HISTOIRE LITTÉRAIRE

D'ITALIE,

par P. L. GINGUENÉ,

DE L'INSTITUT DE FRANCE.

SECONDE ÉDITION,

revue et corrigée sur les manuscrits de l'auteur, ornée de son portrait,
et augmentée d'une notice historique par M. DAUNOU.

TOME CINQUIÈME.

A PARIS,
CHEZ L. G. MICHAUD, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
PLACE DES VICTOIRES, Nº 3.

M. DCCC. XXIV.

HISTOIRE LITTÉRAIRE

D'ITALIE.


DEUXIÈME PARTIE.


CHAPITRE XI.

Suite de l'Épopée romanesque; poëmes sur d'autres sujets que Charlemagne et ses Paladins; poëmes tirés des fables grecques; sujets purement imaginaires; romans de chevalerie de la Table ronde; Giron le Courtois de l'Alamanni; Vie de ce poëte, idée de son poëme.

Dégagés enfin, non sans peine, de cette branche beaucoup trop féconde des poëmes romanesques italiens[1], nous aurions lieu d'être effrayés, si les deux autres que nous avons précédemment indiquées[2], les romans de la Table ronde et ceux des Amadis étaient aussi fertiles, et si ceux qui ont pour fondement d'autres fables connues, et les romans de pure imagination qui sont encore autre chose, avaient de leur côté la même abondance. Fort heureusement il n'en est rien. La fable de Charlemagne et de ses pairs avait eu la priorité; elle conserva la préférence, et peu s'en fallut même que cette préférence ne fût exclusive. Pour procéder avec ordre dans ce qui nous reste à connaître, commençons par les poëmes étrangers aux Amadis comme à la Table ronde, et qui, devant moins nous intéresser, doivent aussi nous arrêter moins.

[Note 1: ][(retour) ] Le chapitre précédent contient lui seul, ou les extraits, ou les simples notices d'environ quarante poëmes.

[Note 2: ][(retour) ] Chap. III de cette seconde partie.

Il faut ranger parmi les poëmes romanesques la vieille histoire de la Destruction de Troie, en vingt chants, imprimée dès le quinzième siècle, et dont l'auteur, d'ailleurs tout-à-fait inconnu, est un certain Jacques, fils de Charles, prêtre florentin[3]. Les choses y sont prises de fort haut avant le siége de Troie, et conduites fort loin après. Le poëme commence par la conquête de la Toison d'or, et redescend non-seulement jusqu'à la fondation de Rome, mais jusqu'au temps de César et à la guerre de Jugurtha. Il plaît au Quadrio de dire que ce sujet n'y est pas mal traité[4]; il l'est à peu près du même style que l'Ancroja et les autres poëmes de cette nature dont nous avons ci-devant parlé[5]. L'auteur, il est vrai, n'oublie pas de marquer le passage d'un chant à l'autre, par la manière dont il finit et dont il commence; mais s'il a cette partie des formes du roman épique, il n'a aucun des agréments que l'imagination trouve quelquefois dans ceux mêmes qui n'ont d'autre mérite que de la frapper ou de la surprendre. Les événements y sont liés et amenés sans art, et tels à peu près qu'ils se succèdent dans Dictys de Crète et Darès de Phrygie, puis dans Virgile et dans les historiens de Rome. C'est la fable, sans ce qui amuse, et l'histoire sans ce qui instruit.

[Note 3: ][(retour) ] Ser Jacopo di Carlo, prete fiorentino. Ce nom et cette qualité sont inscrits à la fin de son poëme; on n'en sait pas davantage. Le titre du poëme est: Il Trojano dove si tratta tutte le battaglie che fecero li Greci con li Trojani, Vinegia, 1491, in-4º.; ibidem; 1509, in-4º., con figure; et après plusieurs autres éditions, ibidem, 1569, in-8º., sous le titre de Trojano, il qual tratta la destruction de Troja, fatta per li Greci, e come per tal destruction fu edificata Roma, Padova e Verona, etc.

[Note 4: ][(retour) ] In versi italiani non malamente questo soggetto fa trattato nel seguente romanzo; il Trojano, etc., t. VI, p. 475.

[Note 5: ][(retour) ] Chap. IV de cette seconde partie.

Ce fut encore aux formes du poëme romanesque que le laborieux Louis Dolce[6] eut le courage, ou si l'on veut la patience de réduire le même sujet, qu'il tira de l'Iliade et de l'Énéide tout entières, sous le titre de l'Achille e l'Enea[7]. Il divisa cette immense matière en cinquante-cinq chants, qui ont tous pour exorde quelques maximes philosophiques renfermées le plus souvent dans une octave, et finissant tous par ces renvois au chant suivant, qui ne donne pas toujours le désir de voir le chant suivant commencer. Son style est sans doute beaucoup meilleur; sa manière est sage, sa narration claire et facile, mais cinquante-cinq chants sont bien longs[8].

[Note 6: ][(retour) ] Voyez ci-dessus, t. IV, p. 534 et suiv.

[Note 7: ][(retour) ] L'Achille e l'Enea di messer Lod. Dolce, dove egli tessendo l'historia della Iliade d'Homero a quella dell'Eneide di Virgelio, ambedue l'ha divinamente ridotte in ottava rima, Vinegia, 1572, in-4º.

[Note 8: ][(retour) ] Il n'y en a pas moins de vingt-quatre pour la seule Énéide, dans un roman épique beaucoup plus ancien, tiré du poëme de Virgile, mais dont l'action, à la vérité, se continue jusqu'après la mort de César, et même, si l'on en croit le titre (car je n'ai pu me procurer ce bel ouvrage), embrasse jusqu'au temps de l'auteur. Chacun des chants a pour exorde une invocation à la manière des romans. Ce n'est point, dit le Quadrio, t. VI, p. 476, une traduction de l'Énéide, mais l'Énéide transformée en roman. L'auteur est inconnu. Voici le titre du poëme: Incomincia il libro de lo famoso et excellente poeta Virgilio Mantovano, chiamato la Eneida volgare, nel quale si narrano li gran facti per lui descripti, et appresso la morte di Cesare imperadore, con la morte di tutti li gran principi, e signori di gran fama li quali a li dì nostri sono stati in Italia, come leggendo chiaramente patrai intendere. La date de l'édition placée à la fin est: Bologne, 23 décembre 1491, in-4º.

L'Ulisse[9], dans lequel le même auteur mit en vingt chants tout le sujet de l'Odyssée, porte moins de ces signes auxquels on reconnaît le roman épique. Aux débuts de chant, point de maximes, point d'exordes; le récit continue simplement comme dans les poëmes héroïques, et le premier chant même commence sans invocation, sans exposition. «Tous les Grecs étaient retournés dans leur patrie, et avaient revu leur terre natale, tous ceux du moins qui avaient échappé à la mort et que le fer des Troyens n'avait pas moissonnés[10].» Mais à la fin de tous les chants, l'auteur met encore le cachet du genre romanesque, en s'interrompant lui-même, en congédiant son auditoire, et le renvoyant à l'autre chant. «Télémaque s'est mis au lit; qu'il y reste: pour moi, je veux le laisser là pour ne pas ajouter d'autre papier à cette feuille[11]; le soleil vient de se coucher dans l'Océan, Homère faisant ici une pause, je suspendrai aussi mon chant[12].» Tantôt c'est: mais pour que la longueur de ce récit ne vous ennuie pas, je raconterai le reste une autre fois[13]; tantôt: c'est ce que je vous réserve pour l'autre chant, si vous voulez l'entendre[14], et tantôt: ce qui arrive ensuite à ce baron invincible (et notez bien que ce baron est Ulysse), est écrit dans l'autre chant, pour votre plaisir[15]; ainsi du reste. Ces formes peu homériques sont des disparates d'autant plus étranges, que dans tout le cours de sa narration, le ton de l'auteur est le plus sérieux du monde.

[Note 9: ][(retour) ] L'Ulisse di M. Lod. Dolce da lui tratto dall'Odissea d'Homero e ridotto in ottava rima, Vinegia, 1573, in-4º.

[Note 10: ][(retour) ] Erano tutti i Greci ritornati A le lor patrie, a le natie contrade, etc. (C. I, st. 1.)

[Note 11: ][(retour) ] Fin du c. I.

[Note 12: ][(retour) ]--du c. III.

[Note 13: ][(retour) ]--du c. IV.

[Note 14: ][(retour) ] Fin du c. V.

[Note 15: ][(retour) ]--du c. VI.

Dans deux autres grands poëmes, qui parurent de son vivant, il traita du moins des sujets absolument romanesques; il choisit deux héros dont les aventures fabuleuses font suite au roman des Amadis, Palmerin d'Olive et Primaléon son fils[16]. Chacun d'eux fut le sujet d'un véritable roman épique, l'un en trente-deux et l'autre en trente-neuf chants. Il les publia l'un après l'autre, à une seule année d'intervalle[17]. Cette facilité paraît merveilleuse; mais le merveilleux disparaît, quand on voit combien le style de ces deux poèmes est faible, traînant et peu travaillé. Ce n'est absolument que de la prose rimée; et n'ayant eu d'autre peine que de versifier les traductions en prose italienne de deux romans espagnols, il n'est pas étonnant que dans une langue aussi abondante en rimes, l'auteur ait pu fournir deux fois, en si peu de temps, une si longue carrière.

[Note 16: ][(retour) ] Je parlerai des Amadis dans le chapitre suivant.

[Note 17: ][(retour) ] Palmerino di Oliva, Venezia, 1561, in-4º.; Primaleone figliuolo del Re Palmerino, Venezia, 1562, in-4º.

Quant au fond même de ce double sujet, il n'est pas d'un intérêt assez vif pour racheter la faiblesse de l'exécution. Pigmalion, roi de Macédoine, mais roi de la façon du premier auteur de ces romans, eut un fils nommé Florendo, qui devint amoureux d'Agriane, fille d'un empereur de Constantinople. L'intelligence des deux amants eut des suites. Pour les cacher, Agriane fit porter sur la montagne d'Olive l'enfant dont elle accoucha en secret. Enveloppé dans une corbeille, il fut suspendu aux branches d'un palmier. Un villageois qui vint à passer ayant entendu les cris de cet enfant, en eut pitié, le détacha du palmier, l'emporta dans sa maison, et ne sachant de quel nom l'appeler, lui donna celui de Palmerin d'Olive, à cause de l'arbre et de la montagne où il l'avait trouvé. Agriane fut ensuite mariée avec Tarise, roi usurpateur de Hongrie; mais Florendo attaqua ce roi, le tua, et reconquit tous ses droits sur sa chère Agriane.

Palmerin, leur fils, avait montré dès sa première jeunesse un courage à toute épreuve. Instruit de bonne heure que le paysan qui l'avait recueilli n'était point son père, il était allé chercher les aventures. Il mérita d'être armé chevalier en Macédoine par Florendo, son père, qui ne le connaissait pas, et se couvrit de gloire dans des expéditions périlleuses et lointaines. Point de chevalier sans une maîtresse; Palmerin prit pour la sienne la fille de l'empereur d'Allemagne, princesse très-belle et très-tendre, mais qui, par malheur, n'avait pas un nom très-poétique: elle s'appelait Polinarde. C'est pour lui plaire que Palmerin fit des exploits et entreprit des guerres à ne point finir. Une de ses expéditions fut de délivrer Florendo et Agriane d'une prison où ils avaient été jetés après que Florendo eût détrôné et tué son rival, le roi usurpateur de Hongrie. C'est après cet exploit qu'ils reconnaissent Palmerin pour leur fils. L'empereur de Constantinople ayant enfin consenti au mariage de sa fille Agriane avec Florendo, l'empereur d'Allemagne consent aussi à donner Polinarde sa fille au brave Palmerin d'Olive. Palmerin finit, après bien d'autres exploits, par succéder à son père et à son beau-père, sur le trône de Macédoine et sur celui de Constantinople; et ce fut un des plus grands et des plus glorieux empereurs qu'ait eus la Grèce, quoiqu'il ne soit pas fait la moindre mention de lui dans l'histoire du Bas-Empire.

Son fils Primaléon ne fit pas de moins belles choses. Le nom de sa maîtresse n'était pas beaucoup plus heureux; mais Gridonie avait autant de beauté qu'en avait eu Polinarde, et Primaléon fit pour l'obtenir tout ce que l'amour et la valeur faisaient alors entreprendre. Devenu son époux, il gouverna long-temps la Grèce sous les ordres de Palmerin son père, soutint l'honneur de sa couronne dans des guerres terribles, qu'il parvint à terminer heureusement; et, devenu héritier de son trône, il le fut aussi de sa gloire.

Tel est, en peu de mots, le sujet de ces deux poëmes, dont les embellissements sont, comme à l'ordinaire, de grands combats, des tournois, des dragons, des géants, des enchantements et des fées. Ils méritent peu qu'on s'y arrête; et, soit par les vices du sujet même, soit par la faute du poëte, on parle peu de Palmerin et de Primaléon, et on les lit peut-être encore moins.

Quoique les sujets de tous ces poëmes puissent être appelés imaginaires, il en est cependant à qui l'on peut plus strictement donner ce nom, parce qu'ils ne roulent sur aucune tradition, même romanesque, mais sur des aventures particulières et des histoires d'amour prises dans la vie commune, et qui sont le plus souvent de pure invention. Tel est celui de Gaspard Visconti, poëte lyrique de quelque réputation au quinzième siècle[18], que l'on joint ordinairement à l'Unico, au Notturno, à l'Altissimo, pour marquer dans l'histoire de la poésie une époque de décadence. Il raconta en huit livres, et en ottava rima, les amours de Paul Visconti, son parent, avec une belle Daria[19], qui n'est connue que par ce poëme, et par conséquent ne l'est guère, attendu qu'on le lit peu.

[Note 18: ][(retour) ] Il était de Milan, et en faveur auprès du duc Louis Sforce et de la duchesse Béatrix. Ses poésies sont intitulées; Rime del magnifico messer Gasparo Visconti, Mediolani, 1493, in-4º.

[Note 19: ][(retour) ] De dui Amanti, poema di Gasparo Visconti, Milano, 1492, in-4º.; 1495, idem.

On lit un peu davantage, et du moins par curiosité, un autre roman du même genre, dont le titre est Philogine; le sujet, les amours d'Adrien et de Narcise[20]; l'auteur, Andrea Bajardo ou Bajardi. C'était un gentilhomme parmesan, qui se distingua dans sa jeunesse par son adresse et par sa force dans les tournois et dans tous les exercices chevaleresques, et qui fut capitaine d'une compagnie d'hommes d'armes sous notre roi Louis XII. Il le suivit en France, vécut à sa cour, et fut honoré à Paris, par ordre du roi, d'une couronne de laurier.

[Note 20: ][(retour) ] Voici le titre entier: Libro d'arme e d'amore nomato Philogine, nel qual si tratta d' Hadriano e di Narcisa, delle giostre e guerre fatte per lui e de molte altre cose amorose e degne: composto per il magnifico cavaliero messer Andrea Bajardo da Parma, etc., Parma, 1508, in-4º.--Vinegia, 1530,--Ibid., 1547.

Ce brave chevalier cultivait les lettres et surtout la poésie. Il avait aussi composé en prose un traité de l'œil, un autre de l'esprit, et un roman dont la trompe ou le cor de Roland était le sujet. Un recueil de ses sonnets qui courait manuscrit[21], ayant été lu par une dame à qui sans doute il ne pouvait rien refuser, elle voulut absolument qu'il composât un traite ou un roman d'amour, où il pût mettre en action les sentiments répandus dans ce recueil de poésies. Ce fut pour lui obéir, qu'il écrivit ce poème. Il l'intitula Philogine, c'est-à-dire ami des femmes. Sous le nom d'Adrien et de Narcise, il y raconta ses premières amours. Adrien, jeune guerrier d'une haute naissance, étant à l'église, par un beau jour de la Pentecôte, y voit Narcise, belle et très-aimable veuve du vingt ans. Elle le voit aussi. L'amour naît entre eux de ce premier regard. Les tourments qu'ils ont à souffrir, les obstacles à vaincre, les ruses des serviteurs qu'ils emploient, les doux entretiens qu'ils se procurent, les faits d'armes qu'Adrien entreprend pour sa maîtresse, enfin tous les petits ou grands accidents qui peuvent naître dans une intrigue amoureuse, et qui se terminent par l'union désirée des deux amants, forment toute la matière du poëme.

[Note 21: ][(retour) ] Ils ont été imprimés à Milan en 1756, par Fr. Fogliazzi, avec des Mémoires sur la vie de l'auteur.

Il est divisé en deux livres, mais à l'imitation du Roland amoureux, chacun de ces livres est subdivisé en chants; le premier en contient sept, et le second cinq. Chacun des chants commence, ainsi que le premier, par une invocation à Vénus. Il n'y en a qu'une dans Lucrèce, mais Vénus dut en être plus contente que des sept invocations de Bajardi. Tous ses chants se terminent, non par deux ou trois vers, comme dans la plupart des autres poèmes romanesques, mais par une octave entière, où il annonce que sa narration est interrompue et qu'il la reprendra le lendemain. Le style de ce poëte est simple et clair, mais dépourvu de grâce, de force et de coloris.

C'est encore un roman tout imaginaire que les Amours de Pâris et de Vienna, mis en dix chans et en octaves par Mario Teluccini, surnommé il Bernia, à qui l'on doit un plus long poëme sur les Folies du neveu de Rodomont[22]; mais ce n'est que la traduction en vers d'un vieux roman français, dont il avait paru vingt ans auparavant une traduction en prose[23]. On ne peut appeler des poëmes, mais simplement des Nouvelles en vers l'Histoire de Gentil et Fidèle[24], quoiqu'elle soit d'un littérateur célèbre, Lilio Giraldi Cintio; et celle d'Octinel et de Julie[25] dont l'auteur est inconnu; et l'Histoire lamentable, amoureuse, antique et exemplaire de Pirame et Thisbé[26]; et à plus forte raison la Brune et la Blanche [27] et la Nouvelle de madame Isotte de Pise[28]; et celle de la prudente Flaminie[29]; et l'Histoire du jaloux, où l'on raconte les grands tourments et les excessives douleurs que souffrent nuit et jour ceux qui tombent dans cette infortune[30].

[Note 22: ][(retour) ] Voyez ci-dessus, t. IV, p. 557, et note 1. Le titre de ce roman-ci est: Innamoramento di doi fidelissimi amanti Paris e Vienna, avec figures, et sans nom d'auteur; Genova, 1571, in-4º.; Venezia, 1577, in-8º.

[Note 23: ][(retour) ] Sous le simple titre de Paris e Vienna, Venezia, 1549, in-8º. Ce même roman a été remis en vers et en ottava rima, dans le siècle suivant, sous le même titre, par un certain Angelo Albani d'Orviéte, Roma, 1626, in-12.

[Note 24: ][(retour) ] La leggiadra istoria di Zentile e Fedele, sans nom de lieu et sans date, mais imprimé, selon toute apparence à Venise, vers la fin du quinzième siècle.

[Note 25: ][(retour) ] Incomincia la historia di Octinello et Julia, in ottava rima, in-4º., sans nom de lieu et sans date, mais du commencement du seizième siècle.

[Note 26: ][(retour) ] Piramo e Tisbe, historia compassionevole, amorosa y antichissima, et esemplare, Milano, sans date, in-4º.

[Note 27: ][(retour) ] La Bruna e la Bianca, in-8º., sans date et sans nom de ville, mais imprimé à Sienne.

[Note 28: ][(retour) ] Novella di madonna Isotta de Pisa, dove si comprende la sapienza d'un giovane nel corregger la superba moglie, composta per Andrea Volpino, cosa ridicolosa e piacevole, Treviso, in-4º., sans date.

[Note 29: ][(retour) ] Flaminia prudente, composta per capriccio da Paolo Caggio, Palermitano, Venezia, 1551, in-8º.

[Note 30: ][(retour) ] Istoria del Geloso, nella quale si narra i grandi affanni, ed eccessivi dolori che di e notte patiscono quegli infelici che in tal caso si abbattono, con i grandissimi lamenti, etc., Firenze Pistoja, in-4º., sans date.

Mais il est temps de quitter ces petits objets et de jeter les yeux sur deux véritables romans épiques, recommandables par le nom et la réputation de leurs auteurs, et d'autant plus remarquables qu'ils sont à peu près les seuls qu'aient fournis à l'Italie deux branches de romans qui ont eu tant de vogue, et produit tant et de si gros volumes en France et en Espagne, la Table ronde et les Amadis.

Les deux principaux sujets tirés de la Table ronde, Lancelot du Lac et Tristan le Léonois, furent connus de très-bonne heure en Italie par des traductions en prose de nos vieux romans français. Mais ces deux fables intéressantes n'y inspirèrent long-temps aucune Muse, et ne furent mises qu'assez tard et très-imparfaitement en vers. Les amours de Lancelot et de la belle Genèvre, déjà célèbres au temps du Dante, comme on le voit dans son admirable épisode de Francesca da Rimini, ne reçurent les honneurs du roman épique in ottava rima[31], que d'un Niccolò Agostini, qui n'est pas le même que le mauvais continuateur du Bojardo, mais qui n'est pas meilleur que lui. Il n'y eut qu'un mauvais petit poëme anonyme sur le beau sujet des amours de Tristan et de la belle Iseult[32]; mais ce fut enfin un véritable poëte qui traita cette chevalerie de la Table ronde, quand l'Alamanni, réfugié en France, composa son Girone il Cortese d'après un vieux roman, célèbre dans notre ancienne littérature.

[Note 31: ][(retour) ] Lo Innamoramento di Lancilotto e di Ginevra nel quale si trattano le orribili prodezze, e le strane venture di tutti i cavalieri erranti della Tavola ritonda, libri due, Venezia, 1531, in-4º., libro terzo ed ultimo, etc., Venezia, 1526, in-4º., configure. Agostini ne put pas terminer ce troisième livre, et ce fut Marco Guazzo qui l'acheva. Un meilleur poëte, Erasmo di Valvasone, dont nous verrons un fort bon poëme sur la chasse, entreprit de remettre en vers tout ce roman; mais, quelle que fût la cause de cette interruption, il s'arrêta au quatrième chant, et cet ouvrage est resté imparfait. Il est intitulé: I quattro primi canti del Lancilotto, Venezia, 1580, in-4º.

[Note 32: ][(retour) ] Innamoramento di M. Tristano e di madonna Isotta, in-4º., sans nom de lieu et sans date.

Luigi Alamanni était né à Florence, le 8 octobre 1495, d'une ancienne famille noble[33]. Il fit ses études dans l'université de sa patrie, et eut pour maître le savant Cattani da Diacetto. Ses progrès furent au-dessus de son âge. A peine sorti du collège, il fut admis à de savantes réunions qui se formaient dans les jardins de Bernardo Ruccellaj, reste de cette ancienne académie platonicienne qui avait fleuri sous les auspices de Laurent de Médicis. Il y acquit l'amitié de la plupart des savants qui la composaient, et surtout celle du Trissin qu'il regarda toujours comme son maître. Marié dès l'âge de vingt-un ans[34], le bonheur dont il jouissait fut bientôt troublé. Le cardinal Jules de Médicis gouvernait alors la république de Florence. Le père de Luigi était très-attaché au parti des Médicis, et le jeune poëte était lui-même en faveur auprès du cardinal; un désagrément qu'il éprouva changea ses sentiments et sa position. Dans la fermentation où Florence était alors, le cardinal avait défendu le port d'armes, sous peine d'une assez forte amende. L'Alamanni fut pris en contravention pendant la nuit, et obligé de payer l'amende, quelques réclamations qu'il pût faire. Son ressentiment fut profond: il se lia avec d'autres mécontents, et lorsqu'à la mort de Léon X, il se forma une conjuration pour secouer le joug des Médicis[35], il y entra des premiers.

[Note 33: ][(retour) ] Son père, Pietro di Francesco Alamanni, et sa mère, Ginevra Paganelli, eurent cinq autres fils.

[Note 34: ][(retour) ] En 1516.

[Note 35: ][(retour) ] Voyez Varchi, Segni, Nerli, et tous les historiens de Florence.

Le mauvais succès de cette entreprise le força de s'enfuir précipitamment de Florence[36]. Il se retira d'abord chez le duc d'Urbin, et ensuite à Venise, où il reçut le meilleur accueil dans la maison de Carlo Capello, sénateur, ami des lettres et qui les cultivait lui-même. Condamné comme rebelle à une amende de 500 florins d'or, ses craintes se portèrent plus loin lorsqu'il vit le cardinal Jules devenu pape sous le nom de Clément VII[37] et ne se trouvant pas en sûreté à Venise, il voulut se retirer en France, avec Zanobi Buondelmonte son ami, son complice et compagnon de son exil. Ils furent arrêtés à Brescia, et mis en prison à la demande du pape; mais Capello l'ayant appris, employa si bien son crédit et les moyens que lui donnait sa fortune, qu'il parvint à les faire échapper.

[Note 36: ][(retour) ] Mai 1522.

[Note 37: ][(retour) ] En 1523.

Alors l'Alamanni commença une vie errante. Accueilli en France avec distinction par François Ier., il eut part aux bonnes grâces et aux libéralités de ce monarque. En 1525, il essaya de se rapprocher de sa patrie; étant en mer aux environs de l'île d'Elbe, il fut attaqué d'une maladie dont il fut sur le point de mourir. Il était à Lyon au commencement de l'année suivante. Il alla ensuite à Gênes[38], où il demeura quelque temps. Enfin la fortune parut s'adoucir en sa faveur. L'armée de Charles-Quint s'empara de Rome[39] la pape était assiégé dans le château Saint-Ange: Florence se souleva, chassa les Médicis et rappela ses citoyens exilés. L'Alamanni rentré dans ses foyers, ne songea d'abord qu'à se livrer à son goût pour la poésie; mais dans les orages politiques qui peut se flatter de n'être pas arraché à de paisibles études? Dans une assemblée des principaux citoyens, où l'on examinait si Florence devait rester liguée avec le roi de France contre l'empereur, ou tâcher de se réconcilier avec le pape et de renouveler avec l'empereur les anciens traités, l'Alamanni fut appelé, malgré sa jeunesse, et quoiqu'il n'eût aucun emploi public. Frappé des dangers que courait sa patrie en restant attachée à la France, dont les affaires n'avaient jamais pu se rétablir depuis la bataille de Pavie, il soutint l'opinion d'une ligue avec l'empereur, dans un discours que le Varchi rapporte au cinquième livre de son histoire.

[Note 38: ][(retour) ]: En 1526.

[Note 39: ][(retour) ] En 1527.

Rien de plus intéressant que le portrait du jeune poëte tracé par ce grave historien. «Louis Alamanni, dit-il, outre la noblesse de sa maison, outre la grande réputation que ses études, ses travaux assidus, et principalement ses poésies en langue toscane lui donnaient déjà dans les lettres, avait un extérieur très-agréable, un caractère plein de douceur, et par-dessus tout un ardent amour de la liberté. Après qu'on eut délibéré quelque temps, et ouvert différents avis selon la diversité des opinions et des partis, lorsqu'on le pria de dire son opinion sur cette affaire et sur ce qu'exigeait en général le salut de la république, il se leva en rougissant, se découvrit avec respect[40], et tout le monde ayant fait silence et tenant les yeux attentivement fixés sur lui, il parla ainsi, non pas avec une voix forte (car il l'avait aussi faible que son esprit était distingué), mais avec beaucoup de grâce.»

[Note 40: ][(retour) ] Le texte dit: E il cappuccio di testa reverentemente cavatosi; ce qui prouve que les Florentins portaient encore le capuce au seizième siècle.

Ce discours, très-long dans Varchi, paraît, comme ceux de Tite-Live, appartenir plus à l'historien qu'au personnage: mais si toutes les paroles ne sont pas de l'Alamanni, le fond en est sans doute. On a vu quelle fut son opinion. L'avis contraire l'ayant emporté, on répandit le bruit qu'il avait parlé en faveur des Médicis ses ennemis, contre le roi de France son bienfaiteur. Devenu suspect au parti populaire, il séjourna moins à Florence, et fit à Gênes de fréquents voyages. Il y était en 1527, lorsqu'une armée française et vénitienne s'étant approchée de Livourne; il fut nommé commissaire général pour le logement et l'approvisionnement des troupes, emploi qu'il accepta et qu'il remplit avec beaucoup de zèle. Peu de temps après, Florence ayant armé tous ceux de ses citoyens qui étaient entre dix-huit et trente-six ans, l'Alamanni prit les armes. Il fit cependant de nouveaux efforts pour engager les Florentins à traiter avec l'empereur. Il y était excité par le célèbre André Doria; le libérateur de Gênes, qui avait conçu pour lui beaucoup d'amitié; mais le parti français étant toujours le plus nombreux et le plus fort dans le conseil, l'Alamanni se rendit inutilement plusieurs fois de Florence à Gênes et de Gènes à Florence. Doria partit alors pour l'Espagne avec ses galères; il y conduisit l'Alamanni, qui ne tarda pas à être instruit de ce qui se tramait entre le pape et l'empereur contre la liberté de Florence. Il expédia aussitôt de Barcelone un brigantin pour en avertir son gouvernement; mais on n'en voulut rien croire, et on lui sut mauvais gré de ce service.

Cependant Charles-Quint s'étant rendu à Gênes avec la flotte de Doria, les Florentins, revenus trop tard de leur aveuglement, nommèrent quatre ambassadeurs pour se rendre auprès de lui, et chargèrent l'Alamanni d'en prévenir l'empereur et de le disposer à les recevoir. Ces ambassadeurs ne purent rien obtenir. Le sort de la malheureuse Florence était décidé. Les troupes du pape et de l'empereur en pressaient le siége, les assiégés, réduits aux dernières extrémités, furent enfin obligés de se rendre[41], et de recevoir pour maître Alexandre de Médicis. Les principaux du parti populaire furent condamnés, les uns à la mort, les autres au bannissement. L'Alamanni fut exilé en Provence; mais bientôt après, sous prétexte qu'il observait mal son ban, on lui fit son procès comme rebelle. Ayant donc perdu l'espoir de rentrer dans sa patrie, il résolut de se fixer en France. Il trouva dans François Ier un généreux protecteur. Ce roi, dont la véritable gloire est d'avoir été pour nous le restaurateur des lettres, donna au poëte florentin des emplois lucratifs, le décora du cordon de Saint-Michel, lui procura enfin un repos honorable dont plusieurs de ses meilleurs ouvrages furent le fruit. Ce fut alors qu'il publia en deux volumes le recueil de ses poésies toscanes[42], qu'il dédia au roi. Il lui dédia de même son beau poëme didactique de la Coltivazione, qu'il fit imprimer environ quatorze ans après[43].

[Note 41: ][(retour) ] Août 1530.

[Note 42: ][(retour) ] Lyon 1532.

[Note 43: ][(retour) ] Paris, 1546.

Malgré les avantages dont il jouissait en France, il désira revoir l'Italie. Il y fit un voyage en 1537. Le duc Alexandre et le pape Clément VII n'étant plus, il espéra, mais en vain, la fin de son exil. Il resta plus d'un an à Rome, se rendit ensuite à Naples; puis revenant sur ses pas, il reprit le chemin de la Lombardie. En passant à la vue du territoire de Florence, en touchant, comme il le dit dans un fort beau sonnet[44], cette terre qu'il avait trop aimée, il se sentit profondément ému. Ferrare, Padoue, Mantoue l'arrêtèrent quelque temps. De là il revint en France, où la faveur de François Ier l'attendait. Lorsque ce roi voulut envoyer un ambassadeur à Charles-Quint en Espagne, après la paix de Crespi[45], ce fut de l'Alamanni qu'il fit choix. Une circonstance particulière rendait ce choix singulier, et produisit une scène assez piquante entre l'ambassadeur et l'empereur. Long-temps auparavant, l'Alamanni avait adressé à François Ier un dialogue allégorique entre le coq et l'aigle, Il Gallo e l'Aquila, dans lequel le coq, emblème du roi de France, appelait l'aigle, qui désignait l'empereur,

Aquila grifagna

Che per più divorar due becchi porta,

oiseau de proie, qui porte deux becs pour dévorer davantage. Charles connaissait ces vers. Dans l'audience où l'Alamanni lui fut présenté, au milieu d'une cour nombreuse, l'ambassadeur fit l'éloge de l'empereur, en orateur ou même en poëte. Il commença par le mot Aquila plusieurs de ses périodes. Quand il eut fini, Charles qui l'avait écouté avec beaucoup d'attention et l'œil continuellement fixé sur lui, se contenta de répondre:

Aquila grifagna

Che per più divorar due becchi porta.

[Note 44: ][(retour) ]: Ce sonnet ne se trouve point dans les Œuvres de l'Alamanni, mais dans un recueil intitulé: Rime diverse di molti eccellentissimi autori, Venezia, 1549, in-8º., l. II, p. 49. Il commence par ces deux vers:

Io ho varcato il Tebro, e muovo i passi,

Donna gentil, sovra le tosche rive.

Et finit par ce tercet:

Quinci dico fra me: pur giunto io sono

Dopo due lustri almen tra miei vicini

A toccar il terren che troppo omai.

[Note 45: ][(retour) ] En 1544.

Tout autre en aurait peut-être été troublé; mais l'Alamanni reprit sur-le-champ d'un air grave: «Puisque ces vers sont parvenus jusqu'à V. M., je lui déclare que je les ai faits, mais en poëte à qui la fiction appartient; maintenant, je lui parle en ambassadeur, à qui le mensonge n'est jamais permis. Il me le serait moins qu'à tout autre, puisque je suis envoyé par un roi dont la sincérité est connue, à un monarque aussi sincère que l'est V. M. J'écrivais alors en jeune homme; aujourd'hui je parle en homme mûr. J'étais indigné de me voir chassé de ma patrie par le duc Alexandre, gendre de V. M. Je suis maintenant libre de toute passion et persuadé que V. M. n'autorise aucune injustice.» Cette réponse aussi sage que spirituelle, plut beaucoup à l'empereur. Il se leva, mit une main sur l'épaule de l'ambassadeur, et lui dit: «Vous n'avez point à vous plaindre de votre exil, puisque vous avez trouvé un protecteur tel que le roi de France, et que pour l'homme de talent tout pays est une patrie: c'est le duc de Florence[46] qu'il faut plaindre d'avoir perdu un gentilhomme aussi sage, et d'autant de mérite que vous.» Dès ce moment l'Alamanni fut traité avec la plus grande distinction dans cette cour; et ayant obtenu tout ce qu'il demandait au nom du roi, il partit comblé d'honneurs et de présents.

[Note 46: ][(retour) ] C'était alors le jeune Cosme de Médicis qui avait succédé au duc Alexandre, assassiné par Lorenzino.

François Ier, mourut en 1547; son fils Henri II n'eut pas moins de bienveillance que lui pour notre poëte. Il l'engagea à terminer son poëme de Girone il Cortese, dont François Ier lui avait donné le sujet. L'Alamanni publia ce poëme l'année suivante, et le dédia au nouveau roi. Ce prince l'employa comme avait fait son père, dans plusieurs négociations. Il l'envoya à Gênes[47], pour engager cette république dans ses querelles avec Charles-Quint; mais toute l'adresse du négociateur fut inutile, et il revint sans y avoir pu réussir. Il ne devait plus revoir sa chère Italie. Cinq ans après, il était à Amboise avec la cour, lorsqu'il fut attaqué d'une dyssenterie dont il mourut, âgé de soixante ans et demi[48].

[Note 47: ][(retour) ] En 1551.

[Note 48: ][(retour) ] 18 avril 1556.

Il avait été marié deux fois. Baptiste, l'aîné de deux fils qu'il avait eus de sa première femme, fit fortune dans l'état ecclésiastique. Il fut abbé de Belleville, évêque de Bazas, et ensuite de Mâcon. Le second, nommé Nicolas, fut chevalier de l'ordre de St-Michel et capitaine des gardes du roi. C'est de celui-ci que sont sorties les différentes branches de cette famille qui ont existé, et qui existent même encore, en France et jusqu'en Pologne[49].

[Note 49: ][(retour) ]4: Voyez l'Histoire généalogique des familles de Toscane, par le P. Gamurrini.

Quoique marié et père de famille, l'Alamanni aima, ou parut aimer plusieurs femmes, peut-être seulement pour en faire le sujet de ses vers; car il arrive souvent que les poëtes placent dans leur imagination une maîtresse, comme les peintres posent devant leurs yeux un modèle. On voit dans ses rime, ou poésies lyriques, une Cinthie et une Flore tout à la fois. Pendant son séjour en Provence, il ne trouva point de beauté capable de le fixer. Il en dit, dans une de ses satires, des raisons qui ne sont pas flatteuses pour les manières et pour l'esprit des Provençales de ce temps-là. Une seule fit sur lui quelque impression, et lui donna des espérances; mais il s'aperçut bientôt qu'elle se jouait de lui; et, rompant avec elle, il aima mieux reprendre en imagination les fers de quelques beautés italiennes.

Il porta surtout ceux d'une belle Génoise, qu'il désigne souvent sous le nom de Plante Ligurienne, Ligure Planta. On croit que son vrai nom était Larcara Spinola: on croit aussi qu'elle était pour quelque chose dans les fréquents voyages qu'il fit à Gênes, depuis les premiers dégoûts politiques qu'il avait éprouvés à Florence. Il aima encore une certaine Béatrice, de la noble maison des Pii, peut-être pour avoir un rapport avec Dante, comme il s'était félicité d'en avoir un avec Pétrarque, en chantant sa Plante Ligurienne, auprès de la Sorgue et de Vaucluse. Au reste il ne paraît pas que toutes ces passions aient rien coûté aux belles dames qui eu furent les objets: raison de plus pour croire qu'elles ne furent que poétiques, et qu'elles ne lui coûtèrent à lui-même que des vers.

L'Alamanni est un des poëtes qui font le plus d'honneur à l'Italie, et auxquels il est le plus honorable pour la France d'avoir offert un asyle. Son titre de gloire le plus solide est le poëme de l'Agriculture, que nous trouverons au premier rang, quand nous en serons à la poésie didactique. Ses poésies diverses contiennent des élégies, des églogues, des satires, des sonnets, des hymnes, des sylves ou petits poëmes, une imitation en vers de l'Antigone de Sophocle, etc. Ce recueil[50], imprimé à Florence presque en même temps qu'il le fut à Lyon, fut brûlé publiquement à Rome, par ordre de Clément VII, sans doute pour quelques traits amers répandus dans les satires, mais surtout en haine de l'auteur. A Florence, un malheureux libraire s'étant avisé de le mettre en vente, fut condamné par le duc Alexandre à une amende et au bannissement. Un autre qui n'en avait vendu que quatre exemplaires, n'en fut pas quitte à moins de 200 écus. Les traits satiriques contre Rome et contre Florence étaient accompagnés de quelques autres contre les tyrans; et ces derniers traits auraient moins ressemblé à Alexandre, s'il eût été capable de les pardonner.

[Note 50: ][(retour) ] Opere toscane, tomo primo, Lugduni, 1532, in 8º.; tomo secondo, ibid. 1533. Le premier volume fut réimprimé à Florence la même année 1532. Les deux volumes reparurent ensemble, à Venise 1533, et ibid. 1542, in-8º.

L'Alamanni laissa de plus une comédie intitulée Flora, des sonnets et d'autres pièces de vers épars dans différents recueils, des épigrammes, et le poëme héroïque de l'Avarchide, qu'il fit dans les dernières années de sa vie, et qui ne fut imprimé qu'après sa mort. On voit dans tous ses ouvrages une grande pureté de style, de l'élégance, et une extrême facilité, mais qui manque souvent de concision et de force. Il écrivait rapidement, il improvisait même dans l'occasion, sur toute sorte de sujets, et c'est un des seuls improvisateurs italiens qui aient été de véritables poëtes. Il employa tout au plus deux ans à composer Giron le Courtois, qui est en vingt-quatre chants, chacun de mille à douze cents vers et quelquefois davantage[51].

[Note 51: ][(retour) ] Gyrone il Cortese di Luigi Alamanni, al christianissimo et invittissimo re Arrigo secondo. Stampato in Parigi da Rinaldo Calderio et Claudio suo figliuolo, 1548, in-4., Venezia, 1549, in-4º., etc.

Ce poëme est conduit avec art; l'ordonnance en est plus régulière que celle des romans épiques ne l'est ordinairement. Le poëte n'y parle point en son nom: point d'exordes au commencement des chants, ou plutôt des livres, car ce titre, seul connu des anciens, est rétabli[52]; point d'adieux au lecteur à la fin, point de digressions. Le fil des événements est suivi; les aventures n'y croisent pas continuellement les aventures. Ce serait enfin un poëme épique régulier, si la nature même de l'action et des incidents n'était pas toute romanesque.

Dans son épître dédicatoire à Henri II; datée de Fontainebleau, la plus longue qu'aucun poëte épique italien ait mise au devant d'un poëme[53], l'Alamanni, sans doute pour que ce roi fût plus en état de goûter les beautés et d'apprécier l'utilité du sien, fait toute l'histoire d'Artus, roi de la Grande-Bretagne et de l'institution de la Table ronde; il en fait connaître les principaux chevaliers, compagnons d'armes de son héros. Il rapporte même tous les statuts de cet ordre, et met ainsi le code de la courtoisie chevaleresque en tête du récit des actions du plus courtois de tous les chevaliers.

[Note 52: ][(retour) ] Dans les éditions postérieures, on lit à chaque division du poëme, canto 1º, canto 2º, etc.; mais dans celle de Paris, qui est la première et faite sous les yeux de l'auteur, libro 1º, libro 2º, etc.

[Note 53: ][(retour) ] Elle remplit treize pages in-4º dans l'édition de Paris.

La fable de Giron, surnommé le Courtois, n'est pas une des moins intéressantes du roman de la Table ronde. Ce chevalier était fils d'un autre Giron, nommé le Vieux, qui avait eu des droits à la couronne de France, mais qui l'avait laissée usurper par Pharamond. Le jeune chevalier se distingua de bonne heure par des actes de courtoisie, qui lui valurent son surnom. Intime ami d'un autre chevalier, nommé Danaïn le Roux, seigneur du château de Maloanc[54], il inspira des sentiments très-tendres à la femme du chevalier, qui était la plus belle personne de toute la Grande-Bretagne. Cette dame lui ayant fait à deux reprises les déclarations les plus vives, il sut, sans l'offenser, la rappeler aux lois du devoir et rester fidèle à l'amitié. Mais cette fermeté eut un terme. Dans un tournoi, dont Giron et son ami Danaïn remportèrent le prix, la dame de Maloanc parut avec un éclat extraordinaire, et lit sur le cœur de Giron un effet qu'elle n'avoit point encore produit. Après ce tournoi, elle retournait à son château avec les dames et les demoiselles de sa suite, sous l'escorte de plusieurs chevaliers. Un chevalier plus fort et plus terrible qu'eux tous, qui avait dessein de l'enlever, fond sur l'escorte, tue les uns, renverse les autres, met le reste en fuite. Giron qui a tout vu, tout laissé faire, pour avoir une plus belle occasion d'exercer Son courage, défie le ravisseur, le combat, le terrasse, et délivre la belle dame[55]. Alors ils se trouvent tous deux seuls, dans un bois épais, au bord d'une claire fontaine. Après un silence très-intelligible, ils parlent et s'entendent encore mieux; Le cœur de la dame est toujours le même: celui de Giron sent naître tout le feu des désirs. On voit ce qui serait arrivé, si la lance du chevalier, suspendue à un arbre, n'eût tombé sur son épée, qui était auprès de lui, et si l'épée n'eût tombé dans la fontaine.

[Note 54: ][(retour) ] Ce nom est ainsi dans le roman. L'Alamanni a mis dans presque tout son poëme Maloalto, qu'il faudrait traduire Malehauly; vers la fin cependant il a écrit plusieurs fois Maloanco. On a cru devoir mettre partout Maloanc.

[Note 55: ][(retour) ] Lib. V.

Cette épée lui était très-chère. Il la tenait du grand chevalier Hector le Brun qui avait été son maître dans le métier des armes, et qui la lui avait donnée en mourant. Ces mots étaient gravés sur la lame: Loyauté passe tout; trahison honnit tout[56]. En retirant de l'eau son épée, Giron jette les yeux sur cette devise. Elle lui fait sentir l'énormité de la faute qu'il allait commettre. Il lui prend un accès de désespoir; il veut se tuer avec cette épée, et se la passe du premier coup à travers la poitrine. Giron perd beaucoup de sang et commence à défaillir; ils se font de tendres adieux; elle reste auprès de lui fondant en larmes.

[Note 56: ][(retour) ] Cette devise est ainsi dans le roman français. L'Alamanni a mis en deux vers:

Lealtà reca honor, vittoria e fama,

Falsitade honta e duol dona a ciascuno.

Ils ne sont pas bons, et pourraient se rendre ainsi en notre vieux style:

De loyauté naît les, victoire, honneur;

De fausseté rien que honte et douleur.

Mais l'ancienne devise vaut mieux.

Un tiers bien incommode survient; c'est Danaïn, Il a été successivement instruit de tout ce qui s'est passé; mais un méchant et malveillant témoin de la dernière scène l'a dénaturée en la lui racontant. Il croit donc que son infidèle ami et son infidèle épouse lui ont fait le dernier outrage, qu'ensuite un chevalier, qui a voulu le venger, a attaqué Giron et l'a blessé à mort. Il arrive auprès d'eux; ce qu'il voit est d'accord avec ce qu'on lui a dit.

Ses reproches font voir aux deux coupables qu'ils passent dans son esprit pour l'être plus qu'ils ne sont. Ils avouent ce qui est. Chacun des deux s'accuse et prend sur soi toute sa faute; mais tous deux protestent, au nom du ciel et de l'honneur, que le crime n'a point été commis. La sincérité, la tendresse même de leurs déclarations commence à persuader Danaïn. Leur dénonciateur, qui l'avait été par jalousie et par vengeance, vient pour jouir du fruit de ses calomnies. Danaïn l'aperçoit, court à lui, le menace, et tire de lui l'aveu de sa lâcheté. Alors il ne lui reste plus de doute; il ne peut en vouloir à son ami d'un sentiment involontaire qui s'est tenu dans les bornes de l'honneur; il fait transporter Giron à Maloanc, lui fait donner tous les secours de l'art et lui rend tous les soins de l'amitié. Sa femme, dont la raison est tout à fait revenue, le seconde; le courtois chevalier n'est pas devenu moins sage qu'elle;

Et sans honteux désirs, en tout bien tout honneur,

Toujours elle garda Giron pour serviteur.[57]

[Note 57: ][(retour) ]

E con più honesta voglia e miglior core Hebbe

Giron per sempre servitore.

(Fin du liv. VI.)

Il est vrai qu'il avait une autre maîtresse que cette aventure lui avait fait oublier. C'était la plus belle personne du monde et la plus tendre; il se la rappelle, et lorsqu'il est un peu rétabli, il prie son ami Danaïn de l'aller chercher, et de la conduire auprès de lui. Danaïn s'en charge volontiers; mais en chemin, il trouve celle qu'il conduit si belle qu'il en devient amoureux. Il la mène dans un château voisin et s'y enferme avec elle. Il l'entraîne ensuite par force vers des lieux plus éloignés, marchant de nuit par des chemins détournés, et fuyant tous les regards. Giron; instruit de cette déloyauté, sort du château de Maloanc dès qu'il peut porter ses armes, et se met à la recherche de son perfide ami[58]. Arrêté et souvent détourné par un grand nombre d'aventures, où il donne de nouvelles preuves de courtoisie et de valeur, il trouve presque partout des traces du passage de Danaïn et se met toujours à sa poursuite. Il le rencontre enfin, l'accable de reproches et le défie au combat[59]. Ce combat est long et terrible, plusieurs fois interrompu et repris. Enfin Danaïn est renversé et mis hors d'état de se défendre. Giron, prêt à lui donner la mort, est retenu par son ancienne amitié. Il envoie chercher du secours à un monastère voisin; on y transporte son ami blessé, qu'il accompagne tristement.

[Note 58: ][(retour) ] L. IX, st. 1.

[Note 59: ][(retour) ] L. XVII.

Peu de jours après, tandis qu'il parcourt les environs du monastère, un horrible géant y pénètre; enlève Danaïn du lit où le retenaient ses blessures et l'emporte. Giron averti court sur ses traces, atteint le monstre, délivre son ami, le remet entre les mains du bon abbé de ce couvent, et part, emmenant avec lui sa dame, ou plutôt sa demoiselle, que Danaïn lui a rendue, et que malgré tous ses efforts il n'avait pu rendre infidèle. Giron tombe avec elle dans les pièges d'un scélérat, à qui, peu de temps auparavant, il avait sauvé la vie, et qui les destine à une fin cruelle. Tous deux surpris pendant la nuit, et attachés avec de forts liens, sont exposés dans un bois pour y mourir de froid et de faim. Un chevalier survient, attaque le scélérat et ceux de sa suite, délivre Giron et sa maîtresse, qui reconnaissent en lui Danaïn[60]. Les deux amis, réconciliés par des services mutuels, voudraient ne se plus séparer, mais Giron doit terminer une grande aventure, où l'honneur lui prescrit d'agir seul; il dépose, auprès d'une bonne et sage dame, sa belle, qui ne le voit point partir sans verser beaucoup de larmes. Danaïn et lui s'embrassent. Ils étaient prêts à se quitter, quand Danaïn demande en grâce à son ami de se présenter le premier à l'aventure périlleuse qu'il va courir. Il s'agit d'arracher au méchant Nabon le Noir, ennemi du roi Artus et de toute la Table ronde, Pharamond, roi des Gaules, le roi Lac de Grèce, Meliadus de Léonois, le roi d'Estrangor, et d'autres chevaliers qu'il avait attirés dans ses pièges, et qu'il retenait en prison. Giron ne peut résister aux prières de son ami, fondées sur les plus hauts motifs de la chevalerie; et c'est Danaïn qui va s'exposer le premier aux dangers de cette entreprise[61].

[Note 60: ][(retour) ] L. XX.

[Note 61: ][(retour) ] L. XXI.

Chemin faisant, il trouve une aventure très-belle et très-merveilleuse qu'il met à fin[62]; Giron en rencontre aussi, mais elles l'arrêtent peu, et il revient à Maloanc, où il était convenu qu'il attendrait Danaïn. Il trouve la dame du château toute occupée de son mari, dont l'absence l'inquiète. De tristes présages lui font craindre sa perte. Giron cherche à la rassurer; mais il commence à craindre lui-même, et, après deux jours de repos, il part, très-empressé d'apprendre des nouvelles de son ami[63]. Danaïn était arrivé au château de Nabon le Noir; il avait livré un terrible combat, dont l'issue était malheureuse. Son adversaire et lui, blessés tous deux, et presque sans mouvement, avaient été transportés au château, où il devait rester prisonnier. Giron y arrive le lendemain; il se nomme et fait dire au noir Nabon que c'est lui même, et lui seul qu'il défie. Nabon, que le nom de Giron effraie, voudrait bien se dispenser de soutenir une trop forte gageure; mais en sa qualité de grand-seigneur, il ne manque pas de flatteurs qui piquent son amour-propre et lui promettent la victoire[64]. Ou lui donne pourtant un conseil plus conforme à sa perverse nature, c'est d'opposer la ruse à la force et à la valeur. Le premier jour, il fait sortir contre Giron seul cent chevaliers, qui l'entourent et l'attaquent tout à la fois. Loin de les craindre, il les brave, bat le capitaine, en renverse un second, un troisième, les culbute les uns dans les autres, les chasse tous devant lui comme un vil troupeau, et continue d'appeler à haute voix et de défier leur maître.

[Note 62: ][(retour) ] Ibid.

[Note 63: ][(retour) ] L. XXII.

[Note 64: ][(retour) ]

Ma come spesso avviene a i gran signori

Mentre ch'ei pensa e tacito si resta,

Molti havea intorno degli adulatori,

etc. (st. 98.)

Le lendemain, Nabon envoie au-devant de Giron une dame très-belle, mais très-perfide, qui va dès le matin se présenter à lui avec tous ses charmes. Le courtois chevalier, averti par sa prudence, lui reproche doucement le rôle qu'elle joue auprès de lui, la force d'en rougir, et la renvoie toute honteuse dans le château[65]. Une ruse d'un genre tout différent réussit mieux; devant la porte du château étaient des caves profondes; pendant la nuit, on enlève les voûtes et la terre qui les couvre; on met, à la place, des pièces de bois très-faibles, ou de longs bâtons, qu'on recouvre si bien de terre et de sable, que tout ce travail ne paraît pas. Le lendemain, Giron se présente sous les armes; Nabon sort à cheval de son château et le défie de loin. Giron court à lui la lance en arrêt, et, parvenu à l'endroit où est le piège, y tombe avec son cheval, qui meurt de cette chute. Le héros est aussitôt entouré de lances et d'épées dirigées contre lui, saisi, lié, chargé de chaînes. C'est une dernière épreuve pour son courage et pour son grand caractère. Il la soutient sans se démentir. La dame perfide, qu'il avait fait rougir, mais qu'il n'avait pas corrigée, vient l'insulter dans les fers. «Femme coupable, lui dit-il, mort ou captif, je ne changerais pas mon sort pour celui de ton Nabon[66].... Si mon corps est enchaîné, ma pensée est plus que jamais libre et entière. Quoi qu'il arrive de moi, il me suffit de rester ce Giron que je fus toujours, cet irréconciliable ennemi du vice et de l'injustice, qui ne leur céda jamais ni par espérance ni par crainte, qui jamais, fût-il sans lance et sans épée, ne fut vaincu ni prisonnier, si ce n'est par le plus grand malheur, ou par une trahison semblable à celle dont on use en ce moment contre moi.» Nabon vient aussi le braver; Giron lui répond de même; il se tait ensuite, et n'exprime plus son mépris que par ses regards.

[Note 65: ][(retour) ] L. XXIII.

[Note 66: ][(retour) ]

Risponde, O donna ria, morto ò prigione

Non cangerei mia sorte al tuo Nabone.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

E s'el corpo è legato, il mio pensiero

Resta ancor più che mai libero e' ntero.

Sia di me quel che vuol, che pur mi basta

Di restar quel Giron che sempre fui,

Ch'al vitio e'l torto volentier contrasta,

Ne per speme o timor s'arrende a lui; etc.

(L. XXIII, st. 32 et suiv.)

Mais le lâche Nabon triomphe; l'orgueil l'enfle et l'aveugle au point que, croyant désormais la Table ronde renversée et la chevalerie détruite, il ose envoyer une ambassade au roi Artus pour le sommer de se reconnaître son vassal. Artus, quoique tenté de punir ce trait de démence, craignant pour la vie de Giron et de ses autres chevaliers, dissimule et feint d'envoyer à son tour des ambassadeurs pour négocier. Mais il choisit ses quatre guerriers les plus braves, Lancelot, Tristan, Seguran et Palamède. Il les charge secrètement, non de traiter avec Nabon, mais de renverser cette puissance qui ose s'élever contre la sienne, et de lui ramener ses chevaliers. Les quatre invincibles arrivent au château de Nabon[67]. Cette ambassade solennelle lui fait perdre la tête. Selon l'usage des plus grands rois, dit le poëte, qui pendant cinq ou six jours ne parlent aux ambassadeurs qu'ils reçoivent que de choses agréables, de fêtes, de chasse, de danses et de concerts, et ne songent qu'à étaler leur richesse et leur puissance, pour inspirer plus de respect et plus de crainte, il reçoit les chevaliers d'Artus avec magnificence, et ordonne pour le lendemain un grand tournoi.

[Note 67: ][(retour) ] L. XXIV.

Tous les chevaliers ses vassaux s'y rendent en foule. Les quatre de la Table ronde tiennent leurs boucliers voilés et leurs devises cachées. Invités à combattre, ils y montrent peu d'empressement, peu d'aptitude et d'assurance; mais ils se sont partagé les rôles, se tiennent prêts, et au signal donné, fondent à la fois sur Nabon le Noir, sur ses courtisans, sur la foule de ses chevaliers. Le tyran tombe; nul ne résiste; tous sont vaincus, renversés, mis en pièces ou en fuite; les prisons sont ouvertes; les fers brisés, les chevaliers se reconnaissent, s'embrassent et retournent à la cour d'Artus, triomphants et plus satisfaits que s'ils rapportaient avec eux les trésors du monde entier,

Puisque par leur courage et leurs brillants exploits,

Ils ont rompu les fers de Giron le Courtois[68].

[Note 68: ][(retour) ]

Lieti assai più che se del mondo intero

Portassero i tesori in grembo accolti,

Poi ch' han salvato e tratto di prigione

Il cortese invitissimo Girone.

Ce sont les derniers vers du poëme.

Dans l'épître dédicatoire de ce poëme, tiré d'un vieux roman français, l'Alamanni avertit qu'il s'est permis d'y faire plusieurs changements. Le plus considérable est au dénoûment. Dans le roman, Danaïn est en prison d'un côté, Giron de l'autre; on les y laisse. Giron y était avec sa maîtresse; la pauvre demoiselle était grosse; elle meurt en accouchant. Elle meurt, dit le romancier français, «parce qu'elle n'avait ame qui lui aidast à supporter sa douleur.» L'Alamanni a donné avec assez d'art un dénoûment à cette action qui, comme on voit, n'en a point. Au lieu de jeter son héros dans la première prison venue, chez un chevalier discourtois, qui n'a point encore figuré dans le poëme, il le fait tomber dans les pièges de Nabon le Noir, qu'on y a déjà vu paraître, et il tire de l'orgueil même et de la méchanceté de ce Nabon une fin dont le merveilleux est analogue à celui qui règne dans tout l'ouvrage.

Ce merveilleux ne consiste guère qu'en des exploits de chevalerie qui passent toute croyance, mais sans féerie, proprement dite, sans intervention d'aucune fée bien ou malfaisante; et l'on y voit toujours des choses qui n'ont une vraisemblance convenue qu'au moyen des enchantements, sans voir agir ou paraître aucun enchanteur. Le héros se monstre, d'un bout à l'autre, digne de son surnom par ses actions et par ses discours. Il tient, en quelque sorte, à tous venants, école de courtoisie; il en fait un cours complet. La générosité la plus noble respire dans tout ce qu'il dit; de sa bouche sortent, à tout moment et à tout propos, des maximes élevées qui feraient bien regretter la chevalerie errante, si chacun n'était pas libre de les professer dans son cœur et d'y conformer sa vie, sans avoir le casque en tête et la lance au poing, mais qui, par leurs retours continuels, et quelquefois par leur longueur, ont un effet que produisent souvent les choses mêmes qu'on admire. En un mot, Giron le Courtois est un poëme fort noble, fort raisonnable et généralement bien écrit, mais froid et par conséquent un peu ennuyeux; peut-être par cela même que l'auteur y a mis trop d'ordre et de raison; peut-être pourrait-on dire des poëmes romanesques, ce que Térence dit de l'amour: «Vouloir soumettre à la raison des choses qui y sont si contraires, c'est comme si l'on voulait extravaguer avec sagesse[69]

[Note 69: ][(retour) ]

. . . . . . . . . Incerta hæc si postules

Ratione certâ facere, nihilo plus agas

Quam si des operam ut cum ratione insanias.

(Ter., Eunuch., act. I, sc. 1.)


CHAPITRE XII.

Fin de l'épopée romanesque; Notice sur la vie de Bernardo Tasso; Analyse de son poëme d'Amadis; dernières observations sur ce genre de poésie.

Il me reste à parler d'un poëme plus intéressant, dont l'auteur, soit qu'on le considère comme homme, ou comme poëte, joue un rôle important dans la littérature italienne; c'est l'Amadis de Bernardo Tasso, père du Tasse. Ce fut sans doute un grand bonheur pour Bernardo que d'avoir produit et élevé dans son sein l'auteur de la Jérusalem délivrée; mais son renom poétique en a souffert. La gloire du fils a éclipsé celle du père, et si Bernardo n'eût pas eu de fils, c'est lui qui, dans la postérité, se serait appelé le Tasse. Je le nommerai le plus souvent ainsi dans cette notice, où ce nom ne peut faire équivoque, quoiqu'il désigne communément l'auteur de la Jérusalem, et non pas celui d'Amadis.

Bernardo Tasso[70] naquit à Bergame, le 11 novembre 1493, de Gabriel Tasso et de Catherine de' Tassi tous les deux issus de deux branches de cette noble et ancienne famille[71]. Les dispositions qu'il annonça dès sa première enfance engagèrent son père à ne rien négliger pour son instruction. Il lui donna pour maître Jean-Baptiste Pio, de Bologne, grammairien célèbre, qui enseignait alors publiquement à Bergame les lettres latines. Mais cette première éducation fut interrompue par la mort prématurée du père et de la mère, qui laissèrent à leur fils des affaires embarrassées, très-peu de fortune, et deux jeunes sœurs à pourvoir. Heureusement le chevalier Domenico Tasso, leur oncle[72], se chargea des deux orphelines, maria l'une avantageusement et plaça l'autre dans un couvent où elle fit ses vœux; l'évêque de Recanati[73], frère du chevalier Dominique, prit soin du jeune Tasso, et l'entretint à ses frais dans un collége, où il continua ses études. Il fit de grands progrès dans le latin et dans le grec, et commença bientôt à cultiver avec un égal succès la poésie et l'éloquence italiennes. Il composa des pièces de vers où l'on distinguait déjà cette douceur de style et cette fécondité de sentiments et de pensées qui lui est propre. Sa réputation naissante s'étendit dans toute l'Italie, et lui procura des amis, non-seulement parmi les gens de lettres, mais parmi les grands et les princes.

[Note 70: ][(retour) ] Cette Notice est tirée principalement de la Vie de Bernardo Tasso, que l'abbé Serassi a mise au-devant de ses Rime, dans l'édition de Bergame, 1749, 2 vol. in-16, et du premier livre de la Vie de Torquato Tasso, par le même auteur, où il a rectifié quelques faits qui manquaient d'exactitude dans la première.

[Note 71: ][(retour) ]: On a débité des fables sur la famille des Tassi. On l'a fait descendre, par exemple, des de la Tour, ou des Torriani, anciens seigneurs de Milan; le marquis Manso lui-même, dans sa Vie du Tasse, a adopté cette erreur. Serassi, mieux instruit par un arbre généalogique très-exact, a rétabli la vérité. Omodeo Tasso, première tige de cet arbre dressé dans le dernier siècle, florissait dans le treizième (en 1290). Sa gloire et la source de l'illustration de sa famille vient de ce qu'il renouvela et perfectionna l'ancienne invention des postes réglées, abolie et oubliée pendant les siècles de barbarie. C'est ce qui, dans la suite, en fit obtenir à ses descendants l'intendance générale en Italie, en Allemagne, en Espagne et en Flandre. Cette place devint titulaire et héréditaire dans la famille sous Charles-Quint; et c'est d'un Lionardo Tasso de Bergame, petit-neveu de celui qui avait obtenu ce grand généralat des postes de l'empire, qu'est sortie la maison souveraine des Taxis. Lionardo avait deux frères; ils formèrent trois branches, qui s'illustrèrent, sous Philippe II, dans les ambassades, les hauts emplois militaires, et les dignités ecclésiastiques, en différentes parties de l'empire, tandis que la première de toutes restait à Bergame, et y vivait avec splendeur. Agostino Tasso, chef de cette branche, fut général des postes pontificales sous les papes Alexandre VI et Jules II, et son petit-fils Gabriel sous Léon X. Ce Gabriel, qui n'est point le père de Bernardo, laissa deux fils, dont l'aîné, Gian Jacopo Tasso, comte et chevalier, héritier des biens de sa famille, fit bâtir à Bergame le palais qui existe encore et la magnifique Villa de Zanga, à quelques lieues de cette ville. Gabriel, père de Bernardo, était fils d'un frère d'Agostino, général des postes sous Alexandre VI. Cette branche était moins riche; elle s'appauvrit encore, et Bernardo se trouva dans sa jeunesse entouré d'une famille noble et opulente, mais lui-même dans un état voisin de la pauvreté.

[Note 72: ][(retour) ]: Fils d'Agostino Tasso, dont il est parlé dans la note précédente.

[Note 73: ][(retour) ] Monsignor Luigi Tasso.

Il se retirait souvent, pour se livrer à la poésie, dans une campagne délicieuse que l'évêque son oncle avait à un mille de Bergame. Un nouveau malheur l'y attendait. L'évêque y était allé passer quelques jours; deux scélérats, ses domestiques, l'assaillirent pendant la nuit[74], l'égorgèrent, volèrent l'argent, l'argenterie, les objets précieux qui étaient dans la maison, s'enfuirent, et laissèrent le Tasse dans le désespoir de la perte d'un oncle qu'il aimait tendrement, dépouillé de tous les avantages qu'il retirait et de tous ceux qu'il espérait de ses bontés. Il avait alors vingt-sept ans; réduit à son mince patrimoine, il se retira à Padoue, pour achever ses études, et surtout pour s'instruire, dans la société d'un grand nombre de savants qui y étaient alors réunis. La poésie n'était pas le seul objet de ses travaux; il se livrait à des études plus graves, et principalement à cette partie de la philosophie morale qui embrasse la politique et le gouvernement des états, ayant le projet de chercher à être employé honorablement dans les cours de quelques princes, pour y faire valoir ses talents et tâcher de vaincre sa mauvaise fortune. Il chercha aussi dans l'amour quelque distraction à ses peines. Il aima tendrement Genèvre Malatesta, personne d'une haute naissance et d'une vertu égale à sa beauté. Il la célébra dans ses vers, tantôt ouvertement, tantôt sous le nom allégorique du genièvre, Ginebro. Lorsqu'elle épousa le chevalier degli Obizzi, et qu'il eut ainsi perdu toute espérance, il se plaignit de ce malheur dans un sonnet[75] si tendre, et qui eut un si grand succès, qu'il n'y eut homme ni femme en Italie qui ne voulût le savoir par cœur.

[Note 74: ][(retour) ] Septembre 1520.

[Note 75: ][(retour) ] Poichè la parte men perfetta e bella, etc.

Mais tout cela ne rendait pas meilleure la situation du jeune poëte. Enfin, le comte Guido Rangone, général de l'Église, ami et protecteur des lettres, le prit à son service. Ayant reconnu en lui beaucoup d'esprit et de discernement, il l'employa dans les affaires les plus importantes, le chargea de négociations délicates, à Rome, auprès du pape Clément VII; en France, auprès du roi François Ier. Le Tasse, du consentement du comte Rangone, et même pour ses intérêts, fut ensuite attaché à Mme. Renée de France, duchesse de Ferrare; mais il ne resta pas long-temps dans cette cour; il revint libre à Padoue, et de là se rendit à Venise, où il passa quelque temps, partagé entre la société de ses amis et la culture des lettres. Il y fit imprimer un recueil de ses poésies; ce recueil se répandit rapidement en Italie, et assura au Tasse une des premières places parmi les poëtes vivants; il parvint à la connaissance de Ferrante Sanseverino, prince de Salerne, qui conçut dès-lors une haute estime pour l'auteur, et désira se l'attacher. Il lui fit écrire d'une manière si pressante que le Tasse ne crut pas devoir refuser l'emploi de secrétaire du prince qui lui était offert. Il partit aussitôt pour l'aller trouver à Salerne[76]. Il y reçut l'accueil le plus flatteur, bientôt suivi de riches présents, et d'une forte pension que le prince lui assura pour toute sa vie. Enchanté de sa nouvelle condition, il forma dès-lors le dessein de se fixer dans cette cour, et se partagea tout entier entre le soin de répondre à la confiance de Sanseverino par l'habileté avec laquelle il conduisait ses affaires, par le talent particulier qu'il déployait dans sa correspondance, enfin par le zèle et la loyauté qu'il mettait à le servir; et celui de lui plaire et d'amuser la princesse Isabelle Villamarina, son épouse, par des compositions poétiques, neuves, ingénieuses, et dont la lecture était pour les deux époux le passe-temps le plus agréable.

[Note 76: ][(retour) ] Vers la fin de 1531.

Il s'était tellement habitué à faire des vers parmi les embarras et le mouvement des affaires, qu'il ne cessa point d'en produire même pendant le siège de Tunis, où Sanseverino fut employé par Charles-Quint, et où il emmena le Tasse. Bernardo, aussi habile au métier des armes qu'à la conduite des négociations, se distingua dans plusieurs actions pendant le siège. Il en rapporta pour butin quelques antiquités précieuses, et surtout un vase arabe d'un fort beau travail, destiné à mettre des parfums; il en fit par la suite un encrier dont il se servit toute sa vie. Après cette expédition, qui lui valut de nouvelles faveurs de son prince[77], ayant été envoyé par lui en Espagne pour des affaires importantes, il obtint, au retour, la permission d'aller passer quelque temps à Venise. Ses affaires personnelles, le plaisir de revoir ses amis, et l'impression d'un nouveau recueil de ses poésies l'y retinrent pendant près d'une année[78]. C'est là ce que disent tous les historiens de sa vie[79]; mais ils ne disent pas que la belle Tullie d'Aragon, célèbre par ses talents poétiques et par la liberté de ses mœurs[80], était alors à Venise, que Bernardo en devint amoureux, qu'il s'en fit aimer, qu'il la célébra dans ses vers, et que c'était là sans doute le plus fort lien qui le retint dans cette ville, tandis que son devoir l'appelait ailleurs. M. Corniani, en rétablissant ce fait[81], cite, pour le prouver, un dialogue de Speron Speroni, ami du Tasse, que ses autres historiens ne pouvaient pas ignorer. La chose y est si claire que c'est l'amour mutuel du Tasse et de Tullie, la nécessité où elle est d'aller rejoindre son prince et la douleur de cette séparation, qui font le sujet du dialogue[82].

[Note 77: ][(retour) ] Deux nouvelles pensions, l'une de deux cents ducats, l'autre de cent, sur les douanes de Sanseverino et de Salerne.

[Note 78: ][(retour) ] 1537.

[Note 79: ][(retour) ] Seghezzi, Tiraboschi et Serassi.

[Note 80: ][(retour) ] Voyez ci-dessus, t. IV., pag. 583 et 584.

[Note 81: ][(retour) ] I secoli della Letteratura italiana, t. V, p. 158 et 159.

[Note 82: ][(retour) ] C'est le premier de la première partie, t. I des Œuvres de Speron Speroni, Venise, 1740, in-4º. Tullie y dit à Bernardo: Del vostro amore son testimonio le vostre vaghe e leggiadre rime onde al mio nome eterna fama acquistate. Et pour qu'on ne doute pas de la nature de ce sentiment, Bernardo dit dans un autre endroit, que la raison même lui persuade d'aimer Tullie, en lui faisant trouver autant de plaisir à contempler ses grandes qualités et ses talents, que ses sens lui en procurent quand il jouit de sa beauté. Ed ella (la ragione) altrettanto di diletto mi fa sentire in contemplando la virtù vostra, quanto i sensi in godermi della vostra bellezza. (Ub. supr., p. 6.) Si le talent de Tullie lui donnait le titre de poëte, sa conduite lui en méritait un autre. Ce même dialogue le prouve encore. Niccolò Grazia, l'un des interlocuteurs, parle d'un discours de Brocardo à la louange des courtisanes, dans lequel il prétendait prouver que leur état est celui pour lequel la femme a été particulièrement créée. Tullie observe que c'était sans doute l'amour que cet auteur avait pour quelque femme de cette espèce, qui l'avait porté à soutenir une cause si déshonnête. Grazia répond que Brocardo n'a point considéré la courtisane comme un être bas et vil, mais comme une chose essentiellement inconstante et changeante, et que c'était pour cela même qu'il en faisait cas. Tale Saffo, ajoute-t-il, tale Corinna, tal fu colei onde Socrate, sapientissimo e dottissimo uomo, di avere appreso che cosa e quale si fusse amore si gloriava. Degnate adunque di esser la quarta in tal numero e fra cotanto valore, etc. Tullie ne dit pas non, et continue de discourir paisiblement et ingénieusement sur l'amour. (Ibid., p. 27.)

Si cette passion ne l'empêcha point de se rendre enfin à son devoir, elle ne le détourna pas non plus de former un établissement honorable et solide. Après son retour à Salerne, Sanseverino et Isabelle, satisfaits de plus en plus de son commerce et de ses services, le marièrent avantageusement. Il épousa Porzia de' Rossi qui joignait à la beauté, aux talents et au mérite, de la naissance et de la fortune[83]. Il eut la permission de se retirer avec elle à Sorrento, petite ville dont la position est délicieuse, et de s'y fixer, en gardant le titre de secrétaire du prince, qui, à l'occasion de son mariage, augmenta encore de cinq à six cents ducats son revenu. Alors le Tasse se trouva dans un état véritablement heureux. Il profita du loisir honorable dont il jouissait pour commencer son poëme d'Amadis, que le prince de Salerne, D. Francesco de Tolède, D. Louis d'Avila, et quelques autres grands seigneurs espagnols, amis des lettres, l'avaient engagé à entreprendre. Pendant plusieurs années, son bonheur domestique alla toujours croissant. Sa femme lui donna successivement trois enfants; le troisième fut ce Torquato Tasso que la nature doua d'un si grand génie, et que la fortune destinait à tant de malheurs[84]. Son père ne put être témoin de sa naissance. Il avait été obligé de suivre Sanseverino en Piémont, où les troupes de Charles-Quint et celles de François Ier se faisaient la guerre. Il le suivit encore en Flandre, et ne revint à Sorrento que lorsque son fils était âgé de dix mois.

[Note 83: ][(retour) ] 1539.

[Note 84: ][(retour) ] Il naquit le 11 mars 1544.

Le service du prince exigea bientôt après qu'il quittât cette magnifique et douce retraite, et qu'il revînt demeurer à Salerne. Il semble que tout son bonheur l'abandonna en même temps. Ce fut alors que le vice-roi don Pèdre de Tolède se mit en tête d'élever à Naples l'horrible tribunal de l'Inquisition; son prétexte était d'empêcher les hérésies germaniques de s'y introduire, et son vrai motif, suivant le véridique Muratori[85], de se venger, sous le manteau de la religion, de ceux qu'il n'aimait pas, et de se rendre redoutable aux seigneurs et aux barons du royaume, dont il était haï, et contre lesquels il n'aurait pas osé, sans ce moyen, procéder ouvertement.

[Note 85: ][(retour) ] Annali d'Italia, 1547.

L'édit de l'empereur était à peine affiché que le peuple et la noblesse se soulevèrent, s'assemblèrent en tumulte et déchirèrent l'édit. Le vice-roi déclara la ville en état de rébellion. Le mouvement n'en devint que plus tumultueux et plus général. Les Napolitains députèrent Charles de Brancas au prince de Salerne, pour le prier de se rendre auprès de l'empereur, au nom de leur cité, et d'obtenir de lui que l'Inquisition n'y fût pas introduite. Deux intimes confidents du prince furent d'avis différents sur cette proposition. Vincenzo Martelli, son majordome, homme d'esprit et bon poëte, lui conseilla de refuser, et Bernardo Tasso d'accepter une commission dangereuse peut-être, mais honorable, et dans laquelle il pouvait servir sa patrie, la justice et l'humanité[86].

[Note 86: ][(retour) ] Voyez ses Lettres, t. I, p 564 à 570.

Ces considérations l'emportèrent. Sanseverino partit avec le Tasse et une suite nombreuse; mais au lieu d'user de la plus grande diligence, il voyagea trop à son aise, et n'arriva à la cour qu'après que le vice-roi eût eu le temps d'instruire l'empereur de ce qui était arrivé, du départ du prince pour se rendre auprès de lui, et des mesures prises depuis ce départ pour faire rentrer Naples dans le devoir. Sanseverino fut donc très-froidement reçu et ne put rien obtenir. Ce désagrément ralentit beaucoup le zèle qu'il avait toujours eu pour le service de l'empereur. Un déni personnel de justice l'en détacha entièrement. Quelque temps après son retour à Salerne, on tira contre lui un coup de fusil, dont il fut assez grièvement blessé à la poitrine. Persuadé que ce coup venait du vice-roi son ennemi, il l'en accusa auprès de l'empereur. Charles-Quint refusa de le croire; dès-lors Sanseverino fut tenté de passer au service du roi de France. De nouvelles froideurs l'y déterminèrent; et s'étant rendu à Venise, il se déclara ouvertement. Don Pedre de Tolède apprit cette nouvelle avec joie, se hâta de le proclamer rebelle, et de confisquer ses principautés et tous ses biens.

Le Tasse qu'il avait laissé à Salerne, était ensuite allé à Rome, où il attendait patiemment le parti définitif que prendrait Sanseverino. Du moment où il en fut instruit, après une courte délibération, la reconnaissance et l'attachement le décidèrent; il jugea que ce serait une action lâche et infâme que d'abandonner son prince dans le temps où ses services pouvaient lui être le plus utiles; il résolut donc de suivre son sort. Dès lors il fut lui-même déclaré rebelle, banni des états de Naples, ses biens confisqués, et le fruit de tant de travaux entièrement perdu. Sa femme et ses enfants restèrent à Naples, dans un état pénible. Porzia, livrée à des parents peu délicats, eut besoin de tout son courage et des consolations qu'elle puisait dans les lettres de son mari. Bientôt il fut plus éloigné d'elle; Sanseverino crut nécessaire de l'envoyer à la cour de France, pour engager le roi Henri II à une entreprise sur Naples. Bernardo vint à Paris[87]; il tâcha, par ses sollicitations auprès des ministres, de faire décider cette expédition, et par plusieurs pièces de vers adressées au roi, d'enflammer son courage et de lui donner l'espérance d'une conquête facile, tandis que de son côté le prince de Salerne négociait à Constantinople, et promettait que le Grand-seigneur faciliterait encore cette conquête par de puissants secours. Le Tasse ayant fait tout ce qui était en son pouvoir, et voyant s'en aller en fumée tout ce projet d'une nouvelle guerre de Naples, cessa de suivre la cour, et se retira à Saint-Germain. Il y passa l'hiver, se consolant de ses disgrâces par le commerce des muses, et tantôt travaillant à son poëme, tantôt célébrant dans ses rimes Marguerite de Valois, sœur du roi, dont la beauté, l'amabilité et les grâces étaient alors l'objet des chants de tous les poëtes.

[Note 87: ][(retour) ] Septembre 1552.

Mais le désir de se rapprocher de sa famille l'engagea enfin à solliciter de son prince la permission de retourner en Italie. Il fit courageusement ce voyage, au milieu des rigueurs de l'hiver, et arriva au mois de février à Rome[88], où il s'occupa sans délai des moyens de faire venir sa femme et ses enfants; mais la famille de Porzia de' Rossi mit des obstacles à ce qu'elle quittât Naples pour suivre un proscrit. Bernardo ne pouvant plus souffrir ces délais, voulut au moins avoir auprès de lui son fils Torquato. L'arrivée de cet enfant chéri lui fit oublier tous ses chagrins; mais la malheureuse Porzia sentit douloureusement le coup de cette séparation. Retirée dans un couvent avec sa fille Cornélie, persécutée par des frères avides qui lui retenaient sa dot, séparée de son époux et de son fils, sans espoir de voir finir cet état de solitude et d'abandon, elle ne put le supporter long-temps. Sa santé s'altéra; tout à coup elle fut saisie d'un mal si violent et si prompt qu'en moins de vingt-quatre heures elle mourut[89]. On ne peut exprimer la douleur que le Tasse ressentit de cette perte imprévue. De nouveaux malheurs fondirent sur lui. L'empereur et le pape se brouillèrent. Le duc d'Albe, alors vice-roi de Naples, marcha sur Rome, et s'empara d'Ostie et de Tivoli. Rome était hors d'état de faire la moindre résistance. Le Tasse craignant d'être pris par les Impériaux et d'être exécuté comme rebelle, obtint avec beaucoup de peine, dans le trouble où était la cour de Rome, la permission, d'aller chercher un autre asyle. Il l'obtint pour lui seul, et non pour un mobilier assez riche, reste de son ancienne fortune, et seul bien qu'il pût laisser à ses enfants. Il fit partir précipitamment son fils pour Bergame sa patrie, où il l'envoyait chez ses parents: et tranquille sur ce qu'il avait de plus cher, il partit pour Ravenne, où il arriva dépourvu de tout, sans hardes, sans linge, avec deux seules chemises et son poëme d'Amadis.

[Note 88: ][(retour) ] 1554.

[Note 89: ][(retour) ] Février 1556.

Le duc d'Urbin[90] ne l'y laissa pas long-temps. Dès que ce généreux protecteur des lettres sut que le Tasse était si près de lui et dans un état si peu digne de ses talents et de sa renommée, il l'invita avec beaucoup d'empressement à venir s'établir à Pesaro, lui offrant une habitation charmante[91], où il serait libre de se livrer à ses travaux poétiques. Le Tasse ne refusa point des offres si avantageuses. Dans cette paisible retraite, où il recevait chaque jour de nouveaux témoignages de l'intérêt et de la libéralité du duc, il commença enfin à respirer après de si longues épreuves, et c'est là qu'il mit la dernière main à son Amadis[92]. Ce poëme était attendu de toute l'Europe littéraire; et il espérait en retirer quelque fruit. Ayant obtenu quelques avances du duc d'Urbin, du cardinal de Tournon, avec qui il s'était lié d'amitié en France, et de quelques autres amis, il se rendit à Venise, où comblé de marques d'estime par les principaux citoyens, admis dans l'académie vénitienne qui s'était alors formée pour l'avancement des lettres, et aidé des soins et des conseils de plusieurs savants qui la composaient, il donna en 1560 une belle édition de son Amadis, et une seconde de ses poésies considérablement augmentée.

[Note 90: ][(retour) ] Guidobaldo II de la Rovère.

[Note 91: ][(retour) ] Il Barchetto, maison de délices bâtie par le duc son père.

[Note 92: ][(retour) ] 1557.

Le duc d'Urbin était alors en faveur auprès du roi d'Espagne, Philippe II, et son capitaine général en Italie: il espéra pouvoir obtenir par son crédit la restitution des biens du Tasse, dans le royaume de Naples, ou du moins ce qui devait revenir à ses enfants de la succession de leur mère. Le duc employa pour cette affaire les amis puissants qu'il avait à la cour de Madrid. Pour seconder ces bonnes dispositions, le Tasse envoya en Espagne et fit présenter à Philippe un magnifique exemplaire de son poëme qui lui était dédié; mais après une longue attente il fut obligé de renoncer à toute espérance: il ne reçut pas même de réponse à l'hommage qu'il avait offert, et au présent qu'il avait fait.

C'est dans ces circonstances qu'il apprit que son fils Torquato, qu'il avait toujours eu avec lui à Urbin, à Pesaro et à Venise, et qu'il avait depuis peu envoyé à Padoue pour y étudier les lois, venait, à l'âge de dix-huit ans, d'y composer son poëme de Rinaldo, et se disposait à le faire imprimer. Ce tendre père n'était pas dans un moment où il pût regarder la poésie comme un grand moyen de fortune; il fut très-affligé d'apprendre, et cette composition, et cette disposition de son fils. Il s'opposa d'abord à l'impression du poëme; mais vaincu par les instances de ses amis les plus distingués dans les lettres[93], la destinée de son fils et celle de la poésie italienne l'emportèrent, et il y consentit à la fin[94].

[Note 93: ][(retour) ] Molino, Domenico Veniero, Danese Cattaneo, etc.

[Note 94: ][(retour) ] En 1562.

L'année suivante, Guillaume, duc de Mantoue, appela Bernardo Tasso à sa cour, se l'attacha en qualité de premier secrétaire[95], lui prodigua les meilleurs traitements et les preuves de la confiance la plus intime. Son âge qui était alors de plus de soixante-dix ans, et les affaires importantes dont il se trouva chargé, ne l'empêchèrent point de se livrer à ses études chéries. Il entreprit de tirer de son Amadis l'épisode de Floridante, et d'en faire un poëme à part; mais il ne put avancer beaucoup ce travail. Ayant été nommé par le duc de Mantoue gouverneur d'Ostia ou d'Ostiglia, petite place sur le Pô, il y était à peine arrivé qu'il tomba malade. Il mourut un mois après[96], entre les bras de son fils, accouru au premier bruit de sa maladie, de la cour de Ferrare où il était alors. Les regrets que causa sa mort furent aussi vifs que si elle eût été prématurée. Le duc, pour honorer les restes d'un si grand homme, fit porter son corps à Mantoue, dans l'église de Sant' Egidio, et l'ayant fait placer dans un tombeau d'un très-beau marbre, il y fit graver cette noble et simple inscription: Ossa Bernardi Tassi. Mais quelque temps après il vint un ordre du pape de détruire dans les églises tous les tombeaux élevés au-dessus de terre ou incrustés dans les murs; celui du Tasse étant dans le premier cas, son fils Torquato fit transporter religieusement ses cendres à Ferrare, dans l'église de Saint-Paul.

[Note 95: ][(retour) ] Segretario maggiore.

[Note 96: ][(retour) ] 4 septembre 1569.

Le Tasse avait la taille haute et droite. Son portrait, que l'on voit encore à Bergame dans la salle du grand conseil, le représente avec un front grand et ouvert, des yeux vifs, une barbe noire et épaisse, peu d'embonpoint, mais des membres forts et bien proportionnés, une physionomie prévenante et agréable. Son caractère était franc, sincère, naturellement enclin à l'amour, à l'amitié, à l'oubli des injures, sans orgueil et sans ambition dans le bonheur, et d'une constance à toute épreuve dans l'adversité. Il était libéral et magnifique, quand sa fortune lui permettait de l'être; il aimait que sa maison fût richement meublée et décorée. Il faisait quelquefois des présents dignes d'un prince, comme lorsqu'il donna trois chevaux de race au chevalier Tasso son parent. Il eut un grand nombre d'amis, et mit toujours beaucoup de soin à les cultiver. Ceux qui lui furent les plus chers, et qui sont en même temps les plus connus dans les lettres, furent Sperone Speroni, Bernardo Capello, Annibal Caro, le Muzio, le Varchi, le Ruscelli et le Dolce. Enfin il fut exempt de cet amour-propre excessif et de cette triste passion de l'envie, à laquelle le sentiment exagéré de notre mérite conduit presque toujours, peut-être parce qu'ayant appliqué son esprit aux grandes affaires en même temps qu'aux lettres, il mettait chaque chose à sa place, et que sans faire descendre les lettres du premier rang qui leur appartient, il avait reconnu qu'il existe encore après elles des choses dont on peut s'occuper, et auxquelles on peut s'intéresser dans la vie. Enfin il était doué d'un de ces caractères essentiellement heureux, que la mauvaise fortune peut bien troubler quelquefois, mais qu'elle n'empêche pas toujours de l'être.

On a de lui, en prose, un discours sur la poésie, prononcé dans l'académie vénitienne, et trois volumes de lettres, intéressantes pour l'histoire littéraire et même pour l'histoire politique de son siècle, en même temps qu'elles le sont pour la connaissance des événements de sa vie, et des premières années de son fils. Ses cinq livres de poésies lyriques sont surtout recommandables par une certaine douceur de style qui rappelle souvent celle des vers de Pétrarque. Cette qualité, analogue à la trempe de son caractère et de son génie, était ce dont il se piquait le plus. On lui vantait un jour les poésies de son fils; on les mettait même devant lui au-dessus des siennes. Mon fils, répondit-il, fera des vers plus savants que les miens, mais il n'en fera jamais d'aussi doux.

Après avoir fait beaucoup de grandes canzoni à la manière de Pétrarque et des autres lyriques italiens, il essaya le premier de naturaliser dans sa langue l'ode en strophes de quatre, de cinq et de six vers; et cette partie de ses poésies est particulièrement estimée. Dans ses élégies, ses églogues, ses petits poëmes de Pirame et Thisbé, de Léandre et Hèro, il employa, non pas des vers tout-à-fait libres, mais une espèce de genre mixte, ou des vers rimés de distance en distance, genre que le Tolomei imagina le premier, et qui a l'inconvénient de ne pas délivrer entièrement le poëte du joug de la rime, et de priver l'oreille du plaisir qu'elle lui procure, ou du moins de ce sentiment de la consonance que nous sommes habitués à regarder comme un plaisir.

Je reviendrai dans la suite sur ses odes et sur ses autres poésies; je dois maintenant faire connaître le poëme auquel il doit la plus grande partie de sa gloire.

Le roman d'Amadis de Gaule est d'une antiquité qui paraît plus ou moins reculée, selon que l'on embrasse l'une ou l'autre des opinions avancées sur son premier auteur. Les uns ont prétendu qu'il avait été originairement écrit en vieux langage espagnol par un Mahométan de Mauritanie, qui se disait magicien et chrétien[97]; les autres le font naître en Angleterre, d'où il était passé en Espagne, et Bernardo Tasso lui-même était de cette opinion. D'autres l'attribuent à un Portugais qui écrivait au commencement du quatorzième siècle[98]. Quelques-uns ont voulu qu'il fût d'abord composé en flamand, puis traduit en vieux espagnol[99], avec beaucoup d'additions, ensuite retraduit, avec ces mêmes additions, en vieux français[100]. Mais si l'on veut en regarder comme le véritable auteur, celui qui le premier le mit en état d'être lu, par les corrections qu'il fit à l'ancien texte, par la couleur toute nouvelle qu'il lui donna, c'est à l'Espagnol Garcias Ordognez de Montalvo qu'appartient cet honneur. Il le fit paraître à Salamanque en 1525[101]. Nicolas d'Herberay, sieur des Essarts, le traduisit en français, en 1543[102]; il en parut aussi une traduction italienne à Venise, en 1557. Nous avons vu dans la Vie du Tasse qu'il composa son poëme vers 1540, dans sa belle retraite de Sorento. Toute la cour de Naples était alors espagnole, et ce fut d'après le Roman espagnol, dont il n'existait pas encore de traduction connue, que le Tasse composa le sien.

[Note 97: ][(retour) ] Le Quadrio, Stor. e Ragion. d'ogni poes., t. VI, p. 520 et 521.

[Note 98: ][(retour) ]: Vasco de Lobera, ou Lobeira. On le fait vivre sous Denis, qui régna jusqu'à 1325. (Id. ibid.)

[Note 99: ][(retour) ] Par Acuerdo de Oliva.

[Note 100: ][(retour) ] Par un certain Gorrée de Picardie. C'est cet écrivain picard que notre savant Huet (Essai sur les romans) a prétendu être l'auteur original. M. de Tressan (Disc. prélimin. de son Extrait d'Amadis) adopte cette opinion, ou plutôt il croit que des manuscrits picards, que Nicolas d'Herberay dit avoir vus, étaient, comme le croit d'Herberay lui-même, ceux dont les Espagnols s'étaient emparés pour les traduire dans leur langue et les continuer selon le goût de leur nation. Or, l'ancienne langue picarde, la même que l'on parle encore dans le pays, est aussi, selon M. de Tressan, la même que la langue romane, ou la langue française du douzième siècle. Rien de moins certain que cette identité absolue, mais en la supposant même, on voit que cet Amadis picard doit n'avoir été que celui de Gorrée, traduit de l'ancien espagnol. Il est donc permis de rester dans le doute, et il n'est pas, au fond, très-important d'en sortir.

[Note 101: ][(retour) ] M. de Tressan. (loc. cit.) dit que ce fut en 1547; d'où il lire la conséquence que d'Herberay, qui publia la première partie de sa traduction en 1540, ne l'avait point faite d'après le travail de Montalvo; mais il se trompe: le Quadrio ne cite pas seulement cette édition espagnole de 1525, mais une autre à Séville, 1526, et une troisième à Venise, 1533. On ne doit pas consulter à ce sujet la Bibliotheca Scriptor. Hispan. de Nicol. Antonio, qui ne cite point de plus ancienne édition que celle de Salamanque, 1575, in-fol. (Ne serait-ce pas une simple erreur typographique qui aurait fait mettre un 7 au lieu d'un 2?)

[Note 102: ][(retour) ] Le premier livre, dédié à François Ier, parut en 1540, et les autres livres les années suivantes.

Il voulait d'abord l'écrire en vers libres ou non rimes; son ami Sperone Speroni l'y engageait; mais le prince de Salerne et D. Louis d'Avila, en cela de meilleur conseil que ce savant littérateur, voulurent qu'il le fit en octaves. Cette forme harmonieuse est surtout appropriée aux fictions brillantes de la féerie, et Bernardo se félicita d'avoir pris ce parti, lorsqu'il vit, quelque temps après, le peu de succès qu'eut l'Italia liberata du Trissino. Il voulait aussi se conformer aux règles d'Aristote, et faire un poëme épique régulier; sur ce point, qui tenait au fond de l'art, la cour n'avait rien à lui dire; mais elle l'avertit par un autre moyen. Lorsqu'il eut achevé dix chants avec cette régularité antique, il en essaya l'effet dans un cercle nombreux, en lisant ceux de ses chants dont il était le plus satisfait. Il s'aperçut bientôt que l'auditoire allait toujours en décroissant et qu'aux dernières lectures la salle était presque déserte. Cette expérience lui prouva que l'unité d'action et d'intérêt, fort bonne dans des fables d'une autre nature, n'avait point cette variété qu'exigent la chevalerie et la féerie, et dont le poëme de l'Arioste avait fait un besoin au public et une loi aux poëtes. Il revint donc sur ses pas, et se soumit, quoique malgré lui, à cette multiplicité d'action, à ce désordre convenu qui était passé en précepte, et pour lequel son ouvrage devint une nouvelle autorité.

Il s'y soumit si bien, son imagination féconde entoura de tant d'accessoires l'action principale, ses épisodes sont si nombreux et tellement diversifiés, enfin son poëme est si long, qu'il serait extrêmement difficile d'en donner une analyse complète. Quelque serrée qu'il fût, on n'y arriverait pas sans beaucoup de peine à la fin du centième chant. Mais le sujet d'Amadis de Gaule est très-connu en France. Il l'était même autrefois par l'ancienne traduction du roman espagnol; il l'est bien plus maintenant par l'élégant abrégé qu'en a fait M. de Tressan[103]. Il suffira donc d'en rappeler les principales circonstances, et de donner seulement, par l'analyse des premiers chants, une idée de la manière dont le poëte l'a traité.

[Note 103: ][(retour) ] Paris, 1779, 2 vol. in-12, réimprimé dans le Recueil des Œuvres de M. de Tressan, Paris, 1787, 12 vol. in-8º. Cet extrait est en effet écrit avec beaucoup de prétention à l'élégance, mais trop rempli d'une froide galanterie de cour, qui détruit l'intérêt et engendre l'ennui. Le vieux courtisan y gâte souvent l'ouvrage du romancier. Ne va-t-il pas jusqu'à établir à la cour du roi Lisvart des entretiens sur les modes, des discussions sur les coiffures et sur les couleurs, et à faire décider dans ces assemblées du cinquième siècle, transformées en cercles de Versailles et de Trianon, que de toutes les coiffures de femmes, celle qu'on nommait à la grecque était la plus élégante et la plus noble, et que la couleur puce était la reine des couleurs? Il ne manquait plus que d'ajouter le caca-dauphin, qui fut aussi une couleur à la mode, au temps où l'auteur écrivait.

Au temps de l'ancienne chevalerie, Lisvart, frère du roi de la Grande-Bretagne, était à la cour du roi de Danemarck, dont il avait épousé la fille, quand le roi son frère mourut[104]. Appelé à lui succéder, il s'embarque avec Brisène sa femme, et avant d'aborder dans ses nouveaux états, il va visiter le bon Languines, roi d'Écosse. Ils se promenaient ensemble au bord de la mer, lorsqu'ils virent aborder un vaisseau superbement orné, et d'où sortaient des sons harmonieux[105]. Il en descendit une dame qui conduisait avec elle un jeune homme plus beau qu'Adonis. Une demoiselle portait sa lance, une autre son casque. La dame s'approche des deux rois, et prie poliment Lisvart de donner à ce jeune homme l'ordre de chevalerie. Lisvart lui accorde sa demande, reçoit le nouveau chevalier, lui donne l'accolade et lui fait prêter son serment. Aussitôt un nain sort du vaisseau, conduisant à la main un cheval superbe. A l'arçon de la selle est attaché un écu garni et entouré de perles, sur lequel est peint en champ d'or le portrait d'une jeune fille de la plus grande beauté, couvert d'un diamant transparent, destiné à le garantir des coups de lance et d'épée dans les combats. La sage fée Sylvane, qui conduit le jeune chevalier, lui remet ce bouclier, en lui annonçant que la Beauté qu'elle y a fait peindre est celle qui doit se rendre maîtresse de son cœur. Elle l'embrasse, il saute sur le beau cheval, salue les deux rois, s'éloigne, et la fée disparaît à l'instant.

[Note 104: ][(retour) ] Ce roi, que le poëte ne nomme pas, est appelé dans le roman, Falangris.

[Note 105: ][(retour) ] Canto I, st. 12 et suiv.

En apprenant, quelques jours après, son premier fait d'armes, Lisvart apprend aussi que son nom est Alidor, qu'il est son fils, et qu'il a pour mère une belle et malheureuse reine qui vit dans le deuil et dans les larmes, parce qu'elle n'a pu avoir pour époux le père de son enfant[106]. Cependant des troubles causés par son absence le rappellent dans ses états. Il part, et confie à la reine d'Écosse sa fille Oriane, princesse à la première fleur de l'âge et qui est un prodige de beauté. La reine croit ne pouvoir rien faire de plus agréable pour la fille du roi son ami, que d'attacher à son service le Damoisel de la Mer, jeune adolescent nourri depuis quelques années à sa cour, à peu près de l'âge d'Oriane, et aussi beau qu'elle est belle. Cette politesse a les suites que l'on peut déjà prévoir. Entre autres incidents de leurs naissantes amours, le Damoisel, dans une partie de campagne, ose seul attaquer un lion qui a mis en fuite tout le cortège de la princesse, et qui s'apprête à la dévorer. Il tue le monstre; ce service rendu accroît son amour; la reconnaissance augmente celui d'Oriane; la reine est présente; ils ne peuvent se rien dire, mais ils s'entendent sans se déclarer.

[Note 106: ][(retour) ] Cette partie de l'exposition du poëme est vive et brillante. On pourrait lui reprocher de ne pas annoncer l'action principale, et d'en offrir d'abord une qui n'est qu'épisodique ou secondaire; mais dans un genre aussi libre que le roman épique, c'est une singularité de plus, et non pas un défaut.

Dans ce temps, où il y avait des lions en Écosse, il y avait aussi des géants. Un des plus horribles, suivi de quatre cavaliers, attaque à leur retour la reine, Oriane et leur suite[107]; c'est encore pour le Damoisel de la Mer une occasion de faire briller son courage; avec la seule épée d'un guerrier que ces brigands ont massacré, il combat le géant, le tue, lui et ses quatre satellites. Sa princesse lui doit une seconde fois la vie, et cette fois-ci, quelque chose de plus précieux; car ce géant était un affreux corsaire, venu d'une île dont il était maître, qui s'élève entre la Grande-Bretagne et l'Irlande; il voulait y emmener Oriane et ses jeunes compagnes, pour les joindre à plus de cent beautés de leur âge, qu'il avait enlevées de même et qui servaient à ses plaisirs. Elles reprenaient, avec leur libérateur, le chemin de la ville, le jour finissait, la nuit étendait ses voiles; on voit tout à coup paraître cent nains tenant des torches allumées et une demoiselle honnête et polie qui vient proposer à la reine et à Oriane de s'arrêter jusqu'au matin, non loin de là, dans un pavillon où la fée Urgande les attend. Elles auront pour escorte un roi des plus illustres et des plus braves. A l'instant même ce roi arrive; c'est Périon, souverain des Gaules et beau-frère de la reine d'Écosse. Il les conduit au pavillon d'Urgande, que le goût et la magnificence ont bâti, et dont ils se disputent les ornements[108]. Tandis qu'on en parcourt avec curiosité les divers appartements éclairés de mille flambeaux, Oriane et le Damoisel ne font que se regarder[109]. Il ose enfin parler à la princesse, mais c'est pour la prier d'obtenir du roi qu'il le reçoive chevalier. Il est temps qu'il aille justifier par des exploits dignes de son courage l'honneur qu'il a de lui appartenir.

[Note 107: ][(retour) ] C. II, st. 17.

[Note 108: ][(retour) ] Cette fée, qui joue dans le poëme comme dans le roman un très-grand rôle, est la protectrice de toute la famille d'Amadis. Elle régnait dans une île inconnue, d'où elle veillait sans cesse sur Périon et sur ses enfants. Le vieux roman français l'appelle souvent Urgande la Déconnue, et l'italien Sconosciuta.

[Note 109: ][(retour) ] Ub. supr., st. 59.

Cependant la fée Urgande vient recevoir ses hôtes; le roi d'Écosse, averti par un message, arrive de son côté[110]; les deux rois et la fée, instruits des deux belles actions du Damoisel, lui donnent, au milieu d'un repas splendide, les éloges qu'il a mérités. Oriane saisit en tremblant cette occasion pour demander à Périon ce qu'il lui accorde volontiers: il donne avec plaisir l'ordre de chevalerie à celui qui promet d'être un si brave chevalier. La cérémonie faite, ce roi qui n'était venu que pour demander au roi son beau-frère des secours contre le féroce Abyès, roi d'Irlande et des Orcades qui ravage ses états avec une armée de barbares, ayant facilement obtenu ce qu'il désire, se hâte de partir. Le nouveau chevalier se dispose à le suivre. On vient lui remettre de la part de Gandales, seigneur écossais qui l'a élevé, une épée richement ornée, et plusieurs objets précieux, trouvés autrefois avec lui sur la mer, dans une caisse ou plutôt dans un berceau de bois de cèdre. Parmi ces objets étaient un anneau d'un grand prix, et une boule de cire. Oriane lui demande cette seule boule, qu'il s'empresse de lui offrir. Il part enfin, emmenant pour écuyer Gandalin, fils de Gandales, jeune homme de son âge, élevé avec lui, et qui ne veut point s'en séparer.

[Note 110: ][(retour) ] C. III.

En suivant les traces du roi Périon[111], il rencontre une dame et une demoiselle, dont la première lui présente une lance, en lui disant qu'avec cette arme il sauvera la maison royale dont il est sorti; c'est encore la fée Urgande, qui disparaît aussitôt. La demoiselle est une Danoise attachée à la reine de la Grande-Bretagne, et qui retourne auprès d'elle; elle déclare au Damoisel de la Mer qu'elle restera quelques jours auprès de lui pour voir quel usage il fera de cette lance. Le premier usage qu'il en fait est de délivrer Périon, à qui une troupe de brigands a dressé une embuscade et qui est près d'y périr. Les brigands sont tous percés de sa lance, ou mis en pièces par son épée. Le roi plein de reconnaissance embrasse son défenseur, et reprend en sûreté la route de ses états. Le Damoisel, pour chercher d'autres aventures, prend par un autre chemin. La Demoiselle de Danemark, témoin de cet exploit, n'en veut pas davantage, quitte le jeune chevalier, et se rend à la cour d'Écosse. Elle y raconte ce qu'elle a vu[112]; d'autres messages instruisent la cour des preuves que le Damoisel de la Mer ne cesse de donner de sa valeur; tout retentit de ses louanges. Le cœur d'Oriane est vivement ému; elle doit bientôt retourner auprès de son père; elle n'aura plus si facilement des nouvelles de son chevalier; elle prend enfin pour confidente la Demoiselle de Danemark; elle lui confie que dans la boule de cire que celui qu'elle aime lui a donnée, elle a trouvé son nom écrit, avec la qualité de fils de roi. Elle la prie de l'aller trouver de sa part, de lui remettre ce signe de sa mission, et d'aller, s'il le faut, jusqu'à Paris l'assurer de la constance de son amour.

[Note 111: ][(retour) ] C. IV.

[Note 112: ][(retour) ] C. V.

Le temps de son retour dans la Grande-Bretagne étant venu, la fée Urgande vient la prendre dans un vaisseau magnifique, où sont employées toutes les richesses de la féerie[113]. Pendant le trajet, elle instruit Oriane, et en même temps le lecteur, de la naissance du jeune Damoisel dont elle est si tendrement occupée. Il a reçu le jour de ce même roi Périon, qui l'a fait chevalier sans le connaître et à qui il a sauvé la vie. Épris dans sa jeunesse d'Elisène, fille du roi de la Petite-Bretagne ou de l'Armorique, Périon l'épousa sans autre témoin que sa suivante. Elle eut de lui un fils dont elle accoucha en secret.

[Note 113: ][(retour) ] C. VI.

Le soin de son honneur la força de faire exposer cet enfant sur les flots, dans un berceau de bois de cèdre, où elle fit placer l'épée que Périon avait laissée en la quittant, un anneau qu'elle tenait de lui, une boule de cire, et dans cette boule un papier sur lequel étaient écrits son nom et la qualité de son père. Elle a depuis épousé solennellement Périon; elle règne maintenant avec lui sur les Gaules, et tous deux regrettent également la perte de ce fils de leur amour. Le jour où il fut exposé, un seigneur écossais, nommé Gandales, vit le berceau près du rivage, le prit, l'emporta chez lui, et donna à l'enfant le nom de Damoisel de la Mer. Oriane sait le reste de l'histoire; elle est à peine finie que le navire entre au port de Vindisilore. Urgande dépose la princesse au sein de sa famille et remonte sur son vaisseau.

Pendant ce temps, le Damoisel, après des rencontres et des aventures, ornement indispensable des voyages de tout chevalier, s'était joint au prince d'Écosse, son ami, qui conduisait les troupes que le roi Languines envoyait au secours de Périon[114]. Ils passent le détroit, abordent en Normandie, et sont bientôt rendus à Paris. Périon s'y était renfermé, après avoir perdu plusieurs batailles[115]. Il les reçoit avec beaucoup de joie. Le féroce Abyès arrive avec ses Irlandais et se présente devant la place[116]. Périon, le prince d'Écosse et le Damoisel de la Mer, sortis à sa rencontre, tombent dans une embuscade; la mêlée devient effroyable. Le Damoisel parvint à joindre Abyès, et le défie seul à seul. Le roi d'Irlande accepte, est vaincu et tué, après un combat des plus terribles. Au moment où le vainqueur est conduit en triomphe, où le roi et la reine des Gaules reconnaissent qu'ils lui doivent leur salut et celui de leurs états, la confidente d'Oriane arrive et remplit auprès de lui la mission dont elle est chargée. Il apprend ainsi son nom et son origine royale; il ne lui reste à savoir que de quel roi il est né.

[Note 114: ][(retour) ] C. VIII. Le roman français nomme le prince d'Écosse Agrayes, et le poëme italien Agriante.

[Note 115: ][(retour) ] Dans le roman, la ville où Périon s'enferme et est assiégé n'est point Paris, mais Baldaen, qui n'est connue, je crois, ni dans la géographie des Gaules, ni dans celle de la France.

[Note 116: ][(retour) ] C. IX et X.

Ce jour-là même, un incident particulier fait remarquer au roi et à la reine des Gaules l'anneau que le Damoisel portait toujours; ils commencent à soupçonner la vérité; ils vont ensemble la nuit à la chambre du jeune héros, qu'ils trouvent profondément endormi. Son épée était au chevet du lit. Périon la tire du fourreau, et reconnaît celle qu'il avait autrefois laissée à Elisène. Ces deux signes réunis ne leur laissent presque plus de doute. Ils réveillent le Damoisel par les expressions de leur joie, apprennent de lui qu'il n'est point le fils de ce Gandales qui l'a élevé, qu'il n'est qu'un malheureux enfant que ce bon Écossais avait trouvé dans un berceau flottant sur la mer.... Alors tout est éclairci; Elisène et Périon reconnaissent leur fils, qui quitte le nom de Damoisel de la Mer pour prendre celui d'Amadis[117].

[Note 117: ][(retour) ] 117: C. X.

Ce n'est, à bien dire, qu'ici, au dixième chant, que l'exposition se termine. On voit quel soin l'auteur a pris de ménager par degrés la connaissance que l'on acquiert, et qu'Amadis acquiert lui-même du secret de sa naissance. Dans le roman, au contraire, on le sait dès le commencement. Les faits y sont contés en sens direct; dans le poëme, ils le sont en ordre inverse ou rétrograde, comme les faits historiques le sont souvent dans l'épopée des anciens; c'est que pour le poëte romancier, le roman est l'histoire.

Amadis ne tarde pas à vouloir retourner auprès d'Oriane, mais il n'avoue au roi Périon que le désir d'aller acquérir de la gloire. Son père, malgré sa tendresse, n'a rien à opposer à un pareil motif. Dans leur dernier entretien, il lui donne des instructions assez mal placées et beaucoup trop longues sur les devoirs, non-seulement d'un chevalier, mais d'un général d'armée[118]. Lorsqu'Amadis est repassé dans la Grande-Bretagne, les aventures semblent naître sous ses pas. Dans un combat où il se couvre de gloire, il a pour témoin un jeune guerrier qui le regarde avec admiration, et qui, le combat fini, lui déclare qu'il allait demander au roi Lisvart l'ordre de chevalerie, mais qu'il ne veut le recevoir que de lui[119]. Amadis refuse d'abord, mais la fée Urgande paraît et l'engage à satisfaire le jeune inconnu; il le reçoit donc chevalier; ils se quittent, et c'est lorsqu'ils ne peuvent plus se voir qu'Urgande instruit Amadis de ce qu'ils sont l'un à l'autre. Ils sont frères. Elisène et Périon, depuis qu'ils étaient sur le trône, avaient eu un second fils nommé Galaor, qu'un géant leur avait enlevé; mais c'était à bonne intention et pour le remettre entre le mains d'Urgande, qui veillait sur la destinée des deux frères, et qui voulait faire donner au plus jeune une éducation conforme à ses projets[120]. Elle l'a conduit au-devant d'Amadis, pour que ce fût celui-ci qui l'armât chevalier; mais le temps n'est point encore venu où elle doit les réunir.

[Note 118: ][(retour) ] Ces instructions remplissent, à douze octaves près, tout le deuxième chant, qui, à la vérité, n'en a que cinquante.

[Note 119: ][(retour) ] C. XIII, st. 27.

[Note 120: ][(retour) ] Ce n'est point encore à ce moment que le lecteur est instruit de tous ces détails, et de ces projets d'Urgande, et de cette éducation de Galaor; c'est lorsqu'Amadis est arrivé à la cour de Lisvart, et qu'ayant reçu un message de la part de son frère, il raconte à la reine tout ce qu'Urgande lui a précédemment appris. (C. XIX, st. 36-55.)

On voit que ceci est comme le complément de l'exposition du poëme, et que le poëte, fidèle à son système, y suit toujours la même marche. La nôtre doit changer ici. Indiquer sommairement quelques-uns des principaux faits doit nous suffire; le reste nous mènerait trop loin. L'amour constant d'Amadis pour Oriane est mis à de longues et fortes épreuves; son amitié pour son frère le fait s'exposer à de grands dangers. Le caractère de ce frère est tout différent du sien. Galaor l'égale en beauté, même en courage; il est comme lui porté à l'Amour, mais non pas de la même manière. Amadis n'a qu'un sentiment dans le cœur; Oriane est tout pour lui; le sexe entier a des droits sur Galaor; il s'enflamme également pour toutes les belles. Les hauts faits d'Amadis sont tous héroïques; même en servant les dames, en les délivrant des prisons où elles sont renfermées, des géants qui les enlèvent, des chevaliers déloyaux qui les oppriment, il ne fait que remplir les devoirs de la chevalerie, toutes ses pensées sont pour Oriane, c'est à elle seule qu'il offre en idée sa gloire et tous ses exploits; Galaor ne se refuse point à recevoir le prix des services qu'il rend; il profite de tous les plaisirs qui lui sont offerts et tombe aussi dans tous les piéges qui lui sont tendus. C'est presque toujours Amadis qui l'en retire; Amadis est en même temps le modèle d'un amour parfait et d'une parfaite amitié.

La fée Urgande veille sur tous les deux, et prépare, à travers mille dangers, l'union d'Amadis et d'Oriane. Long-temps ils sont heureux du seul bonheur d'aimer; dans les rendez-vous les plus secrets, si leur tendresse est la même, leur sagesse l'est aussi[121]; mais un jour que des brigands envoyés par l'enchanteur Arcalaüs, ennemi de Lisvart et de sa famille, enlevaient Oriane, Amadis court sur leurs traces, les atteint dans une forêt, fond sur eux comme la foudre, et délivre encore une fois celle qu'il aime[122]. L'amour, la reconnaissance, le plaisir de se revoir, après de tels dangers, cette nuit, cette solitude, cette forêt, se firent entendre au cœur d'Oriane, et vainquirent la timidité d'Amadis:

Comme elle oublia sa pudeur,

Il oublia sa retenu[123].

et en revenant à la cour de Vindisilore, ils n'avaient plus à désirer que la durée de leur bonheur.

[Note 121: ][(retour) ] C. XVIII, st. 16 et suiv.

[Note 122: ][(retour) ] C. XXX.

[Note 123: ][(retour) ]

Comme elle oubliait sa pudeur,

J'oubliai lors ma retenue. (Chaulieu.)

Ce bonheur est troublé de mille manières; il l'est même par la jalousie. La belle et jeune princesse Briolanie implore le secours d'Amadis pour venger la mort du roi son père, qu'un usurpateur a lâchement assassiné. Les lois de la chevalerie et la générosité d'Amadis lui font un devoir de courir cette grande aventure; mais un concours de circonstances fait croire à la tendre Oriane que Briolanie lui a enlevé le cœur d'Amadis. En proie à tous les tourments de la jalousie[124], elle écrit à celui qu'elle croit infidèle une lettre pleine de reproches. Dans quel moment Amadis la reçoit-il? Lorsque, après avoir replacé Briolanie sur le trône, il a subi, dans une île enchantée, que l'on appelle l'Ile ferme, les épreuves les plus fortes de la bravoure et de la fidélité[125]; lorsque les habitans, qui, depuis long-temps attendaient pour roi le guerrier le plus brave, et le plus loyal amant, lui ont décerné la couronne[126]. A la lecture de cette lettre, après avoir exhalé son désespoir par des cris et par des larmes pendant tout le reste du jour, il sort, la nuit, de l'Ile ferme, seul et sans armes, passe sur le Continent, et ne s'arrête que dans l'ermitage de la Roche pauvre, où il reste caché sous le nom du beau Ténébreux, que le bon ermite lui a donné[127].

[Note 124: ][(retour) ] C. XXXII, st. 38, etc.

[Note 125: ][(retour) ] Cette île avait été jadis enchantée par le magicien Apollidon, qui, selon notre vieux roman, était le fils aîné d'un roi de Grèce. A la mort de son père, il laissa la couronne à son frère et parcourut le monde en donnant des preuves de la plus brillante valeur. Il devint amoureux de la sœur de l'empereur de Rome, l'enleva, et l'emmena dans l'Ile ferme, qui était alors tyrannisée par un géant. Il tua le géant; les habitants le reconnurent pour roi. Il passa plusieurs années dans cette île, et y fut parfaitement heureux; mais l'empereur de Grèce, qui était son oncle maternel, étant mort sans enfants, il fut appelé à lui succéder. Sa femme, qui regrettait cette île, voulut du moins qu'il n'y pût régner aucun roi s'il n'était reconnu plus brave guerrier et plus loyal amant que lui, ni aucune reine si elle ne la surpassait elle-même en fidélité et en beauté. Apollidon était très-savant magicien; il éleva dans l'île, à l'entrée d'un jardin, un arc merveilleux, qu'il appela l'Arc des loyaux amants; et cet arc et ce jardin, par la force de ses enchantements, faisaient subir à tous ceux qui s'y présentaient des épreuves terribles, dont personne, avant Amadis, n'était encore sorti vainqueur.

On ne s'est point mis en peine de savoir ce que c'était que cette île merveilleuse dont il est si souvent question dans le roman et dans le poëme d'Amadis. C'était la même que Mona, l'île des Druïdes, où le poëte anglais Mason a mis la scène de sa tragédie de Caractacus, située entre l'Angleterre et l'Irlande, aujourd'hui l'île de Man. On lui avait donné le nom d'Ile ferme, parce qu'elle avait autrefois tenu à la grande île, et ce fut lorsqu'un tremblement de terre l'en eut détachée qu'elle fut appelée Mona. Cette explication nous est donnée par le Tasse lui-même, dans son XCIIe chant:

L'Isola ferma prima era chiamata;

Quando con la Britannia era congiunta;

E da tre parti dal mar circondata,

E sol dall'altra con la terra aggiunta.

Dagli scrittori Mona nominata

Fu, poi che l'ebbe dal terren disgiunta

Un terremoto, di città e castella

Ricca in quel tempo, e gloriosa e bella. (St. 14.)

Il avait même dit auparavant (c. XXXVI, st. 71):

Questa l'Isola ferma è nominata,

Perchè da un canto non l'inonda il mare,

Ove si angusta e forte ave l'entrata

Che per mezz'un castel forz'è passare.

L'auteur, dans une lettre à son ami Sperone Speroni, lui dit qu'on ne trouve dans aucun endroit du roman d'Amadis cette position de l'Ile ferme, ni cette origine de son nom, et qu'il s'est vu obligé de réparer cet oubli. V. S. ha da sapere, continue-t-il, che Mona è una isola lontana di Bertagna cinque miglia, fecondissima, benchè non molto abitata; la quale scrivano alcuni autori ch' era congiunta con Bertagna versa ponente, e da tre parti e cinta dal mare, ma che per un gran terremoto si disgiunse e divenne isola. Fingo che questa fosse, e che a quel tempo si chiamasse Isola ferma, etc. (Opere di M. Sperone Speroni, Venezia, 1740, in-4º., t. V, p. 350.)

[Note 126: ][(retour) ] C. XXXVII.

[Note 127: ][(retour) ] 127: C. XXXIX.

Une lettre a fait tout ce mal, un autre lettre le répare. Oriane détrompée rappelle son cher Amadis; il rentre à la cour de Lisvart par le plus brillant exploit et par le plus grand service, en rétablissant dans son palais et affermissant sur son trône ce roi, qui soutenait un combat douteux contre Cildadan, roi d'Irlande, et contre une troupe de géants[128]. Le poëme et le roman pourraient finir ici; l'action paraît terminée; mais de nouveaux incidents la renouent, et ce que nous avons vu n'en forme que la première moitié.

[Note 128: ][(retour) ] C. XLIX et L.

Dans la seconde, après de nouveaux exploits d'Amadis, Lisvart, trompé par des envieux et des calomniateurs, a de si mauvais procédés pour lui, qu'il le force à quitter sa cour[129]. Amadis est encore une fois séparé d'Oriane; mais malgré tous les maux que cette injustice lui fait souffrir, c'est encore lui, quelque temps après, qui, réuni au roi Périon son père et à son frère Florestan[130], sauve d'une ruine totale l'ingrat Lisvart, attaqué par Arcalaüs, à la tête d'une armée de géants et d'une ligue de six rois[131]. Périon et ses deux fils, cachés sous des armes brillantes que leur a envoyées la fée Urgande, restent inconnus, quoique vainqueurs, et disparaissent sans avoir voulu recevoir les remercîments de Lisvart. Il n'apprend qu'après bien des recherches que c'est encore cette fois au généreux Amadis qu'il doit le trône et la vie[132].

[Note 129: ][(retour) ] C. LVI.

[Note 130: ][(retour) ] Fils de Périon comme Amadis et Galaor, mais qu'il avait eu d'une autre maîtresse, avant de connaître Elisène. Florestan a paru pour la première fois au c. XXXV, avec la belle Corisande sa maîtresse. Leurs amours et les exploits de Florestan forment un des épisodes les plus intéressants du poëme.

[Note 131: ][(retour) ] C. LXV.

[Note 132: ][(retour) ] C. LXVI, st. 30 suiv.

Amadis est allé en Orient chercher de nouvelles aventures. Si l'on voulait s'engager ici dans les détails, il faudrait le conduire à la cour de Constantinople, et l'en ramener avec une jeune et très-belle princesse, nommée Grassinde, qui l'a fort bien reçu à Mycènes, mais qui s'est mis dans la tête une singulière fantaisie. Elle a ouï dire que la cour de Lisvart est plus riche en belles personnes que toutes les autres cours. Elle attend de la politesse d'Amadis qu'il l'y conduira et maintiendra envers et contre tous qu'elle surpasse en beauté toutes les demoiselles de cette cour. Amadis, d'abord très-embarrassé, vient ensuite à penser qu'il ne s'agit que des demoiselles, et qu'Oriane (ce qu'il sait en effet très-bien), ne l'est plus; il promet donc à Grassinde tout ce qu'elle veut, et aussitôt elle se dispose à partir[133]. Il lui tient parole, et, dans un grand tournoi, où il parait sous le nom du Chevalier grec, devant toute la cour de la Grande-Bretagne, il renverse tous les chevaliers qui refusent d'avouer la supériorité de Grassinde. Elle reçoit enfin de lui, aux yeux de tous, la couronne de la beauté[134].

[Note 133: ][(retour) ] C. LXXII.

[Note 134: ][(retour) ] C. LXIX.

Oriane était si peu compromise par cette victoire remportée sur les demoiselles bretonnes, qu'elle avait mis en secret au jour un fils, qui fut célèbre dans la suite sous le nom d'Esplandian[135]. Cependant l'empereur de Rome, qui ne sait rien de cette affaire, l'a demandée en mariage[136]. Lisvart lui accorde sa fille; une flotte l'emmène à Rome; mais Amadis, qui s'est retiré dans l'Ile Ferme, dont il est toujours demeuré roi, y fait équiper à la hâte une flottille, rassemble des matelots, des soldats, met en mer; et au moment où la flotte romaine passe à la vue de l'île, fond sur elle, avec ses chevaliers, saute à bord du commandant, lui fait mettre bas les armes, enlève Oriane et l'emmène avec lui dans son île[137].

[Note 135: ][(retour) ] C. LXII, st. 44 et suiv.

[Note 136: ][(retour) ] C. LXXIV, st. 55.

[Note 137: ][(retour) ] C. LXXXII.

Alors la guerre est ouvertement déclarée entre le roi Lisvart et lui. Tous deux ont des alliés et rassemblent de fortes armées; dix chants entiers sont remplis des préparatifs de cette guerre. La bataille se donne enfin[138]; elle est sanglante. Amadis y sauve encore la vie au roi Lisvart, en qui il voit toujours le père d'Oriane. Les hostilités sont suspendues. Pendant la trêve, un sage ermite, qui a élevé le jeune Esplandian, parvient à faire entendre raison à Lisvart, en lui dévoilant le secret de sa fille, qu'il ignorait complètement[139]. D'autres événements, qui le rejettent dans des dangers, dont Amadis le tire encore, accélèrent la conclusion de la paix; elle est enfin conclue. Le mariage d'Oriane et d'Amadis est arrêté. La célébration se fait dans l'Ile Ferme; l'union de tous les personnages épisodiques est formée le même jour avec la plus grande solennité[140]. Les enchantements de l'île sont détruits; elle n'est plus que le séjour fortuné d'Amadis et d'Oriane. La fée Urgande, qui a dirigé le fil des événements, arrive sur un vaisseau, orné de toutes les merveilles de son art[141]. Elle vient embellir la fête et jouir du fruit de ses soins.

[Note 138: ][(retour) ] C. XCIV.

[Note 139: ][(retour) ] C. XCVI, st. 24 et suiv.

[Note 140: ][(retour) ] C. XCIX.

[Note 141: ][(retour) ] C. C.

Dans ce roman, l'intérêt est, comme on voit, fondé sur une passion réelle, sur un amour mutuel, traversé par des obstacles, troublé par des orages et couronné enfin par le succès. Cette passion mêlée aux faits d'armes et aux merveilles de la chevalerie et de la féerie, était peut-être plus propre qu'aucune autre à fournir le sujet d'un poëme romanesque. Bernardo Tasso, qui avait de l'imagination et un vrai talent, joignit à ce fond déjà très-riche des ornements qui ne le sont pas moins. Il ne prit de l'ancien roman espagnol que ce qu'il jugea propre à recevoir tout le brillant du coloris poétique. Il créa de nouveaux personnages et des actions nouvelles; en un mot, il s'appropria si bien le sujet par sa manière de le traiter, qu'il semble que ce sujet même et que l'ouvrage entier lui appartiennent. A l'exemple du Bojardo et de l'Arioste, qui avaient en quelque sorte fixé la nature vague et mobile du roman épique, il ourdit la trame du sien de trois fils principaux, qui s'étendent depuis le commencement jusqu'à la fin, et d'un grand nombre d'épisodes accessoires qui les croisent et s'y entrelacent, pour varier dans chaque chant les situations, les scènes et les acteurs.

Il a donné à la belle Oriane un frère nommé Alidor, beau comme elle, et au tendre Amadis une sœur nommée Mirinde, guerrière et brave comme lui. C'est Alidor qui ouvre la scène au premier chant du poëme, et c'est le portrait de Mirinde que la fée Sylvane, sa protectrice, a fait peindre sur son bouclier[142]. Les amours d'Alidor et de Mirinde, de Floridant, prince d'Espagne, et de la jeune Filidore, forment avec l'amour d'Amadis et d'Oriane ces trois fis continus et principaux de l'intrigue. Elle est nécessairement compliquée, mais si artistement conduite qu'on la suit sans trop de peine, à travers les épisodes secondaires qui l'interrompent souvent. Ces épisodes sont de différents genres et très-variés entre eux; les uns purement héroïques, les autres d'une teinte plus triste, qui paraissent pour la plupart tirés de vieilles chroniques espagnoles; d'autres enfin tendres et galants; mais il n'y en a aucun de trivial, de populaire ou de trop libre. Le Tasse voulut que son poëme eût dans toutes ses parties ce ton de galanterie noble et décente, qui était celui de l'ancienne chevalerie. Le rôle brillant et léger de Galaor est presque le seul dans lequel il ait jeté des galanteries un peu vives. Encore a-t-il satisfait, pour ainsi dire, à la morale de l'amour, en corrigeant ce jeune guerrier de son inconstance, et lui faisant éprouver pour Briolanie une véritable passion.

[Note 142: ][(retour) ] Voyez ci-dessus, p. 66 et 67.

Ces trois actions principales, et cette foule d'épisodes qui les entrecoupent, sont, on le voit bien, des imitations du plan de l'Arioste, que Bernardo se proposa d'imiter en tout; mais quelque intéressantes que soient les premières, elles ont le défaut d'être toutes trois à peu près du même genre; ce sont trois intrigues d'amour, tandis que dans l'Arioste, la guerre terrible des Sarrazins et les dangers de la France, la folie sublime de Roland et sa guérison merveilleuse, enfin les amours et l'union de Roger et de Bradamante forment d'admirables contrastes et une riche variété. Les aventures épisodiques sont, pour la plupart, d'un heureux choix et d'une exécution soignée; mais peut-être sont-elles, ainsi que les trois principales actions, coupées à trop petites parties, trop symétriquement distribuées, interrompues et reprises. Le plan du Roland furieux, paraît tracé par la liberté même, celui d'Amadis l'est par une main qui veut paraître libre; et l'on peut dire qu'il est trop régulièrement irrégulier.

Son auteur pensa qu'une matière aussi vaste et aussi complexe devait avoir un nombre convenable de grandes divisions, et il la partagea en cent chants, chacun en général de cinq à six cents vers. Sa première idée fut de supposer ou de feindre qu'il récitait chaque jour un de ces chants au milieu d'un cercle de dames et de seigneurs réunis pour l'entendre, que ces récits étaient interrompus par l'arrivée de la nuit, et qu'il les reprenait au lever de l'aurore; idée peut-être assez heureuse, plus poétique et plus vraisemblable que les moralités et les autres digressions de ce genre essayées par quelques poëtes et perfectionnées par l'Arioste. Il avait donc commencé tous ses chants, à l'exception du premier, par la description de l'aurore, et les avait terminés par celle de la nuit. A la nuit, il congédiait son auditoire; au point du jour il le rassemblait autour de lui. Un jeune littérateur de ses amis, nommé Vincenzio Laureo, qui fut dans la suite cardinal[143], craignant que tant de descriptions, quoiqu'elles fussent toutes assez courtes, ne donnassent au lecteur de la satiété et de l'ennui, lui conseilla d'en retrancher une grande partie; le savant Sperone Speroni fut du même avis; le Tasse céda, mais avec répugnance, et moins par persuasion que par égard. Peut-être doit-on regretter qu'il ait cédé; il en devait résulter sans doute de la redondance et de l'uniformité; mais cela donnait aussi au poëme entier une teinte particulière. Quelque varié que soit le spectacle du lever du soleil et de la chute du jour, c'était un objet de curiosité, que de voir que le poëte avait réussi à les peindre de cent différentes manières. Il a laissé subsister beaucoup de ces descriptions, qui prouvent les ressources et la fécondité de son talent. Mais peut-être y en a-t-il trop, par cela même qu'il en a retranché un grand nombre. On ne sait plus pourquoi, en reprenant sa lyre, il chante si souvent l'aurore, puisqu'il ne la chante pas toujours.

[Note 143: ][(retour) ] Sous le pontificat de Grégoire XIII.

Il fit un changement plus considérable et qui lui coûta plus de travail. Il commença son poëme avec le dessein de le dédier à Philippe, alors infant d'Espagne; mais Ferrante Sanseverino ayant passé du service de l'empereur à celui du roi de France, le Tasse lui-même ayant été envoyé par ce prince en France, où il continua de travailler à son poëme, il changea de dessein, le dédia au roi Henri II, y sema différents traits et plusieurs épisodes à la louange de la maison royale de France, et surtout de Marguerite de Valois, sœur du roi, à laquelle il était particulièrement dévoué. Lorsqu'il fut ensuite revenu en Italie, qu'il eut trouvé un asyle à la cour du duc d'Urbin, et qu'il eut achevé son poëme, le duc l'engagea, comme nous l'avons vu dans sa vie, à le dédier à Philippe II, et il y consentit dans l'espérance d'obtenir non-seulement la restitution de ses biens, mais quelque grande récompense. Il dut alors faire un grand nombre de changements, tant dans la fable même d'Amadis, de qui il avait fait descendre la maison de France, que dans les digressions et dans les épisodes qu'il avait consacrés à la gloire de Henri II, de sa famille, et qu'il lui fallut retourner à l'honneur de Philippe II et de la sienne.

On peut croire que toutes ces mutations durent altérer un peu l'ensemble du poëme et faire disparaître quelque chose de la beauté, et surtout de la facilité de son premier jet. Une défiance peut-être excessive de lui-même, quelquefois aussi dangereuse que l'excessive confiance, empêchait le Tasse d'être jamais content de ce qu'il avait fait. Il voulut soumettre son ouvrage, non pas à deux ou trois bons juges, qui sans doute auraient suffi, mais à un très-grand nombre de censeurs, qui se trouvèrent, comme il arrive, presque tous d'avis différents. L'un lui faisait changer une chose, l'autre en retrancher une autre: il se consumait à suivre leurs conseils, et malgré le mérite reconnu de la plupart d'entre eux, il n'est pas sûr que le poëme y ait toujours gagné. Giraldi, Varchi, Bartolomeo Cavalcanti, Ruscelli, et plusieurs autres furent consultés par lettres. Bernardo Capello, Antonio Gallo, Muzio et Atanagi, se rassemblèrent à Pésaro, sur l'invitation du duc d'Urbin, pour revoir attentivement le poëme entier; enfin, le Tasse prit encore à Venise les avis de Molino, de Veniero, de Mocenigo: il est impossible enfin de se donner plus de peine, de montrer plus de docilité à écouter les conseils, plus de patience d'esprit et de souplesse de talent à les suivre.

Ajoutons encore qu'il avait composé la plus grande partie de son poëme au milieu du bruit des armes, ou dans de longs et malheureux voyages, ou parmi les ennuyeux détails des affaires du prince, à Salerne, à Rome et à Paris; enfin, dans des positions affligeantes ou agitées, et loin de ce repos et de cette tranquillité d'ame, dont tout homme qui écrit a besoin, et dont les poëtes ont plus grand besoin que les autres. Malgré tout cela, le poëme d'Amadis parut si beau, si bien proportionné dans son tout et dans ses parties, si brillant dans ses détails, et si riche en ornements de toute espèce, qu'il fut et qu'il est encore regardé comme l'un des meilleurs que la langue italienne ait produits. Plusieurs critiques du temps en firent les plus grands éloges, et le Speroni même osa le préférer, pour l'accord et la proportion des parties, à l'Orlando furioso.

En réduisant, comme on le doit, cette exagération de l'amitié, on peut placer l'Amadigi au second rang parmi les romans épiques. On peut enfin penser à ce sujet comme Louis Dolce, qui à la vérité était aussi un ami du Tasse, mais homme d'un goût assez pur, et qui, ayant lui-même composé des poëmes romanesques, devait voir dans l'auteur d'Amadis un rival à craindre, en même temps qu'il y voyait un ami. Il dit très-positivement[144] que dans ce poëme le style du Tasse lui paraît très-choisi et très-soigné quant au langage; que sa versification est pure, noble et agréable; qu'il ne s'écarte jamais d'une certaine gravité qui est seulement plus ou moins forte, selon que les sujets l'exigent; que par un mélange très-rare il réunit presque toujours la facilité et la majesté; qu'il a de l'abondance dans les pensées, du merveilleux et de la propriété dans les comparaisons; que dans chaque chose il garde admirablement les convenances, qu'il n'y a aucune partie de son poëme qui ne plaise, ou qui n'instruise, et qui ne tienne le lecteur dans une douce et agréable attente.

[Note 144: ][(retour) ] Dans la Préface qui précède la belle édition d'Amadis donnée par Giolito, Venise, 1560, in-4º.

«Il met, continue le Dolce, tous les objets avec tant de vérité devant nos yeux, qu'un peintre ne le pourrait mieux faire. Il surpasse du bien loin tous les autres poëtes dans la peinture des douceurs et des souffrances de l'amour; et dans la description des batailles, des combats de chevaliers, de géants et de monstres, on peut le comparer à tous. Il a même dans cette partie une vérité qui n'appartient qu'à ceux qui ont entendu comme lui le fracas des armes et le tumulte des batailles. Dans les détails cosmographiques, il semble qu'il conduit le lecteur comme par la main de contrée en contrée, et d'une ville à une autre ville. Il excelle à émouvoir le cœur: il le tyrannise en quelque sorte; enfin, si l'Arioste lui est supérieur en quelques parties, il y en a aussi que d'excellents juges regrettent peut-être de ne pas voir dans le poëme de l'Arioste, et que l'on trouve dans le sien.» A l'égard de ce dernier article, il peut paraître exagéré, mais il ne le serait pas de dire qu'il se trouve quelquefois dans le Roland furieux des choses que l'on voudrait n'y pas voir, et qu'il ne s'en trouve jamais de pareilles dans Amadis.

Pour mieux fixer l'opinion qu'on doit avoir de ce poëme, quelques citations sont d'autant plus nécessaires, que c'est principalement par le mérite des détails que l'ouvrage appartient à son auteur. L'embarras, dans une telle abondance, est de se borner et de choisir.

Dans les débuts de chant d'aucun autre poëme on ne trouve, et j'en ai dit la cause, autant de descriptions du soir et du matin que dans Amadis. Elles sont courtes, et s'étendent rarement au-delà d'une strophe. C'est à la fin d'un chant: la nuit arrive, séparons-nous; et au commencement: le jour renaît, revenez m'entendre; c'était le bonjour et le bonsoir de tous ses chants, et quelques-uns ont conservé cette première forme. Voici la fin du onzième chant: «Mais déjà la Nuit, paisible consolatrice des mortels, presse ses coursiers; et les Songes, avec leurs ailes paresseuses, baignent toutes les pensées des eaux du doux Oubli; les hommes et les animaux se taisent; il est bon, valeureux chevaliers, que je me taise aussi et que je suspende ma lyre jusqu'au retour des premiers rayons du Soleil.» Et voici le début du douzième: «Déjà les étoiles, fuyant l'une après l'autre, font place à la lueur de la blanchissante Aurore. La Lune cède à cette splendeur nouvelle qu'elle voit sortir de l'orient. La sombre Nuit rassemble et replie ses ombres; le Jour découvre et colore notre univers; reprenons donc en main ma lyre, pour chanter Amadis et Alidor.»

«Seigneur, dit-il, au début du vingt-septième, le Jour, avec son front teint de pourpre, brillant d'une douce lumière, et tout rayonnant de splendeur, orne déjà le sommet de nos montagnes. Le berger, avant que le soleil soit au haut des airs, conduit son troupeau hors de la bergerie; l'agriculteur se lève et retourne à ses travaux; l'un reprend la bêche et l'autre la charrue; retournons aussi à nos chants. Voilà ma lyre, qu'un enfant remet, comme à l'ordinaire, entre mes mains; voilà Thalie qui inspire ma voix et remplit mon ame d'une poétique fureur; Apollon sourit à mes chants et se plaît à leur harmonie; chantons donc, ne tardons plus, et ne laissons pas s'écouler inutilement le cours des heures.»

Quelquefois il voit sous d'autres couleurs le même objet. Amadis est-il dans un de ces moments de désespoir où le plongent les injustes soupçons d'Oriane, le poëte est si profondément touché de sa peine, qu'il n'a plus ni haleine ni voix[145]. «Il est forcé de se taire et de donner lui-même des larmes à de si grands malheurs, jusqu'à ce qu'il sente se rouvrir et se remplir d'une eau nouvelle la veine de son génie, desséchée par la pitié que ce brave guerrier lui inspire.» Au chant suivant: «L'Aurore se lève, mais, triste et baignée de larmes, elle met un joug moins brillant à ses coursiers; point de fleurs, point de couronne sur sa tête; elle est même enveloppée de vêtements noirs et lugubres; sans doute, elle n'a été réveillée que par les plaintes d'Amadis, qui de plus en plus enfoncé dans ses cruelles pensées, toucherait de pitié les monstres mêmes des forêts.»

[Note 145: ][(retour) ] Fin du dix-septième chant.

Mais, le plus souvent, la nature se présente à lui sous un riant aspect. C'est le fils d'Hypérion, couronné de rayons ardents et lumineux, qui redonne aux campagnes des couleurs blanches et vermeilles[146]; c'est l'Aurore qui paraît avec ses tresses blondes et son front de roses; l'ombre s'enfuit, se cache dans quelque grotte et n'ose plus paraître au dehors; les arbrisseaux, l'herbe, les fleurs, les sables et les ondes se peignent des plus vives couleurs[147]; tantôt le Soleil élève peu à peu sur les eaux ses rayons et sa tête blonde, et redonne à tous les objets, par sa lumière renaissante, leurs vêtements blancs, verts et pourprés; Philomèle, pour donner quelque trêve à sa douleur, rappelle par ses chants les hommes à leurs travaux, et sa sœur paraît encore, sous les rameaux épais, accuser en pleurant l'impie Térée[148]; tantôt c'est un autre petit oiseau qui salue doucement par ses chants la belle lumière du jour; il ne se cache plus, comme il faisait naguère, sous des rameaux couverts de frimas; il se joue de branche en branche, d'arbrisseaux en arbrisseaux, égayé par le nouveau jour, qui d'heure en heure enrichit le monde de beautés plus admirables et plus rares[149].

[Note 146: ][(retour) ] C. XXXIV.

[Note 147: ][(retour) ] C. XLIV.

[Note 148: ][(retour) ] C. XLVIII.

[Note 149: ][(retour) ] C. LXXIII.

Il entremêle avec ces débuts de chant d'autres exordes, philosophiques, poétiques, galants: il y prend quelquefois le ton de la sagesse, quelquefois celui d'un badinage agréable, et quelquefois celui de l'amour. Enfin il se varie autant qu'il peut, à l'exemple de l'Arioste; mais sa tâche est plus forte à remplir, et l'Arioste lui-même n'eût sans doute pas trouvé facile de se varier ainsi jusqu'à cent fois.

Les descriptions de combats sont presque innombrables dans Amadis; mais presque tous sont des combats particuliers; on y voit peu de ces grandes batailles, dont l'ordonnance est plus difficile, mais qui présentent aussi de plus grands moyens de variété. Une de ces actions réunit pourtant les avantages poétiques d'une bataille avec ceux d'un combat singulier; c'est une lutte terrible entre cent chevaliers du roi Lisvart et cent chevaliers irlandais, à la tête desquels marchent vingt énormes géants[150]. Le poëte ne manque pas de passer en revue cette horrible troupe; leurs noms ne sont pas moins affreux que leurs personnes, et cette belle comparaison ajoute encore à l'idée qu'on ne peut concevoir, en même temps qu'elle récrée, par des images champêtres, l'imagination du lecteur. «Ils ressemblaient à autant de chênes immenses et noueux, épais et antiques abris des villageois, plantés le long des rives herbeuses que le Pô inonde de ses flots toujours troublés, ou sur les riants et agréables rivages que le Tesin baigne de ses claires eaux, et qui élèvent leurs têtes chevelues à la hauteur des monts les plus sauvages et les plus escarpés[151].» Amadis caché sous le nom du beau Ténébreux, et Alidor, frère d'Oriane, arrivés au moment du combat, y vont décider la victoire. L'auteur en décrit les préparatifs; il invoque les Muses qui chantèrent les combats et l'incendie de Troie: il peint la Discorde, la Colère, les Furies mêmes soufflant leurs poisons au cœur des géants et des chevaliers. Les horribles trompettes, les timbales et les tambours animent encore la férocité des coursiers belliqueux, dont les hennissements assourdissent les monts et les plaines; ils mordent le frein, frappent la terre, et semblent défier les coursiers ennemis au combat. Le choc est terrible, la mêlée affreuse et décrite avec feu et avec vigueur. Les barbares sont vaincus; mais au milieu de leur défaite, un d'entre eux surprend Lisvart, l'enlève dans ses bras et l'emporte[152]; le beau Ténébreux est averti, accourt, lui arrache sa proie, et voyant la victoire encore incertaine, fond sur la horde ennemie, en criant: France! France[153] ! C'est Amadis qui est ici; victoire! A ce cri, les rangs se troublent, se dispersent; la victoire est complète, et Lisvart blessé, mais triomphant, est ramené dans son palais par Amadis.

[Note 150: ][(retour) ] C. XLIX.

[Note 151: ][(retour) ] St. 27.

[Note 152: ][(retour) ] C. L.

[Note 153: ][(retour) ] Ce cri devait être Gaule! Gaule! Mais ici, comme dans tout son poëme, le Tasse a préféré le nom de France; et ce n'est pas surtout dans ce cri de victoire qu'il conviendrait à un Français de le corriger.

Si j'avais à choisir parmi les duels chevaleresques que l'on trouve presque dans tous les chants, je préférerais pour l'étendue, la force et l'originalité, celui d'Amadis avec le monstrueux Ardan Canile, cet effroyable champion, d'une taille au-dessus de l'ordinaire, et qui, s'il n'est pas un géant, est du moins si grand et si gros qu'il ressemble en petit au colosse[154]. Son portrait hideux, son col gros, court et velu, ses épaules larges de sept à huit palmes, ses mains carrées, sa poitrine osseuse, ses jambes en colonnes, sa tête énorme et aplatie, sa bouche aiguë, ses dents qui auraient brisé le fer, son nez difforme, ses yeux hagards qui auraient fait fuir les sorcières et les ensorcelés[155], n'ont pas seulement pour but de montrer quels périls menacent Amadis; mais c'est ce monstre que l'on veut donner pour époux à une belle princesse, et c'est pour la sauver d'un tel malheur qu'Amadis va combattre, aux regards de toute la cour et sous les yeux de la tremblante Oriane.

[Note 154: ][(retour) ] Tal che pareva il piccoto colosso. (C. LIV, st. 59.) Colosso n'est point là pour un colosse en général; ce mot, pris dans un sens absolu, signifie le colosse par excellence, c'est-à-dire, celui de Rhodes.

[Note 155: ][(retour) ] St. 60.

La trompette donne le signal[156]; au premier choc, les deux coursiers sont abattus; les deux rivaux fondent l'épée à la main l'un sur l'autre. Ardan Canile a de meilleures armes qu'Amadis; il le blesse en plusieurs endroits et Amadis ne peut l'atteindre. Ses amis commencent à craindre pour lui; Oriane quitte le balcon toute en larmes; mais Amadis est infatigable autant qu'intrépide, et Ardan commence à se lasser. Cependant Amadis lui porte sur le haut du casque un coup si fort que son épée se rompt dans sa main et qu'il tombe à genoux, les yeux éblouis et presque fermés au jour. Canile saisit cet avantage et s'avance pour le frapper. La cour tout entière est comme une famille épouvantée qui voit un père chéri prêt à perdre la vie, et ne peut lui porter secours. Ses armes sont en pièces, son bouclier est brisé; il est enfin sans épée; mais son cœur n'en est pas moins ferme, quoiqu'il se voie désarmé et presque nu; il n'en a même que plus d'audace. Il ramasse le fer d'une lance brisée, et avec cette seule arme il attaque et presse de nouveau son adversaire. Il parvient à lui percer le bras; l'épée, dont Ardan ne cessait de le frapper, tombe; Amadis la relève. Ardan qui se voit vaincu frémit, comme sur la mer Égée frémit le vent des tempêtes. Les chevaliers, les princesses, les dames se rassurent; Oriane revient à la place qu'elle avait quittée. «La tendre mère qui a vu son fils unique dans les mains rapaces de la mort, si elle le voit ensuite hors de péril, si Dieu lui rend la vie et la santé, n'essuie pas plus promptement ses yeux baignés de larmes, ne remercie pas plus ardemment le ciel et la fortune, que ne le fait Oriane en voyant désormais en sûreté la vie et l'honneur de celui qu'elle aime[157].» Amadis achève de vaincre et sépare du tronc la tête affreuse. Toute la cour se réjouit de sa victoire et de la mort du monstre qu'il a vaincu. Cette description, qui a plus de trois cents vers, est à mettre de pair avec les plus belles du même genre, dans les poëmes les plus parfaits.

[Note 156: ][(retour) ] C. LV, st. 38.

[Note 157: ][(retour) ] St. 66.

Si je voulais citer la description d'une tempête, j'en trouverais une au dix-neuvième chant, qui pourrait aussi être comparée aux plus célèbres et soutenir le parallèle; mais j'aime mieux, sur le même élément, en choisir une d'un genre tout opposé. Amadis apprend qu'Oriane l'accuse de déloyauté, lui qui vient d'être couronné roi de l'Ile ferme comme le plus brave des chevaliers et le plus loyal des amants. Dans son désespoir, il quitte l'île pendant la nuit, monte sur une barque, la pousse en haute mer et s'abandonne à la fortune[158]. Long-temps il pleure, il gémit, les yeux fixés sur l'astre d'argent. A la fin vaincu par la fatigue et par la douleur, il les ferme; un doux et paisible sommeil vient le saisir. Aussitôt les nymphes des mers qui ont entendu ses plaintes, sortent du fond de leurs retraites, fendent avec leurs mains et leurs beaux bras l'onde amère, et entourent d'un cercle de beautés charmantes l'infortuné qui dort en paix. Ses yeux et ses joues sont encore baignés de pleurs. La lune qui brille doucement dans les airs éclaire ce front, ce visage digne du séjour des dieux, et qui, dans sa pâleur, ressemble à une fleur que la main d'une vierge a coupée; touchées d'une tendre pitié, elles couvrent de baisers ses beaux yeux. Les dieux des mers viennent eux-mêmes, montés sur des monstres marins, entourer la barque légère. Ils en font un char de triomphe; quatre dauphins y sont attelés avec un joug de corail; il la traînent sur la plaine humide avec une admirable rapidité. Suivi de tout ce divin cortége, le malheureux amant vogue ainsi jusqu'au lever du jour. La barque alors vient aborder un délicieux rivage. Les nymphes et les dieux des mers y déposent Amadis sur un lit de jacinthes et de violettes; et c'est là qu'il est réveillé par les premiers rayons du soleil. Passez à cette description l'emploi d'une mythologie étrangère à celle qui fait la machine générale du poëme, et vous ne pourrez lui refuser une des premières places dans la riche collection que l'épopée romanesque peut fournir.

[Note 158: ][(retour) ] C. XXXIX, st. 13 à 22.

Si je voulais montrer par des citations comment l'auteur d'Amadis fait parler l'amour, et quel langage il prête aux diverses passions dont cette seule passion nous agite, je pourrais choisir également, ou les tourments auxquels Oriane est livrée quand, sur de fausses apparences, la jalousie s'est emparée de son cœur, où les plaintes et le désespoir du fidèle Amadis retiré sur la Roche pauvre, ou les regrets de Corisande séparée de son cher Florestan, ou ceux de Mirinde inquiète pour les jours d'Alidor; ou enfin, comme les amours épisodiques sont très-multipliés dans ce poëme, et que l'auteur paraît avoir eu autant de goût que de talent pour peindre ce sentiment dans toutes ses nuances, je pourrais faire encore d'autres choix. J'y trouverais bien à reprendre quelques-unes de ces recherches de pensée et de style dont peu de poëtes italiens sont exempts, et qui n'appartiennent qu'à une certaine nature idéale ou plutôt fictive; mais j'y trouverais souvent aussi l'expression de la véritable nature, et une grande abondance d'images passionnées, de pensées et de sentiments.

Dans les comparaisons, genre d'ornements si essentiel au poëme épique, il joint au don d'imaginer le talent de peindre. Ainsi que tous les vrais poëtes, il trouve à tout moment entre les personnes ou les choses qu'il peint et tous les objets de la nature animée et inanimée, des rapports qui lui suffisent pour mettre sous nos yeux ces objets tels qu'ils se présentent à son esprit. Ces comparaisons n'ont pas toujours le mérite de la nouveauté, et les mêmes reviennent peut-être trop souvent. Les lions, les tigres, les ours, blessés et poursuivis par les chiens et par les chasseurs, ou leur disputant leurs petits; les sangliers et les taureaux défendant leur vie contre les meutes acharnées; les vents qui se combattent ou qui soulèvent les mers, les flots qui s'irritent ou s'apaisent, les vaisseaux agités par les vagues et poussés par des vents contraires, reviennent un peu fréquemment; et les mots, quoique toujours assez poétiques, ne relèvent pas toujours ce qu'il y a d'un peu commun dans les choses; mais assez souvent aussi, à défaut de nouveauté dans les objets, c'est la manière de les placer et de les présenter qui les relève.

Quelquefois les grands accidents de la nature, rapprochés des accidents de la vie, produisent un effet inattendu. Par exemple, quand le Damoisel de la Mer combat, sous les yeux d'Oriane, un lion prêt à le dévorer, le danger qu'il court le fait pâlir; elle ne reprend ses couleurs et la vie que quand elle le voit vainqueur. «Comme lorsque de ses regards ardents le chien céleste brûle la terre[159], et enlève aux campagnes riantes les ornements dont Flore avait paré leur sein, si tout à coup le souffle d'un vent qui s'élève trouble l'air pur et le ciel serein par une pluie fraîche et abondante, les herbes et les fleurs reprennent leur verdure et tout l'éclat dont elles brillaient auparavant; ainsi cette beauté, que le froid glacé de la crainte avait effacée, renaît tout à coup sur le visage d'Oriane, digne de l'amour du ciel même.» Quelquefois il tire ses comparaisons des plus tendres affections de la nature humaine. Amadis attend des nouvelles d'Oriane. Un nain, qu'il avait laissé auprès d'elle, vient lui en apporter de funestes. Il court au-devant de ce nain, quoique sa seule vue soit pour lui d'un mauvais présage. «Une tendre mère[160], dont le fils est, depuis longues années, séparé d'elle, si elle voit de loin un de ses compagnons qui était parti avec lui de leur patrie, et qui est revenu sans lui, court avec inquiétude à sa rencontre, lui demande avant tout si son fils est vivant, et en reçoit une réponse affligeante et cruelle; ainsi le malheureux amant court au-devant du messager, et apprend de lui ce qui trouble toute sa joie.»

[Note 159: ][(retour) ] C. I, st. 73.

[Note 160: ][(retour) ] C. XXX, st. 7.

Il est assez ordinaire de comparer avec la grêle les coups que portent les combattants; la vue de ce qui arrive quelquefois pendant l'hiver sur les montagnes a fourni au Tasse une comparaison moins commune. «Des sommets de l'Apennin qui partage l'Italie[161], la neige que l'aquilon emporte, au mois de décembre ou de janvier, ne tombe point aussi épaisse, que les coups de ce bras, dont la force égale l'adresse, tombent sur le dur acier.» Un effet physique de l'eau et du feu lui sert à peindre, dans le cœur de l'homme, le combat et les alternatives de la raison et de l'amour. «De même que si l'on jette sur une liqueur chaude et bouillante une liqueur glacée[162], le bouillonnement s'arrête tout à coup, mais bientôt l'eau se réchauffe, et le murmure augmente; de même si dans notre ame le secours de la raison arrête quelquefois le désir et réprime les sens, ils reprennent bientôt leur empire et la ramènent avec plus de force aux impressions du plaisir.»

[Note 161: ][(retour) ] C. XXXI, st. 19.