BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE
PIERRE LOTI
L'ACADÉMIE FRANÇAISE
LE CHÂTEAU
DE LA
BELLE-AU-BOIS-DORMANT
C-L
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY
TABLE:
[AVANT-PROPOS]
[LA MAISON DES AÏEULES]
[LE CHÂTEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT]
[NOYADE DE CHAT]
[L'AGONIE DE L'EUZKALERRIA]
[LE GAI PÈLERINAGE DE SAINT-MARTIAL]
[PREMIER ASPECT DE LONDRES]
[BERLIN VU DE LA MER DES INDES]
[VIEILLE BARQUE, VIEUX BATELIER]
[PROCESSION DE VENDREDI SAINT EN ESPAGNE]
[UN VIEUX COLLIER]
[PRÉFACE POUR UN LIVRE QUI NE FUT JAMAIS PUBLIÉ]
[QUELQUES PENSÉES VRAIMENT AIMABLES]
[EN PASSANT A MASCATE]
[APRÈS L'EFFONDREMENT DE MESSINE, EN 1909.]
[PHOTOGRAPHIES D'HIER ET D'AUJOURD'HUI]
[CEUX DEVANT QUI IL FAUDRAIT PLIER LE GENOU]
[LES PAGODES D'OR]
AVANT-PROPOS
Ceci est un bien petit livre, et sans doute je n'aurais pas dû le publier; il ne semblera tolérable qu'à mes amis, connus ou inconnus.
Que les lecteurs indifférents me le pardonnent, d'autant plus que ce sera le dernier peut-être....
P. LOTI.
LA MAISON DES AÏEULES
Avril 1899.
Combien est singulier et difficilement explicable le charme gardé par des lieux qu'on a connus à peine, au début lointain de la vie, étant tout petit enfant,—mais où les ancêtres, depuis des époques imprécises, avaient vécu et s'étaient succédé!
La maison dont je vais parler,—la maison «de l'île», comme on l'appelait dans ma famille autrefois,—la maison de mes ancêtres huguenots avait été vendue à des étrangers après la mort de mon arrière-grand'mère, Jeanne Renaudin, il y a plus de soixante ans. Quand je vins au monde, elle appartenait à un pasteur, ami de ma famille, qui n'y changeait aucune chose, y respectait nos souvenirs et n'y troublait point le sommeil de nos morts, couchés au temps des persécutions religieuses dans la terre du jardin. Pendant les premières années de ma vie ma mère, mes tantes et grand'tantes, qui avaient passé dans cette maison une partie de leur jeunesse, y venaient souvent en pèlerinage; on m'y conduisait aussi et il semblait que, malgré les actes notariés, elle n'eût pas cessé de nous appartenir, par quelque lien secret, insaisissable pour les hommes de loi.
Ensuite, nous nous étions peu à peu déshabitués d'aller dans l'île,—où, d'ailleurs, les dernières de nos vieilles tantes étaient mortes,—et je n'avais plus revu l'antique demeure.
Mais je ne l'avais point oubliée, et il restait décidé au fond de moi-même que je la rachèterais un jour, quand le pasteur, qui l'habitait depuis si longtemps, y aurait achevé son existence d'apôtre.
Tout arrive à la longue: depuis une semaine, j'ai signé l'acte qui me rend possesseur de ce lieu ancestral. Et aujourd'hui, pour le revoir après plus de trente années, je pars de Rochefort avec mon fils, un matin pluvieux d'avril.
Mon fils n'y est jamais venu, lui, dans l'île; depuis quelques jours à peine il a commencé d'en entendre parler,—et, cependant, sous je ne sais quelles influences ataviques, sa petite imagination de dix ans s'est étrangement tendue vers ce pays et cette demeure où je vais le conduire.
La pluie tombe incessante d'un ciel noir. Nous roulons d'abord en chemin de fer dans les plaines d'Aunis, dont les grands horizons monotones confinent à l'Océan. Arrivés ensuite au port où l'on s'embarque, sous une ondée plus furieuse, nous courons nous enfermer, sans rien voir, dans la cabine d'un bateau. Et, la courte traversée accomplie, nous remettons pied à terre, devant des remparts gris: c'est le Château, la première ville d'Oleron. Mais il pleut si fort que cela finit par noyer toute pensée, toute émotion de retour; les choses de l'île me semblent étrangères et quelconques.
On attelle pour nous une carriole, où nous montons à la hâte, sous le décevant arrosage,—et, en une heure maintenant, nous arriverons à Saint-Pierre, l'autre petite ville qui est là-bas loin des plages, sur les terres du centre, et où gît mélancoliquement la vieille maison familiale....
«Dans l'île».... Quand j'étais tout petit enfant, j'entendais prononcer ces mots avec une nuance de respect et de regret par ma grand'mère, qui était une exilée de sa demeure et de ses terres d'Oleron; de même, par ma bonne qui était une exilée de son village d'ici.... Et «l'île» avait en ce temps-là pour moi un mystérieux prestige: que rien, sans doute, dans ma promenade de ce jour, ne me rappellera plus....
Mon fils a désiré emmener son domestique et il a aussi recruté en route un de ses grands amis, qu'il a connu naguère matelot, planton à mon service, et qui est maintenant pêcheur sur cette côte. Nous sommes donc quatre à présent, pour ce pèlerinage.
Il pleut toujours, il pleut à verse, et, dans cette voiture fermée, on voit à peine la campagne qui fuit, tout embrouillée d'eau; aussi bien pourrait-on se croire n'importe où.
Mais voici pourtant que le sentiment d'être «dans l'île» me saisit d'une façon brusque et presque poignante, avec un rappel soudain des mélancolies de mon enfance.... Être «dans l'île», être déjà un peu séparé du reste du monde, être entré dans une région plus tranquille et moins changée depuis le vieux temps!... C'est un petit hameau, aperçu à travers les vitres rayées de pluie, qui m'a jeté au passage ce sentiment-là, un petit hameau tout blanc, tout blanc, d'une blancheur orientale, avec des portes et des fenêtres vertes: ses trois maisonnettes invraisemblablement basses, son moulin à vent qui tourne, les moindres pierres de ses enclos, tout cela, blanc comme du lait jusque par terre. Et, se détachant sur cette laiteuse blancheur, de naïves bordures de giroflées rouges.... Le caractère du pays d'Oleron est presque tout entier dans cette chaux immaculée dont les plus humbles logis s'enveloppent, et dans ces fleurs, écloses à profusion le long des petits murs.
Maintenant mon fils, à chaque maison du chemin, me demande si celle-ci «était du temps de mon enfance», si elle est nouvelle ou si je la reconnais. Cette enfance, qui me paraît, à moi, si proche encore et pour ainsi dire présente, lui fait, à lui, évidemment, l'effet d'être déjà très reculée dans le passé, comme me semblait, à son âge, l'enfance de mon père ou de ma mère.
Dans la monotonie de la route, de la voiture fermée et de la pluie, mon esprit, par instants, se rendort; j'oublie où nous allons et où nous sommes. Mais chaque nom de ferme ou de village, redit quand nous passons, par le matelot qui nous accompagne, chante à mon oreille un refrain d'autrefois....
«A présent, grand'mère, raconte-moi des histoires de l'île d'Oleron!»—C'était généralement à la tombée d'une nuit d'hiver que je disais cela, en venant m'asseoir, tout petit, au pied de la chaise de l'aïeule. Je me faisais décrire l'ameublement de la vieille demeure, le costume et la figure d'ancêtres morts il y aura bientôt cent ans. Mais je demandais surtout les aventures de route, le récit des grands orages qui vous surprenaient, en rase campagne ou sur la mer, quand on allait visiter des vignes éloignées ou bien quand on se rendait de la maison de Rochefort à la maison de l'île,—et à tout cela, bien entendu, les noms de ces villages et de ces fermes revenaient se mêler constamment....
Il pleut toujours. Déjà loin, derrière nous, le clocher de Dolus (un village à mi-chemin) se profile sur le gris des nuages, au-dessus d'un bois. Cela, c'est un aspect de jadis, qui n'a pu changer. Jadis, au temps de l'enfance de ma mère, ou même au temps plus reculé de l'enfance de mes aïeules, quand avait lieu ce va-et-vient de la famille entre Rochefort et Oleron, quand s'accomplissaient, à la manière ancienne, sur des chevaux ou sur des ânes, tous ces voyages,—qui plus tard me furent contés entre chien et loup, aux crépuscules d'hiver,—jadis, ce clocher de Dolus, dans les ciels pluvieux d'alors, se dressait pareil au-dessus de ce même bois.
D'ailleurs, Saint-Pierre n'est plus très loin, et cette approche, semble-t-il, suffit pour aviver en moi des images qui s'effaçaient, fait sortir de l'ombre et reparaître aux yeux de ma mémoire les respectables et chers visages, aujourd'hui retournés à la poussière....
Notre voiture, plus bruyamment tout à coup, roule sur des pavés, dans des petites rues paisibles, désertes et blanches;—et c'est Saint-Pierre, où nous venons enfin d'entrer!... Mais la banalité de l'hôtel campagnard où l'on nous arrête, les détails ordinaires de l'arrivée, tout cela est pour couper mon rêve, dès l'abord. Et je ne retrouve plus rien; j'ai seulement le coeur serré, à cause de ce temps sombre, je suis déçu et je m'ennuie.
Cependant, par les petites rues mornes que les averses ont lavées, rencontrant quelques bonnes femmes en coiffe et en «quichenotte»,[1] nous allons nous acheminer à présent vers cette maison qui est le but de notre voyage.
Je crains de ne plus m'y reconnaître, après tant d'années, et je questionne une jeune fille qui nous regardait passer.
—Ah! la maison du défunt pasteur! me répond-elle. Tout droit, monsieur, et, après le tournant là-bas, vous la trouverez à votre gauche.
Un calme un peu angoissant émane aujourd'hui pour moi de cette petite ville, assombrie de nuages marins. Derrière des vitres, ça et là, d'honnêtes figures nous observent, avec une curiosité discrète. Et cela m'oppresse de sentir partout alentour des existences bornées et encloses—auxquelles devaient ressembler beaucoup, avec seulement un peu d'apparat et de grandeur patriarcale, les existences des mes ancêtres d'ici.
Mon fils, qui me suit entre ses deux amis, a fini pour un temps déjouer avec eux et ne dit plus rien, les yeux très ouverts, l'imagination très inquiétée de ce qu'il va voir. La pluie a cessé, mais le vent d'ouest souffle avec violence; le ciel reste lourd et obscur, exagérant la blancheur des pavés, la blancheur de la chaux sur les vieilles murailles.
Quelques pas encore, après le tournant indiqué.... Et tout à coup, avec une commotion au coeur que je n'attendais pas, me croyant moins près d'arriver, je la reconnais, là devant moi, l'antique maison familiale.... Elle est d'ailleurs exquise dans sa vétusté bien plus que je ne l'espérais; la plus vaste et visiblement l'aînée de celles du voisinage; toute fermée, il va sans dire, avec un air de paix et de mystère, d'immobilité presque définitive, comme si elle sommeillait depuis déjà des années sans nombre et ne devait plus être réveillée. Son grand portail cintré,—que j'avais vu reproduit, l'automne dernier, au théâtre, dans Judith Renaudin,—sa petite porte latérale et ses vieux auvents, tout cela est d'un vert délicieusement décoloré, dans la blancheur des couches de chaux qui l'ensevelissent. Elle semble être l'âme de ce vieux petit quartier mort qui l'entoure et qui, en plus de sa tristesse d'abandon, exhale aussi l'inexprimable tristesse des îles....
Les clefs, je les trouverai, m'a-t-on dit, chez une certaine vieille Véronique, laquelle fut servante du défunt pasteur, et s'est placée à présent dans une maison vis-à-vis de la mienne.
Je frappe donc au logis d'en face,—et une porte s'ouvre: mon Dieu, mais c'est là précisément que s'étaient retirées mes vieilles tantes!... Moi, qui n'y avais pas fait attention du dehors!... C'est là que j'étais venu pour la dernière fois, en vacances de Pâques, séjourner chez elles, quand j'avais l'âge de mon fils.... Je reconnais cette cour, ce petit jardin, comme si hier à peine je les avais quittés. Et ces vieilles tantes, cousines de ma mère, je les revois si bien toutes les trois, dans leurs pareilles robes de soie noire, dont l'usure décente était perceptible à mes yeux d'enfant!... Leurs attitudes et leurs yeux disaient que d'étranges malheurs s'étaient appesantis sur elles; on les sentait très pauvres,—malgré d'anciennes jolies choses, des bagues, des éventails, des porcelaines de Chine, conservées encore dans leurs armoires. Et j'avais passé chez elles huit jours de mélancoliques et solitaires vacances, en un mois de mars déjà fort lointain, sous des nuées basses comme celles de cette heure, tandis que soufflait un continuel grand vent d'équinoxe....
Véronique, coiffée à la mode de Saint-Pierre,—le toquet blanc laissant paraître deux bandeaux bien lisses sur le front et un petit rouleau de cheveux bien net sur la nuque,—est une bonne vieille, très brune, suivant le type de l'île, avec un calme visage et un profil de médaille. Elle devine aussitôt qui je dois être, et s'en va chercher son trousseau de clefs.
Mon fils, entre ses deux amis, attend impatiemment, au seuil de la maison muette, où il va pénétrer comme dans un château de la Belle-au-Bois-Dormant. Et moi, avec des sentiments autres, plus complexes, plus graves, avec une sorte de crainte religieuse, j'attends aussi que s'ouvre le portail vénérable.
La clef ne veut pas tourner. Le vent souffle en rafales chaudes. La maison, obstinément fermée, prend sous le ciel noir la blancheur des vieux logis arabes. Et, tandis que se prolonge notre attente, je regarde au bout de cette petite rue vide, tout de suite finie, tout de suite ouverte sur la campagne sans arbres, je regarde et je reconnais le déploiement de ces champs et de ces marais plats, tout cet horizon de quasi-désert qui, en cet endroit, figurant comme fond de ce quartier mort, me glaçait l'âme pendant mes séjours d'enfant chez les tantes de l'île....
Elle tourne enfin, la clef, et Véronique pousse devant nous la lourde porte.
Oh! comment dire l'émotion de voir réapparaître, sous ces nuages de deuil, cette cour silencieuse des ancêtres!... Devant la façade intérieure aux auvents fermés, ce vieux perron, ces vieilles dalles verdies, tout cela envahi par la mousse et les herbes!... Je ne prévoyais pas ces aspects de cimetière. Et voici que j'ai le sentiment de pénétrer chez les morts, chez les aïeules mortes. Nulle part autant qu'ici et à cette heure le passé ne m'avait enveloppé de son linceul.
Des fantômes,—mais des fantômes débonnaires et discrets, qui ne feraient aucune peur,—doivent revenir se promener dans cette cour, lorsque le soir tombe: les aïeules en robe noire....
D'ailleurs, rien de changé, sans doute, depuis l'époque où elles vivaient ici. Sur les murailles, sur le perron, sur la margelle du puits, sur les dalles, une même usure séculaire atteste la longue durée antérieure de ces choses. Non, rien de changé nulle part. Il manque seulement un amandier là-bas, qui avait plus de cent ans et qui a dû mourir de vieillesse; à la place où je me rappelais l'avoir connu, son tronc large se voit encore, scié près des racines. D'autres arbres, à bout de sève, ont pris une certaine parure fraîche, par la grâce de l'avril une fois de plus revenu. Un grenadier est entièrement rouge de ses pousses nouvelles. Mais surtout l'herbe verte, l'herbe a foisonné d'une façon étrange, depuis deux années à peine que personne n'habite plus ici; entre les pavés, des fleurs sauvages ont pris place, et de hautes avoines folles qui aujourd'hui se courbent et se froissent, tourmentées par le vent d'ouest. Et vraiment cette herbe donne à la cour des aspects d'enclos funéraire.
Véronique va nous introduire à présent dans le principal corps de logis, par où commencera notre visite songeuse. Et nous gravissons avec respect les marches de ce perron—où, vers la fin du XVIIIe siècle, à ce que l'on m'a souvent conté, de joyeuses petites filles (qui furent mes grand'tantes, mon aïeule, et moururent octogénaires) avaient pour jeu favori de monter et descendre en courant, sur des échasses.
Il fait noir, dans la maison close. Véronique, à mesure que nous avançons, ouvre les contrevents un à un, et de la lumière pénètre par degrés dans cette ombre: une lumière grise que diminuent les branches des arbres et les nuées du ciel.
D'abord, la salle à manger, qui a gardé ses boiseries Louis XV; c'est là que, les soirs de jadis, maîtres et domestiques réunis écoutaient avant de s'endormir une lecture faite dans une grosse bible au frontispice enluminé de rouge, que je possède aujourd'hui par héritage.
On n'a pas enlevé encore, du salon sur la rue, le mobilier du pasteur défunt. Mais c'est un mobilier qui n'est guère moderne et qui ne détonne pas dans ce lieu, car il est d'une simplicité austère—et la sombre figure de Calvin, encadrée à la muraille, témoigne que les habitants, ici, n'ont point cessé d'être des huguenots.
La silencieuse demeure n'a pas été plus modifiée au dedans qu'au dehors. Les détails mêmes sont restés intacts. Et, en montant à l'étage supérieur, j'ai la fantaisie d'ouvrir certain placard de l'escalier, qui, dans les histoires d'enfance de mes aïeules, jouait souvent un rôle: sur ses étagères, se tenaient des pots remplis de «sucre des îles», objet d'habituelle convoitise pour les petites filles aux échasses, et des confitures faites avec les raisins mûris au soleil d'il y a cent ans....
De l'autre côté de la cour envahie d'herbes, c'est le quartier des domestiques, plus délabré, plus fruste, et une chambre où, les jours de pluie, venaient s'amuser les enfants du temps passé.
Dans cette chambre-là, je savais que ma mère, étant toute, petite fille et commençant à écrire, s'était amusée une fois à graver son nom sur une vitre de la fenêtre, avec le diamant d'une bague. Je n'espérais point retrouver cela; mais le carreau a miraculeusement résisté à soixante années de possession étrangère, et la précieuse inscription y est encore! A côté de quelques griffonnages, de quelques essais moins réussis qui doivent dater du même jour, le cher nom m'apparaît très lisible, tracé d'une grosse écriture d'enfant qui s'applique: Nadine!... A l'angle du carreau poussiéreux et verdâtre, le nom se détache, en rayures légères qui brillent, sur l'image trouble de la rue où la pluie tombe.... Nadine!... Alors, je ferme à demi les yeux et me recueille plus profondément pour me représenter, dans sa petite toilette surannée, l'enfant qui écrivit cela, vers 1820, un soir d'ennui sans doute, en regardant tristement cette même vieille rue de village toujours pareille, un soir où la pluie devait tomber comme aujourd'hui.
Le long de la cour, des bâtiments, plus déjetés sous des couches de chaux, étaient des greniers pour les récoltes, des chais pour le vin, des pressoirs pour les vendanges. Ils disent la coutume patriarcale des ancêtres, qui vivaient du produit de leurs terres et du sel de leurs marais.
Ensuite, après un portail vert, le jardin. Là, c'est un enchantement pour mon fils, qui n'avait pas prévu tant de fleurs, une telle mêlée d'arbustes fleuris. Sous le ciel toujours noir, menaçant d'averses prochaines, on dirait une sorte de bocage, qui s'en va tout en longueur, bien clos pour plus de tristesse, entre de hauts murs gris tapissés de vignes. Les plantes y sont presque retournées à l'état de sauvagerie; mais cependant les buis des bordures, si grands qu'ils soient devenus, donnent encore à l'ensemble son caractère jardin, jardin d'autrefois, à l'abandon. Toutes sortes de vieilles fleurs de France, de ces fleurs qui se perpétuent sans être cultivées, tulipes, anémones, narcisses, jacinthes et lis, sont épanouies à profusion, foisonnant jusque dans les sentiers. Les lilas sont des gerbes violettes ou blanches; les poiriers, les pêchers, d'énormes bouquets blancs ou roses. Il est en harmonie avec la maison, ce jardin—et celui de la Belle-au-Bois-Dormant devait un peu lui ressembler, refleurissant ainsi tout seul, au renouveau, sous l'arrosage des nuées d'avril.
Tout au fond, entre des ifs taillés et la muraille, est une place où l'on recommandait autrefois aux enfants de la famille de ne pas courir et de parler bas: là, dans la terre, dorment des ancêtres huguenots, exclus des cimetières catholiques au temps des persécutions du roi Louis XIV.
Et enfin, par un autre portail, où une date: 1721, est inscrite, nous arrivons à un petit bois qui continue notre domaine et qui finit dans la campagne,—dans cette campagne de l'île, dénudée et plate, battue par les grands vents d'ouest, et cernée, à l'horizon extrême, par la ligne enveloppante de la mer....
Chez des gens du voisinage, que je n'avais pas vus depuis mon enfance, j'ai deux ou trois visites à faire, puisque me voici redevenu quelqu'un du pays: je laisse donc mon fils, avec son domestique et son matelot, dans le vieux jardin qui l'enchante, leur donnant mission à tous trois de fourrager parmi les branches et les fleurs mouillées pour composer une gerbe que nous porterons demain au cimetière de Rochefort, à la tombe des aïeules—afin qu'il soit pour elle, le premier bouquet cueilli par nous sur leur terre aujourd'hui rachetée.
Et, mes courses finies, quand je reviens à cette maison, seul, par les petites rues vides où l'on ne me regarde même plus passer, quand j'ouvre la porte moi-même, avec la grosse clef que Véronique m'a remise, alors, pour la première fois, j'ai vraiment l'impression que je rentre chez moi, ici, l'impression que ce logis vénéré m'appartient, avec tout ce qu'il renferme encore de souvenirs. Et comme c'est étrange de se trouver tout à coup maître de ces choses, qui ne semblaient presque plus réelles, tant l'éloignement et les années en avaient, si l'on peut dire, dématérialisé l'image!...
Donc, j'ouvre moi-même la porte des aïeules, et, dans la cour,—qui me fait à nouveau son accueil désolé, avec ses tapis de mousse, son herbe funèbre, son air de vétusté et de mort,—j'aperçois mon fils, assis entre ses deux amis sur les marches du perron et tenant la gerbe qu'il a fini de cueillir, une gerbe de lilas et de tulipes, toute ruisselante de pluie tiède. Son ravissement n'a pas faibli; il me fait promettre que je la remeublerai comme autre fois, cette demeure, qu'il y passera ses vacances prochaines et que même nous reviendrons nous y fixer.
Je lui dis oui, comme on dit aux enfants, surtout lorsqu'il s'agit de l'avenir éloigné. Mais, en réalité, qu'en ferons-nous bien, de cette maison? Résider ici, fût-ce même en passant, résider au milieu de cette île, redevenir quelqu'un de cette petite ville morne, voir chaque matin à mon réveil ce jardin-cimetière, non je ne pourrais plus!... A moins que ce ne soit plus tard dans la suite des années, si, quelque part en Orient, je ne tombe pas au bord d'un chemin.... Oui, plus tard, qui sait, rentrer ici pour le déclin de ma vie, puis dormir dans ce vieux sol où gisent des ossements d'ancêtres.... Et qu'on inscrive alors sur ma pierre ce verset de l'Ecriture: «Celui-là est venu de la grande tribulation»!...
A côté de mon fils, sur les marches du seuil, je m'assieds pour songer, dans ce silence, au milieu décès herbes. Jamais avec autant d'effroi je n'avais entrevu l'abîme, le définitif abîme ouvert entre ceux qui vivaient ici et l'homme que je suis devenu. Eux étaient les sages et les calmes, et ma destinée, au contraire, fut de courir à tous les mirages, de sacrifier à tous les dieux, de traverser tous les pandémoniums et de connaître toutes les fournaises....
En ce moment, des phrases me reviennent à la mémoire, prononcées par mon cher Alphonse Daudet, un jour où nous causions de mes origines et de mes ascendants de Saint-Pierre-d'Oleron: «Toi, vois-tu,—me disait-il, en riant avec compassion et mélancolie,—tu as surgi là comme un diable qui sort d'une boîte. Plusieurs générations, qui étouffaient de tranquillité régulière, ont tout à coup respiré éperdument par ta poitrine.... Tu paies tout ça, Loti, et ce n'est pas ta faute....» Est-ce que je sais, moi, si je suis responsable, ou si c'est mon temps qu'il faut accuser, ou si simplement je paie ou j'expie? Mais ce que je vois bien, c'est que la mousse et les fleurettes sauvages ont pris possession de ces marches sur lesquelles nous sommes, et que nous n'aurions pas dû les troubler par notre présence étrangère. Et, ce que je sens bien, c'est que l'ombre triste de ces vieux arbres descend comme un reproche sur ma tête.—Non, ils ne me reconnaîtraient point pour un des leurs, les ancêtres de l'île, et leur maison ne saurait plus être la mienne. Ils avaient la paix et la foi, la résignation et l'éternel espoir. L'antique poésie de la Bible hantait leurs esprits reposés; devant la persécution, leur courage s'exaltait aux images violentes et magnifiques du livre des Prophètes, et le rêve ineffablement doux qui nous est venu de Judée illuminait pour eux les approches de la mort. Avec quelle incompréhension et quel étonnement douloureux ils regarderaient aujourd'hui dans mon âme, issue de la leur!... Hélas, leur temps est fini, et le lien entre eux et moi est brisé à jamais.... Alors, revenir ici, pourquoi faire?
D'ailleurs, une seconde fois, je ne retrouverais sans doute même pas les impressions profondes de cette journée; il n'y aurait plus, pour mes suivants retours, ces nuages et cette saison, ce renouveau d'avril entre ces murs abandonnés, ce jardin refleuri sous ce ciel noir, rien de ce qui agit à cette heure sur le misérable jouet que je suis de mes nerfs et de mes yeux.
Le mieux serait donc, il me semble, de laisser sommeiller toutes ces choses, de refermer respectueusement cette porte, comme on scellerait une entrée de sépulcre,—et de ne plus l'ouvrir, jamais....
LE CHÂTEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT
«Il y a deux choses que Dieu même ne peut pas faire: un vieil arbre et un gentilhomme.»
(Vieux proverbe de Bretagne.)
Souvent j'ai jeté un appel d'alarme vers mes amis inconnus pour qu'ils m'aident à secourir des détresses humaines, et toujours ils ont entendu ma voix. Aujourd'hui il s'agit de secourir des arbres, de nos vieux chênes de France que la barbarie industrielle s'acharne partout à détruire, et je viens implorer: «Qui veut sauver de la mort une forêt, avec son château féodal campé au milieu, une forêt dont personne ne sait plus l'âge?»
Cette forêt-là, j'y ai vécu douze années de mon enfance et de ma prime jeunesse; tous ses rochers me connaissaient, et tous ses chênes centenaires et toutes ses mousses. Le domaine appartenait alors à un vieillard qui n'y venait jamais, vivait cloîtré ailleurs, et qu'en ce temps-là je me représentais comme une sorte d'invisible personnage de légende. Le château restait livré à un régisseur, campagnard solitaire et un peu farouche, qui n'ouvrait la porte à personne; on ne visitait pas, on n'entrait pas; j'ignorais ce que pouvaient cacher les liantes façades closes et ne regardais que de loin les grandes tours; mes promenades d'enfant en forêt s'arrêtaient au pied des terrasses moussues, enveloppées de la nuit verte des arbres et de leur silence.
Ensuite, je m'en suis allé courir par toute la Terre, mais le château fermé et ses chênaies profondes hantaient mon imagination toujours; entre mes longs voyages, je revenais comme un pèlerin ramené pieusement par le souvenir, me disant chaque fois que rien des lointains pays n'était plus reposant ni plus beau que ce coin si ignoré de notre Saintonge. Le lieu du reste se maintenait immuable: aux mêmes tournants des bois, entre les mêmes rochers, je retrouvais les mêmes graminées fines, les mêmes fleurettes exquises et rares; dans les clairières, sur les tapis des lichens jamais foulés, je voyais, ça et là, comme autrefois, pareilles à des turquoises, les petites plumes bleues tombées de l'aile des geais; dans les fourrés, les renards en maraude poussaient leurs mêmes glapissements du soir. Rien ne changeait; seulement les mousses épaississaient leurs velours sur les marches des perrons, les capillaires délicats gagnaient lentement les terrasses, et, dans les marais d'en bas, les fougères d'eau se faisaient plus géantes.
Or cette situation de délaissement, invraisemblable à notre époque utilitaire, s'était prolongée plus d'un demi-siècle, et on se disait que ce sommeil du château peut-être durerait longtemps encore, comme il arriva pour celui de la Belle-au-Bois-Dormant. Mais voici que le vieillard invisible vient de mourir, rassasié de jours; ses héritiers vont vendre le domaine enchanté, et des coupeurs de forêts sont là prêts à acheter pour abattre: songez donc, il y aurait deux cent mille francs de bois réalisables tout de suite, et la terre resterait!
Avec quelle mélancolie, l'autre jour, un après-midi de fin d'été, je suis revenu là faire un pèlerinage qui pourrait bien être le dernier! L'un des nouveaux héritiers—jusqu'alors un inconnu pour moi,—averti de ma visite, avait eu la bonne grâce de me précéder pour me recevoir. Mais je voulais d'abord à être seul, et, laissant ma voiture à une demi-lieue du château, en familier de ces bois, je me suis glissé par d'étroits sentiers dans le ravin où j'avais eu, au temps de mon enfance, mes visions les plus passionnées de nature et d'exotisme.
C'est un lieu certainement unique dans nos climats. La petite rivière sans nom, qui traverse toute la forêt dans une vallée très en contre-bas, s'attarde là, plus enclose de rochers, plus enfouie sous l'amas des verdures folles; elle s'épand au milieu des tourbes et des herbages pour former un semblant de marais tropical. Avant que j'aie vu les vraies flores exotiques, ce ravin déjà les révélait à mon imagination d'enfant. Les arbres qui y font de la nuit verte sont singulièrement hauts, sveltes, groupés en gerbes qui se penchent à la manière des bambous. A l'abri de ces voûtes de feuillage et de cette sorte de falaise qui garantit comme un mur contre le vent d'hiver, toute une réserve de nature vierge demeure blottie dans une humidité et une tiédeur presque souterraines; les roseaux jaillissent de souches si vieilles et si hautes qu'on les dirait montés sur un tronc, comme les dracénas; de même pour la plus grande de nos fougères, l'osmonde, qui y semble presque arborescente. C'est aussi la région des mousses prodigieuses, qui sur toutes les pierres du sol imitent des plumes frisées, et de mille autres plantes inconnues ailleurs, d'une fragilité et d'une défiance extrêmes, qui ne se risquent à paraître que sur les terrains tranquilles depuis toujours.—Il faudrait préserver jalousement de tels édens, sans doute millénaires, que ni volonté, ni fortune ne seront capables de recréer.—Dans la pénombre de sous-bois, je prends le sentier, plutôt l'incertaine battue, qui passe tout au pied de la falaise d'enceinte. Les roches surplombent, des roches d'un grisâtre un peu rose, tellement frottées par les siècles qu'elles n'ont plus que des surfaces arrondies. Voici d'abord dans cette muraille une étrange et adorable niche, toute festonnée de stalactites et frangée de capillaires, d'où s'échappe une source. Un peu plus loin, les roches lisses, ayant l'air de se plisser comme des draperies qu'on relève, découvrent peu à peu de profondes entrées obscures,—et ce sont les grottes préhistoriques ouvertes le long de cet ombreux marécage; rien n'a dû beaucoup changer aux entours, depuis les temps où des hôtes primitifs y aiguisaient leurs couteaux de silex. Il y en a plusieurs, de ces grottes, qui se suivent, montrant des porches en plein cintre ou bien dentelés et d'un dessin ogival. Et enfin j'arrive à la plus grande, dont la salle d'entrée a comme un dôme d'église; le demi-jour verdâtre des feuillées n'y pénètre pas très loin, et on aperçoit au fond, entre les piliers trapus que lui ont faits les stalactites, des couloirs qui s'en vont plonger en pleine nuit. J'aimais m'y aventurer jadis avec une lampe et un fil conducteur, et je me rappelle qu'une fois, vers ma quinzième année, j'avais failli me perdre dans le dédale de ces galeries, que tapissaient comme d'épaisses coulées de neige ou de lait, et qui étaient toutes de la même blancheur de suaire.
Le sentier, toujours couvert et demi-sombre, mais de plus en plus facile, remonte enfin au niveau de la plaine, dans des bois touffus où la flore devient tout autre, sur un terrain sec, feutré de mousses différentes.
Maintenant une large avenue droite, dans la direction du nord, va me conduire au château. Elle passe au milieu des bois, les pervenches lui font au printemps des tapis tout bleus, et les «chênes-verts» la recouvrent, lui donnant l'air d'une interminable nef; on s'en contenterait ailleurs, de ces chênes-là, mais ce ne sont que des arbres d'une soixantaine d'années, autant dire des arbrisseaux, comparés à ceux qui m'attendent plus loin.
Au bout de l'avenue, la nuit verte tout à coup s'épaissit davantage; ici, les grands chênes ont des siècles, les mousses et les fougères se sont installées sur les vigoureuses ramures. Et enfin commence d'apparaître cette demeure de Belle-au-Bois-Dormant. Dans la même pénombre toujours, c'est d'abord la vieille grille en fer forgé et le perron moussu d'une immense et royale terrasse à balustres, et puis, au delà, encore loin, dans une échappée entre les branches, une façade et des tours dorées au soleil d'automne. Deux pavillons Louis XIII, fermés depuis cent ans, se dressent aux angles de cette terrasse déserte, qui domine de trente ou quarante pieds la rivière enclose, le monde frémissant des peupliers et des yeuses, la mêlée des herbages, des joncs, des fougères d'eau et des nénufars, toute l'inextricable jungle d'en bas....
Celui des nouveaux maîtres de céans qui m'attendait vient à ma rencontre. Il va donc me donner accès dans le château, près duquel j'ai vécu si longtemps sans y pouvoir entrer.
Premier portail en pierre rougeâtre, où des bas-reliefs de quatre siècles représentent des lions endormis. Puis, donjon avancé du guet, ancien pont-levis, cour d'honneur. Et les tours du château même sont à présent au-dessus de nos têtes, avec leurs créneaux du moyen âge féodal et leurs toits d'ardoise ajoutés lors de la Renaissance.
La porte s'ouvre et nous sommes dans la place. Bien que les murailles extérieures n'eussent point de lézarde, je prévoyais un délabrement de logis abandonné. Non, rien n'a souffert. Les parois, il est vrai, sont badigeonnées de modeste chaux paysanne, mais tous les plafonds ont gardé leurs énormes solives, peinturlurées à la Renaissance, et il suffirait d'un lavage pour en ressusciter complètement les dessins et le coloris. Ça et là, des meubles fanés à point, des soies qui s'éteignent, du Louis XV, du Louis XVI ou du Directoire.... Vraiment un acquéreur, assez affiné pour comprendre cette sorte de simplicité seigneuriale qui fut celle de nos châteaux de province à la fin du dix-huitième siècle, n'aurait ici que la peine de prendre place.
Une salle pourtant détonne par son luxe plus surchargé. Des artistes de la Renaissance italienne, mandés par les seigneurs d'alors, y avaient prodigué les peintures et les ciselures; aux murailles et au plafond, des encadrements sculptés en plein bois, avec une précieuse finesse, entourent de curieux tableaux, d'une époque indécise et transitoire, où certains visages ont la naïveté des primitifs, tandis que des clairs-obscurs et des détails de muscles sentent l'influence de Michel-Ange.
Mais ce qui est sans prix, ce qui est sans égal nulle part, c'est la vue que l'on a des fenêtres d'en haut et des chambres des tours: au delà des grandes terrasses superposées et des vieux jardins à la française, partout, n'importe où l'on regarde, un lointain qui fait oublier le siècle présent, un lointain qui n'indique aucune époque de l'histoire; si l'on veut, c'est le moyen âge, ou même c'est le temps des Gaules; rien que le tranquille déploiement des branches, la paix infinie des choses que l'homme n'a pas encore dérangées. On respire l'éternelle senteur des arbres, des mousses et de la terre. Vers le sud, il y a les bois par lesquels je suis arrivé et qui tombent dans le ravin des grottes. Dans tout l'ouest, au-dessus de la rivière et d'une ligne rocheuse, ces autres bois très embroussaillés—où je connais des sépultures gallo-romaines et qui, en dehors du champ de la vue, confinent à un étrange petit désert de pierrailles. Vers le nord, enfin, c'est un moutonnement de cimes plus hautes et plus sombres, d'un vert intense où jamais l'automne ne met ses teintes de rouille: la forêt de «chênes-verts» que nous visiterons tout à l'heure.
Et, devinant déjà aux allures de mon hôte, à son esprit distingué, qu'il saura comprendre, je lui représente quel crime il commettrait en livrant à des barbares ce domaine. En effet, il était pleinement de mon avis. Mais, pour des questions de partage (nombreux héritiers tous dispersés et établis en d'autres sites), il fallait vendre, et les coupeurs d'arbres renouvelaient des offres pressantes.
—Vous, me dit-il, achetez-le!
Réponse à prévoir, évidemment. Mais ce serait une peu raisonnable fantaisie, et pour ne venir jamais, car j'ai déjà, moi aussi, fixé ma vie ailleurs....
Le soleil déclinant, nous sommes allés terminer ce pèlerinage dans la forêt de couleur sombre qui, du côté nord, commence tout de suite, dès que finissent les terrasses et les vieux balustres.
J'ai dit que le ravin des grottes était un lieu unique; de même pour cette forêt-là, en courant le monde je n'en ai pas rencontré qui lui ressemble, si ce n'est peut-être en un coin perdu de la Grèce. Le «chêne-vert», qui en France n'existe à l'état d'arbre forestier que dans nos régions sud-ouest tempérées parle vent marin, porte des feuilles d'une nuance foncée, un peu grisâtres en dessous comme celles de l'olivier, et, l'hiver, quand tout se dénude ailleurs, il reste en pleine gloire. C'est un arbre d'une vie très lente, auquel il faut des périodes infinies pour atteindre son complet épanouissement. Lorsqu'il a pu se développer dans une tranquillité inviolable, comme ici, son tronc multiple s'arrange en gerbe, en bouquet gigantesque; alors, avec son branchage touffu du haut en bas qui descend jusqu'à terre, avec sa belle forme ronde, il arrive presque à la majesté du banian des Indes.—Or ce coin de forêt n'a jamais été touché au cours des temps, il s'est fait comme il lui a plu de se faire; les arbres ne s'y sont pas serrés les uns aux autres, mais déployés avec calme, laissant entre eux des intervalles comme en une sorte de mystérieux jardin. Le sol y est d'une qualité rare: un plateau calcaire sur lequel les siècles n'ont déposé qu'une mince couche d'humus, et qui ne convient qu'à de patientes essences d'arbres, ainsi qu'à de très exquises petites graminées, des mousses et des lichens. Par endroits, ce sont les lichens qui dominent; les pelouses alors prennent des teintes d'un grisâtre très doux, le même grisâtre que l'on voit ici sur toutes les ramures et à l'envers de toutes les feuillées, et c'est un peu comme si la cendre des âges avait poudré la forêt. Jadis on avait tracé au travers des chênaies deux ou trois larges avenues,—jadis, on ne sait plus quand; elles subsistent sans qu'il soit besoin de les entretenir, car ce terrain ne connaît ni la boue, ni les ajoncs, ni les broussailles; elles sont adorables, en décembre surtout, ces avenues, puisque les grands «chênes-verts», et les phyllireas, qui forment parfois des charmilles à leurs pieds, jamais ne s'effeuillent; on peut y cheminer plus d'une demi-lieue sans voir autre chose que ces arbres magnifiquement pareils, et lorsqu'on arrive enfin au bord de la muraille rocheuse, qui limite le plateau et ses futaies, pour descendre à la zone plus basse des roseaux et de l'eau courante, l'horizon que l'on découvre est encore un horizon sans âge.
Et le charme si singulièrement souverain de cette forêt, c'est l'espace, les passages libres partout. Entre les touffes majestueuses des feuillages vert-bronze atténués de grisailles, on circule aisément sur de très fins tapis, et, cela donne une impression de bois sacre, de parc élyséen. Séjour pour le calme à peine nostalgique ou même pour le définitif oubli, dans l'enveloppement des vieux arbres et des vieux temps....
Comme nous rebroussions chemin, sur les velours délicatement nuancés des mousses vertes ou grises, et que les tours du château, rougies par le soleil couchant, commençaient de réapparaître entre les énormes chênes tranquilles, mon hôte me dit tout à coup:
—Non! c'est trop beau, et nous serions trop coupables! Ecoutez, nous allons essayer de surseoir à la vente, si vous voulez nous aider à trouver l'acheteur qui ne détruirait pas....
Voilà donc pourquoi j'adresse cet appel à tous, et vraiment j'ai conscience de remplir un devoir envers ma province de Saintonge, même envers mon pays. Il y aura, je le sais, des imbéciles pour dire que je fais une réclame intéressée, mais cela me sera égal parce qu'ils resteront seuls à le croire.
A notre époque, qui est celle de la laideur envahissante, cette rage éhontée de déboiser partout arrive à son paroxysme, et, lorsque nos descendants comprendront enfin l'étendue de notre stupidité sauvage, il sera trop tard, car il faut des siècles et des siècles pour recréer de vraies forêts. Aux Pyrénées, restait celle d'Iraty, qui était immense et où la cognée n'avait jamais été mise; or la voici bientôt rasée jusqu'au sol, par des fabricants de je ne sais quel carton-pâte. Toutes celles de l'Est, vendues à des juifs allemands, et celle d'Amboise, condamnée à mort. L'Institut de France, qui, semble-t-il, devrait être gardien de toute beauté, donne lui-même l'exemple du meurtre. Près d'Hendaye où j'ai mon ermitage, deux vieillards que j'affectionnais tendrement avaient en 1902 légué à l'Académie des sciences leur château et leurs bois qui s'étendaient jusqu'au bord des hautes falaises marines; averti par la rumeur publique très accusatrice, j'y suis allé hier pour me rendre compte: hélas! je n'ai plus trouvé trace des allées où je me promenais naguère avec ces vénérables amis; les chênes étaient coupés et par endroits les souches arrachées. Ainsi une compagnie d'hommes distingués ou illustres, qui séparément désapprouveraient tous, a pu fermer les yeux sur ce vandalisme.
Dans notre pays cependant, tous les gens riches ne sont pas les grossiers brasseurs d'affaires qui abattent pour alimenter des scieries mécaniques ou des usines à papier. A mon appel surgira peut-être quelque acheteur d'élite, digne d'être l'habitant du château enchanté et capable de respecter alentour la vie des grands chênes séculaires. Mais qu'il se hâte, car la menace est pressante! Par discrétion envers celui-là, oh! je m'engagerais de bon coeur à renoncer au pèlerinage que tous les ans je faisais dans certains sentiers, satisfait avec la seule certitude que la chère forêt, où sont restés mes rêves d'enfant, poursuivrait le cours indéfini de sa durée, même après que j'aurai cessé de vivre.
P.-S.—Il faut pourtant bien que je me résigne à faire une sorte d'annonce plus précise, car je m'aperçois que l'on ne saurait même pas de quoi je veux parler. Il s'agit du château et de la forêt de La Roche-Courbon, sis en Sainteonge, à vingt-deux kilomètres de Rochefort, environ trente-cinq de Royan et onze de la gare lapins prochaine.
NOYADE DE CHAT
Les chats ont un cri spécial pour l'heure de la grande angoisse, l'heure où ils voient la mort apparaître. Tous ceux qui les fréquentèrent et surent les comprendre le connaissent aussi bien qu'eux-mêmes, ce cri, tellement peu semblable à leurs habituels miaulements de demande, de vague ennui, décolère ou d'amour. C'est leur appel à on ne sait quelle pitié supérieure, obscurément conçue par eux,—pitié des êtres ou peut-être pitié latente des choses; on pourrait dire que c'est leur prière, leur prière d'agonie....
Hier après midi, au grand resplendissement de trois heures, au milieu du silence coutumier de ma maisonnette qui baigne dans l'estuaire basque, par ma fenêtre, j'entendis ce cri-là venir d'en bas, monter du bord de l'eau, et je vis les deux chats gardiens du logis, qui dormaient voluptueusement dans le jardin sur l'herbe, tout à coup dresser la tête, puis se lever, prendre leur course ensemble vers le balcon d'une terrasse qui domine la grève, pour voir quel drame se passait.
Quand je vins les rejoindre, leur attitude était caractéristique, et révélait un monde de pensées différentes dans ces deux petites cervelles fantasques, pour moi impénétrables à jamais. L'un, tout jeune, un matou de dix-huit mois, né dans la maison, heureux depuis l'enfance et par suite très confiant dans l'humanité, regardait, les oreilles droites, le cou tendu, les yeux dilatés, comme n'arrivant pas à bien comprendre et se refusant à croire. L'autre, sa mère, une vieille chatte violente et rancunière, qui a connu des jours sans pâtée et amassé maintes preuves de la malice des hommes avant de trouver enfin chez moi le bon refuge, l'autre était furieuse; en grondant, elle allait et venait, tournait sur elle-même à la façon des bêtes féroces dans leur cage, et évidemment devinait tout, ayant assisté souvent à des noyades pareilles; même à mon arrivée elle me fit la grimace et: Pft! pft! comme me rendant responsable aussi et m'englobant dans son dégoût de l'espèce humaine.
Ce que j'aperçus quand je regardai sur cette grève au-dessous de moi, dans la première minute, comme le jeune matou naïf, je ne compris pas bien. Une fille en cheveux—quelque servante du voisinage—était là debout, et près d'elle, se réfugiant tout contre sa robe, un pauvre chaton d'environ deux mois, mouillé, trempé, avec sur le museau un peu de sang qui coulait d'une blessure. C'était lui qui poussait le cri de la grande angoisse, ouvrant tant qu'il pouvait sa petite gueule rose bordée de perles blanches, levant vers la fille ses petits yeux pleins d'eau et pleins de larmes.
Dans la terreur de la mort entrevue, il exhalait à pleine voix sa suprême prière, tout enfantine: «Qu'est-ce que j'ai fait de mal, moi? Je ne suis qu'un pauvre petit chat innocent? C'est donc possible qu'on me tue comme ça? Mais je demande grâce, vous voyez bien; je crie au secours! On n'aura donc pas de pitié!...»
Oh! le dernier cri des bêtes condamnées, leur pauvre cri qui est si inutile et qui, on le sait d'avance, ne touchera personne!... celui d'un boeuf à l'abattoir, même celui d'une humble poule qu'un marmiton égorge pour la faire cuire!...
Ce qui s'était passé avant mon arrivée sur la terrasse, je le reconstituai, bien entendu, presque aussitôt. La fille voulant noyer le chaton, sans avoir même la pudeur de lui mettre une pierre au cou pour que ce fût fini plus vite, avait dû le lancer d'abord du haut de son logis, par quelque fenêtre: d'où la blessure et le petit museau saignant. Ensuite, ayant vu qu'il nageait avec tant de courage pour essayer encore de survivre, elle était descendue afin de l'achever. Mais voici maintenant qu'elle prolongeait son attente et ses grands cris, ayant commencé de rire avec un batelier qui passait justement dans sa barque le long du bord et l'intéressait davantage.
Enfin, elle se baissa vers la petite chose impuissante et blessée qui l'implorait de toutes ses forces, et sans me laisser le temps d'intervenir, elle l'avait jetée à nouveau, d'une grosse main brutale, très loin, en plein courant. Quelques secondes on vit surnager deux oreilles minuscules, le bout d'une mince queue noire qui se tordait; et puis, plus rien: la petite chose qui avait tant supplié et tant souffert était rentrée dans la paix.
Alors elle s'en alla tranquillement, la sauvagesse, en gardant aux lèvres, à l'adresse du batelier, son sourire de brute.
Un moment plus tard, la chatte de ma maison, qui s'était rendormie sur l'herbe avec son fils, se réveilla inquiète; puis, jetant de vilains cris de haine, retourna vers la terrasse d'où elle avait vu tuer. Mais en route, distraite tout à coup, elle fit halte pour se lécher une griffe; évidemment les images se brouillaient dans sa tête, elle ne se souvenait plus bien, et, calmée, indifférente, elle revint se coucher.
Les bêtes ont leurs idées surtout par éclairs, d'une façon aussi vive que nous peut-être, bien que toujours incomplète et sans suite. La grande Pensée, immanente au fond de tout, et qui depuis les origines continue la lutte pour se dégager, s'est fourvoyée, comme en autant d'impasses, dans ces pauvres têtes-là, obscurcies de matière, et du reste à peu près imperfectibles,—fourvoyée bien plus maladroitement encore que dans les nôtres, qui restent cependant si inaptes à concevoir le pourquoi de la vie. Mais il est croyable que certains animaux supérieurs, pendant les minutes où ils sont lucides (chiens qui hurlent à la lune, chats qui se lamentent sur les toits les soirs d'hiver), sentent aussi désespérément que nous la tristesse d'être l'un des milliers d'échelons, si vite brisés, sur lesquels cette Pensée essaye sa marche ascendante,—l'indicible tristesse d'exister et l'horreur de finir.
Et nos Évangiles, pourtant si admirables dans les leçons de charité qu'ils nous donnent, ont une déroutante lacune: la pitié pour les bêtes n'y est même pas indiquée, alors que le Brahmanisme, le Bouddhisme et l'Islam nous l'enseignent en termes que l'on n'oublie plus.
L'AGONIE DE L'EUZKALERRIA
Hendaye, février 1908.
Au pays basque, notre hiver, qui est plutôt nuageux, plutôt tourmenté, nous réserve pourtant d'adorables surprises de tiédeur, dès que se met à souffler le vent du sud, grand magicien de la région.
Ce matin, quand se sont ouvertes mes fenêtres qui regardent l'Espagne, une fête de lumière commençait, sous un ciel idéalement pur. Pendant la nuit, le vent du sud, en un rien de temps, avait clarifié l'atmosphère; il soufflait doucement, pour nous apporter les langueurs, les limpidités du Midi espagnol, et c'était une trêve de quelques jours à ces longues bourrasques d'ouest, à ces plaies persistantes, qui font de ce pays une autre Bretagne, plus chaude que la vraie, mais aussi verte et aussi mouillée.
Donc, aujourd'hui, fête de soleil partout sous mes yeux. En face de moi, Fontarabie—qui, dans un avenir prochain, va être, hélas! irrémédiablement défigurée,—l'antique Fontarabie, aux couleurs de cuivre et de basane, trônait encore telle qu'autrefois, sur son rocher, au pied de la chaîne des Cantabres. Et plus loin la mer—qui va bientôt, hélas! m'être cachée derrière une ligne de modernes villas—traçait à l'horizon sa tranquille ligne bleue.
A un tel matin une journée a succédé, douce comme en juin. Et l'après-midi j'ai pris la route de la plage. Une petite route étroite, que j'ai connue jadis paisible et charmante; à présent, rétrécie encore par un tramway, et défoncée par les autos, si impraticable qu'il faut prendre à côté dans les champs.
Elle était tranquille et comme recueillie aujourd'hui, cette plage, dans une quasi-solitude que l'hiver lui a rendue et qui rappelait encore un peu ses chers aspects d'autrefois. Mais pourtant que de dégâts, commis déjà sur ces dunes et ces sables, depuis deux ans à peine que des spéculateurs s'y sont abattus, les ont achetés pour les mettre en rapport! Jadis, c'était un sol exquis, feutré et brodé de ces plantes délicates qui demandent des siècles de paix pour se produire: des mousses d'un velours spécial, des immortelles odorantes et des milliers de petits oeillets roses, parfumant les entours avec leur baume sauvage. De ce sol précieux, il ne reste plus que ça et là des lambeaux; tout est bouleversé, dénivelé, coupé de larges avenues empierrées que vont border les villas de demain. Les tapis d'oeillets roses ne seront bientôt plus ici qu'une légende du vieux temps.
En cette belle journée d'hiver, les intrus cependant n'étaient en vue nulle part, chassés sans doute vers les villes par tant de bourrasques et de pluies qui viennent de passer. On apercevait seulement au loin, sur le sable lisse et mouillé, tout au bord des lames qui déferlaient, des essaims de petits êtres, d'une taille de pygmée, cheminant avec lenteur et sans jeux: trois cents petits garçons et petites filles; les convalescents de la tuberculose; les hôtes de l'immense sanatorium que j'ai vu tout récemment fonder sur cette plage jusqu'alors déserte, et qui, de saison en saison, développe toujours plus ses maisonnettes à toit rouge, grandit, envahit comme un puissant village. Oh! les pauvres petits, loin de moi la pensée de protester contre leur présence, si peu décorative soit-elle, puisque cet air marin les sauve. Passe pour le sanatorium envahisseur. Mais les villas, les hôtels, le casino, les croupiers, j'en saisis moins les bienfaits.
Du côté sud de la grande plage, je regardais maintenant se détacher, sur le fond sombre des montagnes espagnoles, le groupe de ces villas qui ont surgi depuis une année, avec une stupéfiante vitesse,—et je me sentais forcé de convenir qu'elles n'étaient pas laides; que, si l'on s'en tenait là, ce serait acceptable encore. En effet, dans notre infortune, nous avons été assez heureux pour que le chef de l'exploitation ne fût qu'un demi-barbare; quelqu'un de déjà évolué, qui a dépassé tout de même l'époque du chalet polychrome à clochetons en zinc. Il a compris ce qui n'avait pu entrer jusqu'ici dans les cervelles bouchées des aménageurs de villes d'eaux, à savoir qu'ils ont intérêt, même pour attirer leurs clients, à laisser à chaque pays-un peu de son caractère. Et ces aillas dont il vient de nous doter sont des Biaisons basques, interprétées avec une assez louable recherche d'exactitude; du toc s'y est glissé, il va sans dire; cependant, bénissons le destin qui nous a préservés du «modem style»!
Mais quelle mentalité ont-ils donc, en somme, ces malfaiteurs inconscients qui entreprennent d'aménager notre plage? Avant sans doute obscurément senti—puisqu'ils sont venus—le charme de l'Euzkalerria, ils ne s'aperçoivent pas qu'ils le détruisent! Ce charme, ont-ils vraiment cru pouvoir le maintenir ici, rien qu'en recopiant, ou à peu près, l'architecture de quelques maisons surannées? Et restent-ils incapables de comprendre ce qui va manquer à leur pastiche je ville basque: l'empreinte du passé, le mystère et l'indéfinissable calme, la protection latente des vieilles églises et le chant de leurs cloches, tout l'indicible de ce pays, et son âme enfin,—son âme ombrageuse qui bien entendu fuit et se dérobe à leur seule approche?...
«Nous vous amenons la richesse», disent-ils, de bonne foi sans doute. Et les gens, pris comme des alouettes au miroir, battent des mains à cette annonce, maudissant le prophète de malheur que je deviens, accueillent en naïfs ce semblant de luxe qui leur arrive. Déjà tout change dans la région contaminée et la tradition s'oublie, le béret se démode, la couleur s'éteint; des boutiques, qui étaient gentilles et campagnardes, s'affublent de vitrages «art nouveau»; le fandango, sur la place de l'église, disparaît devant le quadrille de barrière. Les besoins et les convoitises vont croissant; telle Basquaise, que j'ai connue charmante un foulard noué sur les cheveux, désorientée aujourd'hui sous son grand chapeau et son grand voile, quitte son travail pour aller jouer à la dame touriste en rôdant autour du casino le soir. Parmi les humbles, quelques-uns des plus avisés commencent bien à dire: «Mais nous payons tout plus cher, et bientôt comment pourrons-nous vivre?» Attendez, mes pauvres amis; ce n'est encore que le début; il ne sera pas pour vous, pêcheurs, ouvriers ou modestes marchands, l'or que jetteront peut-être ici les baigneurs, mais pour les aigrefins qui s'installent toujours à leur suite. Et vos fils deviendront des guides en tous genres à l'usage des étrangers. Quant à vos filles, ce sera pire; instruisez-vous d'ailleurs en observant Biarritz et Saint-Jean-de-Luz. Tout pays qui s'ouvre au tourisme abdique sa dignité, en même temps que son lot de paix heureuse....
Le déclin magnifique du soleil m'annonçant l'heure où j'avais donné rendez-vous à mes partenaires de «pala», je me suis dirigé vers ce fronton du jeu de pelote, qui naguère attirait sur la plage une affluence purement basque. Et là encore tout était dérangé, meurtri,—car la destruction de cette place du jeu national est, hélas! décrétée par les nouveaux «aménageurs» de notre bord de mer.
A peine avions-nous commencé de jouer quand même, au milieu de ce désarroi d'abandon, que deux ou trois cents petits spectateurs venaient de près nous enserrer: toujours les hôtes du sanatorium, les petits tuberculeux déjà cicatrisés, en train de refaire ici leurs bonnes joues roses. Oh! bien gentils, les pauvres enfants, et bien empressés toujours à nous rapporter les pelotes lancées trop haut qui s'égaraient. Certes, j'aimais mieux les voir autour de moi que les touristes qui, cet été—si je' n'ai pas déjà dit adieu à ce pays,—viendront m'observer avec malveillance. Mais l'époque, si récente, où il n'y avait personne! Songer qu'hier encore cette plage admirable n'appartenait qu'aux Hendayais, aux paysans des hameaux d'alentour, et à quelques discrets artistes! La ligne fière des grands brisants et des sables fuyait alors ininterrompue, s'en allait mourir là-bas au pied de l'abrupte et déserte falaise cantabrique. Et lorsqu'on revenait du jeu de paume, par ces soirs de Biscaye qui sont tantôt limpides et dorés, tantôt alourdis de gros nuages fauves, on avait autour de soi d'exquises solitudes, où la silhouette de Fontarabie trônait dans le lointain comme une apparition des vieux temps. Et on était grisé par la senteur des dunes, toutes fleuries d'immortelles et d'oeillets roses.
Elle est donc imminente, disais-je, la destruction de ce fronton de pelote, où tant de braves paysans, le dimanche, au lieu d'aller au cabaret, passaient des heures bienfaisantes![2] Ayant un peu contribué à faire connaître au monde ce jeu traditionnel des Basques, je croyais qu'on aurait, sur ma prière, épargné ce vieux pan de mur, où je joue moi-même depuis douze ans, et j'avais de confiance adressé ma protestation aux autorités locales, mais, hélas! pour n'en rien obtenir.[3]
Je n'ai du reste aucune influence dans ce petit pays d'Hendaye. Oh! peut-être, si j'y avais bâti quelque villa pompeuse.... Mais je n'ai voulu y posséder qu'une maison de pêcheur et j'essaye, pour me reposer, d'y vivre de la vie des simples: alors, plus l'ombre de prestige. Et c'est à tel point que l'un quelconque de ces industriels venu; pour spéculer sur les terrains à la plage, éprouvant le besoin de m'invectiver par écrit parce que je n'applaudis pas son oeuvre, a laissé tomber dans sa lettre, après quelques impertinences dénuées d'originalité, cette perle dont il est sûrement incapable d'apprécier toute la mélancolique bouffonnerie: «Si ça ne vous plaît pas, allez-vous-en, monsieur Loti; vous n'êtes plus la curiosité d'Hendaye.» Mon Dieu, combien je l'accepterais volontiers, le rôle que ce monsieur m'assigne, en une phrase si lapidaire! Etre une «curiosité» qui a fini son service de réclame pour la région et qui cesse d'attirer le regard des badauds, mais voilà justement ce qui réaliserait mon rêve! Quant à m'en aller, c'est entendu. Et les quelques artistes qui fréquentaient aussi l'estuaire de la Bidassoa vont, je suppose, imiter ma fuite: à quoi bon rester, si Hendaye devient une succursale de Biarritz ou de Trouville? Il m'est pourtant cruel de dire adieu à ce coin de la terre que j'aime encore, et j'aurai peut-être la faiblesse défaire traîner mon départ quelques saisons, tant qu'on ne m'aura pas jeté bas ce pauvre mur de pelote auquel sont attachés mille souvenirs,—et surtout tant que Fontarabie, là-bas sur la rive d'en face, gardera intacte sa silhouette que connut Charles-Quint.
Mais Fontarabie est menacée du même coup, et là est le plus grave, là est le vrai motif de ce cri d'alarme que je veux jeter,—oh! bien vainement hélas! je le sais d'avance.
En effet, les exploiteurs de notre plage ayant demandé à la commission des Pyrénées le droit de combler une partie de la rivière, côté français, pour y asseoir leur future ville et leurs grands hôtels, les Espagnols, en échange, demandent qu'on les autorise à combler aussi et à établir, en avant du rocher où trône leur vieille cité héroïque, un terre-plein pour y poser des rangées de villas qui masqueront tout, les adorables maisons du moyen âge, le château de Jeanne la Folle et l'église. Si l'autorisation est accordée de part et d'autre, ce sera fini de cette ville du passé, qui était une relique miraculeusement conservée, qui devenait un lieu de pèlerinage pour tous les peintres du monde, qui détenait à elle seule toute l'étrangeté charmante de l'estuaire. Et qu'est-ce que cela va être, ces chalets qui, en guirlande, surgiront de la rive espagnole? Lorsqu'on observe ce qui se bâtit de nos jours à Irun et autour de Saint-Sébastien (de l'art nouveau allemand, du prétentieux, du saugrenu), il y a bien de quoi frémir! Je voudrais donc supplier, conjurer nos amis d'Espagne de suivre au moins l'exemple que leur donnent, de ce côté-ci de la frontière, les «aménageurs» français, et de construire comme eux en style basque, par un dernier respect pour leur Fontarabie, et afin de ne pas ridiculiser trop piteusement un site qui fut si beau. Nous sommes, c'est vrai, à l'âge de la laideur utilitaire et de la destruction stupide. Mais une tendance à réagir s'indique toutefois; on regrette, on proteste; un semblant de goût s'infiltre peu à peu du haut en bas des couches sociales. Ce scrupule qui fait que, sur notre plage, on va bâtir, au lieu d'une horreur quelconque, une ville pseudo-basque, de loin presque jolie, est un signe des temps, et les fils des demi-barbares déjà capables d'une telle idée seront peut-être les vrais artistes de demain. Il faut songer à la génération qui suivra la nôtre, craindre son jugement et ne pas commettre de trop irrémédiables sacrilèges.
Pauvre pays basque, si longtemps intact, comme une sorte de petite Arabie, défendu qu'il était par sa fidélité aux traditions ancestrales et par son langage qui ne peut s'apprendre, le voici donc qui s'en va tout d'un coup! Depuis très peu de saisons, le tourisme, qui semblait l'ignorer, l'a enfin découvert. Des milliers d'oisifs, de snobs accourus des quatre vents de l'Europe, s'y déversent en troupeau chaque année; alors, pour les accueillir et les rançonner, on multiplie les bâtisses à façade tapageuse, les casinos, les voies ferrées et les fils électriques. D'invraisemblables articles de modes arrivent à pleins wagons pour coiffer les jolies Basquaises de la campagne.
Bientôt, plus un village qui ne soit défiguré comme à plaisir; pas une chaumière qui ne soit honteusement maculée par les écriteaux de l'«Oxygénée verte» ou de l'«Amer Picon».
Rien à faire contre tout cela, je le sais bien. Mais voici un projet néfaste, en ce moment à l'étude, que je dénonce à la société «Protectrice des paysages français». Entre Saint-Jean-de-Luz et Hendaye, subsiste encore par miracle une étendue de côte magnifiquement déserte, des falaises restées fières et sauvages.
Eh bien, on veut, tranchant les rochers, nivelant les sables, y faire passer une ligne de tramway, pour l'amusement des snobs en voyage. Il y en a déjà tant et tant, de lignes ferrées, à l'usage de ces gens-là, et tant de plages travesties suivant leur goût! Ne pourrait-on songer un peu aussi aux vrais artistes, et leur réserver un lieu de paix le long de la mer? Vraiment, il est des sites qu'il faudrait respecter et qui devraient devenir intangible propriété nationale, comme nos monuments ou les objets d'art de nos musées.
Dans l'avenir, aux yeux de nos descendants plus affinés, ils seront de grands malfaiteurs, ces hommes qui, pour amasser de l'or, détruisent si aveuglément, dans nos horizons de France, les dernières réserves de calme et de beauté.
LE GAI PÈLERINAGE DE SAINT-MARTIAL
Hendaye, huit heures du matin, le 30 du beau mois de juin. Un peu tard pour me rendre dans la montagne espagnole, au gai pèlerinage du jour. Les autres pèlerins, j'en suis sûr, sont déjà en marche et j'arriverai le dernier.
Tant pis! En voiture, afin de regagner le temps perdu, je pars pour Saint-Martial, espérant rattraper encore la procession qui m'a certainement beaucoup devancé. Au sommet d'un coteau pointu, en avant de la grande chaîne Pyrénéenne, la vieille chapelle de Saint-Martial est perchée, et, d'ici, des bords de la Bidassoa, on l'aperçoit en l'air, toute blanche et toute seule, se détachant sur le haut écran sombre des montagnes du fond. C'est là que, depuis quatre siècles à peu près, il est d'usage de se rendre tous les ans à même date, pour une messe en musique et en costumes, à la mémoire d'une ancienne bataille qui laissa sur cette petite cime nombre de morts couchés dans la fougère.
Il a plu toute cette nuit; les campagnes mouillées sont vertes à l'infini, vertes de ce vert frais et printanier qui dure à peu près jusqu'à l'automne, en ce pays d'ombre et d'averses chaudes. Surtout cette montagne de Saint-Martial est verte particulièrement, à cause des fougères qui la recouvrent d'un tapis, et il y croît aussi des chênes, aux feuilles encore tendres, qui y sont clairsemés avec grâce comme, sur une pelouse, les arbres d'un parc. Puisque je suis en voiture cette fois, c'est par la nouvelle route carrossable que je monte vers la chapelle blanche de la cime. Mais d'autres chemins,—d'étroits sentiers, des raccourcis à peine tracés dans l'herbe et les fleurettes sauvages,—conduisent plus directement là-haut. Et tout cela qui, en dehors de ce jour consacré, reste d'un bout de l'année à l'autre solitaire, tout cela est plein de monde à cette heure, plein de pèlerins et de pèlerines en retard comme moi, qui se dépêchent, qui grimpent gaiement avec des rires. Oh! les gentilles toilettes claires, les gentils corsages roses ou bleus des jeunes Basquaises, toujours si bien attifées et si bien peignées, qui aujourd'hui promènent des nuances de fleurs sur tout ce manteau vert de la montagne!
Par les sentiers ardus grimpent aussi des marchands de bonbons, de sucreries, de vins doux et de cocos, portant sur la tête leurs marchandises, en édifices extravagants. Et des bébés, des bébés innombrables, grimpent par troupes, par familles, allongeant leurs petites jambes, les plus jeunes d'entre eux à la remorque des plus grands, tous en béret basque, bien entendu, et empressés, affairés, comiques. On en voit qui montent à quatre pattes, avec des tournures de grenouilles, s'accrochant aux herbes. Ce sont du reste les seuls pèlerins un peu graves, ces petits-là, les seuls qui ne s'amusent pas: leurs yeux écarquillés expriment l'inquiétude de ne pas arriver à temps, la crainte que la montagne ne soit trop haute; et ils se dépêchent, ils se dépêchent tant qu'ils peuvent, comme si leur présence à cette fête était de nécessité capitale.
La route carrossable, en grands lacets, où mes chevaux trottent malgré la montée roide, croise deux, trois, quatre, cinq fois les raccourcis des piétons, et à chaque tour je rencontre les mêmes gens, qui, à pied, arriveront aussi vite que moi avec ma bête de voiture. Il y a surtout une bande de petites jeunes filles de Fontarabie, en robes d'indienne rose, que je rencontre tout le temps. Nous nous connaissions vaguement déjà, nous étant vus à des fêtes, à des processions, à des courses de taureaux, à toutes ces réunions de plein air qui sont la vie du pays basque, et ce matin, après le deuxième tournant qui nous met l'un en face des autres, nous commençons de nous sourire. Au quatrième, nous nous disons bonjour. Et, amusées de cela, elles se hâtent davantage, pour que nos rencontres se renouvellent jusqu'en haut. Mon Dieu! comme j'ai été naïf de prendre une voiture pour aller plus vite, sans songer que ces lacets n'en finiraient plus! Aux points de croisement, elles arrivent toujours les premières, un peu moqueuses de ma lenteur, un peu essoufflées aussi, mais si peu! la poitrine gentiment haletante sous l'étoffe légère et tendue, les joues rouges, les yeux vifs, le sang alerte, des contrebandier» et des montagnards en mouvement dans toutes leurs veines....
A mesure que nous nous élevons, le pays, qui alentour paraît grandir, se révèle admirablement vert au loin comme au près. A notre altitude, tout est boisé et feuillu, c'est un monde d'arbres et de fougères. Et, plus verte encore que la montagne, la vallée de la Bidassoa, déjà très bas sous nos pieds, étale, jusqu'aux sables des plages, la nuance éclatante de ses maïs nouveaux. Au delà ensuite, vers l'horizon du nord, le golfe de Biscaye se déploie, infiniment bleu, le long des dunes et des landes de France, dont on pourrait suivre la ligne, comme sur une carte, jusqu'aux confins de la Gascogne.
Mais, tandis que toute cette région des plaines et de l'Océan s'abîme en profondeur, au contraire les Pyrénées, du côté opposé, derrière le coteau que nous gravissons, nous font l'effet de monter avec nous, toujours plus hautes et plus écrasantes au-dessus de nos têtes; au pied de leurs masses obscures, encore enveloppées des nuages et des dernières averses de la nuit, on dirait un peu des jouets d'enfant, cette petite montagne où nous sommes et cette petite chapelle où nous nous dépêchons d'aller.
Décidément, je suis en retard, car j'aperçois, en levant les yeux, la procession bien plus près d'arriver que je ne croyais; elle est déjà dans le dernier lacet de la route, presque à toucher le but; la multitude de ses bérets carlistes chemine en traînée rouge, dans le vert magnifique des fougères. Et voici la cloche de la chapelle qui, à son approche, entonne le carillon des fêtes. Et bientôt voici les coups de fusil, signalant qu'elle arrive! C'est fini, nous aurons manqué son entrée.
A part quelques pauvres bébés, restés en détresse parmi les herbes, nous sommes les derniers ou à peu près, ces petites filles et moi, ces petites filles en robe rose ou bleue, qui n'ont pas perdu leur distance dans les raidillons de la fin. Ma voiture en va rejoindre d'autres, qui sont là au repos, avec quelques chevaux de selle, quelques mules dételées, et je commence de fendre à pied la joyeuse foule, groupée sur l'esplanade que la chapelle domine. Tant de bérets rouges, sur ces grands fonds verts, on dirait vraiment un champ de coquelicots, et la vieille chapelle, derrière eux, est toute blanche de la couche de chaux qu'on lui a mise au printemps.
La messe que l'on va nous dire ce matin sur cette cime, étant commémorative d'une victoire remportée jadis ici même par les milices basques sur des troupes franco-aile mandes, sera une messe militaire, avec mouvements d'armes et sonneries de trompettes. Et la procession aussi est militaire, ou tout au moins a l'intention de l'être; en montant par les chemins en zigzag, elle traînait avec elle un canon de campagne; précédée d'une vénérable bannière du moyen âge, elle avait à peu près l'aspect et l'ordonnance d'une petite armée. Soldats et officiers d'un jour, dans des uniformes de fantaisie, jeunes hommes quelconques, déguisés pour la circonstance et manoeuvrant des fusils de chasse. Cantinières surtout, cantinières à profusion, chaque compagnie d'une dizaine de ces soldats ayant sa cantinière, pimpante et rieuse: quelque tille de contrebandier ou de pêcheur, aujourd'hui en courte jupe de velours et en corsage doré, coiffée du béret carliste et marchant allègrement au pas, tout en jouant de l'éventail.
Cette petite armée est là maintenant, à la débandade et bavardant jusqu'à ce que la messe commence. Malgré le vent frais des hauteurs, les éventails des cantinières s'agitent toujours, comme s'il faisait très chaud.
Au bord même de l'esplanade, sur un mur bas que verdit la mousse, elles s'asseyent un instant pour se reposer, ces cantinières, après avoir soigneusement relevé leurs belles jupes de velours. Et elles s'éventent, elles s'éventent, avec leur aisance espagnole à varier ce geste-là.
Elles se penchent aussi, pour s'amuser à voir le pays qui se déroule en-dessous: Fontarabie, Hendaye, Irun, Behobia, maisonnettes de couleur rousse, ça et là groupées autour d'un vieux clocher, au milieu de l'envahissante verdure des arbres; et la Bidassoa, avec ses circuits et ses îlots, contournée en arabesques bleues dans le royaume des maïs verts....
Ces jeunes filles,—à peine jolies pourtant,—la grâce de leurs poses, le clinquant de leurs costumes, tout cela arrive à s'harmoniser d'une façon délicieuse avec les lointains riants et clairs qui vont se perdre là-bas vers l'Océan. Et, par contraste, l'autre côté de l'immense tableau, le côté des montagnes, demeure à ce matin dans l'ombre farouche; sur nous, les Pyrénées brunes, gardant leurs nuées d'orage, s'obstinent à composer en haut des fonds dantesques et sombres, qui détonnent avec les gaietés ambiantes.
C'est en plein vent que la messe sera dite, sur la terrasse, en vue de cet incomparable panorama du golfe de Biscaye. L'autel, garni d'une draperie rouge et d'une mousseline, a été dressé contre le vieux mur blanc de la chapelle, au-dessus de l'ossuaire où dorment les restes des combattants de jadis, et on y apporte un à un, avec respect, les objets sacrés qui étaient dans le choeur: des flambeaux qu'on allume et dont le grand air tourmente la flamme; un ostensoir, une clochette; enfin, l'antique statue de saint Martial, qui tous les ans une fois quitte la pénombre humide pour venir voir un peu le soleil du nouvel été.
Maintenant, à un appel de trompette, l'enfantine armée, les petits soldats et leurs petites cantinières, essayant de se recueillir pour un instant, s'alignent autour des prêtres, et la messe commence. Sans doute parce qu'il y a trop d'air ici, trop d'espace vide, elle prend un son frêle, cette trompette, un son tremblotant et comme perdu. De même, la fanfare d'Irun, qui est de la cérémonie, s'entend comme en sourdine, le vent, l'altitude peut-être atténuant les notes de ses cuivres.
Tout le monde vient de plier le genou dans l'herbe: l'élévation!... Une minute de vrai religieux silence. La musique entonne très doucement la marche nationale; les bérets rouges s'inclinent de plus en plus, jusque par terre, et des vieilles femmes prosternées, le visage caché sous des mantilles de deuil, égrènent des chapelets. C'est adorablement joli, au soleil, ces prêtres en dalmatique de soie d'autrefois, ces groupes agenouillés, et cette musique qui semble lointaine. Quelque chose peut-être monte à ce moment vers le ciel, quelque chose de cette prière dite sur une montagne, au-dessus des clochers et des villages, au milieu de la magnificence des verdures de juin, entre les Pyrénées sombres elle déploiement bleu de la mer....
Mais l'impression religieuse est furtive ici, avec toute cette jeunesse excitée. La fanfare, qui d'abord jouait des morceaux presque lents et pensifs, ne peut longtemps s'y tenir, passe bientôt à des rythmes plus gais—et oui à coup se lance délibérément dans un air de fandango.
Ite, missa est! Tout le monde se relève. La petite armé aux bérets rouges fait au pas accéléré le tour de la chapelle, puis décharge ses fusils en l'air. Et c'est fini, on va pouvoir s'amuser!
D'abord, on s'étend sur l'herbe, pour manger des bonbons et boire du rancio. Puis, musique en tête, on va redescendre en se dandinant. Avec force parades, contremarches et saluts, on ira remiser à la mairie d'Irun la bannière sacrée. Et, tout de suite après, on dansera sur la place; on dansera éperdument jusqu'au milieu de la nuit.
P.-S.—Samedi 1er juillet. Deux jeunes pèlerins se sont poignardés hier au soir à mort, au retour de Saint-Martial, l'un ayant jugé que sa fiancée s'était assise trop près de l'autre, là-haut, dans la fougère.
PREMIER ASPECT DE LONDRES
Juillet 1909.
Que de surprises me réservait l'Angleterre,—outre la plus grande, qui fut celle de m'y voir!
D'abord Londres: une ville où j'avais juré de ne jamais venir, mais qu'aujourd'hui je me pique vraiment d'avoir découverte. Sous son ciel de pluie, je me l'imaginais compacte et oppressante, avec de trop hautes maisons comme en Amérique, et je la trouve au contraire étalée paisiblement, presque diffuse si l'on peut dire, parmi ses jardins aux grands arbres, ses prairies et ses lacs. Cette expression surannée, qui servait à nos pères pour désigner Paris, lui conviendrait à merveille: le grand village.[4] A chaque instant, au détour de quelque rue élégante, c'est à se croire en pleine campagne; entre des berges de haute verdure, une rivière coule, propre et tranquille; ou bien, sous des ormeaux séculaires, s'en vont à perte de vue des pelouses mouillées où paissent des moutons.... Oh! ces moutons au milieu de Londres!... Or, ils sont là—tant ce pays est respectueux de son passé—en vertu de certains droits de pacage consentis jadis à des communautés, il y a des siècles, quand la ville s'étendait à peine et que ces squares restaient de simples champs.—Se représente-t-on, à Paris, une communauté réclamant des droits pareils sur quelque terrain entre l'Opéra et la Madeleine?
Je crois bien que la brume est complice dans l'illusion de profondeur que nous donnent ces parcs anglais; plus ou moins ténue, elle veille toujours là, pour estomper les lointains, simuler des rideaux de forêt, et c'est elle aussi qui, dès les seconds plans, agrandit à l'excès tous les arbres.
Pas une heure sans pluie, et, dès le soir, une humidité glacée qui vous pénètre. Il paraît que je tombe sur une saison exceptionnelle et on m'affirme que d'ordinaire le mois de juillet, même ici, est lumineux.—(Dans chaque pays nouveau, on tombe immanquablement sur un mauvais temps d'exception.)—Donc, le ciel terne est comme rapproché de la terre. Sans trêve, il pleut, mais cela n'empêche pas les petites rivières, entre les pelouses en velours et les massifs de fleurs, d'être sillonnées de yoles par centaines où des jeunes misses font du canotage, vêtues de blanc comme pour un vrai été. Le long de ces eaux, sur les bords irréprochables, quel art soigneux dans l'arrangement des plantes, le choix des fleurs! Par nuances qui se font valoir, on a groupé tout cela; les érables rouges du Japon à côté des fusains dorés, les pavots jaunes d'Irlande parmi les hortensias bleus. Des rhododendrons, fleuris follement, semblent d'énormes bouquets roses. Des palmiers qui hivernent en serre, de grands arbustes des Indes sont plantés ça et là comme au hasard, afin de donner une impression de pays tropical tant que dure le pâle été. Et,—détail très anglais,—des boîtes tout à fait commodes attendent, de distance en distance, que les passants veuillent bien y déposer journaux ou enveloppes; sur ces prairies artificielles, on ne voit point traîner les mille chiffons de papier qui sont des laideurs de chez nous.
Toute cette exubérance imprévue de la verdure me fait retrouver au fond de ma mémoire une phrase oubliée depuis l'époque des versions latines: «Tempora sunt mitiora quam in Galliâ», écrivait Jules César, en parlant de ces îles où déjà les Romains avaient constaté les tiédeurs du Gulf-Stream. En effet, si nos fruits de France ne mûrissent pas ici, en revanche ce ciel, toujours voilé et à peine plus froid que celui de notre Midi français, peut couver d'admirables fleurs et développer lentement des ramures prodigieuses. Les ormeaux, les chênes, les cèdres de Londres, respectés d'ailleurs depuis des siècles, trônent avec des airs de géants sur l'herbe si bien tondue. Et ce peuple anglais,—trop destructeur, hélas! hors de chez lui,—trouve des soins touchants même pour ses vieux arbres morts, qu'il ensevelit sous des amas déplantes grimpantes, au lieu de les arracher comme nous ne manquerions pas de faire.
Mais, au sortir des jardins délicieux, dans ces rues de grande ville où l'on retombe sans transition, combien Londres apparaît banal et quelconque! Des maisons de plâtre ou de brique, qui ont tourné tristement au noir, à force de baigner dans les fumées de houille. Tout le mauvais goût qui sévissait au commencement du siècle dernier: colonnades en toc, faux italien, faux corinthien, faux dorique, plus pitoyables sous la lumière du Nord. Nulle part ces belles grisailles de la pierre, nulle part ces belles lignes sobres, droites, ininterrompues qui récemment encore (avant les Elysée-Palace et les hôtel Meurice) caractérisaient Paris. Rien non plus d'un peu comparable à cette avenue souveraine qui commence à l'Arc de Triomphe pour aboutir si magnifiquement au Louvre.
Il existe pourtant un quartier qui est comme le coeur de cette ville éparse, un lieu d'une beauté étrange, sombrement dominateur, que je connais d'avance par les images ainsi que tout le monde: le long de la Tamise, à côté de Westminster, ce palais du Parlement, sorte d'immense futaie de flèches gothiques, dressée tout au bord de l'eau comme une falaise en dentelles grises, et mirant dans le fleuve de hautes silhouettes légères. C'est là que je vais, pour ma première sortie dans Londres; mais il y a loin, et en chemin mille détails amusent mes yeux qui n'avaient jamais vu l'Angleterre.
Tant de fleurs partout! Le moindre balcon, la moindre fenêtre ressemble à une corbeille de jardinier; voici même des plantes sous globe, par précaution contre la fumée et la pluie.
Il passe des Écossais en courte jupe, qui jouent de la cornemuse. Il passe des enfants, chantres de chapelle protestante, qui sont coiffés d'une petite toque surannée et gentiment cocasse. Beaucoup de misses en robe blanche, éclaircissant la tonalité générale qui serait plutôt triste. Beaucoup de soldats en dolman vermillon; assis à côté de leur «payse» sur les bancs des squares, ils éclatent comme des coquelicots dans de l'herbe. Des squares, des squares plus encore que de maisons; c'est un jardin, un bois, autant qu'une ville. Mais les moutons, qui paissent dans ces prairies encloses, ont bien la laine un peu noirâtre, passée à la fumée de houille, comme sont toutes les choses de Londres, à l'exception des verdures nouvelles. Du reste les moineaux aussi, les moineaux qui picorent à terre, ont les ailes comme charbonnées.
Combien tout est correct, méthodique, dans ces rues, dans la manière de circuler de ces foules! Ni encombrement, ni disputes; personne n'élève la voix, pas même les cochers en collision. A tous les carrefours, d'innombrables agents de police, sans rien dire, d'un geste qui vise à la grâce, de minute en minute arrêtent les voitures, les automobiles, font traverser les piétons, qui ne disent rien non plus. Et combien la mise des femmes est discrète, très province même, dirait-on chez nous; les élégances d'ici—et il en est d'extrêmes—se réservent pour le soir et d'ailleurs ne descendent guère jusqu'à la classe moyenne. Nulle part de ces stupéfiants chapeaux qui, en pleine avenue de l'Opéra, font songer au promenoir d'un asile d'aliénées. Le diable sans doute n'y perd rien; mais les apparences, oh! les apparences, avec quel soin on les sauvegarde! Et c'est bien quelque chose, de ne pas faire impudent étalage.
Malgré de fréquentes ondées, les parcs ombreux, les petits batelets des pièces d'eau ne désemplissent pas; ces gens veulent quand même jouir de la courte saison qui devrait être belle, et s'asseoir sous leurs grands arbres vénérables.
C'est étrange, je me figurais qu'à Londres tout me serait antipathique, et au contraire j'y sens fléchir par degrés mes haines de race contre ce peuple, éternel ennemi du nôtre. Ceci est du reste proverbial: on ne connaît les Anglais qu'en les rencontrant chez eux.
L'envie me prend même de descendre de voiture, pour me mêler aux gens de la rue, ou pour flâner dans les squares, regarder canoter les misses en robe blanche. J'oublie le Parlement et Westminster; me voici sans but, promenant à pied, sous une vague pluie qui tombe d'une façon presque aimable et ne mouille pas.
Beaucoup de bonhomie chez ces promeneurs de Londres,—et, sans nul doute, individuellement, de la bonté. Un malheur pour l'Angleterre est d'avoir confié les affaires du Transvaal et de la vallée du Nil à des hommes de proie, en qui s'exagéraient les plus implacables duretés collectives de la race anglo-saxonne, et qui l'ont fait pour longtemps honnir. Mais déjà au Transvaal la bonté personnelle du Roi a prévalu, et l'heure peut-être viendra pour les Egyptiens de sentir se desserrer l'inique étreinte....
A nouveau des perspectives d'arbres se déplient devant moi, ramenant l'illusion qu'une forêt doit être proche. Sur les pelouses, un feu d'artifice en géraniums tout rouges, et, à ma droite, un palais plutôt maussade, aux murailles enfumées, presque noires: Buckingham Palace, la résidence royale; n'était alentour cet espace libre qui lui donne grand air, il ne semblerait ni assez beau ni assez vaste pour de tels souverains.
La foule est là, qui stationne, rangée le long des trottoirs, attendant quelqu'un ou quelque chose. Une voiture vient de passer, très saluée, qu'à peine j'ai eu le temps d'apercevoir, et des ouvriers, arrêtés aussi pour regarder, m'apprennent que c'étaient le prince et la princesse de Galles;—(ils prononcent leurs noms avec une nuance de respect que nous n'aurions plus en France). Ils sont polis, ces ouvriers, l'air bon enfant. Si je veux rester, me disent-ils, je verrai le Roi et la Reine, qui vont sortir bientôt.—Certainement je resterai, car c'est aussi une manière de faire connaissance avec les Majestés, que de les observer d'abord d'en bas, mêlé aux plus humbles sur leur parcours.
Énormément de monde. Et le spectacle cependant doit être usé ici, car les souverains, paraît-il, sortent souvent. Mais leurs sujets aiment bien les revoir et s'amassent toujours, comme naguère, dans nos campagnes françaises, on accourait sur le passage du Saint Sacrement. Le Roi, pour les Anglais, représente encore l'âme de l'Angleterre,—et on comprend tout ce qu'une telle idée doit donner à un peuple de cohésion et de solidité.
Je regarde les pelouses, empourprées de géraniums, et le palais morose, qui semble au milieu d'un bois. A chaque porte se tiennent des soldats rouges, plus roides que les nôtres, coiffés d'un haut bonnet à poils qui chez nous figurerait un objet préhistorique; ils sont placides, décoratifs, et d'ailleurs inutiles, tant la résidence paraît gardée par le respect de tous.
Enfin, la voiture royale! Elle s'avance au trot rapide, précédée d'une escorte de cavaliers rouges qui ont très noble allure. J'aperçois le visage du Roi, au moment où il rend le salut à un groupe de presque miséreux; il a l'air bienveillant et bon; il sourit, on devine qu'il se sent en confiance, comme vraiment au milieu des siens. Et, à côté de lui, est-ce possible que ce soit la Reine? cette encore si jeune femme dont le profil exquis, plus fin que ceux que Ton grave sur les camées, accuse à peine trente ans.
BERLIN VU DE LA MER DES INDES
Novembre 1899.
De loin et par contraste, des choses, des lieux, que Ton avait assez distraitement vus en passant, vous réapparaissent quelquefois en souvenir, sous leurs définitifs aspects, et l'on en demeure obsédé. Ainsi aujourd'hui, au milieu de tout ce bleu de la mer des Indes—où je m'en vais doucement, bercé sous le soleil—l'image d'une ville du Nord, que je visitai il y a vingt jours à peine, revient me poursuivre. Oh! l'oppressante et triste ville!...
Je ne sais quelle curiosité me prit de la connaître, cette capitale allemande, que je me refusais à croire ennemie, et c'est à la veille même de mon départ pour l'Inde profonde que brusquement je décidai de l'aller voir.
Le trajet, par l'express de Liège, fut déjà pour me serrer le coeur. Octobre finissait, sur notre Europe effeuillée,—et il y a toujours une mélancolie à s'en aller, les soirs d'automne, très vite vers le Nord: on sent baisser d'heure en heure la lumière, non pas seulement parce que le jour décline, et aussi la saison, mais parce que l'obliquité du soleil augmente et que ses rayons se décolorent dans de plus hâtifs crépuscules.
Donc, je roulais vers la Prusse, vers Berlin. Au milieu des campagnes belges, de plus en plus dénudées, passaient les villes et les villages, en briques rouges et ardoises, avec force tuyaux d'usine,—tout cela d'une couleur si sombre, après les maisons blanches de mon sud-ouest français! La lumière baissait, baissait; on percevait aussi raccourcissement de la journée, dû à ces latitudes plus hautes; le soleil, paiement rose, semblait s'enfoncer avant l'heure dans des brumes déjà hivernales. Et, de s'en aller si vite, si vite, à la façon moderne, ne m'était point la notion de toute la distance parcourue vers les régions grises; alors, dans l'engourdissement d'un demi-sommeil, me venait presque une anxiété nerveuse—oh! tout à fait enfantine, je le reconnais—à l'idée que, si cette vitesse extrême faisait défaut, allait se détraquer avant le retour, il faudrait beaucoup de temps ensuite pour rebrousser chemin vers mon pays plus clair....
La Belgique et la moitié de l'Allemagne, franchies à toute vapeur, en pleine nuit, à grand fracas de sifflets et de ferraille: un voyage de cauchemar, eussent dit nos pères, mais cette façon de voyager devient universelle, à notre époque affolée. Parfois, aux instants d'arrêt, des milliers de feux, reflétés dans de l'eau noire, indiquaient la grandeur et le pullulement des villes fluviales, au milieu de régions sans doute humides et grasses. Je me rappelle surtout—quand des voix germaniques crièrent un nom de ville dont nous avons fait en français «Cologne»,—je me rappelle les alignements infinis de lampes qui se répétèrent en traînées dans le Rhin. Mon Dieu, que de feux allumés sur le monotone parcours: même au milieu des campagnes, des lampes électriques éclairaient blême et froid dans le brouillard obscur, des séries de hauts fourneaux lançaient vers les ténèbres du ciel leurs flammes rouges,—tout cela révélant une vie nocturne anormale, surmenée, fébrile, épuisante. En vérité, ce coin de notre pauvre petite Europe, déjà si usée partout et défraîchie, semblait plus particulièrement travaillé par le microbe humain....
Oh! les nuits limpides et silencieuses en Orient, les nuits où les hommes sommeillent, rêvent et font leur prière!...
Repassant ensuite en plein jour, pour revenir vers la France, je les vis, ces usines, ces manufactures allemandes, monstrueuses bâtisses en briques, rougeâtres ou charbonnées sous le gris des nuages,—et d'ailleurs toutes neuves, car la fièvre de l'industrie est dans ce pays-là un mal récent. J'avais envie de leur crier, à ces pauvres ouvriers conduits en troupeau: «Vous vous trompez, ou l'on vous trompe. Le bonheur n'est point dans le surmenage des fabriques; ni la prospérité durable, dans l'excès de produire. Bientôt, inévitablement, vous connaîtrez de terribles lendemains. Retournez donc plutôt dans les champs, où vos pères travaillaient.»
Je dis cela... mais c'est peut-être moi, l'égaré. J'avoue ne point connaître grand'chose aux questions sociales. En ce moment surtout, je suis quelqu'un qui s'en va vers l'Inde, vers la paix de l'Inde,—autant dire quelqu'un qui n'y est plus....
Berlin, où j'arrivai au petit jour, me surprit dès l'abord par son luxe étourdissant, tout flambant neuf, son luxe de parvenu, si l'on peut dire ainsi lorsqu'il s'agit d'une ville.
Sur l'avenue des Tilleuls—qui était le centre élégant d'autrefois, avant le grand empire, et qui a conservé, au milieu du clinquant des rues nouvelles, un certain air de discrétion comme il faut,—le hasard me fit loger dans un hôtel genre vingtième siècle, où sévit d'une façon intolérable la tyrannie de l'électricité, du soi-disant confort, des trop ingénieuses petites inventions. Et je passai là trois ou quatre jours de morne ennui, m'évertuant à m'intéresser à quelque chose, et n'y arrivant jamais. On me disait: «Visitez les musées, les palais.» Mais qu'est-ce que ça pouvait me faire, ces musées garnis de tableaux venus d'ailleurs, ces palais en style de partout, sans une note d'art local nulle part? Et j'errais au milieu des foules, par les rues où l'on respirait du froid. Bien inélégantes, ces foules, mais polies et bonnes personnes. Des femmes au frais visage, d'un rose exquis d'hortensia, mais portant des chapeaux mal emplumés et des bottines à élastiques, avec des chaussettes cachou.—Mon Dieu, combien je trouve puéril que ce détail de leurs chaussettes cachou vienne me faire sourire jusqu'ici, dans la sérénité hautaine de la mer!—Malgré la brume pénétrante et mauvaise, les passants—qui avaient l'air de fort braves gens, je le reconnais—s'exclamaient entre eux sur la clémence du ciel: «Ah! le beau temps, l'incomparable automne que nous avons!... Mais, par exemple, si le vent de Russie vient à souffler....» Et l'envie me prenait de m'en aller plus vite, pour éviter ce vent-là.
Cependant, par exception, il ne gelait pas encore, c'est vrai. Et dans ce grand bois de chênes, qui est une surprise et un repos en plein centre de la ville, on pouvait presque se promener sans hâte, sous la pluie des feuilles jaunes et des feuilles rousses: un lieu charmant, malgré la pauvreté de sa flore et malgré l'invasion un peu barbare des statues neuves; des recoins tranquilles et quasi sauvages, jouant les dessous de forêt, à deux pas des tramways, des brasseries,—et, le soir, comme on n'éclaire point, des amoureux partout, dans le brouillard glacé.
Il y avait aussi pour moi, à l'entrée de ce bois, un petit coin de patrie, où je revenais d'instinct, comme un exilé: l'ambassade de France, avec son square où des rosiers du Bengale fleurissaient encore, grâce à la douceur inusitée de la saison. Et je me rappelle, sur ces fleurs, un matin de soleil, le passage d'un pauvre grand papillon, engourdi et lent, qui semblait s'étonner de si longtemps vivre.... Un papillon sur des roses, à Berlin, en novembre, on sentait l'anomalie de cela, et je ne saurais vraiment dire pourquoi c'était si mélancolique.
Et, quand je m'étais longtemps ennuyé dans les rues, je remontais, au déclin du jour, m'ennuyer dans ma chambre, que des radiateurs avaient clandestinement chauffée sans y amener de gaieté. Accoudé à ma fenêtre, derrière les vitres doubles, je regardais le va-et-vient de l'avenue des Tilleuls, les piétons, les cavaliers, les voitures. Quelle lugubre lumière, à cette tombée de jour!... Au-dessus des maisons, là-bas, la coupole du Reichstag allemand, lourde et magnifique, toute dorée, toute neuve, l'air dominateur. Plus loin, toute neuve aussi et toute dorée, une Victoire géante, sur une colonne, ouvrait ses ailes dans le ciel pâle. Mais de hideux tuyaux d'usine, soufflant des fumées sombres, montaient plus haut que ces choses somptueuses, et d'innombrables réseaux d'électricité couraient au-dessus de tout cela, enveloppant ces toits, ces monuments, cette ville, de leurs écheveaux sans fin, comme si des tisserands fantastiques ou des araignées avaient travaillé dans l'air pour emprisonner Berlin dans leurs milliers de fils. Et le soleil du Nord mourait avec lenteur sur les cheminées de l'usine colossale, sur le dôme du Reichstag allemand, sur la grande femme aux ailes d'oiseau déployées dans le ciel incolore. Il était si tristement rose, ce soleil oblique, et il semblait venir de si loin!...
Et, quand je m'étais longuement ennuyé dans ma chambre, je redescendais, à la nuit, m'ennuyer par les rues, où les myriades de lampes faisaient un semblant de jour blême sur les visages, sur les boutiques, les cabarets à bière et les restaurants à choucroute. Le grouillement de cette ville de près de deux millions d'âmes, poussée en hâte comme un champignon, emplissait les larges voies droites, sillonnées de rails de fer, et, grâce au jeu de ces lampes dans la brume, les maisons à cinq ou six étages—en fouie, il est vrai, et en carton-pâte, mais bariolées, dorées, surchargées de clochetons et de moulures—simulaient une vraie magnificence, écrasante pour nos maisons parisiennes, moins hautes, qui gardent des lignes plus sobres, avec le ton gris des pierres. Jusque dans les faubourgs extrêmes, habités par les ouvriers socialistes, toujours la même prétention des façades; pas de vieux quartiers, pas de maisonnettes, rien que des bâtisses énormes, ultra-modernes et saturées d'électricité.—J'avais dès le premier jour appris qu'ici, où tout est réglé d'une façon pratique et militaire, il y a le haut du trottoir pour les promeneurs qui vont dans un sens, le bas pour ceux qui vont dans l'autre, et machinalement je suivais, sans me tromper, les sillages humains.
La nuit, quand des souffles plus froids s'engouffraient aux carrefours, la lourde gaieté de la bière s'épandait sur la ville. Que de brasseries partout, que de brasseries à musiquettes et à tambourinages de foire! Et tant de sortes de bière: la pâle, la blonde, la brune ou la noirâtre, servies chacune dans des chopes de forme spéciale, même dans des pots en sapin pour donner un goût de résine! Tous les sous-sols du «métropolitain» berlinois, aménagés en interminables séries de lieux à boire, s'éclairaient pour la fête nocturne: sous le va-et-vient des locomotives, cabarets bas, à plafond de tôle et de fonte, à décoration simili-orientale ou pseudo-japonaise; chanteurs genre tyrolien, orchestres s'efforçant de paraître tziganes. Et, de minute en minute, ébranlant tout, couvrant d'un roulement de tonnerre les violons' et les cuivres, des trains en marche au-dessus de la tête des buveurs.... Pauvres gens, dont le seul plaisir des soirs est de s'entasser là, quand il vente ou qu'il neige! Petits bourgeois, ouvriers trop endimanchés, dépensant dans ces dessous irrespirables du chemin de fer toute leur paye, et n'épargnant point, entraînés par la nouveauté du faux confort qui leur est venu et du faux luxe.... De là bière et de la bière!... De grosses filles rougeaudes, naïvement costumées en bergères des Alpes, vendant des tranches de raifort qui excitent à boire. Et, dans les recoins discrets, de petits «vomitorium» adossés au mur, avec une inscription de peur des méprises sur l'usage à en faire.... Pauvres buveurs! Leur licence un peu étalée n'avait point notre désinvolture, et l'attitude des amants à côté des amantes se montrait plutôt sentimentale; sans doute ils entendaient autrement que chez nous l'amour—sous l'égide des lois allemandes, plus favorables que les nôtres à l'éclosion des petits soldats pour l'armée, des petits ouvriers pour l'usine....
Pauvres buveurs entassés! D'ici surtout, d'ici où l'on vit dans l'air et la lumière, leur cas paraît lamentable. Mais ils n'étaient point antipathiques; ils avaient plutôt la bonhomie au visage et témoignaient même d'une certaine politesse inconnue chez nous: les hommes restaient découverts, après avoir, en arrivant, distribué à la ronde des petits saluts qu'on leur rendait soigneusement.... Nos ennemis, ces gens-là! Mais pourquoi donc? Que de malentendus intéressés au fond des haines nationales, et quelle absurdité que les frontières, pour qui les regarde de loin et de haut!...
Et cependant... je me souviens de mon émotion soudaine et de ma révolte, en apercevant, un matin, sur une place de cette ville, un canon français exhibé comme un trophée. Je m'étais arrêté court, devant cette silhouette aussitôt reconnue. Un canon de marine, hélas! amené du Mont-Valérien pour parader là, entre des obusiers de chez nous, sur cette place prussienne!... Un canon pareil à ceux de certaine corvette, dont j'eus l'honneur autrefois de commander la batterie pendant un bombardement.... Ce mécanisme de combat, jadis si familier, vieilli aujourd'hui, semi-barbare à côté des perfectionnements nouveaux et devenu objet de curiosité chez des Allemands, attestait pour moi le recul de mes jeunes années,—ce qui était déjà nostalgique, par ce matin brumeux de novembre. Mais surtout un sentiment d'un ordre moins personnel m'avait pris au coeur—et mes yeux s'étaient voilés tout à coup....
Oui, je crois bien que tout à l'heure je me trompais; il y a des frontières encore, et, malgré mon détachement de voyageur qui s'en va vers les dédaigneuses sérénités bouddhiques, comme je reviendrais vite, à l'appel de guerre! Quel effondrement, en ce cas-là, n'est-ce pas, de toutes nos fraternelles théories! De longtemps encore, on aura beau faire, le vieux mot de patrie ne sera pas remplaçable, et un drapeau de certaines couleurs gardera le mystérieux pouvoir, rien qu'en apparaissant, d'entraîner nos âmes et de les grandir. C'est suranné, si l'on veut; c'est absurde tant qu'on voudra; mais c'est irrésistible et peut-être sublime.
Un quartier, dans ce Berlin, arrive toutefois à une certaine beauté inquiétante, dont j'ai gardé l'image: celui des palais, des arsenaux et des musées. Une rivière l'entoure, la Sprée froide et noire, que traversent en ce lieu des ponts à balustres de marbre ou de porphyre, bordés de statues ou de grandes urnes à trépieds de bronze. Les voies y sont moins peuplées, il y règne un certain silence et, parmi de massives constructions en pierres uniformément sombres, on se repose du clinquant, des boutiques et des bariolages. Toutefois, rien de local, pas plus ici qu'ailleurs; toujours la servile imitation de la Grèce, les colonnes doriques et les statues,—d'où ce titre d'«Athènes de la Sprée» donné par les Prussiens à leur ville. Tout cela, lourdement pompeux, accusant des prétentions, sans doute illusoires, à la souveraineté et à la durée. Trop de statues, vraiment, alignées à terre le long des rampes, ou bien perchées en haut sur les frises. C'est inimaginable, la quantité de bonshommes ou de bêtes qui se détachent sur le ciel incolore: grandes silhouettes figées, grands gestes tragiques sur les nuages, chevaux cabrés aux angles des toits, battant l'air de leurs pattes. Et aussi tant d'ailes, noires ou dorées, de Génies, de Victoires, d'aigles surtout; d'aigles prêts à fondre et à lacérer.
Il n'est pas jusqu'à la religion protestante qui, déviée de son vrai sens, ne paraisse ici devenir ambitieuse et antichrétienne, dans cet immense temple de luxe, trop surchargé de colonnes, de coupoles, et n'ayant pas, comme les admirables cathédrales gothiques, l'excuse du temps, puisqu'il date d'hier.... Oh! les humbles temples, blancs et simples, où j'ai adoré dans mon enfance «en esprit et en vérité»!...
Le palais impérial d'autrefois, inhabité depuis le nouveau règne, se dresse sinistre, sous le revêtement noir que lui ont fait les pluies et les fumées. Sa haute porte, au blason d'or terni, est masquée à présent par le monument tout neuf élevé à l'empereur Guillaume (le grand, l'ancêtre); ici encore, pour immortaliser cette gloire, une débauche de statues, un amas de porphyre et de bronze; d'énormes aigles, prêts à déchirer, du bec et de la serre; d'énormes lions, la griffe ouverte et les dents montrées....
Toujours l'oiseau de proie, toujours la bête de proie, en des attitudes de provocation, de rapt et de conquête. Est-ce bien le génie de cette race de poètes, de penseurs, de calculateurs, que symbolisent ces marbres et ces bronzes? Ou bien n'y a-t-il pas; malentendu encore là-dessous, et incompréhension du peuple par les chefs qui le mènent?...
Mon Dieu, que de soldats à Berlin, surtout dans ce quartier des palais! Des factionnaires partout, des postes partout, des fusils dehors étalés en faisceaux: petits soldats tout jeunes et roses, aux figures d'anodines poupées sous le casque, ayant un geste irréprochablement machinal pour porter ou présenter les armes, du matin au soir, aux officiers qui ne cessent de passer, en cette ville ultra-militaire, encombrée d'uniformes. Oh! ils n'ont rien de l'aigle ni du lion, ces bons petits soldats aux yeux naïfs. Et là encore, n'y aurait-il pas malentendu peut-être?... Tel paysan bavarois ou wurtembergeois, père d'une bande de ces enfants-là, n'aimerait-il pas mieux s'arranger avec quelque puissance voisine afin d'avoir plus de colonies où s'en iraient prospérer ses fils, que de les envoyer à la frontière, dans le troupeau innombrable et merveilleusement automatique, et de les faire tuer là, pour qu'on ajoute ensuite quelques nouvelles bêtes féroces en métal autour du palais des rois de Prusse?...
Je dis cela.... Après tout, je n'en sais rien. Et, pour l'heure, je me sens détaché de ce problème; je suis quelqu'un qui s'en va vers l'Inde, chercher la paix religieuse auprès des vieux sages, dans des régions hautes, où n'atteint point le vol des pauvres petits vautours de bronze qui déploient leurs ailes là-bas au bord de la Sprée dans le ciel septentrional....
Non, je n'en sais rien.... Mais, ce que je sais par exemple, c'est qu'en rentrant dans mon pays, ma joie fut immense de réentendre tout à coup des voix françaises. J'aurais embrassé les douaniers de chez nous, par qui je fus réveillé à la frontière,—et pourtant je ne suis pas suspect de partialité envers ce corps-là.—Jamais, au retour des plus longues campagnes dans les plus lointains pays, jamais je n'avais connu tel soulagement à me retrouver en France.
C'est que sans doute, malgré mon parti pris de fraternité, malgré la nature si visiblement débonnaire du peuple berlinois, malgré la courtoisie des grands et l'aimable accueil, un sûr instinct m'avait avisé: je revenais de chez l'ennemi.
VIEILLE BARQUE, VIEUX BATELIER
Au quai de Thérapia, pour passer sur l'autre rive du Bosphore, il s'agissait de choisir une barque, parmi celles qui attendaient là, toutes prêtes, jolies pour la plupart, bien peinturlurées, avec de beaux coussins en velours, chacune ayant son rameur jeune, aux bras solides.
Seule, la plus proche, celle à qui c'était le tour, avait l'air d'une pauvresse à côté des autres; point de velours sur les coussins, mais des housses d'indienne en petits morceaux de différentes couleurs; bien propre pourtant, cette barque, bien soignée, mais si vieille, avec des rapiéçages, et montée par un batelier caduc, en costume si miséreux!—Presque brutalement je la refusai, pour faire accoster la suivante, qui était fraîche et dorée.
Mais quand elle s'écarta pour me laisser place, je vis avec quels soins ingénieux ces morceaux d'indienne étaient assemblés et raccommodés: oeuvre sans doute de quelque vieille femme, épouse de ce bonhomme, pour essayer de donner encore un peu d'apparence à la barque défraîchie, et ne pas trop rebuter les clients. Surtout je croisai le regard du vieux batelier, un regard chargé de reproche contenu, de résignation et de détresse....
Alors une pitié désolée me serra le coeur, ma journée en fut assombrie. Je me promis de revenir le lendemain, de choisir celui-là entre tous, de le complimenter sur le bon goût de ses modestes embellissements, même de le reprendre chaque fois que je passerais.
Mais, ni le lendemain, ni les jours suivants, je ne pus le retrouver. Et,—c'est peut-être bien puéril,—de toutes les mauvaises actions de ma vie, aucune ne m'a laissé plus de remords que l'affront fait à ce pauvre vieux, à ses petites housses d'indienne serties d'humbles galons rouges et si laborieusement arrangées....
PROCESSION DE VENDREDI SAINT EN ESPAGNE
Depuis quinze ans bientôt, ce qui marque surtout dans ma mémoire les fêtes de Pâques—mais je ne saurais dire pourquoi,—c'est, au pays basque, à Irun, cet instant qui suit la rentrée de la procession du vendredi saint dans l'église sombre et amène le retour soudain du silence sur la vieille petite ville, après l'agitation de l'archaïque défilé.
Cela se passe chaque fois par quelque soir de printemps encore incertain, avec des tiédeurs qui déjà grisent un peu, et avec des feuilles dépliées à peine aux arbres de la place que l'église domine de ses hauts murs austères. Immuable, ce défilé de la procession depuis quinze ans que je le connais: la même musique; les mêmes saints et les mêmes saintes en bois peint, promenés sur des brancards; les mêmes douze pêcheurs basques, au visage dur, aux joues rasées comme celles des moines, figurant les douze apôtres en toge romaine;—seulement, d'une année à l'autre, je les vois vieillir.
Les mêmes humbles dévotes, figurant les trois saintes femmes, en longs vêtements noirs, éplorées derrière le cercueil du Christ;—seulement, d'une année à l'autre, je les vois vieillir....
Et toujours, ces centaines de vieux paysans, à l'expression si triste et fermée, qui suivent, le cierge à la main.
Quand tout cela, après la promenade lente par la ville, s'est engouffré sous le grand portail de l'église, déjà obscure, alors commence pour moi cet instant d'indicible mélancolie, sur cette place du moyen âge redevenue silencieuse, et où l'on sent tout à coup le froid du soir, tandis que l'air reste imprégné d'une odeur d'encens, et le sol criblé de mille taches de cire par le passage de tous ces modestes cierges de pauvres....
UN VIEUX COLLIER
Mon Dieu! les pauvres petites choses, bien rangées, bien classées, bien ensevelies, sur les étagères de ce placard profond, que dissimulent des soies d'Orient et des armes, en ce recoin le plus caché de ma demeure!... Pour ouvrir cet ossuaire, il faut, dans une continuelle et décourageante pénombre, tirer un divan, décrocher des poignards: aussi reste-t-il clos et oublié durant des saisons ou même des années, et les pauvres petites choses, qui sont des souvenirs entassés de mes premières campagnes de marin, continuent de durer au milieu d'obscurité et de silence.
Il n'y a rien là qui ait moins de vingt-cinq ans; c'est le dépôt des reliques les plus anciennes de ma vie errante, c'est le reliquaire de la période passée aux îles du Grand-Océan, au Chili, et ensuite sur les sables du Sénégal, depuis 1872 jusqu'à mon arrivée en Orient et mon initiation à l'Islam.
Dans des boîtes, les unes en feuille de fer, en carton, les autres en bois exotique fabriquées jadis à mon usage par des matelots,—dans de bien humbles boîtes qui me sont devenues précieuses pour avoir jadis couru les mers avec moi, au temps délicieux de ma pauvreté et de ma jeunesse,—dorment des fleurs de Polynésie, vieillissent et s'émiettent des couronnes qui Bornèrent des chevelures de Tahitiennes, là-bas, pour des fêtes nocturnes, à la lueur des étoiles australes.
On y trouve aussi des noeuds de satin; de gentils signets brodés, avec des devises; des mèches brunes ou blondes attachées par des faveurs roses: souvenirs de jeunes filles de Valparaiso ou de Lima,—que je revois souples et pâles, cachant derrière des cils très longs le jeu de leurs prunelles noires,—et qui pourraient bien être des jeunes grand'mères aujourd'hui..., belles encore, sans doute, malgré le sournois travail du temps, mais assurément très métamorphosées, ne fût-ce que par la fantaisie des modes et des coiffures.... Qui peut dire quelle serait l'impression de nous revoir?... Qui sait, après tant d'années, si je m'intéresserais encore à la jolie énigme de leurs yeux?
Et les pauvres petites choses, bien mortes pourtant, bien momifiées dans de la poussière, ont gardé le pouvoir toujours d'éveiller en moi des images de vie et de jeunesse,—de me rappeler surtout les grèves blanches, les nuées et les brises du Grand-Océan.
Oh! certain collier en fleurs d'hibiscus, liées par des fils de roseau! Tout ce qu'il évoque, celui-là, lorsqu'il me réapparaît! A des années d'intervalle seulement, j'ouvre son petit cercueil fané, car j'aurais crainte, si j'en usais trop, de laisser évaporer son charme et la vague senteur de là-bas qu'il conserve encore.
Dès que je le regarde, la lointaine Polynésie revient pénétrer mon âme de son mystère:—son grand mystère de solitude et d'ombre, que j'ai vainement cherché à traduire dans un de mes livres d'autrefois. Du vent et des nuages; un vent puissant, régulier, éternel comme s'il était l'haleine du monde; l'Alise austral, poussant les houles d'un océan immense vers des îles aux ceintures de corail blanc. Et la blancheur des grèves mugissantes, entourant un chaos de montagnes, de forêts sombrement silencieuses, où s'amassent et s'emprisonnent ces nuages que l'Alise promène au-dessus du désert des eaux.... Je retrouve tout cela et tant d'autres choses encore,... l'allure balancée des filles aux pieds nus, l'ambre de leur chair, la caresse sauvage et triste de leurs yeux, et puis leurs chants du soir, sous l'obscurité des hauts palmiers si frêles qui s'agitent aux moindres souffles de la mer.... Tant d'autres choses encore je retrouve, de très indicibles choses, quand je regarde le pauvre collier en fleurs d'hibiscus, tout desséché aujourd'hui et qui, avec les années, dépose au fond de sa boîte une mince couche de cendre.
Il me vient, ce collier, d'une jeune fille rencontrée une fois, au crépuscule, sur une plage solitaire, et aimée ardemment l'espace d'une heure, tandis que soufflait avec violence dans nos poitrines une brise humide et chaude qui était comme saturée de vie. Je me rappelle combien cette plage devenait blanche, au milieu de l'obscurité envahis santé; des coraux, émiettés là depuis des siècles, lui faisaient un tapis de neige qui bruissait légèrement sous nos pieds. Le lieu se déployait autour de nous en lignes infinies dans la pénombre du soir; il avait l'unité puissante d'un site des époques primitives, et le Grand-Océan l'encerclait de sa courbe souveraine. La surface des eaux luisait encore, par places, aux derniers reflets du soleil éteint, et, sur un rideau de nuées qui enténébrait toute la base du ciel, l'horizon marin se dessinait en clartés pâles. Derrière la blanche plage, aussitôt commençait, sur un sol gris, la colonnade grise des cocotiers—qui sont les arbres du bord de la nier dans ces archipels de Polynésie. Leur verdure, leurs bouquets de plumes vertes se tenaient si haut que nous ne voyions, en marchant, que leurs tiges couleur de cendre, trop longues et trop minces, à ce qu'il semblait, pour supporter en l'air toutes ces palmes; rien que les gerbes des tiges, la forêt des tiges géantes qui se courbaient au souffle du large comme d'effrayants roseaux, nous faisant tout petits et négligeables, nous deux, sous leur agitation de choses immenses.
La beauté de la jeune fille, survenue au milieu de cette solitude et rapprochée de moi par le hasard, rayonnait sauvagement sous ses sourcils froncés, dans ses yeux de hardiesse et de candeur. Ses cheveux droits tombaient sur ses flancs comme de lourdes coulées de lave noire. Elle avait inconsciemment la grâce exquise des attitudes, avec la perfection absolue de la forme, toute l'originelle splendeur humaine que les peuplades de ces îles ont conservée. Et je regardais le collier en fleurs d'hibiscus, d'un rouge ardent sur le bronze clair et presque rose de la gorge nue: cette respiration de jeune fille semblait le bercer là, au rythme d'une vie fraîche et superbe....
L'heure crépusculaire, la tristesse de l'heure, les aspects terribles ou désolés des choses furent complices pour plus étroitement nous unir,—enfants que nous étions, enfants seuls et perdus au milieu d'ambiances trop farouches. L'effroi du soir, l'horreur magnifique du lieu avivaient pour nous ce besoin qu'a toute âme d'une autre âme, et,—dans un ordre plus humble, mais, hélas! aussi humain,—ce désir que tout corps éprouve d'un autre corps, d'un corps doux à caresser et à étreindre, pour tromper l'angoisse de se sentir seul devant le mystère des impassibles choses. Tandis que la Nature s'attestait alentour indifférente et fatale, nous échangions, nous, à plein coeur, d'un même élan spontané, cette tendresse presque encore enfantine qui, chez les très jeunes, mêle à la brutalité de l'amour je ne sais quoi d'infiniment bon et de supérieurement fraternel. Dans cette tendresse-là, qui fit nos fronts s'appuyer l'un à l'autre, il y avait, si l'on peut dire ainsi, un peu de l'universelle pitié qui rapproche les hommes ou les bêtes aux heures d'imprécise angoisse,—et, sans doute, y avait-il aussi pour moi l'ivresse de fondre en cette créature, très voisine de l'humanité primitive, l'enfant trop raffiné héréditairement que j'avais déjà conscience d'être....
Quand ce fut l'instant de nous séparer, la nuit était à peu près venue,—la nuit qui, pour l'imagination des Polynésiens, amène sous ces grandes palmes l'effarante promenade des fantômes tatoués à visage bleu. Toujours il y avait là-bas, sur les rebords les plus lointains du cercle de la mer, ces lueurs pâles qui faisaient les eaux moins obscures que les voiles du ciel. Je revois encore, après tant d'années, l'éclairage sinistre qui persistait à l'horizon ce soir-là.
Elle, avant de s'enfuir, ôta son collier en fleurs d'hibiscus pour le passer à mon cou; puis, s'avança brusquement tout près, tout près pour me regarder, son front presque sur le mien; je vis alors, à toucher mes yeux briller ses yeux à elle, très dilatés et mouvants. Dans l'étrangeté de son sourire ensuite, je sentis entre nous, malgré la tendresse échangée, un abîme d'incompréhension, comme entre deux êtres d'espèce différente, incapables de se pénétrer jamais.
Le lendemain, nous devions nous retrouver à la même heure; mais une grande bourrasque s'était déchaînée, il tombait une pluie de déluge, elle ne fut pas au rendez-vous. Et, le matin suivant, notre frégate quitta cette île pour n'y plus revenir.
J'en gardai plusieurs jours une tristesse qui ne s'expliquait pas, avec un désir attendri de la revoir,—comme il arrive quelquefois pour des jeunes femmes entrevues et aimées en rêve, qu'on ne peut espérer retrouver puisqu'on sait leur inexistence. Pour moi, celle-là semblait bien aussi impossible à ressaisir et aussi perdue qu'une vision de rêve, car je n'avais alors aucun moyen, pauvre petit aspirant de marine que j'étais, de ramener un navire vers l'Océanie. Entre nous deux sans doute quelque chose avait jailli de plus que le désir de nos jeunes chairs, sans quoi je n'aurais pas eu ce long serrement de coeur et je ne me souviendrais plus.
Mais c'est surtout ce regard, l'interrogation de ce dernier regard trop près du mien, c'est cela qui a gravé dans ma mémoire l'heure et le lieu, tout le grand décor crépusculaire et le cercle pâle de l'horizon.
Et maintenant, l'évocation finie, je vais renfermer, pour des années peut-être, l'humble collier dans son humble boîte. C'est d'ailleurs une évocation déjà confuse, et il faut à présent l'effort de ma volonté pour l'obtenir, car il s'éloigne de plus en plus vite, l'instant, si furtif au milieu du glissement rapide et infini des durées, l'instant où ces quelques brins de paille décolorés étaient de larges fleurs vivantes, d'un rouge de pourpre, posant sur cette naïve poitrine nue.... La gorge qui fut jeune et admirable, comment est-elle aujourd'hui, et comment sont les grands yeux interrogateurs?
Et qui sait entre quelles mains il sera froissé, puis jeté aux immondices, et dans quelle poussière il finira, ce collier qui devrait être depuis longtemps retourné à l'humus des îles océaniennes, mais que ma fantaisie s'obstine à maintenir dans une quasi-existence, desséchée et fragile comme l'existence des momies.
PRÉFACE POUR UN LIVRE QUI NE FUT JAMAIS PUBLIÉ
Mon cher ami,
Combien m'ont impressionné ces mots que tu as mis en tête de ton livre: vieille marine!
C'est pourtant vrai, mon Dieu, que la marine de notre jeunesse remonte à un quart de siècle, et qu'elle est déjà vieille, démodée, finie....
Au temps de nos débuts, il y avait encore des pays qui étaient loin, des ports où l'on se sentait vraiment ailleurs; il y avait encore quelques dernières frégates, vierges d'escarbilles et de fumée de houille, qui s'en allaient légères, silencieuses et propres, manoeuvrées par des hommes vêtus de toile blanche, et traversaient l'océan sous la seule impulsion de leurs grandes voiles. En escadre, on pratiquait encore l'«exercice de manoeuvre», qui sans doute ne valait déjà plus celui que nos pères faisaient, mais qui demeurait cependant une incomparable école d'agilité et de force. Et nos navires de guerre n'étaient point tout à fait devenus ces machines pour tueries électriques, qui cheminent sournoises et à demi-noyées, en soufflant d'infectes nuages noirs. Oh! le Sénégal de notre époque, comme tu en as bien rendu la désolation languide et fiévreuse!... Oh! le Dakar d'autrefois, où nous possédions en commun une case, une case de bois bâtie, disais-tu, avec des débris de caisses à vermouth, et hantée par les fourmis blanches, les serpents, les lézards!... Trois maisons, en ce temps-là, dans ce pays, et un seul magasin: vaste bazar où l'on vendait de tout, des alcools sur le comptoir, des conserves pour navires et des verroteries pour nègres; là trônait une sévère grosse dame de Marseille, toujours en sueur, qui avait des moustaches, un passé mystérieux et des tatouages obscènes sur le bas du corps. C'était tout; des villages yoloffes venaient ensuite, où l'on entendait le soir des bamboulas furieuses, rythmées à grands coups de calebasses; puis commençaient les sables, les mornes déploiements du désert, jaunes sous le soleil torride.... On dit que c'est une ville à présent.... Non, mais te représentes-tu ça: notre Dakar jouissant d'établissements publics et doté d'un chemin de fer?...
Et l'îlot de Corée, son hôpital triste et brûlant, où tu faillis mourir! Nulle part ailleurs que dans ton livre, je n'en ai retrouvé l'oppression, l'étouffement et le silence: Gorée, vieille petite ville du siècle dernier, colonie de nos pères, aujourd'hui abandonnée et qui mélancoliquement s'émiette sur son rocher, au souffle du Sahara voisin. En lisant ce que tu en dis, je me suis senti chaud à la tête, avec un fourmillement dans les cheveux, comme là-bas quand vous prend la fièvre.
Déjà un quart de siècle, depuis notre exil au Sénégal! Le temps a dispersé nos camarades d'alors, et la fièvre jaune en a fauché plus d'un. Quant à notre navire, il n'existe plus.... J'y élevais, non loin de ta chambre, trois jeunes caïmans orphelins, t'en souviens-tu encore, qui s'évadaient parfois et jetaient dans ton existence une note inquiète.
Plus tard, mon cher ami, nous nous sommes retrouvés à l'école d'Escrime et Gymnastique, et je m'attendais à voir reparaître dans tes notes cette période joyeuse et drôle durant laquelle nous étions du matin au soir en équilibre ou en garde, ou bien encore, tantôt par les pieds, tantôt par les mains, suspendus à quelque chose. Et c'est dommage que tu n'en aies point parlé, car tu aurais employé là si bien cette ironie immense, mais compatissante et bon enfant, qui t'est particulière.
Dans tes courts récits, rapides comme ta parole, nerveux et un peu violents comme toi-même mais pleins de générosité et de coeur, je te retrouve tout entier. Je retrouve aussi la gaieté de notre chère marine et l'esprit de nos «carrés» de bord.
Et cependant, j'ai un reproche à te faire, un reproche assez grave. Tu as bafoué comme il convenait deux ou trois de nos égaux ou de nos chefs, et, quand tu cingles la piètre ligure de certain amiral, aujourd'hui remisé, tous les marins seront avec toi pour applaudir. Mais pourquoi n'as-tu parlé que des mauvais? Il s'en trouve aussi de bons et de charmants, de braves et d'héroïques; tu en es convaincu plus que personne, toi qui as laissé dans la marine des amis que tu aimes si sincèrement et qui te le rendent. Alors pourquoi ne dis-tu rien de ceux que tu regrettes? ni de ceux que tu vénères et que tu admires? Tu aurais su le faire si bien! Il manque des chapitres à des petites histoires, je t'assure, et je crains que cela ne te donne, pour ceux qui ne te connaissent pas, un air d'avoir écrit une oeuvre de dénigrement et de rancune—ce qui serait cependant tout à fait au-dessous de ta pensée et de ton coeur....
Maintenant, bonne chance à ton livre, et pardonne le franc parler de ton très ancien camarade d'Afrique et autres lieux.
QUELQUES PENSÉES VRAIMENT AIMABLES
I
C'est incroyable ce qu'il y a de gens chez qui l'âge ingrat dure toute la vie.
II
On rencontre souvent chez les choses une certaine bêtise, un certain mauvais vouloir entêté, qui sont bien plus révoltants encore que chez les personnes.
III
Je n'arrive plus à m'irriter sérieusement contre mon prochain. Non, les seuls êtres qui me causent encore des indignations exaspérées sont les boutons de mes cols ou de mes devants de chemise, lorsqu'on voyage je me trouve seul à leur merci.
IV
La bienfaisante science des laboratoires invente des remèdes merveilleux pour prolonger quelques pauvres chétifs, perforés de microbes, mais, dans sa sollicitude pour l'humanité, invente aussi des poudres détonantes, capables de détruire par milliers à la minute les jeunes sujets mâles de l'espèce.
V
Aspect sous lequel réapparaît à moi-même
ce que de bonnes âmes appellent
ma notoriété.
Une grosse cloche exaspérante, que des mauvais plaisants m'auraient accrochée derrière le dos et qui, dès que je remue, se mettrait à sonner, pour faire hurler les imbéciles et les chiens.
VI
Économie politique et sociale.
Tout est vrai. Mais le contraire l'est également.
VII
Religion.
Tout est faux. Mais le contraire l'est encore bien davantage, et notoirement plus absurde.
VIII
Progrès.
Propagation de l'alcool, de la désespérance et des explosifs.
IX
Bienfaits de la civilisation.
A deux heures du matin et seul, je me trouverais beaucoup plus à mon aise dans la jungle indienne que dans les rues de la ville la plus civilisée de la Terre.
X
Chasse.