Pierre Loti
MADAME CHRYSANTHÈME
(1887)
[A MADAME LA DUCHESSE DE RICHELIEU]
Madame la duchesse,
Veuillez agréer ce livre comme un hommage de très respectueuse amitié.
J'hésitais à vous l'offrir, parce que la donnée n'en est pas bien correcte; mais j'ai veillé à ce que l'expression ne fût jamais de mauvais aloi, et j'espère y être parvenu.
C'est le journal d'un été de ma vie, auquel je n'ai rien changé pas même les dates, je trouve que, quand on arrange les choses, on les dérange toujours beaucoup. Bien que le rôle le plus long soit en apparence à madame Chrysanthème, il est bien certain que les trois principaux personnages sont Moi, le Japon et l' Effet que ce pays m'a produit.
Vous rappelez-vous une photographie—assez comique, j'en conviens—représentant le grand Yves, une Japonaise et moi, alignés sur une même carte d'après les indications d'un artiste de Nagasaki?—Vous avez souri quand je vous ai affirmé que cette petite personne, entre nous deux, si soigneusement peignée, avait été une de mes voisines. Veuillez recevoir mon livre avec ce même sourire indulgent, sans y chercher aucune portée morale dangereuse ou bonne,—comme vous recevriez une potiche drôle, un magot d'ivoire, un bibelot saugrenu quelconque, rapporté pour vous de cette étonnante patrie de toutes les saugrenuités...
Avec un grand respect, madame la duchesse,
votre affectionné, Pierre Loti.
[AVANT-PROPOS]
En mer, aux environs de deux heures du matin, par une nuit calme, sous un ciel plein d'étoiles.
Yves se tenait sur la passerelle auprès de moi, et nous causions du pays, absolument nouveau pour nous deux, où nous conduisaient cette fois les hasards de notre destinée. C'était le lendemain que nous devions atterrir; cette attente nous amusait et nous formions mille projets.
—Moi, disais-je, aussitôt arrivé, je me marie....
—Ah! fit Yves, de son air détaché, en homme que rien ne surprend plus.
—Oui... avec une petite femme à peau jaune, à cheveux noirs, à yeux de chat.—Je la choisirai jolie.
—Elle ne sera pas plus haute qu'une poupée.—Tu auras ta chambre chez nous.—Ça se passera dans une maison de papier, bien à l'ombre, au milieu des jardins verts.—Je veux que tout soit fleuri alentour; nous habiterons au milieu des fleurs, et chaque matin on remplira notre logis de bouquets, de bouquets comme jamais tu n'en as vu....
Yves semblait maintenant prendre intérêt à ces projets de ménage. Il m'eût d'ailleurs écouté avec autant de confiance, si je lui avais manifesté l'intention de prononcer des vœux temporaires chez des moines de ce pays, ou bien d'épouser quelque reine des îles et de m'enfermer avec elle, au milieu d'un lac enchanté, dans une maison de jade.
Mais c'était réellement bien arrêté dans ma tête, ce plan d'existence que je lui exposais là. Par ennui, mon Dieu, par solitude, j'en étais venu peu à peu à imaginer et à désirer ce mariage.—Et puis surtout, vivre un peu à terre, en un recoin ombreux, parmi les arbres et les fleurs, comme cela était tentant, après ces mois de notre existence que nous venions de perdre aux Pescadores (qui sont des îles chaudes et sinistres, sans verdure, sans bois, sans ruisseaux, ayant l'odeur de la Chine et de la mort).
Nous avions fait beaucoup de chemin en latitude, depuis que notre navire était sorti de cette fournaise chinoise, et les constellations de notre ciel avaient rapidement changé: la Croix du Sud disparue avec les autres étoiles australes, la Grande-Ourse était remontée vers le zénith et se tenait maintenant presque aussi haut que dans le ciel de France. Déjà l'air plus frais qu'on respirait cette nuit-là nous reposait, nous vivifiait délicieusement,—nous rappelait nos nuits de quart d'autrefois, l'été, sur les côtes bretonnes....
Et pourtant, à quelle distance nous en étions, de ces côtes familières, à quelle distance effroyable!...
[I]
Au petit jour naissant, nous aperçûmes le Japon. Juste à l'heure prévue, il apparut, encore lointain, en un point précis de cette mer qui, pendant tant de jours, avait été l'étendue vide.
Ce ne fut d'abord qu'une série de petits sommets roses (l'archipel avancé des Fukaï au soleil levant). Mais derrière, tout le long de l'horizon, on vit bientôt comme une lourdeur en l'air, comme un voile pesant sur les eaux: c'était cela, le vrai Japon, et peu à peu, dans cette sorte de grande nuée confuse, se découpèrent des silhouettes tout à fait opaques qui étaient les montagnes de Nagasaki.
Nous avions vent debout, une brise fraîche qui augmentait toujours, comme si ce pays eût soufflé de toutes ses forces contre nous pour nous éloigner de lui.
—La mer, les cordages, le navire, étaient agités et bruissants.
[II]
Vers trois heures du soir, toutes ces choses lointaines s'étaient rapprochées, rapprochées jusqu'à nous surplomber de leurs masses rocheuses ou de leurs fouillis de verdure.
Et nous entrions maintenant dans une espèce de couloir ombreux, entre deux rangées de très hautes montagnes, qui se succédaient avec une bizarrerie symétrique—comme les «portants» d'un décor tout en profondeur, extrêmement beau, mais pas assez naturel.—On eût dit que ce Japon s'ouvrait devant nous, en une déchirure enchantée, pour nous laisser pénétrer dans son cœur même.
Au bout de cette baie longue et étrange, il devait y avoir Nagasaki qu'on ne voyait pas encore. Tout était admirablement vert. La grande brise du large, brusquement tombée, avait fait place au calme; l'air, devenu très chaud, se remplissait de parfums de fleur. Et, dans cette vallée, il se faisait une étonnante musique de cigales; elles se répondaient d'une rive à l'autre; toutes ces montagnes résonnaient de leurs bruissements innombrables; tout ce pays rendait comme une incessante vibration de cristal. Nous frôlions au passage des peuplades de grandes jonques, qui glissaient tout doucement, poussées par des brises imperceptibles; sur l'eau à peine froissée, on ne les entendait pas marcher; leurs voiles blanches, tendues sur des vergues horizontales, retombaient mollement, drapées à mille plis comme des stores; leurs poupes compliquées se relevaient en château, comme celles des nefs du moyen âge. Au milieu du vert intense de ces murailles de montagnes, elles avaient une blancheur neigeuse.
Quel pays de verdure et d'ombre, ce Japon, quel Eden inattendu!...
Dehors, en pleine mer, il devait faire encore grand jour; mais ici, dans l'encaissement de cette vallée, on avait déjà une impression de soir; au-dessous des sommets très éclairés, les bases, toutes les parties plus touffues avoisinant les eaux, étaient dans une pénombre de crépuscule. Ces jonques qui passaient, si blanches sur le fond sombre des feuillages, étaient manœuvrées sans bruit, merveilleusement, par de petits hommes jaunes, tout nus avec de longs cheveux peignés en bandeaux de femme.—A mesure qu'on s'enfonçait dans le couloir vert, les senteurs devenaient plus pénétrantes et le tintement monotone des cigales s'enflait comme un crescendo d'orchestre. En haut, dans la découpure lumineuse du ciel entre les montagnes, planaient des espèces de gerfauts qui faisaient: «Han! Han! Han!» avec un son profond de voix humaine; leurs cris détonnaient là tristement, prolongés par l'écho.
Toute cette nature exubérante et fraîche portait en elle-même une étrangeté japonaise; cela résidait dans je ne sais quoi de bizarre qu'avaient les cimes des montagnes et, si l'on peut dire, dans l'invraisemblance de certaines choses trop jolies. Des arbres s'arrangeaient en bouquets, avec la même grâce précieuse que sur les plateaux de laque. De grands rochers surgissaient tout debout, dans des poses exagérées, à côté de mamelons aux formes douces, couverts de pelouses tendres: des éléments disparates de paysage se trouvaient rapprochés, comme dans les sites artificiels.
...Et, en regardant bien, on apercevait çà et là, le plus souvent bâtie en porte-à-faux au-dessus d'un abîme, quelque vieille petite pagode mystérieuse, à demi cachée dans le fouillis des arbres suspendus cela surtout jetait dès l'abord, aux nouveaux arrivants comme nous, la note lointaine et donnait le sentiment que, dans cette contrée, les Esprits, les Dieux des bois, les symboles antiques chargés de veiller sur les campagnes, étaient inconnus et incompréhensibles....
Quand Nagasaki parut, ce fut une déception pour nos yeux: au pied des vertes montagnes surplombantes, c'était une ville tout à fait quelconque. En avant, un pêle-mêle de navires portant tous les pavillons du monde, des paquebots comme ailleurs, des fumées noires et, sur les quais, des usines; en fait de choses banales déjà vues partout, rien n'y manquait.
Il viendra un temps où la terre sera bien ennuyeuse à habiter, quand on l'aura rendue pareille d'un bout à l'autre, et qu'on ne pourra même plus essayer de voyager pour se distraire un peu....
Nous fîmes, vers six heures, un mouillage très bruyant, au milieu d'un tas de navires qui étaient là, et tout aussitôt nous fûmes envahis.
Envahis par un Japon mercantile, empressé, comique, qui nous arrivait à pleine barque, à pleine jonque, comme une marée montante: des bonshommes et des bonnes femmes entrant en longue file ininterrompue, sans cris, sans contestations, sans bruit, chacun avec une révérence si souriante qu'on n'osait pas se fâcher et qu'à la fin, par effet réflexe, on souriait soi-même, on saluait aussi. Sur leur dos ils apportaient tous des petits paniers, des petites caisses, des récipients de toutes les formes, inventés de la manière la plus ingénieuse pour s'emboîter, pour se contenir les uns les autres et puis se multiplier ensuite jusqu'à l'encombrement, jusqu'à l'infini; il en sortait des choses inattendues, inimaginables; des paravents, des souliers, du savon, des lanternes; des boutons de manchettes, des cigales en vie chantant dans des petites cages; de la bijouterie, et des souris blanches apprivoisées sachant faire tourner des petits moulins en carton; des photographies obscènes; des soupes et des ragoûts, dans des écuelles, tout chauds, tout prêts à être servis par portions à l'équipage;—et des porcelaines, des légions de potiches, de théières, de tasses, de petits pots et d'assiette. En un tour de main, tout cela, déballé, étalé par terre avec une prestesse prodigieuse et un certain art d'arrangement; chaque vendeur accroupi à la singe, les mains touchant les pieds, derrière son bibelot—et toujours souriant, toujours cassé en deux par les plus gracieuses révérences. Et le pont du navire, sous ces amas de choses multicolores, ressemblant tout à coup à un immense bazar. Et les matelots, très amusés, très en gaieté, piétinant dans les tas, prenant le menton des marchandes, achetant de tout, semant à plaisir leurs piastres blanches....
Mais, mon Dieu, que tout ce monde était laid, mesquin, grotesque! Étant donnés mes projets de mariage, j'en devenais très rêveur, très désenchanté....
Nous étions de service, Yves et moi, jusqu'au lendemain matin, et, après les premières agitations qui, à bord, suivent toujours les mouillages—(embarcations à mettre à la mer; échelles, tangons à pousser dehors)—nous n'avions plus rien à faire qu'à regarder. Et nous nous disions: Où sommes-nous vraiment?—Aux États-Unis?—Dans une colonie anglaise d'Australie,—ou à la Nouvelle-Zélande??...
Des consulats, des douanes, des manufactures; un dock où trône une frégate russe; toute une concession européenne avec des villas sur les hauteurs, et, sur les quais, des bars américains à l'usage des matelots. Là-bas, il est vrai, là-bas, derrière et plus loin que ces choses communes, tout au fond de l'immense vallée verte, des milliers et des milliers de maisonnettes noirâtres, un fouillis d'un aspect un peu étrange d'où émergent çà et là de plus hautes toitures peintes en rouge sombre: probablement le vrai, le vieux Nagasaki japonais qui subsiste encore.... Et dans ces quartiers, qui sait, minaudant derrière quelque paravent de papier, la petite femme à yeux de chat... que peut-être... avant deux ou trois jours (n'ayant pas de temps à perdre) j'aurai épousée!!... C'est égal, je ne la vois plus bien, cette petite personne; les marchandes de souris blanches qui sont ici m'ont gâté son image; j'ai peur à présent qu'elle ne leur ressemble....
A la nuit tombante, le pont de notre navire se vida comme par enchantement; ayant en un tour de main refermé leurs boîtes, replié leurs paravents à coulisses, leurs éventails à ressorts; ayant fait à chacun de nous la révérence très humble, les petits bonshommes et les petites bonnes femmes s'en allèrent.
Et à mesure que la nuit descendait, confondant les choses dans de l'obscurité bleuâtre, ce Japon où nous étions redevenait peu à peu, peu à peu, un pays d'enchantements et de féerie. Les grandes montagnes, toutes noires à présent, se dédoublaient par la base dans l'eau immobile qui nous portait, se reflétaient avec leurs découpures renversées, donnant l'illusion de précipices effroyables au-dessus desquels nous aurions été suspendus;—et les étoiles, renversées aussi, faisaient dans le fond du gouffre imaginaire comme un semis de petites taches de phosphore.
Puis tout ce Nagasaki s'illuminait à profusion, se couvrait de lanternes à l'infini; le moindre faubourg s'éclairait, le moindre village; la plus infime cabane, qui était juchée là-haut dans les arbres et que, dans le jour, on n'avait même pas vue, jetait sa petite lueur de ver luisant. Bientôt il y en eut, des lumières, il y en eut partout; de tous les côtés de la baie, du haut en bas des montagnes, des myriades de feux brillaient dans le noir, donnant l'impression d'une capitale immense, étagée autour de nous en un vertigineux amphithéâtre. Et en dessous, tant l'eau était tranquille, une autre ville, aussi illuminée, descendait au fond de l'abîme. La nuit était tiède, pure, délicieuse; l'air rempli d'une odeur de fleurs que les montagnes nous envoyaient. Des sons de guitares, venant des «maisons de thé» ou des mauvais lieux nocturnes, semblaient, dans l'éloignement, être des musiques suaves. Et ce chant des cigales,—qui est au Japon un des bruits éternels de la vie, auquel nous ne devions plus prendre garde quelques jours plus tard tant il est ici le fond même de tous les bruits terrestres,—on l'entendait, sonore, incessant, doucement monotone comme la chute d'une cascade de cristal....
[III]
Il pleuvait par torrents le lendemain; une de ces pluies d'abat, sans trêve, sans merci, aveuglante, inondant tout; une pluie drue à ne pas se voir d'un bout du navire à l'autre. On eût dit que les nuages du monde entier s'étaient réunis dans la baie de Nagasaki, avaient pris rendez-vous dans ce grand entonnoir de verdure pour y ruisseler à leur aise. Et il pleuvait, pleuvait; il faisait presque nuit, tant cela tombait épais. A travers un voile d'eau émiettée, on apercevait encore la base des montagnes; mais quant aux cimes, elles étaient perdues dans les grosses masses sombres qui pesaient sur nous. On voyait des lambeaux de nuages, qui avaient l'air de se détacher de la voûte obscure, qui traînaient là-haut sur les arbres comme de grandes loques grises,—et qui toujours fondaient en eau, en eau torrentielle. Il y avait du vent aussi; on l'entendait hurler dans les ravins avec une voix profonde.—Et toute la surface de la baie, piquée de pluie, tourmentée par des tourbillons qui arrivaient de partout, clapotait, gémissait, se démenait dans une agitation extrême.
Un vilain temps pour mettre pied à terre une première fois.... Comment aller chercher épouse, sous ce déluge, dans un pays inconnu!...
Tant pis! Je fais toilette et je dis à Yves,—qui sourit à mon idée de promenade quand même:
—Fais-moi accoster un «sampan», frère, je te prie.
Yves alors, d'un geste de bras dans le vent et la pluie, appelle une espèce de petit sarcophage en bois blanc, qui sautillait près de nous sur la mer, mené à la godille par deux enfants jaunes tout nus sous l'averse.—La chose s'approche; je m'élance dessus; puis, par une petite trappe en forme de ratière que m'ouvre l'un des godilleurs, je me glisse et m'étends tout de mon long sur une natte—dans ce que l'on appelle la «cabine» d'un sampan.
J'ai juste la place de mon corps couché, dans ce cercueil flottant—qui est d'ailleurs d'une propreté minutieuse, d'une blancheur de sapin neuf. Je suis bien abrité de la pluie, qui tambourine sur mon couvercle, et me voilà en route pour la ville, naviguant à plat ventre dans cette boîte; bercé par une lame, secoué méchamment par une autre, à moitié retourné quelquefois—et, dans l'entrebâillement de ma ratière, apercevant de bas en haut les deux petits personnages à qui j'ai confié mon sort: enfants de huit ou dix ans tout au plus, ayant des minois de ouistiti, mais déjà musclés comme de vrais hommes en miniature, déjà adroits comme de vieux habitués de la mer.
...Ils poussent les hauts cris: c'est que sans doute nous abordons!—En effet, par ma trappe, que je viens d'ouvrir en grand, je vois les dalles grises du quai, là tout près. Alors j'émerge de mon sarcophage, me disposant à mettre le pied, pour la première fois de ma vie, sur le sol japonais.
Tout ruisselle de plus en plus et la pluie fouette dans les yeux, irritante, insupportable.
A peine suis-je à terre, qu'une dizaine d'êtres étranges, difficiles à définir dès l'abord à travers l'ondée aveuglante—espèces de hérissons humains traînant chacun quelque chose de grand et de noir—bondissent sur moi, crient, m'entourent, me barrent le passage. L'un d'eux a ouvert sur ma tête un immense parapluie, à nervures très rapprochées, sur lequel des cigognes sont peintes en transparent,—et les voici qui me sourient tous, la figure engageante, avec un air d'attendre.
On m'avait prévenu: ce sont simplement des djins qui se disputent l'honneur de ma préférence; cependant je suis saisi de cette attaque brusque, de cet accueil du Japon pour une première visite. (Des djins ou des djin-richisans, cela veut dire des hommes-coureurs traînant de petits chars et voiturant des particuliers pour de l'argent; se louant à l'heure ou à la course, comme chez nous les fiacres.)
Leurs jambes sont nues jusqu'en haut,—aujourd'hui très mouillées,—et leur tête se cache sous un grand chapeau de forme abat-jour. Ils portent un manteau waterproof en paillasson, tous les bouts de paille en dehors, hérissés à la porc-épic; on les dirait habillés avec le toit d'une chaumière.—ils continuent de sourire, attendant mon choix.
N'ayant l'honneur d'en connaître aucun, j'opte à la légère pour le djin au parapluie et je monte dans sa petite voiture, dont il rabat sur moi la capote, bien bas, bien bas. Sur mes jambes il étend un tablier ciré, me le remonte jusqu'aux yeux, puis s'avance et me dit en japonais quelque chose qui doit signifier ceci: «Où faut-il vous conduire, mon bourgeois?» A quoi je réponds dans la même langue: «Au Jardin-des-Fleurs, mon ami!»
J'ai répondu cela en trois mots appris par cœur, un peu à la manière perroquet, étonné que cela pût avoir un sens, étonné d'être compris,—et nous partons, lui courant ventre à terre; moi traîné par lui, tressautant sur la route dans son char léger, enveloppé de toiles cirées, enfermé comme dans une boîte;—toujours arrosés tous deux, faisant jaillir l'eau et la boue du sol détrempé.
«Au Jardin-des-Fleurs», ai-je dit comme un habitué, surpris moi-même de m'entendre. C'est que je suis moins naïf en japonerie qu'on ne pourrait le croire. Des amis qui reviennent de cet empire m'ont fait la leçon, et je sais beaucoup de choses: ce Jardin-des-Fleurs est une maison de thé, un lieu de rendez-vous élégant. Une fois là, je demanderai un certain Kangourou-San, qui est à la fois interprète, blanchisseur et agent discret pour croisements de races. Et ce soir peut-être, si mes affaires marchent à souhait, je serai présenté à la jeune fille que le sort mystérieux me destine.... Cette pensée me tient l'esprit en éveil pendant la course haletante que nous faisons, mon djin et moi, l'un roulant l'autre, sous l'averse inexorable....
Oh! le singulier Japon entrevu ce jour-là, par l'entrebâillement de ces toiles cirées, par-dessous la capote ruisselante de ma petite voiture! Un Japon maussade, crotté, à demi noyé. Tout cela, maisons, bêtes ou gens, que je ne connaissais encore qu'en images; tout cela que j'avais vu peint sur les fonds bien bleus ou bien roses des écrans et des potiches, m'apparaissant dans la réalité sous un ciel noir, en parapluie, en sabots, piteux et troussé.
Par instants l'ondée tombe si fort que je ferme tout bien juste; je m'engourdis dans le bruit et les secousses, oubliant tout à fait dans quel pays je suis.—Cette capote de voiture a des trous qui me font couler des petits ruisseaux dans le dos.—Ensuite, me rappelant que je voyage en plein Nagasaki et pour la première fois de ma vie, je jette un regard curieux dehors, au risque de recevoir une douche: nous trottons dans quelque petite rue triste et noirâtre (il y en a comme ça un dédale, des milliers); des cascades dégringolent des toits sur les pavés luisants; la pluie fait dans l'air des hachures grises qui embrouillent les choses.—Parfois nous croisons une dame, empêtrée dans sa robe, mal assurée sur ses hautes chaussures de bois, personnage de paravent qui se trousse sous un parapluie de papier peinturluré. Ou bien nous passons devant une entrée de pagode, et alors quelque vieux monstre de granit, assis le derrière dans l'eau, me fait la grimace, féroce.
Mais comme c'est grand, ce Nagasaki! Voilà près d'une heure que nous courons à toutes jambes et cela ne paraît pas finir. Et c'est en plaine; on ne soupçonnait pas cela, de la rade, qu'il y eût une plaine si étendue dans ce fond de vallée.
Par exemple, il me serait impossible de dire où je suis, dans quelle direction nous avons couru; je m'abandonne à mon djin et au hasard.
Et quel homme-vapeur, mon djin! J'étais habitué aux coureurs chinois, mais ce n'était rien de pareil. Quand j'écarte mes toiles cirées pour regarder quelque chose, c'est toujours lui, cela va sans dire, que j'aperçois au premier plan; ses deux jambes nues, fauves, musclées, détalant l'une devant l'autre, éclaboussant tout, et son dos de hérisson, courbé sous la pluie.—Les gens qui voient passer ce petit char, si arrosé, se doutent-ils qu'il renferme un prétendant en quête d'une épouse?...
Enfin mon équipage s'arrête, et mon djin, souriant, avec des précautions pour ne pas me faire couler de nouvelles rivières dans le cou, abaisse la capote de ma voiture; il y a une accalmie dans le déluge, il ne pleut plus.—Je n'avais pas encore vu son visage; il est assez joli, par exception; c'est un jeune homme d'une trentaine d'années, à l'air vif et vigoureux, au regard ouvert.... Et qui m'eût dit que, peu de jours plus tard, ce même djin.... Mais non, je ne veux pas ébruiter cela encore; ce serait risquer de jeter sur Chrysanthème une déconsidération anticipée et injuste....
Donc, nous venons de nous arrêter. C'est à la base même d'une grande montagne surplombante; nous avons dû dépasser la ville, probablement, et nous sommes dans la banlieue, à la campagne. Il faut mettre pied à terre, paraît-il, et grimper à présent par un sentier étroit presque à pic. Autour de nous, il y a des maisonnettes de faubourg, des clôtures de jardin, des palissades en bambou très élevées masquant la vue. La verte montagne nous écrase de toute sa hauteur, et des nuées basses, lourdes, obscures, se tiennent au-dessus de nos têtes comme un couvercle oppressant qui achèverait de nous enfermer dans ce recoin inconnu où nous sommes; vraiment il semble que cette absence de lointains, de perspectives, dispose mieux à remarquer tous les détails de très petit bout de Japon intime, boueux et mouillé, que nous avons sous les yeux.—La terre de ce pays est bien rouge.—Les herbes, les fleurettes qui bordent le chemin me sont étrangères;—pourtant, dans la palissade, il y a des liserons comme les nôtres, et je reconnais dans les jardins des marguerites-reines, des zinias, d'autres fleurs de France. L'air a une odeur compliquée; aux senteurs des plantes et de la terre s'ajoute autre chose, qui vient des demeures humaines sans doute: on dirait un mélange de poisson sec et d'encens. Personne ne passe; des habitants, des intérieurs, de la vie, rien ne se montre, et je pourrais aussi bien me croire n'importe où.
Mon djin a remisé sous un arbre sa petite voiture, et nous montons ensemble dans ce chemin raide, sur ce sol rouge où nos pieds glissent.
—Nous allons bien au Jardin-des-Fleurs? dis-je, inquiet de savoir si j'ai été compris.
—Oui, oui, fait le djin, c'est là-haut et c'est tout près.
Le chemin tourne, devient encaissé et sombre. D'un côté, la paroi de la montagne, toute tapissée de fougères mouillées; de l'autre, une grande maison de bois, presque sans ouvertures et d'un mauvais aspect: c'est là que mon djin s'arrête.
Comment, cette maison sinistre, le Jardin-des-Fleurs?—Il prétend que oui, l'air très sûr de son fait. Nous frappons à une grosse porte qui aussitôt glisse dans ses rainures et s'ouvre.—Alors deux petites bonnes femmes apparaissent, drôlettes, presque vieillottes; mais ayant conservé des prétentions, cela se voit tout de suite; tenues de potiche très correctes, mains et pieds d'enfant.
A peine m'ont-elles vu, qu'elles tombent à quatre pattes, le nez contre le plancher. Ah! mon Dieu, qu'est-ce qui leur arrive?—Rien du tout, c'est simplement le salut de grande cérémonie qui se fait ainsi; je n'en avais point l'habitude encore. Les voilà relevées, s'empressant à me déchausser (on n'entre jamais avec ses souliers dans une maison nipponne), à essuyer le bas de mon pantalon, à toucher si mes épaules ne sont pas trempées.
Ce qui frappe dès l'abord, dans ces intérieurs japonais, c'est la propreté minutieuse, et la nudité blanche, glaciale.
Sur des nattes irréprochables, sans un pli, sans un dessin, sans une souillure, on me fait monter au premier étage, dans une grande pièce où il n'y a rien, absolument rien. Les murs en papier sont composés de châssis à coulisse, pouvant rentrer les uns dans les autres, au besoin disparaître,—et tout un côté de l'appartement s'ouvre en véranda sur la campagne verte, sur le ciel gris. Comme siège, on m'apporte un carreau de velours noir, et me voilà assis très bas au milieu de cette pièce vide où il fait presque froid,—les deux petites bonnes femmes (qui sont les servantes de la maison et les miennes très humbles) attendant mes ordres dans des postures de soumission profonde.
C'est incroyable que cela signifie quelque chose, ces mots baroques, ces phrases que j'ai apprises là-bas, pendant notre exil aux Pescadores, à coups de lexique et de grammaire, mais sans conviction aucune.—Il paraît bien que si, pourtant; on me comprend tout de suite.
Je veux d'abord parler à ce monsieur Kangourou, qui est interprète, blanchisseur et agent discret pour grands mariages.—C'est parfait; on le connaît, on va sur l'heure me l'aller quérir, et l'aînée des servantes prépare dans ce but ses socques de bois, son parapluie de papier.
Ensuite, je veux qu'on m'apporte une collation bien servie, composée de choses japonaises raffinées.—De mieux en mieux; on se précipite aux cuisines pour commander cela.
Enfin je veux qu'on serve du thé et du riz à mon djin qui m'attend en bas;—je veux, je veux beaucoup de choses, mesdames les poupées, je vous les dirai à mesure, posément, quand j'aurai eu le temps de rassembler mes mots.... Mais, plus je vous regarde, plus je m'inquiète de ce que va être ma fiancée de demain.—Presque mignonnes, je vous l'accorde, vous l'êtes,—à force de drôlerie, de mains délicates, de pieds en miniature; mais laides, en somme, et puis ridiculement petites, un air bibelot d'étagère, un air ouistiti, un air je ne sais quoi....
...Je commence à comprendre que je suis arrivé dans cette maison à un moment mal choisi. Il s'y passe quelque chose qui ne me regarde pas, et je gêne.
Dès l'abord, j'aurais pu deviner cela, malgré la politesse excessive de l'accueil—car je me rappelle à présent, pendant qu'on me déchaussait en bas, j'ai entendu des chuchotements au-dessus de ma tête, puis un bruit de panneaux que l'on faisait courir très vite dans leurs glissières; évidemment c'était pour me cacher ce que je ne devais pas voir; on improvisait pour moi l'appartement où je suis,—comme, dans les ménageries, on fait un compartiment séparé à certaines bêtes pendant la représentation.
Maintenant on m'a laissé seul, tandis que mes ordres s'exécutent, et je tends l'oreille, accroupi comme un Bouddha sur mon coussin de velours noir, au milieu de la blancheur de ces nattes et de ces murs.
Derrière les cloisons de papier, des voix fatiguées, qui semblent nombreuses, parlent tout bas. Puis un son de guitare et un chant de femme s'élèvent, plaintifs, assez doux, dans la sonorité de cette maison nue, dans la mélancolie de ce temps de pluie.
Par la véranda toute grande ouverte, ce que l'on voit est bien joli, je le reconnais; cela ressemble à un paysage enchanté. Des montagnes admirablement boisées, montant haut dans le ciel toujours sombre, y cachant les pointes de leurs cimes, et, perché dans les nuages, un temple. L'air a cette transparence absolue, les lointains cette netteté qui suivent les grandes averses; mais une voûte épaisse, encore chargée d'eau, reste tendue au-dessus de tout, et, sur les feuillages des bois suspendus, il y a comme de gros flocons de ouate grise qui se tiennent immobiles. Au premier plan, en avant et en bas de toutes ces choses presque fantastiques, est un jardin en miniature—où deux beaux chats blancs se promènent, s'amusent à se poursuivre dans les allées d'un labyrinthe lilliputien, en secouant leurs pattes parce que le sable est plein d'eau. Le jardin est maniéré au possible: aucune fleur, mais des petits rochers, des petits lacs, des arbres nains taillés avec un goût bizarre; tout cela, pas naturel, mais si ingénieusement composé, si vert, avec des mousses si fraîches!...
Un grand silence au dehors, dans ces campagnes mouillées que je domine; un calme absolu, jusque là-bas dans les fonds du décor immense. Mais la voix de femme, derrière le mur de papier, chante toujours avec une extrême douceur triste; la guitare qui l'accompagne a des notes graves, un peu lugubres....
Tiens!... cela s'accélère à présent,—et on dirait même que l'on danse!
Tant pis! Je vais essayer de regarder entre les châssis légers,—par une fente que j'aperçois là-bas.
Oh! le spectacle singulier: évidemment de jeunes élégants de Nagasaki en train de faire la grande fête clandestine! Dans un appartement aussi nu que le mien, ils sont là une douzaine assis en rond par terre; longues robes en coton bleu à manches pagodes, longs cheveux gras et plats surmontés d'un chapeau européen de forme melon; figures niaises, jaunes, épuisées, exsangues. A terre, une quantité de petits réchauds, de petites pipes, de petits plateaux de laque, de petites théières, de petites tasses;—tous les accessoires et tous les restes d'une orgie japonaise ressemblant à une dînette d'enfants. Et, au milieu du cercle de ces dandies, trois femmes très parées, autant dire trois visions étranges: robes de couleurs pâles et sans nom, brodées de chimères d'or; grands chignons arrangés avec un art inconnu, piqués d'épingles et de fleurs. Deux sont assises et me tournent le dos: l'une tenant la guitare; l'autre, celle qui chante de cette voix si douce;—elles sont exquises de pose, de costume, de cheveux, de nuque, de tout, ainsi vues furtivement par derrière, et je tremble qu'un mouvement ne me montre leur visage qui sans doute me désenchantera. La troisième est debout et danse devant cet aréopage d'imbéciles, devant ces chapeaux melon et ces cheveux plats.... Oh! quelle épouvante quand elle se retourne! Elle porte sur la figure le masque horrible, contracté, blême, d'un spectre ou d'un vampire.... Le masque se détache et tombe.... Elle est un amour de petite fée, pouvant bien avoir douze ou quinze ans, svelte, déjà coquette, déjà femme,—vêtue d'une longue robe de crépon bleu nuit, ombré, avec une broderie représentant des chauves-souris grises, des chauves-souris noires, des chauves-souris d'or....
Des pas dans l'escalier, des pieds de femme, légers, déchaussés, froissant les nattes blanches.... Sans doute le premier service de mon lunch que l'on m'apporte.—Vite je retombe immobile, fixe, sur mon coussin de velours noir.
Elles sont trois maintenant, trois servantes qui arrivent à la file, avec des sourires et des révérences. L'une me présente le réchaud et la théière; l'autre, des fruits confits dans de délicieuses petites assiettes; l'autre encore, des choses indéfinissables sur des bijoux de petits plateaux. Et elles s'accroupissent devant moi par terre, déposant à mes pieds toute cette dînette.
A ce moment, j'ai une impression de Japon assez charmante; je me sens entré en plein dans ce petit monde imaginé, artificiel, que je connaissais déjà par les peintures des laques et des porcelaines. C'est si bien cela! Ces trois petites femmes assises, gracieuses, mignardes, avec leurs yeux bridés, leurs beaux chignons en coques larges, lisses et comme vernis;—et ce petit service par terre;—et ce paysage entrevu par la véranda, cette pagode perchée dans les nuages;—et cette préciosité qui est partout, même dans les choses. C'est si bien cela aussi, cette voix mélancolique de femme, qui continue de se faire entendre derrière la cloison de papier; c'est ainsi évidemment qu'elles devaient chanter, ces musiciennes que j'avais vues jadis peintes en couleurs bizarres sur papier de riz et fermant à demi leurs petits yeux vagues, au milieu de fleurs trop grandes. Je l'avais deviné, ce Japon-là, bien longtemps avant d'y venir. Peut-être pourtant, dans la réalité, me semble-t-il diminué, plus mièvre encore, et plus triste aussi,—sans doute à cause de ce suaire de nuages noirs, à cause de cette pluie....
En attendant M. Kangourou (qui va arriver, paraît-il, qui s'habille), faisons la dînette.
Dans un bol des plus mignons, orné de cigognes envolées, il y a un potage invraisemblable, aux algues. Ailleurs, des petits poissons secs au sucre, des crabes au sucre, des haricots au sucre, des fruits au vinaigre et au poivre. Tout cela atroce, mais surtout imprévu, inimaginable. Elles me font manger, les petites femmes, riant beaucoup, de ce rire perpétuel, agaçant, qui est le rire japonais,—manger à leur manière, avec de gentilles baguettes et un doigté plein de grâce. Je m'habitue à leurs figures. L'ensemble de tout cela est raffiné,—d'un raffinement très à côté du nôtre par exemple, que je ne puis guère bien comprendre à première vue, mais qui à la longue finira peut-être par me plaire.
...Entre tout à coup, comme un papillon de nuit réveillé par le plein jour, comme une phalène rare et surprenante, la danseuse d'à côté, l'enfant qui portait le masque sinistre. C'est pour me voir sans doute. Elle roule des yeux de chatte craintive; puis, apprivoisée tout de suite, vient s'appuyer contre moi, avec une câlinerie de bébé qui sonne adorablement faux. Elle est mignonne, fine, élégante; elle sent bon. Drôlement peinte, blanche comme du plâtre, avec un petit rond rose bien régulier au milieu de chaque joue; la bouche carminée et un peu de dorure soulignant la lèvre inférieure. Comme on n'a pas pu blanchir la nuque, à cause des cheveux follets qui sont nombreux, on a, par amour de la correctitude, arrêté là le plâtrage blanc en une ligne droite que l'on dirait coupée au couteau; il en résulte, derrière son cou, un carré de peau naturelle, qui est très jaune....
Un son impérieux de guitare derrière la cloison, un appel évidemment! Crac, elle se sauve, la petite fée, s'en va retrouver les imbéciles d'à côté.
Si j'épousais celle-ci, sans chercher plus loin? Je la respecterais comme un enfant à moi confié; je la prendrais pour ce qu'elle est, pour un jouet bizarre et charmant. Quel amusant petit ménage cela me ferait! Vraiment, tant qu'à épouser un bibelot, j'aurais peine à trouver mieux....
Entrée de M. Kangourou. Complet en drap gris, de la Belle-Jardinière ou du Pont-Neuf, chapeau melon, gants de filoselle blancs. Figure à la fois rusée et niaise; presque pas de nez, presque pas d'yeux. Révérence à la japonaise: plongeon brusque, les mains posées à plat sur les genoux, le torse faisant angle droit avec les jambes comme si le bonhomme se cassait; petit sifflement de reptile (que l'on produit en aspirant la salive entre les dents et qui est le dernier mot de la politesse obséquieuse dans cet empire).
—Vous parlez français, monsieur Kangourou?
—Vi! Missieu!
Nouvelle révérence.
Il m'en fait pour chaque mot que je dis, comme s'il était un pantin à manivelle; quand il est assis devant moi par terre, cela se borne à un plongeon de la tête,—accompagné toujours du même bruit sifflant de salive.
—Une tasse de thé, monsieur Kangourou?
Nouveau salut et geste très précieux des mains, comme pour dire: «J'oserais à peine; c'est trop de condescendance de votre part.... Enfin, pour vous obéir...»
Il a deviné, aux premiers mots, ce que j'attends de lui:
—Sans doute, répond-il, nous allons nous occuper de cela; dans une huitaine de jours précisément une famille de Simonosaki, où il y a deux filles charmantes, doit arriver....
—Comment, dans une huitaine de jours! Vous me connaissez mal, monsieur Kangourou! Non, non, ce sera tout de suite, demain ou pas du tout.
Encore une révérence sifflante, et Kangourou-San, gagné par mon agitation, se met à passer en revue fiévreusement toutes les jeunes personnes disponibles à Nagasaki:
—Voyons,—il y avait bien mademoiselle Oeillet.... Oh! quel dommage que je n'aie pas parlé deux jours plus tôt! Si jolie, si habile à jouer de la guitare.... C'est un irréparable malheur: elle a été prise avant-hier par un officier russe....
»Ah! mademoiselle Abricot!—Cela ferait-il mon affaire, cette demoiselle Abricot? C'est la fille d'un riche marchand de porcelaines du bazar de Décima; une personne d'un grand mérite, mais elle coûterait fort cher: ses parents, qui en font beaucoup de cas, ne la céderaient pas à moins de cent yen* par mois. Elle est très instruite, sait couramment l'écriture commerciale et possède, au bout des doigts, plus de deux mille caractères d'écriture savante. Dans un concours de poésie, elle est arrivée première avec un morceau composé à la louange des petites fleurs blanches des haies vues à la rosée du matin. Seulement elle n'est pas très jolie de visage; un de ses yeux est moins grand que l'autre—et un trou lui est resté dans une joue, d'un mal qu'elle avait eu étant enfant....
*Un yen vaut 5 francs.
—Oh! non, alors, de grâce, pas elle. Cherchons parmi les jeunes personnes moins distinguées, mais n'ayant pas de cicatrice. Et celles qui sont là, à côté, en belles robes brodées d'or? Par exemple, la danseuse au masque de spectre, monsieur Kangourou?? ou encore celle qui chante d'une voix si douce et dont la nuque est si jolie???
Il ne comprend pas bien d'abord de qui il s'agit; puis, quand il a compris, secouant la tête, presque moqueur, il dit:
—Non, Missieu, non! Ce sont des Guéchas*, Missieu,—des Guéchas!
*Guéchas, chanteuses et danseuses de profession formées au Conservatoire de Yeddo.
—Eh bien, mais, pourquoi donc pas des Guéchas? qu'est-ce que cela peut me faire, à moi, qu'elles soient des Guéchas?—Plus tard, quand je serai mieux au courant des choses japonaises, peut-être apprécierai-je moi-même l'énormité de ma demande: on dirait vraiment que j'ai parlé d'épouser le diable....
Mais voici M. Kangourou qui se rappelle tout à coup une certaine mademoiselle Jasmin.—Mon Dieu, comment donc n'y avait-il pas songé tout de suite; mais c'est absolument ce qu'il me faut; il va dès demain, dès ce soir, faire des ouvertures aux parents de cette jeune personne, qui demeurent fort loin d'ici sur la colline d'en face dans le faubourg de Diou-djen-dji. C'est une demoiselle très jolie, d'une quinzaine d'années. On l'aurait probablement à dix-huit ou vingt piastres par mois, à la condition de lui offrir quelques robes de bon goût et de la loger dans une maison agréable et bien située,—ce qu'un galant homme comme moi ne peut manquer de faire.
Va pour mademoiselle Jasmin,—et séparons-nous, l'heure presse. M. Kangourou viendra demain à mon bord me communiquer le résultat de ses premières démarches et se concerter avec moi pour l'entrevue. De rétribution, il n'en acceptera aucune pour le moment, mais je lui donnerai mon linge à blanchir et je lui procurerai la clientèle de mes camarades de la Triomphante.
C'est entendu.
Saluts profonds,—on me rechausse à la porte.
Mon djin, profitant de cet interprète que la chance lui a mis sous la main, se recommande à moi pour l'avenir: sa station est justement sur le quai; son numéro est 415, écrit en chiffres français sur la lanterne de sa voiture (à bord, nous avons 415 Le Goêlec, fusilier, servant de gauche à l'une de mes pièces; c'est bon, je retiendrai cela); son tarif est douze sous la course et dix sous l'heure, pour les habitués.—A merveille, il aura ma pratique, c'est promis.—Allons-nous-en. Les servantes, qui m'ont reconduit, tombent à quatre pattes pour le salut final et restent prosternées sur le seuil—tant que je suis en vue dans le sentier sombre où les fougères achèvent de s'égoutter sur ma tête....
[IV]
Trois jours ont passé. C'est à la tombée de la nuit, dans un appartement qui depuis la veille est le mien.—Nous nous promenons, Yves et moi, au premier étage, sur les nattes blanches, arpentant cette grande pièce vide dont le plancher sec et léger craque sous nos pas—un peu agacés l'un et l'autre par une attente qui se prolonge. Yves, qui a plus d'entrain dans son impatience, de temps en temps regarde au-dehors. Moi, tout à coup, je me sens froid au cœur, à l'idée que j'ai choisi et que je vais habiter cette maison perdue dans un faubourg d'une ville si étrangère, perchée haut dans la montagne, presque avoisinant les bois.
Quelle idée m'a pris, de m'installer dans tout cet inconnu qui sent l'isolement et la tristesse?... L'attente m'énerve et je m'amuse à examiner les petits détails du logis. Les boiseries du plafond sont compliquées et ingénieuses. Sur les châssis de papier blanc qui forment les murailles, il y a un semis de petites, de microscopiques tortues bleues, à plumes....
—Ils sont en retard, dit Yves, qui regarde encore dans la rue.
Pour en retard, oui, ils le sont, d'une bonne heure déjà, et la nuit arrive, et le canot qui devait nous ramener à bord pour dîner va partir. Il faudra souper ce soir à la japonaise, qui sait où. Les gens de ce pays-ci n'ont aucune conscience de l'heure, du prix du temps.
Et je continue d'inspecter les menus détails drôles de ma maison.—Tiens! au lieu de poignées, comme nous en aurions mis, nous, pour tirer ces châssis mobiles, ils ont placé des petits trous ovales ayant la forme d'un bout de doigt, destinés évidemment à introduire le pouce.—Et ces petits trous ont une garniture de bronze,—et, regardé de près, ce bronze est curieusement ouvragé: ici, c'est une dame qui s'évente; ailleurs, dans le trou voisin, est représentée une branche de cerisier en fleurs. Quelle bizarrerie dans le goût de ce peuple! S'appliquer à une œuvre en miniature, la cacher au fond d'un trou à mettre le pouce qui semble n'être qu'une tache au milieu d'un grand châssis blanc; accumuler tant de patient travail dans des accessoires imperceptibles,—et tout cela pour arriver à produire un effet d'ensemble nul, un effet de nudité complète....
Yves regarde encore, comme sœur Anne. Du côté où il se penche, ma véranda donne sur une rue, plutôt sur un chemin bordé de maisons qui monte, monte, et se perd presque tout de suite dans les verdures de la montagne, dans les champs de thé, les broussailles, les cimetières. Moi, ça m'agace pour tout de bon, cette attente, et je regarde du côté opposé; mon autre façade, en véranda aussi, s'ouvre sur un jardin d'abord, puis sur un panorama merveilleux de bois et de montagnes, avec tout le vieux Nagasaki japonais tassé en fourmilière noirâtre à deux cents mètres sous mes pieds. Ce soir, par un crépuscule terne, un crépuscule de juillet pourtant,—ces choses sont tristes. Il y a de gros nuages qui roulent de la pluie; en l'air, des averses voyagent. Non, je ne me trouve pas du tout chez moi, dans ce gîte étrange; j'y éprouve des impressions de dépaysement extrême et de solitude; rien que la perspective d'y passer la nuit me serre le cœur....
—Ah! pour le coup, frère, dit Yves, je crois,—je crois fort... que la voilà!!!
Je regarde par-dessus son épaule et j'aperçois—vue de dos—une petite poupée en toilette, que l'on achève d'attifer dans la rue solitaire: un dernier coup d'œil maternel aux coques énormes de la ceinture, aux plis de la taille. Sa robe est en soie gris perle, son obi en satin mauve; un piquet de fleurs d'argent tremble dans ses cheveux noirs; un dernier rayon mélancolique du couchant l'éclaire; cinq ou six personnes l'accompagnent.... Oui, évidemment c'est elle, mademoiselle Jasmin... ma fiancée qu'on m'amène!!...
Je me précipite au rez-de-chaussée, qu'habitent la vieille madame Prune, ma propriétaire, et son vieux mari;—ils sont en prières devant l'autel de leurs ancêtres.
—Les voilà, madame Prune, dis-je en japonais, les voilà! Vite le thé, le réchaud, les braises, les petites pipes pour les dames, les petits pots en bambou pour cracher leur salive! Montez avec empressement tous les accessoires de ma réception!
J'entends le portail qui s'ouvre, je remonte. Des socques de bois se déposent à terre; l'escalier crie sous des pieds déchaussés.... Nous nous regardons, Yves et moi, avec une envie de rire....
Entre une vieille dame,—deux vieilles dames,—trois vieilles dames, émergeant l'une après l'autre avec des révérences à ressorts que nous rendons tant bien que mal, ayant conscience de notre infériorité dans le genre. Puis des personnes d'un âge intermédiaire,—puis des jeunes tout à fait, une douzaine au moins, les amies, les voisines, tout le quartier. Et tout ce monde, en entrant chez moi, se confond en politesses réciproques: et je te salue—et tu me salues,—et je te ressalue, et tu me le rends—et je te ressalue encore, et je ne te le rendrai jamais selon ton mérite,—et moi je me cogne le front par terre, et toi tu piques du nez sur le plancher; les voilà toutes à quatre pattes les unes devant les autres; c'est à qui ne passera pas, à qui ne s'assoira pas, et des compliments infinis se marmottent à voix basse, la figure contre le parquet.
Elles s'asseyent pourtant, en un cercle cérémonieux et souriant à la fois, nous deux restant debout les yeux fixés sur l'escalier. Et enfin émerge à son tour le petit piquet de fleurs d'argent, le chignon d'ébène, la robe gris perle et la ceinture mauve... de mademoiselle Jasmin ma fiancée!!...
Ah! mon Dieu, mais je la connaissais déjà! Bien avant de venir au Japon, je l'avais vue, sur tous les éventails, au fond de toutes les tasses à thé—avec son air bébête, son minois bouffi,—ses petits yeux percés à la vrille au-dessus de ces deux solitudes, blanches et roses jusqu'à la plus extrême invraisemblance, qui sont ses joues.
Elle est jeune, c'est tout ce que je lui accorde; elle l'est tellement même que je me ferais presque un scrupule de la prendre. L'envie de rire me quitte tout à fait et je me sens au cœur un froid plus profond. Partager une heure de ma vie avec cette petite créature, jamais!...
Elle s'avance souriante, d'un air contenu de triomphe, et M. Kangourou paraît derrière elle, dans son complet de drap gris. Nouveaux saluts. La voilà à quatre pattes, elle aussi, devant ma propriétaire, devant mes voisines. Yves, le grand Yves, qui n'épouse pas, lui, fait derrière moi une figure pincée, comique, étouffant mal son rire,—tandis que pour me donner le temps de rassembler mes idées j'offre le thé, les petites tasses, les petits pots, les braises....
Cependant mon air déçu n'a pas échappé aux visiteuses. M. Kangourou m'interroge anxieux:
—Comment me plaît-elle?
Et je réponds à voix basse mais résolument:
—Non!... celle-là, je n'en veux pas.... Jamais!
Je crois qu'on a presque compris autour de moi, à la ronde. La consternation se peint sur les figures, les chignons s'allongent, les pipes s'éteignent. Et me voilà faisant des reproches à ce Kangourou: «Pourquoi aussi me l'avoir amenée en grande pompe, devant les amies, les voisins, les voisines, au lieu de me l'avoir montrée par hasard, discrètement, comme j'avais souhaité? Quel affront cela va être à présent, pour ces personnes si polies!»
Les vieilles dames (la maman sans doute et des tantes) prêtent l'oreille, et M. Kangourou leur traduit, en atténuant, les choses navrantes que je dis. Elles me font presque de la peine: c'est que, pour des femmes qui en somme viennent vendre une enfant, elles ont un air que je n'attendais pas; je n'ose pas dire un air d'honnêteté (c'est un mot de chez nous qui, au Japon n'a pas de sens), mais un air d'inconscience, de grande bonhomie; elles accomplissent un acte qui sans doute est admis dans leur monde, et vraiment tout cela ressemble, encore plus que je ne l'aurais cru, à un vrai mariage.
—Mais qu'est-ce que je lui reproche, à cette petite? demande M. Kangourou, consterné lui-même.
J'essaie de présenter la chose d'une manière flatteuse:
—Elle est bien jeune, dis-je,—et puis trop blanche; elle est comme nos femmes françaises, et moi j'en désirais une jaune pour changer.—Mais c'est la peinture qu'on lui a mise, monsieur. En dessous, je vous assure qu'elle est jaune....
Yves se penche à mon oreille:
—Là-bas, dans ce coin, frère, dit-il, contre le dernier panneau, avez-vous remarqué celle qui est assise?
Ma foi non, je ne l'avais pas remarquée, dans mon trouble; tournée à contre-jour, vêtue de sombre, dans la pose négligée de quelqu'un qui s'efface. Le fait est qu'elle paraît beaucoup mieux, celle-ci. Des yeux à longs cils, un peu bridés, mais qui seraient trouvés bien dans tous les pays du monde: presque une expression, presque une pensée. Une teinte de cuivre sur des joues rondes; le nez droit; la bouche légèrement charnue, mais bien modelée, avec des coins très jolis. Moins jeune que mademoiselle Jasmin; dix-huit ans peut-être, déjà plus femme. Elle fait une moue d'ennui, de dédain aussi un peu, comme regrettant d'être venue à un spectacle qui languit, qui n'est guère amusant.
—Monsieur Kangourou, quelle est cette petite personne, en bleu foncé, là-bas?
—Là-bas, monsieur?—C'est une personne appelée mademoiselle Chrysanthème. Elle a suivi les autres qui sont là; elle est venue pour voir.... Elle vous plaît? dit-il brusquement, flairant une autre solution pour son affaire manquée.
Alors, oubliant toute sa politesse, tout son cérémonial, toute sa japonerie, il la prend par la main, la force de se lever, de venir en face du jour mourant, de se faire voir. Et elle, qui a suivi nos yeux, qui commence è deviner de quoi il retourne, baisse la tête, confuse, avec une moue plus accentuée mais plus gentille aussi; essaie de reculer, moitié maussade, moitié souriante.
—Ça ne fait rien, continue M. Kangourou: cela pourra aussi bien s'arranger pour celle-ci: elle n'est pas mariée, monsieur!!...
Elle n'est pas mariée!—Alors pourquoi donc ne me l'avait-il pas proposée tout de suite, cet imbécile, au lieu de l'autre... qui me fait une pitié extrême à la fin, pauvre petite, avec sa robe gris tendre, son piquet de fleurs et sa mine qui s'attriste, ses yeux qui grimacent comme pour un gros chagrin.
—Cela pourra s'arranger, monsieur! répète encore Kangourou, qui a un air tout à fait entremetteur de bas étage, tout à fait mauvais drôle à présent.
Seulement nous serons de trop, dit-il, Yves et moi, pendant les négociations. Et, tandis que mademoiselle Chrysanthème garde les yeux baissés qui conviennent, tandis que les familles, sur les figures desquelles se sont peints tous les degrés de l'étonnement, toutes les phases de l'attente, restent assises en cercle sur mes nattes blanches, il nous renvoie, nous deux, sous la véranda—et nous regardons, dans les profondeurs au-dessous de nous, un Nagasaki vaporeux, un Nagasaki bleuâtre où l'obscurité vient....
De grands discours en japonais, des répliques sans fin. M. Kangourou, qui n'est blanchisseur et mauvais genre qu'en français, a retrouvé pour parlementer les longues formules de son pays. De temps en temps, je m'impatiente; je demande à ce bonhomme, que je prends de moins en moins au sérieux.
—Voyons, dites-nous vite, Kangourou; est-ce que cela se démêle, est-ce que cela va finir?
—Tout à l'heure, Missieu, tout à l'heure.
Et il reprend son air d'économiste traitant des questions sociales.
Allons, il faut subir les lenteurs de ce peuple. Et, pendant que l'obscurité tombe comme un voile sur la ville japonaise, j'ai le loisir de songer, assez mélancoliquement, à ce marché qui se conclut derrière moi.
La nuit est venue, la nuit close; il a fallu allumer les lampes.
Il est dix heures quand tout est réglé, fini, quand M. Kangourou vient me dire:
—C'est entendu, Missieu! ses parents vous la donnent pour vingt piastres par mois,—au même prix que mademoiselle Jasmin....
Alors l'ennui me prend pour tout de bon de m'être décidé si vite, de m'être lié, même passagèrement, à cette petite créature, et d'habiter avec elle cette case isolée....
Nous rentrons; elle est au milieu du cercle, assise; on lui a mis un piquet de fleurs dans les cheveux. Vraiment son regard a une expression, elle a presque un air de penser, celle-ci....
Yves s'étonne de son maintien modeste, de ses petites mines timides de jeune fille que l'on marie; il n'imaginait rien de pareil pour un tel mariage; moi non plus, je l'avoue.
—Oh! mais, c'est qu'elle est très gentille, dit-il, très gentille, frère, vous pouvez me croire!
Ces gens, ces mœurs, cette scène, le confondent; il n'en revient pas, de tout cela: «Oh! par exemple!...»—et l'idée d'en écrire une longue lettre à sa femme, à Toulven, le divertit beaucoup.
Nous nous donnons la main, Chrysanthème et moi. Yves aussi s'avance pour toucher sa petite patte fine;—du reste, si je l'épouse, il en est bien cause;—je ne l'aurais pas remarquée sans lui qui m'a affirmé qu'elle était jolie. Qui sait comment cela va tourner, ce ménage? Est-ce une femme ou une poupée?... Dans quelques jours, je le découvrirai peut-être....
Les familles, ayant allumé au bout de bâtons légers leurs lanternes multicolores, se disposent à se retirer, avec force compliments, politesses, courbettes, révérences. Quand il s'agit de prendre l'escalier, elles font à qui ne passera pas, et, à un moment donné, tout le monde se retrouve à quatre pattes, immobilisé, murmurant à demi-voix des choses polies....
—Faut pousser dessus? dit Yves en riant (une locution et un procédé qui s'emploient en marine lorsqu'il y a engorgement quelque part).
Enfin cela s'écoule, cela descend, avec un dernier bourdonnement de civilités, de phrases aimables qui s'achèvent d'une marche à l'autre, à voix décroissante. Et nous restons seuls, lui et moi, dans l'étrange logis vide, où traînent encore sur les nattes les petites tasses à thé, les impayables petites pipes, les plateaux en miniature.
—Regardons-les s'en aller! dit Yves en se penchant dehors.
A la porte du jardin, mêmes saluts, mêmes révérences, puis les deux bandes de femmes se séparent; leurs lanternes de papier peinturluré, qui s'éloignent, tremblotent et se balancent à l'extrémité des bâtons flexibles—qu'elles tiennent du bout des doigts, comme on tiendrait une canne à pêche pour prendre à l'hameçon dans l'obscurité des oiseaux nocturnes. Le cortège infortuné de mademoiselle Jasmin remonte vers la montagne, tandis que celui de mademoiselle Chrysanthème descend par une vieille petite rue, moitié escalier, moitié sentier de chèvre, qui mène à la ville.
Puis nous sortons, nous aussi. La nuit est fraîche, silencieuse, exquise; l'éternelle musique des cigales remplit l'air. On voit encore les lanternes rouges de ma nouvelle famille qui s'en vont là-bas dans le lointain, qui descendent toujours, qui se perdent dans ce gouffre béant au fond duquel est Nagasaki.
Nous descendons nous-mêmes, mais sur un versant opposé, par des sentiers rapides qui conduisent à la mer.
Et, quand je suis rentré à bord, quand cette scène de là-haut me réapparaît en esprit, il me semble m'être fiancé pour rire, chez des marionnettes....
[V]
10 juillet 1885.
C'est un fait accompli depuis trois jours.
En bas, au milieu d'un de ces quartiers nouveaux, d'aspect cosmopolite, dans une laide bâtisse prétentieuse qui est une espèce de bureau d'état civil, la chose a été signée et contresignée, en lettres étonnantes, sur un registre, en présence d'une réunion de petits êtres ridicules qui étaient jadis des Samouraï en robe de soie,—et qui sont des policemen aujourd'hui, portant veston étriqué et casquette à la russe.
Cela s'est passé à la grande chaleur du milieu du jour. Chrysanthème et sa mère étaient arrivées de leur côté; moi du mien. Nous avions l'air d'être venus là pour sceller quelque pacte honteux, et les deux femmes tremblaient devant ces vilains petits personnages qui, à leurs yeux, représentaient la loi.
Au milieu du grimoire officiel, on m'a fait écrire en français mes nom, prénoms et qualités. Et puis on m'a remis un papier de riz très extraordinaire, qui était la permission à moi accordée par les autorités civiles de l'île de Kiu-Siu, d'habiter dans une maison située au faubourg de Diou-djen-dji, avec une personne appelée Chrysanthème; permission valable, sous la protection de la police, pendant toute la durée de mon séjour au Japon.
Le soir, par exemple, dans notre quartier là-haut, c'est redevenu très gentil, notre petit mariage: un cortège aux lanternes, un thé de gala, un peu de musique.... Il était nécessaire, en vérité.
Et maintenant, nous sommes presque de vieux mariés; entre nous, les habitudes se créent tout doucement.
Chrysanthème entretient les fleurs dans nos vases de bronze, s'habille avec une certaine recherche, porte des chaussettes à orteil séparé, et joue tout le jour d'une sorte de guitare à long manche qui rend des sons tristes....
[VI]
Chez nous, cela ressemble à une image japonaise: rien que des petits paravents; des petits tabourets bizarres supportant des vases avec des bouquets,—et, au fond de l'appartement, dans un retiro qui fait autel, un grand Bouddha doré trônant dans un lotus.
La maison est bien telle que je l'avais entrevue dans mes projets de Japon, avant l'arrivée, durant les nuits de quart: haut perchée, dans un faubourg paisible, au milieu des jardins verts;—elle est toute en panneaux de papier, et se démonte, quand on veut, comme un jouet d'enfant.—Des familles de cigales chantent nuit et jour sur notre vieux toit sonore. On a, de notre véranda, une vue à vol d'oiseau très vertigineuse, sur Nagasaki, ses rues, ses jonques et ses grands temples; à certaines heures tout cela s'éclaire à nos pieds comme un décor de féerie.
[VII]
Cette petite Chrysanthème... comme silhouette, tout le monde a vu cela partout. Quiconque a regardé une de ces peintures sur porcelaine ou sur soie, qui encombrent nos bazars à présent, sait par cœur cette jolie coiffure apprêtée, cette taille toujours penchée en avant pour esquisser quelque nouvelle révérence gracieuse, cette ceinture nouée derrière en un pouf énorme, ces manches larges et retombantes, cette robe collant un peu au bas des jambes avec petite traîne en biais formant queue de lézard.
Mais sa figure, non, tout le monde ne l'a pas vue; c'est quelque chose d'assez à part.
D'ailleurs, ce type de femme que les Japonais peignent de préférence sur leurs potiches est presque exceptionnel dans leur pays. On ne trouve guère que dans la classe noble ces personnes à grand visage pâle peint en rose tendre, ayant un long cou bête et un air de cigogne. Ce type distingué (qu'avait mademoiselle Jasmin, je le reconnais) est rare, surtout à Nagasaki.
Dans la bourgeoisie et dans le peuple, on est d'une laideur plus gaie, qui va jusqu'à la gentillesse souvent. Toujours les mêmes yeux trop petits, pouvant à peine s'ouvrir, mais des figures plus rondes, plus brunes, plus vives; chez les femmes, un certain vague dans les traits, quelque chose de l'enfance qui persiste jusqu'à la fin de la vie.
Et si rieuses, si joyeuses, toutes ces petites poupées nipponnes!—D'une joie un peu voulue, il est vrai, un peu étudiée et sonnant faux quelquefois; mais tout de même on s'y laisse prendre.
Chrysanthème est à part, parce qu'elle est triste. Qu'est-ce qui peut bien se passer dans cette petite tête? Ce que je sais de son langage m'est encore insuffisant pour le découvrir. D'ailleurs, il y a cent à parier qu'il ne s'y passe rien du tout.—Et quand même, cela me serait si égal!...
Je l'ai prise pour me distraire, et j'aimerais mieux lui voir une de ces insignifiantes petites figures sans souci comme en ont les autres.
[VIII]
Quand vient la nuit, nous allumons deux lampes suspendues, d'une forme religieuse, qui brûlent jusqu'au matin devant notre idole dorée.
Nous dormons par terre, sur un mince matelas de coton que l'on déploie et que l'on étend chaque soir par-dessus nos nattes blanches. L'oreiller de Chrysanthème est un petit chevalet d'acajou emboîtant bien la nuque, de façon à ne pas déranger la volumineuse coiffure qui ne doit jamais être défaite, les jolis cheveux noirs que je ne verrai sans doute jamais dénoués. Le mien, de mode chinoise, est une sorte de petit tambour carré que recouvre une peau de serpent.
Nous dormons sous un vélum de gaze d'un bleu vert très sombre, d'une couleur de nuit, tendu sur des rubans d'un jaune orange. (Ce sont des nuances consacrées, et tous les ménages comme il faut, à Nagasaki, ont un vélum pareil.) Il nous enveloppe comme une tente; les moustiques et les phalènes viennent danser autour.
Tout cela est presque joli à dire; écrit, tout cela fait presque bien.—En réalité, pourtant, non; il y manque je ne sais quoi, et c'est assez pitoyable.
Dans d'autres pays de la terre, en Océanie dans l'île délicieuse, à Stamboul dans les vieux quartiers morts, il me semblait que les mots ne disaient jamais autant que j'aurais voulu dire, je me débattais contre mon impuissance à rendre dans une langue humaine le charme pénétrant des choses.
Ici, au contraire, les mots, justes cependant, sont trop grands, trop vibrants toujours; les mots embellissent. Je me fais l'effet de jouer pour moi-même quelque comédie bien piètre, bien banale, et, quand j'essaie de prendre au sérieux mon ménage, je vois se dresser en dérision devant moi la figure de M. Kangourou, agent matrimonial, à qui je dois mon bonheur.
[IX]
12 juillet.
Yves se rend chez nous chaque fois qu'il est libre,—à cinq heures le soir, après le travail du bord.
Il est notre seul visiteur européen; à part quelques échanges de politesses et de tasses de thé avec des voisins ou des voisines, nous vivons très retirés. A la nuit seulement, par les petites rues à pic, nous descendons à Nagasaki, portant des lanternes au bout de bâtonnets, pour aller nous distraire dans les théâtres, les «maisons de thé» ou les bazars.
Yves s'amuse de ma femme comme d'un joujou et continue de m'assurer qu'elle est charmante.
Moi, je la trouve exaspérante autant que les cigales de mon toit. Et quand je suis seul dans ce logis, à côté de cette petite personne pinçant les cordes de sa guitare à long manche, en face de ce merveilleux panorama de pagodes et de montagnes,—je me sens triste à pleurer....
[X]
13 juillet.
Cette nuit, pendant que nous étions couchés sous ce toit japonais de Diou-djen-dji,—sous ce vieux toit de bois mince, desséché par cent années de soleil, qui vibre au moindre bruit comme la peau tendue d'un tamtam—au-dessus de nos têtes une vraie Chasse-Galery, dans le silence de deux heures du matin, passa en galopant:
—Nidzoumi! (les souris!), dit Chrysanthème.
Et, brusquement, ce mot m'en rappela un autre, d'une langue bien différente et parlée bien loin d'ici «Setchan!...» mot entendu jadis ailleurs, mot dit comme cela tout près de moi par une voix de jeune femme, dans des circonstances pareilles, à un instant de frayeur nocturne.—«Setchan!...» Une de nos premières nuits passées à Stamboul, sous le toit mystérieux d'Eyoub, quand tout était danger autour de nous, un bruit sur les marches de l'escalier noir nous avait fait trembler, et elle aussi, la chère petite Turque, m'avait dit dans sa langue aimée: «Setchan!» (les souris!)....
Oh! alors, un grand frisson, à ce souvenir, me secoua tout entier: ce fut comme si je me réveillais en sursaut d'un sommeil de dix années;—je regardai avec une espèce de haine cette poupée étendue près de moi, me demandant ce que je faisais là sur cette couche, et je me levai pris d'écœurement et de remords, pour sortir de ce tendelet de gaze bleue....
J'allai jusque sous la véranda... et je m'arrêtai, regardant les profondeurs de la nuit étoilée. Nagasaki dormait au-dessous de moi, d'un sommeil qui semblait tiède et léger, avec mille bruissements d'insectes au clair de lune, dans des enchantements de lumière rose. Puis, tournant la tête, je vis derrière moi l'idole dorée devant laquelle veillaient nos lampes; l'idole de l'impassible sourire bouddhique, et sa présence semblait jeter dans l'air de cette chambre je ne sais quoi d'inconnu et d'incompréhensible; à aucune époque de ma vie passée, je n'avais encore dormi sous le regard de ce dieu-là....
Au milieu de ce calme et de ce silence du milieu de la nuit, je cherchai à ressaisir encore mes impressions poignantes de Stamboul.—Hélas! non, elles ne revenaient plus, dans ce milieu trop lointain et trop étrange.... A travers la gaze bleue transparaissait la Japonaise, étendue avec une grâce bizarre dans sa robe de nuit d'une couleur sombre, la nuque reposant sur son chevalet de bois et les cheveux arrangés en grandes coques lustrées. Ses bras ambrés, délicats et jolis, sortaient jusqu'à l'épaule de ses manches larges.
«Qu'est-ce donc que ces souris des toits avaient pu me faire», se disait Chrysanthème. Naturellement elle ne comprenait pas. Avec une câlinerie de petit chat, elle coula vers moi ses yeux bridés, me demandant pourquoi je ne venais pas dormir,—et je retournai me coucher auprès d'elle.
[XI]
14 juillet.
Jour de la fête nationale de France. Sur rade de Nagasaki, grand pavois en notre honneur et salves d'artillerie.
Hélas! je songe beaucoup, toute la journée, à ce 14 juillet de l'an dernier, passé dans un si grand calme, au fond de ma vieille maison familiale, la porte fermée aux importuns, tandis que la foule en gaîté hurlait dehors; j'étais resté jusqu'au soir assis à l'ombre d'une treille et d'un chèvrefeuille, sur un banc où jadis, pendant les étés de mon enfance, je m'installais avec mes cahiers, en prenant un air de faire mes devoirs.—Oh! ce temps où je faisais mes devoirs... avais-je assez la tête ailleurs,—aux voyages, aux pays lointains, aux forêts tropicales devinées en rêve.... A cette époque, aux environs de ce banc de jardin, dans certains creux des pierres du mur, de vilaines bêtes d'araignées noires habitaient, toujours au guet, le nez à leur fenêtre, prêtes à sauter sur les moucherons étourdis ou le mille-pattes en promenade. Et un de mes amusements était de prendre un brin d'herbe, ou la queue d'une cerise, pour chatouiller tout doucement, tout doucement, ces araignées dans leur trou; elles sortaient alors brusquement, très mystifiées, croyant avoir affaire à quelque proie,—tandis que je retirais ma main avec horreur.... Eh bien, le 14 juillet de l'année dernière, m'étant rappelé ce temps à jamais envolé des thèmes et des versions, et ce jeu d'autrefois, j'avais parfaitement retrouvé les mêmes araignées (ou du moins les filles des anciennes) postées dans les mêmes trous. Et, en les regardant, en regardant des brins d'herbe, des lichens, il m'était revenu mille souvenirs des premiers étés de ma vie, souvenirs qui avaient dormi pendant des années contre ce vieux mur, l'abri des branches de lierre.... Quand tout ce qui est nous change et passe, c'est un surprenant mystère que cette constance de la nature à reproduire toujours de la même façon ses plus infimes détails: les mêmes variétés particulières de mousses reverdissent pendant des siècles précisément aux mêmes places, et les mêmes petits insectes font chaque été, aux mêmes endroits, les mêmes choses....
Je reconnais que cet épisode d'enfance et d'araignées arrive drôlement au milieu de l'histoire de Chrysanthème. Mais l'interruption saugrenue est absolument dans le goût de ce pays-ci; elle se pratique en tout, dans la causerie, dans la musique, même dans la peinture; un paysagiste, par exemple, ayant achevé un tableau de montagnes et de rochers, n'hésitera jamais à tracer au beau milieu du ciel un cercle, ou un losange, un encadrement quelconque, dans lequel il représentera n'importe quoi d'incohérent et d'inattendu: un bonze jouant de l'éventail, ou une dame prenant une tasse de thé. Rien n'est plus japonais que de faire ainsi des digressions sans le moindre à propos.
D'ailleurs, si je me suis remis en mémoire tout cela, c'était pour me mieux marquer à moi-même la différence entre ce 14 juillet de l'an dernier, si tranquille, au milieu de choses familières connues depuis mon entrée au monde,—et celui-ci, plus agité, au milieu de choses étranges.
Aujourd'hui donc, au soleil ardent de deux heures, trois djins rapides nous entraînent à toutes jambes, Yves, Chrysanthème et moi, à la file indienne, chacun dans un petit char sautillant,—nous entraînent jusqu'à l'autre bout de Nagasaki, et là nous déposent au pied d'un escalier de géants qui monte tout droit dans la montagne.
C'est l'escalier du grand temple d'Osueva; il est en granit, il est large comme pour donner accès à tout un corps d'armée; il est imposant et simple comme une chose de Babylone ou de Ninive, il contraste absolument avec les mièvreries d'alentour.
Nous grimpons, nous grimpons,—Chrysanthème nonchalante, faisant la fatiguée sous son ombrelle de papier où des papillons roses sont peints sur un fond noir. En nous élevant toujours, nous passons sous d'énormes portiques religieux, en granit également, d'une forme rude et primitive. En vérité ces escaliers et ces portiques des temples sont les seules choses un peu grandioses que ce peuple ait imaginées; elles étonnent, on ne les dirait pas japonaises.
Nous grimpons encore. A cette heure chaude, du haut en bas de ces immenses marches grises, il n'y a que nous trois; sur tout ce granit, il n'y a que les papillons roses de l'ombrelle de Chrysanthème qui jettent une couleur un peu gaie, un peu éclatante.
Nous traversons la première cour du temple, dans laquelle sont deux tourelles de porcelaine blanche, des lanternes de bronze et un grand cheval de jade. Puis, sans nous arrêter au sanctuaire, nous tournons à main gauche, pour entrer dans un jardin ombreux, qui forme terrasse à mi-montagne et au fond duquel se trouve la Donko-Tchaya,—en français: la maison de thé des Crapauds.
C'est là que nous conduisait Chrysanthème. Nous prenons place à une table, sous une tente de toile noire ornée de grandes lettres blanches (aspect funéraire),—et deux mousmés très rieuses s'empressent à nous servir.
Mousmé est un mot qui signifie jeune fille ou très jeune femme. C'est un des plus jolis de la langue nipponne; il semble qu'il y ait, dans ce mot, de la moue (de la petite moue gentille et drôle comme elles en font) et surtout de la frimousse (de la frimousse chiffonnée comme est la leur). Je l'emploierai souvent, n'en connaissant aucun en français qui le vaille.
Un Watteau japonais a dû tracer le plan de cette Donko-Tchaya, qui est d'une paysannerie un peu cherchée, mais charmante. Elle est à l'ombre, sous la retombée d'une voûte de grands arbres très feuillus; tout à côté, dans un lac en miniature, résident quelques crapauds auxquels elle a emprunté son nom attrayant.—Crapauds heureux qui se promènent et chantent sur les mousses les plus fines, au milieu des lots artificiels les plus mignons ornés de gardénias en fleur. De temps à autre, l'un d'eux nous fait part d'une réflexion qui lui vient: «Couac», avec une voix de basse-taille beaucoup plus creuse que celle de nos crapauds français.
Sous la tente de cette maison de thé, on est comme à un balcon avancé de la montagne, surplombant de très haut la ville grisâtre et ses faubourgs enfouis dans la verdure. Autour, au-dessus et au-dessous de nous, partout accrochés, partout suspendus, des bouquets d'arbres, des bois d'une grande fraîcheur, ayant les feuillages délicats et un peu uniformes des régions tempérées. Puis nous apercevons, sous nos pieds, la rade profonde, en raccourci et en biais, rétrécie en une effroyable déchirure sombre au milieu de l'amas des grandes montagnes vertes; et au fond, très bas, sur une eau qui semble noire et dormante, apparaissent, bien petits et comme écrasés, les navires de guerre, les paquebots et les jonques, pavoisés aujourd'hui à toutes leurs pointes. Sur le vert foncé, qui est la nuance dominante des choses, se détachent éclatants ces milliers de chiffons d'étamine qui sont des emblèmes de nations,—tous dehors, tous déployés en l'honneur de la France lointaine.
Le plus répandu dans cet ensemble multicolore est celui qui est blanc à boule rouge: il représente cet Empire du Soleil Levant où nous sommes.
A part trois ou quatre mousmés là-bas, qui s'exercent à tirer de l'arc, il n'y a guère que nous aujourd'hui dans ce jardin, et la montagne alentour est silencieuse.
Chrysanthème, ayant achevé sa cigarette et sa tasse de thé, désire se refaire la main, elle aussi, à cet exercice de l'arc, encore en honneur parmi les jeunes femmes.—Alors un vieux bonhomme, qui est le gardien du tir, lui choisit ses meilleures flèches, emplumées de blanc et de rouge,—et la voilà visant, très sérieuse. Le but est un cercle, tracé au milieu d'un tableau où sont peintes en grisaille des chimères effrayantes dans des nuages.
Elle est adroite, Chrysanthème, c'est certain, et nous l'admirons, comme elle l'avait souhaité.
Yves, habile d'ordinaire à tous les jeux d'adresse, veut essayer à son tour et réussit mal. C'est amusant alors de la voir, avec mille mignardises et sourires, arranger, du bout de ses petits doigts à elle, ces larges mains du matelot, les poser comme il convient sur l'arc et sur la corde, pour lui enseigner la bonne manière.... Jamais ils ne m'avaient paru si bien ensemble, Yves et ma poupée; ils le sont tellement même, que je m'inquiéterais, si j'étais moins sûr de mon brave frère, et si d'ailleurs cela ne m'était absolument égal.
Dans la tranquillité de ce jardin, dans le silence tiède de ces montagnes, un grand bruit venu d'en bas nous fait tressaillir tout à coup; un son unique, puissant, terrible, qui se prolonge en vibrations de métal d'une longueur infinie.... Et cela recommence, encore plus effroyable: Boum! apporté par une bouffée de la brise qui se lève.
—Nippon Kané! nous explique Chrysanthème.
Et elle reprend ses flèches, empennelées de vives couleurs. Nippon Kané (l'airain japonais), l'airain japonais qui résonne!—C'est la cloche monstrueuse d'une bonzerie, située dans un faubourg au-dessous de nous.—Eh bien! il est puissant, «l'airain japonais»! Après qu'il a fini de tinter, quand on ne l'entend plus, il semble qu'il en reste un frémissement dans les verdures suspendues, un tremblement interminable dans l'air.
Je suis forcé de reconnaître que Chrysanthème est gentille, lançant ses flèches, la taille cambrée en arrière pour mieux bander son arc; les manches pagodes relevées jusqu'aux épaules, laissant nus les bras gracieux qui ont le poli de l'ambre et qui en rappellent un peu la couleur. On entend filer chaque flèche avec un bruissement d'aile d'oiseau;—ensuite, un petit coup sec, et le but est touché, toujours....
La nuit venue et Chrysanthème remontée à Diou djen-dji, nous traversons, Yves et moi, la concession européenne, pour rentrer à bord et reprendre la garde jusqu'à demain. Dans ce quartier cosmopolite exhalant une odeur d'absinthe, tout est pavoisé et on tire des pétards en l'honneur de la France. Des files de djins passent, traînant, de toute la vitesse de leurs jambes nues, nos matelots de la Triomphante qui jouent de l'éventail et qui poussent des cris. On entend notre pauvre «Marseillaise» partout; des marins anglais la chantent durement du gosier, sur un mouvement traînant et funèbre comme leur «God Save». Dans tous les bars américains, les pianos mécaniques la jouent aussi pour attirer nos hommes, avec des variations et des ritournelles odieuses....
Ah! un dernier souvenir drôle, qui me revient de cette soirée-là. En rentrant, nous nous étions fourvoyés tous deux dans une rue habitée par une multitude de dames pas comme il faut. Je vois encore le grand Yves, luttant contre une bande de toutes petites mousmés, hétaïres de douze ou quinze ans, qui, comme taille, lui venaient à la ceinture, et le tiraient par ses manches, voulant le mener à mal. En se dégageant de leurs mains, il disait «Oh! par exemple!» au comble de l'étonnement et de l'indignation, les voyant si jeunes, si menues, si bébés, et déjà si effrontées.
[XII]
18 juillet.
Ils sont quatre à présent, quatre officiers de mon bord, mariés comme moi et habitant, un peu moins haut, dans le même faubourg. C'est même une aventure très commune. Cela s'est fait sans dangers, sans difficultés, sans mystères, par l'entremise du même Kangourou.
Et naturellement nous recevons toutes ces dames.
D'abord, il y a madame Campanule, notre voisine qui rit toujours, mariée au petit Charles N***. Puis madame Jonquille, qui rit encore plus que Campanule et ressemble à un jeune oiseau; la plus mignonne de la bande, celle-ci, mariée à X***, un blond septentrional qui l'adore: c'est le couple amoureux et inséparable; les seuls qui vont pleurer peut-être quand l'heure du départ viendra. Puis encore Sikou-San, avec le docteur Y***. Et enfin l'aspirant Z***, avec la petite, la minuscule madame Touki-San; haute comme une demi-botte, celle-ci; treize ans au plus, et déjà femme, importante, pétulante, commère. Dans mon enfance, on me menait quelquefois au théâtre des Animaux savants; il y avait là une certaine madame de Pompadour, un grand premier rôle, qui était une guenon empanachée et que je vois encore. Cette Touki-San me la rappelle.
Le soir, tout ce monde vient généralement nous chercher, pour une grande promenade aux lanternes qui se fait maintenant en cortège. Ma femme, à moi, plus sérieuse, plus triste, plus distinguée peut-être, appartenant, je crois, à une classe un peu meilleure, s'essaie à jouer à la maîtresse de maison quand ces amis arrivent. Et c'est comique de voir entrer tous ces couples mal assortis, unis pour un, jour; les dames avec leurs révérences articulées, tombant à quatre pattes, en trois temps, devant Chrysanthème, la reine de céans.
On se met en route quand la bande est au complet; on s'en va, bras dessus bras dessous, à la queue leu leu, portant toujours, au bout de bâtonnets en bambou, des petites lanternes blanches ou rouges;—et c'est gentil, paraît-il....
Il faut descendre par cette espèce de rue, ou plutôt de chemin en dégringolade de chèvre, qui mène dans le vieux Nagasaki japonais,—avec la perspective, hélas! qu'il faudra remonter tout cela cette nuit; remonter toutes les marches, toutes les pentes où l'on glisse, toutes les pierres où l'on trébuche, avant de rentrer chez soi, de se coucher et de dormir.—On descend dans l'obscurité, sous des branches, sous des feuillages, entre des jardins noirs, entre de vieilles maisonnettes jetant peu de lumière sur la route; les lanternes ne sont pas de trop, quand la lune est absente ou voilée.
Enfin on arrive en bas, et là brusquement, sans transition, on débouche en plein Nagasaki, dans une rue longue et illuminée, encombrée de monde, où passent à toutes jambes des djins qui crient, où brillent et tremblent au vent des milliers de lanternes en papier. C'est le bruit et le mouvement, tout à coup, après la paix de notre faubourg silencieux.
Ici, pour le décorum, il faut se séparer de nos femmes. Elles se prennent par la main toutes les cinq, comme des petites filles à la promenade. Et nous suivons par-derrière, avec des airs détachés. Ainsi vues de dos, elles sont très mignonnes, les poupées, avec leurs chignons si bien faits, leurs épingles d'écaille si coquettement mises. Elles traînent, en faisant un vilain bruit de sabots, leurs hautes chaussures de bois, et s'efforcent de marcher les bouts de pied tournés en dedans, ce qui est une chose de mode et d'élégance. A toute minute on entend leurs éclats de rire.
Oui, vues de dos, elles sont mignonnes; elles ont, comme toutes les Japonaises, des petites nuques délicieuses. Et surtout elles sont drôles, ainsi rangées en bataillon. En parlant d'elles, nous disons: «Nos petits chiens savants», et le fait est qu'il y a beaucoup de cela dans leur manière.
Il est pareil d'un bout à l'autre, ce grand Nagasaki où brûlent tant de quinquets à pétrole, où papillotent tant de lanternes de couleur, où passent tant de djins dératés. Toujours les mêmes rues étroites, bordées des mêmes maisonnettes basses, en papier et en bois. Toujours les mêmes boutiques, sans le moindre vitrage, ouvertes au vent; aussi simples, aussi élémentaires quelle que soit la chose qui s'y fabrique ou s'y brocante, qu'il s'agisse d'étaler de fines laques d'or, des potiches merveilleuses, ou bien des vieilles marmites, des poissons secs, des guenilles. Et tous les vendeurs, assis par terre, au milieu de leurs bibelots précieux ou grossiers, jambes nues jusqu'à la ceinture, montrant à peu près ce que l'on cache chez nous, mais se couvrant le torse, pudiquement. Et toute sorte de petits métiers impayables exercés à la vue du public, à l'aide de procédés primitifs, par des artisans à l'air bonhomme.
Oh! les étalages étranges dans ces rues et les fantaisies surprenantes dans ces bazars!
Jamais de chevaux, par la ville, jamais de voitures; rien que des gens à pied, ou des gens traînés dans les petits chars comiques des hommes-coureurs. Quelques Européens par-ci par-là, échappés des bateaux de la rade;—quelques Japonais (encore peu nombreux heureusement) s'essayant à porter jaquette; d'autres, se contentant d'ajouter à la robe nationale un chapeau melon d'où s'échappent les longues mèches de leurs cheveux plats. Partout de l'empressement, des affaires, des marchandages, des bibelots,—des rires....
Dans les bazars, nos mousmés font chaque soir beaucoup d'achats; comme aux enfants gâtés, tout leur fait envie, les jouets, les épingles, les ceintures, les fleurs.—Et puis, l'une à l'autre, elles se présentent des cadeaux, gentiment, avec des sourires de petites filles. Campanule, par exemple, choisit pour Chrysanthème une lanterne ingénieusement imaginée, dans laquelle des ombres chinoises, mises en mouvement par un mécanisme invisible, dansent une ronde perpétuelle autour de la flamme. Chrysanthème, en échange, donne à Campanule un éventail magique dont les peintures représentent à volonté des papillons voltigeant sur des fleurs de cerisier, ou des monstres d'outre-tombe se poursuivant parmi des nuages noirs. Touki offre à Sikou un masque en carton représentant la figure bouffie de Daï-Cok, dieu de la richesse; Sikou riposte par une longue trompette de cristal, au moyen de laquelle on arrive à produire une sorte de gloussement de dindon, tout à fait extraordinaire. Toujours du bizarre à outrance, du saugrenu macabre; partout des choses à surprise qui semblent être les conceptions incompréhensibles de cervelles tournées à l'envers des nôtres....
Dans les maisons de thé en renom, où nous finissons nos soirées, les petites servantes à présent nous saluent à l'arrivée avec un air de connaissance respectueuse, comme une des bandes menant à Nagasaki la grande vie. Là, ce sont des causeries à bâtons rompus dont le sens souvent échappe, des quiproquos sans fin à mots étranges—dans des jardinets éclairés aux lanternes, auprès de bassins à poissons rouges où il y a des petits ponts, des petits îlots et des petites tours en ruine. On nous sert du thé, des bonbons blancs ou roses au poivre, dont le goût ne rappelle rien de connu, des boissons étranges à la neige et à la glace, ayant goût de parfums ou de fleurs.
Pour raconter fidèlement ces soirées-là, il faudrait un langage plus maniéré que le nôtre; il faudrait aussi un signe graphique inventé exprès, que l'on mettrait au hasard parmi les mots, et qui indiquerait au lecteur le moment de pousser un éclat de rire,—un peu forcé, mais cependant frais et gracieux....
Et, la soirée finie, il s'agit de s'en retourner là-haut....
Oh! cette rue, ce chemin, qu'il faut remonter chaque nuit, sous le ciel étoilé ou lourd d'orage, en traînant par la main sa mousmé qui s'endort, pour aller regagner, à mi-montagne, sa maison juchée et son lit de nattes....
[XIII]
Le plus fin de nous tous a été Louis de S.... Jadis ayant pratiqué le Japon et s'y étant marié, il se contente aujourd'hui d'être l'ami de nos femmes; il en est le Komodachi taksan takaï, l'ami très haut (comme elles disent à cause de sa taille, qui est excessive et manque un peu d'ampleur). Parlant japonais mieux que nous, il est leur confident intime; il trouble ou raccommode à volonté nos ménages et se divertit beaucoup à nos dépens.
Cet ami très haut de nos femmes a tout l'amusement que peuvent donner ces petites créatures, sans aucun des soucis de la vie domestique. Avec mon frère Yves et la petite Oyouki (fille de madame Prune, ma propriétaire), il complète cet assemblage disparate que nous sommes.
[XIV]
M. Sucre et madame Prune*, mon propriétaire et sa femme, deux impayables, échappés de paravent, habitent au-dessous de nous, au rez-de-chaussée. Bien vieux l'un et l'autre pour avoir cette fille de quinze ans, Oyouki, l'amie inséparable de Chrysanthème.
*En japonais: Sato-San et Oumé-San.
Confits tous deux en dévotion shintoïste; toujours à genoux devant leur autel familial; toujours occupés à dire aux Esprits leurs longues oraisons, en claquant des mains de temps en temps pour rappeler autour d'eux ces essences inattentives qui flottent dans les airs.—A leurs moments perdus, cultivent, dans des petits pots de faïence peinturlurée, des arbustes nains, des fleurs invraisemblables qui le soir sentent très bon.
M. Sucre, silencieux, peu visiteur, desséché comme une momie dans sa robe de coton bleu. Écrivant beaucoup (ses mémoires, je pense) avec un pinceau tenu du bout des doigts, sur de longues bandes de papier de riz légèrement teintées de grisâtre.
Madame Prune, empressée, obséquieuse, rapace, les sourcils rigoureusement rasés, les dents soigneusement laquées de noir, ainsi qu'il convient à une dame comme il faut. A toute heure, apparaissant à quatre pattes à l'entrée de notre logis, pour nous offrir quelque service.
Oyouki, faisant chez nous, dix fois par jour, des entrées intempestives (quand on dort, quand on s'habille), arrivant comme une bouffée de jeunesse mignarde et de gaîté drôle, comme un vivant éclat de rire. Toute ronde de taille, toute ronde de figure. Moitié bébé, moitié jeune fille. Et de si bonne amitié, à propos d'un rien vous embrassant à pleine bouche, avec ses grosses lèvres ballantes qui mouillent un peu, mais qui sont bien fraîches, bien rouges....
[XV]
Dans notre logis toute la nuit ouvert, les lampes qui brûlent devant le Bouddha doré nous procurent la compagnie de toutes les bêtes des jardins d'alentour. Les phalènes, les moustiques, les cigales et d'autres insectes extraordinaires dont je ne sais pas les noms,—tout ce monde est chez nous.
Et c'est drôle, quand se présente quelque sauterelle imprévue, quelque scarabée sans gêne et sans excuse, courant sur nos nattes blanches, de voir de quelle manière Chrysanthème les signale à mon indignation,—en me les montrant du doigt, sans dire autre chose que: «Hou!» la tête baissée, avec une moue particulière et un regard scandalisé. Il y a un éventail exprès, qui sert à les pousser dehors.