PIERRE LOTI
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
L'EXILÉE
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
DU MÊME AUTEUR
| Format grand in-18. | |
| AU MAROC | 1 vol. |
| AZIYADÉ | 1 — |
| LE CHATEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT | 1 — |
| LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN | 1 — |
| LES DÉSENCHANTÉES | 1 — |
| LE DÉSERT | 1 — |
| L'EXILÉE | 1 — |
| FANTÔME D'ORIENT | 1 — |
| FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT | 1 — |
| FLEURS D'ENNUI | 1 — |
| LA GALILÉE | 1 — |
| L'INDE (SANS LES ANGLAIS) | 1 — |
| JAPONERIES D'AUTOMNE | 1 — |
| JÉRUSALEM | 1 — |
| LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT | 1 — |
| MADAME CHRYSANTHÈME | 1 — |
| LE MARIAGE DE LOTI | 1 — |
| MATELOT | 1 — |
| MON FRÈRE YVES | 1 — |
| LA MORT DE PHILÆ | 1 — |
| PAGES CHOISIES | 1 — |
| PÊCHEUR D'ISLANDE | 1 — |
| PROPOS D'EXIL | 1 — |
| RAMUNTCHO | 1 — |
| RAMUNTCHO, pièce | 1 — |
| REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE | 1 — |
| LE ROMAN D'UN ENFANT | 1 — |
| LE ROMAN D'UN SPAHI | 1 — |
| LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE | 1 — |
| VERS ISPAHAN | 1 — |
| Format in-8o cavalier. | |
| ŒUVRES COMPLÈTES, tomes I à X | 10 vol. |
Éditions illustrées.
| PÊCHEUR D'ISLANDE, format in-8o jésus, illustré de nombreuses compositions de E. RUDAUX | 1 vol. |
| LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16 colombier, illustrations de GERVAIS-COURTELLEMONT | 1 — |
| LE MARIAGE DE LOTI, format in-8o jésus. Illustrations de l'auteur et de A. ROBAUDI | 1 — |
E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y compris la Hollande.
CARMEN SYLVA
Novembre 1887.
Au courant de ma vie errante, il m'est arrivé une fois de m'arrêter dans un château enchanté, chez une fée.
Le son lointain du cor dans les bois a le pouvoir de faire revivre pour moi les moindres souvenirs de ce séjour.
C'est que le château de la fée était situé au milieu d'une forêt profonde dans laquelle on entendait constamment des trompettes militaires au timbre grave se répondre comme de très loin. Ces sonneries étrangères, inconnues, avaient une mélancolie à part, semblaient des appels magiques, dans l'air sonore qu'on respirait là,—l'air silencieux, vif et pur des cimes...
La musique a pour moi une puissance évocatrice complète; des lambeaux de mélodie ont conservé, à travers le temps, le don de me rappeler mieux que toutes les images certains lieux de la terre, certaines figures qui ont traversé mon existence.
Donc, quand j'entends au loin des trompes sonner, je revois tout à coup, aussi nettement que si j'y étais encore, un boudoir royal (car la fée dont je parle est en même temps une reine), donnant par de hautes fenêtres gothiques sur un infini de sapins verts serrés les uns aux autres comme dans les forêts primitives. Le boudoir, encombré de choses précieuses, est d'une magnificence un peu sombre, dans des teintes sans nom, des grenats atténués tournant au fauve, des ors obscurcis, des nuances de feu qui s'éteint; il y a des galeries comme de petits balcons intérieurs, il y a de grandes draperies lourdes masquant des recoins mystérieux dans des tourelles... Et la fée me réapparaît là, vêtue de blanc, avec un long voile; elle est assise devant un chevalet et peint sur parchemin, d'un pinceau léger et facile, de merveilleuses enluminures archaïques où les ors dominent tout, à la manière byzantine: un travail de reine du temps passé, commencé depuis trois années, un missel sans prix, destiné à une cathédrale.
Le costume blanc de la fée est de forme orientale, tissé et lamé d'argent. Mais le visage, qui s'encadre sous les plis transparents du voile, a ce je ne sais quoi d'adouci, de nuageux qui n'appartient qu'aux races affinées du Nord. Et pourtant il règne dans tout l'ensemble une si parfaite harmonie qu'on dirait ce costume inventé précisément pour la fée qui le porte.—Pour cette fée qui a écrit elle-même quelque part: «La toilette n'est pas une chose indifférente. Elle fait de vous un objet d'art animé, à condition que vous soyez la parure de votre parure.»
Avec quels mots décrire les traits de cette reine? Comme la chose est délicate et difficile! Il semble que les expressions ordinaires, qu'on emploierait en parlant d'une autre, deviennent tout de suite irrévérencieuses, tant le respect s'impose dès qu'il s'agit d'elle. L'éternelle jeunesse est dans son sourire, elle est sur ses joues d'un inaltérable velouté rose; elle brille sur ses belles dents, claires comme de la porcelaine. Mais ses magnifiques cheveux, que l'on voit à travers le voile semé de paillettes argentées, sont presque blancs!... «Les cheveux blancs, a-t-elle écrit dans ses Pensées, sont les pointes d'écume qui couvrent la mer après la tempête.»
Et comment exprimer le charme unique de son regard, de ses yeux gris limpides, un peu enfoncés dans l'ombre sous le front large et pur: charme de suprême intelligence, charme d'infinie profondeur, de discrète et sympathique pénétration, de souffrance habituelle et d'immense pitié! Très changeante est l'expression de ce visage, bien que le sourire y soit presque à demeure.—«Cela fait partie de notre rôle à nous, me dit-elle un jour, de constamment sourire comme les idoles.»—Mais ce sourire de reine a bien des nuances diverses; quelquefois c'est tout à coup de la gaieté fraîche, presque enfantine; très souvent c'est un sourire de mélancolie résignée,—par instants même, de tristesse sans bornes.
Des chagrins qui ont blanchi les cheveux de cette souveraine, il en est un que je sais,—que je puis mieux que personne comprendre,—et qu'il m'est permis de dire: au milieu du grand jardin d'une résidence royale, on m'a conduit par son ordre au tombeau d'une petite princesse qui lui ressemblait, qui avait hérité de ses traits et de son beau front large.
Sur le tombeau, j'ai lu ce passage de l'Evangile: «Ne pleurez pas, elle n'est pas morte, elle dort.» Et en effet, la petite statue couchée semble dormir paisiblement dans sa robe de marbre.
«Ne pleurez pas.» Pourtant la mère de la petite endormie pleure encore, pleure amèrement son enfant unique. Et voici une phrase d'elle qui souvent me revient à la mémoire, comme si une voix la redisait en dedans de moi-même avec une lenteur funèbre: «Une maison sans enfant est une cloche sans battant; le son qui dort serait bien beau peut-être, si quelque chose pouvait le réveiller.»
Oh! comme je me rappelle les moindres instants de ces causeries exquises dans ce boudoir sombre, avec cette reine vêtue de blanc.—Au commencement de ces notes, j'ai dit une fée. C'était une manière à moi d'indiquer un être d'essence supérieure. Aussi bien, je ne pouvais pas dire: un ange, car ce mot-là, on a abusé au point d'en faire quelque chose de suranné et de ridicule. Et il me semble d'ailleurs que ce nom de fée, pris comme je l'entends, convient bien à cette femme—jeune avec une chevelure grise; souriante avec une extrême désespérance; fille du Nord et reine d'Orient; parlant toutes les langues et faisant de chacune d'elles une musique; charmeuse toujours, ayant le don de jeter autour d'elle, quelquefois rien qu'avec son bon sourire, une sorte de charme bienfaisant qui relève, qui rassérène, qui console...
Donc, je revois en esprit la reine avec son long voile (je n'ose plus dire la fée, à présent que je l'ai désignée plus clairement). Elle est devant son chevalet et elle me parle, tandis que les dessins archaïques, qui semblent sortir tout naturellement de ses doigts, s'enroulent sur le parchemin du missel. Auprès de Sa Majesté sont assises deux ou trois jeunes filles, ses demoiselles d'honneur,—jeunes filles brunes, dont le costume oriental est de couleurs étranges, tout doré et pailleté; elles lisent, ou elles brodent sur de la soie de grandes fleurs aux nuances anciennes; elles relèvent leurs yeux noirs de temps à autre, quand la conversation qu'elles entendent les intéresse davantage. La place que Sa Majesté me désigne d'ordinaire est en face d'elle, près d'une fenêtre où une glace sans tain d'une seule pièce donne l'illusion d'une large ouverture à air libre sur la forêt d'alentour.—C'est que, par un raffinement d'artiste, le roi a laissé la forêt sauvage, primitive à vingt pas de ses murs; par les fenêtres des appartements royaux, on ne voit plus que des sapins gigantesques, des dessous de branches, des dessous de bois,—ou bien de grands lointains verts, les cimes boisées des Karpathes, s'étageant les unes par-dessus les autres dans l'air étonnamment pur. Et cette forêt, qu'on sent là tout près, répand dans le château magnifique une impression d'enchantement et de mystère...
Des phrases entières de la reine me reviennent en mémoire avec leurs inflexions doucement musicales. Je répondais à demi-voix, car il y avait dans ce boudoir une sorte de recueillement d'église. Je me souviens aussi de ces silences quelquefois, après qu'elle avait dit une chose profonde, dont le sens paraissait se prolonger au milieu de ce calme. Et c'est alors, dans ces intervalles, que j'entendais, comme venant des extrêmes lointains de la forêt, des sonneries militaires inconnues dont le timbre grave ressemblait à celui du cor. On était en automne et je me rappelle même ce détail infime: les derniers papillons, les dernières mouches, entrés étourdiment pour mourir dans ce tombeau somptueux, battaient de leurs ailes, tout près de moi, la grande glace claire.
J'ai dit que la voix de la reine était une musique,—et une musique si fraîche, si jeune! Je ne crois pas avoir jamais entendu son de voix comparable au sien, ni jamais avoir entendu lire avec un charme pareil. Le lendemain de mon arrivée, Sa Majesté avait exprimé la curiosité de connaître mon impression sur certain poème allemand, nouveau pour moi. Son secrétaire me mit en garde dans une causerie particulière: «Si la reine vous le lit elle-même, dit-il, vous ne pourrez pas juger; n'importe ce que lit la reine semble toujours délicieux,—comme les morceaux qu'elle chante; mais si on reprend le livre après, pour lire seul, ce n'est plus du tout cela, on a souvent une complète désillusion.»
J'ai pu voir ensuite combien cet avertissement était fondé; ayant eu l'honneur d'assister à une lecture que Sa Majesté faisait aux dames de la cour de certains chapitres d'un de mes livres, je ne reconnaissais plus mon œuvre, tant elle me paraissait embellie, transfigurée.
De tout ce château de Sinaïa, qui semble, au milieu de cette forêt, quelque vision d'artiste devenue réalité par la vertu d'une baguette magique, rien n'est resté si nettement gravé dans ma mémoire que ce boudoir de la reine. Il y a déjà du vague dans les images qui me reviennent de ces longues galeries aux tentures pesantes, aux panoplies d'armes rares; de ces escaliers où circulaient des dames d'honneur, des huissiers, des laquais; de ces salles Renaissance, qui faisaient songer à un Louvre habité, à un Louvre du temps des rois; de cette salle de musique, favorable aux rêves, haute et obscure, à merveilleux vitraux, où était le grand orgue dont la reine jouait le soir... tandis que je retrouve tout de suite d'une manière complète cet appartement où Sa Majesté voulait bien quelquefois m'admettre auprès de son chevalet ou de sa table de travail. Il semblait, quand on avait été autorisé à franchir ces doubles portes et ces draperies d'entrée, qu'on eût pénétré dans une région de haute sérénité où tant de gens et de choses n'avaient plus le pouvoir d'atteindre. Et c'est toujours là de préférence que je me représente en pensée cette reine dont j'ai été l'hôte. Lorsqu'elle marchait à travers le boudoir, la blancheur de son costume tranchait sur le fond sombre des tentures ou des boiseries rares fouillées à tout petits dessins par des armées de sculpteurs. Lorsqu'elle était assise à travailler, de la place qu'elle m'avait indiquée le premier jour et que j'avais coutume de reprendre, je voyais son visage et son voile se détacher en avant d'une grande et superbe toile de Delacroix: la Mise au tombeau du Christ. Et toujours, de chaque côté d'elle, assises, les jeunes filles au costume oriental, complétant ce tableau que j'aurais voulu peindre.—De temps en temps elles se remplaçaient, elles changeaient, ces petites demoiselles d'honneur, toutes très différentes les unes des autres par l'aspect et la physionomie. Quand l'une était partie, là-bas à l'entrée, soulevant les portières aux grands plis lourds, il en apparaissait une nouvelle qui s'avançait sans bruit sur les tapis, après avoir fait d'abord le grand salut de cour, puis venait baiser la main de la reine,—et quelquefois s'asseyait par terre à ses pieds, appuyant la tête sur ses genoux avec une câlinerie respectueuse.—Et la reine alors expliquait, avec un sourire maternel plein de mélancolie: «Ce sont mes filles.»—Je crois que ce qui faisait surtout l'attrait unique de ce sourire, encore plus que tous les autres charmes, c'était l'extrême bienveillance, l'extrême bonté.
Et comme j'ai bon souvenir aussi de toutes ces filles qui, pour le premier bonjour de la journée, me tendaient la main avec une simplicité et une grâce si gentilles, de si bonne compagnie! J'avais été surpris, en arrivant à cette cour, de les entendre toutes, malgré leur costume d'Orient, causer en pur français de toutes les choses intelligentes et nouvelles, comme des Parisiennes du meilleur monde,—peut-être même mieux que les vraies Parisiennes de leur âge, avec plus d'acquis, avec moins de convenu et de visible frivolité. On sentait que la reine avait formé à son école cette pépinière de l'aristocratie roumaine, dont le français est la langue usuelle.
La première fois que j'eus l'honneur de causer avec Sa Majesté, mon étonnement ne fut pas de l'entendre causer supérieurement de choses supérieures, je savais d'avance qu'elle était ainsi. Mais, en tant que reine et obligée au «perpétuel sourire des idoles», il me semblait qu'elle avait dû rester ignorante de certains replis, de certaines souffrances de l'âme humaine,—et mon admiration fut grande de voir, au contraire, qu'elle connaissait à fond toutes les détresses, toutes les misères du cœur des plus petits et des plus humbles, aussi bien que celles du cœur des grands, des princes. Pour former ainsi cette souveraine, il a fallu son enfance austère et assombrie de tous les deuils, dans un château du Nord; son enfance tenue à dessein loin des cours et mise en contact avec les souffrances des pauvres gens qui vivaient sur le domaine paternel. Pour la rendre si bonne et si accessible à ceux qui pleurent, il a fallu une première éducation simple et familiale, comme celle, sans doute, qu'avaient reçue la princesse de Wied, sa mère, et la reine de Suède, sa tante. Ensuite est venu cette sorte de pèlerinage à travers l'Europe, à Londres, à Paris, à la cour de Berlin et à la cour de Saint-Pétersbourg, en compagnie de sa tante, la grande-duchesse Hélène de Russie. Et, dans les pays où elle s'arrêtait, les maîtres les plus choisis, lui inculquant comme le résumé transcendant de toutes les connaissances humaines, comme la quintessence de toutes les littératures. Et enfin il y a eu ces années, déjà longues, passées sur le trône de Roumanie... Arrivée, encore très jeune, dans ce pays troublé qui se formait, elle a dû être obligée de regarder de près bien des drames, au grand étonnement de ses yeux purs. Alors, tout de suite, les veuves, les abandonnées, les mères sans enfant, les petites filles n'ayant plus de mère, sont devenues ses amies. Elle a jugé que son devoir de reine était de ne jamais repousser les confidences, même les plus sombres, qui lui venaient avec larmes,—et son rôle a été de relever, de réconcilier, de pardonner, d'effacer... Ses «filles» adoptives, élevées au palais, près d'elle, ont toujours été choisies de préférence dans les familles sur lesquelles pesait quelque deuil ou quelque malheur mystérieux, et toutes celles qui s'y sont succédé, qui en sont parties en pleurant pour suivre un mari, semblent avoir gardé pour la reine une complète adoration.
Une immense pitié qui semble détachée de tout, qui n'attend rien en retour, qui excuse tout, qui plane au-dessus de tout,—c'est là, je crois, le don rare et un peu surhumain, que le temps, la souffrance, les déceptions, les ingratitudes ont fait à cette reine. Mais, avec sa nature ardente, avec son enthousiasme passionné pour tout ce qui est beau et noble, elle a dû passer par bien des surprises, des indignations, des révoltes, avant d'en venir à ce sourire ultra-terrestre qui semble à présent faire partie intégrante d'elle-même: «Chacun de nous presque a eu son Gethsémani et son Calvaire», a-t-elle écrit quelque part, «ceux qui ressuscitent après, n'appartiennent plus à la terre».
Entre tant de souvenirs que j'ai gardés de ce château de Sinaïa, parmi les plus charmants, je retrouve les courses du matin dans les sentiers de la forêt. Ces moments-là étaient encore de ceux où il m'était permis de causer un peu longuement avec Sa Majesté. A Sinaïa, qui est une résidence en pays sauvage, très haut dans les Karpathes, la vie de la cour était plus simple qu'au grand palais pompeux de Bucarest; elle prenait même, pendant ces promenades, des allures presque familiales, tant les souverains y mettaient de bonne grâce.
C'était vers neuf heures, généralement, au gai soleil des matinées déjà fraîches de fin septembre. Un huissier venait frapper à ma porte et me disait, avec son accent roumain: «Sa Majesté va sortir et vous demande en bas, monsieur le capitaine.» Alors je descendais vite, courant dans les escaliers, sur les épais tapis d'Orient, entre les rangées de panoplies. En bas, au perron, je trouvais la reine souriante, sa belle taille aux lignes grecques, libre et droite dans une toilette européenne de drap blanc (le costume roumain et le long voile n'étant d'étiquette qu'à l'intérieur du château). A côté d'elle, en robe noire, s'appuyant à son bras, la princesse de Hohenzollern (mère du roi Charles Ier et mère de la feue reine de Portugal). Puis deux ou trois jeunes filles de la cour, non plus en costume oriental, mais habillées comme de petites élégantes d'Occident, en couleurs neutres un peu anglaises,—ce qui faisait d'elles de tout autres personnes tant la métamorphose était grande.
L'air vif des montagnes semblait délicieux à respirer. Le soleil brillait clair, clair; c'était déjà la grande lumière magnifique des pays du Levant, malgré ce froid, qui déroutait sous ce ciel si bleu. Sur l'herbe et sur la mousse, miroitaient des gouttelettes glacées, des petits cristaux de gelée blanche. Et nous partions, par des sentiers sablés qui tout de suite s'enfonçaient dans la forêt, sous des sapins géants.
La reine semblait heureuse, tranquille. Son visage gardait comme toujours sa fraîcheur reposée,—et cependant elle avait déjà travaillé quatre ou cinq heures, levée avant le jour, la première du château. Enfermée, à la lueur d'une lampe, dans un petit retiro luxueux, au milieu d'une tourelle, déjà elle avait fait sa tâche quotidienne, rédigé des lettres, des ordres, couvert plusieurs pages de sa belle écriture franche. Cela, pour être libre ensuite de s'occuper de ses «filles» et de ses hôtes, de se livrer tout entière aux réceptions de la journée, à la musique, à la causerie et aux jeux.
Quelquefois, le roi Charles était aussi de ces promenades du matin.—Il arrivait, boutonné comme toujours dans sa tunique militaire, ce roi qui a été un soldat admirable.
Puisque j'ai prononcé son nom, qu'il me soit permis de dire aussi un mot de son aspect à la fois bienveillant et grave. Des traits d'une régularité et d'une finesse extrêmes encadrés dans une barbe très noire. Au front, un pli de réflexion profonde, de préoccupation peut-être, assombrissant habituellement le visage; mais le sourire éclairant tout,—un sourire bon et attirant comme celui de la reine. Et tant de simplicité distinguée, tant de naturel dans la majesté royale! Et pour ses hôtes, une si parfaite courtoisie.
D'ordinaire, le roi s'isolait bientôt de quelques pas avec la princesse de Hohenzollern, et la reine elle-même, à cette époque-là, ne rompait plus les tête-à-tête de cette mère et de ce fils, unis par une si visible tendresse et qui allaient se quitter bientôt—(car je me rappelle aussi cette journée d'adieux où la princesse repartit pour l'Allemagne et où nous allâmes tous la reconduire jusqu'à la frontière d'Autriche). C'est avec un sentiment de vénération tout spécial que je la retrouve dans mon souvenir, cette princesse-mère, encore si jolie, malgré les années, dans ses longues dentelles et ses robes noires de vieille dame; elle me paraissait être l'idéal de la princesse,—et aussi l'idéal de la mère, ayant une ressemblance avec la mienne lorsqu'elle regardait son fils...
Comme je ne suis pas Roumain, comme je ne reviendrai sans doute jamais dans ce lointain château où j'ai été honoré d'une si inoubliable hospitalité, je me sens absolument libre de dire combien cette famille royale est de tout point exquise; je voudrais seulement savoir exprimer cela dans des termes à part, ne ressemblant pas à des éloges de courtisan.
A quelque distance du château, dans une clairière, il y a une maison de chasse, étrange, en très vieux style gothique, emplie de fourrures d'ours, de cornes d'aurochs, de têtes de sangliers et de cerfs. La reine y possède un cabinet de travail très mystérieux, très solitaire. Toute la demeure fait songer à quelque chalet de la Belle au bois dormant qui se serait conservé depuis le moyen âge, à l'abri des sapins.
Là était, chaque matin, le lieu du rendez-vous général, avant de rentrer au château s'habiller pour le dîner de midi. On y trouvait, arrivés par un autre chemin, les dames d'honneur et les «filles» de la reine qui n'avaient pas suivi la promenade dans la forêt.
C'est là que j'ai entendu pour la première fois la reine nous lire elle-même une de ces Nouvelles qu'elle signe CARMEN SYLVA. Un silence religieux s'était fait tout de suite, dès que la musique de sa voix avait commencé de résonner.
C'était une déchirante petite histoire, écrite avec une rare puissance dramatique, et je me rappelle encore quels frissons me passèrent tandis que je l'écoutais...
Mais ce n'est pas le lieu, dans ces notes rapides, de parler de son talent d'écrivain; je ne veux même pas effleurer ce sujet-là, qu'il faudrait traiter d'une façon bien autrement sérieuse, dans de longs chapitres;—si j'ai parlé de cette lecture, c'est seulement pour conter une infime anecdote qui m'est restée dans la mémoire.
Avant de commencer, la reine avait voulu prendre son lorgnon, qui était agrafé à son corsage simple par un de ces diamants énormes, comme en ont seules les reines. Ses «filles» qui l'entouraient avaient protesté, disant: «Non! cela ne va pas bien à Votre Majesté. Nous ne voulons pas que Votre Majesté cache ses yeux, c'est trop dommage!» Une, surtout qui faisait l'enfant gâté tout près d'elle, s'y était opposée formellement, et la reine souriante, s'était soumise.
Mais, au bout de quelques pages, ses yeux s'étant voilés un peu, elle adressa à la jeune fille un sourire suppliant et dit, de sa voix d'or, comme une prière: «Oh! mais... c'est que cela me fatigue bien...»
Cette toute petite phrase, prononcée sur ce ton par une reine, m'a semblé une chose adorable.
Les hauts sapins, qui nous entouraient de partout, répandaient une demi-obscurité bleuâtre sur les boiseries à ogives de la salle où nous étions. On entendait un bruit d'eau se mêler à la voix de la reine: un ruisseau qui passait près de la maison de chasse, descendant des sommets.
Cependant j'étais assez près de Sa Majesté pour pouvoir un peu suivre sur ses pages qui se retournaient,—et ma surprise fut grande de voir que ce qu'elle lisait en français était écrit en allemand. Il eût été impossible de le deviner, car il n'y avait aucune hésitation dans sa lecture charmante et même ses phrases improvisées étaient toujours harmonieuses.
Une seule fois elle s'arrêta pour un mot qui ne venait pas,—un nom de plante dont elle ne se rappelait plus l'équivalent français. «Oh!...» dit-elle, en promenant son regard sur le plafond,—et elle se mit à faire un petit battement impatient du pied, comme quelqu'un qui cherche. Puis, tout à coup, secouant le bras de la jeune fille assise près d'elle: «Voyons, qu'est-ce que vous attendez pour me trouver ce nom-là, vous... petite bûche!»
Il fallait sa voix et son charme pour faire de cette phrase très familière, qui eût semblé triviale dans la bouche d'un autre, quelque chose de souverainement distingué et de souverainement doux;—quelque chose de tellement inattendu et de tellement drôle que nous nous mîmes tous à rire... Et pourtant c'était à un moment de cette lecture où des larmes nous montaient aux yeux, à nous qui écoutions si recueillis.—Carmen Sylva lisant elle-même ses propres œuvres est la seule personne qui, avec une fiction, m'ait jamais ému jusqu'à me faire pleurer, et c'est peut-être le plus grand éloge que je puisse faire de son talent, car même au théâtre, où tant d'hommes s'attendrissent, cela ne m'arrive jamais.
Je l'ai entendue une fois accomplir le même tour de force de traduction avec la langue roumaine. Elle lisait une vieille ballade des montagnes et, à livre ouvert, la transposait en un français rythmé qui paraissait être de la poésie. Il semble, que pour elle, une langue ou une autre soit un moyen à peu près indifférent de rendre sa pensée. Elle est en cela comme ces musiciens consommés qui jouent un morceau dans un ton ou dans un autre avec la même aisance et la même intensité de sentiment...
En terminant là ces notes rapides, j'ai l'impression de n'avoir rien dit de ce que j'aurais désiré dire. Je voulais parler de Sa Majesté la reine Élisabeth de Roumanie,—et je me suis borné à tourner autour de mon sujet trop profond. J'ai décrit le cadre,—plutôt que la figure à laquelle j'ai à peine osé toucher d'une main légère, dans mon respect extrême et dans ma crainte de ne pas faire assez ressemblant, assez beau.
J'espère que Sa Majesté ne m'en voudrait pas, si ceci tombait par hasard sous ses yeux d'avoir tenté d'esquisser son ombre. Mais pourtant cette phrase de ses Pensées, dans laquelle on dirait qu'elle s'est peinte elle-même, m'épouvante un peu: Il y a des femmes majestueusement pures, comme les cygnes. Froissez-les, vous verrez leurs plumes se hérisser une seconde, puis elles se détourneront silencieusement pour se réfugier au sein des flots.
L'EXILÉE
Bucarest, avril 1890.
I
... Ce matin-là, en entrant dans les appartements de la reine, j'avais été surpris d'y voir une profusion inaccoutumée de fleurs. Les salons, qui se commandaient par de grandes baies aux draperies relevées, étaient pleins de roses comme des sanctuaires d'idoles indoues les jours d'adoration. Sur tous les sièges, sur les banquettes dorées, les coussins d'Orient, les tables précieuses, des bouquets étaient posés; d'autres apparaissaient suspendus dans des jardinières de roseau que nouaient des rubans aux couleurs du royaume; d'autres se tenaient debout sur des pieds, imitant des couronnes royales tout en boutons de roses d'un jaune d'or.
Au fond sombre des appartements, dans une partie plus élevée qui formait tribune, au milieu de broderies aux nuances rares, se tenait l'idole-martyre, qu'on fêtait ce jour-là encore une fois: la reine, vêtue de blanc comme à son ordinaire, ses cheveux, blancs aussi, encadrant son visage resté jeune, au sourire d'exquise et sereine bonté. Deux demoiselles d'honneur, assises par terre à ses pieds, décachetaient et lui lisaient des télégrammes de félicitation, dont un plateau d'argent était rempli...
—«... Signé: HUMBERT Ier», finissait de lire l'une d'elles.
Et l'autre reprenait: «Celui-ci, madame, est de la reine de Suède, qui souhaite à Votre Majesté...»
La reine leva la tête vers moi qui entrais, et, souriante, avec une expression d'une mélancolie sans bornes, me donna l'explication que sans doute mes yeux demandaient:
—C'est ma fête aujourd'hui... Vous ne saviez pas, vous... J'avais défendu à ces petites filles de vous le dire: je reçois déjà bien assez de fleurs, mon Dieu...
Et la fin inexprimée de la phrase signifiait que la souveraine ne se laissait pas leurrer par cette profusion de roses.
Des deux demoiselles d'honneur qui, ce matin-là, entouraient la reine, l'une devait bientôt rentrer dans l'obscurité; l'autre était mademoiselle Hélène *** qui eut plus tard ce malheur—immense pour une jeune fille—de remplir de son nom les journaux d'Europe, à la suite de ses fiançailles éphémères avec le prince héritier.
C'était une petite personne dont le premier aspect passait très inaperçu, mais qui charmait bientôt par son esprit. D'un étincelant enfantillage de surface, avec une âme compliquée en labyrinthe; un peu grisée de ses succès littéraires et de sa rapide fortune; ambitieuse peut-être, mais si excusable de l'être devenue; capable, du reste, de bons élans de cœur et de charité, surtout pour les petits qui n'entravaient pas son chemin. La reine, attentive d'abord à la rare intelligence de mademoiselle Hélène ***, s'était peu à peu laissé captiver par son grand talent de poète; et puis, mère sans enfant, portant au fond du cœur le deuil éternel de sa propre fille, elle avait fini par aimer maternellement cette fille adoptive, si étonnamment douée.
En l'honneur de la fête de la reine,—la dernière fête qui lui fut souhaitée par son peuple,—il y eut réception intime, au palais, l'après-midi, dans les appartements particuliers.
Vers deux heures, elles arrivèrent toutes, celles que la reine appelait «ses filles», c'est-à-dire ses demoiselles d'honneur d'antan, plus ou moins élevées par elle, puis mariées par ses soins.
Dans ce premier salon, où un grand orgue d'église montait au plafond sombre, la reine les attendait. Elles entraient une à une ou par petits groupes, émergeant de la serre aux palmiers; c'était un éblouissement de les regarder apparaître, brodées et pailletées d'or, car Sa Majesté avait, pour ce jour, prescrit le vieux costume national et s'était, elle-même, vêtue d'un rigide drap d'argent, avec le long voile archaïque.
Parmi les arrivantes, je retrouvais beaucoup de mes commensales un peu oubliées, d'il y avait trois ans, au féerique château de Sinaïa. J'échangeais avec elles des saluts, ou quelques mots de gai revoir.
Mais toutes ces figures d'élégantes frivoles, affolées de la mode du jour, tous ces jolis yeux noirs, curieux, scrutateurs, perfides, détonnaient plus que jamais avec ces costumes anciens. Et puis, je ne sais quoi de déjà ingrat, de déjà haineux, de déjà cruel, était dans leur sourire à la reine, dans leurs révérences de cour, dans leurs baisements de main... Oh! je ne dis pas cela pour toutes, assurément, car il s'en trouvait là de loyales et de fidèles, femmes de mémoire et de cœur, qui se discernaient des autres. Mais la plupart d'entre elles me glacèrent, vues tout à coup sous un jour imprévu...
Et comme elle était changée, leur reine, depuis ces trois ans! Encore si jeune de visage, en ce temps-là, et aujourd'hui, abîmée par quelque inoubliable deuil, par quelque suprême déception, peut-être; amaigrie, vieillie, et le sourire désolé.
Des musiciens tziganes (Laotaris) arrivèrent ensuite, qu'on dissimula dans la serre aux grands palmiers. Sous les feuillages, inondés de soleil factice, qui, vus des salons obscurs, jouaient le jardin oriental, on n'apercevait que leurs têtes fauves, comme des Indiens embusqués dans la jungle, et leur musique en fièvre triste venait à nous très atténuée.
Alors toutes les dangereuses petites poupées pailletées d'or se formèrent en une longue chaîne charmante, pour commencer, par fantaisie d'élégantes modernes, une vieille danse populaire de ce pays appelée: «la hora».
Elles prièrent la reine de danser aussi, et la reine, pour leur faire plaisir, le voulut bien, avec son inaltérable bonne grâce et toujours sa souriante tristesse. Au milieu de la chaîne arrondie en cercle, elle vint se placer, plus grande que toutes «ses filles» et entièrement blanche, avec son drap d'argent et son voile de mousseline, parmi leurs pailletages et leurs broderies multicolores. Elle semblait une sérieuse et douce figure, échappée d'une fresque byzantine, ayant mis pour la première fois, sous son voile blanc, un bandeau à l'antique très bas sur le front: «N'est-ce pas, avait-elle demandé le matin à ses demoiselles d'honneur, à mon âge, je ne peux plus m'habiller en Roumaine sans le bandeau des vieilles?» Et on ne l'en avait pas dépersuadée, tant ce bandeau lui allait bien... Avec un art et un charme qu'aucune de «ses filles» ne savait atteindre, elle dansa la danse lente et grave, qui semblait une sorte de pas rituel.
Après, elles lui demandèrent de chanter. Et elle chanta, avec sa résignation à leur plaire, elle chanta un vieux lied d'Allemagne, qu'elle me pria de lui accompagner à l'orgue. Toutes les angoisses de son âme passèrent dans sa voix et, après qu'elle eut délicieusement chanté, il me sembla que, dans l'entour, quelques paires de jolis yeux méchants s'étaient adoucis et se mouillaient de larmes...
Le soir, il me fut donné de prendre place pour la dernière fois à la petite table royale.
C'était, au centre des appartements particuliers, dans une haute salle circulaire en marbre rouge, aux lambris de marbre noir, que décoraient des tableaux de sombres maîtres anciens. Un couvert tout simple, sur une table ronde, juste assez grande pour les six personnes qui s'asseyaient autour: le roi, la reine, le prince royal, deux demoiselles d'honneur, et l'hôte que Leurs Majestés avaient bien voulu admettre. N'eût été la splendeur austère du lieu, et le nombre, le silence empressé, la livrée de cour des gens de service, on eût dit le plus intime repas de famille.
Pendant la causerie de ces dîners, le roi se montrait de la plus affable et charmante bienveillance, ne gardant, de son habituelle expression grave qui imposait tant, qu'un pli profond tracé entre ses sourcils noirs. «Ceux qui voient ce pli au front du roi, me disait la reine un jour, avec un accent de tendre vénération, ne soupçonnent pas tout ce qu'il a fallu de pensée, de travail, de lutte et de souffrance pour le creuser ainsi.»
Mais, ni la bienveillante simplicité des souverains, ni les figures jeunes du prince royal et des demoiselles d'honneur, ni même quelquefois leurs rires discrets à propos d'enfantillages, ne parvenaient à dissiper une tristesse spéciale, qui tombait des hauts plafonds.
La rotonde de marbre rouge avait vue, par des portes sans battants, sur de grandes salles peu éclairées, dont la magnificence portait l'empreinte du goût sévère et affiné du roi,—entre autres la bibliothèque, au fond de laquelle était allumé le fanal historique de la gondole des anciens doges vénitiens,—et les deux jeunes filles, rendues plus nerveuses par la vie un peu séquestrée du palais, plongeaient de temps en temps leurs yeux dans ces lointains, avec de vagues inquiétudes d'apparitions et de fantômes.
Qu'est-ce donc qui causait tout cela? C'était peut-être cet isolement de la vie extérieure. C'était peut-être, autour de nous, cet espace vide, magnifique et obscur, que gardaient des sentinelles, et ce silence, ce silence lourd, au milieu d'une des villes du monde où le roulement des voitures est le plus fiévreux et le plus continu... Vraiment, on sentait dans l'air quelque chose de particulier, que les grands dîners de cour étincelants de lumière ne donnent jamais, et qui était comme le mal des palais, l'oppression de la royauté.
A côté du prince héritier, chaque soir, à la petite table familiale, s'asseyait mademoiselle Hélène ***. Et, de ce continuel voisinage, commençait déjà sans doute à naître un sentiment qu'il eût été facile de prévoir. Qu'un prince de vingt-quatre ans, maintenu austèrement à l'écart des plaisirs de son âge, vivant d'une vie de travail intellectuel et de manœuvres militaires, s'éprenne d'une jeune fille gaie, brillante d'esprit et intelligente supérieurement, la seule du reste qu'il lui soit permis de voir dans l'intimité, c'est la chose la plus naturelle du monde. Ce roman, qui s'ébauchait là, et qu'une certaine presse a cherché à défigurer, était donc simple et honnête au premier chef. Et la pensée d'un mariage, si contraire qu'elle fût aux règles établies, devenait la seule qui pût se présenter à un jeune homme élevé, comme le prince royal, dans des idées puritaines et entouré d'irréprochables exemples; mademoiselle Hélène *** n'étant point d'ailleurs pour exciter les entraînements d'amour qui passent, mais bien plutôt pour fixer peu à peu et retenir, par son intelligence toujours en éveil.
Je devais partir, la nuit suivante, pour Constantinople et je me souviens du serrement de cœur que j'éprouvai en prenant congé de la reine, en quittant ce palais où je pressentais si bien de ne plus jamais revenir.
J'ignorais où était le danger et de quel côté le mauvais vent commencerait à souffler; mais, de cette dernière journée, de cette fête, m'était resté comme un froid au fond de l'âme. En regardant les petites invitées, au départ, baiser la belle main royale, j'avais entrevu chez celles qui le plus dévotement s'inclinaient, des duretés et des haines, et, chez la souveraine qui leur souriait, une clairvoyance nouvelle, une indulgente mais infinie méfiance.
II
Un an plus tard, la reine, très gravement malade, emmenée d'abord dans le sud de l'Italie, venait d'être transportée à Venise. Il lui fallait, disait-on, l'air marin atténué et la constante humidité des lagunes.
En réalité, l'exil était commencé.
Et c'est là, à Venise, qu'il me fut permis de venir la voir, mais pour la dernière fois...
III
Venise, vendredi 14 août 1891.
Venise, un matin d'août au petit jour naissant.
Mandé par Sa Majesté, j'arrive, de Nice où j'étais, pour passer ici deux rapides journées, tout ce que me permet de liberté le service d'escadre.
On commence à peine à bien voir clair, quand je descends de l'express de Gênes, à cette gare de Venise qui semble une petite île. Les choses sont vagues encore, dans cette demi-lueur cendrée d'avant le soleil, sorte de brume lumineuse, couleur gris de lin, des extrêmes matins d'été.
Au quai de la gare, je monte dans l'une quelconque de ces gondoles noires, fermées en sarcophage flottant, qu'on loue ici comme ailleurs on louerait une voiture.
Nous partons, sur l'eau morte des rues, nous engageant tout de suite dans de vieux quartiers en dédale où nous reprend un reste de nuit, entre de hautes maisons centenaires, lézardées, noirâtres, qui dorment encore. Et le silence de ces rues pleines d'eau fait songer à quelque lugubre ville d'Ys, très anciennement noyée, mais qu'à présent la mer abandonnerait.
Puis, à un tournant, tout à coup de l'espace et de l'air, où les lueurs d'aube reviennent, et c'est la magique splendeur du Grand Canal, apparaissant avant son réveil, dans une absolue immobilité, dans une uniforme teinte gris perle, avec, çà et là, sur le haut de ses palais, un peu de rose d'aurore...
Mais toute cette merveilleuse Venise, je la revois ce matin en la regardant à peine; elle a tout juste la valeur d'un accessoire charmant, d'un cadre un peu idéal, pour la figure doucement triste de la reine, pour la figure de la fée que je suis venu retrouver ici.
Un nouveau tournant, un tournant sombre, nous replonge dans la demi-nuit. Pour la seconde fois, nous nous enfonçons dans les rues étroites, entre les vieilles constructions de marbre qui émergent, toutes noirâtres, de l'eau morne. Toujours le silence matinal et le sommeil. Quand par hasard, un peu dans le lointain, aux abords de quelque carrefour obscur, s'entend un bruit cadencé de rames, mon gondolier pousse un long cri avertisseur, qui se répercute entre les marbres humides des murs,—ces rues sans passants ont des sonorités de caveau;—quelqu'un d'invisible répond, et bientôt apparaît une autre gondole, aussi noire et fermée que la mienne; les deux sarcophages se croisent d'après des règles fixes, glissent l'un près de l'autre sans frôlement...
L'esprit de plus en plus ailleurs, à mesure que j'approche, je ne me suis occupé ni de la route ni de la direction suivie; je ne regarde même plus... Et voici que nous allons passer sous ce «Pont des Soupirs», dont le nom est aussi démodé qu'une vieille romance, mais qui demeure une chose très impressionnante, à voir si inopinément reparaître... Et l'espace s'ouvre, large, lumineux et rose, devant nous qui sortons de l'obscurité; c'est la Grande Lagune, c'est brusquement tout, toute la splendeur de Venise: près de nous, le palais des Doges et le lion de Saint-Marc; là-bas, sur l'autre rive, assis au milieu des eaux dorées comme une île féerique, Saint-Georges-Majeur, avec son campanile et son dôme étincelants sous le soleil qui se lève. C'est tout cela, qui est une éternelle et classique merveille, et que chacun connaît pour l'avoir vu peint mille fois partout; c'est tout cela, mais dans un tel éclat d'aurore et d'été, qu'en aucun tableau, je crois, on n'a osé y mettre tant de surprenante couleur, tant de rose, de rouge, d'orangé pour les lumières, tant de violet d'iris pour les ombres.
Nous sommes arrivés, d'ailleurs; nous abordons à l'hôtel Danieli où la reine habite.
Cet hôtel Danieli, où jadis la République de Saint-Marc recevait ses ambassadeurs, est un palais gothique, l'un des plus beaux de Venise, faisant suite à celui des doges et dans le même alignement que lui. Intérieurement il a gardé ses escaliers de marbre, ses parquets de mosaïque et deux ou trois salles aux plafonds somptueux. Mais, en ce temps de démocratie, il est devenu un vulgaire hôtel où tout le monde peut descendre.
Pour la reine et les quelques personnes de sa suite intime qui l'accompagnent encore, on a loué tout le premier étage, où se trouvent les grands vestibules et les anciens salons d'apparat.
Les visages amis qui m'accueillent à l'arrivée ont pris quelque chose d'attristé, d'inquiet, qu'ils n'avaient pas jadis à Bucarest: le secrétaire de la reine, son médecin, une demoiselle d'honneur, mademoiselle Catherine ***,—oh! une sincère et une fidèle, celle-là!... Qu'elle me pardonne de l'avoir à moitié nommée et de saluer ici, en passant, sa discrète et inébranlable adoration pour sa souveraine.
Vers dix heures, on vient m'avertir que la reine peut me recevoir. La salle où l'on me conduit est gardée par de braves vieux serviteurs que je reconnais, pour les avoir vus souvent, à Bucarest, m'ouvrir les portes des appartements de Sa Majesté.
Tout au fond du grand salon dont les portes sont surmontées de couronnes royales, dont le plafond encore magnifique supporte d'immenses lustres en verre de Venise, la reine en robe blanche est étendue dans un fauteuil et me sourit pour la bienvenue avec son exquise bonté... Mais comme son visage est changé, amaigri... Depuis le printemps dernier, il semble qu'il ait vieilli de dix années.
—Elle est si malade, m'a dit ce matin mademoiselle Catherine ***, si malade... Et puis elle ne marche plus; il faut la porter ou la rouler dans son fauteuil, et c'est fini de sa belle taille droite, de sa belle allure de reine.
A ses pieds, assise sur un tabouret en petit enfant câlin, est mademoiselle Hélène ***, vêtue d'une robe en drap rose très simple, son œil noir toujours vif et inquisiteur. Il y a dans son attitude comme un semblant d'affectation à jouer à l'enfant gâtée, à la fille de cette adorable mère,—et j'ai remarqué autrefois du reste qu'en l'absence de la galerie, son attitude vis-à-vis de la reine était toujours plus froide et plus réservée.—Ceci n'est point pour l'accabler: si peu de femmes sont capables de se montrer tout à fait elles-mêmes, sans une pose un peu affectée, sans un calcul d'effet même inconscient. Je ne mets point en doute d'ailleurs qu'il n'y ait eu chez elle un attachement sincère pour cette mère adoptive, et qu'elle n'ait versé de vraies larmes en la quittant pour jamais.
Autour de la reine, il y a tout le petit groupe, jusqu'à un certain point fidèle, qui l'a suivie dans son triste départ et qui constitue ici sa cour: en tout huit ou dix personnes. Et on cause presque gaiement, mais sans complète confiance... La reine me dit, en riant, ceci, qui n'est pas loin de devenir une vérité: «Nous sommes, vous savez, les exilés de Venise.» Et elle ajoute, avec une nuance plus triste: «Nous sommes même, à ce que d'aucuns prétendent, un petit groupe de malfaiteurs vis-à-vis de l'Europe...»
Il me faut ici indiquer en quelques mots quelle était, à cette date précise, la situation de mademoiselle Hélène *** à la cour de Roumanie. De simple demoiselle d'honneur que je l'avais connue jadis, je la retrouvais maintenant fiancée au prince royal. Il est vrai, les Chambres n'avaient jamais donné leur consentement à ce mariage et le roi venait de retirer le sien. Mais rien n'était rompu cependant, puisque le prince royal, rappelé par sa famille en Allemagne pour être soumis à une sévère retraite dans son château héréditaire, n'avait rendu à mademoiselle Hélène *** ni sa parole, ni ses lettres, ni sa bague de fiançailles. La reine, qui avait tant désiré l'union de ses deux enfants adoptifs et qui, pour avoir poussé à cette mésalliance, s'était attiré la défaveur de tout son peuple, ne désespérait pas encore. Les journaux d'Europe commentaient, la plupart avec malveillance, cette situation étrange. Et mademoiselle Hélène ***, après avoir entrevu le trône, après avoir vécu quatre mois dans ce rêve enchanté, commençait à sentir tout s'effondrer à présent, comme au réveil...
C'était la première fois que la reine m'apparaissait ainsi, hors de son cadre spécial, sortie de ses appartements de là-bas, de Bucarest ou de Sinaïa,—où se justifiait si bien la maxime d'élégance posée, je crois, par E. de Goncourt: «La distinction des choses autour d'une personne donne la mesure de la distinction de cette personne elle-même.»
Ici, par lassitude de tout sans doute, cet immense salon pompeux, qui aurait pu être beau, avait été laissé tel quel, avec ses ornements d'hôtel garni, objets modernes d'un goût atroce, bronzes dorés sous des globes, et, détail tout à fait inattendu, le fauteuil banalement riche, où Sa Majesté se tenait affaissée et languissante, était recouvert d'un petit voile blanc, au crochet.
Seule, la table de travail révélait encore la présence de la reine, était chargée de ces blocs allemands où courait si vite sa grande écriture franche et droite, et de tous les chers bibelots à écrire chiffrés de ses initiales, timbrés de sa couronne.
Toujours sa suprême ressource dans les désespérances, ces blocs, dont les pages, fébrilement noircies, se déchirent à mesure. La reine, qui a écrit plus qu'aucun autre auteur de son temps, en a arraché par milliers, de ces feuillets-là, sur lesquels sa plume avait couru,—une de ces plumes dites «sans fin», qui vont indéfiniment sans avoir besoin d'être retrempées dans l'encrier. Des poésies, des pensées, des romans et des drames, toujours conçus dans la fièvre, écrits dans la hâte extrême, dans l'effort épuisant pour étreindre et fixer le plus rapidement possible tout l'inexprimé qui jaillissait à flots de l'imagination. Et de tant d'œuvres inégales, quelques-unes atteignent la sublime grandeur; d'autres restent incomplètes, bousculées qu'elles ont été par le germe naissant de l'œuvre suivante. Aucune n'est assez travaillée,—la reine professant en littérature cette erreur que tout doit être primesautier, écrit dans l'élan initial et puis laissé tel quel, au mépris de ce travail si indispensable qui consiste à serrer de plus en plus sa propre pensée et à la clarifier pour le lecteur, autant qu'on le peut. L'œuvre si considérable de Carmen Sylva, dont fort peu de fragments ont paru en français et dont la plus grande partie demeurera à jamais inédite et perdue, aurait eu besoin de passer par la main d'un consciencieux élagueur; ainsi émondée, cette œuvre géniale aurait conquis le rang qu'elle mérite... Oh! je ne veux pas dire que telle qu'elle est, elle ne soit pas charmante, cette œuvre de la reine; elle a les hautes envolées qui sont interdites à tant d'habiles faiseurs de livres; d'ailleurs, jusque dans ses parties les plus faibles, la grande âme noble, vibrante et apitoyée, se devine,—et, pour ceux qui sentent et qui pleurent, cela suffit—sinon pour la foule des mandarins de lettres. On s'étonne même que cette femme, née princesse et couronnée reine depuis vingt ans, ait pu sonder ainsi toutes les douleurs humaines, comprendre à fond les humbles détresses des petits et des pauvres.
Et comme on la sent partout maternelle et déchirée jusqu'au fond de son cœur de mère, ayant la bonté infinie des mères de douleur.
On la sent indulgente aussi pour toutes les fautes, indulgente de l'indulgence sereine des âmes sans tache; exempte de la pruderie des impures, considérant tout avec une rare largeur de vue et de pardon. Et c'est là du reste ce qui, en Allemagne, dans certains milieux étroits et pharisaïques, lui a fait d'implacables ennemis, de quelques-uns de ceux qui auraient dû la défendre et la chérir.
Je crois que c'est à ce surmenage intellectuel, à cette pensée toujours en fièvre de sentir la plume trop lente à l'écrire, qu'est, due, plus encore qu'aux chagrins, la maladie qui la tient aujourd'hui affaissée sur ce fauteuil. A Bucarest et à Sinaïa, je me rappelle comment était organisée sa vie; de l'aile du palais où j'habitais, je pouvais chaque nuit voir briller là-bas, à la fenêtre d'une tour éloignée, sa lampe de travail, qui s'allumait dès trois ou quatre heures du matin; dans le silence et la paix fraîche d'avant-jour, elle travaillait là, jusqu'au moment où recommençait la vie des autres et où «ses filles» venaient ensemble lui faire le gai salut matinal; ensuite, sans fatigue apparente, elle reprenait sa journée de reine, qui, jusqu'à onze heures du soir, était faite de représentation obligée, de charité inépuisable, de lourds devoirs et de continuels sourires.
Sur cette table du salon d'exil, il y a un manuscrit qu'involontairement je regarde, et la reine, qui a suivi mes yeux, me dit de sa voix musicale, aux inflexions délicieusement étrangères:
—C'est mon nouveau livre, auquel je travaille tant! Savez-vous que j'ai peur de ne pas le finir, et que jamais il ne puisse voir le jour. Je l'appelle le Livre de l'Ame. Je vous en lirai des passages, si vous voulez.
C'est un plaisir rare que d'entendre lire la reine. Rien que le son de sa voix, d'ailleurs, berce et apaise comme le chant d'une fée.
—Oh! mais pas ici, reprit-elle, me voyant empressé d'accepter et d'écouter; non, cet après-midi, en gondole. Car vous savez, je passe mes journées sur l'eau, cela fait partie de mon traitement de pauvre malade. Pour me tenir compagnie, vous allez être obligé de faire comme moi, de vivre errant sur les lagunes pendant tout votre séjour à Venise.
Le Livre de l'Ame! Sur la table de la souveraine, je regardais le manuscrit inachevé, pressentant, rien que d'après le titre, ce qu'il devait être: sorte de chant du cygne, chef-d'œuvre de douleur, qui n'aura jamais été entendu que par un tout petit nombre d'intimes et dont les feuillets ont peut-être été déjà détruits...
Et la reine ajouta, avec un sourire résigné, la voix adoucie d'un immense pardon pour tous ses ennemis:
—Maintenant, il faut que je vous prévienne de vous méfier: c'est le livre d'une folle! Car vous savez que ma tête, à ce qu'il paraît...
Et, de sa belle main, amaigrie jusqu'à la transparence, elle décrivit deux ou trois cercles, dans l'air, devant ses yeux, pour indiquer, en riant tout à fait maintenant, que sa tête était accusée de tourner beaucoup...
En effet, tout un parti cherchait alors à insinuer que Sa Majesté avait perdu la raison. Cela s'était répété, à travers l'Europe, en des journaux plus ou moins salariés. C'était même une des moins pitoyables choses colportées en ce temps-là par une certaine presse, sur le compte de la souveraine qu'il fallait à tout prix accabler.
On vint avertir que le déjeuner était servi, et alors je vis pour la première fois cette chose pénible, qui maintenant se passait chaque jour: deux domestiques, chargés de ce service spécial, se présentèrent pour enlever, dans son fauteuil, la reine qui ne marchait plus.
—Oh! merci, mais attendez, je vous prie, leur dit-elle, avec une politesse si douce que je songeai à cette phrase écrite dans ses pensées: La vraie grande dame a les mêmes manières avec ses serviteurs qu'avec ses hôtes... Attendez, je suis mieux ce matin et je veux essayer de m'en aller seule.
Avec lenteur d'abord, elle se mit debout, droite et grande, ce qu'elle n'avait plus fait depuis des mois, et nous regarda tous, en souriant d'un clair sourire qui disait:
—Vous voyez que c'est vrai, je suis bien mieux.
Et puis, délibérément elle partit, cambrant comme jadis sa belle taille noble, et, tout surpris, nous suivîmes le sillage de sa traîne blanche.
A ce moment, dans les yeux de mademoiselle Catherine *** qui marchait à côté de moi, je me rappelle l'expression qui passa, toute de bonne joie, d'affectueuse espérance:
—Oh! disait-elle, mais c'est incroyable, ce matin, notre reine!
Pourtant cette joie ne devait pas durer, hélas! Et c'est d'ailleurs un des caractères de cette maladie, d'avoir ainsi des accalmies trompeuses.
Dans la salle à manger, la reine ne se mit point à table, mais resta étendue. Sa place était sur un de ces canapés Empire dont les bras dorés représentent des cygnes; elle recevait là, des mains de mademoiselle Hélène *** qui la servait avec une respectueuse sollicitude, des mets spéciaux, en très petite quantité et dans de toutes petites tasses, comme pour une poupée.
IV
Aussitôt le déjeuner, on partit en gondole, pour la longue promenade sans but, tranquille et berçante de chaque jour. Par le vieil escalier de marbre, les deux mêmes domestiques qui s'étaient présentés ce matin descendirent la reine sur leurs mains réunies en chaise et la portèrent dans la gondole, qui attendait au seuil de l'hôtel. Pour regarder ce triste cortège, des gens étaient là, comme il s'en attroupe toujours pour voir passer les reines, une dizaine de touristes quelconques, et ils saluaient en silence.
Une gondole noire, d'un noir de deuil, comme sont restées, depuis les lois somptuaires, toutes les gondoles de Venise; sur les bords, les deux traditionnels chevaux marins, en cuivre brillant, et, à l'arrière, le grand dais noir, à rideaux noirs; les gondoliers, dans cette tenue qui sent l'opéra-comique mais qui est d'uniforme ici pour tous les équipages de maîtres: chemise et pantalon blanc, avec ceinture de soie bleue, très longue et flottante.
Sans leur indiquer de route à suivre, on ne leur commanda que d'aller lentement, et nous partîmes au hasard, à leur caprice.
Bientôt nous fûmes perdus dans de vieux quartiers morts, dans le silence, dans l'ombre de maisons fermées et mystérieuses qui nous surplombaient de très haut; le long de ces rues noyées, nous avancions par petites saccades, à peine perceptibles, sans bruit, sur l'eau stagnante, lourde et muette. La reine, toute blanche de costume et de chevelure, étendue avec sa grâce souveraine, à l'ombre de ce dais noir, entre ses deux demoiselles d'honneur, était exquise et un peu angoissante à regarder. D'ailleurs, tout ce qui n'était pas elle nous semblait secondaire, n'était que cadre et décor; avec ce pressentiment que bientôt elle serait perdue pour nous, c'est d'elle seule que nous nous occupions, des pensées qu'elle exprimait, ou même des plus simples petites choses qu'il lui venait à l'esprit de dire et auxquelles le son de sa voix donnait une suavité à part. Et, de temps à autre, passait quelque vieux palais vénitien que nous regardions quand même; ou, au détour d'une de ces rues inondées et pleines d'ombre, quelque merveilleuse échappée lointaine, très vite refermée: des dômes, des campaniles, du soleil, de l'or, tout de suite disparus.
La reine vraiment redevenait presque gaie, ayant du reste ce principe qu'il faut toujours sourire, comme les dieux. «Une certaine gaieté de dehors, me disait-elle un jour, est une chose de convenance comme la toilette; on doit cela à son prochain et à soi-même, comme on doit de s'arranger pour être le moins possible désagréable à voir.» Entre les rideaux noirs du dais, elle regardait aussi et semblait s'intéresser aux choses imprévues de la lente promenade.
Maintenant nous traversions un quartier populeux et pauvre, aux rues tout étroites, éclairées comme des fonds de puits. Et c'était l'heure de la baignade, il paraît, pour les petits enfants. Les parents, aux fenêtres, les surveillaient tandis qu'ils se trempaient tous, au seuil des portes, dans l'eau immobile de la rue. Et il y en avait de si comiques, de ces très petits en maillot de bain, que le franc rire de la reine reparut tout à coup, découvrant ses incomparables dents d'un blanc de porcelaine...
Et puis des silences revenaient, un peu accablés, sous les préoccupations de l'avenir obscur.
Distraitement, et peut-être aussi avec une imperceptible nuance d'ironie, la reine demanda à mademoiselle Hélène ***:
—Ah! et les journaux? Qui les a vus aujourd'hui; y a-t-il encore quelque chose de nouveau nous concernant?
—Oui, marraine... Oh! moi qui oubliais d'informer Votre Majesté... Dans ceux de France, une si grave nouvelle!...
Et, après une pause qui nous rendit plus attentifs, elle reprit avec sérieux: «Il paraît que je me suis suicidée une troisième fois!»
C'était si imprévu et dit d'une si irrésistible manière, que la reine éclata de rire, et aussi nous tous.
—Oui, continua la jeune fille, du même ton d'imperturbable et un peu farouche moquerie, avec du laudanum! J'en ai bu, paraît-il, une quantité considérable; mais Votre Majesté, prévenue à temps, a réussi, par ses soins, à me rappeler à la vie.
A cette époque, en effet, les journaux annonçaient quotidiennement, avec de grands frais de détails, le suicide de mademoiselle Hélène ***; cela jetait, pour elle-même qui était moqueusement spirituelle, une pointe de comique tout à fait inattendu sur les angoisses de la situation. Et je me souviens de ce qu'elle me dit à ce propos, fière et grave cette fois: «Jamais!... comme une femme de chambre, n'est-ce pas?... Cela arrangerait bien des choses, j'en conviens; mais il est trop vulgaire pour moi, ce dénouement-là.» Et elle donnait à entendre que, plus dignement, elle saurait rentrer dans l'ombre, ce qui du reste a eu lieu depuis.
A Venise, elle se sentait soutenue encore par tout le bruit qui se faisait en Europe autour de son nom; elle était trop femme et trop jeune pour ne pas subir la griserie de cette romanesque aventure dont elle se trouvait être l'héroïne. La presse, il est vrai, avait converti l'histoire de cet amour, si honnête, si naturel et presque inévitable, en quelque chose de dramatique et d'étrange. Mais c'est égal, passer pour une charmeuse, même un peu perverse et fatale, amusait encore, par certains côtés, l'imagination de mademoiselle Hélène ***, lui semblait dans tous les cas moins froidement lugubre que le silence de tombeau qui devait ensuite se faire sur elle, disparue de la cour et en défaveur pour jamais...
Vraiment notre promenade n'était plus triste, le beau soir aidant, avec la magnificence du soleil d'août et tout l'or du couchant répandu sur Venise. Les gens qui, de l'ombre de leur fenêtre, regardaient passer cette belle gondole et se penchaient pour entrevoir entre les rideaux du dais, la princesse blanche que l'on promenait en cet équipage, pouvaient bien entendre, de temps à autre, le bruit d'une causerie gaie.
La reine d'ailleurs me paraissait avoir, depuis un an, parcouru plus de chemin encore vers le détachement suprême, qui donne la haute sérénité et le sourire des dieux.
Au crépuscule, nous étions très loin, dans un faubourg solitaire, séparé de Venise par une large lagune. Le silence, la vieillesse des maisons et des quais, les étendues d'eau morte autour de nous, subitement nous attristaient avec l'abaissement de la lumière. Une boutique d'antiquités étranges, ferrailles et verroteries vénitiennes très poussiéreuses, attira notre attention au passage; nous demandâmes à la reine la permission d'aborder ce quai désert et d'aller voir là dedans les choses bizarres qui se vendaient.
Petites aiguières étonnamment sveltes, petits coffrets ornés de cygnes et de dauphins, nous découvrîmes là, en furetant dans cette poussière, quantité d'objets singuliers, que nous achetions à mesure—très vite, pour ne pas trop faire attendre la souveraine,—nous amusant à les tirer au sort, quand, par hasard s'élevait quelque conflit entre nous. Et mademoiselle Hélène ***, vraiment enfant alors, sans affectation visible, accourait, à chaque acquisition nouvelle, montrer sa trouvaille à la reine, et la déposer dans la gondole, dans les plis de la robe blanche; tandis que Sa Majesté, que nous avions, contre toute étiquette, laissée seule, souriait d'un joli sourire très maternel et très jeune, à ce manège de petite fille.
La nuit était presque tombée quand nous revînmes à l'hôtel Danieli. Dans la belle pénombre d'été, qui gardait comme un reflet de l'or du soir, la lune allumait son feu pâle, les palais et les gondoles, leurs feux rouges, et toutes ces lumières commençaient à doucement danser sur l'eau calme et lourde, que ridaient seulement les avirons des gondoliers; sur l'eau où se réfléchissaient, en découpures nettes, les palais, les dômes, les campaniles, donnant partout une autre Venise, fantastique et tremblotante, qui apparaissait la tête en bas.
Nous devions repartir, aussitôt après le dîner, pour une de ces promenades en musique qu'on appelle à Venise des sérénades.
La reine, qui ne mangeait pas, qu'on soutenait avec je ne sais quelles préparations médicales, voulut rester dans sa gondole, étendue; pria seulement qu'on fît pousser l'embarcation au large, pour plus de tranquillité, et nous assura de son désir d'être seule, afin de nous obliger à monter tous dîner dans la salle à manger de l'hôtel.
Nous revînmes en hâte. Notre musique, pendant ce temps-là, était arrivée: une large gondole, éclairée d'une profusion de lanternes, et où se tenait un double quatuor de cordes, un chœur et deux solistes, contralto et ténor.
La gondole illuminée se mit en marche dès que nous fûmes assis dans celle de la reine, et nous la suivîmes. Le dais noir avait été enlevé, et on pouvait, aux confuses clartés, apercevoir la fée blanche étendue sur ses coussins.
Nous recommençâmes, dans le sillage de cette musique, une lente promenade errante comme celle du jour, tantôt naviguant par les rues larges, au milieu des belles transparences nocturnes et des rayons lunaires, tantôt traversant, en pleine et épaisse obscurité, quelque vieux quartier lugubre. Et une quantité d'autres gondoles, de promeneurs, de touristes, de gens quelconques, suivaient aussi; à chaque carrefour, à chaque tournant de lagune, s'augmentait notre cortège flottant, et tous ces inconnus silencieux, qui glissaient derrière nous, écoutaient la sérénade.
Elle vibrait, facile, langoureuse, la musique d'Italie; par instants elle montait, en crescendo prévus, dans les tranquillités sonores de la nuit, et se répercutait entre les murs de marbre des palais; ou bien diminuait et semblait mourir peu à peu de sa propre langueur. Les voix étaient vibrantes et fraîches, conduites avec cette habileté qui est innée, dans ce pays, même chez les moindres chanteurs.
La musique des peuples est faite pour être entendue dans son lieu d'éclosion, dans son cadre naturel de sonorités, de senteurs et de ciel. Même cette musique italienne qui, d'une façon absolue, est inférieure, peut devenir profonde et charmeuse d'âmes, ainsi entendue la nuit, ainsi vous arrivant, avec des imprévus de distances et d'échos, d'une gondole qui fuit, qui fuit toujours, et que l'on suit, étendu, d'une allure berçante et inégale, tantôt de près, tantôt de loin,—au milieu des splendeurs de Venise sous la lune et les étoiles d'été.
—«Cela fait partie de mon traitement, disait en souriant la reine toute blanche. Je me soigne au grand air et aux chansons. Vous savez l'influence bienfaisante de la musique sur... (et elle désigna du doigt son front). Dans l'antiquité, rappelez-vous le roi Saül...» Mais son ironie, tempérée par le son de sa voix, n'arrivait jamais à être amère.
Nous étions maintenant un long cortège de plus de cent gondoles, une foule pressée qui frôlait, en passant dans les rues trop étroites, les pierres ou les marbres des murs. Et, près de nous, dans des barques obstinément maintenues à côté de la nôtre, je me souviens de quelques belles jeunes femmes, très parées, vénitiennes ou étrangères, en mantille de dentelle, que la lueur des fanaux permettait de vaguement voir à demi couchées sur des coussins. Du reste, on avait reconnu la reine; son nom s'était répété de proche en proche, et la foule, sympathique à cette malade charmante, gardait une attitude discrète.
Des gens se mettaient aux fenêtres, pour regarder passer au-dessous d'eux la sérénade aux lanternes, et ils applaudissaient. Violons et violoncelles se mêlaient plus mystérieusement aux voix humaines, pendant cette fuite à travers l'obscurité sonore...
Sous le pont du Rialto, il est de tradition que les sérénades s'arrêtent. Là, plus étrangement qu'ailleurs entre l'eau stagnante et la voûte de pierre, les sons vibrent en s'exagérant. Nous y fîmes une station très longue. Il y eut un duo triste, accompagné de chœur, qui prit peu à peu une allure d'incantation, dans ce lieu et dans cette nuit.
De retour à l'hôtel Danieli, quand nous eûmes pris congé de la reine et baisé sa belle main, il était onze heures à peine.
Par les fenêtres découpées du vieux palais, on voyait la lagune resplendir sous la lueur lunaire. Pas un souffle, dans cette nuit d'août tiède et pleine d'éblouissements. Là-bas, en face, au delà des nappes réfléchissantes, il y avait deux Saint-Georges-Majeur, l'un d'un gris lumineux qui montait dans l'air, l'autre plus noir, et renversé, qui descendait profondément. En haut, à la grande voûte bleuâtre, et en bas, dans les abîmes imaginaires, scintillaient des étoiles symétriques et pareilles. Et les silencieuses gondoles, dédoublées aussi par leur milieu, ayant deux arrières et deux proues, semblables à des découpures noires qui viennent d'être dépliées, passaient, avec leurs fanaux rouges, entre les deux ciels, ayant l'air de se promener dans le vide, en traînant des plis moirés à leur suite, comme de longues queues.
Alors, pour la première fois depuis mon arrivée, je pris conscience d'être, non plus en une Venise de rêve, comme celle aperçue entre les rideaux du dais où s'abritait la reine, mais dans la Venise réelle, qui vaut par elle seule qu'on vienne et qu'on admire. Et, pour ne pas perdre une nuit si belle, je redescendis sur le quai, louer la première gondole venue, prendre ensuite le large, vers Saint-Georges, vers l'autre rive.
Nous avancions lentement, n'ayant pas de but, éblouis par toute cette lueur de lune, que reflétait l'eau miroitante. Et peu à peu, à mesure que nous nous éloignions du bord, la ligne des palais se dessinait mieux, s'étendait, se déployait, exquise, de contours spéciaux et rares.
Ainsi enveloppée de nuit et de rayons de lune, Venise, la classique Venise, restée pareille à elle-même dans ses grands traits, redevenait la ville unique et incomparable, apparaissait merveilleuse comme aux siècles passés.
V
Samedi 15 août 1891.
Splendeur de ciel et de soleil. Les cloches de Venise sonnant à toute volée pour l'Assomption de la Vierge.
La reine, ce matin, plus triste, plus abîmée, plus vaincue...
D'abord, c'était fini du mieux trompeur d'hier; elle n'avait plus la force de redresser sa belle taille, et, pour passer d'un salon à un autre, il lui fallait les deux sinistres porteurs.
Une «exécution», qui venait d'avoir lieu, lui avait fait mal. Une inquiétante femme de chambre, au visage traître, que les demoiselles d'honneur avaient surnommée depuis longtemps Marino Falieri, venait d'être renvoyée en Allemagne, convaincue d'avoir soustrait et recopié, au profit d'on ne sait quels mystérieux ennemis, des lettres de la reine et des feuillets de son journal intime... Oh! pour qui a connu cette reine idéale, il est d'avance certain que ces pages ne pouvaient rien contenir qui, lu devant le monde entier, fût capable d'éveiller un doute sur sa droiture, ni sur sa haute pureté; mais, çà et là, des choses politiques dangereuses, des révélations inutiles et, pour les uns ou les autres, des vérités cruelles. Ce qui surtout épouvantait la reine, c'était de se sentir plus que jamais entourée d'ennemis anonymes, qui se tenaient tout près, dans une zone d'ombre, et pour lesquels tous les moyens étaient bons, même d'aussi lâches que celui-là.
Et puis, d'Allemagne, un courrier encore venait de passer, sans apporter de lettre du prince royal. Un jour de plus, et sa réponse si attendue n'arrivait pas! La reine qui, dans sa loyauté un peu intolérante, se révoltait, lui avait écrit depuis bien des jours, l'adjurant de dire si, oui ou non, il retirait sa parole de fiancé, et, dans ce premier cas, de rendre à mademoiselle Hélène *** ses lettres, et la bague si solennellement acceptée. Le mariage, de fait, semblait rompu, mais le prince n'avait rien dit; les jours, les semaines passaient, et il ne répondait point.
A première vue, on est tenté de le trouver coupable. Et cependant, avant de le juger d'après la loi commune, il faut songer à la raison d'État; il faut se dire aussi qu'il était très jeune, qu'il souffrait peut-être, qu'on ignore absolument les luttes qui pouvaient se livrer en lui et les pressions qu'il pouvait subir.
De même qu'il faut, avant de jeter un blâme sur l'ambition de mademoiselle Hélène ***, se demander quelle jeune fille au monde, ainsi aimée par un prince charmant, héritier d'un trône, ne mettrait pas tout en œuvre pour mener à bonne fin un tel mariage.
A l'ardent soleil de onze heures, la reine ayant demandé d'être reportée dans sa chambre et laissée seule un long moment pour essayer du sommeil, nous sortîmes à pied dans Venise, prenant par les quais et les arcades du palais des Doges, puis par les grandes places pavées, par tous les passages où il est possible, ici, de marcher comme en une ville ordinaire,—les deux demoiselles d'honneur de la reine, son secrétaire et moi,—nous hâtant pour faire des courses, des acquisitions d'objets, et revenir avant le réveil de Sa Majesté, sans avoir perdu un moment de sa précieuse présence. Pour nous, c'était une de ces heures de détente et de réaction gaie, presque d'enfantillage, comme de temps en temps il en passe, aux jours les plus inquiets de la vie: sorte d'école buissonnière que nous courions là, dans une ville, du reste, où nos figures étaient suffisamment inconnues, et notre innocente liberté tout à fait complète. Tous les marchands de la place Saint-Marc avaient déployé leurs tentes blanches; un soleil d'Afrique éclairait notre promenade empressée, dardait sur les innombrables étalages de verreries, sur les boutiques des bijoutiers toutes rouges de corail, étincelait partout sur la cathédrale et les palais, chauffait, brûlait cet amas de mosaïques et de statues qui est Venise.
Quelques passants toutefois se retournaient, ayant à peu près reconnu mademoiselle Hélène ***, l'héroïne romanesque du jour. Et elle, l'âme endormie, ce matin-là, ou plus soigneusement dissimulée paraissait s'amuser de tout en chemin comme une petite fille. Il nous arriva même, au souvenir de la nouvelle annoncée par les journaux d'hier, d'imaginer un suicide à quatre, avec d'horribles détails, là, au milieu de cette place Saint-Marc,—dénouement dont la presse à coup sûr eût été ahurie.
Un peu reposée, la reine, au réveil, reçut une lettre du roi annonçant que bientôt allaient finir les travaux politiques qui le retenaient en Orient, et qu'il pourrait venir dans peu de jours à Venise. Elle semblait réconfortée un peu par cette idée de le revoir.
Au dîner de midi, elle exigea de nous, comme d'enfants qui reviennent de la récréation, le détail de nos courses, achats, étouffements de soleil et même projets de suicide, écoutant tout avec un sourire indulgent, presque amusé. Et dans ses yeux repassaient encore, par instants, des expressions rieuses d'autrefois.
Aux temps plus heureux, c'était un des indices et un des charmes de sa nature profonde, ces furtifs abandons de gaieté et même de fou rire, à propos toujours des plus incohérentes, insaisissables et enfantines petites choses. Du reste, les natures impassiblement correctes, auxquelles ce genre de rire et d'enfantillage est inconnu, sont presque toujours sèches et bornées, ou tout au moins banales et de très ordinaire envergure.
Puis, nous repartîmes pour la quotidienne promenade en gondole. La reine, sur ma prière, avait bien voulu emporter le manuscrit du Livre de l'âme pour nous en lire des passages pendant la route.
—«Plus tard, disait-elle; ce soir, quand nous serons dans un endroit écarté, un peu loin et au large. Je suis si fatiguée...» Et son sourire, maintenant très résigné, très doucement triste, semblait demander grâce, pour tout, même pour les choses de l'esprit qui autrefois la charmaient.
D'abord nous ne parlions pas, respectant cet accablement de la reine.
Mais peu à peu, sous l'effort de sa volonté, la vie reparut dans ses yeux et dans sa voix,—tandis que nous glissions toujours, de la même allure cadencée, dans de vieux quartiers si tristes, aux fenêtres bardées de fer. Sa conversation, intermittente au début, faite de courtes phrases épuisées, s'anima par degrés, reprit son intensité habituelle et nous en vînmes, par je ne sais quel enchaînement léger, à causer des religions indoues, du Bouddhisme et de son Nirvanâ.
Alors une discussion s'engagea, entre Sa Majesté et moi, sur des questions de survivance d'âme et d'éternel revoir. Oh! la réalité de ces choses, hélas, nous ne la discutions pas!... mais seulement les formes plus ou moins consolantes sous lesquelles les livres, qui se disent révélés, les ont présentées aux hommes. Et je soutenais, par attachement de cœur, par douce tradition d'enfance, l'ineffable leurre chrétien, convaincu, alors comme maintenant, comme toujours, que jamais plus radieux mirage ne viendra enchanter les heures de souffrance et de mort. Et je ne sais quel malentendu s'éleva, quand pourtant nous étions au fond, du même avis. La petite cour intime, là dans la gondole, surenchérissant sur les paroles de la reine, avait l'air d'insinuer que, dans ce Livre de l'âme qui me serait lu tout à l'heure, des choses étaient contenues qui surpassaient en consolation le christianisme. La reine, l'esprit distrait sans doute, les laissait soutenir leur proposition audacieuse et parler presque dédaigneusement de cette foi qui, pendant des siècles, a donné aux mourants la paix souriante: eux, les initiés, les instruits par ce Livre de l'âme, avaient autre chose de plus apaisant et de supérieur, qui leur faisait prendre en pitié l'Évangile. Cela me semblait d'une puérile vanité, comme un blasphème d'enfant; la reine, tout à coup, m'apparaissait amoindrie par l'orgueil de son livre, et cette déception inattendue sur elle m'était péniblement triste... Alors, je me mis à défendre le christianisme avec une violence subite, comme si on m'eût outragé moi-même.
Un silence retomba, embarrassé, désenchanté. La gondole glissait toujours, à travers les quartiers vieux de Venise, sur une eau stagnante entre des ruines. Comme hier, c'était l'heure du bain; des petites filles, de temps en temps, sortaient des maisons, s'amusaient à nous suivre à la nage, et, tout près de nous, on voyait émerger de l'eau leurs têtes rieuses, comme des petites sirènes.
VI
Maintenant nous étions loin, sur une vaste lagune, isolés de tout. Venise s'était beaucoup abaissée, là-bas, sur son tranquille miroir. Les dômes et les campaniles avaient, dans cet éloignement, repris leurs proportions vraies; ils surgissaient très grands, au-dessus des maisons en groupe confus.
Les demoiselles d'honneur déclarèrent que le lieu était choisi pour s'arrêter et pour ouvrir ce Livre de l'âme, qu'on avait apporté aussi religieusement que les Tables de la Loi, mais dont je redoutais la lecture à présent comme d'une chose vaniteuse et folle.
Cependant la reine qui, seule de nous, avait gardé son sourire avec sa sérénité de grande dame, répondit que c'était trop tôt et que d'abord il fallait faire bourgeoisement notre goûter, comme de braves gens en partie de plaisir. Sur un signe de sa main, les deux gondoles qui nous suivaient, portant le reste de la petite cour, accostèrent, l'une à droite, l'autre à gauche, la gondole royale, et Sa Majesté, ouvrant elle-même un panier où ce goûter était contenu, commença à nous distribuer nos parts, s'amusant à nous traiter en tout petits. Ensuite vint le tour des gondoliers, qu'elle servit elle-même, de ses belles mains presque diaphanes. C'étaient des pains, des gâteaux, et de ces beaux fruits d'Italie, raisins et pêches, tout dorés de soleil.
Ici je me rappelle un incident, infime, mais qui suffirait à lui seul pour donner, sur le caractère de la reine, une indication absolue. Elle avait, sur ses genoux, sur sa robe blanche, jeté un petit manteau à plusieurs collets superposés, en drap gris presque blanc. Une pêche trop mûre tomba dessus, s'écrasant un peu: «Oh! dit-elle, moitié sérieuse, voyez quel malheur m'est arrivé! Justement, je l'aimais tant, ce petit manteau!» Quand je le lui rendis, après l'avoir secoué au-dessus de la mer, je lui fis remarquer que la tache laissée par cette pêche ne serait presque rien, et que d'ailleurs on ne la verrait pas du tout, puisqu'elle se trouvait précisément à l'envers d'un des collets:
—«Oh! qu'on ne la voie pas, cela m'est égal. Mais moi, je saurai qu'elle y est; alors, c'est fini, vous comprenez bien...»
Toute sa loyauté est dans cette réponse, et aussi toute sa pureté d'hermine.
Le soleil d'été flambait rouge et très bas quand la reine commença la lecture promise du livre de l'âme. Sur Venise éloignée, des teintes de cuivre et d'or se répandaient déjà. Nos trois gondoles, au repos, se tenaient réunies sur la lagune large où aucune autre barque ne passait.
Avant de commencer, la reine me jeta un regard de reproche, à la fois très bon, un peu malicieux, et parfaitement sûr de lui-même.
Puis sa voix, incomparablement charmeuse, se mit à vibrer lentement. Elle lisait, comme toujours, d'une façon à part, qui berçait et apaisait comme une sereine musique d'église. Volontiers, on se serait laissé aller à n'écouter que la voix; on y eût trouvé plaisir, même si le livre eût été décevant à comprendre. Mais j'avais l'esprit tendu un peu anxieusement au sens des moindres paroles...
Oh! qu'il était beau, ce livre, et différent de ce que j'avais redouté qu'il fût. Non, rien de dogmatique, ni de subversif, ni de présomptueux. L'âme humaine, pénétrée, fouillée d'une façon nouvelle et inconnue; mais, partout, une grande humilité dans la souffrance. De courts chapitres, dont chacun développait une pensée rare et profonde, avec une poésie grandement simple comme celle de la Bible; de temps à autre, des choses d'abîme, chantées en une sorte de langue d'Apocalypse. Toute la consolation, qui s'exhalait de cette plainte infinie, était dans la résignation douce qu'on y sentait mêlée, et aussi dans la pitié pour les plus humbles frères. Il était, ce livre, une forme nouvelle et suprême de prière, l'appel angoissé de toute une humanité vers un Dieu; mais il n'avait l'orgueil de rien détruire, ni de rien constituer, de rien promettre.
Et songer que ce livre, presque constamment génial, où elle avait mis le plus vivant de sa grande âme, est sans doute perdu aujourd'hui, déchiré, brûlé; que les hommes ne le liront jamais!...
De temps à autre, la reine s'arrêtait. «Oh! je suis si fatiguée, disait-elle, si fatiguée...» et sa voix, un moment, semblait mourir. Oui, fatiguée, épuisée de souffrir par les autres: cela se voyait plus que jamais, à sa figure incolore, blanche comme ses cheveux et comme sa robe.
Ensuite, la musique de la voix reprenait encore, dans une envolée nouvelle, chantant les choses mystérieuses de l'âme... Et je me souviens de ma surprise quand, à un moment, mes yeux tombèrent sur les gondoliers: immobiles, penchés du côté de la reine,—ne pouvant saisir que le charme du son et du rythme,—ils écoutaient tout de même, captivés, ayant l'impression de quelque chose de religieux et de supérieur.
La lumière baissait toujours. Le large soleil rouge venait de s'abîmer derrière un coin de Venise. C'était le crépuscule.
Dans une mince pirogue, deux bizarres petites femmes s'étaient approchées de nous, frêles et laides, de je ne sais quel monde, de je ne sais quel âge, maniant la pagaye dans cette pirogue comme des sauvagesses et vêtues de costumes de bain anglais. Arrivées tout près, elles se jetaient à l'eau, venaient à la nage jusqu'à toucher nos gondoles, pour écouter un instant la voix de la reine, d'un air étrange et mauvais, puis plongeaient, reparaissaient ailleurs et revenaient encore.
—«Je n'y vois plus», dit la reine. Alors les gondoliers enlevèrent le dais, et la fée blanche apparut mieux, à la lumière finissante. Sa voix aussi s'éteignait. Au fond, sur le ciel jaune pâle, Venise se découpait maintenant en noir. Dans ce crépuscule, les deux petites créatures, qui plongeaient et replongeaient sans bruit, faisaient l'effet de mauvais Esprits moqueurs du soir, tenus quand même là, sous le charme de la voix délicieuse.
Nous disions: «C'est assez. Votre Majesté est épuisée, nous la supplions de ne plus lire...» Enfin le manuscrit tomba des mains de la reine. Il faisait nuit.
De retour à l'hôtel, la reine, réellement à bout de forces, se fit porter aussitôt sur son lit, et je fus privé de cette dernière soirée que j'espérais passer près d'elle. Je quittais Venise le lendemain matin, et elle m'avait promis de me recevoir un instant dans sa chambre avant le départ. Quand je me penchai pour lui baiser la main, au moment où les deux porteurs l'enlevaient dans son fauteuil, je ne me figurais pas que je la voyais pour la dernière fois.
Retiré dans ma chambre, je reçus un moment après, d'un domestique fidèle à Sa Majesté, une de ces enveloppes grises timbrées de son chiffre et de sa couronne. J'en retirai une feuille arrachée à quelqu'un de ces blocs dont elle se servait toujours, et sur laquelle était écrit au crayon, de sa grande écriture élégante et nette:
A présent vous ne pensez plus, n'est-ce pas, que mon livre veuille être plus consolant que le christianisme. Non, il ne veut être que vrai.
D'ailleurs, si peu de gens arrivent au christianisme réel! J'ai vu tant de mensonges sous cet admirable manteau! Laissez-nous passer par les phases de développement intellectuel que nous sommes probablement prédestinés à traverser. Ne craignez rien. Nous sommes trop honnêtes pour sombrer.
CARMEN SYLVA.
Je restai longtemps à ma fenêtre, accoudé au balcon de marbre gothique, regardant la féerie du clair de lune d'été, à mes pieds, sur Venise. Je songeais à la destinée sombre de cette femme, admirable et vénérée. Je revoyais en souvenir, dans le grand palais de Bucarest, les mauvais yeux de toutes ses filles, le jour de sa fête, de ses filles qui lui doivent tout et qui lui en veulent de ce qu'elle n'ait pas fait plus encore.
J'ignore quelles erreurs politiques a pu commettre cette reine, pour avoir encouru une telle défaveur, dans ce pays auquel elle avait donné sa bonté, son cœur, sa vie. D'ailleurs, il ne m'appartiendrait pas de les juger.
Il est une seule faute que je vois bien: avoir voulu ce mariage, avoir cru qu'une jeune fille, égale de tant d'autres qui enviaient sa faveur, pourrait dans sa propre patrie devenir reine! Et cette faute a probablement été la plus dangereuse de toutes; c'est celle que n'ont pas pardonnée et ne pardonneront jamais toutes ces petites poupées charmantes qui, il y a un an, dansaient la Hora, en longue chaîne pailletée et dorée, autour de leur souveraine. C'est là l'origine des haines déchaînées, de ces haines féminines qui ne reculent devant rien et qui savent peu à peu entraîner toutes les autres.
Et je sentais une immense pitié attendrie pour cette reine, un désespoir de mon impuissance à la défendre, à seulement la venger un peu.
VII
Dimanche 16 août.
Une demi-heure avant mon départ, je descends, pour ma visite d'adieu matinal à la reine.
Mais, en bas, dans le grand salon, je trouve les demoiselles d'honneur qui m'attendent. La reine, disent-elles, est plus malade, beaucoup plus malade. Toutes deux ont passé la nuit à son chevet. Elle ne peut me recevoir.
Alors, je me mets à lui écrire, tout ce que je lui aurais dit dans cette causerie de grand adieu. Puis, je confie ma lettre aux deux jeunes filles, et une gondole m'emmène à la gare.
Déjà monté dans le wagon qui doit m'emporter à Gênes, je vois venir, le front en sueur, un faquino qui avait couru après moi; il me remet une enveloppe grise au timbre royal, et j'en retire un feuillet crayonné:
Je puis à peine écrire, étant plus mal et tout à fait au lit.
Votre enthousiasme, au contraire, nous a fait tant de bien! Mais j'aurais voulu reprendre l'altercation plus calmement. Vous n'auriez pas eu d'effroi, et vous auriez vu combien le christianisme est encore chaud et fort en nous, et nos espérances vastes et larges. Ne craignez pas de petitesses dans votre cercle de fervents!
CARMEN SYLVA.
VIII
Novembre 92.
Et c'est la dernière des dernières fois que j'aie vu l'écriture de la reine.
On ne sait quel sombre silence s'est fait autour d'elle, quel rideau de plomb a été baissé devant son clair visage. Vaguement j'ai appris qu'elle avait été emmenée, pour des mois de repos et de solitude, au bord d'un lac italien, loin de tous ses fidèles d'autrefois. Et que maintenant elle est dans un triste château des bords du Rhin...
CONSTANTINOPLE
EN 1890
C'est avec de l'inquiétude et une grande mélancolie que j'entreprends ce chapitre du livre. Quand on m'a demandé de le faire, j'ai voulu me récuser d'abord; mais cela m'a semblé une sorte de trahison vis-à-vis de la patrie turque—et me voici.
Par exemple, écrire une impersonnelle description, avec un détachement d'artiste, j'en serais, dans le cas présent, moins que jamais capable. Une fois de plus, ceux qui voudront bien me suivre devront se résigner à regarder par mes yeux: c'est presque à travers mon âme qu'ils vont apercevoir le grand Stamboul...
Oh! Stamboul! De tous les noms qui m'enchantent encore, c'est toujours celui-là le plus magique. Sitôt qu'il est prononcé, devant moi une vision s'ébauche: très haut, très haut en l'air, et d'abord dans le vague des lointains, s'esquisse quelque chose de gigantesque, une incomparable silhouette de ville. La mer est à ses pieds; une mer que sillonnent par milliers des navires, des barques, dans une agitation sans trêve, et d'où monte une clameur de Babel, en toutes les langues du Levant; la fumée flotte, comme un long nuage horizontal, sur l'amoncellement des paquebots noirs et des caïques dorés, sur la foule bariolée qui crie ses transactions et ses marchandages; l'incessante fumée recouvre tout de son voile. Et c'est là-bas, au-dessus de ces buées et de ces poussières de houille, que la ville immense apparaît comme suspendue. En plein ciel clair, pointent des minarets aussi aigus que des lances, montent des dômes et des dômes, de grands dômes ronds, d'un blanc gris, d'un blanc mort, qui s'étagent les uns sur les autres comme des pyramides de cloches de pierre: les immobiles mosquées, que les siècles ne changent pas;—plus blanches, peut-être, aux vieux âges, ces mosquées saintes, quand nos vapeurs d'Occident n'avaient pas encore terni l'air alentour et que les voiliers d'autrefois venaient seuls mouiller à leur ombre, mais pareilles toujours, et depuis des siècles couronnant Stamboul de leurs mêmes coupoles géantes, lui donnant cette même silhouette unique, plus grandiose que celle d'aucune ville de la terre. Elles sont l'immuable passé, ces mosquées; elles recèlent dans leurs pierres et leurs marbres le vieil esprit musulman, qui domine encore là-haut où elles se tiennent. Si l'on arrive des lointains de Marmara ou des lointains d'Asie, on les voit émerger les premières hors des brumes changeantes de l'horizon; au-dessus de tout ce qui s'agite de moderne et de mesquin sur les quais et sur la mer, elles font planer le frisson des vieux souvenirs, le grand rêve mystique de l'Islam, la pensée d'Allah terrible et la pensée de la mort...
Au pied de ces mosquées sombres, j'ai passé autrefois le plus inoubliable temps de ma vie; elles ont été les témoins constants de mes courses d'aventure—pendant que les jours délicieux d'alors fuyaient si vite. Je les voyais de partout, arrondissant là-haut leurs grands dômes, tantôt blancs et mornes sous les soleils d'été, quand j'allais chercher l'ombre des platanes sur quelque vieille place solitaire; tantôt vaguement noirs, par les minuits de décembre, sous les froides lunes indécises, quand mon caïque glissait clandestinement le long de Stamboul endormi; toujours présentes—et presque éternelles—auprès de moi, passant d'un jour sans lendemain, jeté là par le hasard. De chacune d'elles émanait une tristesse différente, un recueillement spécial qui planait sur tout le quartier solennel d'alentour. Peu à peu je les ai aimées étrangement, à mesure que je vivais davantage de la vie turque, que je m'attachais plus à ce peuple rêveur et fier, et que mon âme transitoire de ce temps-là, toute pleine d'un amour angoissé, s'ouvrait au mysticisme oriental.
Ensuite, quand il a fallu partir... oh! avec quelle mélancolie sans bornes, m'éloignant, un soir pâle de mars, sur la mer de Marmara, j'ai regardé cette silhouette de ville, lentement diminuée, peu à peu s'anéantir... Lorsque tout fut vague, presque perdu, seuls les grands dômes et les minarets apparaissaient toujours au-dessus du froid brouillard de mer; seul persistait le haut contour superbe de Stamboul. Et alors, dans cette dernière image, s'est symbolisé, pour ainsi dire, tout ce que je laissais là derrière moi de regretté amèrement, toute ma chère vie turque à jamais finie: la silhouette unique s'est gravée en dedans de mes yeux de manière à ne plus s'effacer. Pendant les années de vie errante qui ont suivi, pendant mes exils, partout, sur les mers lointaines, j'ai revu, dans mes rêves des nuits, la ville des dômes et des flèches se profiler à l'imaginaire horizon gris des sommeils, m'apportant chaque fois une impression triste de patrie perdue. Je la dessinerais par cœur sans une faute—et, dans la vie réelle, chaque fois que j'y reviens, c'est encore avec une émotion à la fois pénible et délicieuse que le temps n'a guère atténuée.
Mais je ne crois pas cependant que le mirage de mes souvenirs personnels m'illusionne outre mesure sur le prestige de cet aspect. Il est incontesté et il est légendaire; des voyageurs quelconques, même de ceux qui ne comprennent rien à rien, reçoivent une singulière impression d'arrivée dès que l'imposante silhouette commence à s'esquisser au loin. Et tant que Stamboul—banalisé, hélas! de jour en jour et profané à présent par tout le monde—conservera ce premier abord et ces lignes, il restera encore, malgré tout, la merveilleuse cité des Califes, la cité reine d'Orient.
Autour de Stamboul se groupent d'autres quartiers, d'autres villes, et des séries de palais et de mosquées dont l'ensemble forme Constantinople: d'abord Péra, où les chrétiens habitent; puis, le long du Bosphore, de Marmara à la mer Noire, une suite presque ininterrompue de faubourgs. Et, par d'innombrables bateaux, par des légions de caïques, toutes ces parties du même tout communiquent ensemble. La grande ville, éparse le long des rives, égrène ses foules bigarrées sur la mer,—et la mer est couverte de passants, la mer est un lieu qui s'anime chaque jour d'un perpétuel va-et-vient.
Quartiers bien distincts, dont les habitants sont de race, de religion, de costumes différents; quartiers qui jamais ne se ressemblent.
Aucune capitale n'est plus diverse par elle-même, ni surtout plus changeante d'heure en heure, avec les aspects du ciel, avec les vents et les nuages—dans ce climat qui a des étés brûlants et une admirable lumière, mais qui, par contre, a des hivers assombris, des pluies, des manteaux de neige tout à coup jetés sur les milliers de toits noirs.
Et ces rues, ces places, ces banlieues de Constantinople, il me semble qu'elles sont un peu à moi, comme aussi je leur appartiens. Tous ces désœuvrés de boulevard que l'Express-Orient y jette maintenant en foule, je leur en veux de s'y promener, comme à des intrus profanant mon cher domaine sans y apporter l'admiration ni le respect que le vieux Stamboul commande encore. Ces quartiers, qu'ils regardent avec un banal étonnement, et que je connais, moi, comme ceux de pas une ville au monde, je les ai parcourus jadis, à toute heure du jour ou de la nuit—me mêlant d'ordinaire, au gré de ma fantaisie d'alors, à la vie des plus humbles d'entre les gens du peuple. Mais comment pourrais-je en parler dans ce livre avec l'impartialité qu'il faudrait? J'y retrouve à chaque pas des souvenirs de jeunesse et d'amour. Comment les jugerais-je? Je les adore!...
Avant d'écrire ceci, j'ai voulu revenir une fois à Constantinople, en simple touriste moi-même, et essayer de jeter un coup d'œil plus détaché sur cette ville où je n'ai plus aucun lien, hélas! qu'avec des morts, où je n'ai plus rien à faire qu'une visite à des tombes.
Et c'est de Roumanie que je m'y suis rendu, ce printemps de 1890, au beau mois de mai, par l'ancienne route rapide de Roustchouk, Varna et la mer Noire.
A bord du paquebot qui me ramène—le matin du lundi 12 mai 1890, au lever du jour,—tous les passagers sont sur le pont, l'œil au guet, pour ne pas manquer l'entrée du Bosphore, qui est un site classique, hautement coté dans les «Guides» à l'usage de MM. les voyageurs.
Il y a par le monde des sites beaucoup plus grandioses, avec une végétation plus belle et des montagnes plus hautes. Dans les détails intimes, sans doute, réside ce charme unique du Bosphore—qui est très réel et indépendant de moi-même, puisque tous ceux qui viennent ici le subissent.
Maintenant voici Tcheragan, Dolma-Bagtché, la ligne des palais blancs comme neige, posés tout au bord de la mer sur des quais de marbre. Alors cela devient incomparablement beau, car, dans la vapeur du matin, les trois villes apparaissent à la fois, les trois villes qui se regardent: Scutari à gauche, en amphithéâtre sur la rive d'Asie; Péra à droite, échafaudage de maisons et de palais couvrant toute la rive d'Europe, et, au milieu, sur une pointe de terre qui s'avance entre les deux, au-dessus d'un fouillis de navires et de fumées, dominant tout,—les minarets et les grands dômes de Stamboul!
Sur la hauteur de Péra, dans un hôtel de touristes comme il faut, encombré d'Anglais, où je suis très banalement descendu, mon salon de louage a vue merveilleuse sur la Corne-d'Or, sur la pointe du Vieux-Sérail et sur des infinis de mer bleue où s'échelonnent les îlots d'Asie. C'est une des séductions de ce pays, les échappées qu'on a de partout sur d'immenses lointains; de l'une quelconque de ces trois villes ainsi assemblées, on domine les deux autres, avec la mer au delà; n'importe où l'on habite, on est toujours sûr d'apercevoir, par-dessus les premiers plans, par-dessus les toits ou les arbres, des choses presque féeriques esquissées en l'air; le champ du regard est ici large et profond comme nulle part ailleurs.
Six heures du soir, le même jour. (Qu'on me le pardonne, j'ai passé ma journée en pèlerinages aux cimetières, en visites de souvenir à des recoins quelconques n'ayant d'intérêt que pour moi-même.)
L'heure du soleil couchant me trouve au quai de Top-Hané, assis en plein air devant un café,—ce qui est une habitude de la vie d'Orient,—à regarder passer le monde et tomber la nuit.
Une sorte de lieu de méli-mélo et de transition, ce quai de Top-Hané, une sorte de carrefour très vaste, où viennent aboutir, par de larges rues, des quartiers absolument différents.
Les beaux soirs comme celui-ci, la moitié de la voie y est encombrée par des rangées de divans, en velours rouges ou bariolés, sur lesquels sont assis des gens qui fument et qui rêvent. On est là, comme au parterre d'un immense théâtre, pour regarder devant soi le grand mouvement de la vie orientale et, sur le Bosphore, le va-et-vient des navires. Entre les spectateurs de la mer, sur les fonds bleuâtres de l'eau et des collines d'Asie, une haute mosquée se dresse, avec son dôme compliqué et ses minarets à galeries ajourées. Elle est toute réchampie de blanc et de jaune très tranchés,—deux nuances absolument turques, dont l'assemblage en encadrements et en panneaux décore toutes les bâtisses relativement modernes de Constantinople: la plupart des mosquées, des palais ou des belles maisons un peu neuves sont ainsi peintes mi-parties—et ces nuances font bien sur le bleu des lointains ou des eaux, servant elles-mêmes de fond aux bigarrages des foules qui passent, aux innombrables bonnets rouges qui coiffent toutes les têtes. A ces deux couleurs des monuments, il faut ajouter le vert cru de ces grandes plaques, chamarrées d'inscriptions d'or, qui surmontent inévitablement tous les portiques, toutes les entrées, toutes les fontaines. Du blanc, du jaune, du vert zébré d'or, voilà les tons de l'élégante mosquée d'en face, et aussi des kiosques environnants, de tout cet assemblage de constructions aux découpures orientales qui se détachent sur le bleu assombri, sur le bleu déjà crépusculaire du Bosphore et de l'Asie.
Les rangées de divans en plein air peu à peu se garnissent, sans distinction, de personnages de toutes les races et de tous les costumes du Levant. Les garçons affairés accourent, portant les microscopiques tasses de café, et le raki, et les bonbons, et les braises ardentes dans les petits vases de cuivre; la grande flânerie douce des soirs d'Orient commence, les narguilhés s'allument, et les cigarettes blondes remplissent l'air d'odorante fumée. Sur la voie libre passent encore toutes sortes de gens et de voitures; des beaux cavaliers militaires bien montés et de noble mine qui s'en vont vers les palais du Sultan ou qui en reviennent; des loueurs de chevaux (dont Top-Hané est le quartier général), tirant par la bride leurs bêtes toutes sellées; des marins de nationalité quelconque débarqués après leur journée finie; des marchands ambulants agitant leurs petites cloches, ou criant à tue-tête leurs gâteaux, leurs sorbets, leurs fruits...
A Galata, dont la grande rue, éternellement bruyante, vient mourir à ce carrefour, une clameur s'enfle en crescendo, et, bien qu'assourdie dans le lointain, arrive déjà jusqu'ici, aux rêveurs assis sur les divans rouges. C'est la grande Babel du Levant, ce Galata. Jusqu'au matin, le long du Bosphore, s'élève de tout ce quartier une clameur d'enfer...
A ce carrefour vient aussi aboutir Iéni-Tchirché, la plus grande des rues en pente raide qui montent à Péra,—à la ville chrétienne, perchée là-haut au-dessus de nos têtes. Et des deux côtés de cette rue, sous des berceaux de vigne, devant les cafés turcs qui se suivent porte à porte, encombrant tout de leurs petits tabourets et de leurs petites tables, viennent s'asseoir par centaines ces portefaix qui ont peiné tout le jour à remonter, des navires, des quais, des douanes, les malles des voyageurs, les caisses et les ballots de marchandises. Joyeux du repos des soirs, ils arrivent les uns après les autres, demandant un narguilhé, ces hommes qui font métier de remplacer, avec leurs larges épaules et leurs jarrets de fer, les camions, les chariots, inconnus à Constantinople.
Leur foule va peu à peu grossissant; bientôt ils se touchent tous, pareillement vêtus en bure brune soutachée bizarrement de noir et de rouge, la veste largement ouverte sur leur poitrine musculeuse noircie de soleil. Leurs groupes serrés s'étagent en perspective, suivant la montée de la rue rapide; le murmure de leurs causeries se mêle à ce petit gargouillement spécial qui sort de leurs innombrables narguilhés,—et la fumée grisante emplit l'air de plus en plus, à mesure que la nuit tombe...
Tout ce petit train des fins de jour est demeuré pareil, depuis tant d'années que je le connais—et je me représente si bien ce qui se passe, à cette même heure, dans les différents quartiers de l'immense ville!...
Là-bas, vers le nord, en continuant par la large voie qui suit la mer, on arriverait aux quartiers du Sultan: palais impénétrables, grands murs de parcs, de casernes, de sérails. La nuit n'amène là que beaucoup de tranquillité, sous les avenues d'acacias, en ce moment toutes blanches de fleurs.
Au-dessus de nos têtes, sur ces hauteurs qui nous dominent, le Péra cosmopolite va commencer d'éclairer ses grandes boutiques européennes aux étalages copiés sur ceux de Londres ou de Paris, et continuera, aux lumières, son va-et-vient de voitures, à la façon d'Occident. L'approche du soir, au lieu de calmer là-haut l'agitation incessante de la vie, va l'exaspérer plutôt, à la lueur du gaz. Empressements de touristes revenant de leurs excursions du jour, et se hâtant, avant la nuit tombée, de regagner le bercail rassurant, la table d'hôte servie à l'anglaise, la rue où l'on se sent comme en Europe; extravagances de toilettes, risquées par des Levantines aux grands yeux lourds, qui auraient été si jolies vêtues en Grecques, en Arméniennes ou en Juives. Et, dans cet amusant pêle-mêle, la note d'Orient donnée quand même par beaucoup de fez rouges qui circulent, par des équipes de portefaix aux costumes bariolés de broderies qui remontent de la ville basse, des rues plus orientales d'en dessous, ou bien encore—comme on est là très haut au-dessus de la mer—par des échappées de lointain apparaissent entre les banales maisons à plusieurs étages: un peu de Marmara au bleu assombri, un peu de la côte d'Asie perdue dans le crépuscule...
Là-bas derrière nous, au delà de cette colline de Péra qui nous surplombe, des faubourgs turcs, arméniens ou juifs s'arrangent, au hasard des coteaux ou des vallées, tout le long de la Corne-d'Or, face au grand Stamboul, qui couronne l'autre rive et les domine; ils communiquent entre eux par mer surtout, au moyen de ces caïques légers, toujours en mouvement tant que reste au ciel une lueur de jour... Il est curieux que le seul voisinage des choses perdues de vue depuis longtemps avive ainsi le souvenir qu'on en avait conservé: il y aura tantôt quinze ans que je n'habite plus par là, et j'avais presque oublié comment les soirs s'y passent; or il me suffit d'être à Constantinople, assis à songer—dans une rue différente cependant et très éloignée,—pour me rappeler tout, avec une netteté complète, comme si j'étais parti d'hier... D'abord le faubourg très turc de Kassim-Pacha, aux vieilles maisonnettes, tout orientales, aux petites boutiques anciennes, aux petits cafés qu'abritent des platanes: il était un de mes plus familiers jadis, et j'y passais chaque jour. En ce moment même je me le représente animé tout à coup de sa vie spéciale des soirs. Le flot des matelots de guerre vient de s'y répandre, à la sortie de l'arsenal ou des grands cuirassés noirs mouillés en face dans la Corne-d'Or. Joyeux et rieurs, circulant par groupes en se donnant la main, ils remplissent les rues et les places. Au lieu du bonnet, ils portent un fez, et leur col est rouge au lieu d'être bleu: à part cela, ils ressemblent aux nôtres. Des femmes qui les attendaient (des mères ou des sœurs, s'entend) se mêlent à eux, drapées de longs voiles blancs, bleus ou roses. Leurs officiers aussi s'arrêtent là pour fumer, dans les plus humbles cafés, parmi les hommes du peuple.—Et c'est du reste une coutume particulière à la Turquie, ces très démocratiques mélanges: des pachas, des beys assis au café parmi de pauvres gens, causant avec eux ou leur expliquant les nouvelles—et la dignité n'y risque rien, puisque, entre musulmans, on ne s'enivre jamais.—D'autres faubourgs suivent, prenant de plus en plus des airs de village à mesure qu'on s'avance vers l'intérieur des terres, et, aussitôt après, commence, de ce côté-là, une campagne déserte, aride, sans route, et encombrée de tombeaux, tristement charmante.
La Corne-d'Or sépare tous ces quartiers, dont je viens de parler, du grand Stamboul, où une sorte de silence religieux va se faire avec l'obscurité.
Et au fond de ce golfe enclavé dans une ville, tout au fond, sous les vieux cyprès et les vieux platanes, le saint faubourg d'Eyoub, cœur de l'Islam en Europe, enfoui dans une sorte de bocage funèbre, confinant aux grands cimetières et entouré de tombes, va s'endormir dans un effrayant silence, qu'interrompra seulement de temps à autre quelque psalmodie sortie d'une mosquée. Dans tous les kiosques des morts, devant les hauts catafalques surmontés de turbans, les petites lampes veilleuses vont s'allumer; en passant le long des avenues sombres, on les verra briller, à travers les grillages des fenêtres, comme des yeux jaunes dans la nuit.