LE ROMAN

D'UN ENFANT

PAR

PIERRE LOTI

Dix-neuvième Édition.

PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3

1890
Droits de reproduction et de traduction réservés.


à sa majesté la reine
ÉLISABETH DE ROUMANIE

Décembre 188..

Il se fait presque tard dans ma vie, pour que j'entreprenne ce livre: autour de moi, déjà tombe une sorte de nuit; où trouverai-je à présent des mots assez frais, des mots assez jeunes?

Je le commencerai demain en mer; au moins essaierai-je d'y mettre ce qu'il y a eu de meilleur en moi, à une époque où il n'y avait rien de bien mauvais encore.

Je l'arrêterai de bonne heure, afin que l'amour n'y apparaisse qu'à l'état de rêve imprécis.

Et, à la souveraine de qui me vient l'idée de l'écrire, je l'offrirai comme un humble hommage

de mon respect charmé.

pierre loti.


Chapitres: [I, ] [II, ] [III, ] [IV, ] [V, ] [VI, ] [VII, ] [VIII, ] [IX, ] [X, ] [XI, ] [XII, ] [XIII, ] [XIV, ] [XV, ] [XVI, ] [XVII, ] [XVIII, ] [XIX, ] [XX, ] [XXI, ] [XXII, ] [XXIII, ] [XXIV, ] [XXV, ] [XXVI, ] [XXVII, ] [XXVIII, ] [XXIX, ] [XXX, ] [XXXI, ] [XXXII, ] [XXXIII, ] [XXXIV, ] [XXXVI, ] [XXXVII, ] [XXXVIII, ] [XXXIX, ] [XL, ] [XLI, ] [XLII, ] [XLIII, ] [XLIV, ] [XLV, ] [XLVI, ] [XLVII, ] [XLVIII, ] [XLIX, ] [L, ] [LI, ] [LII, ] [LIII, ] [LIV, ] [LV, ] [LVI, ] [LVII, ] [LVIII, ] [LIX, ] [LX, ] [LXI, ] [LXII, ] [LXIII, ] [LXIV, ] [LXV, ] [LXVI, ] [LXVII, ] [LXVIII, ] [LXIX, ] [LXX, ] [LXXI, ] [LXXII, ] [LXXIII, ] [LXXIV, ] [LXXV, ] [LXXVI, ] [LXXVII, ] [LXXVIII, ] [LXXIX, ] [LXXX, ] [LXXXI, ] [LXXXII, ] [LXXXIII]
[Note du transcripteur: il n'y avait pas de chapitre XXXV.]

LE ROMAN D'UN ENFANT


I

C'est avec une sorte de crainte que je touche à l'énigme de mes impressions du commencement de la vie,—incertain si bien réellement je les éprouvais moi-même ou si plutôt elles n'étaient pas des ressouvenus mystérieusement transmis... J'ai comme une hésitation religieuse à sonder cet abîme...

Au sortir de ma nuit première, mon esprit ne s'est pas éclairé progressivement, par lueurs graduées; mais par jets de clartés brusques—qui devaient dilater tout à coup mes yeux d'enfant et m'immobiliser dans des rêveries attentives—puis qui s'éteignaient, me replongeant dans l'inconscience absolue des petits animaux qui viennent de naître, des petites plantes à peine germées.

Au début de l'existence, mon histoire serait simplement celle d'un enfant très choyé, très tenu, très obéissant et toujours convenable dans ses petites manières, auquel rien n'arrivait, dans son étroite sphère ouatée, qui ne fût prévu, et qu'aucun coup n'atteignait qui ne fût amorti avec une sollicitude tendre.

Aussi voudrais-je ne pas écrire cette histoire qui serait fastidieuse; mais seulement noter, sans suite ni transitions, des instants qui m'ont frappé d'une étrange manière,—qui m'ont frappé tellement que je m'en souviens encore avec une netteté complète, aujourd'hui que j'ai oublié déjà tant de choses poignantes, et tant de lieux, tant d'aventures, tant de visages.

J'étais en ce temps-là un peu comme serait une hirondelle, née d'hier, très haut à l'angle d'un toit, qui commencerait à ouvrir de temps à autre au bord du nid son petit œil d'oiseau et s'imaginerait, de là, en regardant simplement une cour ou une rue, voir les profondeurs du monde et de l'espace,—les grandes étendues de l'air que plus tard il lui faudra parcourir. Ainsi, durant ces minutes de clairvoyance, j'apercevais furtivement toutes sortes d'infinis, dont je possédais déjà sans doute, dans ma tête, antérieurement à ma propre existence, les conceptions latentes; puis, refermant malgré moi l'œil encore trouble de mon esprit, je retombais pour des jours entiers dans ma tranquille nuit initiale.

Au début, ma tête toute neuve et encore obscure pourrait aussi être comparée à un appareil de photographe rempli de glaces sensibilisées. Sur ces plaques vierges, les objets insuffisamment éclairés ne donnent rien; tandis que, au contraire, quand tombe sur elles une vive clarté quelconque, elles se cernent de larges taches claires, où les choses inconnues du dehors viennent se graver.—Mes premiers souvenirs en effet sont toujours de plein été lumineux, de midis étincelants,—ou bien de feux de branches à grandes flammes roses.

II

Comme si c'était d'hier, je me rappelle le soir où, marchant déjà depuis quelque temps, je découvris tout à coup la vraie manière de sauter et de courir,—et me grisai jusqu'à tomber, de cette chose délicieusement nouvelle.

Ce devait être au commencement de mon second hiver, à l'heure triste où la nuit vient. Dans la salle à manger de ma maison familiale—qui me paraissait alors un lieu immense—j'étais, depuis un moment sans doute, engourdi et tranquille sous l'influence de l'obscurité envahissante. Pas encore de lampe allumée nulle part. Mais, l'heure du dîner approchant, une bonne vint, qui jeta dans la cheminée, pour ranimer les bûches endormies, une brassée de menu bois. Alors ce fut un beau feu clair, subitement une belle flambée joyeuse illuminant tout, et un grand rond lumineux se dessina au milieu de l'appartement, par terre, sur le tapis, sur les pieds des chaises, dans ces régions basses qui étaient précisément les miennes. Et ces flammes dansaient, changeaient, s'enlaçaient, toujours plus hautes et plus gaies, faisant monter et courir le long des murailles les ombres allongées des choses... Oh! alors je me levai tout droit, saisi d'admiration... car je me souviens à présent que j'étais assis, aux pieds de ma grand'tante Berthe (déjà très vieille en ce temps-là), qui sommeillait à demi dans sa chaise, près d'une fenêtre par où filtrait la nuit grise; j'étais assis sur une de ces hautes chaufferettes d'autrefois, à deux étages, si commodes pour les tout petits enfants qui veulent faire les câlins, la tête sur les genoux des grand'mères ou des grand'tantes... Donc, je me levai, en extase, et m'approchai de la flamme; puis, dans le cercle lumineux qui se dessinait sur le tapis, je me mis à marcher en rond, à tourner, à tourner toujours plus vite et enfin, sentant tout à coup dans mes jambes une élasticité inconnue, quelque chose comme une détente de ressorts, j'inventai une manière nouvelle et très amusante de faire: c'était de repousser le sol bien fort, puis de le quitter des deux pieds à la fois pendant une demi-seconde,—et de retomber,—et de profiter de l'élan pour m'élever encore, et de recommencer toujours, pouf, pouf, en faisant beaucoup de bruit par terre, et en sentant dans ma tête un petit vertige particulier très agréable... De ce moment, je savais sauter, je savais courir!

J'ai la conviction que c'était bien la première fois, tant je me rappelle nettement mon amusement extrême et ma joie étonnée.

—Ah! mon Dieu, mais qu'est-ce qu'il a ce petit, ce soir? disait ma grand'tante Berthe un peu inquiète. Et j'entends encore le son de sa voix brusque.

Mais je sautais toujours. Comme ces petites mouches étourdies, grisées de lumière, qui tournoient le soir autour des lampes, je sautais toujours dans ce rond lumineux qui s'élargissait, se rétrécissait, se déformait, dont les contours vacillaient comme les flammes.

Et tout cela m'est encore si bien présent, que j'ai gardé dans mes yeux les moindres rayures de ce tapis sur lequel la scène se passait. Il était d'une certaine étoffe inusable, tissée dans le pays par les tisserands campagnards, et aujourd'hui tout à fait démodée, qu'on appelait «nouïs». (Notre maison d'alors était restée telle que ma grand'mère maternelle l'avait arrangée lorsqu'elle s'était décidée à quitter l'île pour venir se fixer sur le continent.—Je reparlerai un peu plus tard de cette île qui prit bientôt, pour mon imagination d'enfant, un attrait si mystérieux.—C'était une maison de province très modeste, où se sentait l'austérité huguenote, et dont la propreté et l'ordre irréprochables étaient le seul luxe.)

...Dans le cercle lumineux qui, décidément, se rétrécissait de plus en plus, je sautais toujours. Mais, tout en sautant, je pensais, et d'une façon intense qui, certainement, ne m'était pas habituelle. En même temps que mes petites jambes, mon esprit s'était éveillé; une clarté un peu plus vive venait de jaillir dans ma tête, où l'aube des idées était encore si pâle. Et c'est sans doute à cet éveil intérieur que ce moment fugitif de ma vie doit ses dessous insondables; qu'il doit surtout la persistance avec laquelle il est resté dans ma mémoire, gravé ineffaçablement. Mais je vais m'épuiser en vain à chercher des mots pour dire tout cela, dont l'indécise profondeur m'échappe... Voici, je regardais ces chaises, alignées le long des murs, et je me rappelais les personnes âgées, grand'mères, grand'tantes et tantes, qui y prenaient place d'habitude, qui tout à l'heure viendraient s'y asseoir... Pourquoi n'étaient-elles pas là? En ce moment, j'aurais souhaité leur présence autour de moi comme une protection. Elles se tenaient sans doute là-haut, au second étage, dans leurs chambres; entre elles et moi, il y avait les escaliers obscurs, les escaliers que je devinais pleins d'ombre et qui me faisaient frémir... Et ma mère? J'aurais surtout souhaité sa présence à elle; mais je la savais sortie dehors, dans ces rues longues dont je ne me représentais pas bien les extrémités, les aboutissements lointains. J'avais été moi-même la conduire jusqu'à la porte, en lui demandant: «Tu reviendras, dis?» Et elle m'avait promis qu'en effet elle reviendrait. (On m'a conté plus tard qu'étant tout petit, je ne laissais jamais sortir de la maison aucune personne de la famille, même pour la moindre course ou visite, sans m'être assuré que son intention était bien de revenir. «Tu reviendras, dis?» était une question que j'avais coutume de poser anxieusement après avoir suivi jusqu'à la porte ceux qui s'en allaient.) Ainsi, ma mère était sortie... cela me serrait un peu le cœur de la savoir dehors... Les rues!... J'étais bien content de ne pas y être, moi, dans les rues, où il faisait froid, où il faisait nuit, où les petits enfants pouvaient se perdre... Comme on était bien ici, devant ces flammes qui réchauffaient; comme on était bien, dans sa maison! Peut-être n'avais-je jamais compris cela comme ce soir; peut-être était-ce ma première vraie impression d'attachement au foyer—et d'inquiétude triste, à la pensée de tout l'immense inconnu du dehors. Ce devait être aussi mon premier instant d'affection consciente pour ces figures vénérées de tantes et de grand'mères qui ont entouré mon enfance et que, à cette heure de vague anxiété crépusculaire, j'aurais désiré avoir toutes, à leurs places accoutumées, assises en cercle autour de moi...

Cependant les belles flammes folles dans la cheminée avaient l'air de se mourir: la brassée de menu bois était consumée et, comme on n'avait pas encore allumé de lampe, il faisait plus noir. J'étais déjà tombé une fois, sur le tapis de nouïs, sans me faire de mal, et j'avais recommencé de plus belle. Par instants, j'éprouvais une joie étrange à aller jusque dans les recoins obscurs, où me prenaient je ne sais quelles frayeurs de choses sans nom; puis à revenir me réfugier dans le cercle de lumière, en regardant avec un frisson si rien n'était sorti derrière moi, de ces coins d'ombre, pour me poursuivre.

Ensuite, les flammes se mourant tout à fait, j'eus vraiment peur; tante Berthe, trop immobile sur sa chaise et dont je sentais le regard seul me suivre, ne me rassurait plus. Les chaises même, les chaises rangées autour de la salle, commençaient à m'inquiéter à cause de leurs grandes ombres mouvantes qui, au gré de la flambée à l'agonie, montaient derrière elles, exagérant la hauteur des dossiers le long des murs. Et surtout il y avait une porte, entr'ouverte sur un vestibule tout noir—lequel donnait sur le grand salon plus vide et plus noir encore... oh! cette porte, je la fixais maintenant de mes pleins yeux, et, pour rien au monde, je n'aurais osé lui tourner le dos.

C'était le début de ces terreurs des soirs d'hiver qui, dans cette maison pourtant si aimée, ont beaucoup assombri mon enfance.

Ce que je craignais de voir arriver par là n'avait encore aucune forme précise; plus tard seulement, mes visions d'enfant prirent figure. Mais la peur n'en était pas moins réelle et m'immobilisait là, les yeux très ouverts, auprès de ce feu qui n'éclairait plus,—quand tout à coup, du côté opposé, par une autre porte, ma mère entra... Oh! alors je me jetai sur elle; je me cachai la tête, je m'abîmai dans sa robe: c'était la protection suprême, l'asile où rien n'atteignait plus, le nid des nids où l'on oubliait tout...

Et, à partir de cet instant, le fil de mon souvenir est rompu, je ne retrouve plus rien.

III

Après l'image ineffaçable laissée par cette première frayeur et cette première danse devant une flambée d'hiver, des mois ont dû passer sans que rien se gravât plus dans ma tête. Je retombai dans cette demi-nuit des commencements de la vie que traversaient à peine d'instables et confuses visions, grises ou roses sous des reflets d'aube.

Et je crois que l'impression suivante fut celle-ci, que je vais essayer de traduire: impression d'été, de grand soleil, de nature, et de terreur délicieuse à me trouver seul au milieu de hautes herbes de juin qui dépassaient mon front. Mais ici les dessous sont encore plus compliqués, plus mêlés de choses antérieures à mon existence présente; je sens que je vais me perdre là dedans, sans parvenir à rien exprimer...

C'était dans un domaine de campagne appelé «la Limoise», qui joué plus tard un grand rôle dans ma vie d'enfant. Il appartenait à de très anciens amis de ma famille, les D***, qui, en ville, étaient nos voisins, leur maison touchant presque la nôtre. Peut-être, l'été précèdent, étais-je déjà venu à cette Limoise,—mais à l'état inconscient de poupée blanche que l'on avait apportée au cou. Ce jour dont je vais parler était certainement le premier où j'y venais comme petit être capable de pensée, de tristesse et de rêve.

J'ai oublié le commencement, le départ, la route en voiture, l'arrivée. Mais, par un après-midi très chaud, le soleil déjà bas, je me revois et je me retrouve si bien, seul au fond du vieux jardin à l'abandon, que des murs gris, rongés de lierre et de lichen, séparaient des bois, des landes à bruyères, des campagnes pierreuses d'alentour. Pour moi, élevé à la ville, ce jardin très grand, qu'on n'entretenait guère, et où les arbres fruitiers mouraient de vieillesse, enfermait des surprises et des mystères de forêt vierge. Ayant sans doute franchi les buis de bordure, je m'étais perdu au milieu d'un des grands carrés incultes du fond, parmi je ne sais quelles hautes plantes folles,—des asperges montées, je crois bien,—envahies par de longues herbes sauvages. Puis je m'étais accroupi, à la façon de tous les petits enfants, pour m'enfouir davantage dans tout cela qui me dépassait déjà grandement quand j'étais debout. Et je restais tranquille, les yeux dilatés, l'esprit en éveil, à la fois effrayé et charmé. Ce que j'éprouvais, en présence de ces choses nouvelles, était encore moins de l'étonnement que du ressouvenir; la splendeur des plantes vertes, qui m'enlaçait de si près, je savais qu'elle était partout, jusque dans les profondeurs jamais vues de la campagne; je la sentais autour de moi, triste et immense, déjà vaguement connue; elle me faisait peur, mais elle m'attirait cependant,—et, pour rester là le plus longtemps possible sans qu'on vînt me chercher, je me cachais encore davantage, ayant pris sans doute l'expression de figure d'un petit Peau-Rouge dans la joie de ses forêts retrouvées.

Mais tout à coup je m'entendis appeler: «Pierre! Pierre! mon petit Pierrot!» Et sans répondre, je m'aplatis bien vite au ras du sol, sous les herbages et les fines branches fenouillées des asperges.

Encore: «Pierre! Pierre!» C'était Lucette; je reconnaissais bien sa voix, et même, à son petit ton moqueur, je comprenais qu'elle me voyait dans ma cache verte. Mais je ne la voyais point, moi; j'avais beau regarder de tous les côtés: personne!

Avec des éclats de rire, elle continuait de m'appeler, en se faisant des voix de plus en plus drôles. Où donc pouvait-elle bien être?

Ah! là-bas, en l'air! perchée sur la fourche d'un arbre tout tordu, qui avait comme des cheveux gris en lichen.

Je me relevai alors, très attrapé d'avoir été ainsi découvert.

Et en me relevant, j'aperçus au loin, par-dessus le fouillis des plantes agrestes, un coin des vieux murs couronnés de lierre qui enfermaient le jardin. (Ils étaient destinés à me devenir très familiers plus tard, ces murs-là; car, pendant mes jeudis de collège, j'y ai passé bien des heures, perché, observant la campagne pastorale et tranquille, et rêvant, au bruit des sauterelles, à des sites encore plus ensoleillés de pays lointains.) Et ce jour-là, leurs pierres grises, disjointes, mangées de soleil, mouchetées de lichen, me donnèrent pour la première fois de ma vie l'impression mal définie de la vétusté des choses; la vague conception des durées antérieures à moi-même, du temps passé.

Lucette D***, mon aînée de huit ou neuf ans, était déjà presque une grande personne à mes yeux: je ne pouvais pas la connaître depuis bien longtemps, mais je la connaissais depuis tout le temps possible. Un peu plus tard, je l'ai aimée comme une sœur; puis sa mort prématurée a été un de mes premiers vrais chagrins de petit garçon.

Et c'est le premier souvenir que je retrouve d'elle, son apparition dans les branches d'un vieux poirier. Encore ne s'est-il fixé ainsi qu'à la faveur de ces deux sentiments tout nouveaux auxquels il s'est trouvé mêlé: l'inquiétude charmée devant l'envahissante nature verte et la mélancolie rêveuse en présence des vieux murs, des choses anciennes, du vieux temps...

IV

Je voudrais essayer de dire maintenant l'impression que la mer m'a causée, lors de notre première entrevue,—qui fut un bref et lugubre tête-à-tête.

Par exception, celle-ci est une impression crépusculaire; on y voyait à peine, et cependant l'image apparue fut si intense qu'elle se grava d'un seul coup pour jamais. Et j'éprouve encore un frisson rétrospectif, dès que je concentre mon esprit sur ce souvenir.

J'étais arrivé le soir, avec mes parents, dans un village de la côte saintongeaise, dans une maison de pêcheurs louée pour la saison des bains. Je savais que nous étions venus là pour une chose qui s'appelait la mer, mais je ne l'avais pas encore vue (une ligne de dunes me la cachait, à cause de ma très petite taille) et j'étais dans une extrême impatience de la connaître. Après le dîner donc, à la tombée de la nuit, je m'échappai seul dehors. L'air vif, âpre, sentait je ne sais quoi d'inconnu, et un bruit singulier, à la fois faible et immense, se faisait derrière les petites montagnes de sable auxquelles un sentier conduisait.

Tout m'effrayait, ce bout de sentier inconnu, ce crépuscule tombant d'un ciel couvert, et aussi la solitude de ce coin de village... Cependant, armé d'une de ces grandes résolutions subites, comme les bébés les plus timides en prennent quelquefois, je partis d'un pas ferme...

Puis, tout à coup, je m'arrêtai glacé, frissonnant de peur. Devant moi, quelque chose apparaissait, quelque chose de sombre et de bruissant qui avait surgi de tous les côtés en même temps et qui semblait ne pas finir; une étendue en mouvement qui me donnait le vertige mortel... Évidemment c'était ça; pas une minute d'hésitation, ni même d'étonnement que ce fût ainsi, non, rien que de l'épouvante; je reconnaissais et je tremblais. C'était d'un vert obscur presque noir; ça semblait instable, perfide, engloutissant; ça remuait et ça se démenait partout à la fois, avec un air de méchanceté sinistre. Au-dessus, s'étendait un ciel tout d'une pièce, d'un gris foncé, comme un manteau lourd.

Très loin, très loin seulement, à d'inappréciables profondeurs d'horizon, on apercevait une déchirure, un jour entre le ciel et les eaux, une longue fente vide, d'une claire pâleur jaune...

Pour la reconnaître ainsi, la mer, l'avais-je déjà vue?

Peut-être, inconsciemment, lorsque, vers l'âge de cinq on six mois, on m'avait emmené dans l'île, chez une grand'tante, sœur de ma grand'mère. Ou bien avait-elle été si souvent regardée par mes ancêtres marins, que j'étais né ayant déjà dans la tête un reflet confus de son immensité.

Nous restâmes un moment l'un devant l'autre, moi fasciné par elle. Dès cette première entrevue sans doute, j'avais l'insaisissable pressentiment qu'elle finirait un jour par me prendre, malgré toutes mes hésitations, malgré toutes les volontés qui essayeraient de me retenir... Ce que j'éprouvais en sa présence était non seulement de la frayeur, mais surtout une tristesse sans nom, une impression de solitude désolée, d'abandon, d'exil... Et je repartis en courant, la figure très bouleversée, je pense, et les cheveux tourmentés par le vent, avec une hâte extrême d'arriver auprès de ma mère, de l'embrasser, de me serrer contre elle; de me faire consoler de mille angoisses anticipées, inexpressibles, qui m'avaient étreint le cœur à la vue de ces grandes étendues vertes et profondes.

V

Ma mère!... Déjà deux ou trois fois, dans le cours de ces notes, j'ai prononcé son nom, mais sans m'y arrêter, comme en passant. Il semble qu'au début elle n'ait été pour moi que le refuge naturel, l'asile contre toutes les frayeurs de l'inconnu, contre tous les chagrins noirs qui n'avaient pas de cause définie.

Mais je crois que la plus lointaine fois où son image m'apparaît bien réelle et vivante, dans un rayonnement de vraie et ineffable tendresse, c'est un matin du mois de mai, où elle entra dans ma chambre suivie d'un rayon de soleil et m'apportant un bouquet de jacinthes roses. Je relevais d'une de ces petites maladies d'enfant,—rougeole ou bien coqueluche, je ne sais quoi de ce genre,—on m'avait condamné à rester couché pour avoir bien chaud, et, comme je devinais, à des rayons qui filtraient par mes fenêtres fermées, la splendeur nouvelle du soleil et de l'air, je me trouvais triste entre les rideaux de mon lit blanc; je voulais me lever, sortir; je voulais surtout voir ma mère, ma mère à tout prix...

La porte s'ouvrit, et ma mère entra, souriante. Oh! je la revois si bien encore, telle qu'elle m'apparut là, dans l'embrasure de cette porte, arrivant accompagnée d'un peu du soleil et du grand air du dehors. Je retrouve tout, l'expression de son regard rencontrant le mien, le son de sa voix, même les détails de sa chère toilette, qui paraîtrait si drôle et si surannée aujourd'hui. Elle revenait de faire quelque course matinale en ville. Elle avait un chapeau de paille avec des roses jaunes et un châle en barège lilas (c'était l'époque du châle) semé de petits bouquets d'un violet plus foncé. Ses papillotes noires—ses pauvres bien-aimées papillotes qui n'ont pas changé de forme, mais qui sont, hélas! éclaircies et toutes blanches aujourd'hui—n'étaient alors mêlées d'aucun fil d'argent. Elle sentait une odeur de soleil et d'été qu'elle avait prise dehors. Sa figure de ce matin-là, encadrée dans son chapeau à grand bavolet, est encore absolument présente à mes yeux.

Avec ce bouquet de jacinthes roses, elle m'apportait aussi un petit pot à eau et une petite cuvette de poupée, imités en extrême miniature de ces faïences à fleurs qu'ont les bonnes gens dans les villages.

Elle se pencha sur mon lit pour m'embrasser, et alors je n'eus plus envie de rien, ni de pleurer, ni de me lever, ni de sortir; elle était là, et cela me suffisait; je me sentais entièrement consolé, tranquillisé, changé, par sa bienfaisante présence....

Je devais avoir un peu plus de trois ans lorsque ceci se passait, et ma mère, environ quarante-deux. Mais j'étais sans la moindre notion sur l'âge de ma mère; l'idée ne me venait seulement jamais de me demander si elle était jeune ou vieille; ce n'est même qu'un peu plus tard que je me suis aperçu qu'elle était bien jolie. Non, en ce temps-là, c'était elle, voilà tout; autant dire une figure tout à fait unique, que je ne songeais à comparer à aucune autre, d'où rayonnaient pour moi la joie, la sécurité, la tendresse, d'où émanait tout ce qui était bon, y compris la foi naissante et la prière....

Et je voudrais, pour la première apparition de cette figure bénie dans ce livre de souvenir, la saluer avec des mots à part, si c'était possible, avec des mots faits pour elle et comme il n'en existe pas; des mots qui à eux seuls feraient couler les larmes bienfaisantes, auraient je ne sais quelle douceur de consolation et de pardon; puis renfermeraient aussi l'espérance obstinée, toujours et malgré tout, d'une réunion céleste sans fin... Car, puisque je touche à ce mystère et à cette inconséquence de mon esprit, je vais dire ici en passant que ma mère est la seule au monde de qui je n'aie pas le sentiment que la mort me séparera pour jamais. Avec d'antres créatures humaines, que j'ai adorées de tout mon cœur, de toute mon âme, j'ai essayé ardemment d'imaginer un après quelconque, un lendemain quelque part ailleurs, je ne sais quoi d'immatériel ne devant pas finir; mais non, rien, je n'ai pas pu—et toujours j'ai eu horriblement conscience du néant des néants, de la poussière des poussières. Tandis que, pour ma mère, j'ai presque gardé intactes mes croyances d'autrefois. Il me semble encore que, quand j'aurai fini de jouer en ce monde mon bout de rôle misérable; fini de courir, par tous les chemins non battus, après l'impossible; fini d'amuser les gens avec mes fatigues et mes angoisses, j'irai me reposer quelque part où ma mère, qui m'aura devancé, me recevra; et ce sourire de sereine confiance, qu'elle a maintenant, sera devenu alors un sourire de triomphante certitude. Il est vrai, je ne vois pas bien ce que sera ce lieu vague, qui m'apparaît comme une pâle vision grise, et les mots, si incertains et flottants qu'ils soient, donnent encore une forme trop précise à ces conceptions de rêve. Et même (c'est bien enfantin ce que je vais dire là, je le sais), et même, dans ce lieu, je me représente ma mère ayant conservé son aspect de la terre, ses chères boucles blanches, et les lignes droites de son joli profil; que les années m'abîment peu à peu, mais que j'admire encore. La pensée que le visage de ma mère pourrait un jour disparaître à mes yeux pour jamais, qu'il ne serait qu'une combinaison d'éléments susceptibles de se désagréger et de se perdre sans retour dans l'abîme universel, cette pensée, non seulement me fait saigner le cœur, mais aussi me révolte, comme inadmissible et monstrueuse. Oh! non, j'ai le, sentiment qu'il y a dans ce visage quelque chose d'à part que la mort ne touchera pas. Et mon amour pour ma mère, qui a été le seul stable des amours de ma vie, est d'ailleurs si affranchi de tout lien matériel, qu'il me donne presque confiance, à lui seul, en une indestructible chose, qui serait l'âme; et il me rend encore, par instants, une sorte de dernier et inexplicable espoir...

Je ne comprends pas très bien pourquoi cette apparition de ma mère auprès de mon petit lit de malade, ce matin, m'a tant frappé, puisqu'elle était presque constamment avec moi. Il y a là encore des dessous très mystérieux; c'est comme si, à ce moment particulier, elle m'avait été révélée pour la première fois de ma vie.

Et pourquoi, parmi mes jouets d'enfant conservés, ce pot à eau de poupée a-t-il pris, sans que je le veuille, une valeur privilégiée, une importance de relique? Tellement qu'il m'est arrivé, au loin, sur mer, à des heures de danger, d'y repenser avec attendrissement et de le revoir, à la place qu'il occupe depuis des années, dans une certaine petite armoire jamais ouverte, parmi d'autres débris; tellement que, s'il disparaissait, il me manquerait une amulette que rien ne me remplacerait plus.

Et ce pauvre châle de barège lilas, reconnu dernièrement parmi des vieilleries qu'on voulait donner à des mendiantes, pourquoi l'ai-je fait mettre de côté comme un objet précieux?... Dans sa couleur, aujourd'hui fanée, dans ses petits bouquets rococos d'un dessin indien, je retrouve encore comme une protection bienfaisante et un sourire; je crois même que j'y retrouve du calme, de la confiance douce, presque de la foi; il s'en échappe pour moi toute une émanation de ma mère enfin, mêlée peut-être aussi à un regret mélancolique pour ces matins de mai d'autrefois qui étaient plus lumineux que ceux de nos jours...

En vérité, je crains qu'il ne paraisse bien ennuyeux à beaucoup de gens, ce livre—le plus intime d'ailleurs que j'aie jamais écrit.

En le notant, au milieu de ces calmes des veillées qui sont favorables aux souvenirs, j'ai constamment présente à ma pensée l'exquise reine à laquelle j'ai voulu le dédier; c'est comme une longue lettre que je lui adresserais, avec la certitude d'être compris jusqu'au bout, et compris même au delà, dans ces dessous profonds que les mots n'expriment pas.

Peut-être comprendront-ils aussi, mes amis inconnus, qui me suivent avec une bonne sympathie lointaine. Et du reste tous les hommes qui chérissent ou qui ont chéri leur mère, ne souriront pas des choses enfantines que je viens de dire, j'en suis très sûr.

Mais, pour tant d'autres auxquels un pareil amour est étranger, ce chapitre semblera certainement bien ridicule.

Ils n'imaginent pas, ceux-ci, en échange de leur haussement d'épaules, tout le dédain que je leur offre.

VI

Pour en finir avec les images tout à fait confuses des commencements de ma vie, je veux encore parler d'un rayon de soleil—rayon triste cette fois,—qui a laissé en moi-même sa marque ineffaçable et dont le sens ne me sera jamais expliqué.

Au retour du service religieux, un dimanche, ce rayon m'apparut; il entrait dans un escalier de la maison, par une fenêtre entre-bâillée, et s'allongeait d'une certaine manière bizarre sur la blancheur d'un mur.

J'étais revenu du temple seul avec ma mère, et je montais l'escalier en lui donnant la main; la maison pleine de silence avait cette sonorité particulière aux midis très chauds de l'été; ce devait être en août ou en septembre et, suivant l'usage de nos pays, les contrevents à demi fermés entretenaient une espèce de nuit pendant l'ardeur du soleil.

Dès l'entrée, il me vint une conception déjà mélancolique de ce repos du dimanche qui, dans les campagnes et dans les recoins paisibles des petites villes, est comme un arrêt de la vie. Mais quand j'aperçus ce rayon de soleil plongeant obliquement dans cet escalier par cette fenêtre, ce fut une impression bien autrement poignante de tristesse; quelque chose de tout à fait incompréhensible et de tout à fait nouveau, où entrait peut-être la notion infuse de la brièveté des étés de la vie, de leur fuite rapide, et de l'impassible éternité des soleils... Mais d'autres éléments plus mystérieux s'y mêlaient aussi, qu'il me serait impossible d'indiquer même vaguement.

Je veux seulement ajouter à l'histoire de ce rayon une suite qui pour moi y est intimement liée. Des années et des années passèrent; devenu homme, ayant vu les deux bouts du monde et couru toutes les aventures, il m'arriva d'habiter, pendant un automne et un hiver, une maison isolée au fond d'un faubourg de Stamboul. Là, sur le mur de mon escalier, chaque soir à la même heure, un rayon de soleil, arrivé par une fenêtre, glissait en biais; il éclairait une sorte de niche qui était creusée dans la pierre et où j'avais posé une amphore d'Athènes. Eh bien, jamais je n'ai pu voir descendre ce rayon sans repenser à l'autre, celui de ce dimanche d'autrefois, et sans éprouver la même, précisément, la même impression triste, à peine atténuée par le temps et toujours aussi pleine de mystère. Puis, quand le moment vint où il me fallut quitter la Turquie, quitter ce petit logis dangereux de Stamboul que j'avais adoré, à tous les déchirements du départ se mêla par instants cet étrange regret: jamais plus je ne reverrai le soleil oblique de l'escalier descendre sur la niche du mur et sur l'amphore grecque...

Évidemment, dans les dessous de tout cela il doit y avoir, sinon des ressouvenirs de préexistences personnelles, au moins des reflets incohérents de pensées d'ancêtres, toutes choses que je suis incapable de dégager mieux de leur nuit et de leur poussière... D'ailleurs je ne sais plus, je ne vois plus; me voici de nouveau entré dans le domaine du rêve qui s'efface, de la fumée qui fuit, de l'insaisissable rien...

Et tout ce chapitre, presque inintelligible, n'a d'autre excuse que d'avoir été écrit avec un grand effort de sincérité, d'être absolument vrai.

VII

Au printemps, à la toute fraîche splendeur de mai, sur un chemin solitaire appelé: la route des Fontaines...

(J'ai cherché à mettre à peu près par ordre de date ces souvenirs; je pense que je pouvais avoir cinq ans lorsque ceci se passait.)

Donc, assez grand déjà pour me promener avec mon père et ma sœur, j'étais là, un matin de rosée, extasié de voir tout devenu si vert, de voir si promptement les feuilles élargies, les buissons touffus; sur les bords du chemin, les herbes montées toutes ensemble, comme un immense bouquet sorti en même temps de toute la terre, étaient fleuries d'un délicieux mélange de géraniums roses et de véroniques bleues; et j'en ramassais, j'en ramassais de ces fleurs, ne sachant auxquelles courir, piétinant dessus, me mouillant les jambes de rosée, émerveillé de tant de richesses à ma discrétion, voulant prendre à pleines mains et tout emporter. Ma sœur, qui déjà tenait une gerbe d'aubépines, d'iris, de longues graminées comme des aigrettes, se penchait vers moi, me tirant par la main, disant: «Allons, c'est assez, à présent; nous ne pourrons jamais tout cueillir, tu vois bien.» Mais je n'écoutais pas, absolument grisé par la magnificence de tout cela, ne me rappelant pas avoir jamais vu rien de pareil.

C'était le commencement de ces promenades avec mon père et ma sœur qui, pendant longtemps (jusqu'à l'époque maussade des cahiers, des leçons, des devoirs) se firent presque chaque jour, tellement que je connus de très bonne heure les chemins des environs et les variétés des fleurs qu'on y pouvait moissonner.

Pauvres campagnes de mon pays, monotones mais que j'aime quand même; monotones, unies, pareilles; prairies de foins et de marguerites où, en ces temps-là, je disparaissais, enfoui sous les tiges vertes; champs de blé, avec des sentiers bordés d'aubépines.... Du côté de l'Ouest, au bout des lointains, je cherchais des yeux la mer qui, parfois, quand on était allé très loin, montrait au-dessus de ces lignes déjà si planes, une autre petite raie bleuâtre plus complètement droite,—et attirante, attirante à la longue comme un grand aimant patient, sûr de sa puissance et pouvant attendre.

Ma sœur, et mon frère dont je n'ai pas parlé encore, étaient de bien des années mes aînés, de sorte qu'il semblait, alors surtout, que je fusse d'une génération suivante.

Donc, ils étaient pour me gâter, en plus de mon père et de ma mère, de mes grand'mères, de mes tantes et grand'tantes. Et, seul enfant au milieu d'eux tous, je poussais comme un petit arbuste trop soigné en serre, trop garanti, trop ignorant des halliers et des ronces....

VIII

On a avancé que les gens doués pour bien peindre (avec des couleurs ou avec des mots) sont probablement des espèces de demi-aveugles, qui vivent d'habitude dans une pénombre, dans un brouillard lunaire, le regard tourné en dedans, et qui alors, quand par hasard ils voient, sont impressionnés dix fois plus vivement que les autres hommes.

Cela me semble un peu paradoxal.

Mais il est certain que la pénombre dispose à mieux voir; comme dans les panoramas, par exemple, cette obscurité des vestibules qui prépare si bien au grand trompe-l'œil final.

Au cours de ma vie, j'aurais donc été moins impressionné sans doute par la fantasmagorie changeante du monde, si je n'avais commencé l'étape dans un milieu presque incolore, dans le coin le plus tranquille de la plus ordinaire des petites villes: recevant une éducation austèrement religieuse; bornant mes plus grands voyages à ces bois de la Limoise, qui me semblaient profonds comme les forêts primitives, ou bien a ces plages de l'«île», qui me mettaient un peu d'immensité dans les yeux lors de mes visites à mes vieilles tantes de Saint-Pierre-d'Oleron.

C'était surtout dans la cour de notre maison que se passait le plus clair de mes étés; il me semblait que ce fût là mon principal domaine, et je l'adorais....

Bien jolie, il est vrai, cette cour; plus ensoleillée et aérée, et fleurie que la plupart des jardins de ville. Sorte de longue avenue de branches vertes et de fleurs, bordée au midi par de vieux petite murs bas d'où retombaient des rosiers, des chèvrefeuilles, et que dépassaient des têtes d'arbres fruitiers du voisinage. Longue avenue très fleurie donnant des illusions de profondeur, elle s'en allait en perspective fuyante, sous des berceaux de vigne et de jasmin, jusqu'à un recoin qui s'élargissait comme un grand salon de verdure,—puis elle finissait à un chai, de construction très ancienne, dont les pierres grises disparaissaient sous des treilles et du lierre.

Oh! que je l'ai aimée, cette cour, et que je l'aime encore!

Les plus pénétrants premiers souvenirs que j'en aie gardés, sont, je crois, ceux des belles soirées longues de l'été.—Oh! revenir de la promenade, le soir, à ces crépuscules chauds et limpides qui étaient certainement bien plus délicieux alors qu'aujourd'hui; rentrer dans cette cour, que les daturas, les chèvrefeuilles remplissaient des plus suaves odeurs, et, en arrivant, apercevoir dès la porte toute cette longue enfilade de branches retombantes!... Par-dessous un premier berceau, de jasmin de la Virginie, une trouée dans la verdure laissait paraître un coin encore lumineux du rouge couchant. Et, tout au fond, parmi les masses déjà assombries des feuillages, on distinguait trois ou quatre personnes bien tranquillement assises sur des chaises;—des personnes en robe noire, il est vrai, et immobiles—mais très rassurantes quand même, très connues, très aimées: mère, grand'mère et tantes. Alors je prenais ma course pour aller me jeter sur leurs genoux,—et c'était un des instants les plus amusants de ma journée.

IX

...Deux enfants, deux tout petits, assis bien près l'un de l'autre, sur des tabourets bas, dans une grande chambre qui s'emplissait d'ombre à l'approche d'un crépuscule de mars. Deux tout petits de cinq à six ans, en pantalons courts, blouses et tabliers blancs par-dessus, à la mode de ce temps-là; bien tranquilles, après avoir fait le diable, s'amusant dans un coin avec des crayons et des bouts de papier,—l'esprit inquiété d'une vague crainte cependant, à cause de la lumière mourante.

Des deux bébés, un seul dessinait, c'était moi. L'autre—un ami invité pour la journée par exception—regardait faire, du plus près qu'il pouvait. Avec difficulté, mais en confiance cependant, il suivait les fantaisies de mon crayon, que je prenais soin de lui expliquer à mesure. Et, de fait, les explications devaient être nécessaires, car j'exécutais deux compositions de sentiment que j'intitulais, l'une, le Canard heureux; l'autre, le Canard malheureux.

La chambre où cela se passait avait dû être meublée vers 1805, quand s'était mariée la pauvre très vieille grand'mère qui l'habitait encore et qui, ce soir-là, assise dans son fauteuil de forme Directoire, chantait toute seule sans prendre garde à nous.

C'est confusément que je m'en souviens de cette grand'mère, car sa mort est survenue peu après ce jour. Et comme je ne rencontrerai même plus guère son image vivante dans le cours de ces notes, je vais ouvrir ici une parenthèse pour elle.

Il paraît que jadis, au milieu de toute sorte d'épreuves, elle avait été une vaillante et admirable mère. Après des revers comme on en éprouvait en ces temps-là, ayant perdu son mari tout jeune à la bataille de Trafalgar, et ensuite son fils aîné au naufrage de la Méduse, elle s'était mise résolument à travailler pour élever son second fils—mon père—jusqu'au moment où, lui, avait pu en échange l'entourer de soins et de bien-être. Vers ses quatre-vingts ans (qui n'étaient pas loin de sonner quand je vins au monde) l'enfance sénile avait tout à coup terrassé son intelligence; je ne l'ai donc guère connue qu'ainsi, les idées perdues, l'âme absente. Elle s'arrêtait longuement devant certaine glace, pour causer, sur le ton le plus aimable, avec son propre reflet qu'elle appelait «ma bonne voisine», ou «mon cher voisin». Mais sa folie consistait surtout à chanter avec une exaltation excessive, la Marseillaise, la Parisienne, le Chant du Départ, tous les grands hymnes de transition qui, au temps de sa jeunesse, avaient passionné la France; cependant elle avait été très calme, à ces époques agitées, ne s'occupant que de son intérieur et de son fils,—et on trouvait d'autant plus singulier cet écho tardif des grandes tourmentes d'alors, éveillé au fond de sa tête a l'heure où s'accomplissait pour elle le noir mystère de la désorganisation finale. Je m'amusais beaucoup à l'écouter; souvent j'en riais,—bien que sans moquerie irrévérencieuse,—et jamais, elle ne me faisait peur, parce qu'elle était restée absolument jolie: des traits fins et réguliers, le regard bien doux, de magnifiques cheveux à peine blancs, et, aux joues, ces délicates couleurs de rose séchée que les vieillards de sa génération avaient souvent le privilège de conserver. Je ne sais quoi de modeste, de discret, de candidement honnête était dans toute sa petite personne encore gracieuse, que je revois le plus souvent enveloppée d'un châle de cachemire rouge et coiffée d'un bonnet de l'ancien temps à grandes coques de ruban vert.

Sa chambre, où j'aimais venir jouer parce qu'il y avait de l'espace et qu'il y faisait soleil toute l'année, était d'une simplicité de presbytère campagnard: des meubles du Directoire en noyer ciré, le grand lit drapé d'une épaisse cotonnade rouge; des murs peints à l'ocre jaune, auxquels étaient accrochées, dans des cadres d'or terni, des aquarelles représentant des vases et des bouquets. De très bonne heure, je me rendais compte de tout ce que cette chambre avait d'humble et d'ancien dans son arrangement; je me disais même que la bonne vieille aïeule aux chansons devait être beaucoup moins riche que mon autre grand'mère, plus jeune d'une vingtaine d'années et toujours vêtue de noir, qui m'imposait bien davantage...

À présent, je reviens à mes deux compositions au crayon, les premières assurément que j'aie jamais jetées sur le papier: ces deux canards, occupant des situations sociales si différentes.

Pour le Canard heureux j'avais représenté, dans le fond du tableau, une maisonnette et, près de l'animal lui-même, une grosse bonne femme qui l'appelait pour lui donner à manger.

Le Canard malheureux, au contraire, nageait seul, abandonné sur une sorte de mer brumeuse que figuraient deux ou trois traits parallèles, et, dans le lointain, on apercevait les contours d'un morne rivage. Le papier mince, feuillet arraché à quelque livre, était imprimé au revers, et les lettres, les lignes transparaissaient en taches grisâtres qui subitement produisirent à mes yeux l'impression des nuages du ciel; alors ce petit dessin, plus informe qu'un barbouillage d'écolier sur un mur de classe, se compléta étrangement de ces taches du fond, prit tout à coup pour moi une effrayante profondeur; le crépuscule aidant, il s'agrandit comme une vision, se creusa au loin comme les surfaces pâles de la mer. J'étais épouvanté de mon œuvre, y découvrant des choses que je n'y avais certainement pas mises et qui d'ailleurs devaient m'être à peine connues.—«Oh! disais-je avec exaltation, la voix toute changée, à mon petit camarade qui ne comprenait pas du tout, oh! vois-tu... je ne peux pas le regarder!» Je le cachais sous mes doigts, ce dessin, mais j'y revenais toujours. Et le regardais si attentivement au contraire, qu'aujourd'hui, après tant d'années, je le revois encore tel qu'il m'apparut là, transfiguré: une lueur traînait sur l'horizon de cette mer si gauchement esquissée, le reste du ciel était chargé de pluie, et cela me semblait être un soir d'hiver par grand vent; le canard malheureux, seul, loin de sa famille et de ses amis, se dirigeait (sans doute pour s'y abriter pendant la nuit), vers, ce rivage brumeux là-bas, sur lequel pesait la plus désolée tristesse... Et certainement, pendant une minute furtive, j'eus la prescience complète de ces serrements de cœur que je devais connaître plus tard au cours de ma vie de marin, lorsque, par les mauvais temps de décembre, mon bateau entrerait le soir, pour s'abriter jusqu'au lendemain, dans quelque baie inhabitée de la côte bretonne, ou bien et surtout, aux crépuscules de l'hiver austral, vers les parages de Magellan, quand nous viendrions chercher un peu de protection pour la nuit auprès de ces terres perdues qui sont là-bas, aussi inhospitalières, aussi infiniment désertes que les eaux d'alentour...

Quand l'espèce de vision fut partie, dans la grande chambre nue et envahie d'ombre où ma grand'mère chantait, je me retrouvai, comme devant, un tout petit être n'ayant encore rien vu du vaste monde, ayant peur sans savoir de quoi, et ne comprenant même plus bien comment l'envie de pleurer lui était venue.

Depuis, j'ai souvent remarqué du reste que des barbouillages rudimentaires tracés par des enfants, des tableaux aux couleurs fausses et froides, peuvent impressionner beaucoup plus que d'habiles ou géniales peintures, par cela précisément qu'ils sont incomplets et qu'on est conduit, en les regardant, à y ajouter mille choses de soi-même, mille choses sorties des tréfonds insondés et qu'aucun pinceau ne saurait saisir.

X

Au-dessus de chez la pauvre vieille grand'mère qui chantait la Marseillaise, au second étage, dans la partie de notre maison qui donnait sur des cours et des jardins, habitait ma grand'tante Berthe. De ses fenêtres, par-dessus quelques maisons et quelques murs bas garnis de rosiers ou de jasmins, on apercevait les remparts de la ville, assez voisins de nous avec leurs arbres centenaires et, au delà, un peu de ces grandes plaines de notre pays, qu'on appelle des prées, qui l'été se couvrent de hauts herbages, et qui sont unies, monotones comme la mer voisine.

De là-haut, on voyait aussi la rivière. Aux heures de la marée, quand elle était pleine jusqu'au bord, elle apparaissait comme un bout de lacet argenté dans la prée verte, et les bateaux, grands ou petits, passaient dans le lointain sur ce mince filet d'eau, remontant vers le port ou se dirigeant vers le large. C'était du reste notre seule échappée de vue sur la vraie campagne; aussi ces fenêtres de ma grand'tante Berthe avaient-elles pris, de très bonne heure, un attrait particulier pour moi. Surtout le soir, à l'heure où se couchait le soleil, dont on voyait de là si bien le disque rouge s'abîmer mystérieusement derrière les prairies... Oh! ces couchers de soleil, regardés des fenêtres de tante Berthe, quelles extases et quelles mélancolies quelquefois ils me laissaient, les couchers de l'hiver qui étaient d'un rose pâle à travers les vitres fermées, ou les couchers de l'été, ceux des soirs d'orage, qui étaient chauds et splendides et qu'on pouvait contempler longuement, en ouvrant tout, en respirant la senteur des jasmins des murs... Non, bien certainement, il n'y a plus aujourd'hui des couchers de soleils comme ceux-là... Quand ils s'annonçaient plus spécialement magnifiques ou extraordinaires, et que je n'y étais pas, tante Berthe, qui n'en manquait pas un, m'appelait en hâte: «Petit!... petit!... viens vite!» D'un bout à l'autre de la maison, j'entendais cet appel et je comprenais; alors je montais quatre à quatre, comme un petit ouragan dans les escaliers; je montais d'autant plus vite, que ces escaliers commençaient à se remplir d'ombre et que déjà, dans les tournants, dans les coins s'esquissaient ces formes imaginaires de revenants ou de bêtes qui, la nuit, manquaient rarement de courir après moi sur les marches, à ma grande terreur...

La chambre de ma grand'tante Berthe était également très modeste, avec des rideaux de mousseline blanche. Les murs, tapissés d'un papier à vieux dessins du commencement de ce siècle, étaient ornés d'aquarelles, comme chez grand'mère d'en bas. Mais ce que je regardais surtout, c'était un pastel représentant, d'après Raphaël, une Vierge drapée de blanc, de bleu et de rose. Précisément les derniers rayons du soleil l'éclairaient toujours en plein (et j'ai déjà dit que l'heure du couchant était par excellence l'heure de cette chambre-là). Or, cette Vierge ressemblait à tante Berthe; malgré la grande différence des âges, on était frappé de la similitude des lignes si droites et si régulières de leurs deux profils..

À ce même second étage, mais du côté de la rue, habitaient mon autre grand'mère, celle qui s'habillait toujours de noir, et sa fille, ma tante Claire, la personne de la maison qui me gâtait le plus. L'hiver, j'avais coutume de me rendre chez elles, en sortant de chez tante Berthe, après le soleil couché. Dans la chambre de grand'mère, où je les trouvais généralement toutes deux réunies, je m'asseyais près du feu, sur une chaise d'enfant placée là à mon usage, pour passer l'heure toujours un peu pénible, un peu angoissante du «chien et loup». Après tous les remuements, tous les sauts de la journée, cette heure grise m'immobilisait presque toujours sur cette même petite chaise, les yeux très ouverts, inquiets, guettant les moindres changements dans la forme des ombres, surtout du côté de la porte, entre-bâillée sur l'escalier obscur. Évidemment, si on avait su quelles tristesses et quelles frayeurs les crépuscules me causaient, on eût allumé bien vite pour me les éviter; mais on ne le comprenait pas, et les personnes, presque toutes âgées, qui m'entouraient, avaient coutume, quand le jour baissait, de rester ainsi longtemps tranquilles à leurs places, sans éprouver le besoin d'une lampe. Quand la nuit s'épaississait davantage, il fallait même que l'une des deux, grand'mère ou tante, avançât sa chaise tout près, tout près, et que je sentisse sa protection immédiatement derrière moi; alors, complètement rassuré, je disais: «Raconte-moi des histoires de l'île, à présent!...»

L' «île», c'est-à-dire l'île d'Oleron, était le pays de ma mère, et le leur, qu'elles avaient quitté toutes les trois, une vingtaine d'années avant ma naissance, pour venir s'établir ici sur le continent. Et c'est singulier le charme qu'avaient pour moi cette île et les moindres choses qui en venaient.

Nous n'en étions pas très loin, puisque de certaine lucarne du toit de notre maison, on l'apercevait par les temps clairs, tout au bout, tout au bout des grandes plaines unies: une petite ligne bleuâtre, au-dessus de cette autre mince ligne plus pâle qui était le bras de l'Océan la séparant de nous. Mais pour s'y rendre, c'était tout un voyage, à cause des mauvaises voitures campagnardes, des barques à voiles dans lesquelles il fallait passer, souvent par grande brise d'ouest. À cette époque, dans la petite ville de Saint-Pierre-d'Oleron, j'avais trois vieilles tantes, qui vivaient très modestement des revenus de leurs marais salants,—débris de fortunes dissipées,—et de redevances annuelles que des paysans leur payaient encore en sacs de blé. Quand on allait les voir à Saint-Pierre, c'était pour moi une joie, mêlée de toutes sortes de sentiments compliqués, encore à l'état d'ébauche, que je ne débrouillais pas bien. L'impression dominante, c'était que leurs personnes, l'austérité huguenote de leurs allures; leur manière de vivre, leur maison, leurs meubles, tout enfin datait d'une époque passée, d'un siècle antérieur; et puis il y avait la mer, qu'on devinait tout autour, nous isolant; la campagne encore plus plate, plus battue par le vent; les grands sables, les grandes plages...

Ma bonne était aussi de Saint-Pierre-d'Oleron, d'une famille huguenote dévouée de père en fils à la nôtre, et elle avait une manière de dire: «dans l'île» qui me faisait passer, dans un frisson, toute sa nostalgie de là-bas.

Une foule de petits objets venus de l'«île» et très particuliers avaient pris place chez nous. D'abord ces énormes galets noirs, pareils à des boulets de canon, choisis entre mille parmi ceux de la grand'côte, polis et roulés pendant des siècles sur les plages. Ils faisaient partie du petit train régulier de nos soirées d'hiver; aux veillées, on les mettait dans les cheminées où flambaient de beaux feux de bois; ensuite on les enfermait dans des sacs d'indienne à fleurs, également venus de l'île, et on les portait dans les lits, où, jusqu'au matin, ils tenaient chauds les pieds des personnes couchées.

Et puis, dans le chai, il y avait des fourches, des jarres; il y avait surtout une quantité de grandes gaules droites, en ormeau, pour tendre les lessives, qui étaient de jeunes arbres choisis et coupés dans les bois de grand'mère. Toutes ces choses jouissaient à mes yeux d'un rare prestige.

Ces bois, je savais que grand'mère ne les possédait plus, ni ses marais salants, ni ses vignes; j'avais entendu qu'elle s'était décidée à les vendre peu à peu, pour placer l'argent sur le continent, et qu'un certain notaire peu délicat avait, par de mauvais placements, réduit à très peu de chose cet avoir. Quand j'allais dans l'île, quand d'anciens saulniers, d'anciens vignerons de ma famille, toujours fidèles et soumis, m'appelaient «notre petit bourgeois» (ce qui signifie notre petit maître), c'était donc par pure politesse et déférence de souvenir. Mais j'avais déjà un regret de tout cela; cette vie passée à surveiller des vendanges ou des moissons, qui avait été la vie de plusieurs de mes ascendants, me semblait bien plus désirable que la mienne, si enfermée dans une maison de ville.

Les histoires de l'île, que me contaient grand'mère et tante Claire, étaient surtout des aventures de leur enfance, et cette enfance me paraissait lointaine, lointaine, perdue dans des époques que je ne pouvais me représenter qu'à demi éclairées comme les rêves; des grands-parents y étaient toujours mêlés, des grands-oncles jamais connus, morts depuis bien des années, dont je me faisais dire les noms et dont les aspects m'intriguaient, me plongeaient dans des rêveries sans fin. Il y avait surtout un certain aïeul Samuel, qui avait vécu au temps des persécutions religieuses et auquel je portais un intérêt tout à fait spécial.

Je ne tenais pas à ce que ce fût varié, ces histoires; souvent même j'en faisais recommencer de déjà racontées qui m'avaient plus particulièrement captivé.

En général, c'étaient des voyages (sur ces petits ânes qui jouaient un rôle si important jadis dans la vie des bonnes gens de l'île), pour aller visiter des propriétés éloignées, des vignes, ou bien pour traverser les sables de la «grand'côte»; ensuite, sur le soir de ces expéditions, se déchaînaient des orages terribles, qui obligeaient à camper pour la nuit dans des auberges, dans des fermes...

Et quand mon imagination était bien tendue vers ces choses d'autrefois, dans l'obscurité tout à fait épaissie dont je n'avais plus conscience: drelin, drelin, la sonnette du dîner!... Je me levais en sautant de joie. Nous descendions ensemble, dans la salle à manger, où je retrouvais toute la famille réunie, la lumière, la gaieté, et où je me jetais tout d'abord sur maman pour me cacher la figure dans sa robe.

XI

Gaspard, un petit chien courtaud, lourd, pas bien de sa personne, mais qui était tout en deux grands yeux pleins de vie et bonne amitié. Je ne sais plus comment il avait été recueilli chez nous, où il passa quelques mois et où je l'aimai tendrement.

Or, un soir, pendant une promenade d'hiver, Gaspard m'avait quitté. On me consola en me disant qu'il rentrerait certainement seul, et je revins à la maison assez courageusement. Mais quand la nuit commença de tomber, mon cœur se serra beaucoup.

Mes parents avaient à dîner ce jour-là un violoniste de talent et on m'avait permis de veiller plus tard pour l'entendre. Aux premiers coups de son archet, dès qu'il commença de faire gémir je ne sais quel adagio désolé, ce fut pour moi comme une évocation de routes noires dans les bois, de grande nuit où l'on se sent abandonné et perdu; puis je vis très nettement Gaspard errer sous la pluie, à un carrefour sinistre, et, ne se reconnaissant plus, partir dans une direction inconnue pour ne revenir jamais... Alors les larmes me vinrent, et comme on ne s'en apercevait point, le violon continua de lancer dans le silence ses appels tristes, auxquels répondaient, du fond des abîmes d'en dessous, des visions qui n'avaient plus de forme, plus de nom, plus de sens.

Ce fut ma première initiation à la musique, évocatrice d'ombres. Des années se passèrent ensuite avant que j'y comprisse de nouveau quelque chose, car les petits morceaux de piano, «remarquables pour mon âge», disait-on, que je commençais à jouer moi-même, n'étaient encore rien qu'un bruit doux et rythmé à mes oreilles.

XII

Ceci maintenant est une angoisse causée par une lecture qu'on m'avait faite. (Je ne lisais jamais moi-même et dédaignais beaucoup les livres.)

Un petit garçon très coupable, ayant quitté sa famille et son pays, revenait visiter seul la maison paternelle, après quelques années pendant lesquelles ses parents et sa sœur étaient morts. Cela se passait en novembre, naturellement, et l'auteur décrivait le ciel gris, parlait du vent qui secouait les dernières feuilles des arbres.

Dans le jardin abandonné, sous un berceau aux branches dégarnies, l'enfant prodigue, en se baissant vers la terre mouillée, reconnut parmi toutes ces feuilles d'automne, une perle bleue qui était restée à cette place depuis le temps où il venait s'amuser là, avec sa sœur...

Oh! alors je me levai, demandant qu'on cessât de lire, sentant les sanglots qui me venaient... J'avais vu, absolument vu, ce jardin solitaire, ce vieux berceau dépouillé, et, à moitié cachée sous ces feuilles rousses, cette perle bleue, souvenir d'une sœur morte... Tout cela me faisait mal, affreusement, me donnait la conception de la fin languissante des existences et des choses, de l'immense effeuillement de tout...

Il est étrange que mon enfance si tendrement choyée m'ait surtout laissé des images tristes.

Évidemment, ces tristesses étaient les très rares exceptions, et je vivais d'ordinaire dans l'insouciance gaie de tous les enfants; mais sans doute, les jours de complète gaieté, précisément parce qu'ils étaient habituels, ne marquaient rien dans ma tête, et je ne les retrouve plus.

J'ai aussi beaucoup de souvenirs d'été, qui sont tous les mêmes, qui font comme des taches claires de soleil sur la confusion des choses entassées dans ma tête.

Et toujours, la grande chaleur, les très profonds ciels bleus, les étincellements de nos plages de sable, la réverbération de la lumière sur les chaux blanches des maisonnettes dans nos petite villages de «l'île», me causaient ces impressions de mélancolie et de sommeil que j'ai retrouvées ensuite, avec une intensité plus grande, dans les pays d'Islam...

XIII

«Or, à minuit, il se fit un cri, disant: «Voici, l'Époux vient, sortez au-devant de lui.» Et les vierges qui étaient prêtes entrèrent avec lui aux noces; puis la porte fut fermée. Après cela, les vierges folles vinrent aussi et dirent: «Seigneur, Seigneur, ouvre-nous!» Mais il leur répondit: «En vérité, je vous dis que je ne vous connais point

«Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l'heure en laquelle le Fils de l'Homme viendra...»

Après ces versets, lus à haute voix, mon père ferma la Bible; il se fit un mouvement de chaises dans le salon, où nous étions tous assemblés, y compris les domestiques, et chacun se mit à genoux pour la prière. Suivant l'usage des anciennes familles protestantes, c'était ainsi tous les soirs,—avant le moment où l'on se séparait pour la nuit.

«Puis la porte fut fermée...» Agenouillé, je n'écoutais plus la prière, car les vierges folles m'apparaissaient... Elles étaient vêtues de voiles blancs, qui flottaient pendant leur course angoissée, et elles tenaient à la main des petites lampes aux flammes vacillantes,—qui tout aussitôt s'éteignirent, les laissant à jamais dans les ténèbres du dehors, devant cette porte fermée, fermée irrévocablement pour l'éternité!... Ainsi, un moment pouvait donc venir où il serait trop tard pour supplier, où le Seigneur, lassé de nos péchés, ne nous écouterait plus!... Je n'avais encore jamais pensé que cela fût possible. Et une crainte, sombre et profonde, que rien dans ma foi de petit enfant n'avait pu me causer jusqu'à ce jour, me prit tout entier, en présence de l'irrémissible damnation...

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Longtemps, pendant des semaines et pendant des mois, la parabole des vierges folles hanta mon sommeil. Et chaque soir, dès que l'obscurité tombait, je repassais en moi ces paroles, à la fois douces et effroyables: «Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l'heure en laquelle le Fils de l'Homme viendra.»—S'il venait cette nuit, pensais-je; si j'allais être réveillé par les eaux faisant grand bruit, par la trompette de l'ange sonnant dans l'air l'immense épouvante de la fin du monde... Et je ne m'endormais pas sans avoir longuement fait ma prière et demandé grâce au Seigneur.

Je ne crois pas, du reste, que jamais petit être ait eu une conscience plus timorée que la mienne; à propos de tout, c'étaient des excès de scrupules, qui, souvent incompris de ceux qui m'aimaient le plus, me rendaient le cœur très gros. Ainsi, je me rappelle avoir été tourmenté pendant des journées entières par la seule inquiétude d'avoir dit quelque chose, d'avoir fait un récit qui ne fût pas rigoureusement exact. À tel point que presque toujours, quand j'avais fini de raconter ou d'affirmer, on m'entendait balbutier à voix basse, du ton de quelqu'un qui marmotte sur un rosaire, cette même phrase invariable: «Après tout, je ne sais peut-être pas très bien comment ça s'est passé.» C'est encore avec une sorte d'oppression rétrospective que je songe à ces mille petits remords et craintes du péché, qui, de ma sixième à ma huitième année, ont jeté du froid, de l'ombre sur mon enfance.

À cette époque, si l'on me demandait ce que je voulais être dans l'avenir, sans hésiter je répondais: «Je serai pasteur,»—et ma vocation religieuse semblait tout à fait grande. Autour de moi, on souriait à cela, et sans doute on trouvait, puisque je le désirais, que c'était bien.

Le soir, la nuit surtout, je songeais constamment à cet après, qui se nommait de ce nom déjà plein de terreurs: l'éternité. Et mon départ de ce monde,—de ce monde à peine vu pourtant, et rien que dans un de ses petits recoins les plus incolores,—me paraissait une chose très prochaine. Avec un mélange d'impatience et d'effroi mortel, je me représentais, pour bientôt, une vie en resplendissante robe blanche, à la grande lumière radieuse, assis avec des multitudes d'anges et d'élus, autour du «trône de l'Agneau», en un cercle immense et instable qui oscillerait lentement, continuellement, à donner le vertige, au son des musiques, dans le vide infini du ciel...

XIV

«Une fois, une petite fille... en ouvrant un fruit des colonies très gros... il en était sorti une bête, une bête verte... qui l'avait piquée... et puis ça l'avait fait mourir.»

C'est ma petite amie Antoinette (six ans et moi sept) qui me raconte cette histoire, à propos d'un abricot que nous venons d'ouvrir pour le partager. Nous sommes au fond de son jardin, au beau mois de juin, sous un abricotier touffu, assis à nous toucher sur le même tabouret, dans une maison grande comme une ruche d'abeille que, pour notre usage personnel, nous avons construite nous-mêmes avec de vieilles planches, et couverte avec des nattes exotiques ayant jadis emballé du café des Antilles. À travers notre toit en grossier tissu de paille, des petits rayons de soleil tombent sur nous; ils dansent sur nos tabliers blancs, sur nos figures,—à cause des feuilles de l'arbre voisin qu'une brise chaude remue. (Pendant deux étés pour le moins, ce fut notre amusement préféré, de bâtir ainsi des maisons de Robinson dans des coins qui nous paraissaient solitaires, et de nous y asseoir, bien cachés, pour faire nos causeries.) Dans l'histoire de la petite fille piquée par une bête, ce passage à lui seul m'avait subitement jeté dans une rêverie: «...un fruit des colonies très gros». Et une apparition m'était venue, d'arbres, de fruits étranges, de forêts peuplées d'oiseaux merveilleux.

Oh! ce qu'il avait de troublant et de magique, dans mon enfance, ce simple mot: «les colonies», qui, en ce temps-là, désignait pour moi l'ensemble des lointains pays chauds, avec leurs palmiers, leurs grandes fleurs, leurs nègres, leurs bêtes, leurs aventures. De la confusion que je faisais de ces choses, se dégageait un sentiment d'ensemble absolument juste, une intuition de leur morne splendeur et de leur amollissante mélancolie.

Je crois que le palmier me fut rappelé pour la première fois par une gravure des Jeunes Naturalistes, de madame Ulliac-Trémadeure, un de mes livres d'étrennes dont je me faisais lire des passages le soir. (Les palmiers de serre n'étaient pas encore venus dans notre petite ville, en ce temps-là.) Le dessinateur avait représenté deux de ces arbres inconnus au bord d'une plage sur laquelle des nègres passaient. Dernièrement, j'ai eu la curiosité de revoir cette image initiatrice dans le pauvre livre jauni, piqué par l'humidité des hivers, et vraiment je me suis demandé comment elle aurait pu faire naître le moindre rêve en moi, si ma petite âme n'eût été pétrie de ressouvenirs...

Oh! «les colonies»! comment dire tout ce qui cherchait à s'éveiller dans ma tête, au seul appel de ce mot! Un fruit des colonies, un oiseau de là-bas, un coquillage, devenaient pour moi tout de suite des objets presque enchantés.

Il y avait une quantité de choses des colonies chez cette petite Antoinette: un perroquet, des oiseaux de toutes couleurs dans une volière, des collections de coquilles et d'insectes. Dans les tiroirs de sa maman, j'avais vu de bizarres colliers de graines pour parfumer; dans ses greniers, où quelquefois nous allions fureter ensemble, on trouvait des peaux de bêtes, des sacs singuliers, des caisses sur lesquelles se lisaient encore des adresses de villes des Antilles; et une vague senteur exotique persistait dans sa maison entière.

Son jardin, comme je l'ai dit, n'était séparé de nous que par des murs très bas, tapissés de rosiers, de jasmins. Et un grenadier de chez elle, grand arbre centenaire, nous envoyait ses branches, semait dans notre cour, à la saison, ses pétales de corail.

Souvent nous causions, à la cantonade, d'une maison à l'autre:

—Est-ce que je peux venir m'amuser, dis? Ta maman veut-elle?

—Non, parce que j'ai été méchante, je suis en pénitence. (Ça lui arrivait souvent.)—Alors je me sentais très déçu; mais moins encore à cause d'elle, je dois l'avouer, qu'à cause du perroquet et des choses exotiques.

Elle-même y était née, aux colonies, cette petite Antoinette, et,—comme c'était curieux!—elle n'avait pas l'air de comprendre le prix de cela, elle n'en était pas charmée, elle s'en souvenait à peine... Moi qui aurais donné tout au monde pour avoir eu, une seule fois, dans les yeux, un reflet, même furtif de ces contrées si éloignées,—si inaccessibles, je le sentais bien...

Avec un regret presque angoissant, avec un regret d'ouistiti en cage, je songeais hélas! que, dans ma vie de pasteur, si longue que je pusse la supposer, je ne les verrais jamais, jamais...

XV

Je vais dire le jeu qui nous amusa le plus, Antoinette et moi, pendant ces deux mêmes délicieux étés.

Voici: au début, on était des chenilles; on se traînait par terre, péniblement, sur le ventre et sur les genoux, cherchant des feuilles pour manger. Puis bientôt on se figurait qu'un invincible sommeil vous engourdissait les sens et on allait se coucher dans quelque recoin sous des branches, la tête recouverte de son tablier blanc: on était devenu des cocons, des chrysalides.

Cet état durait plus ou moins longtemps et nous entrions si bien dans notre rôle d'insecte en métamorphose, qu'une oreille indiscrète eût pu saisir des phrases de ce genre, échangées entre nous sur un ton de conviction complète:

—Penses-tu que tu t'envoleras bientôt?

—Oh! je sens que ça ne sera pas long cette fois; dans mes épaules, déjà... ça se déplie... (Ça, naturellement, c'était les ailes.)

Enfin on se réveillait; on s'étirait, en prenant des poses et sans plus rien se dire, comme pénétré du grand phénomène de la transformation finale...

Puis, tout à coup, on commençait des courses folles,—très légères, en petits souliers minces toujours; à deux mains on tenait les coins de son tablier de bébé, qu'on agitait tout le temps en manière d'ailes; on courait, on courait, se poursuivant, se fuyant, se croisant en courbes brusques et fantasques; on allait sentir de près toutes les fleurs, imitant le continuel empressement des phalènes; et on imitait leur bourdonnement aussi, en faisant: «Hou ou ou!...» la bouche à demi fermée et les joues bien gonflées d'air...

XVI

Les papillons, ces pauvres papillons de plus en plus démodés de nos jours, ont joué un rôle de longue haleine dans ma vie d'enfant, je suis confus de l'avouer; et, avec eux, les mouches, les scarabées, les demoiselles, toutes les bestioles des fleurs et de l'herbe. Bien que cela me fit de la peine de les tuer, j'en composais des collections, et on me voyait constamment la papillonnette en main. Ceux qui volaient dans ma cour, à part quelques égarés venus de la campagne, n'étaient pas très beaux, il est vrai; mais j'avais le jardin et les bois de la Limoise qui, tout l'été, constituaient pour moi des territoires de chasse pleins de surprises et de merveilles.

Pourtant les caricatures de Töpffer sur ce sujet me donnaient à réfléchir, et quand Lucette, me rencontrant avec quelque papillon au chapeau, m'appelait de son air incomparablement narquois: «Monsieur Cryptogame», cela m'humiliait beaucoup.

XVII

La pauvre vieille grand'mère aux chansons allait mourir.

Nous étions auprès de son lit, tous, à la tombée d'un jour de printemps. Il y avait à peine quarante-huit heures qu'elle était alitée, mais, à cause de son grand âge, le médecin avait déclaré que c'était pour elle la fin très prochaine.

Son intelligence venait tout à coup de s'éclaircir; elle ne se trompait plus dans nos noms; elle nous appelait, nous retenait près d'elle d'une voix douce et posée—sa voix de jadis, probablement,—que je ne lui avais jamais connue.

Debout à côté de mon père, je promenais mes yeux sur l'aïeule mourante et sur sa modeste grande chambre aux meubles anciens. Je regardais surtout ces tableaux des murs, représentant des fleurs dans des vases.

Oh! ces aquarelles qui étaient chez grand'mère, pauvres petites choses naïves! Elles portaient toutes cette dédicace: «Bouquet à ma mère,» et au-dessous, une respectueuse poésie à elle dédiée, un quatrain, qu'à présent je savais lire et comprendre. Et c'étaient des œuvres d'enfance ou de première jeunesse de mon père, qui, à chaque anniversaire de fête, embellissait ainsi l'humble logis d'un tableau nouveau. Pauvres petites choses naïves, comme elles témoignaient bien de cette vie si modeste d'alors et de cette sainte intimité du fils avec la mère,—au vieux temps, après les grandes épreuves, au lendemain des terribles guerres, des corsaires anglais et des «brûlots»... Pour la première fois peut-être je songeais que grand'mère avait été jeune; que sans doute, avant ce trouble survenu dans sa tête, mon père l'avait chérie comme moi je chérissais maman, et que son chagrin de la perdre allait être extrême; j'avais pitié de lui et je me sentais plein de remords pour avoir ri des chansons, pour avoir ri des causeries avec l'image de miroir...

On m'envoya en bas. Sous différents prétextes, on me tint constamment éloigné pendant la fin de la journée sans que je comprisse pourquoi; puis on me conduisit chez nos amis, les D***, pour dîner avec Lucette.

Mais quand je fus ramené par ma bonne, vers huit heures et demie, je voulus monter tout droit chez grand'mère.

Dès l'abord, je fus frappé de l'ordre parfait qui était rétabli dans les choses, de l'air de paix profonde que cette chambre avait pris... Dans la pénombre du fond, mon père était assis immobile, au chevet du lit, dont les rideaux ouverts se drapaient correctement et, sur l'oreiller, bien au milieu, j'apercevais la tête de ma grand'mère endormie; sa pose avait je ne sais quoi de trop régulier,—de définitif pour ainsi dire, d'éternel.

À l'entrée, presque à la porte, ma mère et ma sœur travaillaient de chaque côté d'une chiffonnière, à la place qu'elles avaient adoptée pour veiller, depuis que grand'mère était malade. Sitôt que j'avais paru, elles m'avaient fait signe de la main: «Doucement, doucement; pas de bruit, elle dort.» L'abat-jour de leur lampe projetait la lumière plus vive sur leur ouvrage, qui était un fouillis de petits carrés de soie, verts, bruns, jaunes, gris et où je reconnaissais des morceaux de leurs anciennes robes ou de leurs anciens rubans de chapeaux.

Dans le premier moment, je crus que c'étaient des objets qu'il était d'usage de préparer ainsi pour les personnes mourantes; mais, comme je questionnais tout bas, un peu inquiet, elles m'expliquèrent: c'étaient simplement des sachets qu'elles taillaient et qu'elles allaient coudre, pour une vente de charité.

Je leur dis qu'avant de me coucher je voulais m'approcher de grand'mère, pour essayer de lui souhaiter le bonsoir, et elles me laissèrent faire quelques pas vers le lit; mais, comme j'arrivais au milieu de la chambre, se ravisant subitement après un coup d'œil échangé:

—Non, non, dirent-elles à voix toujours basse, reviens, tu pourrais la déranger.

Du reste, je venais de m'arrêter de moi-même, saisi et glacé: j'avais compris...

Malgré l'effroi qui me clouait sur place, je m'étonnais que grand'mère fût si peu désagréable à regarder; n'ayant encore jamais vu de morts, je m'étais imaginé jusqu'à ce jour que, l'âme étant partie, ils devaient faire tous, dès la première minute, un grimacement décharné, inexpressif, comme les têtes de squelettes. Et au contraire, elle avait un sourire infiniment tranquille et doux; elle était jolie toujours, et comme rajeunie, en pleine paix...

Alors passa en moi une de ces tristes petites lueurs d'éclair, qui traversent quelquefois la tête des enfants, comme pour leur permettre d'interroger d'un furtif coup d'œil des abîmes entrevus, et je me fis cette réflexion: Comment grand'mère pourrait-elle être au ciel, comment comprendre ce dédoublement-là, puisque ce qui reste pour être enterré est tellement elle-même, et conserve, hélas! jusqu'à son expression?...

Après, je me retirai sans questionner personne, le cœur serré et l'âme désorientée, n'osant pas demander la confirmation de ce que j'avais deviné si bien, et préférant ne pas entendre prononcer le mot qui me faisait peur. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Longtemps, les petits sachets en soie restèrent liés pour moi à l'idée de la mort...

XVIII

Je retrouve dans ma mémoire les impressions encore pénibles, angoissantes presque si j'y concentre mon esprit, d'une maladie assez grave que je fis vers ma huitième année. Cela s'appelait la fièvre scarlatine, m'avait-on dit, et ce nom lui-même me semblait avoir une physionomie diabolique.

C'était à l'époque âpre et mauvaise des giboulées de mars, et, chaque soir, quand la nuit tombait, si par hasard ma mère n'était pas là, bien près, une détresse me prenait au fond de l'âme. (Encore cette oppression des crépuscules, que les animaux, ou les êtres compliqués comme je suis, éprouvent à un degré presque égal.) Mes rideaux ouverts laissaient voir, au premier plan, toujours la même petite table attristante, avec des tasses de tisane, des fioles de remèdes. Et tandis que je regardais cet attirail de malade,—qui s'assombrissait, devenait plus vague, se déformait sur le fond obscurci de la chambre silencieuse,—c'était dans ma tête un défilé d'images dépareillées, morbides, inquiétantes...

Deux soirs successifs, je fus visité, entre chien et loup, dans mon demi-assoupissement de fièvre, par des personnages différents qui me causèrent une extrême terreur.

D'abord, une vieille dame, bossue et très laide, d'une laideur doucereuse, qui s'approcha de moi sans faire de bruit, sans que j'aie entendu la porte s'ouvrir, sans que j'aie vu les personnes qui me veillaient se lever pour la recevoir. Elle s'éloigna tout aussitôt, avant de m'avoir seulement parlé; mais, en se retournant, elle me présenta sa bosse: or cette bosse était percée à la pointe, et il en sortait la figure verte d'une perruche, que la dame avait dans le corps et qui me dit: «Coucou!» d'une petite voix de guignol en sourdine lointaine, puis qui rentra dans le vieux dos affreux... Oh! quand j'entendis ce «Coucou!» une sueur froide me perla au front; mais tout venait de s'évanouir et je compris moi-même que c'était un rêve.

Le lendemain parut un monsieur, long et mince, en robe noire comme un prêtre. Il ne s'approcha pas de moi, celui-là; mais il se mit à tourner autour de ma chambre, en rasant les murs, très vite et sans bruit, son corps tout penché en avant; ses vilaines jambes, comme des bâtons, faisant raidir sa soutane pendant sa course empressée. Et—comble de terreur—il avait pour tête un crâne blanc d'oiseau à long bec—qui était l'agrandissement monstrueux d'un crâne de mouette blanchi à la mer, ramassé par moi l'été précédent sur une plage de l'île... (Je crois que la visite de ce monsieur coïncida avec le jour où je fus le plus malade, presque un peu en danger.) Après un tour ou deux exécutés dans le même empressement et le même silence, il commença de s'élever de terre... Il courait maintenant sur les cimaises, en jouant toujours de ses jambes maigres,—puis plus haut encore, sur les tableaux, sur les glaces,—jusqu'à se perdre dans le plafond déjà envahi par la nuit...

Eh bien, pendant deux ou trois années, l'image de ces visiteurs devait me poursuivre. Les soirs d'hiver, je repensais à eux avec crainte, en montant les escaliers qu'on n'avait pas encore l'habitude d'éclairer à cette époque. S'ils étaient là, pourtant, me disais-je; derrière des portes sournoisement entre-bâillées, s'ils me guettaient l'un ou l'autre pour me courir après; si j'allais les voir paraître derrière moi, allongeant les mains de marche en marche, pour m'attraper les jambes...

Et vraiment je ne suis pas bien sûr que, dans ces mêmes escaliers, en y mettant un peu de bonne volonté, je n'arriverais pas à m'en inquiéter encore aujourd'hui, de ce monsieur et de cette dame; ils ont été si longtemps à la tête de toutes mes frayeurs d'enfant, si longtemps ils ont mené le cortège de mes visions et de mes mauvais rêves!...

Bien d'autres apparitions sombres ont hanté les premières années de ma vie, si exceptionnellement douces pourtant. Et bien des rêveries sinistres me sont venues, les soirs: impressions de nuit sans lendemain, d'avenir fermé; pensées de prochaine mort. Trop tenu, trop choyé, avec un certain sur-chauffage intellectuel, j'avais ainsi des étiolements, des amollissements subits de plante enfermée. Il m'aurait fallu autour de moi des petits camarades de mon âge, des petites brutes écervelées et tapageuses—et au lieu de cela, je ne jouais quelquefois qu'avec des petites filles;—toujours correct, soigné, frisé au fer, ayant des mines de petit marquis du xviiie siècle.

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XIX

Après cette fièvre si longue, au nom si méchant, je me rappelle délicieusement le jour où l'on me permit enfin de prendre l'air dehors, de descendre dans ma cour. C'était en avril, et on avait choisi pour cette première sortie une journée radieuse, un ciel rare. Sous les berceaux de jasmins et de chèvrefeuilles, j'éprouvai des impressions d'enchantement paradisiaque, d'Éden. Tout avait poussé et fleuri; à mon insu, pendant que j'étais cloîtré, la merveilleuse mise en scène du renouveau s'était déployée sur la terre. Elle ne m'avait pas encore leurré bien des fois cette fantasmagorie éternelle, qui berce les hommes depuis tant de siècles et dont les vieillards seuls peut-être ne savent plus jouir. Et je m'y laissais prendre tout entier, moi, avec une ivresse infinie... Oh! cet air pur, tiède, suave; cette lumière, ce soleil; ce beau vert des plantes nouvelles, cet épaississement des feuilles donnant partout de l'ombre toute neuve. Et en moi-même, ces forces qui revenaient, cette joie de respirer, ce profond élan de la vie recommencée.

Mon frère était alors un grand garçon de vingt et un ans, qui avait carte blanche dans la maison pour ses entreprises. Tout le temps de ma maladie, je m'étais préoccupé d'une chose qu'il arrangeait dans la cour et que je mourais d'envie de voir. C'était au fond, dans un recoin charmant, sous un vieux prunier, un lac en miniature; il l'avait fait creuser et cimenter comme une citerne; ensuite, de la campagne, il avait fait apporter des pierres rongées et des plaques de mousse pour composer des rivages romantiques alentour, des rochers et des grottes.

Et tout était achevé, ce jour-là; on y avait déjà mis les poissons rouges; le jet d'eau jouait même, pour la première fois, en mon honneur...

Je m'approchai avec ravissement; cela dépassait encore tout ce que mon imagination avait pu concevoir de plus délicieux. Et quand mon frère me dit que c'était pour moi, qu'il me le donnait, j'éprouvai une joie intime qui me sembla ne devoir finir jamais. Oh! la possession de tout cela, quel bonheur inattendu! En jouir tous les jours, tous les jours, pendant ces beaux mois chauds qui allaient venir!... Et recommencer à vivre dehors, à s'amuser comme l'été dernier, dans tous les recoins de cette cour ainsi embellie...

Je restai longtemps là, au bord de ce bassin, ne me lassant pas de regarder, d'admirer, de respirer l'air tiède de ce printemps, de me griser de cette lumière oubliée, de ce soleil retrouvé,—tandis que, au-dessus de ma tête, le vieil arbre, le vieux prunier, planté jadis par quelque ancêtre et déjà un peu à bout de sève, tendait sur le bleu du ciel le rideau ajouré de ses nouvelles feuilles,—et que le jet d'eau continuait son grésillement léger, à l'ombre, comme une petite musique de vielle fêtant mon retour à la vie...

Aujourd'hui, ce pauvre prunier, après avoir langui de vieillesse, a fini par mourir, et son tronc seul encore debout, conservé par respect, est coiffé, comme une ruine, d'une touffe de lierre.

Mais le bassin, avec ses rives et ses îlots, est demeuré intact; le temps n'a pu que lui donner un air de parfaite vraisemblance, ses pierres verdies jouent la vétusté extrême; les vraies mousses d'eau, les petites plantes délicates des sources s'y sont acclimatées, avec des joncs, des iris sauvages,—et les libellules égarées en ville viennent s'y réfugier. C'est un tout petit coin de nature agreste qui est installé là et qu'on ne trouble jamais.

C'est aussi le coin du monde auquel je reste le plus fidèlement attaché, après en avoir aimé tant d'autres; comme nulle part ailleurs, je m'y sens en paix, je m'y sens rafraîchi, retrempé de prime jeunesse et de vie neuve. C'est ma sainte Mecque, à moi, ce petit coin-là; tellement que, si on me le dérangeait, il me semble que cela déséquilibrerait quelque chose dans ma vie, que je perdrais pied, que ce serait presque le commencement de ma fin.

La consécration définitive de ce lieu lui est venue, je crois, de mon métier de mer; de mes lointains voyages, de mes longs exils, pendant lesquels j'y ai repensé et l'ai revu avec amour.

Il y a surtout l'une de ces grottes en miniature à laquelle je tiens d'une façon particulière: elle m'a souvent préoccupé, à des heures d'affaissement et de mélancolie, au cours de mes campagnes... Après que le souffle d'Azraël eut passé cruellement sur nous, après nos revers de toute sorte, pendant tant d'années tristes où j'ai vécu errant par le monde, où ma mère veuve et ma tante Claire sont restées seules à promener leurs pareilles robes noires dans cette chère maison presque vide et devenue silencieuse comme un tombeau,—pendant ces années-là, je me suis plus d'une fois senti serrer le cœur à la pensée que le foyer déserté, que les choses familières à mon enfance se délabraient sans doute à l'abandon; et je me suis inquiété par-dessus tout de savoir si la main du temps, si la pluie des hivers, n'allaient pas me détruire la voûte frêle de cette grotte; c'est étrange à dire, mais s'il y avait eu éboulement de ces vieux petits rochers moussus, j'aurais éprouvé presque l'impression d'une lézarde irréparable dans ma propre vie.

À côté de ce bassin, un vieux mur grisâtre fait, lui aussi, partie intégrante de ce que j'ai appelé ma sainte Mecque; il en est, je crois, le cœur même. J'en connais du reste les moindres détails: les imperceptibles lichens qui y poussent, les trous que le temps y a creusés et où des araignées habitent;—c'est qu'un berceau de lierre et de chèvrefeuille y est adossé, à l'ombre duquel je m'installais jadis pour faire mes devoirs, aux plus beaux jours des étés, et alors, pendant mes flâneries d'écolier peu studieux, ses pierres grises occupaient toute mon attention, avec leur infiniment petit monde d'insectes et de mousses. Non seulement je l'aime et le vénère, ce vieux mur, comme les Arabes leur plus sainte mosquée; mais il me semble même qu'il me protège; qu'il assure un peu mon existence et prolonge ma jeunesse. Je ne souffrirais pas qu'on m'y fit le moindre changement, et, si on me le démolissait, je sentirais comme l'effondrement d'un point d'appui que rien ne me revaudrait plus. C'est, sans doute, parce que la persistance de certaines choses, de tout temps connues, arrive à nous leurrer sur notre propre stabilité, sur notre propre durée; en les voyant demeurer les mêmes, il nous semble que nous ne pouvons pas changer ni cesser d'être.—Je ne trouve pas d'autre explication à cette sorte de sentiment presque fétichiste.

Et quand je songe pourtant, mon Dieu, que ces pierres-là sont quelconques, en somme, et sortent je ne sais d'où; qu'elles ont été assemblées, comme celles de n'importe quel mur, par les premiers ouvriers venus, un siècle peut-être avant qu'il fût question de ma naissance,—alors je sens combien est enfantine cette illusion que je me fais malgré moi d'une protection venant d'elles; je comprends sur quelle instable base, composée de rien, je me figure asseoir ma vie...

Les hommes qui n'ont pas eu de maison paternelle, qui, tout petits, ont été promenés de place en place dans des gîtes de louage, ne peuvent évidemment rien comprendre à ces vagues sentiments-là.

Mais, parmi ceux qui ont conservé leur foyer familial, il en est beaucoup, j'en suis sûr, qui, sans se l'avouer, sans s'en rendre compte, éprouvent à des degrés différents des impressions de ce genre: en imagination, ils étayent comme moi leur propre fragilité sur la durée relative d'un vieux mur de jardin aimé depuis l'enfance, d'une vieille terrasse toujours connue, d'un vieil arbre qui n'a pas changé de forme...

Et peut-être, hélas! avant eux, les mêmes choses avaient déjà prêté leur même protection illusoire à d'autres, à des inconnus maintenant retournés à la poussière, qui n'étaient seulement pas de leur sang, pas de leur famille.

XX

C'est après cette grande maladie, vers le milieu de l'été, que se place mon plus long séjour dans l'île. On m'y avait envoyé avec mon frère, et avec ma sœur qui était alors pour moi comme une autre mère. Après un arrêt de quelques jours chez nos parentes de Saint-Pierre-d'Oleron (ma grand'tante Claire et les deux vieilles demoiselles ses filles), nous étions allés demeurer tous trois seuls à la Grand'-Côte, dans un village de pêcheurs absolument ignoré et perdu en ce temps-là.

La Grand'-Côte ou la côte Sauvage est toute cette partie de l'île qui regarde le large, les infinis de l'Océan; partie sans cesse battue par les vents d'Ouest. Ses plages s'étendent sans aucune courbure, droites, infinies, et les brisants de la mer, arrêtés par rien, aussi majestueux qu'à la côte saharienne, y déroulent, sur des lieues de longueur, avec de grands bruits, leur tristes volutes blanches. Région âpre, avec des espaces déserts; région de sables, où de tout petits arbres, des chênes-verts nains s'aplatissent à l'abri des dunes. Une flore spéciale, étrange et, tout l'été, une profusion d'œillets roses qui embaument. Deux ou trois villages seulement, séparés par des solitudes; villages aux maisonnettes basses, aussi blanches de chaux que des kasbah d'Algérie et entourées de certaines espèces de fleurs qui peuvent résister au vent marin. Des pêcheurs bruns y habitent: race vaillante et honnête, restée très primitive à l'époque dont je parle, car jamais baigneurs n'étaient venus dans ces parages.

Sur un vieux cahier oublié, où ma sœur avait écrit (à ma manière absolument) ses impressions de cet été-là, je trouve ce portrait de notre logis:

C'était au milieu du village, sur la place, chez M. le maire.

Car la maison de M. le maire avait deux ailes, bien étendues sans mesurer l'espace.

Elle éclatait au soleil, éblouissante de chaux; ses contrevents massifs tenus par des gros crochets de fer, étalent peints en vert foncé suivant l'usage de l'île. Un parterre était planté en guirlande tout alentour, poussant vigoureusement dans le sable: des belles-de-jour, qui dépassaient de leurs jolies têtes jaunes, roses ou rouges, des fouillis de résédas, et qui s'épanouissaient à midi, avec une douce odeur d'oranger.

En face, un petit chemin creux ensablé descendait rapidement à la plage.

De ce séjour à la grand'côte date ma première connaissance vraiment intime, avec les varechs, les crabes, les méduses, les mille choses de la mer.

Et ce même été vit aussi mon premier amour, qui fut pour une petite fille de ce village. Mais ici encore, pour que le récit soit plus fidèle, je laisse la parole à ma sœur et, dans le vieux cahier, je copie simplement:

À la douzaine, tous bruns et hâlés, trottinant avec leurs petits pieds nus, ils (les enfants des pêcheurs) suivaient Pierre, ou bravement le précédaient, se retournant de temps à autre, et écarquillant leurs beaux yeux noirs... C'est qu'à cette époque, un petit monsieur, c'était chose assez rare dans le pays pour qu'il valût la peine de se déranger.

Par le sentier creux, ensablé, Pierre descendait ainsi chaque jour à la plage accompagné de son cortège. Il courait aux coquilles, qui étaient ravissantes sur cette partie de la côte: jaunes, roses, violettes, de toutes les couleurs vives et fraîches, de toutes les formes les plus délicates.—Il en trouvait qui faisaient son admiration—et les petits, toujours silencieux, qui suivaient, lui en apportaient aussi plein leurs mains, sans rien dire.

Véronique était une des plus assidues. À peu près de son âge, un peu plus jeune peut-être, six ou sept ans. Un petit visage doux et rêveur, au teint mat, avec deux admirables yeux gris; tout cela abrité sous une grande kichenote blanche (kichenote, un très vieux mot du pays, désignant une très vieille coiffure: espèce de béguin cartonné, qui s'avance comme les cornettes des bonnes sœurs, pour abriter du soleil), Véronique se glissait tout près de Pierre, finissait par s'emparer de sa main et ne la quittait plus. Ils marchaient comme les bébés qui se plaisent, se tenant ferme à pleins doigts, ne parlant pas et se regardant de temps en temps... Puis, un baiser, par-ci par-là. Voudris ben vous biser (je voudrais bien vous embrasser), disait-elle en lui tendant ses petits bras avec une tendresse touchante. Et Pierre se laissait embrasser et le lui rendait bien fort, sur ses bonnes petites joues rondes.

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Petite Véronique courait s'asseoir à notre porte le matin dès qu'elle était levée; elle s'y tenait tapie comme un gentil caniche et elle attendait. Pierre en s'éveillant pensait bien qu'elle était là; pour elle, il se faisait matinal; vite il fallait le laver, peigner ses cheveux blonds, et il courait retrouver sa petite amie. Ils s'embrassaient et se parlaient de leurs trouvailles de la veille; quelquefois même, Véronique, avant de venir là s'asseoir, avait déjà fait un tour à la plage et rapportait des merveilles, cachées dans son tablier.

Un jour, vers la fin d'août, après une longue rêverie, pendant laquelle il avait sans doute pesé et résolu les difficultés provenant des différences sociales, Pierre dit: «Véronique, nous nous marierons tous deux; je demanderai la permission à mes parents là-bas.»

Puis, ma sœur raconte ainsi notre départ:

Au 15 septembre, il fallut quitter le village. Pierre avait fait des monceaux de coquilles, d'algues, d'étoiles, de cailloux marins; insatiable, il voulait tout emporter; et il rangeait cela dans des caisses; il empaquetait, avec Véronique qui l'aidait de tout son pouvoir.

Un matin, une grande voiture arriva de Saint-Pierre pour nous chercher, ameutant le village paisible par ses bruits de grelots et ses coups de fouet. Pierre y fit mettre avec sollicitude ses paquets personnels, et nous y prîmes place tous trois; ses yeux, déjà pleins de tristesse, regardaient par la portière le chemin creux ensablé par lequel on descendait à la plage—et sa petite amie qui sanglotait.

Et enfin je transcris, textuellement aussi, cette réflexion de ma sœur, que je trouve à cette même date d'été, au bas du cahier déjà fané par le temps:

Alors je me sentis prise—et non point pour la première fois sans doute—d'une rêverie inquiète en regardant Pierre. Je me demandai: «Que sera-ce de cet enfant?»

«Que sera-ce aussi de sa petite amie, dont la silhouette apparaît, persistante, au bout du chemin? Qu'y a-t-il de désespérance dans ce tout petit cœur; qu'y a-t-il d'angoisse, en présence de cet abandon?»

«Que sera-ce de cet enfant?» Oh! mon Dieu, rien autre chose que ce qui en a été ce jour-là; dans l'avenir, rien de moins, rien de plus. Ces départs, ces emballages puérils de mille objets sans valeur appréciable, ce besoin de tout emporter, de se faire suivre d'un monde de souvenirs,—et surtout ces adieux à des petites créatures sauvages, aimées peut-être précisément parce qu'elles étaient ainsi,—ça représente toute ma vie, cela...

Les deux ou trois journées que dura le voyage de retour, arrêt compris chez nos vieilles tantes de l'île, me semblèrent d'une longueur sans fin. L'impatience d'embrasser maman m'ôtait le sommeil. Près de deux mois passés sans la voir! Ma sœur, en ce temps-là, était bien la seule personne au monde qui pût me faire supporter une séparation si longue!

Quand nous fûmes de retour sur le continent; après trois heures de route depuis la plage où une barque nous avait déposés, quand la voiture qui nous ramenait franchit les remparts de la ville, j'aperçus enfin ma mère qui nous attendait, je revis son regard, son bon sourire... Et, dans les lointains du temps, c'est une des images très nettes et à jamais fixées que je retrouve, de son cher visage encore presque jeune, de ses chers cheveux encore noirs.

En arrivant à la maison, je courus visiter mon petit lac et ses grottes; puis le berceau derrière lui, adossé au vieux mur. Mais mes yeux venaient de s'habituer longuement à l'immensité des plages et de la mer; alors tout cela me parut rapetissé, diminué, enfermé, triste. Et puis les feuilles avaient jauni; je ne sais quelle impression hâtive d'automne était déjà dans l'air, pourtant très chaud. Avec crainte je songeai aux jours sombres et froids qui allaient revenir, et très mélancoliquement je me mis à déballer dans la cour mes caisses d'algues ou de coquillages, pris d'un regret désolé de ne plus être dans l'île. Je m'inquiétais aussi de Véronique, de ce qu'elle ferait seule pendant l'hiver, et tout à coup un attendrissement jusqu'aux larmes me vint au souvenir de sa pauvre petite main hâlée de soleil qui ne serait plus jamais dans la mienne...

XXI

Le commencement des devoirs, des leçons, des cahiers, des taches d'encre, ah! quel assombrissement subit dans mon histoire!

De tout cela, j'ai les souvenirs les plus platement maussades, les plus mortellement ennuyeux. Et, si j'osais être tout à fait sincère, j'en dirais autant, je crois, des professeurs eux-mêmes.

Oh! mon Dieu, le premier qui me fit commencer le latin (rosa, la rose; cornu, la corne; tonitru, le tonnerre), un grand vieux voûté, mal tenu, triste à regarder comme une pluie de novembre! Il est mort à présent, le pauvre: que la paix la plus sereine soit à son âme! Mais il me semblait le type réalisé du «monsieur Ratin» de Töpffer; il en avait tout, même la verrue avec les trois poils, au bout de son vieux nez d'une complication de lignes inimaginable; il était pour moi la personnification du dégoûtant, de l'horrible.

Tous les jours, à midi précis, il arrivait; je me sentais glacer par son coup de sonnette, que j'aurais reconnu entre mille.

Après son départ, j'assainissais moi-même la partie de ma table où ses coudes s'étaient posés, en l'essuyant avec des serviettes que j'allais ensuite clandestinement porter au linge sale. Et cette répulsion s'étendait ensuite aux livres, déjà peu attrayants par eux-mêmes, qu'il avait touchés; j'en arrachais certains feuillets, suspects de contacts trop prolongés avec ses mains...

Toujours pleins de tache d'encre, mes livres; toujours salis, traînés, couverts de barbouillages, de dessins quelconques comme ou en fait quand l'esprit voyage ailleurs. Moi qui étais un enfant si soigneux et si propret en toutes choses, j'avais un tel dédain pour ces livres obligatoires que je devenais commun avec eux et mal élevé. Même—ce qui est plus étonnant encore—tous mes scrupules m'abandonnaient quand il s'agissait de mes devoirs, toujours faits à la dernière minute, à la diable: mon aversion pour le travail a été la première chose qui m'ait fait transiger avec ma conscience.

Cependant, cela allait tout de même à peu près; mes leçons, sur lesquelles je jetais un coup d'œil à toute extrémité, étaient presque sues. Et, en général, M. Ratin écrivait bien ou assez bien sur le cahier de notes que je devais chaque soir présenter à mon père.

Mais je crois que si, lui ou les autres professeurs qui lui succédèrent, avaient pu soupçonner la vérité, se douter qu'en dehors de leur présence mon esprit ne s'arrêtait peut-être pas cinq minutes par jour à ce qu'ils m'enseignaient, d'indignation leurs honnêtes cervelles auraient éclaté.

XXII

Dans le courant de l'hiver qui suivit mon séjour à la côte de l'île, un grand événement traversa notre vie de famille: le départ de mon frère pour sa première campagne.

Il était, comme je l'ai dit, mon aîné d'environ quatorze ans. Peut-être n'avais-je pas eu le temps d'assez le connaître, d'assez m'attacher à lui, car la vie de jeune homme l'avait pris de bonne heure, le séparant un peu de nous. Je n'allais guère dans sa chambre, où m'épouvantaient les quantités de gros livres épars sur les tables, l'odeur des cigares, et les camarades à lui qu'on risquait d'y rencontrer, officiers ou étudiants. J'avais entendu aussi qu'il n'était pas toujours bien sage, qu'il se promenait quelquefois tard le soir; qu'il fallait le sermonner, et intérieurement je désapprouvais sa conduite.

Mais l'approche de son départ doubla mon affection et me causa de vraies tristesses.

Il allait en Polynésie, à Tahiti, juste au bout du monde, de l'autre côté de la terre, et son voyage devait durer quatre ans, ce qui représentait près de la moitié de ma propre vie, autant dire une durée presque sans fin...

Avec un intérêt tout particulier je suivais les préparatifs de cette longue campagne: ses malles ferrées qu'on arrangeait avec tant de précautions; ses galons dorés, ses broderies, son épée, qu'on enveloppait d'une quantité de papiers minces, avec des soins d'ensevelissement, et qu'on enfermait ensuite comme des momies dans des boîtes de métal. Tout cela augmentait l'impression que j'avais déjà, des lointains et des périls de ce long voyage.

On sentait du reste qu'une mélancolie pesait sur la maison tout entière, et devenait de plus en plus lourde à mesure qu'approchait le jour de la grande séparation. Nos repas étaient silencieux; des recommandations seulement s'échangeaient, et j'écoutais avec recueillement sans rien dire.

La veille de son départ, il s'amusa à me confier—ce qui m'honorait beaucoup—différents petits bibelots fragiles de sa cheminée, me priant de les lui garder avec soin jusqu'à son retour.

Puis il me fit cadeau d'un grand livre doré, qui était précisément un Voyage en Polynésie, à nombreuses images; et c'est le seul livre que j'aie aimé dans ma première enfance. Je le feuilletai tout de suite avec une curiosité empressée. En tête, une grande gravure représentait une femme brune, assez jolie, couronnée de roseaux et nonchalamment assise sous un palmier; on lisait au-dessous: «Portrait de S. M. Pomaré IV, reine de Tahiti.» Plus loin, c'étaient deux belles créatures au bord de la mer, couronnées de fleurs et la poitrine nue, avec cette légende: «Jeunes filles tahitiennes sur une plage.»

Le jour du départ, à la dernière heure, les préparatifs étant terminés et les grandes malles fermées, nous étions tous dans le salon, réunis en silence comme pour un deuil. On lut un chapitre de la Bible et on fit la prière en famille... Quatre années! et bientôt l'épaisseur du monde entre nous et celui qui allait partir!

Je me rappelle surtout le visage de ma mère pendant toute cette scène d'adieux; assise dans un fauteuil, à côté de lui, elle avait gardé d'abord son sourire infiniment triste, son expression de confiance résignée, après la prière; mais un changement que je n'avais pas prévu se fit tout à coup dans ses traits; malgré elle, les larmes venaient; et je n'avais jamais vu pleurer ma mère, et cela me fit une peine affreuse.

Pendant les premiers jours qui suivirent, je conservai le sentiment triste du vide qu'il avait laissé; j'allais de temps en temps regarder sa chambre, et quant aux différentes petites choses qu'il m'avait données ou confiées, elles étaient devenues tout à fait sacrées pour moi.

Sur une mappemonde, je m'étais fait expliquer sa traversée qui devait durer environ cinq mois. Quant à son retour, il ne m'apparaissait qu'au fond d'un inimaginable et irréel avenir; et ce qui me gâtait très étrangement cette perspective de le revoir, c'était de me dire que j'aurais douze ou treize ans, que je serais presque un grand garçon quand il reviendrait.

À l'encontre de tous les autres enfants,—de ceux d'aujourd'hui surtout,—si pressés de devenir des espèces de petits hommes, j'avais déjà cette terreur de grandir, qui s'est encore accentuée, un peu plus tard; je le disais même, je l'écrivais, et quand on me demandait pourquoi, je répondais, ne sachant pas démêler cela mieux: «Il me semble que je m'ennuierai tant, quand je serai grand!» Je crois que c'est là un cas extrêmement singulier, unique peut-être, cet effroi de la vie, dès le début: je n'y voyais pas clair sur l'horizon de ma route; je n'arrivais pas à me représenter l'avenir d'une façon quelconque; en avant de moi, rien que du noir impénétrable, un grand rideau de plomb tendu dans des ténèbres...

XXIII

Gâteaux, gâteaux, mes bons gâteaux tout chauds! Cela se chante, sur un air naïvement plaintif,—composé par une vieille marchande qui, pendant les dix ou quinze premières années de ma vie, passa régulièrement sous nos fenêtres, aux veillées d'hiver.

Et quand je pense à ces veillées-là, il y a tout le temps ce petit refrain mélancolique, à la cantonade, dans les coulisses de ma mémoire.

C'est surtout à des souvenirs de dimanches que la chanson des gâteaux tout chauds demeure le plus intimement liée; car, ces soirs-là, n'ayant pas de devoirs à faire, je restais avec mes parents, dans le salon, qui était au rez-de-chaussée, sur la rue, et alors, quand la bonne vieille passait sur le trottoir, au coup de neuf heures, lançant sa chanson sonore dans le silence des nuits de gelée, je me trouvais là tout près pour l'entendre.

Elle annonçait le froid, comme les hirondelles annoncent le printemps; après les fraîcheurs d'automne, la première fois qu'on entendait sa chanson, on disait: «Voici l'hiver qui nous est arrivé.»

Le salon de ces veillées, tel que je l'ai connu alors, était grand et me paraissait immense. Très simple, mais avec un certain bon goût d'arrangement: les murs et les bois des portes, bruns avec des filets d'or mat; des meubles de velours rouge, qui devaient dater de Louis-Philippe; des portraits de famille, dans des cadres austères, noir et or; sur la cheminée, des bronzes d'aspect grave; sur la table du milieu, à une place d'honneur, une grosse Bible du xvie siècle, relique vénérable d'ancêtres huguenots persécutés pour leur foi; et des fleurs, toujours des corbeilles et des vases de fleurs, à une époque où cependant la mode n'en était pas encore répandue comme aujourd'hui.

Après dîner, c'était pour moi un instant délicieux que celui où on venait s'installer là, en quittant la salle à manger; tout avait un bon air de paix et de confort; et quand toute la famille était assise, grand'mères et tantes, en cercle, je commençais par gambader au milieu, sur le tapis rouge, dans ma joie bruyante de me sentir entouré, et, en songeant avec impatience à ces petits jeux auxquels on allait jouer pour moi tout à l'heure. Nos voisins, les D***, venaient tous les dimanches passer la soirée avec nous; c'était de tradition dans les deux familles, liées par une de ces anciennes amitiés de province, qui remontent à des générations précédentes et se transmettent comme un bien héréditaire. Vers huit heures, quand je reconnaissais leur coup de sonnette, je sautais de plaisir et je ne pouvais me tenir de prendre ma course pour aller au-devant d'eux à la porte de la rue, surtout à cause de Lucette, ma grande amie, qui venait aussi avec ses parents, cela va sans dire.

Hélas! avec quel recueillement triste je les passe en revue, ces figures aimées ou vénérées, bénies, qui m'entouraient ainsi les dimanches soirs; la plupart ont disparu et leurs images, que je voudrais retenir, malgré moi se ternissent, s'embrument, vont s'en aller aussi...

Donc, on commençait les petits jeux, pour me faire plaisir, à moi, seul enfant; ou jouait aux mariages, à la toilette à madame, au chevalier cornu, à la belle bergère, au furet; tout le monde consentait à s'en mêler, y compris les personnes les plus âgées; grand'tante Berthe, la doyenne, s'y montrait même la plus irrésistiblement drôle.

Et tout à coup je faisais silence, je m'arrêtais, attentif, quand dans le lointain j'entendais:—Gâteaux, gâteaux, mes bons gâteaux tout chauds!

Cela se rapprochait rapidement, car la chanteuse trottait, trottait, menu mais vite; presque aussitôt elle était sous nos fenêtres, répétant de tout près, à pleine voix fêlée, sa continuelle chanson.

Et c'était mon grand amusement, non point d'en faire acheter, de ces pauvres gâteaux,—car ils étaient un peu grossiers et je ne les aimais guère—mais de courir moi-même, quand on me le permettait, sur le pas de la porte, accompagné d'une tante de bonne volonté, pour arrêter au passage la marchande.

Avec une révérence, elle se présentait, la bonne vieille, fière d'être appelée, et posait un pied sur les marches du seuil; son costume propret était rehaussé toujours de fausses manches blanches. Puis, tandis qu'elle découvrait son panier, je jetais longuement au dehors mon regard d'oiseau en cage, le plus loin possible dans la rue froide et déserte. Et c'était là tout le charme de la chose: respirer une bouffée d'air glacé, prendre un aperçu du grand noir extérieur, et, après, rentrer, toujours courant, dans le salon chaud et confortable,—tandis que le refrain monotone s'éloignait; s'en allait se perdre, chaque soir du même côté, dans les mêmes rues basses avoisinant le port et les remparts... Le trajet de cette marchande était invariable,—et je la suivais par la pensée avec un intérêt singulier, aussi longtemps que sa chanson, de minute en minute reprise, s'entendait encore.

Dans cette attention que je lui prêtais, il y avait de la pitié pour elle, pauvre vieille ainsi errante toutes les nuits;—mais il y avait aussi un autre sentiment qui s'ébauchait,—oh! si confus encore, si vague, que je vais lui donner trop d'importance, rien qu'en l'indiquant de la façon la plus légère. Voici: j'avais une sorte de curiosité inquiète pour ces quartiers bas, vers lesquels la marchande se rendait si bravement, et où on ne me conduisait jamais. Vieilles rues aperçues de loin, solitaires le jour, mais où, de temps immémorial, les matelots faisaient leur tapage les soirs de fête, envoyant quelquefois le bruit de leurs chants jusqu'à nous. Qu'est-ce qui pouvait se passer là-bas? Comment étaient ces gaietés brutales qui se traduisaient par des cris? À quoi donc s'amusaient-ils, ces gens revenus de la mer et des lointains pays où le soleil brûle? Quelle vie plus rude, plus simple et plus libre était la leur?—Évidemment, pour mettre au point tout ce que je viens de dire, il faudrait l'atténuer beaucoup, l'envelopper comme d'un voile blanc. Mais déjà le germe d'un trouble, d'une aspiration vers je ne sais quoi d'autre et d'inconnu, était planté dans ma petite tête; en rentrant, avec mes gâteaux à la main, dans ce salon où on parlait si bas, il m'arrivait, pendant un instant d'une durée à peine appréciable, de me sentir étiolé et captif.

À neuf heures et demie, rarement plus tard à cause de moi, on servait le thé et les très minces tartines—beurrées d'un beurre exquis et taillées avec ces soins qu'on n'a plus le temps d'apporter à quoi que ce soit, de nos jours. Ensuite, vers onze heures, après la lecture de la Bible et la prière, on allait se coucher.

Dans mon petit lit blanc, j'étais plus agité le dimanche que les autres jours. D'abord il y avait la perspective de M. Ratin, qui demain allait reparaître, plus pénible à voir après ce temps de répit; je regrettais que ce jour de repos fût déjà fini, fini si vite, et je m'ennuyais par avance de ces devoirs qu'il faudrait faire pendant toute une semaine avant d'atteindre le dimanche suivant. Puis quelquefois, dans le lointain, une bande de matelots passait en chantant, et alors mes idées changeaient de cours, s'en allaient vers les colonies ou les navires; il me prenait même une sorte d'envie imprécise et sourde—latente, si j'ose employer ce mot—de courir moi aussi dehors, à l'amusante aventure, dans l'air vif des nuits d'hiver, ou au grand soleil des ports exotiques, et, à tue-tête comme eux, de chanter la simple joie de vivre...

XXIV

«Alors j'entendis un ange qui volait par le milieu du ciel, et qui disait à haute voix: «Malheur, malheur, malheur aux habitants de la terre!»

...En plus de la lecture du soir faite en famille, chaque matin dans mon lit je lisais un chapitre de la Bible, avant de me lever.

Ma bible était petite et d'un caractère très fin. Il y avait, entre les pages, des fleurs séchées auxquelles je tenais beaucoup; surtout une branche de pieds-d'alouette roses, magnifiques, qui avaient le don de me rappeler très nettement les «gleux» de l'île d'Oleron où je les avais cueillis.

Je ne sais pas comment cela se dit en français, des «gleux»: ce sont les tiges qui restent, des blés moissonnés; ce sont ces champs de pailles jaunes, tondues court, que dessèche et dore le soleil d'août.—Au-dessus des «gleux» de l'île, habités par les sauterelles, remontent et refleurissent très haut de tardifs bleuets et surtout des pieds-d'alouette, blancs, violets ou roses.

Donc, les matins d'hiver, dans mon lit, avant de commencer ma lecture, je regardais toujours cette branche de fleurs d'une teinte encore fraîche, qui me donnait la vision et le regret des champs d'Oleron, chauffés au soleil d'été...

«Alors j'entendis un ange, qui volait par le milieu du ciel et qui disait à haute voix: «Malheur, malheur, malheur aux habitants de la terre!»

«Puis le cinquième ange sonna de la trompette et je vis une étoile qui tomba du ciel en la terre, et la clef du puits de l'abîme lui fut donnée.»

Quand je lisais ma Bible seul, ayant le choix des passages, c'était toujours la Genèse grandiose, la séparation de la lumière et des ténèbres, ou bien les visions et les émerveillements apocalyptiques; j'étais fasciné par toute cette poésie de rêve et de terreur qui n'a jamais été égalée, que je sache, dans aucun livre humain... La bête à sept têtes, les signes du ciel, le son de la dernière trompette, ces épouvantes m'étaient familières; elles hantaient mon imagination et la charmaient.—Il y avait un livre du siècle dernier, relique de mes ascendants huguenots, dans lequel je voyais vivre ces choses: une Histoire de la Bible avec d'étranges images apocalyptiques où tous les lointains étaient noirs. Ma grand'mère maternelle gardait précieusement, dans un placard de sa chambre, ce livre qu'elle avait rapporté de l'île, et, comme j'avais conservé l'habitude de monter, mélancoliquement chez elle, l'hiver, dès que je voyais tomber la nuit, c'était presque toujours à ces heures de clarté indécise que je lui demandais de me le prêter, pour le feuilleter sur ses genoux; jusqu'au dernier crépuscule, je tournais les feuillets jaunis, je regardais les vols d'anges aux grandes ailes rapides, les rideaux de ténèbres présageant les fins de mondes, les ciels plus noirs que la terre, et, au milieu des amoncellements de nuées, le triangle simple et terrible qui signifie Jéhovah.