PIERRE MAËL

LE
ROMAN DE JOËL

PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON

Tous droits réservés

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LE
ROMAN DE JOËL

I

Ce jour-là, en entrant, sur les neuf heures du matin, dans la chambre de son maître, la vieille servante Tina s’arrêta court sur le seuil, et demeura muette, paralysée par la surprise.

Il y avait trente-cinq ans que Corentine Kerbiel était domestique chez le docteur Hugh Le Budinio, et elle n’avait jamais vu ce qu’elle voyait présentement.

D’ordinaire, à neuf heures du matin, le docteur Le Budinio était, depuis une heure déjà, en tournée de visites.

Or, tel que l’aperçut, dans sa stupéfaction, Corentine Kerbiel, ce matin de juillet, il était occupé à arroser un pot de fleurs sur la croisée de sa chambre.

Des fleurs, — on en avait, certes, plus même qu’on n’en aurait voulu dans le joli jardin sur lequel s’ouvrait la fenêtre.

Celle-ci accusait son large cadre au milieu du lierre, de la vigne vierge, du chèvrefeuille, de la glycine, du jasmin d’Espagne, des volubilis de toutes couleurs, qui montaient à l’assaut de la maison avec une fougue désordonnée.

En bas, pas de plates-bandes, ni de massifs, mais le même désordre champêtre et exubérant : rosiers superbes, éclatants de santé, malgré les innombrables pousses gourmandes qui se pressaient à l’entour des tiges, leurs mères, fouillis de lis, de tulipes, de jacinthes, de renoncules, de fuchsias, sans compter les lilas arborescents, les marronniers et les acacias en pleine floraison, mêlant leurs chevelures débordantes et embrouillées.

— Jésus Sauveur ! — s’exclama la vieille femme, — qu’est-ce que vous faites donc là, monsieur ?

A ce cri, le jardinier improvisé se retourna.

Il releva sur son front une paire de lunettes montées sur écailles, et, après une seconde de placide condescendance, répondit :

— Mais, tu le vois, Tina : j’arrose.

— Vous arrosez ? Et qu’est-ce que vous arrosez donc comme ça, bonne Dame ?

Le vieillard se mit à rire et acquiesça allègrement :

— Oh ! tu peux voir, tu peux voir, — tant que tu voudras.

La servante se pencha sur le pot de fleurs et le considéra curieusement.

— Qu’est-ce que c’est que cette pousse-là ? — demanda-t-elle surprise.

Le docteur Le Budinio se mit à se frotter gaiement les paumes, faisant de temps à autre claquer les articulations de ses phalanges, ce qui était chez lui un signe de grand contentement.

La « pousse », — ainsi que l’appelait Corentine, — était une plante grêle, sans beaucoup d’éclat, aux feuilles assez semblables à celles du laurier-thym, à la tige longue, peu fournie en verdure, se terminant par deux ou trois grappes rigides, dont l’une commençait à se transformer en une façon de thyrse figuré par de toutes petites fleurs violettes.

— Alors, — questionna gaiement le docteur, — tu ne sais pas ce que c’est que ça ?

— Dame, non, monsieur ! — répliqua la servante sincèrement.

Le vieillard se mit à rire, en proie à une très visible allégresse.

— Voilà ce que c’est, Tina, que de ne pas savoir les choses ! Cette plante-là, c’est de la véronique.

— Véronique ? — répéta Corentine, dont les yeux trahirent l’ignorance.

Le docteur se prit à rire de plus belle.

— Allons, allons ! Tu n’y es pas, décidément. Qui est-ce qui appelle Véronique, dans la maison ?

— Sais pas, — fit encore la Bretonne.

Alors, le vieux praticien posa sa main sur l’épaule de la servante.

— Il faut pourtant que tu le saches, ma bonne. Véronique, c’est le nom de baptême, le nom vrai, de quelqu’un que tu connais bien, que tu aimes plus encore, et qui rentre aujourd’hui.

La vieille femme jeta une exclamation de très réelle surprise.

— De Maïna, de Mlle Maïna, peut-être ? Ah ! par exemple ! — Comment ça se fait-il que je n’en aie jamais rien su, moi ? Je ne m’explique pas ça.

— Parce que, — répliqua M. Le Budinio, — elle n’a jamais voulu te le dire, parbleu ! Maïna déteste son nom. Elle ne peut pas admettre qu’on l’appelle comme ça. Et alors, tu comprends…

Tina éclata d’un beau rire de paysanne goguenarde.

— Oui, et alors je comprends que si vous avez voulu lui faire plaisir en lui offrant ce pot de fleurs, vous avez joliment manqué l’occasion, monsieur le docteur.

Le médecin s’arrêta court, et regarda sa domestique d’une mine absolument déconfite.

C’était vrai ! Il n’y avait pas pensé une seconde. Il avait fallu que cette futée de Tina lui en fît la remarque pour qu’il s’en aperçût. Eh bien ! il s’y entendait à faire des cadeaux, pour le coup !

Et avec une vivacité d’impression et d’humeur qui n’étaient pas de son âge, il céda au dépit qui venait de le prendre. Saisissant le malencontreux pot de fleurs des deux mains, il grommela :

— Et dire que voilà dix jours que je l’arrose comme ça, soir et matin…

Il n’acheva pas sa phrase.

Le pied de véronique, contenu et contenant, passa comme un bolide à travers la baie de la fenêtre et alla se fracasser sur les pavés de la petite cour qui précédait le jardin.

Cette fois, Corentine Kerbiel se mit en colère, une colère, d’ailleurs, comique.

— Je vous demande un peu, monsieur le docteur, si c’est permis qu’un vieil homme de votre âge, il se mette à casser les choses comme un enfant boudeur casse ses joujoux ? Tout ça, parce que j’ai dit que, si Mlle Maïna n’aime pas qu’on l’appelle Véronique, vous lui faisiez là un fichu cadeau.

Le docteur Le Budinio parut honteux de ce mouvement de vivacité.

Il prit brusquement son chapeau de feutre à larges bords, tira sa canne à pomme d’or d’un étui en fer appendu au pied de son lit et se disposa à sortir, en disant :

— J’aurais bien mieux fait de partir une heure plus tôt. Mes malades en auraient profité, au moins.

Sa gaieté de tout à l’heure devenait positivement de la mauvaise humeur.

Seulement, chez l’excellent homme, ces mauvaises humeurs-là ne duraient guère.

Ses idées prirent bien vite un autre cours.

Et, tout en se dirigeant vers l’escalier du premier étage, il grommelait :

— Véronique !… Véronique ! Est-ce que ça la rend moins jolie, de s’appeler Véronique, moins aimable ? Est-ce que je lui ai demandé son nom le jour où…? Ah ! il est certain qu’elle a changé depuis, qu’elle a grandi ! La petite abandonnée est devenue femme. Tout de même, comme cela est loin ! comme le temps passe ! Dix-huit ans déjà !

Ses yeux s’éclairèrent d’une chaude lueur. Un bon sourire épanouit sa face.

— La voilà qui revient, pourtant, et pour toujours, cette fois !

— Tina ! — appela-t-il en se retournant.

La servante accourut.

— Qu’est-ce qu’il y a, monsieur ? — demanda-t-elle.

Elle se doutait bien de ce qu’il y avait ; elle était trop bien faite aux allures de son maître.

Il parut hésiter un instant, puis, du ton dont on fait une confidence :

— Écoute : voici. Je regrette maintenant d’avoir cassé le pot de fleurs. Qu’elle s’appelle Véronique ou autrement, il n’importe. Ça lui aurait toujours fait plaisir.

Tina vit que c’était là un gros remords pour son vieux maître. Elle hocha la tête et sourit.

— Allez, allez, monsieur, vous pouvez sortir tranquille. Il n’y a que le pot de cassé ; la fleur n’a pas souffert. Je réparerai cela.

Rassuré, M. Le Budinio tourna le loquet de sa porte.

Mais alors il y eut un véritable coup de théâtre : Un double cri retentit :

— Mon oncle !

— Joël !

Un grand jeune homme mince et blond, au type fin et accusé de la race léonarde, à la barbe blonde, claire et soyeuse, fit irruption dans le corridor, se jetant au cou du vieillard.

— Allons, bon ! — grommela celui-ci — voilà qui me retarde encore ! Ah çà ! d’où sors-tu, toi ?

— Du train, mon oncle. Je viens d’arriver.

— Tu viens d’arriver ?

— Sans doute. J’ai soutenu ma thèse avant-hier ; reçu tout boules blanches.

M. Le Budinio souleva son chapeau et le reposa sur le haut de sa tête. Puis, tandis que deux larmes coulaient sur ses joues, il ouvrit ses bras, sans quitter sa canne de la main droite.

— Bravo, garçon ! Avec ça, j’ai oublié de t’embrasser. Tiens ! Embrasse-moi deux fois.

Et l’accolade des deux hommes fut d’une chaude et émouvante étreinte.

Après quoi ce fut le tour de Corentine. Joël lui mit sur les joues deux gros baisers retentissants, auxquels la bonne femme rendit la monnaie avec usure.

— A présent, je vais à mes malades, — conclut Le Budinio. — Tina, c’est fête aujourd’hui. Tu mettras les petits plats dans les grands. Il faut tuer le veau gras.

Joël avait voulu retenir son oncle par la manche.

— Mais, à propos, mon oncle, vous savez que je ne viens pas seul.

— Comment, pas seul ?

— Oui, Maïna va arriver d’un instant à l’autre.

— Maïna, je ne l’attends que ce soir.

— Erreur, mon oncle. Nous avons fait le voyage ensemble. Présentement, elle est chez Mme du Closquet avec laquelle elle est venue. On l’a retenue à déjeuner. Elle nous arrivera vers une heure. Elle a tant de hâte de vous revoir !

Le vieillard s’essuya les yeux.

Mais le sentiment de ses devoirs professionnels reprit le dessus.

Il regarda sa montre, et d’un coup du plat de la main renfonça son chapeau sur sa tête.

Sans en entendre davantage, il s’élança au dehors.

Il descendit l’escalier quatre à quatre, ouvrit la porte de la rue, qu’il laissa retomber sur lui avec fracas, et se mit à marcher d’un pas alerte sur les gros pavés de la chaussée.

Le long du parcours, les gens le saluaient respectueusement, sans s’offusquer de la négligence du bonhomme à répondre à ces saluts.

On le savait si occupé, si absorbé, le vieux docteur, providence des pauvres, soutien des malades de la bonne ville de Saint-Malo !

Et il s’en alla ainsi, de son allure encore verte et jeune, malgré ses soixante-cinq ans d’âge, qui étaient surtout soixante-cinq ans de labeur opiniâtre et de dévouement dépensé sans compter.

Or, ce jour-là, il allait loin, — non dans sa clientèle aisée de la rue Saint-Vincent et du quai Duguay-Trouin, — mais par là-bas, hors des murs, sur le Sillon et jusque dans le faubourg Rocabey.

Car c’était là son milieu de prédilection.

Il aimait à donner ses soins à cette population pauvre, à ces braves gens dont une moitié de l’existence se passe à la mer, et dont le dénûment robuste et vertueux n’a point d’envie à l’encontre des heureux de la terre.

Il les avait soignés quarante ans, n’ayant jamais d’ambition plus haute, connaissant trop bien le peu qu’est l’homme pour attacher quelque importance aux hochets de la vanité humaine.

Au reste, fils et petit-fils de marines, Hugh Le Budinio n’estimait guère que les marins en dehors de sa propre carrière.

Encore n’était-il pas bien sûr qu’il n’eût pas suivi la carrière ancestrale de préférence à toute autre, n’eût été une légère claudication qui l’avait rendu impropre au service militaire.

Personnellement, il n’était point un fils de Saint-Malo.

Il était de l’autre côte, de celle du Morbihan, par son père, et lui-même était né loin, bien loin de ces rives de Bretagne, dans l’Inde, en des temps où la guerre entre Anglais et Français rendait les colonies fort dures pour les expatriés des deux pays.

Sa mère était morte lui laissant une maison, et, comme elle était Malouine, force avait été au jeune Hugh de venir s’y installer le jour où, après un séjour de cinq années sur les vaisseaux de l’État, il s’était établi à demeure sur le vieux rocher.

Aussi bien sa réputation était-elle universelle et « sa grandeur ne l’attachait-elle point au rivage. »

On venait de loin pour le consulter, d’Avranches, de Coutances, de Dol, de Dinan. Lui-même poussait ses bienfaisantes visites jusqu’à Dinard et Paramé, dans la saison, auprès des baigneurs et surtout des baigneuses, foule bigarrée, cosmopolite, oiseaux de passage, venus à tire-d’aile des horizons de l’Est et plus particulièrement de Paris.

Oh ! le brave, le saint homme que ce docteur Le Budinio !

Avec quelle ferveur pieuse les pauvres gens prononçaient son nom qu’ils couvraient de bénédictions !

Quelle pure et abondante charité il semait, il répandait autour de lui, ne faisant pas seulement l’aumône de la prescription, mais celle du remède !

Combien de fois, devant les mines désolées et abattues des malheureux, regardant, hébétés, l’ordonnance, n’avait-il pas tiré de sa poche les pièces blanches, rares, pourtant, dont il fallait payer la drogue au pharmacien !

Oui, on pouvait l’appeler un saint, celui-là, sans crainte de se tromper !

Et, avec cela, d’une patience et d’une douceur inaltérables !

Chez lui la parole était rare, à l’habitude. Il lui arrivait pourtant de devenir loquace, quelquefois, lorsqu’il s’agissait de décider quelque vieux bronzé de l’Océan à se laisser soigner selon les exigences du mal.

A ces moments, la faconde du docteur empruntait ses effets à tous les vocabulaires.

— Voyons ! tonnerre ! espèce d’entêté, est-ce que tu crois que je viens ici pour mon plaisir ? Si ta peau de requin ne me tenait au cœur que dans la mesure de sa valeur, c’est moi qui te larguerais en grand à tous les courants de la côte. Tu vois donc que c’est seulement pour te guérir que je viens. Allons ! tiens bon, mon gars, je vais te glisser ce bonbon-là en douceur.

Il va sans dire que le « bonbon » était toujours un de ces produits abominables de la pharmacopée ancienne et moderne, qui provoquent des nausées et tournent le cœur aux moins sensibles. Car le docteur Le Budinio n’était pas pour les atténuations et les palliatifs. Un remède est un remède ; ce n’est pas une gourmandise.

On comprend que, de la sorte, il n’eût recours ni aux pilules, ni aux cachets, si couramment employés de nos jours.

Ce matin-là, c’était donc uniquement chez les pauvres que le docteur Le Budinio avait affaire.

Du plus loin qu’on le vit paraître à la descente du Sillon, ses clients ordinaires de Rocabey se portèrent au-devant de lui.

Ces silencieux d’habitude, et c’était peut-être à leur contact que le vieux praticien avait contracté son laconisme, se mettaient en frais.

Le docteur fit rapidement ses visites, il avait hâte de rentrer.

Et, par bonheur, le stock des malades n’était pas considérable. Il eut promptement fait le tour des humbles demeures.

Entre temps il allongea quelques tapes amicales sur des figures joufflues de gamins et de fillettes, garnements saturés d’iode et d’oxygène, futures compagnes et mères de matelots.

Comme on lui trouvait une allure quelque peu pressée, un homme qu’il avait remis sur pied d’une chute du haut des remparts, l’aubergiste Cailleux, l’appela très respectueusement.

— Monsieur le docteur, j’ai mis en bouteilles du cidre comme vous n’en trouverez pas à dix lieues. Ça me serait un grand honneur si vous le goûtiez.

Le vieillard eut une hésitation. Le cidre était un de ses faibles.

Puis, se décidant brusquement, il tendit la main à l’aubergiste :

— Va pour un verre de cidre, Cailleux. Mais dépêchons, sur le pouce, je suis pressé.

— Qu’est-ce qu’il y a donc qui vous presse, monsieur le docteur ?

— Il y a, mon garçon, que ma filleule est arrivée à Saint-Malo et qu’elle doit m’attendre présentement. Or, il y a un an que je ne l’ai pas vue, la pauvre chatte.

Cailleux se frotta gaiement les mains et repartit :

— Parbleu ! monsieur le docteur, vous ne vous retarderez guère. Ma carriole est là tout attelée, et j’ai affaire à la ville. Je vas vous rapporter sans façons.

Il dit quelques mots à sa femme, tout en emplissant vivement les verres.

Dix minutes plus tard, au moment où le médecin mettait le pied sur le marchepied du véhicule, il ne fut pas peu surpris d’en trouver l’arrière-train couvert de bouquets de toutes nuances.

Des enfants, des jeunes filles, des femmes, quelques vieillards se tenaient à l’entour pour jouir de l’heureuse surprise de leur vieux bienfaiteur.

Et, comme il se récriait devant ce luxe de floraison :

— Ça, monsieur le docteur, — dit en riant une grande et belle fille, — c’est pas pour vous, c’est pour la demoiselle, vous savez.

II

Une heure plus tard, le déjeuner de l’oncle et du neveu s’achevait.

Pendant tout le repas, le vieillard avait été fort agité.

— Parbleu ! — ronchonnait-il entre ses dents, — je te demande un peu, mon Joël, si Mme du Closquet n’aurait pas pu choisir un autre jour pour garder Maïna à dîner ? Est-ce que ce n’est pas moi qui ai droit aux premières effusions de mon enfant ? De cette façon, elle aura fait son premier repas de bienvenue chez des étrangers.

— Oh ! des étrangers, mon oncle ! — dit Joël en souriant. — Il me semble que…

— Que j’exagère peut-être ? — Eh bien ! oui, là, tu as raison. Chez Mme du Closquet, elle est en famille, notre Maïna. Mais voyons, puisque cette bonne amie l’avait eue avec elle pendant toute la durée du parcours, il me semble qu’elle aurait bien pu me l’apporter tout droit à l’arrivée ?

— Sans doute, mon oncle, sans doute. Mais voilà. Mme du Closquet a pensé que peut-être Maïna, qui mourait littéralement de faim, trouverait plutôt chez elle le déjeuner qu’il lui fallait tout de suite.

Ici Tina Kerbiel intervint, se sentant en cause.

— Si l’on peut dire, monsieur Joël ! Alors, vous croyez, comme ça, que la mignonne n’aurait pas trouvé ici un morceau en arrivant ? Alors, vous croyez que la vieille Tina a tout à fait perdu l’esprit, qu’elle n’avait pas pensé à la petite ? Eh bien, tenez, pour vous humilier, je vas vous montrer ce que je lui avais préparé pour son retour, à cette enfant-là.

Joël protesta de toutes ses forces.

— Ma bonne Tina, je te jure que je ne le crois pas. Ce n’est pas moi qui ai cru cela ; c’est Mme du Closquet, te dis-je.

— Eh bien ! Je l’attends, moi, Mme du Closquet, et je vais bien l’arranger, je vous le jure. Mais non. Faut que vous voyiez tout de même ce que je lui avais préparé.

Elle courut à la cuisine et en rapporta un compotier soigneusement couvert.

Quand elle en eut soulevé le couvercle, Joël aperçut une vingtaine de magnifiques crêpes à peine refroidies du feu de la matinée.

Mais, tandis que le jeune homme et le vieillard s’oubliaient à considérer les appétissants cornets de pâte, une main blanche passa entre la tête de Joël et celle de Tina, absorbée dans sa démonstration, prit au vol trois ou quatre crêpes en tas, pendant qu’une voix rieuse et mutine s’écriait au-dessus des spectateurs ahuris :

— Ça doit être joliment bon, ça ; merci, Tina !

Ce ne fut qu’un cri.

Tout le monde s’était levé et Corentine avait eu juste assez de présence d’esprit pour déposer le compotier sur la table au lieu de le laisser tomber par terre.

Et, pendant quelques minutes, ce fut un véritable duel entre la servante et son vieux maître pour savoir lequel des deux donnerait le plus de baisers à l’arrivante.

Était-elle jolie cette Maïna !

Des cheveux blond cendré, un teint de camélia, des yeux d’un bleu gris qui rappelait les calmes d’été de la Manche, un buste de déesse, une taille de guêpe, de beaux bras ronds, des mains et des pieds d’enfant, voilà ce que possédait d’ensemble celle que le docteur Le Budinio appelait sa filleule, qui, elle, le nommait « mon oncle », et dont la vieille Tina ignorait, quelques heures plus tôt, le vocable agaçant de Véronique.

— Et d’où sors-tu ? — demanda le docteur quand il eut recouvré le sens.

La jeune fille, très disposée à la gaieté, répliqua :

— Je sors de chez Mme du Closquet et j’entre chez mon excellent oncle. Et si vous n’étiez pas tous stupéfaits comme vous l’êtes par mon arrivée, vous auriez déjà remarqué que je n’étais point seule.

Le docteur, Tina et Joël se retournèrent en même temps.

Le chambranle de la porte encadrait une bonne et belle figure de vieille femme dont la toilette, un peu antique, ne déparait en aucune façon les traits nobles et marqués du cachet aristocratique de la race.

C’est que Mme Catherine-Tiphaine du Closquet était la dernière descendante de l’un des héros du combat des Trente.

Elle tenait de ses aïeux une fortune assez médiocre, mais son mari, qui possédait des terres à Paramé et à Dinard, avait gagné énormément d’argent le jour où ces deux plages s’étaient créées. Elle jouissait présentement d’un capital de deux millions, dont la rente, à trois et demi pour cent, passait presque tout entière en bonnes œuvres.

La vieille dame avait, en effet, coutume de dire en riant :

— J’ai trois héritiers : le plus rapproché est un dissipateur ; — je lui fais une réserve pour ses vieux jours ; le second est un officier de marine qui aura besoin de moi pour se marier à sa guise ; quant au troisième, père de famille, économe et laborieux, il me croit pauvre. Ma mort lui fera une surprise, mais il m’aura déjà rétribuée en vraies larmes bien sincères.

De fait, Mme Tiphaine, ainsi qu’on la nommait dans l’intimité, avouait soixante ans et en portait gaillardement soixante-quinze, l’état civil ne faisant pas grâce d’un jour à ceux qu’il dénomme.

Il n’y avait aucune coquetterie dans le cas de la vieille dame. Mais très caustique sous une apparence enjouée, elle disait encore :

— Je retarde ainsi de quinze ans la cour intéressée que l’on pourrait me faire, et j’avance de quinze années la mise au monde de mon testament.

A sa vue, le docteur, qui, quelques minutes plus tôt, maugréait contre elle de tout son cœur, s’empressa de lui tendre ses mains.

— Allons, Cadet, — fit gaiement Mme du Closquet, — avant que je ne m’assoie à votre table, récitez le Confiteor.

— Vraiment ? — réclama le docteur, — et pourquoi cela, je vous prie ?

— Parce que les oreilles m’ont tinté, tout à l’heure, et que sûrement vous avez dû me donner à tous les diables, païen incorrigible que vous êtes.

Au lieu de protester, le docteur se frappa la poitrine.

— Meâ culpâ, meâ maximâ culpâ, — confessa-t-il. — C’est un peu vrai que je vous ai valu quelques mérites de plus au ciel.

C’était l’habitude de Mme du Closquet de se prévaloir des dix ans qu’elle avait de plus pour appeler le docteur « Cadet ».

Et cette appellation, toute d’amitié, elle ne l’employait guère que depuis quelque dix ans.

Elle lui rappelait de graves souvenirs, ceux du zèle et du dévouement apportés par le docteur aux soins qu’il avait donnés à M. du Closquet pendant sa dernière maladie.

Elle poursuivit avec cette verve qui est la grande qualité des vieillards aimables :

— Ne poussez pas plus avant les excuses. Peut-être pourrais-je me reprocher à moi-même d’avoir eu tort en gardant Maïna avant qu’elle ne vous eût vus ici. Mais, je l’avoue, même devant elle, j’aime cette chère petite tête d’écolière au point de la disputer à ses parents, à mes meilleurs amis.

Il va sans dire qu’il ne devait rien rester de l’incident que le souvenir d’un sceau de plus mis sur une vieille et forte amitié.

Mme du Closquet le vit bien à la sympathie qu’elle lut sur tous les visages.

Et, pour fêter avec ses amis le retour, non seulement de Maïna, mais aussi de Joël, elle fit honneur aux crêpes de Tina avec des dents de vingt ans.

Après quoi tout le monde descendit au jardin.

Là, ce fut une surprise nouvelle.

Comme si le petit enclos n’eût pas contenu par lui-même assez de verdure et de floraison, les indigènes de Rocabey qui avaient chargé de fleurs la voiture de Cailleux venaient de dresser de leurs mains une sorte d’arc de triomphe de feuillage, sous lequel, venus à pied du lointain faubourg, ils saluèrent d’acclamations enthousiastes la gracieuse enfant adoptée par le vieux médecin.

Et la douairière, toujours en verve, de s’écrier à cette vue :

— Parbleu ! voilà qui est original ! Faire tenir dans son propre jardin les populations en délire.

Oh ! la belle et bonne journée que passèrent là, ensemble, avec leurs amis de tous rangs, les divers acteurs de ce drame de famille !

Dans la soirée, en guise de champagne, on but du cidre, de cet excellent cidre que l’aubergiste avait voulu, le matin même, faire goûter au docteur Le Budinio.

La nuit vint enfin. A onze heures précises, on reconduisit en pompe Mme du Closquet jusqu’en sa belle maison de la rue Saint-Vincent, et, minuit sonnant, chacun se retrouva seul dans sa chambre.

....... .......... ...

C’était une jolie petite chambre rose, tapissée avec goût, meublée avec élégance, que la sollicitude affectueuse du vieillard avait réservée à sa filleule.

Le matin, en ouvrant ses deux fenêtres, Véronique pouvait embrasser simultanément la mer et la plage par-dessus les remparts, l’isthme du Sillon à la sortie de la ville et tous les jardins environnants.

Un lit aux rideaux de mousseline immaculés, une armoire à glace en bois blanc verni, une table de toilette et un gracieux secrétaire assortis comme forme et comme couleurs, garnissaient ce virginal réduit.

Et, en vérité, Maïna ne souhaitait rien au delà.

Le luxe le plus princier n’aurait pu lui donner le calme et le repos que lui assurait ce coin de demeure paisible, cet attachement constant et fidèle des êtres qui l’habitaient.

Aussi, dès qu’elle s’y retrouva, la jeune fille ouvrit-elle la fenêtre donnant sur le port, et, la tête penchée sur sa main, accoudée au balcon de fer, s’abandonna-t-elle aux rêveries que lui apportaient, fraîches et caressantes, les haleines de la mer.

Depuis six années, elle ne revoyait cette chambre que tous les ans à la même époque et même un peu plus tard, puisqu’elle était en pension à Paris et ne rentrait à Saint-Malo qu’au moment des grandes vacances.

Cette fois, c’était pour toujours qu’elle y revenait, — ayant fini ses études, couronnées, à douze mois de distance, par le double diplôme des degrés simple et supérieur.

« Pour toujours ! » Il faut avoir été écolier ou écolière, captif loin de cette patrie de l’enfance qui est la famille, pour savoir ce que ces deux mots contiennent et résument de joies profondes et condensées ! — Au reste, ne sont-ils pas l’unique, la plus puissante expression des sentiments intenses et durables ? N’est-ce pas « pour toujours » que s’aiment ceux qui, à la fleur de l’âge, unissent leurs cœurs dans une mutuelle affection, leurs mains dans l’échange des anneaux symboliques du mariage ?

Pour Maïna, il n’y avait encore ni perspective, ni lointaine espérance d’une tombe fleurie.

La jeunesse s’épanouissait en elle comme autour d’elle, et, en prononçant ces mots « pour toujours », la jeune fille attachait au front chauve de son « oncle » et aux cheveux blancs de Tina les mêmes fleurs de printemps dont elle ceignait, en pensée, sa tête nimbée de boucles blondes.

III

— Ça, Joël, mon ami, prends une chaise, et causons.

— J’y suis tout disposé, mon oncle, répondit le lauréat frais émoulu de la Faculté de Paris.

M. Le Budinio s’était enfoncé dans un vieux fauteuil de cuir, autour duquel gisaient des livres de toutes dimensions, voire d’énormes in-folios poudreux, où le vieillard avait accoutumé de lire Hippocrate, Aristote, Celse, Galien, Asclépiade, dans leurs textes divers de langues mortes, lettré de premier ordre dans sa modestie de savant méconnu.

Il avait relevé ses lunettes comme dans tous les cas graves, et fixait sur son neveu le tranquille regard de ses yeux gris et perçants. Il reprit :

— Te voilà médecin, — et, morbleu ! médecin comme moi, tout autant que moi. Tu dois être même plus fort que moi, car nous vivons dans un temps où les jeunes en savent beaucoup plus que les vieux, les fils que leurs pères.

— Oh ! mon oncle ! — protesta Joël qui connaissait cette habituelle ironie de l’excellent homme.

— Non, non, ne dis pas non. Je ne me plains pas, je ne raille pas. Je reconnais la vérité, et la vérité c’est que vous avez le temps aujourd’hui de faire des études beaucoup plus étendues qu’on n’en faisait à notre époque. Je me plais à constater que vous avez des outils et des instruments beaucoup plus perfectionnés et que, sur plusieurs points, on a fait de très remarquables progrès.

Tiens, par exemple, grâce à la spécialisation des aptitudes, les maladies de l’œil, du larynx, de l’oreille, sont admirablement soignées par des gens qui font cela mieux que personne. A vrai dire, ils ne savent faire que cela, et s’il fallait tout préciser… Les dentistes, tiens ! eh bien ! ils vous arrachent une dent de l’œil sans douleur, en vous injectant dans la gencive une drogue nouvelle. Vous appelez ça de la co… de la cocaïne, je crois.

Pour le coup, Joël se sentit un peu désorienté. Son oncle se moquait-il ou parlait-il sérieusement ?

Mais celui-ci eut tôt fait de dissiper les doutes de son neveu.

— J’en veux venir à ceci, mon garçon, que tous ces progrès, qui ont fait faire bien des pas à la chirurgie, sont de médiocres moyens d’avancement pour la médecine proprement dite. Il n’y a encore qu’une chose pour le médecin.

Ce n’est pas de savoir toutes les théories plus ou moins neuves des fanfarons de sciences, théories qui ne datent pas d’hier, après tout, comme tu pourras t’en assurer par toi-même, — fit-il en tapant de la paume sur les in-folios les plus voisins de sa main ; — c’est de posséder le diagnostic autant par la netteté du coup d’œil que par la pratique assidue des maladies. Il faut, pour cela, que le praticien soit avant tout l’ami de ses malades.

Et, ouvrant brusquement l’un des gros volumes à une place où l’on voyait bien que l’habitude du feuillettement quotidien avait dû rompre les pages, il montra quelques lignes au jeune homme.

— Tiens, vois ce que dit Celse à ce sujet.

Il lut lui-même à haute voix :

— Asclepiades dixit hoc esse medici officium ut ad lectum ægrotantis assidens… C’est clair, n’est-ce pas, et c’est le conseil d’Asclépiade rapporté par Celse en personne : « Que le médecin s’assoie au chevet de son malade pour surveiller les progrès de l’infection morbide. » Qu’est-ce à dire, sinon que le premier devoir du praticien est de surveiller étroitement l’état du client ?

Joël ne put se défendre d’un sourire quelque peu sceptique.

— Mais, mon oncle, — réclama-t-il, à ce régime-là, que devient le médecin lui-même ?

Le vieillard hocha la tête, et avec un fin sourire il riposta :

— Toi, je te vois venir. Tu entends par là, n’est-il pas vrai, qu’à ce régime, le médecin ne met pas beaucoup d’écus dans sa bourse. Mon garçon, il faut bien mettre les points sur les i.

Je n’ignore pas que nombre de médecins illustres tiennent notre art pour un métier, je n’ose dire une industrie lucrative. Ils considèrent, peut-être avec raison, que l’art ne fait pas vivre et que, pour s’être dévoué à l’amélioration du sort de ses semblables, le médecin ne s’est pas condamné au bagne à perpétuité.

D’autres, — ce ne sont pas les plus nombreux, hélas ! — estiment, au contraire, que l’exercice de notre noble profession est, avant tout, l’école du dévouement et du sacrifice, et que là où le devoir, accepté par lui après mûre délibération sur le choix d’une carrière, l’appelle, le médecin n’a point à consulter pour savoir s’il trouvera la légitime rétribution de ses efforts.

Ce disant, le docteur Le Budinio se leva de son fauteuil, et, mettant la main sur l’épaule de Joël :

— Mon enfant, voilà quarante ans que je m’efforce de remplir autant que faire se peut les devoirs de ce que j’appelle, moi, une mission. Et c’est pour cela que je te dis à cette heure : Joël, mon neveu, où plutôt mon fils, tu es à l’âge des résolutions graves et décisives. Les temps sont durs pour qui ne veut pas transiger avec sa conscience.

Si tu prends la suite de ma clientèle, tu subiras plus de déboires et de privations que tu ne récolteras de bénéfices ou d’éloges. Il te faudra ceindre tes reins, te faire le serviteur des pauvres et des déshérités, renoncer aux douceurs de l’existence, t’enfermer dans l’ordinaire pratique d’une austérité qui, le plus souvent, ne sera pas volontaire, et n’attendre que de Dieu et de toi-même, par le fier témoignage de ton propre cœur, la récompense des mérites inutilement dépensés, selon le jugement du monde.

Mais rien ne t’oblige à ce sacrifice, à cette abnégation de toi-même.

Tu viens de faire d’excellentes études. Tes maîtres ont encore l’œil ouvert sur toi, et cet œil est encore plein de ton image. La capitale avec ses gloires, ses succès, et aussi ses multiples satisfactions de l’intelligence, peut t’offrir d’autres perspectives.

Tu peux y devenir un homme célèbre, un oracle de la science, sans démériter de ta propre estime, comme aussi sans t’astreindre au bonheur infime, obscur, ignoré.

Ici, tu ne seras jamais qu’un humble médecin de campagne, auquel les bénédictions d’une clientèle de pêcheurs, de matelots et d’ouvriers, même grossie de l’appoint de tous les riches de la ville, ne donneront pas le moindre lustre.

A toi de choisir. Veux-tu l’énorme ville avec ses loisirs qui reposent et son labeur qui rétribue, ou préfères-tu le pain sec de chaque jour durement gagné, mais que rend plus précieux le spectacle des larmes essuyées et des douleurs changées en joies aux foyers des pauvres et des souffrants ?

Joël avait penché le front. Il était profondément ému.

C’est qu’en effet, il n’avait jamais connu, il n’avait jamais soupçonné en son oncle, ce vieillard bienfaisant et modeste, une telle hauteur de pensées, une telle sublimité de sentiments.

Hugh Le Budinio apparut à son neveu dans une sorte de transfiguration.

Pour la première fois de sa vie, le praticien « obscur et ignoré », comme il se qualifiait lui-même, et sans amertume, revêtit aux yeux du jeune homme les attributs d’une grandeur d’autant plus imposante que son éloquence spontanée, partie du cœur, donnait à son caractère un relief plus inattendu.

Ce n’était plus le parent chéri et respecté, mais avec un peu de condescendance pour ce que Joël s’était habitué à dénommer les travers ou les manies qu’une science plus complète n’eût pas laissés subsister.

C’était surtout l’aîné dans cette même science dans laquelle le jeune médecin, pourvu depuis l’avant-veille de ses lettres patentes, allait faire ses premiers pas en titubant d’essai en essai comme tout débutant dans une carrière quelconque.

Et, sous cet aspect, il s’entourait spontanément d’un prestige qui faisait courber le front un peu orgueilleux de l’adolescent, fier de son savoir et de ses cinq années d’études devant la première Faculté du monde.

Là-bas, dans les grands hôpitaux, Joël avait été l’interne des maîtres.

Ici, il n’avait pas à rougir de se faire l’aide, le suppléant, au besoin l’élève de ce vieux « médecin de campagne », selon l’expression du docteur Hugh Le Budinio.

Et la réponse d’adhésion qu’il cherchait pour se mettre à la hauteur du vieillard ne lui venait pas, tant il eût voulu parler, lui aussi, cette langue admirable de l’abnégation et de l’héroïsme.

Une gracieuse intervention, en interrompant le colloque de l’oncle et du neveu, vint tirer celui-ci de peine.

La porte n’était qu’entre-bâillée ; elle s’ouvrit sous une poussée du dehors.

Maïna entra simplement vêtue d’un long fourreau de toile bleue, serré à la taille à la façon d’un peignoir, les bras émergeant, ronds et blancs, des manches courtes, le cou se dégageant dans son exquise gracilité de l’échancrure du corsage.

Tous deux jetèrent un même cri d’admiration non dissimulée.

L’enfant était si blanche en son âme, si peu faite aux compliments révélateurs, qu’elle ne prit point garde aux intonations élogieuses de ce double cri.

Elle tendit son beau front pur au baiser paternel du vieillard et sa main aux ongles roses à Joël.

— Bonjour, mon oncle ! Bonjour, cousin ! Comment allez-vous ce matin ?

— C’est à toi qu’il faut demander cela, fillette ? — répliqua le docteur, qui détacha, pour parler, ses lèvres du front de sa filleule.

— Pourquoi à moi, mon oncle ?

— Dame ! Parce que, moi, je suis à mon quatorze mille soixante-dixième matin de vie médicale, sans changement appréciable, tandis que, pour toi, l’aube d’aujourd’hui a dû sensiblement différer de celle d’hier, si mes évaluations sont justes.

Véronique éclata d’un beau rire aux cascades argentines.

— Oh ! de l’aube, mon oncle, n’en parlons point, s’il vous plaît. Je ne me suis couchée qu’à deux heures du matin, et il en est huit et demie. Je n’ai pas vu lever le soleil. Hier, en effet, c’était tout autre chose. Il m’avait ouvert les yeux de force du côté de Pontorson.

— Deux heures du matin ! se récria Hugh. — Est-ce à dire que tu ne pouvais pas dormir ?

— Oh ! non, mon oncle ! J’ai dormi comme une bienheureuse, au contraire.

Elle était adorable dans sa candeur dépourvue d’embarras et de fausse honte.

— Mon Dieu ! Que l’on dort bien dans ma chambre ! J’avais pourtant laissé mes volets ouverts, afin que le jour vînt m’arracher au lit, comme d’habitude. Eh bien ! ça n’y a rien fait. Ah ! oui, l’on dort bien, mon cher oncle ! Ces draps frais m’enveloppaient comme un tissu de brume ; je sentais tout mon corps s’y alanguir, et les couvertures de coton que m’a laissées Tina m’ont paru aussi douces que la brise de mer au moment du bain. Vous savez, moi qui, à Paris, me bordais jusqu’au cou, qui me pelotonnais à la façon d’un petit enfant, — ici, j’ai dormi étendue comme une planche, comme dans l’eau salée, quoi ! Et puis, là-bas, c’était ce lit de fer dans lequel on prend l’habitude de l’immobilité, parce que, si l’on se retourne, tout de suite on heurte du nez le mur ; ici, je pouvais onduler à mon aise, prendre tous les morceaux de fraîcheur enfouis çà et là sous les plis, plonger mes bras sous le traversin, retourner mon oreiller…

Joël l’interrompit en riant aux éclats.

— Mais, cousine, si vous avez eu le temps de faire tout cela en connaissance de cause et avec réflexion, je ne vois pas ce qu’il en est resté pour le sommeil.

Elle répliqua avec la même hilarité débordante et communicative :

— Hé, cousin, est-ce qu’on sait, est-ce qu’on calcule, est-ce qu’on étudie ces choses-là ? Vous comprenez bien que je n’ai pas dormi de ce sommeil bête et lourd qui fait perdre la sensation de toutes choses et où il n’y a pas même place pour le rêve. — Ah ! que non pas ! Je me rends très bien compte que mes nerfs se sont accordé tout juste assez d’abandon pour s’alanguir sans renoncer à goûter la volupté de ce bien-être délicieux. — Tenez ! Je vais vous dire. Tout à l’heure, en m’éveillant dans les brumes un peu épaisses du premier retour à la lumière, savez-vous quelle bizarre conception je me formais de mon existence ?

— Ma chère Maïna, — répondit Joël, — je ne sais si mon oncle le devine. Quant à moi, vous savez qu’il y a beaux jours que j’ai renoncé à interpréter vos fantaisies imaginatives. A plus forte raison, n’est-il pas vrai, dès qu’il s’agit d’un songe matinal.

— Oh ! vous, — s’écria la jeune fille en faisant la moue, — vous êtes bien l’être le plus prosaïque que j’aie jamais rencontré. Je parie que si vous étiez seul, vous étrenneriez votre diplôme en m’ordonnant quelque drogue pour me guérir de mes « fantaisies imaginatives », comme vous dites.

— Attrape, fistot ! — plaisanta le vieux Le Budinio. — En voilà une qui ne sera pas ta cliente. — Mais tout ça, petite, ne nous dit pas ce que tu croyais être.

Et comme il s’était replacé dans son fauteuil, Maïna vint, sans façon, s’asseoir sur ses genoux.

— A la bonne heure ! Vous vous intéressez à quelque chose, au moins, vous, mon oncle. Que Joël se bouche les oreilles, s’il veut. Je ne raconterai mon rêve que pour vous.

— Ma cousine, — fit galamment le jeune homme, — je les ouvre toutes grandes, au contraire, car si je n’apprécie pas vos songes comme il convient, du moins j’accorde à mon ouïe le plaisir de percevoir l’enchanteresse harmonie de votre organe.

Maïna tapa du pied.

— Béotien, va ! Peut-on commencer une phrase comme celle-là pour la finir d’une façon aussi parfaitement ridicule ! Mon « organe », — je vous demande un peu, mon organe ! Ne dirait-on pas que je parle du nez ? Je n’ai pas d’organe, monsieur, j’ai une voix.

— Disons alors l’enchanteresse harmonie de…

Ce fut au tour du vieux docteur de frapper du talon sur le parquet.

— En avez-vous bientôt fini avec votre littérature à la Victor Ducange ? — J’attends l’histoire, morbleu, et je ne me suis pas mis en retard d’une heure pour écouter une critique de madrigaux. Çà, Maïna, ton rêve, s’il te plaît.

— Voilà, mon oncle. J’étais si bien dans mon lit qu’il m’a semblé que je me transformais en un de ces anges que l’on voit dans les églises, avec des ailes juste sous la tête, vous savez, et que, n’ayant plus ni bras, ni jambes, ni rien du tout, je me roulais au milieu de nuages aussi onctueux, aussi doux que de la crème fouettée.

— Gourmandise et mysticisme mêlés ! — fit Joël goguenard.

— Fi ! C’est bon pour vous d’être gourmand. Croyez-vous donc que j’aie mangé mes oreillers ?

Et se retournant, câline, vers le vieux docteur :

— Voyons, mon oncle. Que dites-vous de ce rêve ? Vous semble-t-il indiquer, ainsi que l’insinue monsieur votre neveu, un dérangement de mes facultés intellectuelles ? Qu’en augurez-vous ?

Hugh l’embrassa sur les deux joues.

— Dame, ma fille, depuis le temps de Joseph, fils de Jacob, qui fut ministre de Pharaon, l’interprétation des songes n’entre plus pour grand’chose dans les études que font les médecins pour pronostiquer sur l’état de santé des gens. Si j’avais à consulter un auteur sur ton cas, je m’adresserais à Horace, — un poète. Il a fait, en effet, des vers où il indique un état morbide assez analogue au tien :

… Velut ægri somnia vanæ

Fingentur species, ut nec pes, nec caput uni

Reddatur formæ…

N’importe ! Je sors de mes attributions pour te dire que j’augure très bien de ce songe. Il m’annonce que ton sort en ce monde et dans l’autre sera celui d’une personne très… comment dirais-je ? très volage, et que ta destinée sera la réalisation d’un paradis tout de sucre et de lait. A présent, il faut que je parte. Là, es-tu contente de moi ?

— Non, — fit Véronique, en se pendant à son cou, — parce que vous suivez l’exemple de Joël et que vous vous moquez de moi.

Le docteur, qui avait déjà atteint la porte, se retourna.

— Je me moque de toi, parce que je te cite des vers d’Horace ? Mais, petite, n’est-ce pas toi qui m’as raconté que, dans ton rêve, tu n’avais ni bras ni jambes ? Le poète ne fait que signaler le même cas de bizarrerie. Et moi, je le rappelle.

Et il s’enfuit, laissant Joël et Maïna en tête-en-tête.

— Eh bien ! — demanda le jeune médecin, — voulez-vous que je vous donne une consultation sérieuse, moi ?

L’enfant le regarda de côté, avec une impertinence amicale qui lui était habituelle.