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LES
DERNIERS JOURS
DE PÉKIN
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
DU MÊME AUTEUR Format grand in-18.
AU MAROC 1 vol.
AZIYADÉ 1 —
LE CHÂTEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT 1 —
LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN 1 —
LES DÉSENCHANTÉES 1 —
LE DÉSERT 1 —
L'EXILÉE 1 —
FANTÔME D'ORIENT 1 —
FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 1 —
FLEURS D'ENNUI 1 —
LA GALILÉE 1 —
L'INDE (SANS LES ANGLAIS) 1 —
JAPONERIES D'AUTOMNE 1 —
JÉRUSALEM 1 —
LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT 1 —
MADAME CHRYSANTHÈME 1 —
LE MARIAGE DE LOTI 1 —
MATELOT 1 —
MON FRÈRE YVES 1 —
LA MORT DE PHILÆ 1 —
PAGES CHOISIES 1 —
PÊCHEUR D'ISLANDE 1 —
PROPOS D'EXIL 1 —
RAMUNTCHO 1 —
RAMUNTCHO, pièce 1 —
REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE 1 —
LE ROMAN D'UN ENFANT 1 —
LE ROMAN D'UN SPAHI 1 —
LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 1 —
TURQUIE AGONISANTE 1 —
UN PÈLERIN D'ANGKOR 1 —
VERS ISPAHAN 1 —
Format in-8º cavalier.
OEUVRES COMPLÈTES, tomes I à XI 11 vol.
Éditions illustrées.
PÊCHEUR D'ISLANDE, format in-8o jésus, illustré de nombreuses compositions de E. =Rudaux= 1 vol.
LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16 colombier, illustrations de =Gervais-Courtellemont= 1 —
LE MARIAGE DE LOTI, format in-8o jésus. Illustrations de l'auteur et de A. =Robaudi= 1 —
PIERRE LOTI
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
LES
DERNIERS JOURS
DE PÉKIN
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.
A
MONSIEUR LE VICE-AMIRAL POTTIER
Commandant en chef l'escadre d'Extrême-Orient.
=Amiral=,
Les notes que j'ai envoyées de Chine au Figaro vont être réunies en un volume qui sera publié à Paris avant mon retour, sans qu'il me soit possible d'y revoir. Je suis donc un peu inquiet de ce que pourra être un tel recueil, qui contiendra sans doute maintes redites; mais je vous demande cependant de vouloir bien en accepter la dédicace, comme un hommage du profond et affectueux respect de votre premier aide de camp. Vous serez d'ailleurs indulgent à ce livre plus que personne, parce que vous savez dans quelles conditions il a été écrit, au jour le jour, pendant notre pénible campagne, au milieu de l'agitation continuelle de notre vie de bord.
Je me suis borné à noter les choses qui ont passé directement sous mes yeux au cours des missions que vous m'avez données et d'un voyage que vous m'avez permis de faire dans une certaine Chine jusqu'ici à peu près inconnue.
Quand nous sommes arrivés dans la mer Jaune, Pékin était pris et les batailles finissaient; je n'ai donc pu observer nos soldats que pendant la période de l'occupation pacifique; là, partout, je les ai vus bons et presque fraternels envers les plus humbles Chinois. Puisse mon livre contribuer pour sa petite part à détruire d'indignes légendes éditées contre eux!…
Peut-être me reprocherez-vous, amiral, de n'avoir presque rien dit des matelots restés sur nos navires, qui ont été constamment à la peine, sans une défaillance de courage ni un murmure, pendant notre long et mortel séjour dans les eaux du Petchili. Pauvres séquestrés, qui habitaient entre leurs murailles de fer! Ils n'avaient point comme leurs chefs, pour les soutenir, les responsabilités qui sont l'intérêt de la vie, ni le stimulant des résolutions graves à prendre; ils ne savaient rien; ils ne voyaient rien, pas même dans le lointain la sinistre côte. Malgré la lourdeur de l'été chinois, des feux étaient allumés nuit et jour dans leurs cloîtres étouffants; ils vivaient baignés d'humidité chaude, trempés de sueur, ne sortant que pour aller s'épuiser à des manoeuvres de force, dans les canots, par mauvais temps, parfois sur des mers démontées au milieu des nuits noires. Il suffit de regarder à présent leurs figures décolorées et maigries pour comprendre combien a été déprimant leur rôle obscur.
Mais voilà, si j'avais conté la monotonie de leurs fatigues, toujours pareilles, et de leurs dévouements silencieux de toutes les heures, personne n'aurait eu la patience de me lire.
PIERRE LOTI
I
ARRIVÉE DANS LA MER JAUNE
Lundi 24 septembre 1900.
L'extrême matin, sur une mer calme et sous un ciel d'étoiles. Une lueur à l'horizon oriental témoigne que le jour va venir, mais il fait encore nuit. L'air est tiède et léger… Est-ce l'été du Nord, ou bien l'hiver des chauds climats? Rien en vue nulle part, ni une terre, ni un feu, ni une voile; aucune indication de lieu: une solitude marine quelconque, par un temps idéal, dans le mystère de l'aube indécise.
Et, comme un léviathan qui se dissimulerait pour surprendre, le grand cuirassé s'avance silencieusement, avec une lenteur voulue, sa machine tournant à peine.
Il vient de faire environ cinq mille lieues, presque sans souffler, donnant constamment, par minute, quarante-huit tours de son hélice, effectuant d'une seule traite, sans avaries d'aucune sorte et sans usure de ses rouages solides, la course la plus longue et la plus soutenue en vitesse qu'un monstre de sa taille ait jamais entreprise, et battant ainsi, dans cette épreuve de fond, des navires réputés plus rapides, qu'à première vue on lui aurait préférés.
Ce matin, il arrive au terme de sa traversée, il va atteindre un point du monde dont le nom restait indifférent hier encore, mais vers lequel les yeux de l'Europe sont à présent tournés: cette mer, qui commence de s'éclairer si tranquillement, c'est la mer Jaune, c'est le golfe du Petchili par où l'on accède à Pékin. Et une immense escadre de combat, déjà rassemblée, doit être là tout près, bien que rien encore n'en dénonce l'approche.
Depuis deux ou trois jours, dans cette mer Jaune, nous nous sommes avancés par un beau temps de septembre. Hier et avant-hier, des jonques aux voiles de nattes ont croisé notre route, s'en allant vers la Corée; des côtes, des îles nous sont aussi apparues, plus ou moins lointaines; mais en ce moment le cercle de l'horizon est vide de tous côtés.
A partir de minuit, notre allure a été ainsi ralentie afin que notre arrivée—qui va s'entourer de la pompe militaire obligatoire—n'ait pas lieu à une heure trop matinale, au milieu de cette escadre où l'on nous attend.
* * * * *
Cinq heures. Dans la demi-obscurité encore, éclate la musique du branle-bas, la gaie sonnerie de clairons qui chaque matin réveille les matelots. C'est une heure plus tôt que de coutume, afin qu'on ait assez de temps pour la toilette du cuirassé, qui est un peu défraîchi d'aspect par quarante-cinq jours passés à la mer. On ne voit toujours que l'espace et le vide; cependant la vigie, très haut perchée, signale sur l'horizon des fumées noires,—et ce petit nuage de houille, qui d'en bas n'a l'air de rien, indique là de formidables présences; il est exhalé par les grands vaisseaux de fer, il est comme la respiration de cette escadre sans précédent, à laquelle nous allons nous joindre.
D'abord la toilette de l'équipage, avant celle du bâtiment: pieds nus et torse nu, les matelots s'éclaboussent à grande eau, dans la lumière qui vient; malgré le surmenage constant, ils ne sont nullement fatigués, pas plus que le vaisseau qui les porte. Le Redoutable est du reste, de tous ces navires si précipitamment partis, le seul qui en chemin, dans les parages étouffants de la mer Rouge, n'ait eu ni morts ni maladies graves.
Maintenant, le soleil se lève, tout net sur l'horizon de la mer, disque jaune qui surgit lentement de derrière les eaux inertes. Pour nous, qui venons de quitter les régions équatoriales, ce lever, très lumineux pourtant, a je ne sais quoi d'un peu mélancolique et de déjà terni, qui sent l'automne et les climats du Nord. Vraiment il est changé, ce soleil, depuis deux ou trois jours. Et puis il ne brûle plus, il n'est plus dangereux, on cesse de s'en méfier.
Là-bas devant nous, sous le nuage de houille, des choses extra-lointaines commencent de s'indiquer, perceptibles seulement pour des yeux de marin; une forêt de piques, dirait-on, qui seraient plantées au bout, tout au bout de l'espace, presque au delà du cercle où s'étend la vue. Et nous savons ce que c'est: des cheminées géantes, de lourdes mâtures de combat, l'effrayant attirail de fer qui, avec la fumée, révèle de loin les escadres modernes.
Quand notre grand lavage du matin s'achève, quand les seaux d'eau de mer, lancés à tour de bras, ont fini d'inonder toutes choses, le Redoutable reprend sa vitesse (sa vitesse moyenne de onze noeuds et demi, qu'il avait gardée depuis son départ de France). Et, pendant que les matelots s'empressent à faire reluire ses aciers et ses cuivres, il recommence de tracer son profond sillage sur la mer tranquille.
Dans les fumées de l'horizon, les objets se démêlent et se précisent; on distingue, sous les mâtures innombrables, les masses de toute forme et de toute couleur qui sont des navires. Posée entre l'eau calme et le ciel pâle, la terrible compagnie apparaît tout entière, assemblage de monstres étranges, les uns blancs et jaunes, les autres blancs et noirs, les autres couleur de vase ou couleur de brume pour se mieux dissimuler; des dos bossus, des flancs à demi noyés et sournois, d'inquiétantes carapaces; leurs structures varient suivant la conception des différents peuples pour les machines à détruire, mais tous, pareillement, soufflent l'horrible fumée de houille qui ternit la lumière du matin.
On ne voit toujours rien des côtes chinoises, pas plus que si on en était à mille lieues ou si elles n'existaient pas. Cependant, c'est bien ici Takou, le lieu de ralliement vers lequel, depuis tant de jours, nos esprits étaient tendus. Et c'est la Chine, très proche bien qu'invisible, qui attire par son immense voisinage cette troupe de bêtes de proie, et qui les immobilise, comme des fauves en arrêt, sur ce point précis de la mer, que l'on dirait quelconque.
L'eau, en cette région de moindre profondeur, a perdu son beau bleu, auquel nous venions si longuement de nous habituer; elle devient trouble, jaunâtre, et le ciel, pourtant sans nuages, est décidément triste. La tristesse d'ailleurs se dégage, au premier aspect, de cet ensemble, dont nous allons sans doute pour longtemps faire partie…
Mais voici qu'en approchant tout change, à mesure que monte le soleil, à mesure que se détaillent mieux les beaux cuirassés reluisants et les couleurs mêlées des pavillons de guerre. C'est vraiment une étonnante escadre, qui représente ici l'Europe, l'Europe armée contre la vieille Chine ténébreuse. Elle occupe un espace infini, tous les côtés de l'horizon semblent encombrés de navires. Et les canots, les vedettes à vapeur s'agitent comme un petit peuple affairé entre les grands vaisseaux immobiles.
Maintenant les coups de canon partent de tous côtés pour la bienvenue militaire à notre amiral; au-dessous du voile de fumées sombres, les gaies fumées claires de la poudre s'épanouissent en gerbes, se promènent en flocons blancs; le long de toutes les mâtures de fer, montent et descendent en notre honneur des pavillons tricolores; on entend partout les clairons sonner, les musiques étrangères jouer notre Marseillaise,—et on se grise un peu de ce cérémonial, éternellement pareil, mais éternellement superbe, qui emprunte ici une magnificence inusitée au déploiement de ces flottes.
Et puis le soleil, le soleil à la fin s'est réveillé et flamboie, nous apportant pour notre jour d'arrivée une dernière illusion de plein été, dans ce pays aux saisons excessives, qui avant deux mois commencera de se glacer pour un long hiver.
* * * * *
Quand le soir vient, nos yeux, qui s'en lasseront bientôt, s'amusent, cette première fois, de la féerie à grand spectacle que les escadres nous donnent. L'électricité s'allume soudainement de toutes parts, l'électricité blanche, ou verte, ou rouge, ou clignotante, ou scintillante à éblouir; les cuirassés, au moyen de jeux de lumière, causent les uns avec les autres, et l'eau reflète des milliers de signaux, des milliers de feux, pendant que les longues gerbes des projecteurs fauchent l'horizon, ou passent dans le ciel comme des comètes en délire. On oublie tout ce qui couve de destruction et de mort, sous ces fantasmagories, dans des flancs effroyables; on est pour l'instant comme au milieu d'une ville immense et prodigieuse, qui aurait des tours, des minarets, des palais, et qui se serait improvisée, par fantaisie, en cette région de la mer, pour y donner quelque fête nocturne extravagante.
* * * * *
25 septembre.
Nous ne sommes qu'au lendemain, et déjà rien ne se ressemble plus. Dès le matin la brise s'est élevée,—à peine de la brise, juste assez pour coucher sur la mer les grands panaches obscurs des fumées, et déjà les lames se creusent, dans cette rade ouverte, peu profonde, et les petites embarcations en continuel va-et-vient sautillent, inondées d'embruns.
Cependant un navire aux couleurs allemandes arrive lentement du fond de l'horizon, comme nous étions arrivés hier: c'est la Herta, tout de suite reconnue, amenant le dernier des chefs militaires que l'on attendait à ce rendez-vous des peuples alliés, le feld-maréchal de Waldersee. Pour lui, recommencent alors les salves qui nous avaient accueillis la veille, tout le cérémonial magnifique; les canons de nouveau épandent leurs nuages, mêlent des ouates blanches aux fumées noires, et le chant national de l'Allemagne, répété par toutes les musiques, s'éparpille dans le vent qui augmente.
Il souffle toujours plus fort, ce vent, plus fort et plus froid, mauvais vent d'automne, affolant les baleinières, les vedettes, tout ce qui circulait hier si aisément entre les groupes d'escadre.
Et cela nous présage de tristes et difficiles jours, car, sur cette rade incertaine qui devient dangereuse en une heure, il va falloir débarquer des milliers de soldats envoyés de France, des milliers de tonnes de matériel de guerre; sur l'eau remuée, il va falloir promener tant de monde et tant de choses, dans des chalands, dans des canots, par les temps glacés, même par les nuits noires, et les conduire à Takou, par-dessus la barre changeante du fleuve.
Organiser toute cette périlleuse et interminable circulation, ce sera là surtout, pendant les premiers mois, notre rôle, à nous marins,—rôle austère, épuisant et obscur, sans apparente gloire…
II
A NING-HAÏ
3 octobre 1900.
Dans le fond du golfe de Petchili, la grève de Ning-Haï, éclairée par le soleil levant. Des chaloupes sont là, des vedettes, des baleinières, des jonques, l'avant piqué dans le sable, débarquant des soldats et du matériel de guerre, au pied d'un immense fort dont les canons restent muets. Et c'est, sur cette plage, une confusion et une Babel comme on n'en avait jamais vu aux précédentes époques de l'histoire; à l'arrière de ces embarcations, d'où descend tant de monde, flottent pêle-mêle tous les pavillons d'Europe.
La rive est boisée de bouleaux et de saules, et, au loin, les montagnes, un peu bizarrement découpées, dressent leurs pointes dans le ciel clair. Rien que des arbres du Nord, indiquant qu'il y a dans ce pays des hivers glacés, et cependant le soleil matinal déjà brûle, les cimes là-bas sont magnifiquement violettes, la lumière rayonne comme en Provence.
Il y a de tout sur cette grève, parmi des sacs de terre qu'on y avait amoncelés pour de hâtives défenses. Il y a des cosaques, des Autrichiens, des Allemands, des midships anglais à côté de nos matelots en armes; des petits soldats du Japon, étonnants de bonne tenue militaire dans leurs nouveaux uniformes à l'européenne; des dames blondes, de la Croix-Rouge de Russie, affairées à déballer du matériel d'ambulance; des bersaglieri de Naples, ayant mis leurs plumes de coq sur leur casque colonial.
Vraiment, dans ces montagnes, dans ce soleil, dans cette limpidité de l'air, quelque chose rappelle nos côtes de la Méditerranée par les beaux matins d'automne. Mais là, tout près, une vieille construction grise sort des arbres, tourmentée, biscornue, hérissée de dragons et de monstres: une pagode. Et, sur les montagnes du fond, cette interminable ligne de remparts, qui serpente et se perd derrière les sommets, c'est la Grande Muraille de Chine, confinant à la Mandchourie.
Ces soldats, qui débarquent pieds nus dans le sable et s'interpellent gaiement en toutes les langues, ont l'air de gens qui s'amusent. Cela se nomme une «prise de possession pacifique» ce qu'ils font aujourd'hui, et on dirait quelque fête de l'universelle fusion, de l'universelle concorde,—tandis que, au contraire, non loin d'ici, du côté de Tien-Tsin et du côté de Pékin, tout est en ruine et plein de cadavres.
La nécessité d'occuper Ning-Haï, pour en faire au besoin la base de ravitaillement du corps expéditionnaire, s'était imposée aux amiraux de l'escadre internationale, et avant-hier on se préparait au combat sur tous nos navires, sachant les forts de la côte armés sérieusement; mais les Chinois d'ici, avisés par un parlementaire qu'une formidable compagnie de cuirassés apparaîtrait au lever du jour, ont préféré rendre à discrétion la place, et nous avons trouvé en arrivant le pays désert.
Le fort qui commande cette plage—et qui termine la Grande Muraille au point où elle vient aboutir à la mer—a été déclaré «international».
Les pavillons des sept nations alliées y flottent donc ensemble, rangés par ordre alphabétique, au bout de longues hampes que gardent des piquets d'honneur: Allemagne, Autriche, Grande-Bretagne, France, Italie, Japon, Russie.
On s'est partagé ensuite les autres forts disséminés sur les hauteurs d'alentour, et celui qui a été dévolu aux Français est situé à un mille environ du rivage. On y va par une route sablonneuse, bordée de bouleaux, de saules au feuillage frêle, et c'est à travers des jardins, des vergers que l'automne a jaunis en même temps que ceux de chez nous;—des vergers qui d'ailleurs ressemblent parfaitement aux nôtres, avec leurs humbles carrés de choux, leurs citrouilles et leurs alignements de salades. Les maisonnettes aussi, les maisonnettes de bois aperçues çà et là dans les arbres, imitent à peu près celles de nos villages, avec leurs toits en tuiles rondes, leurs vignes qui font guirlande, leurs petits parterres de zinnias, d'asters et de chrysanthèmes… Des campagnes qui devaient être paisibles, heureuses,—et qui, depuis deux jours, se sont dépeuplées en grande épouvante, à l'approche des envahisseurs venus d'Europe.
Par ce frais matin d'octobre, sur la route ombragée qui mène au fort des Français, les matelots et les soldats de toutes les nations se croisent et s'empressent, dans le grand amusement d'aller à la découverte, de s'ébattre en pays conquis, d'attraper des poulets, de faire main basse, dans les jardins, sur les salades et les poires. Des Russes déménagent les bouddhas et les vases dorés d'une pagode. Des Anglais ramènent à coups de bâton des boeufs capturés dans les champs. Des marins de la Dalmatie et d'autres du Japon, très camarades depuis une heure, font en compagnie leur toilette au bord d'un ruisseau. Et deux bersaglieri, qui ont attrapé un petit âne, en se pâmant de rire, s'en vont ensemble à califourchon dessus.
Cependant le triste exode des paysans chinois, commencé depuis hier, se poursuit encore; malgré l'assurance donnée qu'on ne ferait de mal à personne, ceux qui étaient restés se jugent trop près et aiment mieux fuir. Des familles s'en vont tête basse: hommes, femmes, enfants, vêtus de pareilles robes en coton bleu, et tous, chargés de bagage, les plus bébés même charriant des paquets, emportant avec résignation leurs petits oreillers et leurs petits matelas.
Et voici une scène pour fendre l'âme. Une vieille Chinoise, vieille, vieille, peut-être centenaire, pouvant à peine se tenir sur ses jambes, s'en va, Dieu sait où, chassée de son logis où vient s'établir un poste d'Allemands; elle s'en va, elle se traîne, aidée par deux jeunes garçons qui doivent être ses petits-fils et qui la soutiennent de leur mieux, la regardant avec une tendresse et un respect infinis; sans même paraître nous voir, comme n'ayant plus rien à attendre de personne, elle passe lentement près de nous avec un pauvre visage de désespoir, de détresse suprême et sans recours,—tandis que les soldats, derrière elle, jettent dehors, avec des rires, les modestes images de son autel d'ancêtres. Et le beau soleil de ce matin d'automne resplendit tranquillement sur son petit jardin très soigné, fleuri de zinnias et d'asters…
Le fort échu en partage aux Français occupe presque l'espace d'une ville, avec toutes ses dépendances, logements de mandarins et de soldats, usines pour l'électricité, écuries et poudrières. Malgré les dragons qui en décorent la porte et malgré le monstre à griffes que l'on a peint devant l'entrée sur un écran de pierre, il est construit d'après les principes les plus nouveaux, bétonné, casematé et garni de canons Krupp du dernier modèle. Par malheur pour les Chinois, qui avaient accumulé autour de Ning-Haï d'effroyables défenses, mines, torpilles, fougasses et camps retranchés, rien n'était fini, rien n'était à point nulle part; le mouvement contre l'étranger a commencé six mois trop tôt, avant qu'on ait pu mettre en batterie toutes les pièces vendues à Li-Hung-Chang par l'Europe.
Mille de nos zouaves, qui vont arriver demain, occuperont ce fort pendant l'hiver; en attendant, nous venons y conduire une vingtaine de matelots pour en prendre possession.
Et c'est curieux de pénétrer dans ces logis abandonnés en hâte et en terreur, au milieu du désarroi des fuites précipitées, parmi les meubles brisés, les vaisselles à terre. Des vêtements, des fusils, des baïonnettes, des livres de balistique, des bottes à semelle de papier, des parapluies et des drogues d'ambulance sont pêle-mêle, en tas devant les portes. Dans les cuisines de la troupe, des plats de riz attendent encore sur les fourneaux, avec des plats de choux et des gâteaux de sauterelles frites.
Il y a surtout des obus roulant partout, dégringolant des caisses éventrées; des cartouches jonchant le sol, du fulmicoton dangereusement épars, de la poudre répandue en longues traînées couleur de charbon. Mais, à côté de cette débauche de matériel de guerre, des détails drôles viennent attester les côtés de bonhomie de l'existence chinoise: sur toutes les fenêtres, des petits pots de fleurs; sur tous les murs, des petites images collées par des soldats. Au milieu de nous, se promènent des moineaux familiers, que sans doute les habitants du lieu n'inquiétaient jamais. Et des chats, sur les toits, circonspects mais désireux d'entrer en relation, observent quelle sorte de ménage on pourra bien faire par la suite avec les hôtes imprévus que nous sommes.
Tout près, à cent mètres de notre fort, passe la Grande Muraille de
Chine. Elle est surmontée en ce point d'un mirador de veille, où des
Japonais s'établissent à cette heure et plantent sur un bambou leur
pavillon blanc à soleil rouge.
Très souriants toujours, surtout pour les Français, les petits soldats du Japon nous invitent à monter chez eux, pour voir de haut le pays d'alentour.
La Grande Muraille, épaisse ici de sept à huit mètres, descend en talus et en herbages sur le versant chinois, mais tombe verticale sur le versant mandchou, flanquée d'énormes bastions carrés.
Maintenant donc, nous y sommes montés, et, sous nos pieds, elle déploie sa ligne séculaire qui, d'un côté, plonge dans la mer Jaune, mais de l'autre s'en va vers les sommets, s'en va serpentant bien au delà du champ profond de la vue, donnant l'impression d'une chose colossale qui ne doit nulle part finir.
Vers l'Est, on domine, dans la pure lumière, les plaines désertes de la Mandchourie.
Vers l'Ouest—en Chine—les campagnes boisées ont un aspect trompeur de confiance et de paix. Tous les pavillons européens, arborés sur les forts, prennent au milieu de la verdure un air de fête. Il est vrai, dans une plaine, au bord de la plage, s'indique un immense grouillement de cosaques, mais très lointain et dont la clameur n'arrive point ici: cinq mille hommes pour le moins, parmi des tentes et des drapeaux fichés en terre. (Quand les autres puissances envoient à Ning-Haï quelques compagnies seulement, les Russes, au contraire, procèdent par grandes masses, à cause de leurs projets sur la Mandchourie voisine.) Là-bas, toute grise, muette et comme endormie entre ses hauts murs crénelés, apparaît Shan-Haï-Kouan, la ville tartare, qui a fermé ses portes dans l'effroi des pillages. Et sur la mer, près de l'horizon, se reposent les escadres alliées,—tous les monstres de fer aux fumées noires, amis pour l'instant et assemblés en silence dans du bleu immobile.
Un temps calme, exquis et léger. Le prodigieux rempart de la Chine est encore fleuri à cette saison comme un jardin. Entre ses briques sombres, disjointes par les siècles, poussent des graminées, des asters et quantité d'oeillets roses pareils à ceux de nos plages de France….
Sans doute elle ne reverra plus flotter le pavillon jaune et le dragon vert des célestes empereurs, cette muraille légendaire qui avait arrêté pendant des siècles les invasions du Nord; sa période est révolue, passée, finie à tout jamais.
III
VERS PÉKIN
I
Jeudi 11 octobre 1900.
A midi, par un beau temps calme, presque chaud, très lumineux sur la mer, je quitte le vaisseau amiral, le Redoutable, pour me rendre en mission à Pékin.
C'est dans le golfe de Petchili, en rade de Takou, mais à de telles distances de la côte qu'on ne la voit point, et que rien nulle part n'indique aux yeux la Chine.
Et le voyage commence par quelques minutes en canot à vapeur, pour aller à bord du Bengali, le petit aviso qui me portera ce soir jusqu'à terre.
L'eau est doucement bleue, au soleil d'automne qui, en cette région du monde, reste toujours clair. Aujourd'hui, par hasard, le vent et les lames semblent dormir. Sur la rade infinie, si loin qu'on puisse voir, se succèdent immobiles, comme pointés en arrêt et en menace, les grands vaisseaux de fer. Jusqu'à l'horizon, il y en a toujours, des tourelles, des mâtures, des fumées,—et c'est la très étonnante escadre internationale, avec tout ce qu'elle traîne de satellites à ses côtés: torpilleurs, transports, et légion de paquebots.
Ce Bengali, où je vais m'embarquer pour un jour, est l'un des petits bâtiments français, constamment chargés de troupes et de matériel de guerre, qui, depuis un mois, font le pénible et lassant va-et-vient entre les transports ou les affrétés arrivant de France et le port de Takou, par-dessus la barre du Peï-Ho.
Aujourd'hui, il est bondé de zouaves, le Bengali, de braves zouaves arrivés hier de Tunisie, et qui s'en vont, insouciants et joyeux, vers la funèbre terre chinoise; ils sont serrés sur le pont, serrés à tout touche, avec de bonnes figures gaies et des yeux grands ouverts—pour voir enfin cette Chine qui les préoccupe depuis des semaines et qui est là tout près, derrière l'horizon…
Suivant le cérémonial d'usage, le Bengali en appareillant doit passer à poupe du Redoutable, pour le salut à l'amiral. La musique l'attend, à l'arrière du cuirassé, prête à lui jouer quelqu'un de ces airs de marche dont les soldats se grisent. Et, quand nous passons près du gros vaisseau, presque dans son ombre, tous les zouaves—ceux qui reviendront et ceux qui doivent mourir—tous, pendant que leurs clairons sonnent aux champs, agitent leurs bonnets rouges, avec des hourras, pour ce navire qui représente ici la France à leurs yeux et pour cet amiral qui, du haut de sa galerie, lève sa casquette en leur honneur.
Au bout d'une demi-heure environ, la Chine apparaît.
Et jamais rivage d'une laideur plus féroce n'a surpris et glacé de pauvres soldats nouveaux venus. Une côte basse, une terre grise toute nue, sans un arbre ni un herbage. Et partout des forts de taille colossale, du même gris que la terre; des masses aux contours géométriques, percées d'embrasures de canon. Jamais entrée de pays n'a présenté un attirail militaire plus étalé ni plus agressif; sur les deux bords de l'horrible fleuve aux eaux bourbeuses, ces forts se dressent pareils, donnant le sentiment d'un lieu imprenable et terrible,—laissant entendre aussi que cette embouchure, malgré ses misérables alentours, est d'une importance de premier ordre, est la clef d'un grand État, mène à quelque cité immense, peureuse et riche,—comme Pékin a dû être.
De près, les murs des deux premiers grands forts, éclaboussés, troués, déchiquetés par les obus, laissent voir des brèches profondes, témoignent de furieuses et récentes batailles.
(On sait comment, le jour de la prise de Takou, ils ont tiré à bout portant l'un sur l'autre. Par miracle, un obus français qu'avait lancé le Lion était tombé au milieu de l'un d'eux, amenant l'explosion de son énorme poudrière et l'affolement de ses canonniers jaunes: les Japonais, alors, s'étaient emparés de ce fort-là, pour ouvrir un feu imprévu sur celui d'en face, et aussitôt la déroute chinoise avait été commencée. Sans ce hasard, sans cet obus et cette panique, toutes les canonnières européennes mouillées dans le Peï-Ho étaient inévitablement perdues; le débarquement des forces alliées devenait impossible ou problématique, et la face de la guerre était changée.)
Nous avançons maintenant dans le fleuve, remuant l'eau vaseuse et infecte où flottent des immondices de toute sorte, des carcasses le ventre gonflé, des cadavres humains et des cadavres de bêtes. Et les deux rives sinistres nous montrent, au soleil déclinant du soir, un défilé de ruines, une désolation uniformément noire et grise: terre, cendre et charpentes calcinées. Plus rien, que des murs crevés, des écroulements, des décombres.
Sur ce fleuve aux eaux empestées, une animation fiévreuse, un encombrement au milieu duquel nous avons peine à nous frayer passage. Des jonques par centaines, portant chacune les couleurs et, écrit à l'arrière, le nom de la nation qui l'emploie: France, Italia, United States, etc., en grandes lettres par-dessus des diableries et des inscriptions chinoises. Et une innombrable flottille de remorqueurs, de chalands, de charbonniers, de paquebots.
De même, sur les affreuses berges, sur la terre et sur la vase, parmi les détritus et les bêtes mortes, une activité de fourmilière. Des soldats de toutes les armées d'Europe, au milieu d'un peuple de coolies menés à la baguette, débarquant des munitions, des tentes, des fusils, des fourgons, des mulets, des chevaux: une confusion encore jamais vue, d'uniformes, de ruines, de canons, de débris et d'approvisionnements de toute espèce. Et un vent glacé, qui se lève avec le soir, fait frissonner, après le soleil encore chaud du jour, apporte tout à coup la tristesse de l'hiver…
Devant les ruines d'un quartier où flotte le pavillon de France, le Bengali accoste la lugubre rive, et nos zouaves débarquent, un peu décontenancés par cet accueil sombre que leur fait la Chine. En attendant qu'on leur ait trouvé quelque gîte, assemblés sur une sorte de place qui est là, ils allument par terre des feux que le vent tourmente, et ils font chauffer le petit repas du soir, dans l'obscurité, sans chansons et en silence, parmi les tourbillons d'une infecte poussière.
Au milieu des plaines désertes qui nous envoient cette poussière-là, ce froid, ces rafales, la ville envahie de soldats s'étend dévastée et noire, sent partout la peste et la mort.
Une petite rue centrale, rebâtie à la hâte en quelques jours, avec de la boue, des débris de charpentes et du fer, est bordée de louches cabarets. Des gens accourus on ne sait d'où, métis de toutes les races, y vendent aux soldats de l'absinthe, des poissons salés, de mortelles liqueurs. On s'y enivre et on y joue du couteau.
En dehors de ce quartier qui s'improvise, Takou n'existe plus. Rien que des pans de muraille, des toitures carbonisées, des tas de cendre. Et des cloaques sans nom où croupissent ensemble les hardes, les chiens crevés, les crânes avec les chevelures.
* * * * *
Couché à bord du Bengali, où le commandant m'a offert l'hospitalité. Des coups de fusil isolés traversent de temps à autre le silence nocturne, et, vers le matin, entendus en demi-sommeil, d'horribles cris, poussés sur la berge par des gosiers de Chinois.
Vendredi 12 octobre.
Levé à la pointe de l'aube, pour aller prendre le chemin de fer, qui marche encore jusqu'à Tien-Tsin, et même un peu au delà.—Ensuite, les Boxers ayant détruit la voie, je continuerai je ne sais encore comment, en charrette chinoise, en jonque ou à cheval, et, avant six ou sept jours, à ce que l'on vient de me dire, je ne puis compter voir les grands murs de Pékin. J'emporte un ordre de service, afin que l'on me donne ma ration de campagne aux gîtes d'étape en passant; sans cela je risquerais de mourir de faim dans ce pays dévasté. J'ai pris le moins possible de bagage, rien qu'une cantine légère. Et un seul compagnon de route, un fidèle serviteur amené de France.
A la gare, où j'arrive comme le soleil se lève, retrouvé tous les zouaves d'hier, sac au dos. Pas de billets à prendre pour ce chemin de fer-là: tout ce qui est militaire y monte par droit de conquête. En compagnie de soldats cosaques et de soldats japonais, dans des voitures aux carreaux brisés où le vent fait rage, nos mille zouaves parviennent à se loger. Je trouve place avec leurs officiers,—et bientôt, au milieu du pays funèbre, nous évoquons ensemble des souvenirs de cette Afrique où ils étaient, des nostalgies de Tunis et d'Alger la Blanche…
Deux heures et demie de route dans la morne plaine. D'abord, ce n'est que de la terre grise comme à Takou; ensuite, cela devient des roseaux, des herbages fripés par la gelée. Et il y a partout d'immenses taches rouges, comme des traînées de sang, dues à la floraison automnale d'une espèce de plante de marais. Sur l'horizon de ce désert, on voit s'agiter des myriades d'oiseaux migrateurs, semblables à des nuées qui s'élèvent, tourbillonnent et puis retombent. Le vent souffle du Nord et il fait très froid.
La plaine bientôt se peuple de tombeaux, de tombeaux sans nombre, tous de même forme, sortes de cônes en terre battue surmontés chacun d'une boule en faïence, les uns petits comme des taupinières, les autres grands comme des tentes de campement. Ils sont groupés par famille, et ils sont légion. C'est tout un pays mortuaire, qui ne finit plus de passer sous nos yeux, avec toujours ces mêmes plaques rouges lui donnant un aspect ensanglanté.
Aux stations, les gares détruites sont occupées militairement par des cosaques; on y rencontre des wagons calcinés, tordus par le feu, des locomotives criblées de balles. D'ailleurs, on ne s'y arrête plus, puisqu'il n'y reste rien; les rares villages qui jalonnaient ce parcours ne sont plus que des ruines.
* * * * *
Tien-Tsin! Il est dix heures du matin. Transis de froid, nous mettons pied à terre, au milieu des envolées de poussière noirâtre que perpétuellement le vent du Nord promène sur ce pays desséché. Des coureurs chinois aussitôt s'emparent de nous et, à toutes jambes, avant même de savoir où nous voulons aller, nous entraînent dans leurs petites voitures. Les rues européennes, où nous voici courant (ce qu'on appelle ici les concessions), aperçues comme à travers un nuage de cendre aveuglante, ont des airs de grande ville; mais toutes ces maisons, presque luxueuses, aujourd'hui sont criblées d'obus, éventrées, sans toiture ni fenêtres. Les bords du fleuve, ici comme à Takou, semblent une Babel enfiévrée; des milliers de jonques sont là, débarquant des troupes, des chevaux, des canons. Dans les rues, où des équipes de Chinois transportent du matériel de combat en charges énormes, on croise des soldats de toutes les nations d'Europe, des officiers de toute arme et de tout plumage, à cheval, en pousse-pousse ou à pied. Et c'est, à la course, un perpétuel salut militaire.
Où aller faire tête? Vraiment on n'en sait rien, malgré le désir que l'on a d'un gîte, par ce vent glacé, par cette poussière. Et cependant nos coureurs chinois vont toujours, devant eux, comme des bêtes emballées…
Frappé à la porte de deux ou trois hôtels qui se réinstallent dans des ruines, dans des fouillis de meubles brisés.—Tout est plein, archiplein; à prix d'or, on ne trouverait pas une soupente avec un matelas.
Et il faut, bon gré mal gré, mendier la table et le logis à des officiers inconnus—qui nous donnent d'ailleurs la plus amicale hospitalité, dans des maisons où les trous d'obus ont été bouchés à la hâte et où le vent n'entre plus.
Samedi 13 octobre.
J'ai choisi de voyager en jonque tant que le cours du Peï-Ho le permettra, la jonque étant un logis tout trouvé, dans ce pays où je dois m'attendre à ne rencontrer que des ruines et des cadavres.
Et cela nécessite quantité de petits préparatifs.
D'abord, la réquisitionner, cette jonque, et y faire approprier l'espèce de sarcophage où j'habiterai sous un toit de natte. Ensuite, dans les magasins de Tien-Tsin, tous plus ou moins pillés et démolis, acheter les choses nécessaires à quelques jours de vie nomade, depuis les couvertures jusqu'aux armes. Et enfin, chez les Pères lazaristes, embaucher un Chinois pour faire le thé,—le jeune Toum, quatorze ans, une figure de chat et une queue jusqu'à terre.
* * * * *
Dîné chez le général Frey—qui, à la tête du petit détachement de France, entra le premier, comme chacun sait, au coeur de Pékin, dans la «Ville impériale».
Et il veut bien me conter en détail cette journée magnifique, la prise du «Pont de Marbre», son arrivée ensuite dans cette «Ville impériale», dans ce lieu de mystère que je verrai bientôt, et où jamais, avant lui, aucun Européen n'avait pénétré.
Au sujet de ma petite expédition personnelle, qui à côté de la sienne paraît si anodine et si négligeable, le général a la bonté de s'inquiéter de ce que nous boirons en route, mon serviteur et moi, par ces temps d'infection cadavérique où l'eau est un perpétuel danger, où des débris humains, jetés par les Chinois, macèrent dans tous les puits,—et il me fait un inappréciable cadeau: une caisse d'eau d'Évian.
II
LES DEUX DÉESSES DES BOXERS
Dimanche 14 octobre.
La vieille Chinoise, ridée comme une pomme d'hiver, entr'ouvre avec crainte la porte à laquelle nous avons lourdement frappé. C'est dans la pénombre au fond d'un étroit couloir exhalant des fétidités malsaines, entre des parois que la crasse a noircies, quelque part où l'on se sent muré comme au coeur d'une prison.
Figure d'énigme, la vieille Chinoise nous dévisage tous, d'un regard impénétrable et mort; puis, reconnaissant parmi nous le chef de la police internationale, elle s'efface en silence pour laisser entrer.
Une petite cour sinistre, où nous la suivons. De pauvres fleurs d'arrière-automne y végètent entre des vieux murs et on y respire des puanteurs fades.
Pénétrant là, bien entendu, comme en pays conquis, nous sommes un groupe d'officiers, trois Français, deux Anglais, un Russe.
Quelle étrange créature, notre conductrice, qui va titubant sur la pointe de ses invraisemblables petits pieds! Sa chevelure grise, piquée de longues épingles, est tellement tirée vers le chignon que cela lui retrousse les yeux à l'excès. Sa robe sombre est quelconque; mais sur son masque couleur de parchemin, elle porte au suprême degré ce je ne sais quoi des races usées que l'on est convenu d'appeler la distinction. Ce n'est, paraît-il, qu'une servante à gages; cependant son aspect, son allure déconcertent; quelque mystère semble couver là-dessous; on dirait une douairière très affinée, qui aurait versé dans les honteuses besognes clandestines. Et tout ce lieu, du reste, pour qui ne saurait pas, représenterait plutôt mal…
Après la cour, un vestibule sordide, et enfin une porte peinte en noir, avec une inscription chinoise en deux grandes lettres rouges. C'est là,—et sans frapper, la vieille touche le verrou pour ouvrir.
On pourrait s'y méprendre, mais nous venons en tout bien tout honneur, pour faire visite aux deux déesses—aux «goddesses», comme les appellent avec un peu d'ironie nos deux compagnons anglais,—déesses prisonnières, que l'on garde enfermées au fond de ce palais.—Car nous sommes ici dans les communs, dans les basses dépendances, les recoins secrets du palais des vice-rois du Petchili, et il nous a fallu pour y arriver franchir l'immense désolation d'une ville aux murs cyclopéens, qui n'est plus à présent qu'un amas de décombres et de cadavres.
* * * * *
C'était du reste singulier, tout à fait unique—aujourd'hui dimanche, jour de fête dans les campements et les casernes—l'animation de ces ruines, qui se trouvaient par hasard peuplées de soldats joyeux. Dans les longues rues pleines de débris de toute sorte, entre les murs éventrés des maisons sans toiture, circulaient gaiement des zouaves, des chasseurs d'Afrique, bras dessus bras dessous avec des Allemands en casque à pointe; il y avait des petits soldats japonais reluisants et automatiques, des Russes en casquette plate, des bersaglieri emplumés, des Autrichiens, des Américains à grand feutre, et des cavaliers de l'Inde coiffés de turbans énormes. Tous les pavillons d'Europe flottaient sur ces dévastations de Tien-Tsin, dont les armées alliées ont fait le partage. En certains quartiers, des Chinois, peu à peu revenus après leur grande fuite, maraudeurs surtout et gens sans aveu, avaient établi, en plein air frais, au beau soleil de ce dimanche d'automne, des bazars, parmi la poussière grise des démolitions et la cendre des incendies, pour vendre aux soldats des choses ramassées dans les ruines, des potiches, des robes de soie, des fourrures. Et il y en avait tant, de ces soldats, tant et tant d'uniformes de toute espèce sur la route, tant et tant de factionnaires présentant les armes, qu'on se fatiguait le bras à rendre les continuels saluts militaires reçus au passage, dans cette Babel inouïe.
Au bout de la ville détruite, près des hauts remparts, devant ce palais des vice-rois où nous nous rendions pour voir les déesses, des Chinois à la cangue étaient alignés le long du mur, sous des écriteaux indiquant leurs méfaits. Et deux piquets gardaient les portes, baïonnette au fusil, l'un d'Américains, l'autre de Japonais, à côté des vieux monstres en pierre au rictus horrible qui, suivant la mode chinoise, veillaient accroupis de chaque côté du seuil.
Rien de bien somptueux, dans ce palais de décrépitude et de poussière, que nous avons distraitement traversé; rien de grand non plus, mais de la vraie Chine, de la très vieille Chine, grimaçante et hostile; des monstres à profusion, en marbre, en faïence brisée, en bois vermoulu, tombant de vétusté dans les cours, ou menaçant au bord des toits; des formes affreuses, partout esquissées sous la cendre et l'effacement du temps; des cornes, des griffes, des langues fourchues et de gros yeux louches. Et dans des cours tristement murées, quelques roses de fin de saison, fleurissant encore, sous des arbres centenaires.
* * * * *
Maintenant donc, après beaucoup de détours dans des couloirs mal éclairés, nous voici devant la porte des déesses, la porte marquée de deux grandes lettres rouges. La vieille Chinoise alors, toujours mystérieuse et muette, tenant le front haut, mais baissant obstinément son regard sans vie, pousse devant nous les battants noirs, avec un geste de soumission qui signifie: Les voilà, regardez!
Au milieu d'un lamentable désordre, dans une chambre demi-obscure où n'entre pas le soleil du soir et où commence déjà le crépuscule, deux pauvres filles, deux soeurs qui se ressemblent, sont assises tête basse, effondrées plutôt, en des poses de consternation suprême, l'une sur une chaise, l'autre sur le bord du lit d'ébène qu'elles doivent partager pour dormir. Elles portent d'humbles robes noires; mais çà et là par terre, des soies éclatantes sont jetées comme choses perdues, des tuniques brodées de grandes fleurs et de chimères d'or: les parures qu'elles mettaient pour aller sur le front des armées, parmi les balles sifflantes, aux jours de bataille; leurs atours de guerrières et de déesses…
Car elles étaient des espèces de Jeanne d'Arc—si ce n'est pas un blasphème que de prononcer à propos d'elles ce nom idéalement pur,—elles étaient des filles-fétiches que l'on postait dans les pagodes criblées d'obus pour en protéger les autels, des inspirées qui marchaient au feu avec des cris pour entraîner les soldats. Elles étaient les déesses de ces incompréhensibles Boxers, à la fois atroces et admirables, grands hystériques de la patrie chinoise, qu'affolaient la haine et la terreur de, l'étranger,—qui tel jour s'enfuyaient peureusement sans combattre, et, le lendemain, avec des clameurs de possédés, se jetaient à l'arme blanche au-devant de la mort, sous des pluies de balles, contre des troupes dix fois plus nombreuses.
Captives à présent, les déesses sont la propriété—et le bibelot curieux, si l'on peut dire—des sept nations alliées. On ne les maltraite point. On les enferme seulement, de peur qu'elles ne se suicident, ce qui est devenu leur idée fixe. Dans la suite, quel sera leur sort? Déjà on se lasse de les voir, on ne sait plus qu'en faire.
Cernées, un jour de déroute, dans une jonque où elles venaient de se réfugier, elles s'étaient jetées dans le fleuve, avec leur mère qui les suivait toujours. Au fond de l'eau, des soldats les repêchèrent toutes les trois, évanouies. Elles, les déesses, après des soins très longs, reprirent leurs sens. Mais la maman ne rouvrit jamais ses yeux obliques de vieille Chinoise, et on fit croire à ses filles qu'elle était soignée dans un hôpital, d'où elle ne tarderait pas à revenir. D'abord, les prisonnières étaient braves, très vivantes, hautaines même, et toujours parées. Mais ce matin, on leur a dit qu'elles n'avaient plus de mère, et c'est là ce qui vient de les abattre comme un coup de massue.
N'ayant pas d'argent pour s'acheter des robes de deuil, qui en Chine se portent blanches, elles ont demandé au moins ces bottines de cuir blanc, qui chaussent à cette heure leurs pieds de poupée, et qui sont essentielles ici, comme chez nous le voile de crêpe.
Frêles toutes deux, d'une pâleur jaune de cire, à peine jolies, avec une certaine grâce quand même, un certain charme comme il faut, elles restent là, l'une devant l'autre, sans larmes, les yeux rivés à terre et les bras tombants. Leurs regards désolés ne se lèvent même pas pour savoir qui entre, ni ce qu'on leur veut; elles n'ont pas un mouvement à notre arrivée, pas un geste, pas un sursaut. Rien ne leur est plus. C'est l'indifférence à toute chose, dans l'attente de la mort.
Et voici qu'elles nous inspirent un respect inattendu, par la dignité de leur désespoir, un respect, et surtout une compassion infinie. Nous ne trouvons rien à nous dire, gênés à présent d'être là, comme d'une inconvenance que nous aurions commise.
L'idée nous vient alors de déposer des dollars en offrande sur le lit défait; mais l'une des soeurs, toujours sans paraître nous voir, jette les pièces à terre et, d'un signe, invite la servante à en disposer pour elle-même… Allons, ce n'était de notre part qu'une maladresse de plus…
Il y a de tels abîmes d'incompréhension entre des officiers européens et des déesses de Boxers, que même notre pitié ne peut sous aucune forme leur être indiquée. Et, nous qui étions venus pour être amusés d'un spectacle curieux, nous repartons en silence, gardant, avec un serrement de coeur, l'image des deux pauvres anéanties, en prison dans la triste chambre où le soir tombe.
* * * * *
Ma jonque, équipée de cinq Chinois quelconques, remontera le fleuve sous pavillon français, il va sans dire, et ce sera déjà une sauvegarde. Toutefois, le service des étapes a jugé plus prudent, bien que nous soyons armés, mon serviteur et moi, de m'adjoindre deux soldats—deux cavaliers du train avec fusils et munitions.
Au delà de Tien-Tsin, où j'ai passé encore la journée, on peut faire route en chemin de fer une heure de plus dans la direction de Pékin, jusqu'à la ville de Yang-Soun. Ma jonque, emportant mes deux cavaliers, Toum et mon bagage, ira donc là m'attendre, à un tournant du fleuve, et elle est partie en avant aujourd'hui même, en compagnie d'un convoi militaire.
Et je dîne ce soir au consulat général,—que les obus ont à peu près épargné, comme à miracle, bien que son pavillon, resté bravement en l'air pendant le siège, ait longtemps servi de point de mire aux canonniers chinois.
III
Lundi 15 octobre.
Départ de Tien-Tsin en chemin de fer, à huit heures du matin. Une heure de route, à travers la même plaine toujours, la même désolation, le même vent cinglant, la poussière. Et puis, ce sont les ruines calcinées de Yang-Soun, où le train s'arrête parce qu'il n'y a plus de voie: à partir de ce point, les Boxers ont tout détruit; les ponts sont coupés, les gares brûlées et les rails semés au hasard dans la campagne.
Ma jonque est là, m'attendant au bord du fleuve.
Et à présent il va falloir, pour trois jours au moins, s'arranger une existence de lacustre, dans le sarcophage qui est la chambre de l'étrange bateau, sous le toit de natte qui laisse voir le ciel par mille trous et qui, cette nuit, laissera la gelée blanche engourdir notre sommeil. Mais c'est si petit, si petit, cette chambre où je devrai habiter, manger, dormir, en promiscuité complète avec mes compagnons français, que je congédie l'un des soldats; jamais nous ne pourrions tenir là dedans quatre ensemble.
Les Chinois de mon équipage, dépenaillés, sordides, figures niaises et féroces, m'accueillent avec de grands saluts. L'un prend le gouvernail, les autres sautent sur la berge, vont s'atteler au bout d'une longue amarre fixée au mât de la jonque,—et nous partons à la cordelle, remontant le courant du Peï-Ho, l'eau lourde et empoisonnée où çà et là, parmi les roseaux des bords, ballonnent des ventres de cadavre.
Il s'appelle Renaud, celui des deux soldats que j'ai gardé, et il m'apprend qu'il est un paysan du Calvados. Les voilà donc, mon serviteur Osman et lui, rivalisant de bon vouloir et de gaieté, d'ingénieuses et comiques petites inventions pour accommoder notre logis d'aventure,—l'un et l'autre, du reste, dans la joie d'aller à Pékin; le voyage, malgré les ambiances lugubres, commence au bruit de leurs bons rires d'enfants. Et c'est en pleine lumière matinale, ce départ, au rayonnement d'un soleil trompeur, qui joue l'été quand la bise est glacée.
Les sept nations alliées ont établi des postes militaires, de distance en distance, le long du Peï-Ho, pour assurer leurs communications par la voie du fleuve, entre Pékin et le golfe du Petchili où leurs navires arrivent. Et, vers onze heures, j'arrête ma jonque devant un grand fort chinois sur lequel flotte le pavillon de France.
C'est un de nos «gîtes d'étape», occupé par des zouaves; nous y descendons pour y toucher nos vivres de campagne: deux jours de pain, de vin, de conserves, de sucre et de thé. Nous ne recevrons plus rien maintenant jusqu'à Tong-Tchéou (Ville de la Pureté céleste), où nous arriverons après-demain soir, si rien de fâcheux ne nous entrave. Ensuite, le halage de la jonque recommence, lent et monotone entre les tristes berges dévastées.
Le paysage autour de nous demeure immuablement pareil. Des deux bords, se succèdent à perte de vue des champs de «sorghos»,—qui sont des espèces de millets géants, beaucoup plus hauts que nos maïs; la guerre n'a pas permis qu'ils fussent moissonnés en leur saison, et la gelée les a roussis sur place. Le petit chemin de halage, étroit sur la terre grisâtre, s'en va toujours de même, au ras de l'eau fétide et froide, au pied des éternels sorghos desséchés, qui se dressent le long du fleuve en rideau sans fin.
Parfois un fantôme de village apparaît, à l'horizon plat: ruines et cadavres si l'on s'approche.
J'ai sur ma jonque un fauteuil de mandarin, pour trôner au soleil splendide, quand la bise ne cingle pas trop fort. Le plus souvent, je préfère aller marcher sur la berge, faire des kilomètres en compagnie de nos haleurs, qui vont toujours leur pas de bête de somme, courbés vers le sol et la cordelle passée à l'épaule. Osman et Renaud me suivent, l'oeil au guet, et, dans ce vent de Nord qui souffle toujours, nous marchons, sur la piste de terre grise, resserrés entre la bordure ininterrompue des sorghos et le fleuve,—obligés parfois à un brusque écart, pour quelque cadavre sournois qui nous guette, la jambe tendue en travers du chemin.
Les événements de la journée sont des rencontres de jonques qui descendent le fleuve et croisent la nôtre. Elles s'en vont en longues files, amarrées ensemble, portant le pavillon de quelqu'une des nations alliées, et ramenant des malades, des blessés, du butin de guerre.
Les plus nombreuses et les plus chargées de troupes valides, sont les russes,—car nos amis en ce moment évacuent leurs positions d'ici pour concentrer sur la Mandchourie leur effort.
Au crépuscule, passé devant les ruines d'un village où des Russes s'installent en campement pour la nuit. D'une maison abandonnée, ils déménagent des meubles sculptés, les brisent et y mettent le feu. En nous éloignant, nous voyons la flamme monter en gerbe haute et gagner les sorghos voisins; longtemps elle jette une lueur d'incendie, derrière nous, au milieu des grisailles mornes et vides du lointain. Elle est sinistre, cette première tombée de nuit sur notre jonque, dans la solitude si étrangère où nous nous enfonçons d'heure en heure plus avant. Tant d'ombre autour de nous, et tant de morts parmi ces herbages! Dans le noir confus et infini, rien que des ambiances hostiles ou macabres… Et ce froid, qui augmente avec l'obscurité, et ce silence!…
L'impression mélancolique cependant s'évanouit au souper, quand s'allume notre lanterne chinoise, éclairant le sarcophage que nous avons fermé le mieux possible au vent de la nuit. J'ai invité à ma table mes deux compagnons de route,—à ma très comique petite table, qu'eux-mêmes ont fabriquée, d'un aviron cassé et d'une vieille planche. Le pain de munition nous paraît exquis, après la longue marche sur la rive; nous avons pour nous réchauffer le thé bouillant que nous prépare le jeune Toum, à la fumée, sur un feu de sorghos, et voici que, la faim assouvie, les cigarettes turques épandant leur petit nuage charmeur, on a presque un sentiment de chez soi et de confortable, dans ce gîte de rien, enveloppé de vastes ténèbres.
Puis, vient l'heure de dormir,—tandis que la jonque chemine toujours et que nos haleurs continuent leur marche courbée, frôlant les sorghos pleins de surprises, dans le sentier noir. Toum, bien qu'il soit un Chinois élégant, ira nicher avec les autres de sa race, à fond de cale, dans la paille. Et nous, tout habillés, bien entendu, tout bottés et les armes à portée de la main, nous nous étendons sur l'étroit lit de camp de la chambre,—regardant les étoiles qui, sitôt le fanal éteint, apparaissent entre les mailles de notre toit de natte, très scintillantes dans le ciel de gelée.
Coups de fusil de temps à autre, à l'extrême lointain; drames nocturnes auxquels vraisemblablement nous ne serons pas mêlés. Et deux alertes avant minuit, pour un poste de Japonais et un poste d'Allemands qui veulent arrêter la jonque: il faut se lever, parlementer, et, à la lueur du fanal rallumé en hâte, montrer le pavillon français et les galons de mes manches.
A minuit enfin, nos Chinois amarrent notre bateau, en un lieu qu'ils disent sûr, pour aller se coucher aussi. Et nous nous endormons tous, d'un profond sommeil, dans la nuit glaciale.
IV
Mardi 16 octobre.
Réveil au petit jour, pour faire lever et repartir notre équipage.
A l'aube froide et magnifique, à travers la limpidité d'un ciel rose, le soleil surgit et rayonne sans chaleur sur la plaine d'herbages, sur le lieu désert où nous venons de dormir.
Et tout de suite je saute à terre, pressé de marcher, de m'agiter, dans un besoin irréfléchi de mouvement et de vitesse… Horreur! A un détour du sentier de halage, courant à l'étourdie sans regarder à mes pas, je manque de marcher sur quelque chose qui gît en forme de croix: un cadavre, nu, aux chairs grisâtres, couché sur le ventre, les bras éployés, à demi enfoui dans la vase dont il a pris la couleur; les chiens ou les corbeaux l'ont scalpé, ou bien les autres Chinois pour lui voler sa queue, et son crâne apparaît tout blanc, sans chevelure et sans peau…
Il fait de jour en jour plus froid, à mesure que nous nous éloignons de la mer, et que la plaine s'élève par d'insensibles pentes.
Comme hier, les jonques passent, redescendent le fleuve à la file, en convois militaires gardés par des soldats de toutes les nations d'Europe. Ensuite, reviennent de longs intervalles de solitude pendant lesquels rien de vivant n'apparaît plus dans cette région de millets et de roseaux. Le vent qui souffle, de plus en plus âpre malgré le resplendissant soleil, est salubre, dilate les poitrines, double momentanément la vie. Et, dans l'éternel petit sentier qui mène à Pékin, sur la gelée blanche, entre les sorghos et le fleuve, on marche, sans fatigue, même avec une envie de courir, en avant des Chinois mornes qui, penchés sur la cordelle, traînent toujours notre maison flottante, en gardant leur régularité de machine.
Il y a quelques arbres maintenant sur les rives, des saules aux feuilles puissamment vertes, d'une variété inconnue chez nous; l'automne semble ne les avoir pas effleurés, et leur belle couleur tranche sur la nuance rouillée des herbages et des sorghos mourants. Il y a des jardins aussi, jardins à l'abandon autour des hameaux incendiés; nos Chinois y détachent chaque fois quelqu'un des leurs, en maraude, qui rapporte dans la jonque des brassées de légumes pour les repas.
Osman et Renaud, en passant dans les maisons en ruine, ramassent aussi quelques objets qu'ils jugent nécessaires à l'embellissement de notre logis: un petit miroir, des escabeaux sculptés, des lanternes, même des piquets de fleurs artificielles en papier de riz, qui ont dû orner la coiffure de dames chinoises massacrées ou en fuite, et dont ils décorent naïvement les parois de la chambre. L'intérieur de notre sarcophage prend bientôt, par leurs soins, un air de recherche tout à fait barbare et drôle.
C'est étonnant, du reste, combien on s'habituerait vite à cette existence si complètement simplifiée de la jonque, existence de saine fatigue, d'appétit dévorant et de lourd sommeil.
Vers le soir de cette journée, les montagnes de Mongolie, celles qui dominent Pékin, commencent de se dessiner, en petite découpure extra lointaine, tout au ras de l'horizon, tout au bout de ce pays infiniment plat.
Mais le crépuscule d'aujourd'hui a je ne sais quoi de particulièrement lugubre. C'est un point où le Peï-Ho sinueux, qui s'est rétréci d'heure en heure, à chacun de ses détours, semble n'être plus qu'un ruisseau entre les deux silencieuses rives et on se sent presque serré de trop près par les fouillis d'herbages, receleurs de sombres choses. Et puis le jour s'éteint dans ces nuances froides et mortes spéciales aux soirs des hivers du Nord. Tout ce qui reste de clartés éparses se réunit sur l'eau, qui luit plus que le ciel; le fleuve, comme un miroir glacé, reflète les jaunes du couchant; on dirait même qu'il en exagère la lueur triste, entre les images renversées des roseaux, des sorghos monotones, et de quelques arbres en silhouettes déjà noires. L'isolement est plus immense qu'hier. Le froid et le silence tombent sur les épaules comme un linceul. Et il y a une mélancolie pénétrante, à subir le lent enveloppement de la nuit, en ce lieu quelconque d'un pays sans asile; il y a une angoisse à regarder les derniers reflets des roseaux proches, qui persistent encore à la surface de ce fleuve chinois, tandis que l'obscurité, en avant de notre route, achève d'embrouiller les lointains hostiles et inconnus…
Heureusement voici l'heure du souper, heure désirée, car nous avons grand'faim. Et dans le petit réduit que nous fermerons, je vais retrouver la lumière rouge de notre lanterne, l'excellent pain de soldat, le thé fumant servi par Toum, et la gaieté de mes deux braves serviteurs.
Vers neuf heures, comme nous venions de dépasser un groupe de jonques pleines de monde, et purement chinoises—jonques de maraudeurs, vraisemblablement,—des cris s'élèvent derrière nous, des cris de détresse et de mort, d'horribles cris dans ce silence… Toum, qui prête son oreille fine et comprend ce que ces gens disent, explique qu'ils sont en train de tuer un vieux, parce qu'il a volé du riz… Nous ne sommes pas en nombre et d'ailleurs pas assez sûrs de nos gens pour intervenir. Dans leur direction, je fais seulement tirer en l'air deux coups de feu, qui jettent leur fracas de menace au milieu de la nuit,—et tout se tait comme par enchantement; nous avons sans doute sauvé la tête de ce vieux voleur de riz, au moins jusqu'à demain matin.
Et c'est la tranquillité ensuite jusqu'au jour. A minuit, amarrés n'importe où parmi les roseaux, nous nous endormons d'un sommeil qui n'est plus inquiété. Grand calme et grand froid, sous le regard des étoiles. Quelques coups de fusil au loin; mais on y est habitué, on les entend sans les entendre, ils ne réveillent plus.
Mercredi 17 octobre.
Lever à l'aube, pour aller courir sur la berge, dans la gelée blanche, aux premières lueurs roses, et bientôt au beau soleil clair.
Ayant voulu prendre un raccourci, à travers les éternels champs de sorghos, pour rejoindre plus loin la jonque obligée de suivre un long détour du fleuve, nous traversons au soleil levant les ruines d'un hameau où gisent d'affreux cadavres tordus; sur leurs membres noircis, la glace déposée en petits cristaux brille comme une couche de sel.
Après le dîner de midi, quand nous sortons du sarcophage demi-obscur, nos Chinois nous indiquent de la main l'horizon. Tong-Tchéou, la «Ville de la Pureté céleste», est là-bas, qui commence d'apparaître: grandes murailles noires, surmontées de miradors; tour étonnamment haute et frêle, de silhouette très chinoise, à vingt toitures superposées.
Tout cela reste lointain encore, et les premiers plans autour de nous sont plutôt effroyables. D'une jonque échouée sort un long bras de mort aux chairs bleuies. Et des cadavres de bestiaux, qu'emporte le courant, passent en cortège à nos côtés, tout gonflés et sentant la peste bovine. On a dû aussi violer par là quelque cimetière, car, sur la vase des berges, il y a des cercueils éventrés, vomissant leurs os et leurs pourritures.
V
A Tong-Tchéou
Tong-Tchéou, occupant deux ou trois kilomètres de rivage, était une de ces immenses villes chinoises, plus peuplées que bien des capitales d'Europe, et dont on sait à peine le nom chez nous. Aujourd'hui, ville fantôme, il va sans dire; si l'on s'approche, on ne tarde pas à s'apercevoir que tout n'est plus que ruines et décombres.
Lentement nous arrivons. Au pied des hauts murs crénelés et peints en noir de catafalque, des jonques se pressent le long du fleuve. Et sur la berge, c'est un peu l'agitation de Takou et de Tien-Tsin,—compliquée de quelques centaines de chameaux mongols, accroupis dans la poussière.
Rien que des soldats, des envahisseurs, des canons, du matériel de combat. Des cosaques, essayant des chevaux capturés, parmi les groupes vont et viennent au triple galop, comme des fous, avec de grands cris sauvages.
Les diverses couleurs nationales des alliés européens sont arborées à profusion de toutes parts, flottent en haut des noires murailles trouées de boulets, flottent sur les campements, sur les jonques, sur les ruines. Et le vent continuel, le vent implacable et glacé, promenant l'infecte poussière avec l'odeur de la mort, tourmente ces drapeaux partout plantés, qui donnent un air ironique de fête à tant de dévastation.
Je cherche où sont les pavillons de France, afin d'arrêter ma jonque, devant notre quartier, et de me rendre de suite au «gîte d'étape»; j'ai ce soir à y toucher nos rations de campagne; en outre, ne pouvant continuer plus loin mon voyage par le fleuve, je dois me procurer, à l'artillerie, pour demain matin, une charrette et des chevaux de selle.
Devant un quartier qui semble nous appartenir, quand je mets pied à terre, sur des détritus et des immondices sans nom, je demande à des zouaves qui sont là le chemin du «gîte d'étape», et tout de suite, empressés et gentils, ils m'offrent d'y venir avec moi.
Nous nous dirigeons donc ensemble vers une grande porte, percée dans l'épaisseur des murs noirs.
A cette entrée de ville, on a établi, avec des cordes et des planches, un parc à bétail, pour la nourriture des soldats. Parmi quelques maigres boeufs encore vivants, il y en a trois ou quatre par terre, morts de la peste bovine, et une corvée de Chinois vient en ce moment les tirer par la queue, pour les entraîner dans le fleuve, au rendez-vous général des carcasses.
Et nous pénétrons dans une rue où des soldats de chez nous s'emploient à divers travaux d'arrangement, au milieu de débris amoncelés. Les maisons, aux portes et aux fenêtres brisées, laissent voir leur intérieur lamentable, où tout est en lambeaux, cassé, déchiré comme à plaisir. Et dans l'épaisse poussière que soulèvent le vent de Nord et le piétinement de nos hommes, flotte une intolérable odeur de cadavre.
Pendant deux mois, les rages de destruction, les frénésies de meurtre se sont acharnées sur cette malheureuse «Ville de la Pureté céleste», envahie par les troupes de huit ou dix nations diverses. Elle a subi les premiers chocs de toutes les haines héréditaires. Les Boxers d'abord y ont passé; Les Japonais y sont venus, héroïques petits soldats dont je ne voudrais pas médire, mais qui détruisent et tuent comme autrefois les armées barbares. Encore moins voudrais-je médire de nos amis les Russes; mais ils ont envoyé ici des cosaques voisins de la Tartarie, des Sibériens à demi Mongols; tous gens admirables au feu mais entendant encore les batailles à la façon asiatique. Il y est venus de cruels cavaliers de l'Inde, délégués par la Grande-Bretagne. L'Amérique y a lâché ses mercenaires. Et il n'y restait déjà plus rien d'intact quand sont arrivés, dans la première excitation de vengeance contre les atrocités chinoises, les Italiens, les Allemands, les Autrichiens, les Français.
* * * * *
Le commandant et les officiers du «gîte d'étape» se sont improvisé des logis et des bureaux dans de grandes maisons chinoises dont on a relevé en hâte les toitures et réparé les murailles. Sur la rudesse et la misère de leur installation, tranchent quelques hautes potiches, quelques boiseries somptueuses, trouvées intactes parmi les décombres.
Ils veulent bien me promettre les voitures et les chevaux pour demain matin, rendus au lever du soleil sur la berge devant ma jonque. Et, quand tout est convenu, il me reste à peu près une heure de jour: je m'en vais errer dans les ruines de la ville, escorté de ma petite suite armée, Osman, Renaud et le Chinois Toum.
A mesure que l'on s'éloigne du quartier où la présence de nos soldats entretient un peu de vie, l'horreur augmente, avec la solitude et le silence…
D'abord, la rue des marchands de porcelaine, les grands entrepôts où s'emmagasinaient les produits des fabriques de Canton. Ce devait être une belle rue, à en juger par les débris de devantures sculptées et dorées qui subsistent encore. Aujourd'hui, les magasins béants, crevés de toutes parts, semblent vomir sur la chaussée leurs monceaux de cassons. On marche sur l'émail précieux, peint de fleurs éclatantes, qui forme couche par terre, et que l'on écrase en passant. Il n'y a pas à rechercher de qui ceci est l'oeuvre, et c'était fait d'ailleurs quand nos troupes sont entrées. Mais vraiment il a fallu s'acharner des journées entières à coups de botte, à coups de crosse, pour piler si menu toutes ces choses: les potiches, réunies ici par milliers, les plats, les assiettes, les tasses, tout cela est broyé, pulvérisé,—avec des restes humains et des chevelures.
Tout au fond de ces entrepôts, les porcelaines plus grossières occupaient des espèces de cours intérieures,—qui sont particulièrement lugubres ce soir, au jour baissant, entre leurs vieux murs. Dans une de ces cours, où nous venons d'entrer, un chien galeux travaille à tirer, tirer quelque chose de dessous des piles d'assiettes cassées: le cadavre d'un enfant dont le crâne est ouvert. Et le chien commence de manger ce qui reste de chair pourrie aux jambes de ce petit-mort.
Personne, naturellement, dans les longues rues dévastées, où les charpentes ont croulé, avec les tuiles et les briques des murs. Des corbeaux qui croassent dans le silence. D'affreux chiens, repus de cadavres, qui s'enfuient devant nous, le ventre lourd et la queue basse. A peine, de loin en loin, quelques rôdeurs chinois, gens de mauvais aspect qui cherchent encore à piller dans des ruines, ou pauvres dépossédés, échappés au massacre, qui reviennent peureusement, longeant les murailles, voir ce qu'on a fait de leur logis.
Le soleil est déjà très bas, et, comme chaque soir, le vent augmente; on frissonne d'un froid soudain. Les maisons vides s'emplissent d'ombre.
Elles sont tout en profondeur, ces maisons d'ici, avec des recoins, des séries de cours, des petits bassins à rocailles, des jardinets mélancoliques. Quand on a franchi le seuil, que gardent les toujours pareils monstres en granit, usés par le frottement des mains, on s'engage dans des détours qui n'en finissent plus. Et les détails intimes de la vie chinoise se révèlent touchants et gentils, dans l'arrangement des pots de fleurs, des plates-bandes, des petites galeries où courent des liserons et des vignes.
Là, traînent des jouets, une pauvre poupée, appartenant sans doute à quelque enfant dont on aura fracassé la tête. Là, une cage est restée suspendue; même l'oiseau y est encore, pattes en l'air et desséché dans un coin.
Tout est saccagé, arraché, déchiré; les meuble, éventrés; le contenu des tiroirs, les papiers, épandus par terre, avec des vêtements marqués de larges taches rouges, avec des tout petits souliers de dame chinoise barbouillés de sang. Et çà et là, des jambes, des mains, des têtes coupées, des paquets de cheveux.
En certains de ces jardinets, les plantes qu'on ne soigne plus continuent gaiement de s'épanouir, débordent dans les allées, par-dessus les débris humains. Autour d'une tonnelle, où se cache un cadavre de femme, des volubilis roses sont délicieusement fleuris en guirlande,—encore ouverts à cette heure tardive de la journée et malgré le froid des nuits, ce qui déroute nos idées d'Europe sur les volubilis.
Au fond d'une maison, dans un recoin, dans une soupente noire, quelque chose remue!… Deux femmes, cachées là, pitoyablement tapies… De se voir découvertes, la terreur les affole, et nous les avons à nos pieds, tremblant, criant, joignant les mains pour demander grâce. L'une jeune, l'autre un peu vieille, et se ressemblant toutes deux; la mère et la fille.—«Pardon, monsieur, pardon! nous avons grand'peur…» traduit avec naïveté le petit Toum, qui comprend leurs mots entrecoupés. Évidemment, elles attendent de nous les pires choses et la mort… Et depuis combien de temps vivent-elles dans ce trou, ces deux pauvres Chinoises, pensant leur fin venue chaque fois que des pas résonnent sur les pavés de la cour déserte?… Nous laissons à portée de leurs mains quelques pièces de monnaie, qui les humilient peut-être et ne leur serviront guère; mais nous ne pouvons rien de plus,—que ça, et nous en aller.
Autre maison, maison de riches, celle-ci, avec un grand luxe de pots à fleurs en porcelaine émaillée, dans les jardinets tristes. Au fond d'un appartement déjà sombre (car décidément la nuit vient, l'imprécision crépusculaire est commencée)—déjà sombre, mais pas trop saccagée, avec de grands bahuts, de beaux fauteuils encore intacts,—Osman tout à coup recule avec effroi devant quelque chose qui sort d'un seau posé sur le plancher: deux cuisses décharnées, la moitié inférieure d'une femme, fourrée dans ce seau les jambes en l'air!… La maîtresse de cet élégant logis sans doute… Le corps?… Qui sait ce qu'on en a fait, du corps? Mais la tête, la voici: sous ce fauteuil, près d'un chat crevé, c'est sûrement ce paquet noir, où l'on voit s'ouvrir une bouche et des dents, parmi de longs cheveux.
En dehors des grandes voies à peu près droites, qui laissent paraître d'un bout à l'autre leur vide désolé, il y a les ruelles sans vue, tortueuses, aboutissant à des murs gris,—et ce sont les plus lugubres à franchir, au crépuscule et au chant des corbeaux, avec ces petits gnomes de pierre gardant des portes effarantes, avec ces têtes de mort à longue queue traînant partout sur les pavés. Il y a des tournants, baignés d'ombre glacée, que l'on aborde avec un serrement de coeur… Et c'est fini, pour rien au monde nous n'entrerions plus, à l'heure qu'il est, entre chien et loup, dans ces maisons épouvantablement muettes, où l'on fait trop de macabres rencontres…
Nous étions allés loin dans la ville, dont l'horreur et le silence nous deviennent intolérables, à cette tombée de nuit. Et nous retournons vers le quartier des troupes, cinglés par le vent de Nord, transis par le froid et l'obscurité; nous retournons bon pas, les cassons de porcelaine craquant sous nos pieds, avec mille débris qui ne se définissent plus.
* * * * *
La berge, à notre retour, est garnie de soldats qui se chauffent et font cuire leurs soupes à des feux clairs, en brûlant des fauteuils, des tables, des morceaux de sculptures ou de charpentes. Et tout cela, au sortir des rues dantesques, nous paraît du confort et de la joie.
Près de notre jonque, il y a une cantine, improvisée par un Maltais, où l'on vend des choses à griser les soldats. Et j'envoie mes gens y prendre, pour notre souper, des liqueurs à leur choix, car nous avons besoin nous aussi d'être réchauffés, égayés si possible, et nous ferons la fête comme les autres, avec de la soupe fumante, du thé, de la chartreuse, je ne sais quoi encore,—dans notre petit logis de natte, amarré cette fois sur la vase empestée, sur les horribles détritus, et enveloppé comme toujours de tous côtés par la grande froidure noire.
* * * * *
Au dessert, à l'heure des cigarettes dans le sarcophage, Renaud, à qui j'ai donné la parole, me conte que son escadron est campé au bord d'un cimetière chinois de Tien-Tsin et que les soldats d'une autre nation européenne (je préfère ne pas dire laquelle), campés dans le voisinage, passent leur temps à fouiller les tombes pour prendre l'argent qu'on a coutume d'enterrer avec les cadavres.
—Moi, dit-il, moi, mon colonel (pour lui, je suis mon colonel; il ignore l'appellation maritime de commandant qui chez nous est d'usage jusqu'aux cinq galons d'or), moi, je ne trouve pas que c'est bien: ça a beau être des Chinois, il faut laisser les morts tranquilles. Et puis, ça me dégoûte, ils coupent leur viande de ration sur les planches de cercueil! Et moi, je leur fais voir: «Au moins coupez donc là, sur le dessus; pas sur le dedans, qui a touché le macchabée.» Mais ces sauvages-là, mon colonel, ils s'en foutent!
VI
Jeudi 18 octobre.
C'est une surprise, de se réveiller sous un ciel bas et sombre. Nous comptions avoir, comme les matins précédents, ce soleil des automnes et des hivers de Chine, presque jamais voilé, qui rayonne et chauffe même lorsque tout gèle à pierre fendre, et qui nous avait aidés jusqu'ici à supporter les visions de la route. Mais un vélum épais s'est tendu pendant la nuit au-dessus de nos têtes…
Quand nous ouvrons notre porte de jonque, au petit jour à peine naissant, nos chevaux et nos charrettes sont là, qui viennent d'arriver. Sur le sinistre bord, des Mongols, parmi leurs chameaux, se tiennent accroupis autour de feux qui ont brûlé toute la nuit dans la poussière, et, derrière leurs groupes immobilisés, les hautes murailles de la ville, d'un noir d'encre, montent vers l'obscurité des nuages.
Dans la jonque, confiée à deux marins du détachement de Tong-Tchéou qui la garderont jusqu'à notre retour, nous laissons notre petit matériel de nomades—et ce que nous possédons de plus précieux, les dernières des bouteilles d'eau pure que le général nous avait données.
Nous faisons cette dernière étape en compagnie du consul général de France à Tien-Tsin et du chancelier de la légation, qui l'un et l'autre montent à Pékin, escortés d'un maréchal des logis et de trois ou quatre hommes de l'artillerie.
Longue route monotone, par un matin froid et gris, à travers des champs de sorghos roussis par les premières gelées, à travers des villages saccagés et désertés où rien ne bouge plus: campagnes de deuil et d'automne, sur lesquelles commence de tomber lentement une petite pluie triste.
Par instants, il m'arrive de me croire dans les chemins du pays basque, en novembre, parmi des maïs non encore fauchés. Et puis tout à coup, sur mon passage, quelque symbole inconnu se dresse pour me rappeler la Chine, un tombeau de forme mystérieuse, ou bien des stèles étranges posées sur d'énormes tortues de granit.
De loin en loin, nous croisons des convois militaires, d'une nation ou d'une autre, des files de voitures d'ambulance. Ici des Russes, dans les ruines d'un village, s'abritent pour une averse. Là des Américains, qui ont découvert une cachette de vêtements, au fond d'une maison abandonnée, s'en vont joyeux, endossant des manteaux de fourrure.
Des tombeaux, toujours beaucoup de tombeaux; la Chine, d'un bout à l'autre, en est encombrée; les uns, au bord de la route, gisent comme perdus; d'autres s'isolent magnifiquement au milieu d'enclos qui sont des bocages mortuaires, des bois de cèdres aux verdures sombres.
Dix heures. Nous devons approcher de Pékin, dont rien pourtant ne décèle encore le voisinage. Pas une figure de Chinois ne s'est montrée depuis notre départ; les campagnes continuent d'être désertes et inquiétantes de silence, sous le voile de l'imperceptible pluie.
Nous allons passer, paraît-il, non loin du mausolée d'une impératrice, et le chancelier de France, qui connaît ces environs, me propose de faire un détour pour l'apercevoir. Donc, laissant tout notre monde continuer tranquillement l'étape, nous prenons des sentiers de traverse, en allongeant le trot de nos chevaux dans les hautes herbes mouillées.
Bientôt paraissent un canal et un étang, blêmes sous le ciel incolore. Personne nulle part; des tranquillités mornes de pays dépeuplé. Le mausolée, sur la rive d'en face, émerge à peine de l'ombre d'un bois de cèdres, muré de toutes parts; nous ne voyons guère que les premiers portiques de marbre qui y conduisent, et l'avenue des stèles blanches qui va se perdre sous les arbres mystérieux;—tout cela un peu lointain et reproduit par le miroir de l'étang, en longs reflets renversés qui s'estompent. Près de nous des lotus, meurtris par le froid, penchent leurs grandes tiges sur l'eau couleur de plomb, où des cernes légers se tracent à la chute des gouttes de pluie. Et, parmi les roseaux, ces quelques boules blanchâtres, çà et là, sont des têtes de mort…
* * * * *
Quand nous rejoignons notre petite troupe, on nous promet l'entrée à Pékin dans une demi-heure. Allons, soit! Mais après les complications et les lenteurs du voyage, on croirait presque n'arriver jamais. Et c'est du reste invraisemblable, qu'une si prodigieuse ville, dans ce pays désert, puisse être là; à toute petite distance en avant de nous.
—Pékin ne s'annonce pas, m'explique mon nouveau compagnon d'étape,
Pékin vous saisit; quand on l'aperçoit, c'est qu'on y est…
La route à présent traverse des groupes de cèdres, des groupes de saules qui s'effeuillent, et, dans l'attente concentrée de voir enfin la Ville céleste, nous trottons sous la pluie très fine—qui ne mouille pas, tant sont desséchantes ces rafales du Nord promenant la poussière toujours et quand même,—nous trottons sans plus parler…
—Pékin! me dit tout à coup l'un de ceux qui cheminent avec moi, désignant une terrible masse obscure, qui vient de se lever au-dessus des arbres, un donjon crénelé, de proportions surhumaines.
Pékin!… Et, en quelques secondes, tandis que je subis la puissance évocatrice de ce nom ainsi jeté, une grande muraille couleur de deuil, d'une hauteur jamais vue, achève de se découvrir, se développe sans fin, dans une solitude dénudée et grisâtre, qui semble un steppe maudit. C'est comme un formidable changement de décor, exécuté sans bruit de machinistes, ni fracas d'orchestre, dans un silence plus imposant que toutes les musiques. Nous sommes au pied de ces bastions et de ces remparts, nous sommes dominés par tout cela, qu'un repli de terrain nous avait caché. En même temps, la pluie devient de la neige, dont les flocons blancs se mêlent aux envolées sombres des détritus et de la poussière. La muraille de Pékin nous écrase, chose géante, d'aspect babylonien, chose intensément noire, sous la lumière morte d'un matin de neige et d'automne. Cela monte dans le ciel comme les cathédrales, mais cela s'en va, cela se prolonge, toujours pareil, durant des lieues. Pas un passant aux abords de cette ville, personne. Pas une herbe non plus le long de ces murs; un sol raviné, poussiéreux, sinistre comme des cendres, avec des lambeaux de vêtements qui traînent, des ossements, un crâne. Et, du haut de chacun des créneaux noirs, un corbeau, qui s'est posté, nous salue au passage en croassant à la mort.
Le ciel est si épais et si bas que l'on y voit à peine clair, et sous l'oppression de ce Pékin longtemps attendu, qui vient de faire au-dessus de nos têtes son apparition déconcertante et soudaine, nous nous avançons, aux cris intermittents de tous ces corbeaux alignés, un peu silencieux nous-mêmes, un peu glacés d'être là, souhaitant voir du mouvement, voir de la vie, voir quelqu'un ou quelque chose sortir enfin de ces murs.
Alors, d'une porte, là-bas en avant, d'une percée dans l'enceinte colossale, sort une énorme et lente bête brune, fourrée de laine comme un mouton géant,—puis deux, puis trois, puis dix: une caravane mongole, qui commence de couler vers nous, dans ce même silence, toujours, où l'on n'entend que les corbeaux croasser. A la file incessante les monstrueux chameaux de Mongolie, tout arrondis de fourrure, avec d'étonnants manchons aux jambes, des crinières comme des lions, processionnent sans fin le long de nos chevaux qui s'effarent; ils ne portent ni cloches ni grelots, comme en ont ces bêtes maigres, aux harmonieuses caravanes des déserts arabiques; leurs pieds s'enfoncent profondément dans la poussière qui assourdit leurs pas, le silence n'est pas rompu par leur marche. Et les Mongols qui les mènent, figures cruelles et lointaines, nous jettent à la dérobée des regards ennemis.
Aperçue à travers un voile de neige fine et de poussière noire, la caravane nous a croisés et s'éloigne, sans un bruit, ainsi qu'une caravane fantôme. Nous nous retrouvons seuls, sous cette muraille de Titans, du haut de laquelle les corbeaux nous regardent passer. Et c'est notre tour à présent de franchir, pour entrer dans la ville ténébreuse, les portes par où ces Mongols viennent de la quitter.
VII
A LA LÉGATION DE FRANCE
Nous voici arrivés à ces portes, doubles, triples, profondes comme des tunnels et se contournant dans l'épaisseur des puissantes maçonneries; portes surmontées de donjons à meurtrières qui ont chacun cinq étages de hauteur sous d'étranges toitures courbes, de donjons extravagants qui sont des choses colossales et noires, au-dessus de l'enceinte noire des murailles.
Les pieds de nos chevaux s'enfoncent de plus en plus et disparaissent dans la poussière couleur de charbon, qui est ici aveuglante, souveraine partout, en l'air autant que sur le sol, malgré la petite pluie ou les flocons de neige dont nous avons le visage tout le temps cinglé.
Et, sans bruit, comme si nous marchions parmi des ouates ou des feutres, passant sous les énormes voûtes, nous entrons dans le pays des décombres et de la cendre…
Quelques mendiants dépenaillés, dans des coins, assis à grelotter sous des guenilles bleues; quelques chiens mangeurs de cadavres, comme ceux dont nous avions déjà fait la connaissance en route,—et c'est tout. Silence et solitude au dedans de ces murs comme au dehors. Rien que des éboulements, des ruines et des ruines.
Pays des décombres et de la cendre; surtout pays des petites briques grises, des petites briques pareilles, éparses en myriades innombrables, sur l'emplacement des maisons détruites ou sur le pavé de ce qui fut les rues.
Les petites briques grises, c'est avec ces matériaux seuls que Pékin était bâti,—ville aux maisonnettes basses revêtues de dentelles en bois doré, ville qui ne devait laisser qu'un champ de mièvres débris, après le passage du feu et de la mitraille émiettant toutes ces vieilleries légères.
Nous l'avons du reste abordée, cette ville, par l'un des coins sur lesquels on s'est le plus longtemps acharné: le quartier tartare, qui contenait les légations européennes.
De longues voies droites sont encore tracées dans ce labyrinthe infini de petites ruines, et devant nous tout est gris ou noir; aux grisailles sombres des briques éboulées s'ajoute la teinte monotone des lendemains d'incendie, la tristesse des cendres et la tristesse des charbons.
Parfois, en travers du chemin, elles s'arrangent en obstacle, ces lassantes petites briques,—et ce sont les restes de barricades où l'on s'est longuement battu.
Après quelques centaines de mètres, nous entrons dans la rue de ces légations qui viennent de fixer, durant des mois, l'anxieuse attention du monde entier.
Tout y est en ruine, il va sans dire; mais des pavillons européens flottent sur les moindres pans de mur, et nous retrouvons soudainement ici, au sortir de ruelles solitaires, une animation comme à Tien-Tsin, un continuel va-et-vient d'officiers et de soldats, une étonnante bigarrure d'uniformes.
Déployé sur le ciel d'hiver, un grand pavillon de France marque l'entrée de ce qui fut notre légation; deux monstres en marbre blanc, ainsi qu'il est d'étiquette devant tous les palais de la Chine, sont accroupis au seuil, et des soldats de chez nous gardent cette porte—que je franchis avec recueillement au souvenir des héroïsmes qui l'ont défendue.
* * * * *
Nous mettons enfin pied à terre parmi des monceaux de débris, sur une sorte de petite place intérieure où les rafales s'engouffrent, près d'une chapelle et à l'entrée d'un jardin dont les arbres s'effeuillent au vent glacé. Les murs autour de nous sont tellement percés de balles que l'on dirait presque un amusement, une gageure: ils ressemblent à des cribles. Là-bas, sur notre droite, ce tumulus de décombres, c'est la légation proprement dite, anéantie par l'explosion d'une mine chinoise. Et à notre gauche il y a la maison du chancelier, où s'étaient réfugiés pendant le siège les braves défenseurs du lieu, parce qu'elle semblait moins exposée; c'est là qu'on m'a offert de me recueillir; elle n'est pas détruite, mais tout y est sens dessus dessous, bien entendu, comme un lendemain de bataille; et, dans la chambre où je coucherai, les plâtriers travaillent encore à refaire les murs, qui ne seront finis que ce soir.
Maintenant on me conduit, en pèlerinage d'arrivée, dans le jardin où dorment, ensevelis à la hâte, sous des grêles de balles, ceux de nos matelots qui tombèrent à ce champ d'honneur. Point de verdures ici, ni de plantes fleuries; un sol grisâtre, piétiné par les combattants, émietté par la sécheresse et le froid. Des arbres sans feuilles, dont la mitraille a déchiqueté les branches. Et, sur tout cela, un ciel bas et lugubre, où des flocons de neige passent en cinglant.
Il faut se découvrir dès l'entrée de ce jardin, car on ne sait pas sur qui l'on marche; les places, qui seront marquées bientôt, je n'en doute pas, n'ont pu l'être encore, et on n'est pas sûr, lorsqu'on se promène, de n'avoir pas sous les pieds quelqu'un de ces morts qui mériteraient tant de couronnes.
Dans cette maison du chancelier, épargnée un peu par miracle, les assiégés habitaient pêle-mêle, et dormaient par terre, diminués de jour en jour par les balles, vivant sous la menace pressante de la mort.
Au début—mais leur nombre, hélas! diminua vite,—ils étaient là une soixantaine de matelots français et une vingtaine de matelots autrichiens, se faisant tuer côte à côte et d'une allure également magnifique. A eux s'étaient joints quelques volontaires français, qui faisaient le coup de feu dans leurs rangs, sur les barricades ou sur les toits, et deux étrangers, M. et madame de Rosthorn, de la légation d'Autriche. Les officiers de chez nous qui commandaient la défense étaient le lieutenant de vaisseau Darcy et l'aspirant Herber, qui dort aujourd'hui dans la terre du jardin, frappé d'une balle en plein front.
L'horreur de ce siège, c'est qu'il n'y avait à attendre des assiégeants aucune pitié; si, à bout de forces et à bout de vivres, on venait à se rendre, c'était la mort, et la mort avec d'atroces raffinements chinois pour prolonger des paroxysmes de souffrance.
Aucun espoir non plus de s'évader par quelque sortie suprême: on était au milieu du grouillement d'une ville; on était enclavé dans un dédale de petites bâtisses sournoises abritant une fourmilière d'ennemis, et, pour emprisonner plus encore, on sentait autour de soi, emmurant le tout, le colossal rempart noir de Pékin.
C'était pendant la période torride de l'été chinois; le plus souvent, il fallait se battre quand on mourait de soif, quand on était aveuglé de poussière, sous un soleil aussi destructeur que les balles, et dans l'incessante et fade infection des cadavres.
Cependant une femme était là avec eux, charmante et jeune, cette Autrichienne, à qui il faudrait donner une de nos plus belles croix françaises. Seule au milieu de ces hommes en détresse, elle gardait son inaltérable gaieté de bon aloi; elle soignait les blessés, préparait de ses propres mains le repas des matelots malades,—et puis s'en allait charrier des briques et du sable pour les barricades, ou bien faire le guet du haut des toits.
* * * * *
Autour des assiégés, le cercle se resserrait de jour en jour, à mesure que leurs rangs s'éclaircissaient et que la terre du jardin s'emplissait de morts; ils perdaient du terrain pied à pied, disputant à l'ennemi, qui était légion, le moindre pan de mur, le moindre tas de briques.
Et quand on les voit, leurs petites barricades de rien du tout, faites en hâte la nuit, et que cinq ou six matelots réussissaient à défendre (cinq ou six, vers la fin c'était le plus qu'on pouvait fournir), il semble vraiment qu'à tout cela un peu de surnaturel se soit mêlé. Quand, avec l'un des défenseurs du lieu, je me promène dans ce jardin, sous le ciel sombre, et qu'il me dit: «Là, au pied de ce petit, mur, nous les avons tenus tant de jours… Là, devant cette petite barricade, nous avons résisté une semaine», cela paraît un conte héroïque et merveilleux.
Oh! leur dernier retranchement! C'est tout à côté de la maison, un fossé creusé fiévreusement à tâtons dans l'espace d'une nuit, et, sur la berge, quelques pauvres sacs pleins de terre et de sable: tout ce qu'ils avaient pour barrer le passage aux tortionnaires, qui leur grimaçaient la mort, à six mètres à peine, au-dessus d'un pan de mur.
Ensuite vient le «cimetière», c'est-à-dire le coin de jardin qu'ils avaient adopté pour y grouper leurs morts,—avant les jours plus affreux où il fallait les enfouir çà ou là, en cachant bien la place, de peur qu'on ne vînt les violer, comme c'est ici l'atroce coutume. Un lamentable petit cimetière, au sol foulé et écrasé dans les combats à bout portant, aux arbustes fracassés, hachés par la mitraille. On y enterrait sous le feu des Chinois, et un vieux prêtre à barbe blanche,—devenu depuis un martyr dont la tête fut traînée dans les ruisseaux,—y disait tranquillement les prières devant les fosses, malgré tout ce qui sifflait dans l'air autour de lui, tout ce qui fouettait et cassait les branches.
Vers les derniers jours, leur cimetière, tant ils avaient perdu de terrain peu à peu, était devenu la «zone contestée», et ils tremblaient pour leurs morts; les ennemis s'étaient avancés jusqu'à la bordure; on se regardait et on se tuait de tout près, par-dessus le sommeil de ces braves, si hâtivement couchés dans la terre. S'ils avaient franchi ce cimetière, les Chinois, et escaladé le frêle petit retranchement suprême, en sacs de sable, en gravier dans des rideaux cousus, alors, pour tous ceux qui restaient là, c'était l'horrible torture au milieu des musiques et des rires, l'horrible dépeçage, les ongles d'abord arrachés, les pieds tenaillés, les entrailles mises dehors, et la tête ensuite, au bout d'un bâton, promenée par les rues.
On les attaquait de tous les côtés et par tous les moyens, souvent aux heures les plus imprévues de la nuit. Et c'était presque toujours avec des cris, avec des fracas soudains de trompes et de tam-tams. Autour d'eux, des milliers d'hommes à la fois venaient hurler à la mort,—et il faut avoir entendu des hurlements de Chinois pour imaginer ces voix-là, dont le timbre seul vous glace. Ou bien des gongs assemblés sous les murs leur faisaient un vacarme de grand orage.
Parfois, d'un trou subitement ouvert dans une maison voisine, sortait sans bruit et s'allongeait, comme une chose de mauvais rêve, une perche de vingt ou trente pieds, avec du feu au bout, de l'étoupe et du pétrole enflammés, et cela venait s'appuyer contre les charpentes de leurs toits, pour sournoisement les incendier. C'est ainsi du reste qu'une nuit furent brûlée les écuries de la légation.
On les attaquait aussi par en dessous; ils entendaient des coups sourds frappés dans la terre et comprenaient qu'on les minait, que les tortionnaires allaient surgir du sol, ou bien encore les faire sauter. Et il fallait, coûte que coûte, creuser aussi, tenter d'établir des contremines pour conjurer ce péril souterrain. Un jour cependant, vers midi, en deux terribles détonations qui soulevèrent des trombes de plâtras et de poussière, la légation de France sauta, ensevelissant à demi sous ses décombres le lieutenant de vaisseau qui commandait la défense et un groupe de ses marins.—Mais ce ne fut point la fin encore; ils sortirent de cette cendre et de ces pierres qui les couvraient jusqu'aux épaules, ils sortirent excepté deux, deux braves matelots qui ne reparurent plus, et la lutte fut continuée, presque désespérément, dans des conditions toujours plus effroyables.
* * * * *
Elle restait là quand même, la gentille étrangère, qui aurait si bien pu s'abriter ailleurs, à la légation d'Angleterre par exemple, où s'étaient réfugiés la plupart des ministres avec leurs familles; au moins les balles n'y arrivaient pas, on y était au centre même du quartier défendu par quelques poignées de braves et on s'y sentait en sécurité tant que les barricades tiendraient encore. Mais non, elle restait là, et continuait son rôle admirable, en ce point brûlant qu'était la légation de France,—point qui représentait d'ailleurs la clef, la pierre d'angle de tout le quadrilatère européen, et dont la perte eut amené le désastre général.
Une fois, ils virent, avec leurs longues-vues, afficher un édit de l'Impératrice, en grandes lettres sur papier rouge, ordonnant de cesser le feu contre les étrangers. (Ce qu'ils ne virent pas, c'est que les hommes chargés de l'affichage étaient écharpés par la foule.) Une sorte d'accalmie, d'armistice s'ensuivit quand même, on les attaqua avec moins de violence.
Ils voyaient aussi des incendies partout, ils entendaient des fusillades entre Chinois, des canonnades et de longs cris; des quartiers entiers flambaient; on s'entre-tuait autour d'eux dans la ville fermée; des rages y fermentaient comme en un pandémonium,—et on suffoquait à présent, on étouffait à respirer l'odeur des cadavres.
Des espions venaient parfois leur vendre des renseignements, toujours faux d'ailleurs et contradictoires, sur cette armée de secours, qu'ils attendaient d'heure en heure avec une croissante angoisse. On leur disait: «Elle est ici, elle est là, elle avance.» Ou bien: «Elle a été battue et elle recule.» Et toujours elle persistait à ne point paraître.
Que faisait donc l'Europe? Est-ce qu'on les abandonnait? Ils continuaient de se détendre, presque sans espérance, si diminués maintenant, et dans un espace si restreint! Ils se sentaient comme enserrés chaque jour davantage par la torture chinoise et l'horrible mort.
Les choses essentielles commençaient à manquer. Il fallait économiser sur tout, en particulier sur les balles; d'ailleurs, on devenait des sauvages,—et, quand on capturait des Boxers, des incendiaires, au lieu de les fusiller, on leur fracassait le crâne à bout portant avec un revolver.
Un jour, enfin, leurs oreilles, toujours tendues au bruit des batailles extérieures, perçurent une canonnade continue, sourde et profonde, en dehors de ces grands remparts noirs dont ils apercevaient au loin les créneaux, au-dessus de tout, et qui les enfermaient comme dans un cercle dantesque: on bombardait Pékin!… Ce ne pouvait être que les armées d'Europe, venues à leur secours!
Cependant une dernière épouvante troublait encore leur joie. Est-ce qu'on n'allait pas tenter contre eux un suprême assaut pour les anéantir avant l'entrée des troupes alliées?
En effet, on les attaqua furieusement, et cette journée finale, cette veille de la délivrance coûta encore la vie à un de nos officiers, le capitaine Labrousse, qui alla rejoindre le commandant de nos amis autrichiens dans le glorieux petit cimetière de la légation. Mais ils résistèrent… Et, tout à coup, plus personne autour d'eux, plus une tête de Chinois sur les barricades ennemies; le vide et le silence dans leurs abords dévastés: les Boxers étaient en fuite, et les alliés entraient dans la ville!…