêmes qu'au moment de notre descente. L'horizon continue de s'y détacher en clair, et de plus vers l'est on dirait qu'il penche; une des plus hautes vagues de la «mer sans eau», un amoncellement de sable dont les contours flous trompent sur la distance, le fait paraître incliné, cet horizon-là, et c'est presque à donner le vertige. Quant au soleil, il a voulu rester en scène pour quelques secondes, maintenu après l'heure par le mirage, mais si changé derrière d'épais voiles que l'on préférerait qu'il n'y fût pas; couleur de braise qui s'éteint, il semble beaucoup trop près et trop gros; il n'éclaire plus rien, il n'est qu'un globe tristement rose qui se déforme et s'ovalise; non plus dans l'espace, mais échoué là-bas sur le bord extrême du désert, il regarde les choses comme un grand œil terne qui va se fermer dans la mort. Et les mystérieux triangles surhumains, ils sont là aussi, bien entendu, qui nous guettaient à notre sortie de dessous terre, les uns près, les autres loin, toujours postés à leurs mêmes places d'éternité; mais certainement ils viennent encore de grandir, dans le crépuscule de plus en plus bleuissant…

Un tel soir, en un tel lieu, on dirait le dernier soir.

VII
BANLIEUES DU CAIRE, LA NUIT

La nuit. Une longue rue droite, artère de quelque capitale, où notre voiture file au grand trot, avec un fracas assourdissant sur des pavés. Lumière électrique partout. Magasins qui se ferment; il doit être tard.

C'est une rue levantine; encore un peu arabe; n'aurions-nous même pas la notion certaine du lieu, que nous percevrions cela comme au vol, dans notre course très bruyante: les gens portent la longue robe et le tarbouch; quelques maisons, au-dessus de leurs boutiques à l'européenne, nous montrent au passage des moucharabiehs. Mais cette électricité aveuglante fausse la note; au fond, sommes-nous bien sûrs d'être en Orient?

La rue finit, béante sur des ténèbres. Tout à coup, là, sans crier gare, elle aboutit à du vide où l'on n'y voit plus, et nous roulons sur un sol mou, feutré, qui brusquement fait cesser tout bruit.—Ah! oui, le désert!… Non pas un terrain vague quelconque, comme dans des banlieues de chez nous; non pas une de nos solitudes d'Europe, mais le seuil des grandes désolations d'Arabie: le désert, et, même si nous n'avions point su qu'il nous guettait là, nous l'aurions reconnu à un je ne sais quoi d'âpre et de spécial qui, malgré l'obscurité, ne trompe pas.

Mais d'ailleurs, non, la nuit n'est pas si noire. Il nous l'avait semblé, au premier instant, par contraste avec l'allumage brutal de la rue.

Au contraire, elle est transparente et bleue, la nuit; une demi-lune, là-haut, dans le ciel voilé d'un brouillard diaphane, éclaire discrètement, et, comme c'est une lune égyptienne plus subtile que la nôtre, elle laisse aux choses un peu de leur couleur; nous pouvons maintenant le reconnaître avec nos yeux, ce désert qui vient de s'ouvrir et de nous imposer son silence. Donc saluons la pâleur de ses sables et le brun fauve de ses rochers morts. Vraiment il n'y a d'autre pays que l'Égypte, pour de si rapides surprises: au sortir d'une rue bordée de magasins et d'étalages, sans transition, trouver cela!…

Nos chevaux, inévitablement, ont ralenti l'allure, à cause de ce terrain où les roues s'enfoncent. Encore autour de nous quelques rôdeurs, qui prennent aussitôt des airs de revenants, avec leurs longues draperies blanches ou noires, et leur marche qui ne s'entend pas. Et puis, plus personne, fini; rien que les sables et la lune.

Mais voici presque tout de suite, après le court intermède de néant, une ville nouvelle où nous nous engageons, des rues aux maisonnettes basses, des petits carrefours, des petites places; le tout, blanc sur les sables blanchâtres et sous la lune blanche… Oh! pas d'électricité, par exemple, dans cette ville-là, pas de lumières et pas de promeneurs; portes et fenêtres sont closes; nulle part rien ne bouge, et le silence est, de premier abord, pareil à celui du désert alentour. Ville où le demi-éclairage lunaire, parmi tant de vagues blancheurs, se diffuse tellement qu'il a l'air de venir de partout à la fois, et que les choses ne projettent plus, les unes sur les autres, aucune ombre qui les précise. Ville au sol trop ouaté, où la marche est amollie et retardée, comme dans les rêves. Elle n'a pas l'air véritable; à y pénétrer plus avant, une timidité vous vient, que l'on ne peut ni chasser ni définir.

Pour sûr, on n'est pas ici dans une ville ordinaire… Ces maisons cependant, avec leurs fenêtres grillagées comme celles des harems, n'ont rien de particulier,—rien que d'être closes, et d'être muettes… C'est toute cette blancheur probablement qui vous glace… Et puis, en vérité, ce silence, non, il n'est plus comme celui du désert, qui au moins paraissait un silence naturel puisque là il n'y avait rien; ici, par contre, on prend comme la notion de présences innombrables, qui se figeraient quand on passe, mais continueraient d'épier attentivement… Nous rencontrons des mosquées, qui n'ont point de lumières, et sont, elles aussi, muettes et blanches, avec un peu de bleuâtre que leur jette la lune; entre les maisonnettes, il y a parfois des enclos, comme seraient d'étroits jardins sans verdure possible, et où quantité de petites stèles se lèvent de compagnie dans le sable, stèles blanches, il va sans dire, puisque nous sommes ici, cette nuit, dans le royaume absolu du blanc… Qu'est-ce que ça peut être, ces jardinets-là?… Et le sable, qui en couches épaisses envahit les rues, continue de mettre une sourdine à notre marche, sans doute pour complaire à toutes ces choses attentives qui autour de nous ne font aucun bruit.

Aux carrefours maintenant et sur les places les stèles se multiplient, toujours érigées par paires, aux deux extrémités d'une dalle qui est de longueur humaine. Leurs groupes immobiles, postés comme au guet, paraissent si peu réels, dans leur imprécision blanche, qu'on voudrait les vérifier en touchant,—et du reste on ne s'étonnerait pas trop que la main passât au travers comme il arrive pour les fantômes. Et enfin voici une vaste étendue sans maisons, où elles foisonnent sur le sable comme les épis d'un champ, ces stèles obsédantes; il n'y a plus à s'illusionner: ça, c'est un cimetière—et nous venons de passer au milieu de maisons de morts, de mosquées de morts, dans une ville de morts!…

Plus loin, une fois franchi ce cimetière-là, qui au moins s'indiquait sans équivoque, nous retrouvons la suite de la ville ambiguë, elle nous reprend dans ses réseaux: maisonnettes comme celles d'ailleurs, mais ayant, en guise de jardinets, leurs petits enclos pour sépultures,—tout cela plus que jamais indécis, sous cette lumière si douce, qui par degrés se voile davantage, comme si l'on avait mis à la lune des globes dépolis, qui bientôt ne serait même plus de la lumière, sans les transparences de l'air d'Égypte et sans la blancheur générale des choses. Une fois, à une fenêtre, paraît une lueur de lampe, et c'est quelque veillée de fossoyeurs. Une autre fois, nous entendons en passant des voix d'hommes chanter une prière, et c'est la prière pour les défunts.

Ces maisons vides, on ne les a point bâties pour les habiter, mais seulement pour s'y assembler à certains jours de souvenir; chaque famille musulmane un peu notable possède ainsi son pied-à-terre, tout près de ses morts, afin de venir là prier pour eux. Or, il y en a tant et tant que cela finit par faire une ville,—et une ville dans le désert, c'est-à-dire dans un lieu inutilisable pour tout autre usage, dans un lieu sûr, où l'on sait bien que jamais, même quand surgiront les temps impies de l'avenir, la place des pauvres tombes ne risquera pas d'être convoitée.—Non, c'est de l'autre côté du Caire, sur l'autre rive du Nil, parmi la verdure des palmiers, qu'est la banlieue en voie de transformation, avec les villas des étrangers envahisseurs et les flots d'électricité épandus sur leurs routes à autos. De ce côté-ci, rien à craindre, paix et désuétude éternelles, et le linceul des sables arabiques toujours prêt à s'avancer pour ensevelir.

Au sortir de la ville des morts, le désert s'ouvre de nouveau devant nous, le morne déploiement blanchâtre, qui ferait songer à un steppe sous la neige, par une nuit comme celle-ci, quand le vent souffle froid et quand la lune embrumée se met à ressembler à une triste opale.

Mais c'est un désert planté de ruines, planté de spectres de mosquées: toute une peuplade de grands dômes croulants y est disséminée au hasard et à l'abandon, sur l'étendue inconsistante des sables. Oh! de si étranges dômes, d'une forme si vieille! L'archaïsme de leurs silhouettes frappe dès l'abord, autant que leur isolement dans un tel lieu; ils ressemblent à des cloches, ou à de gigantesques bonnets de derviche posés sur des estrades, et les plus lointains donnent l'impression de personnages trapus, à grosse tête, en sentinelle avancée, surveillant là-bas le vague horizon d'Arabie.

Ce sont d'orgueilleux tombeaux du XIVe et du XVe siècle, où dorment dans un délaissement suprême ces sultans mameluks qui opprimèrent l'Égypte pendant près de trois cents ans. De nos jours, il est vrai, quelques visites recommencent à leur venir, par les nuits de pleine lune d'hiver, alors qu'ils dessinent, bien nettes sur les sables, leurs grandes ombres; par ces éclairages-là, jugés favorables, ils sont au rang des curiosités qu'exploitent les agences, et nombre de touristes (qui s'obstinent à les appeler les «tombeaux des khalifes») s'y rendent le soir, en bruyante caravane, sur des bourricots. Mais, cette fois, la lune est trop incertaine et pâle; sans doute nous serons seuls à les troubler dans leur mystérieux concert.

La lumière de cette nuit est vraiment inusitée; comme tout à l'heure dans la ville des morts, elle est partout diffuse et donne, même aux choses les plus massives, des transparences d'irréalité; mais aussi elle les détaille, et leur laisse un peu des nuances du plein jour. Ainsi, tous ces dômes funéraires, sur toutes ces ruines de mosquées qui leur servent de piédestal, ont gardé leurs tons fauves ou bruns; tandis qu'ils restent blêmes, les sables qui les séparent, les sables souverains qui font entre les demeures de ces différents sultans de petites solitudes mortes, et sur lesquels notre voiture, toujours sans bruit, trace de légers sillons que le vent effacera demain. Point de routes ici; elles seraient d'ailleurs inutiles autant qu'infaisables; on passe où l'on a envie de passer; on peut se croire très loin de tout lieu habité par les vivants, et c'est à peine si la grande ville, que l'on sait cependant proche, laisse voir de temps à autre sur l'horizon, au gré des ondulations molles du terrain, comme une phosphorescence, un reflet de ses milliers de lampes électriques. On est bien dans le désert des morts, en la seule société de la lune, qui, par la fantaisie de l'étonnant ciel d'Égypte, est ce soir une lune gris-perle, on dirait presque une lune de nacre.

Chacune de ces mosquées funéraires se révèle magnifique, si l'on va de près la regarder dans sa solitude. Ces étranges dômes surélevés, qui de loin imitent des coiffures de derviches ou de mages, sont tout brodés d'arabesques, et des trèfles aux dentelures exquises couronnent toutes les murailles.

Personne cependant ne les vénère ni ne les entretient, les tombeaux des oppresseurs mameluks; là dedans, plus jamais de chants, ni de cris vers Allah; chaque nuit, un infini de silence. La piété se borne à ne pas les détruire, les laissant aux prises avec les siècles, avec le soleil, avec le vent d'ici qui dessèche et émiette. Et l'écroulement est commencé de toutes parts. Des coupoles qui ont chancelé nous montrent d'irréparables lézardes; des moitiés d'arceaux brisés se profilent ce soir en ombre sur la lueur nacrée du ciel, et des éboulis de pierres sculptées jonchent les entours. Mais comme ils savent encore jeter le vague effroi, ces tombeaux presque maudits!—surtout ceux des lointains, qui se dressent en silhouettes de géants difformes à trop grands bonnets, sombres sur la nappe claire des sables, et qui se tiennent groupés, ou épars comme en déroute, à cette entrée des si profondes régions vides…

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Nous avions choisi un temps d'éclairage douteux, pour ne point rencontrer de touristes. Mais comme nous approchions de la grande demeure mortuaire du sultan Barkouk l'assassin, nous en voyons sortir toute une bande, une vingtaine à la file, qui émergent de la pénombre des murs abandonnés,—chacun trottinant sur son petit âne, et chacun suivi de l'inévitable ânier bédouin qui tapote avec un bâton la croupe de la bête. Ils rentrent au Caire, leur tournée finie, et échangent à haute voix, d'un bourricot à un autre, des impressions plutôt ineptes, en différentes langues occidentales… Tiens! Il y a même dans la troupe la presque traditionnelle dame attardée, qui, pour des motifs d'ordre privé, ne suit qu'à bonne distance; elle est un peu mûre celle-ci, autant que la lune permet d'en juger, mais encore sympathique à son ânier, qui, des deux mains, la soutient par derrière sur sa selle avec une sollicitude touchante et localisée… Oh! ces petits ânes d'Égypte, si observateurs, si philosophes et narquois, que ne peuvent-ils écrire leurs mémoires! Tant et tant de drôles de choses ils ont vues, dans les banlieues du Caire, la nuit!

Cette dame évidemment appartient à la catégorie si répandue des hardies exploratrices qui, malgré une haute respectability at home, ne craignent pas, une fois lancées sur les rives du Nil, de compléter leur cure de soleil et de vent sec par un peu de «bédouinothérapie».

VIII
CHRÉTIENS ARCHAÏQUES

A peine éclairé aux flammes de quelques pauvres cierges minces qui tremblotent contre les murailles dans des niches de pierre, un grouillement compact de formes humaines voilées de noir, en un lieu écrasé, étouffant—quelque souterrain sans doute—qu'emplit l'odeur de l'encens d'Arabie. Et un vacarme de presque méchante allure qui inquiète: plaintes de nouveau-nés, cris de détresse de tout petits enfants dont les voix sont couvertes comme à dessein par un cliquetis de cymbales…

Qu'est-ce que c'est que ça? Pourquoi les avoir descendus dans ce trou sombre, ces petits qui hurlent au milieu de la fumée, tenus par ces fantômes en deuil? En entrant, si l'on n'était prévenu, ne dirait-on pas un repaire de mauvaise sorcellerie, un souterrain pour messe noire?

Non. C'est la crypte de la basilique de Saint-Sergius pendant la messe copte d'un matin de Pâques!—En effet, après la surprise d'arrivée, si l'on regarde ces fantômes, ce sont pour la plupart de jeunes mères au fin et doux visage de madone, qui tiennent tendrement dans leurs voiles les bébés pleureurs et s'efforcent de les consoler. Quant au sorcier qui joue des cymbales, c'est un bon vieux prêtre, ou sacristain, qui sourit paternellement; s'il fait tout ce tapage, sur un rythme d'ailleurs très gai, c'est pour bien marquer la joie pascale, fêter la résurrection du Christ,—un peu aussi pour distraire ces petits, car il y en a qui se désolent vraiment trop. Ils ont peur, ces innocents, de l'obscurité, des parfums qui fument; mais les mamans ne prolongent pas l'épreuve: le temps seulement d'une apparition dans ce lieu vénérable, qui leur portera bonheur, pendant que la messe se dit à l'église au-dessus, et on les emmène,—et on en apporte d'autres, par l'étroit escalier obscur où l'on se cogne la tête aux pierres de voûte; la crypte ne désemplit pas.

Mais que de monde, que de voiles noirs dans ce réduit où l'air est irrespirable, et où vous assourdit cette barbare musique mêlée de ces vagissements et de ces cris! Et quels aspects de vétusté extrême ont ici les choses! Les murs frustes, la voûte si basse que l'on pourrait la toucher, les quelques piliers de granit qui soutiennent les arceaux informes, tout cela est crassé par la fumée des cires, et patiné, rongé par le frottement des mains humaines.

Au fond de la crypte il y a le recoin très sacré, devant lequel on se presse: une niche grossière, un peu plus grande que celles creusées dans le mur pour recevoir les cierges, une niche qui recouvre l'antique dalle où, d'après la tradition, la vierge Marie se serait assise avec l'enfant Jésus, lors de la fuite en Égypte. Oh! elle est bien usée aujourd'hui, cette sainte dalle, bien luisante, pour avoir subi tant de pieux attouchements, et la croix byzantine qui y fut gravée jadis achève de s'effacer.

Si la Vierge ne s'est point assise là, l'humble crypte de Saint-Sergius n'en demeure pas moins l'un des sanctuaires chrétiens les plus vieux du monde. Et ces Coptes, qui s'y assemblent encore avec vénération, ont précédé de beaucoup d'années la plupart de nos races occidentales dans la religion évangélique.

Bien que l'histoire de l'Égypte s'enveloppe tout à coup d'une sorte de nuit au moment de l'apparition du christianisme, on sait que l'essor de la foi nouvelle y fut rapide et impétueux, comme la germination des plantes sous la crue du Nil. Les vieux cultes pharaoniques, amalgamés en ce temps-là avec ceux de la Grèce, s'obscurcissaient tellement sous l'amas des rites et des formules qu'ils n'avaient plus de sens. Et pourtant, ici comme dans la Rome impériale, couvaient les ferments d'un mysticisme passionné. D'ailleurs ce peuple égyptien était plus qu'aucun autre hanté par la terreur de la mort, ainsi que le prouve sa folie des embaumements; il devait donc avec avidité recevoir la Parole de fraternel amour et d'immédiate résurrection.

En tout cas, le christianisme s'implanta si fortement dans cette Égypte que les siècles de persécution n'arrivèrent pas à le détruire; lorsqu'on remonte le vieux fleuve, on voit plusieurs de ces petits groupements humains, aux maisons de boue séchée, où le dôme blanchi de la modeste maison de prière est surmonté d'une croix et non d'un croissant: villages de ces Coptes, de ces Égyptiens qui de père en fils ont gardé la foi chrétienne depuis les temps nébuleux des premiers martyrs.

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La naïve église de Saint-Sergius est une relique très cachée, presque enfouie au milieu d'un dédale de ruines; sans un guide, rien n'est plus difficile que de s'orienter pour la découvrir. Le quartier qui la contient s'enferme dans les murs de ce qui fut jadis une citadelle romaine, et cette citadelle à son tour s'enveloppe des tranquilles désuétudes du «Vieux-Caire»,—qui est au Caire des mameluks et des khédives un peu ce que Versailles est à Paris.

Ce matin de Pâques, partis en voiture du Caire actuel pour nous rendre à cette messe, nous avons à traverser d'abord une banlieue en voie de transformation, où du sol antique vont bientôt sortir quantité de ces modernes horreurs en fonte et torchis, usines ou grands hôtels, qui pullulent dans ce pauvre pays avec une stupéfiante vitesse. Puis viennent un ou deux kilomètres de terrains vagues, mêlés à des sables et déjà presque un peu désertiques. Puis enfin les murs du Vieux-Caire, après lesquels commence la paix des maisonnettes à l'abandon, des jardinets et des vergers parmi des ruines. Le vent et la poussière font rage contre nous pendant toute la route, le presque éternel vent et l'éternelle poussière d'ici, par lesquels, depuis le commencement des âges, tant d'yeux humains ont été brûlés sans recours; ils nous maintiennent dans d'aveuglants tourbillons où foisonnent des mouches. La «saison» du reste est déjà finie, les étrangers envahisseurs ont fui jusqu'au prochain automne, et l'Égypte se retrouve plus égyptienne, sous un ciel plus ardent. Ce soleil d'un dimanche de Pâques chauffe comme notre soleil de juillet, et on dirait que la terre va mourir de sécheresse. Mais c'est toujours ainsi, le printemps de ce pays sans pluie; les arbres, qui avaient gardé leurs feuilles pendant l'hiver, se dépouillent en avril comme chez nous en novembre; plus d'ombre nulle part et tout souffre, tout jaunit sur les sables jaunes.—Il n'y a pas à s'inquiéter cependant, car l'inondation va venir, immanquable depuis que notre période géologique a commencé d'être; encore quelques semaines et le prodigieux fleuve, comme au temps du dieu Amon, va épandre le long de ses rives une vie hâtive et fougueuse.—En attendant, les orangers, les jasmins, les chèvrefeuilles, ceux que les hommes prennent soin d'arroser d'eau du Nil, ont follement fleuri; lorsque nous passons devant les jardins du Vieux-Caire, qui alternent avec les maisons croulantes, ce continuel nuage de poussière blanche où nous étouffons s'emplit tout à coup de leur suave odeur; malgré cette sécheresse, malgré cet effeuillement des arbres, les parfums d'un renouveau brusque et enfiévré sont déjà dans l'air.

Arrivés aux murailles de ce qui fut la citadelle romaine, il faut descendre de voiture, franchir une porte basse et pénétrer à pied dans le labyrinthe d'un quartier copte qui se meurt de poussière et de vétusté. Maisons délaissées, servant de refuge à des miséreux; moucharabiehs qui tombent de vermoulure; ruelles en souricière, qui parfois nous font passer sous quelque arceau du moyen âge, ou bien qui se referment au-dessus de nos têtes par la fantaisie des vieilles masures penchées… Et c'est cela, le chemin qui conduit à une basilique fameuse? Nous croirions nous être égarés, n'étaient ces groupes de Coptes en tenue du dimanche qui se rendent comme nous à la messe pascale à travers les ruines.

Et qu'il y en a de jolies, de ces femmes drapées en fantômes dans des soies noires! Leur long voile ne les cache point comme celui des musulmanes; il est seulement posé sur leurs cheveux et découvre leur fin visage, leur collier d'or, leurs bras un peu nus qui portent au poignet de grosses torsades en or vierge. Pures Égyptiennes, elles ont gardé ce même profil délicat et ces mêmes yeux si allongés qu'avaient les déesses de jadis inscrites en bas-relief sur les murs pharaoniques. Mais déjà quelques-unes, hélas! parmi les jeunes, ont renié le traditionnel costume pour s'habiller à la franque, porter robe et chapeau.—Et quelles robes! quels chapeaux, quelles fleurs, dont ne voudraient plus les paysannes de nos derniers villages!—Hélas! hélas! ces pauvres petites, qui pourraient être adorables, comment les avertir que les beaux plis des voiles noirs leur laisseraient une exquise distinction de race, tandis qu'elles font pitié sous leurs oripeaux qui rappellent la mi-carême?…

Dans l'un quelconque de ces vieux murs qui depuis un instant nous enserrent, voici la percée d'une porte basse et comme craintive: cela, l'entrée de la basilique? Non, c'est invraisemblable!… Pourtant quelques-unes de ces jolies créatures, aux voiles noirs et aux bracelets d'or, qui nous précédaient viennent de s'y engouffrer, et déjà le parfum des encensoirs flotte pour nous avertir. Une sorte de corridor, étonnant de pauvreté et de vieillesse, se contourne avec des airs de méfiance, puis nous mène à une cour étroite, qui a bien mille ans, et où des loqueteux, assis sur des banquettes à l'orientale, réclament nos aumônes. L'odeur de l'encens d'Arabie s'accentue, et une dernière porte, au fond de ce réduit, cachée en pleine ombre, nous donne accès enfin dans la vénérable église.

L'église! Elle tient de la basilique byzantine, de la mosquée et du gourbi de désert. En entrant on a l'impression d'être initié d'une façon soudaine à l'enfance naïve du christianisme, de le surprendre, si l'on peut dire, dans son berceau—qui fut en réalité tout oriental. La triple nef est pleine de petits enfants (c'est aussi là ce qui frappe dès l'abord), de tout petits enfants qui pleurent ou qui rient et s'amusent, et beaucoup de mères allaitent leurs nouveau-nés—pendant l'invisible messe, qui doit se célébrer là-bas, derrière l'iconostase. Par terre, des nattes, où des familles sont assises en cercle et semblent chez elles. Sur les murailles frustes et déjetées, une épaisseur de chaux blanche attestant des années sans nombre. Et au-dessus de tout cela un étrange vieux plafond en bois de cèdre, avec de grosses poutres barbares.

Dans cette nef que soutiennent des colonnes de marbre enlevées jadis à des temples païens, il y a, comme dans toutes les antiques églises coptes, de hautes boiseries transversales, minutieusement travaillées à la façon arabe, la divisant en trois sections: la première, par où l'on arrive, est celle où doivent s'asseoir les femmes; la seconde est pour le baptistère; la troisième, plus au fond et confinant à l'iconostase, appartient aux hommes.

Elles portent presque toutes les longs voiles de soie noire d'autrefois, ces femmes qui encombrent ce matin, si familièrement et avec tant de petits nourrissons, la zone à elles réservée; dans leurs groupes harmonieux et sans cesse mouvementés, les robes à la franque, les pauvres chapeaux de mardi gras sont encore l'exception; l'ensemble conserve, à peu près intactes, sa grâce d'archaïsme et sa candeur.

Plus loin, on s'agite aussi beaucoup, dans le compartiment des hommes, limité au fond par l'iconostase (un mur millénaire que décorent des marqueteries en cèdre et en ivoire d'un précieux travail ancien, et où sont accrochées d'étranges vieilles icones noircies par les ans). C'est derrière ce mur, percé de portes, que se dit la messe. On entend vaguement chanter, dans l'ultime sanctuaire qui est là, fermé au peuple; de temps à autre, un prêtre fait mine d'en sortir, en soulevant une portière de soie fanée, et sur le seuil esquisse un geste bénisseur; il a une robe d'or, une couronne d'or, mais d'humbles fidèles lui parlent librement et touchent même ses beaux atours de roi mage; il sourit, et puis, laissant retomber la draperie qui masque l'entrée du tabernacle, il redisparaît dans son innocent mystère.

Combien ici les moindres choses disent la décrépitude! Les dalles sont dénivelées par le tassement du sol, usées par les pas de quelques milliers de générations mortes. Tout est de travers, penché, poussiéreux et finissant. Le jour tombe d'en haut par d'étroites fenêtres grillagées. On manque d'air, on étouffe un peu; mais, bien que le soleil ne pénètre point, je ne sais quelle réverbération indécise de la chaux sur les murs vient vous rappeler qu'au dehors il y a un printemps oriental qui resplendit et brûle.

Dans cette église, aïeule des églises, au milieu du nuage de fumée odorante, ce que l'on entend, plus encore que le chant de la messe, c'est le va-et-vient, la pieuse agitation des fidèles; et plus encore, c'est l'étonnant tapage qui se fait en dessous et qui monte par le trou de la sainte crypte: l'alerte batterie de cymbales, et tous ces vagissements, comme des plaintes de jeunes chats…

Mais loin de moi les pensées d'ironie, oh! non. Si, dans notre Occident, certains offices me semblent antichrétiens—comme, par exemple, en la trop fastueuse cathédrale de Cologne, une de ces messes à grand spectacle où des hallebardiers maintiennent la foule avec morgue,—ici, par contre, elle est tellement touchante et respectable, la bonhomie de ce culte primitif! Ces Coptes, qui s'installent dans leur église comme chez eux, qui en font leur maison et l'encombrent de leurs bébés pleureurs, ont, à leur manière, bien entendu la parole de Celui qui a dit: «Laissez venir à moi les petits enfants et ne les empêchez point, car le royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent.»

IX
LA RACE DE BRONZE

Un chant monotone sur trois notes, qui doit dater des premiers pharaons, de nos jours se chante encore aux rives du Nil, depuis le Delta jusqu'à la Nubie; des hommes demi-nus, au torse de bronze, en commençant leur éternel travail, l'entonnent dès le matin, de proche en proche, avec des voix pareilles, et le continuent jusqu'au repos du soir.

Tous ceux qui ont vécu en dahabieh sur l'antique fleuve le connaissent bien, ce chant de l'arrosage, que toujours les mêmes grincements de bois mouillé accompagnent en cadence lente.

C'est la mélopée du «châdouf». Et le châdouf est un primitif agrès, resté immuable depuis des temps qui ne se comptent plus; il se compose d'une longue antenne, comme une vergue de tartane, qui s'appuie en bascule sur une traverse et porte à sa pointe un seau en bois; un homme, avec de beaux gestes, fait jouer cela en chantant, abaisse l'antenne, puise l'eau dans le fleuve et remonte le seau rempli,—qu'un autre homme attrape au vol pour le déverser plus haut, dans un bassin creusé à même la terre des berges. Quand le fleuve est bas, il y a trois bassins superposés, comme seraient trois étapes pour la montée de l'eau précieuse jusqu'aux champs de blé ou de luzerne, et alors trois châdoufs les uns au-dessus des autres grincent ensemble, inclinant et relevant au rythme de la même chanson leurs grandes cornes de scarabée.

Tout le long, tout le long du Nil, se propage ce mouvement des antennes du châdouf, qui a commencé dans les plus vieux âges et qui est l'une des manifestations essentielles de la vie humaine sur ces bords; il ne fait trêve que l'été, quand le fleuve, grossi par les pluies de l'Afrique équatoriale, vient inonder cette terre d'Égypte qu'il a créée lui-même au milieu des sables sahariens. Mais il bat son plein pendant nos mois d'hiver, qui sont là-bas une période de lumineuse sécheresse, sous un ciel inaltérablement bleu; en cette saison-là, tous les jours, depuis l'aube jusqu'à la prière du soir, les hommes sont à l'arrosage, transformés en machines inlassables, dont les muscles jouent comme des lames de métal; le geste ne change jamais, non plus que la chanson, et sans doute l'esprit doit s'abstraire de l'automatique travail, pour se perdre en quelque rêve, voisin de celui que faisaient les ancêtres, attelés aux mêmes agrès il y a quatre ou cinq mille ans. Les torses, inondés à chaque montée du seau qui déborde, ruissellent constamment d'eau froide; quelquefois le vent est glacé en même temps que le soleil brûle; mais, puisqu'ils sont en bronze, ces perpétuels travailleurs de plein air, rien n'a prise sur leur corps endurci.

Ces hommes sont les fellahs, les paysans de la vallée du Nil, les purs Égyptiens dont le type n'a pas changé au cours des siècles: dans les plus antiques bas-reliefs de Thèbes ou de Memphis, on les retrouve tels, avec leur profil noble aux lèvres un peu épaisses, leurs yeux allongés aux paupières lourdes, leur taille mince et leurs épaules larges.

Leurs femmes, qui de temps à autre descendent au fleuve, près d'eux, pour puiser aussi, mais dans des vases d'argile qu'elles emportent—(toujours le puisage, le charroi de l'eau nourricière: occupation primordiale, dans cette Égypte sans pluie ni source vive, qui n'existe que par son fleuve),—leurs femmes, les fellahines, marchent ou se posent avec une grâce inimitable, drapées de voiles noirs, que même les plus pauvres laissent traîner sur la poussière ou le sable, à la façon des robes de Cour. En ce pays de la clarté et des lointains roses, elles sont étranges, toutes si sombrement vêtues, taches de deuil parmi les champs ou le désert illuminés en fête; très machinales créatures, à qui l'on n'a d'ailleurs rien appris, elles possèdent par instinct, comme sans doute jadis les filles de l'Hellade, le sens de la noblesse dans l'attitude; aucune de nos femmes ne saurait, avec une si majestueuse harmonie, s'habiller de grossières étoffes noires, ni surtout lever des bras nus pour poser sur la tête la lourde jarre emplie d'eau du Nil, et s'en aller ensuite, fière et cambrée, ondulant malgré la charge. Les tuniques de mousseline dont elles sont vêtues restent invariablement noires comme les voiles, à peine rehaussées de quelques lisérés rouges ou de quelques paillettes d'argent; rien ne les ferme sur la poitrine et, par une étroite fente qui descend jusqu'à la ceinture, elles laissent voir la chair ambrée, la naissance médiane des seins couleur de bronze pâle, qui sont, au moins pendant l'éphémère jeunesse, d'un contour impeccable. Les visages, il est vrai—lorsqu'on n'a pas eu le temps de vous les cacher en ramenant un pli du voile,—le plus souvent vous désenchantent, parce que des travaux rudes, des maternités hâtives, des allaitements les ont déjà flétris; mais si l'on a la chance d'apercevoir une jeune femme, c'est en général une apparition de beauté, à la fois vigoureuse et fine.

Quant aux bébés fellahs, toujours nombreux et qui suivent demi-nus les mamans ou les grandes sœurs, ils auraient pour la plupart d'adorables figures, avec leurs yeux naïfs de cabri, sans la malpropreté qui est, en ce pays, une chose presque voulue par la tradition ancestrale; au bord de leurs paupières, de leurs lèvres humides, restent collées en grappes ces mouches d'Égypte, que l'on considère ici comme bienfaisantes aux enfants, et qu'ils n'ont même plus l'idée de chasser, tant ils sont héréditairement résignés à les subir,—avec la même passivité du reste que montrent leurs pères vis-à-vis des étrangers envahisseurs.

La passivité, la douce endurance semblent les caractéristiques de cette race inoffensive, élégante d'allure sous ses haillons, mystérieuse dans son immobilité millénaire, et capable d'accepter avec la même indifférence tous les jougs qui passent. Pauvre belle race aux muscles infatigables, où les hommes, qui remuèrent jadis les grandes pierres des temples, ne connaissaient point de fardeaux trop lourds; où les femmes, avec leurs bras graciles, pâlement basanés, avec leurs mains toutes petites, dépassent de beaucoup en force nos plus massives paysannes. Pauvre belle race de bronze! Sans doute elle fut trop précoce et donna trop jeune son étonnante fleur, en des temps où, sur la terre, les autres humanités végétaient obscurément encore; sans doute sa résignation présente lui est venue comme une lassitude, après tant de siècles d'effort et d'expansive puissance. Elle détenait jadis la lumière du monde, et la voici tombée depuis plus de deux mille ans à cette sorte de sommeil fatigué, qui a rendu la tâche facile aux conquérants d'autrefois comme aux exploiteurs d'aujourd'hui…

Un autre trait qui, à côté de la patience, domine chez ces purs Égyptiens de la campagne, est leur attachement à la terre, à la terre qui nourrit et dans laquelle plus tard on va dormir. Posséder de la terre, en accaparer à tout prix les moindres morceaux, en conquérir des bribes sur le désert mouvant, tel est le seul but, ou à peu près, que les fellahs poursuivent en ce monde; posséder un champ, si petit soit-il,—un champ qu'on laboure du reste avec la charrue la plus anciennement inventée par l'homme, celle dont le dessin exact se retrouve inscrit aux murs des tombeaux de Memphis.

Et ce même peuple, qui fut le premier de tous à concevoir la magnificence, qui eut jadis des dieux et des rois entourés d'une écrasante splendeur, peut vivre aujourd'hui pêle-mêle avec ses moutons, ses chèvres, dans d'humbles et basses cabanes faites de boue durcie au soleil! Au milieu de ces villages d'Égypte, qui ont tous la couleur neutre du sol, c'est à peine si un peu de chaux blanche vient égayer le minaret ou la coupole de la mosquée; en dehors de ce petit refuge où l'on prie gravement chaque soir—car nul ici ne s'endormirait sans s'être prosterné devant la majesté d'Allah,—tout est en mornes grisailles; les gens aussi ont des costumes de couleur terne, d'apparence presque miséreuse. Et c'est comme de l'orient qui se serait appauvri et éteint, sous un ciel pourtant resté merveilleux.

Mais tant de grandeur passée laisse encore aux fellahs son empreinte: un affinement d'aspect et de manières bien inconnu chez la plupart des bonnes gens de nos villages. Et ceux d'entre eux qui par hasard arrivent à la fortune ont tout de suite la distinction, savent de naissance pratiquer l'hospitalité comme des seigneurs.

Même l'hospitalité des plus humbles garde en ce pays quelque chose de courtois et d'aisé qui sent la race. Je me souviens de ces limpides soirs où j'arrêtais ma dahabieh contre la berge du fleuve, après la navigation paisible du jour. (Je parle de ces recoins perdus, non gangrenés encore par le tourisme, que je choisissais d'habitude.) Au crépuscule, à l'heure où des étoiles s'allumaient dans le ciel d'or vert, dès que j'avais mis le pied sur la rive, signalé par les aboiements des chiens de garde, toujours le chef du plus prochain hameau venait à ma rencontre; digne, dans sa longue robe de soie rayée ou de modeste coton bleu, il m'abordait avec des formules de bienvenue tout à fait grand siècle. Force m'était de le suivre jusque dans sa maison en terre séchée, où d'autres compliments s'échangeaient encore, et d'accepter la traditionnelle tasse de café arabe, après m'être assis à la place d'honneur sur le divan, pauvre du logis.

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Réveiller les fellahs de leur étrange sommeil, rouvrir enfin leurs yeux, les transformer par l'éducation moderne, est la tâche que veut entreprendre de nos jours une élite de patriotes égyptiens. Naguère, cela m'eût semblé un crime, car ces paysans obstinés vivaient dans des conditions de moindre souffrance, ayant beaucoup de foi et peu de désirs. Mais aujourd'hui ils subissent une invasion plus dissolvante que celles de tant de conquérants qui tuaient par les armes et par le feu: les Occidentaux sont là, partout, chez eux, profitant de leur passivité douce pour en faire des valets à l'usage de leurs trafics ou de leurs plaisirs. L'œuvre de dégradation est si facile sur ces simples sans défense, à qui l'on apporte les convoitises, les besoins nouveaux, les «apéritifs»,—et à qui on enlève la prière!…

Alors, oui, il serait peut-être temps de les réveiller, ces dormeurs depuis plus de vingt siècles, de leur crier gare, et de voir ce qu'ils pourraient donner encore, quelles surprises ils nous réserveraient après cette longue léthargie, sans doute réparatrice. En tout cas, l'espèce humaine, en voie de décliner par surmenage, trouverait, chez ces chanteurs du châdouf et ces laboureurs avec la si vieille charrue, des cerveaux à peine touchés par l'alcool, et toute une réserve de beauté tranquille, de bon équilibre physique, de vigueur sans bestialité.

X
LE TOUT GRACIEUX LUNCHEON

Au grand resplendissement de onze heures du matin, nous traversons les champs d'Abydos, venant des bords du Nil, comme jadis tant de pèlerins antiques, pour nous rendre aux sanctuaires d'Osiris, qui sont au delà des vertes plaines, à l'orée du désert.

Trois ou quatre lieues, sous le ciel limpide et le soleil de feu blanc, parmi des blés ou des luzernes dont le vert admirable est piqué de fleurettes pareilles à celles de nos climats. Des centaines de petits oiseaux nous chantent éperdument la joie de vivre; ce soleil rayonne et chauffe avec magnificence; ces blés fougueux ont déjà des épis; on dirait la grande fête de nos jours de mai; on oublie que c'est février, que c'est encore l'hiver,—l'hiver lumineux de l'Égypte. Çà et là, dans le déploiement des champs tranquilles, apparaissent des villages enfouis sous des arbres très feuillus, sous des acacias qui, de loin, ressemblent aux nôtres; il y a bien là-bas, murant les fertiles campagnes, la chaîne de Libye, trop rose peut-être et trop désolée; mais c'est égal, comme ce sont des moineaux et des alouettes qui font ici la gaie musique champêtre, on est à peine dépaysé; rien ne prépare l'esprit à ces vieux temples osiriens qui, paraît-il, vont tout à l'heure surgir.

Tout ce qu'il évoque pourtant, ce nom seul d'Abydos!… Rien que se dire: «Abydos est là tout près et j'y arriverai dans un moment», rien que cela transforme les aspects de ces simples sillons verts, rend presque imposante cette région d'herbages,—où le bourdonnement des mouches va croissant dans l'air surchauffé, tandis que le chant des oiseaux s'apaise et s'endort aux approches de midi.

Nous cheminions depuis un peu plus d'une heure parmi la verdure de ces jeunes blés étendus en tapis, quand, après les maisonnettes et les arbres d'un village, un monde tout autre se démasque soudain; toujours ce monde d'éblouissement et de mort qui enveloppe si étroitement l'Égypte habitée: le désert!

Il est là, le désert Libyque, et comme chaque fois que nous l'avons abordé venant des rives du vieux fleuve, nous sommes en contre-bas de lui. Il commence sans transition, absolu et terrible, aussitôt que finit le velours touffu du dernier champ, l'ombre fraîche du dernier acacia; ses sables ont l'air de dévaler jusqu'à nous, en une coulée immense, depuis ces montagnes trop étranges que nous apercevions de la plaine heureuse et qui trônent là-bas en souveraines sur tout ce néant.

La ville d'Abydos, aujourd'hui anéantie sans avoir laissé de vestiges, s'élevait jadis où nous sommes, au seuil des solitudes; mais ses nécropoles plus vénérées que celles de Memphis, ses temples trois fois saints étaient un peu au-dessus, dans les sables merveilleusement conservateurs qui les ont ensevelis sous leurs petites ondes patientes, pour en garder de presque intacts jusqu'à nos jours.

Le désert! Dès qu'on a posé le pied sur ce sol un peu mouvant, qui étouffe le bruit des pas, il semble que l'atmosphère aussi vient de subitement changer; elle se fait brûlante et altérante, comme si des brasiers s'étaient allumés dans les entours.

Et tout ce domaine de la clarté et de la sécheresse est, jusqu'en ses lointains, nuancé, zébré de ses habituels tons bruns, fauves ou jaunes. La morne réverbération des choses proches augmente jusqu'à l'excès la chaleur et la lumière; l'horizon tremble sous de petites vapeurs de mirage qui simulent de l'eau remuée par des souffles. Dans les arrière-plans, qui montent par degrés jusqu'aux pieds de la chaîne Libyenne, partout s'étagent des éboulis de pierres ou de briques; des ruines, presque sans forme, émergent à peine des sables, mais indiquent leurs présences sans nombre, suffisent à donner le sentiment que c'est ici un très vieux sol, travaillé jadis par les hommes pendant des siècles que l'on ne sait plus. Et, au premier coup d'œil, on les devine si bien là-dessous, les catacombes, les hypogées, les momies!

Ces nécropoles d'Abydos, quelle fascination jadis elles ont exercée, et pendant des millénaires, sur ce peuple, précurseur des peuples, qui habitait la vallée du Nil! C'est que, d'après l'une des plus antiques traditions humaines, la tête d'Osiris, seigneur de l'autre monde, reposait au fond d'un de ces temples, qui sont aujourd'hui écroulés sous les sables. Or les hommes, dès que leur pensée a commencé de sortir de la nuit originelle, ont été hantés par cette conception qu'il y a des voisinages secourables aux pauvres cadavres couchés sous terre, qu'il y a des lieux sacrés où il est plus prudent de se faire enfouir si l'on veut être prêt quand sonnera le réveil. Donc, en la vieille Égypte, chacun à l'heure de la mort tournait ses regards vers ces pierres et ces sables, dans un souhait ardent de pouvoir y dormir près du débris de son Dieu. Ceux qui n'obtenaient point d'y prendre place, tant les entours étaient déjà encombrés de dormeurs, imaginaient d'y faire au moins planter une humble stèle rappelant leur nom, ou bien recommandaient qu'on y déposât pour quelques semaines leur momie, sauf à la remporter après,—et des cortèges funèbres d'aller et retour traversaient sans cesse les blés qui séparent le Nil du désert. Abydos, dans le triste rêve humain où domine l'attente de la destruction, Abydos a précédé de beaucoup de siècles la vallée de Josaphat des Hébreux, les cimetières autour de La Mecque des musulmans et les saints caveaux sous nos plus vieilles cathédrales… Abydos! il n'y faudrait marcher qu'avec mélancolie et en silence, à cause de tant de milliers d'âmes qui jadis se sont orientées vers ce lieu, les mains tendues, à l'heure d'Épouvante…

Il est tout près, le premier grand temple, celui que le roi Sethos éleva pour cet inconnaissable prince de l'autre monde qui en son temps s'appelait Osiris. A peine quelque deux cents mètres, dans l'éblouissement de ce désert, et on y arrive; on est saisi d'y être, car rien n'en dénonçait l'approche, les sables d'où il a été exhumé, et qui l'ensevelissaient depuis deux mille ans, s'élevant encore alentour jusqu'aux frises. Une grille de fer, où veillent deux grands bédouins en robe noire, et aussitôt après, l'ombre des pierres énormes: on est chez le dieu, dans la forêt des lourdes colonnes osiriennes, au milieu d'un monde de personnages à haute coiffure qui sont inscrits en bas-relief sur tous les piliers, sur toutes les murailles et qui semblent s'appeler de la main les uns les autres, échanger entre eux mille signes de mystère, de silence et d'éternité…

Mais qu'est-ce que ce bruit dans le sanctuaire? On dirait que c'est plein de monde là-bas… Derrière la seconde rangée de colonnes, des gens parlent à tue-tête, avec l'accent britannique; je crois même qu'on entend des verres se choquer, et des fourchettes tapoter de la vaisselle…

Oh! pauvre, pauvre temple, ce qui s'y passe!… Non, c'est plus insultant qu'être mis à sac par les barbares: subir cet excès de grotesque dans la profanation! Il y a là joyeuse et gaillarde tablée d'une trentaine de couverts, et les convives des deux sexes appartiennent à cette humanité spéciale qui fréquente chez Thos Cook and Son (Egypt limited). Des casques de liège et de classiques lunettes vertes. On boit du soda, du whisky; on mange à longues dents des viandes, qu'enveloppèrent des papiers graisseux dont les dalles restent jonchées. Et les dames surtout, oh! les dames, quels épouvantails à moineaux.—Or, c'est ainsi tous les jours, tant que dure la «season», nous apprennent les gardes bédouins en robe noire. Un luncheon chez Osiris fait partie du programme of pleasure trips. Chaque midi, une bande nouvelle arrive, sur d'irresponsables et infortunés bourricots; quant aux tables, aux assiettes, elles se tiennent à demeure dans le vieux temple!

Sauvons-nous vite et, si possible, avant que le spectacle ait marqué dans notre mémoire.

Mais hélas! même quand nous sommes dehors, isolés de nouveau sur l'étendue des sables étincelants, nous ne pouvons plus rien prendre au sérieux: Abydos, le désert, tout a cessé d'exister; le visage de ces dames nous hante, et leurs chapeaux, et des regards qu'elles nous ont jetés par-dessus leurs lunettes solaires… La laideur Cook, on m'en avait donné une fois cette raison, satisfaisante à première vue: «Le Royaume-Uni, jaloux à juste titre de la beauté de ses filles, les soumettrait à un jury lorsque leur vient l'âge de puberté; à celles qui sont classées trop laides pour se transmettre, il accorderait une bourse sans limite chez Thos Cook and Son, les vouant ainsi à un perpétuel voyage qui ne leur laisserait pas le loisir de songer à certaines bagatelles de la vie.» L'explication m'avait séduit d'abord. Mais un examen plus attentif des bandes qui infestent la vallée du Nil m'a permis de constater que toutes ces Anglaises y sont d'un âge notoirement canonique; donc la catastrophe de la procréation, si tant est qu'elle ait pu se produire chez elles, doit remonter à des époques bien antérieures à leur enrôlement. Et je demeure perplexe…

Sans conviction maintenant, nous nous sommes acheminés vers un autre temple, garanti solitaire. En effet, le soleil y darde, souverainement seul, au milieu d'un hautain silence, et, ici, l'Égypte, le passé commencent à nous ressaisir.

Toujours pour Osiris, dieu du céleste réveil dans les nécropoles d'Abydos, Ramsès II avait érigé ce sanctuaire. Mais les sables ont eu beau l'envelopper de leur linceul, ils n'ont pu nous en conserver que la base plus enfouie, les hommes s'étant acharnés à le détruire par le faîte[6]; ses ruines, aujourd'hui protégées pourtant et déblayées, ne s'élèvent plus qu'à trois ou quatre mètres du sol. Dans les bas-reliefs, la plupart des personnages n'ont que les jambes et la moitié du torse; avec le haut des murailles s'en sont allées leurs têtes et leurs épaules; mais il semble qu'ils aient gardé la vie: leurs gesticulements, la mimique excessive de leurs attitudes de décapités sont plus étranges et plus saisissants peut-être que s'ils avaient encore un visage. Ce qu'ils ont gardé surtout de prodigieux, c'est l'éclat de leurs antiques peintures, les teintes fraîches de leurs costumes, leurs robes d'un bleu-turquoise ou lapis, ou d'un vert-émeraude, ou d'un jaune d'or; un badigeon naïf, mais devant lequel on reste confondu parce qu'il n'a pas bronché depuis trente-cinq siècles: tout ce que faisaient ces gens-là risquait d'être éternel. Pourtant des nuances aussi vives ne se retrouvent guère dans les autres monuments pharaoniques, et, ici, elles frappent d'autant plus que les fonds sont demeurés blancs; malgré ses portiques en granit bleuté, en granit noir, en granit rose, le temple a toutes ses murailles en un fin calcaire d'une blancheur rare, et en pur albâtre pour le saint des saints.

[6] Naguère un industriel, établi aux environs pour fabriquer de la chaux, ayant jugé friables à point les calcaires si fins des murailles, usa de ce temple comme d'une carrière et, pendant des années, les bas-reliefs sans prix servirent d'aliment aux meules de son usine.

Par-dessus ces murs tronqués, aux si belles, si gaies et claires couleurs, le désert apparaît, et il est tout bruni par le contraste; par-dessus ces tableaux, où les personnages n'ont plus de tête, on voit la grande montée fauve des sables et des pierrailles, qui s'en va, comme d'un colossal balancement de houle, baigner là-bas les pieds de la chaîne libyque. Vers le nord des solitudes et vers l'ouest, d'informes éboulements de blocs couleur basane se succèdent dans les sables, jusqu'où finit, d'une ligne nette sur le ciel, l'éblouissant lointain. A part ce temple de Ramsès où nous sommes, et, dans notre voisinage, celui de Sethos où sévit l'entreprise Cook, il n'y a plus alentour que des ruines émiettées, pulvérisées sans recours possible; mais elles imposent pourtant le recueillement, ces ruines finissantes, car elles sont les débris du temple sans âge où dormait la tête du dieu, les débris des sépultures du Moyen et de l'Ancien Empire; elles indiquent encore tout le développement des nécropoles d'Abydos, si vieilles que l'on se sent comme pris de vertige dès que l'on veut songer à leurs origines…

Ici, comme à Thèbes, comme à Memphis, on ne les rencontre que parmi le sable et les roches desséchées, ces tombeaux des Égyptiens: le grand peuple ancêtre, qui eût frémi de l'ombre de nos arbres noirs et de la pourriture de nos humides caveaux, tenait à déposer magnifiquement ses embaumés au milieu de cette lumineuse et immuable splendeur de mort qui s'appelle le désert.

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Ah! mon Dieu, qu'est-ce qui va se passer encore chez ce malheureux Osiris? Voici que des bédouins amènent à coups de bâton, vers la demeure voisine que lui dédia Sethos, une troupe de bourricots! Sans doute le lunch est achevé, et la bande va repartir, à l'heure militaire du programme. Observons, en gardant une distance prudente.

En effet, ils se remettent tous en selle, les cooks, les cookesses, et déployant, non sans quelque intention de majesté, des parasols en coton blanc, ils prennent la direction du Nil. Ils disparaissent; la place nous appartient.

Quand nous osons rentrer enfin dans ce premier sanctuaire, où ils avaient abondamment lunché à l'ombre, les gardiens sont là, qui s'empressent à balayer les épluchures, les papiers sales. Et, pour le luncheon de demain, ils serrent la douteuse vaisselle dans des coffres à demeure, où se lisent en grosses lettres de gloire les noms des véritables souverains de l'Égypte moderne: «Thos Cook and Son (Egypt limited)».

Tout cela heureusement se remise dans le premier hypostyle. Rien ne déshonore les salles profondes, où le silence vient de retomber, le grand silence des midis du désert.

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De ce temple, on s'émerveillait déjà, sous l'empereur Tibère, comme d'une relique du passé le plus lointain et nébuleux. Le géographe Strabon écrivait à cette époque: «C'est un palais admirable bâti à la façon du Labyrinthe, sauf qu'il a moins de galeries.» Il en a pourtant déjà beaucoup, de galeries, et on s'y promène en s'égarant comme dans un dédale. Sept chapelles, consacrées à Osiris et à différents dieux ou déesses de sa suite; sept travées, sept portes pour les processions des rois et des foules; et, sur les côtés, tant d'autres salles, couloirs, chapelles secondaires, chambres sombres, portes perdues! La très primitive colonne, inspirée des roseaux, que l'on a nommée en architecture la colonne-plante et qui imite une monstrueuse tige de papyrus, a poussé ici en futaie serrée, pour soutenir les pierres des plafonds bleus, semés d'étoiles à l'image du ciel de ce pays. En plusieurs places, elles manquent, ces pierres-là, et laissent des vides largement ouverts sur le ciel véritable d'en haut; en vain elles étaient massives comme pour des durées infinies, les soleils de tant de siècles les ont patiemment fendues, et ensuite leur propre poids les a précipitées; la lumière maintenant, par ces brèches, entre donc à flots jusque dans les chapelles où les hommes de jadis avaient voulu de saintes ténèbres.

Malgré ce désastre des plafonds, c'est ici un des sanctuaires les plus intacts de la vieille Égypte; les sables, toujours si doucement ensevelisseurs, y ont réussi à miracle leur œuvre conservatrice. On dirait sculptés d'hier les innombrables personnages qui, sur les murs, autour des colonnes plantées en forêt, partout, gesticulent, continuent avec animation leur causerie éternelle, à la muette, par signes de leurs bras et de leurs longues mains. Le temple entier, avec ces trouées qui l'éclairent, est plus beau peut-être qu'au temps des Pharaons. Au lieu de l'obscurité d'autrefois, une transparente pénombre alterne à présent avec de grands rayons en gerbes, qui inondent çà et là de lumière frisante les sujets des bas-reliefs si longtemps enfouis, détaillent leurs attitudes, leurs muscles, leurs couleurs à peine altérées, les retrempent de vie et de jeunesse. Pas un pan de muraille, dans ce lieu immense, qui ne soit couvert de divinités, surchargé d'hiéroglyphes et d'emblèmes. Osiris à haute coiffure, la belle Isis casquée d'un oiseau, Anubis à tête de loup-de-désert, Horus à tête d'épervier et Thoout ibiocéphale sont là mille fois répétés, toujours accueillant avec des gestes étranges les rois et les prêtres qui leur rendent hommage.

Les corps presque nus, à larges épaules et à fine taille, ont une sveltesse, une grâce infiniment chastes, et les traits des visages sont d'une pureté exquise. C'étaient déjà des artistes très préparés, ceux qui ciselaient ces têtes charmantes aux longs yeux pleins de l'antique rêve; mais par une lacune qui nous confond, ils ne savaient encore les inscrire que de profil; de profil aussi, toutes les jambes, tous les pieds, tandis que les torses par contre restent invariablement de face: il a donc fallu aux hommes bien des siècles d'étude avant de comprendre la perspective qui nous paraît si simple, le raccourci des figures, et d'être capables d'en donner l'impression sur une surface plane!…

Plusieurs de ces tableaux représentent le roi Sethos, dessiné sans doute d'après nature, car on retrouve là presque les traits de sa momie, si calme et si belle, exhibée de nos jours au musée du Caire. A ses côtés se tient dévotement son fils, le prince royal Ramsès (plus tard Ramsès II, le grand Sésostris des Grecs); on lui a donné l'air tout candide, et il porte cette boucle de cheveux sur le côté qui était la coiffure de l'enfance;—lui aussi a sa momie sous les vitrines du musée, et quand on a vu ce débris édenté, sinistre, qui atteignait déjà près de cent ans d'âge lorsque la mort le livra aux embaumeurs de Thèbes, on n'arrive pas à se persuader qu'il ait pu être jeune, coiffé d'une boucle noire, qu'il ait pu jouer, être un enfant…

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* *

Nous pensions en avoir fini avec les cooks et les cookesses du luncheon. Mais hélas! nos chevaux, plus rapides que leurs ânes, les rattrapent au retour, parmi les blés verts d'Abydos, et un embarras dans le chemin étroit, une rencontre de chameaux chargés de luzerne, nous immobilise un instant, tous pêle-mêle. A me toucher, il y a un amour de petit âne blanc qui me regarde, et d'emblée nous nous comprenons, la sympathie jaillit réciproque. Une cookesse à lunettes le surmonte, oh! la plus effroyable de toutes, osseuse et sévère; par-dessus son complet de voyage, déjà rébarbatif, elle a mis un jersey pour tennis, qui accentue les angles, et sa personne semble incarner la respectability même du Royaume-Uni. On trouverait d'ailleurs plus équitable—tant sont longues ses jambes dénuées de tout intérêt pour le touriste—que ce fût elle qui portât l'âne.

Il me regarde avec mélancolie, le pauvre petit blanc, dont les oreilles sans cesse remuent, et ses jolis yeux si fins, si observateurs de toutes choses, me disent à n'en pas douter:

—Elle est bien vilaine, n'est-ce pas?

—Mon Dieu, oui, mon pauvre petit bourricot. Mais songe un peu, fixée à ton dos comme elle est là, tu as au moins sur moi l'avantage de ne plus la voir.

Pourtant ma réflexion, bien que judicieuse, ne le console pas, et son regard me répond qu'il se sentirait bien plus fier de porter, comme beaucoup de ses camarades, un simple paquet de cannes à sucre.

XI
LA DÉCHÉANCE DU NIL

Au début de notre période géologique, il y a quelques milliers de siècles, quand les continents eurent pris, dans la dernière tourmente mondiale, à peu près les formes que nous leur connaissons, et quand les fleuves se mirent à tracer leurs lignes hésitantes, il se trouva que les pluies de tout un versant de l'Afrique furent précipitées, en une gerbe d'eau formidable, à travers la région impropre à la vie qui s'étend depuis l'Atlantique jusqu'à la mer des Indes, et que nous appelons la région des Déserts. A la longue, elle régla son cours, cette énorme coulée d'eau égarée dans les sables, elle devint le Nil, et, avec une patience inlassable, elle se mit à son travail de fleuve, qui pourtant ne semblait pas possible en cette zone maudite: d'abord arrondir tous les blocs de granit épars sur son chemin dans les hautes plaines de Nubie, et puis surtout déposer peu à peu, peu à peu du limon par couches, former une artère vivante, créer comme un long ruban vert au milieu de ce domaine infini de la mort.

Il y a combien de temps qu'il est commencé, ce travail du grand fleuve?—Y penser fait peur… Depuis cinq mille ans que nous pouvons contrôler, c'est à peine si l'apport incessant des limons a pu élargir ce ruban de l'Égypte habitable qui, aux plus anciennes périodes de l'histoire, était à peu près comme de nos jours. Quant aux blocs granitiques des plaines de Nubie, combien de millénaires a-t-il fallu pour les rouler ainsi et les polir? Au temps des Pharaons ils avaient exactement déjà leurs formes de boules usées par le frottement de l'eau,—et tant d'inscriptions hiéroglyphiques sur leurs faces rondes ne sont même pas sensiblement estompées pour avoir subi le passage de l'inondation périodique des étés durant quarante ou cinquante siècles!…

Elle fut un pays d'exception, cette vallée du Nil; elle fut merveilleuse et unique, fertile sans pluie, arrosée à souhait par son fleuve sans le secours d'aucun nuage, ignorant les temps sombres, les humidités qui nous oppressent, gardant le ciel inaltérable de ces immenses déserts d'alentour qui jamais n'exhalent une vapeur d'eau pour embrumer l'horizon. C'est sans doute cette éternelle splendeur de la lumière, et cette facilité de la vie qui firent éclore ici les primeurs de la pensée humaine. Ce même Nil, après avoir si patiemment créé le sol d'Égypte, fut aussi le père de la race qui partit en avant de toutes les autres, comme ces branches hâtives que l'on voit, au printemps, jaillir les premières d'une souche, mais qui parfois meurent avant l'été. Il enfanta ce peuple dont nous recueillons aujourd'hui les moindres vestiges avec stupeur et admiration; un peuple qui, dès l'aube, au milieu des originelles barbaries, conçut magnifiquement l'infini et le divin, posa avec tant de sûreté et de grandeur les premières lignes architecturales d'où devaient dériver ensuite nos architectures, jeta les bases de l'art, ainsi que de toute science et de toute sagesse.

Plus tard, quand cette belle fleur d'humanité se fut fanée, le Nil, coulant toujours au milieu de ses déserts, semble avoir eu pour mission, pendant près de deux mille ans, de maintenir sur ses bords une sorte d'immobilité et de désuétude qui étaient comme un hommage de respect à ces écrasants souvenirs. A mesure que les sables ensevelissaient les ruines des temples et les colosses au visage brisé, rien ne changeait ici, sous le ciel immuablement bleu; les mêmes cultures le long des rives se faisaient de la même manière qu'aux vieux âges, les mêmes barques pareillement voilées suivaient ou remontaient le fil de l'eau, les mêmes chansons rythmaient l'éternel travail humain; la race fellah, gardienne inconsciente du prodigieux passé, somnolait sans désirs nouveaux et à peu près sans souffrance; le temps coulait pour l'Égypte dans une grande paix de soleil et de mort.

Mais des étrangers à présent sont maîtres, et viennent de réveiller le vieux Nil pour l'asservir. En moins de vingt ans ils ont défiguré sa vallée, qui jusque-là se gardait comme un sanctuaire; ils ont imposé silence à ses cataractes, capté son eau précieuse par des barrages, pour l'épandre au loin sur des plaines qui sont devenues des marais, et qui déjà ternissent de leurs buées le cristal du ciel. Les anciens agrès ne suffisant plus à arroser les cultures d'aujourd'hui, des machines à vapeur, pour puiser plus vite, commencent de se dresser le long des berges, à côté des usines nouvelles, et bientôt il n'y aura guère de fleuve plus déshonoré que celui-là par des tuyaux de fer et des fumées noires. Cela se fait du reste avec hâte, comme à la curée, cette mise en exploitation du Nil,—et ainsi s'en va toute sa beauté, car son cours uniforme, à travers des régions indéfiniment pareilles, ne valait que par le calme et l'antique mystère.

Pauvre Nil des prodiges! On subit parfois encore son charme finissant; des coins sont restés intacts; il y a des jours de clarté, il y a d'incomparables soirs où l'on peut s'abstraire des fumées et des laideurs. Mais la classique expédition en dahabieh, la remontée du fleuve depuis le Caire jusqu'à la Nubie, ne méritera bientôt plus d'être faite.

D'habitude, c'est l'hiver qu'on entreprend ce voyage-là, afin de se rapprocher toujours du soleil à mesure qu'il s'enfuit vers l'hémisphère austral; l'hiver, la saison où les eaux baissent et où la vallée se dessèche. Au sortir de la ville cosmopolite qu'est le Caire d'aujourd'hui, après les ponts en ferraille, après les prétentieux hôtels zébrés d'inscriptions raccrocheuses, on éprouve une paix soudaine à s'éloigner sur le fleuve aux eaux larges et rapides, entre les rideaux de palmiers des bords, emporté par la dahabieh où l'on est maître, et où si l'on veut, l'on est seul.

D'abord vous suivent, pendant un jour ou deux, ces grands triangles obsédants qui sont les pyramides: celles de Dachour, celle de Sakkarah succédant à celles de Gizeh, l'horizon est inquiété longtemps par leurs silhouettes géantes; ainsi qu'il arrive pour les montagnes, elles semblent plus hautes à mesure que l'on s'en va et qu'elles se dégagent mieux des choses proches. Et, quand elles ont enfin disparu, on a devant soi, avant d'atteindre la première cataracte, environ deux cents lieues de fleuve à remonter lentement par étapes, à travers de monotones régions désertiques, où les heures et les jours seront marqués surtout par le jeu de l'admirable lumière; en dehors de cette fantasmagorie des matins et des soirs, rien de bien saillant sur les berges presque toujours grises, où se manifeste, sans varier jamais, l'humble vie pastorale des fellahs. Le soleil est brûlant, les nuits étoilées sont claires et froides; un vent desséchant, qui souffle du nord à peu près sans trêve, fait frissonner dès que le crépuscule tombe.

On a beau cheminer des lieues et des lieues sur cette eau limoneuse, on a beau refouler pendant des jours et des semaines ce courant, qui glisse le long de la dahabieh en petites ondes pressées, on ne voit décroître ni en abondance ni en vitesse ce fleuve aux tiédeurs fécondantes, près duquel nos fleuves de France sembleraient de négligeables ruisseaux. Et indéfiniment se déroulent, à droite et à gauche, les deux parallèles chaînes de calcaire dénudé qui emprisonnent si étroitement l'Égypte des moissons: à l'ouest, celle des déserts libyques où chaque matin les premiers rayons viennent se poser pour la teindre en un rose de corail toujours aussi frais; à l'est, celle des déserts de l'Arabie qui ne manque jamais le soir de retenir toute la lumière du couchant pour ressembler à une triste ceinture de braise rouge. Tantôt elles s'éloignent, les deux murailles parallèles, et donnent plus d'espace aux champs verts, aux bois de palmiers, aux petites oasis séparées par des marbrures de sable d'or. Tantôt elles se rapprochent tellement du Nil que l'Égypte habitable n'a plus que la largeur de deux ou trois pauvres sillons de blé, tout au bord de l'eau, après quoi tout de suite commencent les pierres mortes et les sables morts. Quelquefois même c'est jusqu'à surplomber le fleuve que s'avance la chaîne désertique, sorte de falaise calcinée, d'un blanc rougeâtre, qu'aucune pluie ne vient jamais rafraîchir, et où l'on voit, à différentes hauteurs, bâiller les trous carrés qui mènent chez les momies. Pendant cinq mille ans, on les a perforées pour y introduire des sarcophages, et elles fourmillent intérieurement de vieux cadavres, ces montagnes qui de loin sont d'un si joli rose et qui servent d'interminables toiles de fond à tout ce qui se passe le long de ces rives.

Et ce n'est pas plus divers que les lointains, tout ce qui se passe là. D'abord il y a ce geste souple et superbe, mais toujours le même, des femmes aux longs vêtements noirs, qui viennent sans cesse emplir leur jarre à long col, et l'emportent en équilibre sur leur tête voilée. Ensuite les troupeaux, que des pastoures drapées de deuil mènent se désaltérer, chèvres, brebis et ânons pêle-mêle. Aussi les buffles lourds, couleur de vase, qui descendent se baigner avec nonchalance. Enfin il y a le grand labeur de l'arrosage: la traditionnelle noria, que fait tourner un petit bœuf les yeux bandés, et surtout le châdouf à bascule, actionné par des hommes dont le torse nu ruisselle.

Ils se succèdent, les châdoufs, parfois jusqu'à perte de vue, et c'est étrange à regarder, l'agitation, confuse dans le lointain, de toutes ces longues perches qui pompent l'eau sans trêve, avec un balancement d'antenne vivante.—Or il en allait de même le long de ce fleuve au temps des Ramsès.—Mais soudain, à quelque tournant de la rive, le vieil agrès pharaonique disparaît pour faire place à des séries de machines à vapeur, qui, plus encore que les muscles des fellahs, sont actives au puisage, et qui bientôt feront au Nil domestiqué une bordure de leurs tuyaux noirâtres.

Les grandes ruines de cette Égypte, si on ignorait leur gisement, on passerait sans les voir. A de rares exceptions près, elles sont au delà des vertes plaines, au seuil des solitudes. Donc, sur l'immuable fond rose de ces falaises du désert, qui vous suivent pendant toute cette tranquille navigation de deux cents lieues, on ne voit défiler que les humbles villes ou villages d'aujourd'hui, qui ont la couleur neutre de la terre. Quelques minarets ajourés les dominent, bien blancs au-dessus de leurs grisailles. Des nuées de pigeons tourbillonnent alentour. Et, parmi les maisonnettes, qui ne sont que des cubes de boue recuits au soleil, les palmiers d'Afrique ont jailli superbes, isolés ou en touffes puissantes, laissant tomber de haut sur ces petits gîtes humains l'ombre de leurs plumets que le vent balance. Naguère, bien que tout cela fût stagnant et morne, on devait avoir en passant la tentation de s'arrêter, attiré par cette paix sans nom qui était celle de l'Orient lointain et de l'Islam. Mais à présent, devant la moindre bourgade—parmi les belles barques primitives qui sont encore là nombreuses et pointant vers le ciel bleu leurs vergues comme de très longs roseaux,—il y a toujours, pour l'accostage des bateaux touristes, un énorme ponton noir qui défigure tout par sa présence et par son inscription-réclame: «Thos Cook and Son, (Egypt limited)». De plus, on entend siffler le chemin de fer qui sans merci longe le fleuve, pour promener depuis le Delta jusqu'au Soudan des hordes d'Européens envahisseurs. Et enfin, aux abords des gares, inévitablement quelque moderne usine trône avec ironie, dominant de ses tuyaux les pauvres choses croulantes qui essayent de dire encore l'Égypte et le mystère.

Alors, non, les villes, les villages, à moins qu'ils ne mènent à des ruines célèbres, on ne s'y arrête plus; il faut passer outre et, pour l'étape du soir, chercher un hameau perdu, un recoin de silence, où amarrer sa dahabieh contre la vénérable terre grise de la berge.

Ainsi l'on s'en va, pendant des jours, pendant des semaines, entre ces deux interminables falaises de calcaire rose pleines d'hypogées et de momies, qui sont les murailles de la vallée du Nil et doivent vous suivre jusqu'à la première cataracte, jusqu'à l'entrée de la Nubie. Là seulement changeront enfin d'apparence et de nature les rochers des déserts, pour devenir ces granits plus sombres dans lesquels les Pharaons faisaient tailler leurs grands dieux et leurs obélisques.

On s'en va, on s'en va, remontant le fil de ce courant éternel, et, pour faire perdre la notion des heures et des dates qui fuient, il y a la régularité du vent, la persistance d'un ciel limpide, la monotonie du grand fleuve qui serpente et ne finit jamais. Si déçu que l'on soit de voir tout profané sur les bords, on n'échappe point à cette paix d'être nomade et isolé sur l'eau, étranger parmi un équipage d'Arabes silencieux, qui chaque soir se prosternent pour de confiantes prières.

D'ailleurs, on marche vers le sud, vers le soleil, et chaque jour la clarté se fait plus belle, la chaleur plus caressante, en même temps que brunit davantage le bronze des figures perçues en route.

Et puis on est intimement mêlé à cette vie fluviale, restée si intense, et qui, à certaines heures, quand aucune fumée de houille ne salit l'horizon, vous ramène aux époques du travail naïf et de la saine beauté. Dans les barques qui vous croisent, des hommes demi-nus, grisés de mouvement, de soleil et d'air, rament en donnant de la voix pour ces chansons du Nil qui sont vieilles comme Thèbes ou Memphis. Lorsque le grand vent se lève, alors c'est le déploiement fou des voilures, enverguées sur des cornes si longues que toutes ces dahabiehs ressemblent à des oiseaux de haut vol. Très penchées aussitôt, elles entraînent d'un élan plus vif leurs cargaisons de gens, de bêtes ou de primitives choses: femmes encore drapées à l'antique, moutons et chèvres, ou bien piles de fruits, de courges et sacs de graines. Beaucoup sont chargées à couler bas de ces jarres en terre, invariables depuis trois mille ans, que les fellahines savent poser sur leur tête avec tant de grâce,—et on voit ces entassements de poteries fragiles prendre la course au-dessus de l'eau, comme soulevés par des ailes gigantesques de mouette. Or, dans des temps reculés et presque fabuleux, cette vie des mariniers du Nil avait les mêmes aspects, ainsi qu'en témoignent les bas-reliefs des plus vieux tombeaux; elle exigeait le même jeu des muscles et des voiles, réglé sans doute par les mêmes chansons, et c'était sous la caresse desséchante de ce même vent des déserts, tandis que le même rose inchangeable colorait au loin ces continuels rideaux de montagnes…

Mais tout à coup, bruits de machines, sifflets, et, dans l'air qui était si pur, infectes spirales noires: ce sont les modernes steamers qui viennent jeter le désarroi dans ces flottilles du passé; avec de grands remous, s'avancent des charbonniers, ou bien une kyrielle de ces bateaux à trois étages, pour touristes, qui font tant de vacarme en sillonnant le fleuve, et sont bondés en majeure partie de laiderons, de snobs ou d'imbéciles.

Pauvre, pauvre Nil, qui refléta jadis sur ses chauds miroirs le summum des magnificences terrestres, qui porta tant de barques de dieux et de déesses en cortège derrière la grand nef d'or d'Amon, et qui ne connut à l'aube des âges que d'impeccables puretés, aussi bien dans les formes humaines que dans les conceptions architecturales!… Pour lui quelle déchéance! Après son dédaigneux sommeil de vingt siècles, promener aujourd'hui les casernes flottantes de l'agence Cook, alimenter des usines à sucre, et s'épuiser à nourrir avec son limon de la matière première pour cotonnades anglaises!…

XII
CHEZ LA DÉESSE DE L'AMOUR ET DE LA JOIE

On est au mois de mars, et tout resplendit comme chez nous en juin. On est parmi les sillons des blés verts, les luzernes, les fèves en fleur,—tout cela plein d'oiseaux qui s'agitent, qui chantent, qui délirent de joie, dans le voluptueux affairement des nids et des couvées. On chemine sur une terre grasse, saturée de substances vitales. Sans doute on traverse quelque éden pour les bêtes, car elles pullulent de tous côtés: des troupeaux de chèvres avec mille chevreaux bêlants; des ânesses avec leurs jeunes ânons qui bondissent; des vaches et des vaches-buffles allaitant leurs petits; et tout cela laissé libre au milieu des récoltes, avec loisir de les brouter, comme s'il y en avait surabondance…

Quel est ce pays que ne précise aucune habitation, aucun village, ni clocher en vue? Cultures de chez nous, ces blés, ces luzernes, ces fèves qui embaument l'air de leurs fleurs blanches; mais il y a excès de lumière au ciel, et, dans les lointains, excès de limpidité profonde. Et puis, ces plaines fertiles autant que celles de quelque «Terre promise», sont comme encloses au loin, de droite et de gauche, par deux parallèles murailles de pierre, par deux chaînes de montagnes roses, d'un aspect notoirement désertique. D'ailleurs, voici, parmi tant de bêtes de nos climats, des chamelles, allaitant aussi leurs étranges nourrissons pareils à des autruches qui auraient quatre pattes. Et enfin des paysannes apparaissent là-bas dans les blés; elles sont voilées de longues draperies noires: alors c'est l'Orient, c'est quelque contrée africaine ou quelque oasis d'Arabie?

Le soleil en ce moment reste amorti pour nous par une bande de nuages, qui est seule dans le vide bleu, juste au-dessus de nos têtes, comme si, d'un bout à l'autre du ciel, un long écheveau de laine blanche se fût déployé; cela fait plus calme et presque un peu mystérieux le grand éclairage de ces champs où nous cheminons, de ces plaines ivres de vie et toutes vibrantes de musiques d'oiseaux, tandis que par contraste les lointains, que rien ne voile, resplendissent avec une netteté plus incisive, et que les montagnes des déserts là-bas semblent plus inondées de rayons.

Le sentier que nous continuons de suivre, mal défini dans les sillons et les herbes, va nous faire passer sous un grand portique en ruine,—quelque débris d'on ne sait quel vieux temps, qui se dresse encore là, bien isolé, bien imprévu au milieu de l'étendue si verte des pâturages ou des labours. On le voyait de très loin, ce portique, tant l'air est pur; en s'approchant, on s'aperçoit qu'il est colossal. Et, en relief sur le linteau, un globe se dessine, un globe qui a deux longues ailes symétriquement éployées…

Alors, il faut saluer, avec un respect quasi-religieux, car ce disque ailé est enfin un symbole qui donne une indication immédiate et absolue; ce pays, c'est donc l'Égypte, l'Égypte notre antique mère. Un temple vénéré des peuples devait être par là, ou une grande ville disparue, car maintenant, devant nous, des tronçons de colonnes, des chapiteaux sculptés gisent dans les luzernes comme une jonchée… Combien c'est inexplicable, qu'elle soit depuis des siècles redescendue à l'humble vie pastorale, cette terre des anciennes splendeurs, qui pourtant n'a jamais cessé d'être nourricière et prodigieusement féconde!

A travers les moissons vertes et les rassemblements de troupeaux, notre sentier paraît conduire à une sorte de colline, posée seule au milieu des plaines, et qui n'est ni de même couleur ni de même nature que les montagnes des déserts alentour. Derrière nous, le portique recule peu à peu dans le lointain; sa haute silhouette imposante, si morne et solitaire, jette une tristesse infinie sur cette mer d'herbages qui étend son calme là où fut jadis un centre de magnificence.

Et à présent le vent se lève en coup de fouet, ce vent presque sans trêve de l'Égypte, qui est âpre et rappelle l'hiver malgré le soleil de feu; alors tous les blés s'inclinent, montrent les luisants de leurs jeunes feuilles agitées, et toutes les bêtes des troupeaux, se serrant les unes aux autres, se tournent à contre de la rafale.

De plus près, la colline singulière que nous allons atteindre se révèle un amas de décombres. Toujours les pareils décombres, d'un brun rouge, laissés de place en place par ces villes coloniales romaines, qui vécurent ici deux ou trois siècles (un rien de temps presque négligeable dans l'histoire si longue d'Égypte) et puis qui s'émiettèrent, pour n'être plus que des tas informes sur les limons gras du Nil ou bien sous les sables ensevelisseurs.

Amoncellement de petites briques rougeâtres, qui jadis s'érigeaient en maisons; amoncellement de ces débris de jarres ou d'amphores, par myriades, qui servirent à transporter l'eau du vieux fleuve nourricier. Et des restes de murs, remaniés à toutes les époques, où des pierres inscrites d'hiéroglyphes voisinent la tête en bas avec des fragments de stèles grecques, ou de sculptures coptes, ou de chapiteaux romains. Dans nos pays, dont le passé est d'hier, nous n'avons rien qui ressemble à de tels chaos de choses mortes.

De nos jours, on arrive au sanctuaire de la déesse par une large tranchée dans cette colline de décombres; les incroyables monceaux de briques et de poteries en déroute l'enferment de tous côtés comme un rempart jaloux, et dernièrement encore il était enfoui là dedans jusqu'aux toits. Il déconcerte dès qu'il apparaît, tant il est grandiose, austère, sombre: comment, ce fut ici sa demeure, à l'Aphrodite égyptienne, déesse de l'Amour et de la Joie! Plutôt ne dirait-on pas arriver chez quelque dieu redoutable, prince des Ténèbres et de la Mort?… Un portique sévère, bâti en pierres géantes et surmonté du disque à grandes ailes, laisse entrevoir un asile de religieux effroi, des profondeurs où de massives colonnades vont se perdre en pleine nuit.

On entre, et dès les premiers pas, c'est une fraîcheur et une sonorité de sépulcre. D'abord le pronaos, où l'on y voit encore à peu près clair, entre des piliers chargés d'hiéroglyphes. N'étaient les grandes figures humaines, qui servent de chapiteaux pour les colonnes et qui sont l'image de la belle Hathor, déesse du lieu, ce temple d'époque décadente différerait à peine de ceux que l'on bâtissait en ce pays deux millénaires auparavant. Même rectitude et même lourdeur.

Aux plafonds bleu sombre, mêmes fresques représentant des astres, des génies du ciel et des séries de disques ailés. En bas-reliefs sur toutes les parois, mêmes peuplades obsédantes de personnages qui gesticulent, qui se font les uns aux autres des signes avec les mains,—éternellement ces mêmes signes mystérieux, répétés à l'infini partout, dans les palais, les hypogées, les syringes, sur les sarcophages, et les papyrus des momies.

Les temples memphites ou thébains, qui précédèrent celui-ci de tant de siècles et furent tellement plus grandioses encore, ont tous perdu, par suite de l'écroulement des énormes granits des toitures, leur obscurité voulue, autant dire leur sainte horreur. Chez la belle Hathor, au contraire, à part quelques figures mutilées jadis à coups de marteau par les chrétiens ou les musulmans, tout est demeuré intact, et les hauts plafonds n'ont pas cessé de jeter sur les choses leur ombre propice aux frayeurs.

Cette ombre augmente dans l'hypostyle qui fait suite au pronaos. Puis viennent l'une après l'autre deux salles de plus en plus saintes, où un peu de jour tombe à regret par d'étroites meurtrières, éclairant à peine les rangs superposés des innombrables figures qui gesticulent sur les murailles. Et, après de majestueux couloirs encore, voici enfin le cœur de cet entassement de terribles pierres, le saint des saints, enveloppé d'épaisses ténèbres; les inscriptions hiéroglyphiques dénomment ce lieu la «salle occulte», et jadis le grand prêtre avait seul et une seule fois chaque année le droit d'y pénétrer pour l'accomplissement de rites que l'on ne sait plus.

Elle est vide aujourd'hui, la «salle occulte» depuis longtemps spoliée des emblèmes d'or ou de pierre précieuse qui l'emplissaient jadis. Les grêles petites flammes des bougies que nous venons d'y allumer n'arrivent pas à percer l'obscurité qui, au-dessus de nos têtes, se condense vers les plafonds de granit; tout au plus elles nous permettent de distinguer, dans cette sorte de vaste caveau rectangulaire, les phalanges de personnages qui, sur les murs, échangent entre eux, par signes, leurs intimidantes causeries muettes.

Vers la fin de l'ère antique et au début de l'ère chrétienne, l'Égypte, on le sait, exerçait encore sur le monde une telle fascination, par son prestige d'aïeule, par le souvenir de son passé dominateur et par l'immuabilité souveraine de ses ruines, qu'elle imposait ses dieux aux conquérants, son écriture, son art architectural, et jusqu'à ses rites et à ses momies. Les Ptolémées y bâtirent des temples qui reproduisaient ceux de Thèbes ou d'Abydos. De même les Romains, qui pourtant connaissaient déjà la voûte, suivirent ici les modèles primitifs et continuèrent ces plafonds en granit, faits de monstrueuses dalles posées à plat, comme nos poutres. Donc, ce temple d'Hathor, construit aux temps de Cléopâtre et d'Auguste, sur un emplacement vénéré de toute antiquité, rappelle à première vue quelque conception des Ramsès.

Cependant, si l'on regarde mieux, c'est dans le détail surtout des milliers de figures en bas-relief que l'écart se montre considérable. Mêmes poses, mêmes gestes traditionnels; mais la grâce exquise des lignes est perdue, ainsi que le calme hiératique des regards et des sourires. Dans l'art égyptien des belles époques, les personnages à fine taille restent purs comme les grandes fleurs qu'ils tiennent à la main; leurs muscles peuvent être indiqués d'une façon précise et savante, n'importe, ils demeurent quand même immatériels. Le dieu Amon en personne, le procréateur dessiné souvent avec une crudité absolue, paraîtrait chaste à côté des hôtes de ce temple. Ici, au contraire, on dirait des êtres vivants, palpitants et lascifs, qui auraient posé par jeu dans ces attitudes consacrées. La gorge de la belle déesse, ses hanches, ses nudités intimes sont traitées avec un réalisme chercheur et caressant; c'est de la chair qui frissonne. Elle et son époux, le bel Horus, fils d'Isis, se contemplent, nus, l'un devant l'autre, et leurs yeux rieurs sont ivres d'amour.

Autour du saint des saints, quantité de salles pleines d'ombre, massives comme des forteresses. Elles servaient jadis pour des rites compliqués, pour des mystères. Là, comme partout, pas un coin de mur qui ne soit surchargé de personnages et d'hiéroglyphes. Aux plafonds bleus, où les disques ailés sont peints en fresque et simulent des envolées d'oiseaux, il y a des chauves-souris qui dorment, et les frelons des champs d'alentour ont accroché par centaines leurs nids qui pendent comme des stalactites.

Plusieurs escaliers conduisent aux vastes terrasses que forment les toits plats du temple; escaliers étroits, étouffants, mal éclairés par des meurtrières qui révèlent l'angoissante épaisseur des murailles. Là encore, d'inévitables séries de personnages, inscrits sur toutes les parois dans les toujours mêmes poses vous suivent, montent en votre compagnie, et ne cessent pas de se faire entre eux les toujours pareils signes.

A l'arrivée sur ces hautes toitures, en même temps que vous ressaisit le soleil d'Égypte et l'âpre vent froid, on est accueilli par un tapage de volière: c'est le royaume des moineaux, qui ont des nids par milliers chez la complaisante déesse, et crient tous ensemble, à plein gosier, dans la joie de vivre. Une esplanade, ce faîte de temple; une solitude pavée de gigantesques dalles. On découvre de là, par-dessus les monceaux de décombres, ces plaines qui s'étendent avec une si parfaite sérénité là même où fut jadis la grande ville de Dendéra, aimée d'Hathor, l'une des plus fameuses de la Haute-Égypte.