Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.
LE TOUR
DE L'ESPAGNE
en Automobile
DU MÊME AUTEUR:
Voyage en Dalmatie, Bosnie-Herzégovine et Monténégro.—Lyon, 1905. A. Rey et Cie, éditeurs.
Les Lacs italiens.—Lyon, 1906. Waltener et Cie, éditeurs.
Un voyage à Constantinople.—Lyon, 1907. Waltener et Cie, éditeurs.
PARIS TYP. PLON NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.—12599.
LA FORÊT DE PALMIERS D'ELCHE
PIERRE MARGE
LE TOUR
DE L'ESPAGNE
EN AUTOMOBILE
ETUDE DE TOURISME
Ouvrage illustré de gravures dans le texte et hors texte
d'après des photographies de l'auteur
PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE—6e
1909
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
Published 16 July 1909.
Privilege of copyright in the United States
reserved under the Act approved March 3d 1905
by Plon-Nourrit et Cie.
A mon ami Adrien Pondeveaux, au compagnon
de route, charmant et dévoué, ces lignes
sont dédiées.
Pierre Marge.
LE
TOUR DE L'ESPAGNE
EN AUTOMOBILE
Théophile Gautier, dans son Voyage en Espagne, a dit: «Il faut visiter les pays dans leur saison violente; l'Espagne en été, la Russie en hiver.»
Si tel est l'avis de l'éminent écrivain, qui fit en effet son voyage en été, ce n'est certes pas celui de maints officieux qui, apprenant que je partais pour la vieille Ibérie au mois d'août, n'ont pas manqué de me dire:
—Mais vous êtes fou d'aller en Espagne en été; sachez que la chaleur y est torride, insupportable.
—Qu'importe, nous nous vêtirons légèrement, ai-je répondu.
—Vous attraperez des insolations.
—Nous nous coifferons de larges panamas!
—Apprenez que dans ce pays les hôtels sont d'une saleté repoussante, vous serez dévorés par les petites bêtes.
—Nous emporterons de la poudre insecticide!
—Les chemins y sont affreux, vous casserez votre automobile, vous ne pourrez achever votre voyage.
—Les mauvaises routes me connaissent, mon auto ne se cassera pas et dussé-je aller doucement, je passerai partout et finirai parfaitement mon voyage, ai-je encore reparti de l'air le plus tranquille.
C'est incroyable ce qu'avant chaque départ pour un de mes longs voyages en automobile j'ai trouvé de gens—auxquels je ne demandais rien du tout—qui se sont chargés de me prédire mille difficultés. On dirait franchement que ceux qui restent aimeraient obliger à rester ceux qui partent.
Et chaque fois que je mettais ces conseilleurs obligeants au pied du mur, leur profonde science s'évanouissait subitement. L'un d'eux me disait:
—Dans le sud de l'Espagne vous ne pourrez pas passer, il n'y a point de routes et sur les rivières point de ponts.
Moi qui avais déjà, sur place même, pris tous mes renseignements, je répondis:
—Non, mais on m'a dit!......
Malgré les sinistres avis qui m'étaient donnés sur le sort qui nous attendait en Espagne, je n'en continuais pas moins à faire tous mes préparatifs et j'aspirais, avec une impatience fébrile, au moment de me jeter dans cet océan de dangers qui m'était si gracieusement promis. Je ne me dissimulais pas que c'était un voyage dur et difficile que nous allions entreprendre, mais cette difficulté sollicitait nos âmes ardentes de touristes; c'était du vrai sport que nous allions faire, et puis, quels beaux pays, quelles contrées curieuses nous attendaient!
Les renseignements minutieux que j'avais pris sur les lieux au moyen des correspondants que je possède dans la Péninsule, les détails abondants que j'avais obtenus du Royal Automobile Club d'Espagne, dont je tiens à louer ici la si courtoise obligeance, m'avaient démontré qu'en été seulement on peut parcourir la totalité des routes espagnoles. Enfin je suis de l'avis de Théophile Gautier: on doit voir le pays au moment où toutes leurs caractéristiques se trouvent réunies; la chaleur en est une de l'Espagne, si je ne m'abuse. L'Espagne sans chaleur n'est plus l'Espagne. Donc je choisis le mois d'août à dessein.
Inutile de dire que je fis mes préparatifs avec des précautions infinies. Je décidai de partir sur ma 100 chevaux «La Buire» afin d'avoir toujours quelques bons chevaux de réserve dans les endroits difficiles. J'emportais un arsenal de pièces de rechange, un magasin d'approvisionnements divers, une colline de carbure, une fondrière de graisse, un lac d'huile. Un garde-manger bien garni était capable d'assurer nos estomacs contre tous les risques de jeûne pendant au moins vingt repas... on ne sait jamais où l'on sera obligé de faire étape et je me rappelais certaine nuit passée jadis sans dîner au sommet du Vélébit en Dalmatie! Enfin une véritable bibliothèque, contenant guides, cartes et plans, devait suppléer aux indications qui pouvaient être absentes sur les routes espagnoles.
Dimanche, 11 août 1907.
Une claire fanfare me réveille et le soleil non moins clair me tire de mon lit.
Nous étions arrivés la veille au soir dans cette cité de Montpellier, toute gaie et si vibrante...
Les fenêtres de nos chambres donnent sur le quartier général; c'est une sonnerie de clairons qui m'a réveillé. En m'habillant je vois le général Bailloud sortir du quartier pour aller faire une promenade à cheval: le Midi est calme maintenant et le commandant du corps d'armée qui avait, hier encore, à réprimer l'émeute menaçante, peut à présent prendre quelque repos.
Bien qu'il ne soit encore que 7 heures du matin, le soleil darde des rayons dignes d'éclairer les tropiques. Il va faire joliment chaud aujourd'hui; tant mieux, notre entraînement n'en sera que plus complet pour supporter les chaleurs d'Espagne qu'on m'a annoncées. Diable! Mais nous n'y sommes pas encore en Espagne. Et si, à mesure que nous descendrons dans le Sud, le thermomètre monte d'une manière tant soit peu proportionnelle, nous serons très certainement rôtis à point avant d'arriver à Tarifa.
A 8 heures trois quarts nous quittons Montpellier par une excellente route. Il y a quelques années j'étais venu par ici et je me souviens d'une déplorable voirie; il y a donc grand progrès, tant mieux!
La mer bientôt apparaît au loin sur la gauche, son bleu foncé tranche vigoureusement sur l'azur légèrement embrumé du ciel déjà surchauffé. La route est bordée de grands arbres, platanes et ormes dont l'ombrage nous sert à propos et sous lesquels règne une opportune fraîcheur. Mes compagnons de bord me félicitent d'avoir fait planter là ces bienheureux végétaux. Ils me demandent si j'ai fait planter aussi des arbres au bord des routes d'Espagne!...
Pézenas est traversée sans arrêt; cette cité ne se signale guère à l'attention du public que parce qu'elle a l'honneur d'être la patrie de tous les commis voyageurs en vins.
La campagne est peu accidentée, à peine quelques ondulations et ce ne sont que vignobles à droite, à gauche, en avant, en arrière. La plante de Noé règne en souveraine absolue ici; tant que l'œil peut voir, il ne distingue que les flots verts d'une mer de vignes.
Béziers est une ville animée, gaie et toute blanche qui, vivant de la vigne, surgit tout à coup au milieu des pampres. Du côté sud la ville s'étage sur une colline couronnée par son antique cathédrale, l'effet est très pittoresque.
Un peu après Béziers on traverse le canal du Midi, qui depuis des années ronge son ambition de faire communiquer un océan avec une mer et qui, en attendant de porter des cuirassés, porte des quantités de barques chargées de tonneaux.
Narbonne: à midi, l'auto s'arrête devant l'hôtel de la Dorade, où nous allons déjeuner. Narbonne! Marcellin Albert, le docteur Ferroul, que faites-vous maintenant? Il y a un mois seulement que se déroulait ici la sanglante épopée de la Vigne en révolte. A voir cette cité si calme, cette ville à l'air mort, ces habitants tranquilles, on ne dirait pas qu'hier le sang coulait dans les rues et qu'un formidable soulèvement des vignerons faillit renverser le gouvernement de la République!
La tête pleine de ces souvenirs, nous nous mîmes à table. Je ne sais si ces idées tragiques nous coupaient l'appétit ou si réellement la cuisine de l'hôtel de la Dorade était détestable, mais très véridiquement nous fîmes un bien piètre repas.
Après déjeuner, nous constatons avec terreur que le soleil chauffe de plus en plus; ce ne sont plus des rayons, mais bien des jets de plomb fondu que cet astre cruel verse sans discontinuer sur nos malheureuses têtes. En route cependant, et cherchons dans le mouvement de l'auto l'air qui manque totalement ici!
On passe non loin de la Nouvelle, le port de Narbonne. On sait que Narbonne, au temps des Romains, capitale de la Gaule narbonnaise, était aussi l'un des principaux ports de la Méditerranée; au quatorzième siècle, son port s'étant ensablé, la ville perdit sa qualité maritime. Depuis, elle a cherché, par la création de ce nouveau port, à ressaisir quelques bribes de sa prosperité d'autrefois, mais hélas! sans y parvenir.
A gauche la mer, les étangs.
Au loin une vapeur légère, une imprécise ligne bleuâtre qui se dessine et se fixe peu à peu à mesure qu'on avance: ce sont les Pyrénées.
La terre est rouge, les maisons sont rouges, les chèvres, d'une espèce particulière, sont rouges, les chiens, les chats, rouges. Tout est rouge ici, sauf la route qui est diablement blanche!
Perpignan, que nous effleurons seulement, nous apparaît assez insignifiante. La vieille ville, située au bord de la Têt, a cependant un certain air pittoresque. Elle est entourée de grands ombrages sous lesquels les indigènes viennent narguer l'irritant soleil de leur pays.
Puis une route étroite et détestablement entretenue nous rapproche de plus en plus des Pyrénées; les vastes plaines de ce matin ont fait place aux collines et aux ondulations qui font pressentir les hautes montagnes dans lesquelles nous allons entrer tout à l'heure. La monotonie est maintenant remplacée par l'intérêt qu'on rencontre toujours dans les pays montagneux.
A partir de Prades, on sent qu'il y a quelque chose de changé dans les mœurs et dans les gens; les habits, les types, ne sont plus ceux que nous avons l'habitude de voir, on dirait que nous voyons un nouveau peuple; c'est l'Espagne qui se rapproche et ces types inconnus doivent avoir quelque chose d'espagnol!
Villefranche-de-Conflent est un vrai spécimen de petite ville du moyen âge avec ses triples murailles très bien conservées, ses étroites maisons, ses tours, son château; assise au fond d'une gorge étranglée, où coule la Têt, elle forme un spectacle extrêmement curieux.
A partir d'ici nous sommes en pleines montagnes, au milieu des Pyrénées. La vallée va se resserrant à mesure que s'élève la route aux flancs des monts; parfois on a des échappées sur les hauts sommets des Pyrénées; c'est ainsi que subitement on voit apparaître et disparaître le Canigou majestueux. La grande chaleur de tantôt a disparu et maintenant la brise fraîche des sommets nous caresse délicieusement.
Montlouis, qui fut capitale de l'ancienne Cerdagne française, est une insignifiante petite ville malgré la haute situation qu'elle prétend occuper parce qu'elle est à 1 610 mètres d'altitude! Elle est dominée par sa forteresse, sans grande valeur stratégique.
On passe ensuite dans un endroit qui s'appelle le col de la Perche (1 577 mètres) on ne sait trop pourquoi car il ne ressemble en rien à un col. Mais on est ici sur les hauts plateaux, la vue peut maintenant s'étendre au loin et l'on aperçoit admirablement la chaîne des Pyrénées.
Bourg-Madame[ [1] est le dernier village français. C'est ici que sont les douanes, française en deçà du pont sur la Raour, espagnole après le pont. Nous comptions coucher à Puycerda; impossible, la douane espagnole est déjà fermée. Nous nous répandons dans l'unique hôtel de Bourg-Madame, l'hôtel Salvat, qui est d'une simplicité que je qualifierai de patriarcale, parce que ce qui y fut mis à notre disposition, chambres et nourriture, était dans un état de perfectionnement qu'on ne pourrait retrouver qu'en remontant jusqu'aux anciens peuples pasteurs.
Lundi, 12 août.
De l'autre côté de la frontière, tout près, Puycerda dresse sa silhouette escarpée d'ancienne ville fortifiée. C'est la capitale de la Cerdagne espagnole.
Les formalités douanières pour l'entrée provisoire des automobiles en Espagne sont ce que je connais de plus long, de plus compliqué et de plus exaspérant. D'abord le bureau du receveur n'ouvre qu'à partir de 9 heures le matin (à l'heure espagnole, en retard d'environ vingt minutes sur l'heure française) et s'empresse de se fermer à midi; il est vrai qu'en revanche, le soir, il rouvre à 3 heures et reste généreusement ouvert jusqu'à 5 heures et demie. Vous voyez combien le pauvre touriste doit faire un calcul de justesse pour viser et traverser la frontière juste pendant les courts instants durant lesquels elle se trouve ouverte.
Ignorant ces détails, nous avions, par suite d'un effort tout à fait inaccoutumé, quitté nos lits depuis 6 heures du matin, car nous aurions voulu arriver pour déjeuner à Barcelone; ce fut donc sans peine et avec une ponctualité digne du meilleur chronomètre, qu'à 9 heures précises nous arrêtâmes l'auto devant le bureau du receveur; mais nous ignorions encore autre chose, c'est que, si l'heure espagnole retarde sur l'heure française, les fonctionnaires espagnols retardent d'au moins autant sur l'heure espagnole. Oh! nous n'étions pas au bout de nos surprises et notre éducation de voyageurs en Espagne avait encore grandement à apprendre pour être parfaite. A 9 heures et demie, le receveur arriva d'un pas mesuré et digne, comme il sied à la fierté espagnole: il daigna ouvrir immédiatement son guichet.
Les formalités commencèrent, elles durèrent une heure!
Savez-vous combien j'ai dû consigner entre les mains de ces douaniers voraces? Deux mille trente francs et soixante et dix centimes; la voiture fut taxée pour dix-sept cent cinquante francs et le surplus servit de caution pour les pneus de rechange à raison de trois francs soixante-quinze centimes le kilogramme. Tout habitué que je suis aux énormités des douanes de tous les pays, j'avoue que je fus alors quelque peu estomaqué devant un pareil chiffre.
Il fallut bien payer, et à 10 heures et demie, nous quittions Puycerda, libres de porter nos humanités où bon nous semblerait dans ce curieux pays d'Espagne, dont nous avions franchi, enfin, toutes les barrières.
Eh bien! pas du tout, d'autres barrières devaient s'élever devant nous; à peine avions-nous commencé à monter sur la croupe des Pyrénées, que soudain un écriteau portant ce simple mot Obstaculo et quelques mètres après une chaîne tendue en travers de la route nous obligent à stopper encore; moyennant six pesetas remises à un gardien hargneux qui nous remit généreusement un reçu et qui nous expliqua que cette somme était destinée à l'entretien de la route, nous eûmes la joie de voir s'abaisser l'obstaculo.
La route, de création récente, monte en nombreux virages et pendant plus de 20 kilomètres, jusqu'au col de Tosas (1 800 mètres), d'où l'on a une ravissante vue sur cette partie des Pyrénées. Sur le versant qui regarde la France, les grands bois de sapins, les prairies, les ruisseaux donnent au paysage une douceur infinie; du côté espagnol, l'aspect est triste et sauvage, les flancs des montagnes sont abrupts et dénudés, d'énormes blocs de rochers détachés des crêtes encombrent les lits des torrents à peu près à sec.
Le col passé, on est définitivement en Espagne, on descend en longs lacets vers la Catalogne. La route est assez bonne, son seul défaut est d'être très poussiéreuse.
Ribas, où nous arrivons à midi pour déjeuner. La Posada Rotlat est une petite auberge très propre, mais la chère y est espagnole, c'est-à-dire maigre et peu soignée; on nous y servit un vin noir, épais à couper au couteau et acétique, qui eût été mieux à sa place dans la salade; il est vrai que dans celle-ci il y avait du vinaigre qui eût fort bien pu passer pour du vin! On nous apporta aussi un certain saucisson noir et dur, fait avec je ne sais quelles choses innommables, sur lequel s'émoussèrent mes dents et mon appétit. Mais les fruits, surtout les raisins d'Espagne, oh! combien excellents!
Après cette ville, la route devient mauvaise, cahoteuse et très poussiéreuse; le chemin de fer n'arrive encore que jusqu'à Ripoll et de Ribas à Ripoll, l'important charroi de cette région minière et agricole se fait par la route qu'il défonce déplorablement. J'ai eu toutes les peines du monde pour dépasser une antique diligence attelée de sept mules dont la vive allure soulevait plus de poussière qu'en France dix autos.
Voici maintenant Ripoll, point terminus actuel d'un chemin de fer venant de Barcelone; aussi après, la route redevient bonne. Le paysage, toujours très grandiose, va s'abaissant progressivement.
Jusqu'ici mules, mulets, chevaux et bourricots sont d'une humeur charmante: pas ombrageux du tout, ils regardent sans crainte passer l'auto; est-ce que cela durera?
Curieux contraste: hier soir, en France, les maisons et les gens sentaient l'Espagne; aujourd'hui, en Espagne, tout a l'air français; il est vrai que nous sommes en Catalogne et que les Catalans sont pour le moins autant français qu'espagnols.
Vich nous apparaît au commencement de la grande plaine qui précède la mer; c'est une petite ville d'une dizaine de mille habitants, sans grand intérêt en dehors d'un beau cloître gothique et d'une bibliothèque capitulaire riche en nombreux manuscrits.
Une route passablement cahoteuse court à travers la plaine sans souci des rivières qui n'ont pas de ponts. Nous dûmes ainsi passer quatre gués; il est vrai que ces rivières n'avaient point d'eau non plus. La route cesse totalement au bord des gués et l'on se fraye comme on peut un passage au milieu du sable et des cailloux.
Pendant les 7 à 8 derniers kilomètres avant Barcelone, la route n'est plus une route, c'est une poêle à marrons; les trous et les ornières, les bosses et les cailloux occupent la totalité du sol sur lequel on ne trouverait pas la plus petite partie plate; malgré l'allure extrêmement réduite à laquelle nous marchons, la voiture saute et cahote et mes passagers de l'arrière dansent une sarabande échevelée. Avec cela une poussière intense que nous soulevons en nuages compacts semble vouloir compléter l'apothéose de notre entrée dans la capitale de la Catalogne.
Après avoir traversé des faubourgs sales, fourmillants de marmaille, nous entrons dans une ville qui a extrêmement grand air. Une suite de larges places et de beaux boulevards bordés de riches maisons nous amènent à la Plaza Cataluña où se trouve l'hôtel que nous avons choisi. Il était exactement 6 heures du soir lorsque nous descendîmes de voiture et que nos talons frappèrent pour la première fois les pavés de Barcelone[ [2].
L'Hotel Gran Continental où nous descendîmes est dans une des meilleures situations, au centre de la ville, sur la grande et belle place de Catalogne et à l'angle de la Rambla; cet hôtel est luxueux et cher, mais d'une propreté douteuse.
Après une complète toilette et des ablutions répétées pour nous débarrasser de la poussière et nous rafraîchir, nous allâmes faire un copieux dîner à la Maison Dorée, établissement très chic de la plaza Cataluña, où l'on mange d'excellente cuisine française, puis nous voilà prenant possession de Barcelone par une première reconnaissance pédestre autant que digestive.
Barcelone, c'est Marseille, c'est Gênes, mais en plus beau, plus vaste, plus grandiose. Cette ville a énormément grand air, ses rues sont belles, ses magasins sont luxueux, ses places immenses et abondamment plantées de palmiers et de gros platanes, elles sont animées et gaies. Je suis enthousiasmé par Barcelone! Les tramways, très nombreux, sont élégants et commodes, ils filent rapidement et sont toujours pleins. Les voitures de place sont propres et très bien attelées. Enfin il y a déjà une ligne d'autobus, qui grimpent les boulevards comme des météores.
Mais ici nulle couleur locale: Barcelone est une ville absolument moderne qui ne change pas l'habitué de Paris ou de Lyon. N'étaient la langue espagnole et surtout le catalan qui résonnent à nos oreilles inhabituées, nous nous croirions encore en France, tellement est française l'allure générale de cette belle ville et de ses habitants.
Mardi, 13 août.
Barcelone est entièrement traversée par une succession rectiligne de beaux boulevards qui s'appellent tous Rambla, de leur nom de famille, mais dont le prénom change presque tous les 100 mètres. La Rambla prend sur les quais du port, devant le monument de Christophe, traverse toute la vieille ville, passe sur la plaza Cataluña et va se perdre dans la banlieue. La Rambla, comme son nom l'indique, paraît-il, en espagnol, serait l'ancien lit d'un torrent desséché qu'on aurait comblé et dont on aurait fait la jolie artère actuelle. C'est là que se concentre le principal de l'animation de la grande ville, c'est de là que partent les rues aux beaux magasins, c'est sous ses grands arbres qu'une foule toujours renouvelée va se préserver des ardeurs du soleil catalan, c'est sur la Rambla que journellement se tient cet interminable marché aux fleurs dans lequel les promeneurs circulent au milieu des parfums.
Des boulevards, larges et bien tracés, entourent toute l'ancienne ville; ils ont aussi un nom générique et un nom propre; leur nom générique est Ronda, terme qui rappelle celui des Ring de Vienne et qui, en effet, sert à désigner un même objet. Les Rondas de Barcelone sont, comme les Ring de Vienne, les anciens fossés d'enceinte comblés et transformés en boulevards lorsque la ville, en plein développement, se trouva trop à l'étroit dans ses anciennes limites.
La Cathédrale est un bel édifice gothique; malheureusement tous les siècles contribuèrent à sa construction, en sorte que l'édifice est un mélange un peu trop disparate de genres et de styles. L'effet produit n'en est pas moins grandiose et impressionnant; en résumé, la cathédrale de Barcelone est un des beaux monuments catholiques de l'Espagne, pays où les catholiques ont construit beaucoup, souvent très grand, mais rarement beau. Elle est accompagnée d'un cloître du plus pur gothique de toute beauté.
Nous avons fait une agréable promenade dans les Parque y Jardines de la Ciudadela, vastes jardins publics très ombragés qui renferment une intéressante collection d'animaux sauvages; et nous sommes revenus en passant le long des quais du port. Le Port de Barcelone est vaste et commode, sa superficie est supérieure à celle du port de Marseille et presque égale à celle de Gênes; il y règne toujours une très intense animation produite par la foule de navires qui viennent y apporter leur tonnage.
A 4 heures du soir l'auto était amenée devant l'hôtel et nous quittions Barcelone. La route, dès la sortie de la ville, est fabuleuse, invraisemblable, jamais je n'avais rien vu de pareil: c'est une succession ininterrompue de trous noyés par la poussière dans lesquels l'auto plonge en aveugle, saute et s'agite comme un navire balancé par les lames furieuses au milieu de la tempête. A moins de vouloir rompre le châssis, on est obligé d'avancer à une allure que ne désavouerait aucune tortue; de la première vitesse ralentie au maximum, et malgré cela des débrayages et des coups de freins à chaque pas. Enfin nous avançons tellement doucement que de temps en temps j'éprouve l'horrible mortification de me voir dépasser par des attelages de mules: pour une 100 chevaux, c'est vraiment déplorable! Est-ce que les conseilleurs obligeants auraient eu, pour une fois, raison? J'enrage! Enfin, nous verrons bien.
L'épouvantable chemin dure ainsi pendant environ 20 kilomètres, jusqu'au delà de Molins de Rey, et je constaste qu'il nous fallu 2 heures pour faire ce trajet, soit une moyenne de 10 kilomètres à l'heure.
Puis, subitement, la route se fait bonne, excellente même par endroits et restera telle jusqu'à Tarragone.
On est assez éloigné de la mer qu'on ne voit que par aperçus lointains. Voici quelques montagnes, une sierra couverte de vastes forêts de pins maritimes; la route monte dans la sierra, l'on tournoie dans les airs sur de larges virages, la route grimpe dru mais les innombrables chevaux de notre attelage ne font qu'en rire, car, libérés désormais sur un sol excellent, ils courent pour rattraper le temps perdu. La vue s'étend très jolie du haut de ces montagnes qu'on ne tarde pas à redescendre.
C'est maintenant Villafranca del Panades, au bas de la sierra, ville sale dont le nom indique sans nul doute qu'elle est dans la panade; qu'on me pardonne ce mot quelque peu risqué, mais je n'ai pu le retenir, il peint trop bien l'aspect délabré de cette triste ville. Et cependant ce pays est riche et cultivé.
Dans la plaine, désormais, la route file au milieu de vignobles à perte de vue; puis en rase campagne, on passe sous un superbe arc romain qui annonce la proximité de l'antique Tarragone. Un peu plus loin, tout au bord de la route nous nous arrêtons pour admirer le tombeau des Scipions, vaste tombeau romain, très bien conservé, qui servirait de sépulture aux deux frères Scipion tombés à Anitorgis. C'est une imposante construction d'une dizaine de mètres de hauteur et sur la façade de laquelle il reste une sculpture fort nette encore représentant deux captifs.
Quelques kilomètres encore et nous faisons notre entrée dans Tarragone[ [3]. Sur un beau boulevard ombragé de grands arbres, la façade accueillante et sympathique de la Fonda de Paris réunit tous nos suffrages: nous descendons ici et nous avons bien fait, car nous avons trouvé un hôtel propre et bien tenu.
Mercredi, 14 août.
Levés de grand matin, nous commençons immédiatement la visite de la ville. A travers un dédale de petites rues étroites et où le soleil ne doit jamais descendre, nous gagnons la Cathédrale. La cathédrale de Tarragone et son superbe cloître sont parmi les plus beaux types de style roman que j'aie jamais vus; je ne saurais trop conseiller aux touristes qui viendront à Tarragone d'aller y faire au moins une courte visite. L'église est sombre et austère, on se sent réellement là dans le lieu des prières et des prières espagnoles, c'est-à-dire les plus ferventes de toutes; comme dans toutes les églises d'Espagne, là pas de chaises ni de prie-Dieu, on s'agenouille sur les froides dalles; les femmes s'y étendent les bras en croix et baisent dévotieusement le sol. A côté, le cloître est une espèce d'antichambre, un promenoir riant et clair et tournant autour d'un patio rempli de verdure, dans lequel on vient se reposer des prières et de la contrainte du lieu saint. Le cloître de Tarragone est beau entre tous, ses fines arcades à nervures sont comme aériennes et semblent suspendues au plafond plutôt que le supporter; de riches fresques ornent ses murs et l'une d'elles est particulièrement curieuse: c'est la Procesion de las ratas, la procession des rats, qui représente une dévote troupe de rats procédant gravement à l'enterrement de quelques chats, exemple charitable bien digne d'êtres plus civilisés; mais voilà que la mort des chats n'était qu'une ruse de guerre et que soudain les cadavres ressuscitent et dévorent leurs trop complaisants fossoyeurs.
Après la cathédrale nous allons voir les Murailles cyclopéennes. L'antique Tarraco était une ville ibérienne déjà florissante aux temps des conquêtes carthaginoise et romaine; ses primitifs habitants l'avaient entourée d'une formidable ceinture de murailles qui existe encore aujourd'hui sur près de 3 kilomètres de long. Les Romains, les Wisigoths, puis les Arabes exhaussèrent et consolidèrent ensuite ces murailles, de sorte qu'aujourd'hui leur base seule est ibérienne, ainsi qu'on le constate aisément en voyant les énormes blocs de roc assemblés sans ciment qui constituent le pied des murs.
Tarragone est sur une hauteur dominant la mer, mais ses maisons descendent jusqu'au port, qui est grand et bien abrité. Des quais, en se retournant, on a une très jolie vue de la ville bâtie en amphithéâtre.
Notre hôtel est situé à côté d'une caserne et cette coïncidence m'a permis de constater que les soldats espagnols n'étaient nullement ennemis du confortable; devant le corps de garde il y a toute une collection de chaises, de fauteuils, de rocking-chairs dans lesquels officiers, sous-officiers et soldats se prélassent d'un air absolument satisfait.
A 9 heures du matin nous quittions le nouvel asile des Pères chartreux expulsés de France, et soit dit en passant, il nous a été impossible de découvrir exactement le lieu de la retraite où ils fabriquent maintenant la «Tarragone»; c'est, paraît-il, dans un bâtiment très quelconque, vers le port.
La route est bonne et nous filons à 50 à l'heure. La campagne alterne en riches cultures, vignes et oliviers et en landes désertes où ne croissent que genièvre, bruyères, aloès et palmiers nains. A mesure qu'on avance, la flore se fait plus méridionale; les champs sont bordés d'arbousiers aux grandes gousses, de cactus et d'aloès.
Hospitalet est un petit village groupé auprès d'une grande bâtisse à quatre tours, qui fut jadis un refuge pour les pèlerins et dont la masse noire se découpe nettement au bord de la mer sur le bleu des flots.
La route maintenant se fait accidentée: elle monte et redescend continuellement la croupe des montagnes qui viennent mourir à la mer; elle est bonne, mais coupée de dangereux caniveaux très saillants et sur lesquels se racle parfois le ventre de l'auto; il faut aller lentement et prudemment. Mais le paysage est grandiose; le chemin tournoie sans cesse au milieu des montagnes arides animées seulement de rares bergers au milieu de leurs troupeaux, le regard s'étend parfois sur la mer sans limites et sur la droite se découpent de hautes montagnes dont les cimes légèrement embrumées sont un signe de la chaleur qui s'appesantit sur nos têtes. C'est très curieux, il fait chaud, très chaud, mais nous ne souffrons nullement de la chaleur: abrités sous le tendelet de la voiture, constamment rafraîchis par la brise de la mer, nous bravons sans peine et soleil et chaleur.
Nous pénétrons dans le large delta de l'Ebre, contrée fertile et admirablement irriguée par le fleuve, dont les eaux sont constamment puisées et déversées dans les champs par des roues élévatoires. Ces roues élévatoires sont un reste de la civilisation mauresque: les Arabes étaient d'habiles agronomes et pendant leur occupation toute l'Espagne était arrivée à un degré de fertilité inconnu aujourd'hui. Leurs roues élévatoires sont simples autant qu'ingénieuses; imaginez-vous une grande roue munie de palettes comme une roue de moulin, dont le bas trempe dans le lit du fleuve ou d'un canal amenant l'eau du fleuve; en outre de ses palettes la roue porte sur tout son pourtour des godets ou simplement des pots de terre destinés à contenir l'eau à élever. Le courant du fleuve fait tourner la roue au moyen de ses palettes et celle-ci en même temps élève ses pleins godets d'eau qu'elle déverse en haut dans les conduites destinées à l'irrigation des champs dont le niveau est au-dessus de celui du fleuve.
C'est au milieu de cette riche campagne que nous trouvons la ville de Tortosa. Il est 11 heures et nous nous arrêtons à la Fonda de Europa pour déjeuner. L'extérieur de cette auberge n'est nullement engageant, aussi sommes-nous agréablement surpris en pénétrant dans la salle à manger qui est propre, où il règne une délicieuse fraîcheur et où nous mangeons de très bonnes choses. On nous avait prédit des hôtels sales et une cuisine repoussante... ma foi jusqu'ici l'impression est plutôt favorable.
Nous avons fait en déjeunant de consciencieuses études sur les vins d'Espagne; pour ma part je les trouve très bons, mais un peu trop riches et ma préférence reste encore acquise aux vins de France. J'ai remarqué ici une curieuse façon de boire le vin assez employée dans ce pays; on sert sur la table des carafes de vin de forme étrange: un ventre très arrondi surmonté de deux longs goulots, un large qui sert à remplir la carafe et un autre qui se termine en pointe effilée et par lequel les Espagnols se versent directement le vin dans le gosier, manière peu gracieuse de boire, mais qui a l'avantage de supprimer le verre; il faut pour boire ainsi se livrer à une gymnastique particulière qui doit demander un certain apprentissage; je n'ai pas essayé de me servir de cet instrument, de peur de me verser le vin partout ailleurs que dans la bouche.
Nous nous sommes munis à Tortosa d'alcarazas que nous emporterons dans la voiture pour avoir constamment de l'eau fraîche à notre disposition; ce sont des poteries en terre poreuse qui ont la faculté de rafraîchir l'eau dont on les remplit par un phénomène d'osmose et d'auto-évaporation. Ces alcarazas sont partout employées en Espagne, les paysans en emportent aux champs, les tables des cafés en sont garnies, on en trouve dans les chambres des hôtels, on ne conçoit pas d'autre manière de contenir l'eau potable et il est certain que leur action est très efficace et que ces récipients fournissent toujours, même en plein soleil, une eau parfaitement fraîche.
Après une courte sieste, nous repartons à 3 heures. Pour gagner la campagne il faut tourner et retourner dans les petites rues tortueuses de Tortosa, et pour arriver à trouver notre chemin nous avons dû nous faire escorter par un indigène sans les sages conseils duquel je crois bien que nous ne serions jamais sortis de ce labyrinthe et que nous y tournerions jusqu'à la consommation des siècles.
En quittant la ville on traverse l'Ebre sur un large pont. La route continue à être bonne mais à chaque instant on rencontre des torrents et même de larges rivières qu'il faut passer à gué; il est vrai que tous sont à peu près à sec. Tant par ces gués que par l'état général de la route, je suis convaincu que mon voyage, qui n'est qu'un jeu en cette saison, se trouverait à peu près impraticable à toute autre époque.
Voici un village grouillant de population, c'est Uldecona. Nous rencontrons maintenant de la couleur locale tant que nous avions pu en souhaiter; les types se sont profondément modifiés et portent désormais nettement marquée l'empreinte sarrazine, les vêtements sont tout autres, les maisons ont une architecture jusqu'alors inconnue; nous voilà dans un pays réellement nouveau pour nous, nous ouvrons de grands yeux, avides de ne rien perdre de tout ce qu'ils voient. Nous approchons, en effet, de l'ancien royaume arabe de Valence et une borne nous indique bientôt que nous venons de quitter la province de Tarragone pour entrer dans celle de Castellon.
Vinaroz, est un joli petit port, bien posé au bord de l'eau, aux maisons blanches, aux toits en terrasses: l'air tout à fait oriental.
Benicarlo: une très vieille ville restée ce qu'elle était il y a plus de mille ans, c'est-à-dire arabe. Maisons basses et blanches à terrasses, murs bien crépis derrière lesquels lèvent la tête quelques gracieux palmiers; toute la population, basanée, noire, est sur les portes; la marmaille est fourmilière, elle saute, piaille et s'accroche à toutes les saillies de l'auto pour mieux nous faire cortège. Je suis sûr qu'à un moment donné nous avons ainsi transporté dans le village quinze à vingt passagers supplémentaires; nous ne pûmes nous en débarrasser qu'en les cinglant à coups de lanières à tour de bras. Avec cela la population nous est très sympathique, les visages sourient à notre passage, la curiosité intense que nous éveillons nous montre que par ici il doit passer bien peu de voitures automobiles. Le costume pittoresque des Valenciens se porte encore: sombrero à larges bords, foulard sous le chapeau, chemise noire, caleçons de toile large et flottant ou pantalon noir se terminant au genou par des flots d'étoffe.
En sortant de la ville nous rencontrons une file de voitures qui rentrent avant la nuit, elles sont toutes attelées de mules; c'est un affolement général à l'apparition de l'auto: la file entière fait demi-tour comme à l'entente d'un commandement admirablement exécuté, puis tout se sauve au triple galop avant que nous ayons eu le temps de revenir de notre stupeur. Cet affolement des animaux joint à la curiosité des hommes nous confirme dans notre idée que la circulation automobile doit être encore bien peu importante dans cette région.
La végétation change à mesure que nous avançons; elle se signale maintenant par deux individus nouveaux: le palmier et l'oranger que nos yeux de septentrionaux sont surpris de voir pousser en pleine terre au bord de la route comme de vulgaires pommiers.
Le crépuscule se fait court à mesure que nous descendons dans le sud. La nuit nous surprend tout à coup, une trentaine de kilomètres avant Castellon; comme nous ne savons pas quel hôtel nous attend là-bas et qu'il fait une nuit admirable, nous décidons de camper en plein air comme une troupe de bohémiens. Le garde-manger de la voiture nous fournit le menu d'un excellent repas: thon à l'huile, sardines aux tomates, truites de Norvège, perdreau truffé; un excellent vin que nous avons acheté à Tortosa, l'eau glacée des alcarazas et, s'il vous plaît, du champagne forment la partie liquide d'un repas que n'eût pas désavoué Lucullus, mon excellent collègue. Malheureusement le dessert manquait et j'enrageais d'avoir commis un aussi impardonnable oubli, lorsque nous nous souvînmes que notre campement était établi au milieu des vignes: quelques minutes après de savoureux raisins complétaient notre table, d'autant plus savoureux qu'ils furent maraudés. Les coffres de la voiture fournirent encore tout un assortiment de couvertures, de plaids, de manteaux, de pèlerines, qui furent rapidement transformés en matelas, draps, oreillers et couvertures et sous le ciel étoilé nous nous endormîmes tranquillement, non loin du petit village d'Oropesa[ [4].
Jeudi, 15 août.
Un superbe lever du soleil sur la mer, toute proche, nous tire de nos lits de plume où nous avions dormi sans la plus petite interruption.
Nous partons à 7 heures du matin, après un délicieux déjeuner dont les vignes d'alentour firent encore les frais. On a bien raison de dire que dans le crime il n'y a que le premier pas qui coûte: hier nous hésitâmes avant de commettre notre premier vol... aujourd'hui cela nous parut tout naturel; du reste, vous voyez, j'avoue cela maintenant avec le cynisme d'un criminel endurci. Il ne nous manquait plus que cela pour être de vrais bohémiens: nous voilà complets à présent!
La route est bonne, le temps est exquis, nous filons joyeusement au milieu de vignobles immenses qui s'émaillent maintenant de rouge, de bleu, de blanc; ce sont des vendangeurs et des vendangeuses qui cueillent le raisin; ma conscience bourrelée me suggère que notre vol est connu et que tous ces gens-là se dépêchent d'enlever leurs fruits pendant qu'il en reste encore.
Un crochet de la route dans les rochers et la mer maintenant vient déferler à nos pieds. Au paysage calme de la riche campagne a succédé tout à coup un petit coin de rocs et de vagues extrêmement sauvage, puis c'est à nouveau les cultures riantes qui reprennent sans interruption.
Dans une jolie baie, au bord d'une plage de sable fin, voilà Benicassim, qui s'étale coquettement comme une baigneuse nonchalamment couchée au soleil après le bain. Benicassim, quel nom bien arabe! La ville ne dément pas son nom, car ses petites maisons carrées, resplendissantes de blancheur, qui sont groupées autour de son dôme aux azulejos brillants, lui donnent un aspect absolument mauresque.
Décidément la curiosité des populations augmente dans des proportions gigantesques; l'auto est signalé du plus loin que puissent apercevoir les habitants du pays et aussitôt tous les indigènes accourent faire la haie sur notre passage.
A Castellon de la Plana notre arrivée bouleversa littéralement la ville; nous crûmes un instant qu'il y avait une émeute et nous eûmes toutes les peines du monde à nous persuader que tout ce monde, toute cette agitation, tout ce bruit étaient le résultat de notre présence. Un café ouvert malgré l'heure encore matinale, nous permit de nous arrêter dans cette ville pour nous rafraîchir un peu et surtout pour étudier toute cette curieuse population. Un cercle compact se forma aussitôt autour de la voiture, on faillit prendre d'assaut le café où nous nous étions réfugiés; non, quand j'y repense je crois toujours avoir devant les yeux un tableau de guerre civile. Et cependant toute pensée belliqueuse était bien loin de ces gens-là, car j'ai rarement vu des populations qui nous fussent aussi sympathiques que celles de toute la côte méditerranéenne de l'Espagne; ces Espagnols sont polis à l'extrême mais sans être obséquieux, ils sont fiers mais affables, c'est un peuple agréable mais combien négligent des choses de la vie: figés dans leur contemplation éternelle, arabes ils sont restés.
Que d'enfants! que d'enfants! il ne faut pas venir me raconter que l'Espagne se dépeuple; non, la chose n'est pas possible avec une aussi prodigieuse quantité de moutards.
En sortant de Castellon nous constatons avec peine que la route est devenue subitement exécrable; les trous, les abominables trous de Barcelone ont réapparu et la poussière couvre le chemin d'une couche digne des mauvaises routes d'Italie. Allons! reprenons la première vitesse et les perpétuels débrayages! Avec un peu de philosophie et beaucoup de patience, nous finirons bien par arriver à Valence! Tout de même les cantonniers sont réellement trop négligents dans ce satané pays; je voudrais bien en tenir un en ce moment; ce que je le flanquerais avec plaisir le nez le premier dans sa poussière. Et ça n'est pas assez de la mauvaise route, voilà, que le soleil s'en mêle et qu'il nous arrose de rayons à fondre l'acier, peu à peu nous cuisons, d'imposantes cascades coulent de nos fronts, de nos nez sur les tapis de la voiture cependant que nos gosiers altérés remplacent incessamment cette eau par des appels désespérés aux alcarazas.
Pour nous distraire de notre martyre, nous examinons avec intérêt la campagne que nous parcourons; des orangers à perte de vue; nous sommes au milieu du pays des oranges, des «belles Valence» qu'en hiver les marchands ambulants clament dans nos rues de France. Le pays des oranges d'Espagne commence à Benicarlo, où nous passâmes hier, et finit à Dénia, au sud de Valence; ce jardin des orangers s'appelle la Plana au nord, la Ribera au milieu et la Marina au midi. Les oranges de la Plana sont les moins bonnes, elles ont un goût acide qui nuit à leur qualité; il s'en exporte cependant de grandes quantités, sur Marseille principalement. Celles de la Ribera sont beaucoup plus fines et plus douces; elles se vendent surtout à Liverpool. La Marina produit les meilleures; ses arbres donnent en outre d'abondantes moissons de feuilles et de fleurs dont on extrait parfum, essences, boissons.
Les files d'orangers s'alignent perpendiculairement à la route et s'en vont loin, loin, loin, parallèles, interminables. En cette saison les oranges ne sont pas mûres encore; on distingue dans le feuillage de petits fruits verts qui seront dans quelques mois les pommes d'or délicieuses. Parfois cependant nous apercevons de grosses oranges, bien jaunes, qu'on a laissées sur l'arbre pour un usage spécial sans doute; car c'est une singulière particularité de l'orange de pouvoir rester sur l'arbre plusieurs mois encore après sa complète maturité, alors que les autres fruits en général tombent ou se dessèchent.
Ces fruits si doux qui nous viennent en France enveloppés dans de délicats papiers de soie et dont nous nous régalons en hiver, c'est donc sur ces arbres-là qu'on les récolte, ces arbres qu'irrévérencieusement nous couvrons en passant d'une abondante couche de poussière!
Sagonte, surmontée de sa colline aux murailles crénelées, apparaît au bord du Palancia. Cette ville est un squelette aux maisons décharnées qui ne rappelle que par le souvenir hélas! l'antique métropole des Ibères, la Saguntum des Romains, dont la résistance acharnée aux armes d'Annibal est restée célèbre à tout jamais. C'est la Murviedro des Espagnols, nom qui descend de l'ancienne appellation mauresque signifiant «vieilles murailles». Romains de Scipion, Carthaginois d'Annibal, où êtes-vous? Y avait-il autant de poussière ici de votre temps?
Et la route continue lamentablement trouée comme une écumoire pendant que nous sautons comme des carpes dans une poêle et que les ressorts plaintivement clament leurs malheurs sur des notes tantôt graves, tantôt aiguës.
La campagne qui nous entoure est un véritable jardin dont le sol rouge, irrigué par un système de canaux intelligemment disposés, est couvert de riches cultures, d'arbres verts et de fleurs; c'est la huerta de Valence.
Enfin! voici au loin des dômes couverts d'azulejos resplendissants, c'est Valence; notre supplice touche à sa fin. De Castellon à Valence il y a 68 kilomètres de route absolument défoncée sur laquelle, tout en étant épouvantablement cahoté, on ne peut avancer à plus de 15 kilomètres à l'heure. Je vous prie de croire que c'est long, 68 kilomètres faits à cette allure et dans ces conditions.
Il est midi. Nous pénétrons dans Valence[ [5] en franchissant sur un pont le rio Turia, à sec, comme une rivière espagnole qui se respecte. Cela me rappelle que ce matin, parmi les gués que nous avons passés, il y avait celui du rio Secco, encore plus à sec bien entendu pour ne pas faire mentir son nom! Puis on passe sous la porte dite Torres de Serranos, colossale porte flanquée de deux énormes tours en briques qui donnent à la ville un aspect féodal.
Nous descendons au Grand-Hôtel, calle de San Vincente; nous y trouvons des chambres très propres, une cuisine tout simplement exquise. Il règne dans la salle à manger une fraîcheur délicieuse qui caresse voluptueusement nos épidermes saturés de soleil et de poussière; ces Espagnols s'entendent admirablement à disposer l'intérieur de leurs maisons pour qu'il y fasse toujours frais. Avec quelles délices, dès notre entrée à l'hôtel, malgré soif et faim, nous sommes-nous délassés dans l'agréable chose qu'est toujours mais qu'était surtout en la circonstance: un bain.
Les autos sont rares à Valence. Ce que ç'a été compliqué pour loger notre voiture! Ici pas de garages; seulement un mécanicien réparateur dont la boutique est archipleine avec une motocyclette et une de Dion de 3 chevaux. Je réussis enfin à dénicher une remise dans laquelle notre voiture ne put pénétrer qu'en lui faisant faire un rétablissement sur une grosse pierre qui obstruait l'entrée.
Valence, la Valencia del Cid, a conservé un cachet mauresque très marqué. Ville déjà prospère au temps des Ibères, puis sous les Romains et sous les Wisigoths, elle fut conquise par les Maures en 714; elle devint, en 1021, la capitale d'un royaume sarrazin indépendant, le royaume de Valence, qui comprenait toute la contrée depuis l'embouchure de l'Ebre au nord jusqu'à Alméria au sud. Les Sarrazins lui donnèrent le summum de sa grandeur; pendant cinq siècles Valence fut l'un des grands centres de la civilisation arabe et l'heure de la décadence ne sonna pour elle, comme hélas! pour la plupart des villes des Maures, que lorsqu'elle eut été définitivement conquise par les catholiques. Les Arabes furent chassés de Valence en l'an 1238 par Jacques Ier d'Aragon. Pendant la longue ère de domination mauresque à Valence il faut cependant placer un court intérim catholique, célèbre dans les fastes espagnoles, la conquête temporaire de Valence par le Cid.
Rodrigue de Bivar, le valeureux chevalier Le Cid Ruy Diaz Campeador, fut élevé à la cour du roi Don Ferdinand Ier, roi de Castille et de Léon (1017-1057). La légende rapporte à la gloire du Cid de nombreux exploits dont il aurait été le héros déjà sous le règne de ce prince; le vieux roi Ferdinand avait fini par le prendre comme unique conseiller, ce qui avait soulevé contre le Cid de redoutables haines issues des jalousies des courtisans. Ce roi don Ferdinand, au lieu de laisser ses états à l'aîné de ses fils, les partagea en trois parts qu'il attribua à chacun de ses enfants, dans la pensée louable mais maladroite de mieux pacifier l'Espagne catholique. L'aîné, don Sanche, eut la Castille, la Navarre et l'Estramadure; le second, don Alphonse, fut mis à la tête de Léon et des Asturies; enfin le troisième, don Garcie, eut pour sa part la Galice et une partie du Portugal[ [6].
Une pareille distribution, au lieu de pacifier les États du vieux roi, y déchaîna au contraire, dès sa mort, de terribles guerres. Les trois frères, qui voulaient chacun la totalité des États de leur père, se livrèrent maintes batailles à la suite desquelles don Sanche, l'aîné, qui avait l'appui du bras invincible du Cid, réduisit à l'état de vassalité le royaume de don Garcie et s'empara de celui de don Alphonse, qui fut obligé de s'enfuir et ne trouva un refuge qu'auprès du roi maure de Tolède, Ali Maynon.
Le roi don Sanche ayant été assassiné pendant qu'il faisait le siège de Zamora en 1077, don Alphonse quitta les Sarrazins, qui l'avaient toujours bien traité, pour monter sur le trône de Castille et de Léon. La noblesse de Castille soupçonnait don Alphonse d'avoir trempé dans le meurtre de son frère et le courageux Cid ne craignit pas d'exprimer publiquement ce soupçon au nouveau roi, de sorte que celui-ci fut contraint de jurer solennellement en l'église de Sainte-Agathe à Burgos qu'il était innocent de toute participation à ce meurtre, mais il en garda désormais une dure rancune contre le Cid, rancune qui, en maintes occasions, fut habilement exploitée par les courtisans contre le valeureux chevalier.
Le serment prêté, le Cid se rangea complètement du côté du roi et mit sa brave épée à son service. Il se signala alors par de nombreux combats glorieux que don Alphonse paya bientôt par la plus noire ingratitude. Sous prétexte que le Cid, revenant d'une expédition, avait pillé sur les territoires du roi de Tolède, l'ancien protecteur de don Alphonse, celui-ci, habilement circonvenu par ses courtisans, le bannit de son royaume.
Le Cid partit avec de nombreux chevaliers, décidés à suivre sa fortune, et une armée de plusieurs milliers d'hommes. Il laissa à Bivar sa femme dona Chimène et ses filles. C'est maintenant que s'ouvre la carrière la plus brillante du chevalier légendaire.
Le Cid exilé résolut de se tailler un royaume à la pointe de son épée et soit par les armes, soit par la trahison et la ruse qui étaient ses moyens de prédilection, il réussit, en effet, à conquérir sur les Maures un véritable empire. Il vainquit le roi maure de Saragosse qui fut contraint de se déclarer son vassal; il défit les troupes arabes du roi de Dénia; il vainquit et fit même prisonnier le comte de Barcelone don Raymond sur lequel il conquit sa fameuse épée Colada. Dans ses chevauchées, le Cid vainquit encore les troupes du roi d'Aragon, assiégea et enleva de nombreux châteaux mauresques, razzia maintes villes arabes et porta sa gloire et ses richesses à un si haut point que le roi don Alphonse ne put lui tenir rigueur plus longtemps et, soit par reconnaissance pour le Cid qui, après chaque nouvelle victoire, lui donnait une marque de vassalité, soit plutôt parce qu'il avait besoin d'une aussi redoutable épée, lui accorda pardon et honneurs.
Le Cid allait bientôt porter sa gloire à son apogée. Il vint mettre le siège devant Valence. Après dix mois de siège acharné il s'en empara... Mais j'aime mieux laisser la parole à l'historien arabe[ [7]:
«Il entra dans Valence l'an 488[ [8], en usant de fraude selon sa coutume. Cette terrible calamité frappa comme un incendie toutes les provinces de la péninsule et couvrit toutes les classes de la société de douleur et de honte. La puissance de ce tyran alla toujours en croissant, de sorte qu'il pesa sur les contrées basses et sur les contrées élevées, et qu'il remplit de crainte les nobles et les roturiers. Quelqu'un m'a raconté l'avoir entendu dire dans un moment où ses désirs étaient très vifs et son avidité était extrême: «Sous un Rodrigue[ [9] cette péninsule a été conquise: mais un autre Rodrigue la délivrera.»—Parole qui remplit les cœurs d'épouvante et qui fit penser aux hommes que ce qu'ils craignaient et redoutaient arriverait bien tôt. Pourtant cet homme, le fléau de son temps, était par son amour pour la gloire, par la prudente fermeté de son caractère et par son courage héroïque, un des miracles du Seigneur.»
En véritable souverain, le Cid s'installa dans l'Alcazar et depuis lors Valence s'appela Valencia del Cid.
Pour en terminer avec notre héros, j'ajouterai qu'après son entrée dans Valence il envoya un message au roi don Alphonse pour lui annoncer que lui et sa nouvelle conquête se mettaient à sa disposition. Il fit venir auprès de lui dona Chimène, sa femme, et ses filles et s'apprêta à régner en vrai roi. Mais d'autres combats lui étaient réservés: un roi maure du Maroc, avec une armée forte de plus de deux cent mille hommes vint par mer mettre le siège devant Valence pour la reprendre aux infidèles.
Après maints combats, le roi marocain fut repoussé avec de grandes pertes et fut contraint de regagner honteusement ses vaisseaux. Ce fut au cours de ces batailles que le Cid conquit sa seconde et plus fameuse épée: Tizona. Les Maures du Maroc revinrent quelques années après en nombre plus considérable; le Cid les défit et les obligea de nouveau à regagner leurs vaisseaux.
Le légendaire héros devait remporter la victoire même après sa mort. Surpris par la maladie et sentant sa fin proche il donna ses derniers ordres à dona Chimène et à ses plus fidèles lieutenants, leur annonça que dans peu de jours il aurait cessé de vivre et qu'il voulait que son corps fût embaumé pour conserver le plus longtemps possible après sa mort l'apparence de la vie; il leur apprit qu'il avait reçu avis qu'une armée marocaine, plus puissante encore que les premières, était en route pour venir assiéger Valence, et qu'il voulait que sa présence et son nom, bien que mort, leur servissent à remporter encore une fois la victoire. Il donna minutieusement toutes ses instructions pour que sa dernière ruse réussît. Puis il mourut laissant sa femme seule devant la redoutable perspective d'une formidable invasion arabe.
La mort du Cid fut tenue absolument secrète. En effet, quelques jours après une immense flotte apparut devant Valence, il en descendit des nuées d'Arabes, commandés par trente-six rois et une reine, dit la légende, qui vinrent battre les remparts de la ville comme les flots de la mer. Suivant les ordres du héros défunt, celui-ci, armé de pied en cap, son épée Tizona à la main, ayant sur les joues de fausses couleurs de vie, fut solidement assujetti sur son cheval de bataille et les troupes castillanes furent conduites au combat par leur macabre chef. Il était écrit que le Cid, vivant ou mort, verrait toujours la victoire lui sourire: les Marocains furent dispersés et leur flotte les remporta encore plus vite qu'elle ne les avait apportés.
Mais la mort du Cid ne pouvait être tenue longtemps cachée; sans l'auréole de gloire du héros qui entraînait ses troupes à la victoire et qui épouvantait les soldats arabes, la situation devenait intenable pour sa veuve dans cette Valence que les Maures s'acharnaient à vouloir reprendre. Sans coup férir, immédiatement après la bataille, dona Chimène et tous les catholiques évacuaient la ville et se retiraient en Castille, toujours accompagnés de l'invincible chevalier porté par son cheval Babieca[ [10].
Qu'on me pardonne cette longue digression sur le Cid, mais le héros légendaire est si peu connu en général que j'ai cru bien faire en puisant aux vieilles chroniques espagnoles les détails les plus intéressants de sa glorieuse carrière. Peut-être la légende a-t-elle grossi ou embelli nombre de ses exploits, mais il est démontré que sa vie fut à peu près telle que je viens de la tracer à grands traits d'après des documents authentiques.
Et puisque je n'ai pas encore quitté ce sujet, je demande la permission de dire comment le Cid choisit et baptisa son fameux cheval de bataille. Le Cid demanda un jour à son parrain, un clerc du nom de Peyre Pringos, de lui faire don d'un des nombreux poulains qu'il possédait en ses prairies. Celui-ci ayant accédé à sa demande, Rodrigue entra dans le parc où se trouvaient les juments et leurs poulains; il les passait tous sans fixer son choix lorsqu'avisant un poulain galeux et fort laid, il dit à son parrain:
«Je veux celui-ci.—Son parrain s'écria: Babieca (imbécile)! vous avez mal choisi.—Mais le Cid répondit: celui-ci sera bon cheval et aura nom Babieca. Et en effet ce cheval fut bon et fortuné, et sur lui Mon Cid vainquit depuis en plusieurs batailles rangées[ [11].»
Après l'évacuation de la ville par les Castillans, les Maures en reprirent possession et pour deux siècles encore Valence participa au rayonnement de l'admirable civilisation arabo-espagnole.
Dans la soirée, nous nous sommes rendus à l'Alameda, où nous avons vu s'agiter tout ce que Valence compte d'élégances. Toute ville espagnole, grande ou petite, a son alameda: c'est la promenade publique, boulevard ou place, toujours copieusement ombragée, où la population oisive se donne rendez-vous un peu avant le coucher du soleil. L'Alameda de Valence est extrêmement vaste: 800 mètres de long; elle s'étend en dehors de la ville, de l'autre coté du rio Turia, qu'on traverse pour s'y rendre, sur le Pont del Real, longue construction à dix arches d'origine mauresque.
A la tombée de la nuit nous remarquâmes que tous les équipages se dirigeaient vers un endroit commun, nous fîmes prendre au nôtre la même direction et après avoir suivi une très longue avenue bordée d'ombrages, nous nous trouvâmes au Grao, le port de Valence.
C'est aujourd'hui le 15 août, il y a fête au Grao, fête religieuse, fête de la Vierge. Nous avons le plaisir d'assister à une de ces curieuses processions espagnoles pour lesquelles se déploie un luxe inouï. Ce n'est pas une file ininterrompue de prêtres et de cierges, de bannières et de clercs; non, la procession est composée de toute une série de sous-processions, de processions partielles, qui se promènent indépendamment sur des itinéraires souvent différents et qui ne se trouvent réunies qu'au départ et qu'à l'arrivée. On voit passer la Sainte Vierge, grandeur naturelle, vêtue d'habits d'une richesse fabuleuse, couchée sur des coussins de soie et d'or et portée sur un splendide palanquin. Elle est précédée, suivie, entourée de cierges et de lampions si nombreux, si grappés qu'on dirait des arbres lumineux qui déambulent. Et cependant un détachement de soldats suit, avec tambours qui battent une marche lente et triste.
Villanueva del Grao est un port tout à fait moderne, sûr et bien aménagé; c'est de là que partent pour tous les pays d'Europe mandarines, oranges, citrons et raisins.
Il y a une très jolie plage au Grao; d'élégants bains de mer y sont installés et nous vîmes la mer fourmillante de baigneurs.
De retour à Valence, après un dîner délicat à l'hôtel, nous allâmes nous installer dans un café de la calle de la Paz, la nouvelle et la plus belle rue de la ville, et nous regardâmes défiler devant nous les Valenciennes, jolies sous la mantille. Les hommes sont ici vêtus comme en France, et, ma foi, presque toutes les femmes aussi; il y a très peu de mantilles, et c'est regrettable, car une femme est toujours plus jolie sous cette gracieuse coiffure que sous le chapeau.
Vendredi, 16 août.
Valence a un air bien spécial avec ses nombreux clochers brillant au soleil et mêlant au bleu du ciel le bleu de leurs azulejos.
La cathédrale s'élève sur un emplacement qui supporta successivement: un temple romain, une église wisigothe, une mosquée arabe. La plupart des cathédrales espagnoles a été la résultante d'une pareille succession sur un même emplacement. C'est un assez bel édifice de style gothique du quatorzième siècle. Le clocher ou Tour du Miguelete est extrêmement original; une grosse tour trapue, octogone, basse, qui semble détachée d'un rempart du moyen âge; au sommet du clocher s'agite régulièrement le Miguelete, la cloche de Saint-Michel qui sonne les heures d'irrigation de la huerta. C'est que cette huerta, la richesse de la ville et du pays, tient une grande place dans la vie des Valencins. Tous les jeudis, devant la principale porte de la cathédrale, en plein air sur la place, siège le Tribunal de las Aguas, vieille institution mauresque qui subsiste encore de nos jours et qui est chargée de régler tous les différends issus de l'irrigation de la huerta. Il y a peu d'eau en Espagne; or dans la campagne de Valence on en tire tout le parti possible, c'est une valeur précieuse, d'où contestations, réglementations. Les Maures avaient admirablement utilisé le peu d'eau de l'Espagne et su fertiliser tout ce pays; les Valencins ont le mérite d'avoir conservé ces traditions et maintenu leur contrée dans le même état de prospérité. Hélas! bien peu de villes d'Espagne ont eu la même intelligence!
Un des plus beaux monuments de Valence est la Lonja de la Seda, le Palais de la Soie, construit sur l'emplacement de l'ancien Alcazar arabe. C'est du gothique le plus élégant, le plus pur, le plus harmonieux qui se puisse voir. A l'intérieur,—la salle de la Bourse,—il y a un hall immense supporté par une série de colonnes aussi sveltes qu'infiniment hautes, qui est surprenant de hardiesse et d'harmonie. Nous sommes restés là à admirer, bouche bée, surpris autant que charmés devant pareille merveille.
Non loin se trouve une des portes de la ville appelée les Torres de Cuarte; deux énormes tours encadrent la porte et forment un ensemble assez approchant des Torres de Serranos[ [12].
Nous passâmes sous cette porte pour aller visiter le Jardin Botanique où se trouvent réunies une grande quantité d'essences rares des pays chauds. Mais quel entretien déplorable, quelle nonchalance vraiment espagnole! Les arbres ne sont jamais émondés, les feuilles sèches couvrent le sol, la plupart des étiquettes sont effacées, illisibles ou absentes. L'Espagne et les Espagnols sont ce que je trouve de plus rapproché des Turcs et de la Turquie sous le rapport du fatalisme et du laisser-aller. Ces peuples ont horreur du geste inutile et pour eux les gestes qui peuvent procurer propreté, commodité ou confort sont superflus!
En résumé, Valence est une ville assez jolie, agréable, curieuse surtout, dont j'ai conservé bon souvenir et où je retournerai volontiers. Il y fait chaud, mais la brise de mer et les excellentes boissons glacées, bebidas helladas, rafraîchissent très suffisamment l'extérieur et l'intérieur du corps des habitants et des touristes. Car il faut avouer que les Valencins sont admirablement outillés pour se procurer la jouissance qui résulte naturellement de la chaleur: boire très frais quand on a bien chaud, qu'y a-t-il de meilleur? Certains établissements ne débitent que des boissons glacées. C'est effrayant ce que nos corps, transformés en éponges, absorbaient de bebidas helladas: limon, naranja, fresa, grosella, frambuesa, pina, zarzaparilla, bresquilla, azahar, agraz, nectarsoda.
C'est à Valence que j'ai commencé à être frappé par la lumineuse clarté du ciel espagnol. Au milieu de la journée la lumière est si intense qu'elle semble pénétrer tout, tout est lumineux, blanc; on dirait même que l'ombre n'existe pas, les reflets sont tellement puissants qu'ils jettent de la clarté dans les ombres et que là où il devrait y avoir du noir on voit quand même du blanc. Le bleu du ciel est si pâle qu'il paraît blanc; ce dernier point est celui qui m'a le plus frappé: le ciel est si irradiant de lumière qu'il semble ne faire qu'un avec le soleil.
Ce n'est qu'en plein été évidemment qu'on peut voir cela et je m'applaudis encore d'avoir choisi cette époque pour faire mon voyage.
Il n'y a de réellement très chaudes que les heures qui avoisinent midi; nous en avons fait l'expérience hier en arrivant à Valence. Je ne veux pas dire que cela soit absolument insupportable, non; abrités sous la capote et le tendelet de l'auto, nous pourrions affronter toutes les chaleurs, mais pour notre plus grand bien-être, nous avons décidé de voyager désormais autant que possible le soir.
C'est pourquoi nous ne quittons Valence aujourd'hui qu'à 6 heures après midi.
En sortant de la ville, la route est à peu près aussi mauvaise que pour y entrer, mais cela dure moins; au bout d'une vingtaine de kilomètres on peut enfin rouler sans trop de secousses.
A la tombée de la nuit l'auto est arrêté sur un des accotements du chemin et les provisions sont extraites des coffres de la voiture. Ce festin est vraiment charmant. Nos appétits, tout de suite acclimatés à la chaleur de ce pays, se donnent libre carrière au milieu des provisions de toutes sortes que nous avons emportées.
Nous reprenons notre marche en avant dans une lumineuse nuit; on distingue le paysage comme en plein jour!
Alberique est traversée au milieu d'un concours de peuple immense que la clarté de nos phares luisant de loin a rassemblé sur notre passage et qui nous acclame sympathiquement. Dieu! que ces petites villes de la campagne de Valence sont donc peuplées!
Plus loin, la route franchit le rio Jucar, important cours d'eau dont la masse scintille aux rayons de la lune. Puis la plaine a disparu. Nous entrons dans une région montagneuse que nous ne quitterons plus jusqu'à Alicante.
Nous voulons gagner Jativa pour y coucher, mais Jativa est sur une autre route et n'est unie à celle que nous suivons en ce moment que par un petit chemin; il faut ouvrir l'œil et soigneusement scruter ces nocturnes parages afin de ne pas manquer la bifurcation. Sans un complaisant indigène que notre bonne étoile nous a fait interroger à propos, nous l'aurions ratée à tous les coups, cette bifurcation qui est traîtreusement cachée derrière un groupe de maisons et qui ouvre l'accès d'un minuscule chemin que nous n'aurions jamais soupçonné d'aller jusqu'à Jativa. Allons! pour être si petit, ce chemin n'en est pas plus mauvais et ferait rougir de honte la route de Castellon si elle pouvait venir se comparer à lui; nous roulons à belle allure entre deux haies très rapprochées, lorsque soudain notre susdit chemin fait un plongeon au fond d'une rivière qui a de l'eau,—le rio Montesa,—et saute brusquement sur l'autre rive; l'auto, docile, avait plongé dans un grand éclaboussement d'eau, et mes passagers s'étaient trouvés de l'autre côté du rio avant d'avoir pu se douter de ce qui venait de se passer.
Encore quelques kilomètres et c'est Jativa.
Nous arrivons ici au milieu d'une fête, d'une vraie fête espagnole composée de lumières qui illuminent la nuit et de pétards qui déchirent les oreilles. Par les portes ouvertes, inondant les rues de clartés, nous apercevons des patios éclairés à giorno où s'agitent des escadrons de danseurs et de joueurs. De grands casinos, non moins brillamment éclairés, sont remplis d'une foule joyeuse et bariolée. Des places de plus en plus brillantes de lumières sont noires d'une multitude qui entoure des baraques et divers jeux. On n'a pas idée d'une pareille fête en France: Jativa est une ville de dix mille âmes environ, la fête au milieu de laquelle nous venons de tomber ne pourrait trouver d'égales que celles de nos plus grandes villes, et encore!
Les maisons projettent la lumière par toutes leurs ouvertures; on dirait que chacune d'elles est une succursale de la fête générale. Voyons si la fonda sera aussi brillante et surtout accueillante.
Il est minuit, nous ne désirons que des lits.
Eh bien! des lits il n'y en a point; ou plutôt il n'y en a plus! Par suite de l'affluence d'étrangers venus ici pour la fête, les deux fondas sont déjà archipleines... des gens y ont fait leurs lits sur les billards!
Nous finissons par dénicher une posada dans laquelle on nous offre les lits demandés. Incrédules, nous allons nous assurer par nos propres yeux que ces lits ne sont pas des chimères. Hélas! trois fois hélas! nos lits sont de simples matelas posés sur la terre dure et sale, au milieu d'une écurie où ronflent déjà une trentaine de gens qui ne sentent ni la rose ni le jasmin. La posada espagnole est à la fonda ce que l'auberge de France est à l'hôtel, et avec quelque chose en moins encore.
Jativa, dans le tourbillon de sa fête, n'est pas assez accueillante pour nous et malgré l'heure avancée nous décidons de nous priver de l'hospitalité mitigée de la posada et de continuer jusqu'à Alcoy, ville distante d'ici d'environ 50 kilomètres.
L'âme pleine de ressentiment, nous quittons Jativa dont la masse sombre et trouée de lumières éclatantes nous apparaît maintenant accroupie au pied d'un énorme rocher couronné d'un château aux murailles crénelées. Quelque temps la route tournoie dans la montagne et nous montre l'inhospitalière ville qui continue son ironique fête.
Jativa a le triste honneur d'avoir été le berceau de la trop célèbre famille des Borgia; il est vrai qu'elle s'est rachetée ensuite en donnant le jour à Joseph Ribera, surnommé l'Espagnolet, l'un des meilleurs peintres de l'Espagne, sinon le meilleur par sa science du dessin.
La route qui va de Jativa à Alcoy est tout simplement parfaite: sol très bon, fort peu de poussière et, bien que serpentant sans cesse dans la Sierra, pourvue de larges et excellents virages. D'après ce qui m'a été donné de voir jusqu'ici en Espagne, si les routes sont généralement très mauvaises aux abords des grandes villes, elles sont fort praticables partout ailleurs; elles sont toujours d'une largeur considérable, un bon tiers plus larges que nos routes françaises, et filent en ligne droite, évitant les virages inutiles, trouant souvent les collines par une profonde tranchée qui supprime une montée ou en atténue la pente. Dans les pays de montagne où les virages ne se peuvent éviter, ceux-ci sont toujours soigneusement établis et d'un rayon bien plus grand que chez nous. J'ai vu souvent des routes virer à pic au-dessus du vide, sur des murs de soutènement qui doivent coûter horriblement cher, à seule fin d'avoir un tournant plus large. Hormis l'entretien qui laisse toujours, peu ou prou, à désirer, j'ai constaté que les routes espagnoles étaient les mieux établies de toutes celles que j'ai parcourues jusqu'ici. Mais que de cahots pourraient être supprimés avec un meilleur entretien!
Nous sommes arrivés à Alcoy[ [13] à 3 heures du matin.
Cette ville est construite bizarrement sur des roches, le long d'un ravin escarpé, dans un amphithéâtre de roches. Avant de pouvoir entrer dans la ville par le pont qui passe sur le ravin, on est obligé de la contourner complètement: les lumières brillent dans la nuit, toujours, et l'on n'entre pas; on croit qu'on va la dépasser quand, enfin, la route fait un brusque crochet pour prendre le pont libérateur.
Nous ignorions où se trouvait la fonda quand nous avisâmes la petite lanterne clignotante d'un sereno que nous interrogeâmes et qui obligeamment, son lourd trousseau de clefs à la main, nous précéda sur la grande place de la ville où nous attendait la Fonda del Commercio. Bien qu'il n'y ait aucune fête en ce moment à Alcoy, l'affluence y est grande: l'hôte s'excusa de ne pouvoir nous donner que de minuscules chambres au quatrième étage. Cela nous démontra du moins qu'à Alcoy, les immeubles ont une hauteur toute moderne.
ALCOY
Samedi, 17 août.
Nous avons dormi à poings fermés dans nos petites boîtes élevées.
Alcoy semble accrochée sur ses roches; il n'y a pas une de ses rues qui ne soit en pente, et quelles pentes! Au fond de son ravin coule le Rio Serpis dont le cours régulier fait marcher de nombreuses usines: fabriques d'allumettes, de papier à cigarettes, de drap, de couvertures, et surtout de ce papier de soie dans lequel se plient les «belles valences».
C'est une ville très moderne qu'on est tout surpris de trouver au fond de cette sierra rocailleuse et stérile. Les maisons sont hautes et bien bâties, les fontaines nombreuses, les jardins publics coquets et pleins d'animation. C'est un gros centre industriel qui compte plus de 30 000 habitants.
L'hôtel de cette ville continue à nous faire voir les auberges espagnoles sous un jour très honorable: nos chambres étaient petites mais absolument propres; nous venons de déjeuner d'exquise façon.
Après une journée très bien employée à visiter la ville, nous nous mettons en route pour Alicante à 4 heures du soir.
La manière de voyager que nous avons inaugurée hier est décidément la meilleure. En partant à la fin de la journée, au moment où les rayons du soleil ne frappent plus qu'obliquement, nous jouissons d'une agréable température et nous roulons jusqu'au bout de l'étape fixée. De cette façon nous pouvons être obligés de marcher un peu la nuit, mais la lune et les étoiles rivalisent pour nous éclairer et nous faire voir distinctement le paysage.
Nous avons remarqué que les soirées sont beaucoup plus fraîches que les matinées. Il y a le soir, à partir de 4 heures, une agréable brise qui est pure jouissance. Le matin, aussitôt que le soleil est levé, la chaleur commence.
Tout de suite en sortant d'Alcoy, la route, très bien construite et bonne comme sol, s'élève en lacets dans la Sierra de Vivens. Elle serpente dans des montagnes arides et blanches qui ont un grand cachet de sauvagerie. Mais voici que le soleil se cache derrière de gros nuages et qu'il fait frais; puis le brouillard s'élève et pendant plusieurs kilomètres nous roulons dans une mer de brumes. Comme c'était agréable, après les chaleurs de ces jours derniers! Ce délicieux brouillard, qui se déposait sur nos personnes en fines gouttelettes froides, nous faisait une impression exactement semblable à celle qu'on éprouve en savourant une boisson glacée. Nous avions même presque froid, par instants. Je me rappelle qu'alors nous avons rencontré sur le chemin une compagnie de promeneurs; les femmes avaient,—comme toutes les Espagnoles—des éventails; eh bien! à 1000 mètres d'altitude, dans le brouillard froid, ces Espagnoles s'éventaient!
Le brouillard s'est dissipé mais la route monte toujours, nous atteignons ainsi le Col de la Carrasquetta, d'où l'on a une très belle vue sur cette région de montagnes.
L'on redescend maintenant aux flancs de la sierra par des lacets sans nombre. Au loin l'on distingue la mer, mais à mesure qu'on s'en rapproche, celle-ci se cache derrière les collines déplumées qui couvrent Alicante.
Jijona, à droite de la route, apparaît avec toutes ses maisons étagées sur le pied de la montagne et groupées autour d'un vieux château maure. Devant elle s'étend une riche campagne où poussent des oliviers par légions innombrables. L'on traverse le bas de la ville qui paraît importante et assez riche.
Dans cette région les montagnes sont absolument nues, sans aucune végétation, mais les plaines paraissent très fertiles et sont bien cultivées.
En approchant d'Alicante, à cause du plus grand charroi, la route se fait moins bonne.
Enfin l'on débouche subitement au bout du quai d'Alicante[ [14], jusque-là complètement cachée par des collines. La brusque apparition de la mer et de la ville mauresque aux blanches maisons plates et aux immenses palmiers fait une surprise vive et agréable.
Il est 5 heures et demie du soir.
Nous avons choisi l'Hotel Reina Victoria, tout neuf, récemment ouvert par une société franco-espagnole qui se propose d'en monter de semblables dans toutes les grandes villes d'Espagne. Comme hôtel, voilà le modèle du genre, on ne pourrait trouver mieux en France, ni même en Suisse. Il est extrêmement confortable, muni de tous les perfectionnements les plus modernes, très propre, le service y est parfait et par-dessus tout il est placé dans une admirable situation, le long de ce quai de palmiers qui nous enchanta dès notre arrivée. Ajoutez à cela qu'on y mange d'excellente cuisine et, si l'on veut, en plein air, sous les palmiers, devant la mer bleue.
Le grand quai d'Alicante, planté d'une quadruple rangée de palmiers, est le lieu de promenade des habitants; c'est là qu'au déclin du jour on les voit en foule compacte se promener, s'asseoir, écouter la musique militaire qui joue dans un grand kiosque et boire des bebidas helladas dans les nombreux cafés ou cercles.
Après notre dîner nous avons naturellement été aussi sous les palmiers faire tout ce qu'y faisaient les indigènes. Nos têtes d'étrangers étaient l'objet de tous les regards; nos regards avaient encore plus à faire pour dévisager tous ces types curieux.
J'ai fait deux remarques importantes au cours de cette promenade: 1o j'ai été frappé par la grande quantité d'aveugles qui circulent ici en vendant des billets de loterie. Pourquoi tant d'aveugles? Je ne sais. Quant aux billets de loterie, c'est une fureur en Espagne; on en vend partout: au café, au bureau de tabac, chez le perruquier, dans la rue, partout on est importuné par des gens qui veulent absolument vous vendre de ces billets, qui, chose fabuleuse, doivent tous gagner le gros lot; 2o la grande distraction des élégants qui passent leur temps assis à des terrasses de cafés, sans prendre aucune consommation, est de faire cirer leurs souliers toutes les demi-heures, même s'ils n'ont pas fait un seul mouvement entre deux cirages!
Les femmes en mantille sont déjà un peu plus nombreuses ici qu'à Valence. Heureusement! Elles sont si jolies ainsi. Toutes manient leur inévitable éventail. L'éventail fait partie de l'organisme féminin en Espagne: toutes les Espagnoles de toutes les classes, depuis les plus nobles jusqu'aux plus pauvres, ont un éventail dont elles ne se séparent jamais, dont elles jouent toujours. A l'église, elles prient avec ferveur, elles sont à genoux sur la pierre froide, elles se prosternent et baisent la terre, mais en même temps elles ne cessent de s'éventer; qu'il fasse chaud, qu'il fasse froid, elles s'éventent... nous l'avons constaté hier au sommet de la Sierra; à la promenade, au café où elles vont plus librement qu'en France, chez elles, partout, elles s'éventent. Et quelle dextérité! Quel doigté! L'éventail, comme un papillon, s'ouvre, se ferme, s'agite, se penche, vole du sein à la tête, de la bouche aux yeux, ne reste pas une minute en repos.
Dimanche, 18 août.
Alicante m'a plu énormément.
C'est une ville gaie et animée où il fait chaud, mais avec le tempérament d'une continuelle brise de mer. Ce doit être un délicieux séjour d'hiver pour les malades.
LE QUAI D'ALICANTE
La ville s'étend au bord de la mer entre des collines jaunes et nues et la quadruple rangée de dattiers de son grand quai. Ses maisons sont blanches, avec toits et terrasses; cela lui donne un air mauresque et le sang arabe qu'on perçoit circuler dans les veines de la plupart de ses habitants achève l'impression et nous fait voir l'Espagne au temps des Maures.
Les hommes ont le teint basané, les cheveux noirs, le nez sémite et les dents blanches, visibles dans un perpétuel sourire: l'air très arabe.
Les femmes ont des corps onduleux et souples, sont généralement de taille moyenne, ont de grands yeux noirs mourants, mais sont toutes fardées outrageusement.
L'on a une vue d'ensemble très réussie de la ville en allant se promener au bout de la jetée du port: on voit alors toutes ses blanches maisons derrière la raie verte des palmiers et le fond du tableau est formé par les collines jaune uni dominées par le château de Santa-Barbara. Tout ce spectacle se détache avec la vigueur particulière à ces climats sur le ciel presque blanc, tranchant avec le bleu sombre de la mer.
Les raisins d'Alicante sont les plus exquis: le muscat et malvoisie sont des fruits divins. Les vins, si célèbres, qu'ils produisent sont succulents, mais chauds, chauds!
A 4 heures et demie, l'auto est là qui bourdonne devant l'hôtel; il nous faut partir. C'est avec regret que je dis adieu à Alicante. Jamais je ne dirai assez combien cette ville m'a plu; je ne sais quand j'y reviendrai, mais je sais bien que j'y reviendrai!
Les environs immédiats d'Alicante au sud sont arides et désolés. C'est un désert de sable, de dunes et des montagnes pelées. Cette désolation ne manque pas de charme ni de poésie; à cette heure du jour, le soleil à son déclin colore en rose pâle tous les vallonnements de ce pays, qui prend alors des allures irréelles de rêve.
La route, médiocre d'abord, se fait bonne après quelques kilomètres, mais pour rester toujours très poussiéreuse.
A mesure qu'on s'éloigne la végétation réapparaît: ce sont d'abord quelques vignes, puis oliviers, mûriers et figuiers montrent leurs pauvres feuilles blanchies par le rissolant soleil et la poussière.
Tout à coup, c'est un enchantement! A l'horizon une vaste forêt, mais une forêt à l'aspect bizarre et inhabituel; en s'approchant, on reconnaît des palmiers. C'est la grande forêt d'Elche. Quelques instants après l'auto pénètre au milieu des géants du désert apportés là du fond de l'Afrique par les Maures, il y a plus d'un siècle. La route traverse la forêt dont les arbres immenses nous entourent de toutes parts. Leurs fûts interminables s'élancent gracieusement vers le ciel et leurs têtes altières sont, comme dit le proverbe arabe: «dans le feu du ciel» pendant que leurs pieds baignent dans l'eau bienfaisante.
Ce sont tous des palmiers-dattiers dont l'abondante récolte enrichit la région. Au milieu de la forêt s'élèvent d'endroit en endroit de blanches maisons arabes à toit plat, qui, à cette heure, se teintent de rose. Un véritable coin d'Afrique!
Les innombrables canaux qui amènent l'eau aux palmiers sont bordés de cotonniers et de grenadiers. La route elle-même est suivie par deux haies de grenadiers dont les fruits savoureux nous annoncent la ville merveilleuse que nous verrons dans quelques jours.
ELCHE
Elche s'élève au milieu de la forêt africaine; c'est elle-même une ville africaine dont l'aspect est entièrement arabe et dont les habitants ont le type mauresque singulièrement accusé. Ses petites maisons carrées à minuscules fenêtres semblent arrachées de quelque paysage d'Afrique; ses églises elles-mêmes avec leurs coupoles étincelantes d'azulejos ressemblent à des mosquées. Il est juste d'ajouter que la plupart d'entre elles sont effectivement d'anciens temples mahométans et que les autres ont été construites dans le même style, tellement les goûts de la civilisation mauresque s'étaient puissamment implantés dans ce pays.
La grande forêt cesse un peu après Elche, mais le pays reste riche et bien cultivé. Les palmiers, moins serrés, ne sont plus forêt, mais forment des groupes gracieux qui se détachent sur l'horizon avec une netteté surprenante. C'est incroyable ce qu'en ce pays de lumière les moindres détails du paysage tranchent avec vigueur sur le ciel.
Crevillente est un village qui—si la chose est possible—a un air encore plus arabe qu'Elche. Son groupe de maisons mauresques étagées sur une petite colline au bord d'un rio abrupt et desséché, les majestueux palmiers qui l'entourent et se penchent gracieusement au-dessus des terrasses comme pour y surprendre les ébats des femmes des harems, qui, hélas! ont disparu, sa population bronzée à en être presque noire, et hurlante, et grouillante: tout cela, n'est-ce pas l'Afrique?
Puis, toujours des palmiers et des palmiers.
La route, bien que couverte d'une épaisse couche de poussière, est excellente et l'on roule vite sous les arbres à dattes étonnés de voir passer une voiture mécanique là où défilèrent jadis de brillants cavaliers maures.
On arrive ainsi à Orihuela, ville importante bâtie au milieu d'une huerta dont la fécondité fut de tous temps proverbiale; quand je dis une ville, c'est par respect pour ses 30 000 habitants, car rien ne rappelle la ville ici, ou tout au moins la ville à l'européenne; c'est un ramassis de maisons agglomérées sans ordre sur une vaste étendue, pressées étroitement les unes contre les autres pour se faire de l'ombre et au milieu desquelles nous dûmes chercher notre chemin pendant plus d'une demi-heure. C'est un réseau inextricable de rues tournant sans cesse. Il nous fallut faire monter un gamin sur l'auto pour nous tirer d'embarras.
Le crépuscule est venu brusquement pendant nos recherches. Il est tout à fait nuit lorsque nous nous retrouvons en rase campagne. C'est l'heure du dîner. Nous établissons notre campement sous le dôme majestueux d'un groupe de grands palmiers, au milieu des aloès aux feuilles redoutables, et nous dînons joyeusement dans un cadre africain, tels les membres d'une caravane saharique dans une oasis. Ne riez pas, la comparaison ne me paraît nullement risquée; pour qu'elle fût tout à fait exacte, il suffirait simplement de supposer que les 100 chevaux de notre auto se sont transformés en autant de chameaux. Cela ferait même une très respectable caravane!
Après dîner, sous un lumineux clair de lune, nous filions sur l'étape fixée pour le coucher.
Nous arrivions bientôt à Murcie[ [15] où l'Hotel Universal nous ouvrit ses portes. Cet hôtel est bon, les chambres y sont vastes et propres, on y mange bien; il est très cher, comme tous les hôtels d'Espagne, mais comme dans tous les hôtels d'Espagne on a le droit de discuter et de rabattre ce qui dépasse son écorchement normal. C'est une grande bâtisse située sur la place San-Francisco et au bord de la Segura, rivière qui arrose Murcie avec de l'eau!
Lundi, 19 août.
Nous sommes dans la ville réputée comme la plus chaude de toute l'Espagne: cependant, quand nous descendons de nos chambres, vers 9 heures du matin, nous trouvons la température supportable, bien que le soleil brille dans tout son éclat au ciel sans nuages. Dire qu'il fait frais serait assurément de l'exagération, mais en définitive, on peut très bien se faire à ce climat. Dès qu'on est à l'ombre on est parfaitement bien, surtout qu'on se met naturellement aussi le plus près possible de boissons glacées qui vous aident à faire la nique à Phébus. Par exemple, celui-ci se rattrape vigoureusement lorsqu'on est obligé de s'exposer à ses coups; en plein midi, ses rayons sont de véritables morsures.
Bravant les rigueurs de l'astre du jour, nous allons faire une promenade dans la ville.
Une grande cathédrale à façade rococo frappe tout d'abord nos regards; son clocher est une haute tour de 146 mètres de haut qui se voit de très loin dans le pays et dont la forme et l'allure très spéciales caractérisent la ville. Murcie se reconnaît de loin, comme Florence, par son clocher.
Nous avons été ensuite dans la vieille église de l'Ermita de Jésus pour y voir les fameuses sculptures sur bois, la principale curiosité de Murcie. Ce sont de curieux groupes de statues de bois sculpté et peint qu'on promène dans la ville pour les processions de la semaine sainte et qui ont leur domicile habituel dans les différentes chapelles de l'Ermita de Jésus. Dans toute l'Espagne on fait avant Pâques de très grandes processions qui sont de longs défilés d'emblèmes, bannières, cierges et lampions, et surtout de statues habillées figurant des scènes du Nouveau Testament. Les statues sont généralement de très grande valeur et celles de Murcie sont les plus remarquables de toute l'Espagne. Elles sont horriblement lourdes; l'une d'elles, la Cène, Jésus et ses douze apôtres et la table autour de laquelle ils sont assis, pèse plus de 1 000 kilogrammes; elle exige vingt-huit hommes robustes pour la porter à la procession. Les riches familles de Murcie rivalisent alors de zèle pour orner à grands frais la sainte table qui doit parcourir les rues de leur ville: les fruits les plus exquis et les plus rares, les viandes les plus succulentes, les pâtisseries et les gâteaux les plus compliqués sont déposés devant Jésus et devant ses disciples; le poids de tous ces mets surcharge encore les épaules des porteurs; il est vrai qu'il est d'usage que ceux-ci, après la dislocation de la procession, se partagent entre eux les succulentes victuailles, ce qui fait que, malgré le poids et la fatigue, les habitants de Murcie se battent pour avoir l'honneur de porter la sainte Cène.
C'est étonnant ce qu'on peut obtenir comme effet sculptural avec le bois: une douceur dans les traits, un moelleux, une vérité qu'à mon avis, on retrouve bien plus difficilement dans le marbre. Ces sculptures étant peintes, l'effet est encore plus saisissant, puisque les deux arts, sculpture et peinture se trouvent réunis dans la même œuvre.
Les statues polychromes de Murcie sont l'œuvre du sculpteur espagnol Zarcillo, du dix-huitième siècle, l'un des maîtres de la sculpture espagnole et le premier dans son genre.
Le Malecon est la principale promenade de la ville: c'est une vaste esplanade qui longe la Segura, d'où l'on a une merveilleuse vue sur la fertile huerta qui entoure Murcie, mais où l'absence d'ombrage se fait réellement par trop sentir et nous fait fuir avant que nos yeux se soient tout à fait rassasiés du beau spectacle qui leur était offert.
N'en déplaise à ses détracteurs, l'Espagne est un pays où l'on voit de belles choses. Cette côte méditerranéenne, que nous suivons presque depuis la frontière, est admirable, l'intérêt y est constamment soutenu. Barcelone, Tarragone, Tortosa, Valence, Alicante, Murcie, toutes ces villes sont curieuses, intéressantes, originales; les pays qui les séparent possèdent un aussi puissant attrait. Depuis notre entrée en Espagne notre curiosité n'a pas eu un instant de repos, nos yeux n'ont pas cessé de regarder; ce qu'on voit dans ce pays est nouveau, le spectacle se renouvelle constamment, on ne se lasse jamais.
Touristes, mes frères, allez visiter la côte méditerranéenne d'Espagne!
Et cependant, c'est bien la région la moins visitée. Pourquoi? Je n'en sais rien. Je ne sais pourquoi on semble ignorer comme à dessein une aussi belle, aussi riche, aussi intéressante contrée. Quand un voyageur a vu Madrid, Burgos, Séville, Cordoue et Grenade, il s'imagine avoir vu toute l'Espagne et précipitamment retourne en France. Je tiens à déclarer que les régions que nous parcourons depuis notre entrée sont dignes, autant que n'importe quelle autre, d'éveiller l'admiration des touristes et je présume qu'aucune autre ne peut présenter un intérêt aussi soutenu.
Dans un fiacre orné d'un opportun parasol, nous avons été ensuite faire un tour dans la banlieue remplie de jardins aux plantes exotiques; une quantité de petites maisons carrées au milieu de la verdure, derrière des murs tout blancs... il en sort l'inévitable marmaille, mais ici avec une particularité bien frappante: garçons et filles jusqu'à l'âge d'au moins dix ans sont, pour la plupart, absolument nus... on se croirait chez les sauvages. Sans aucune espèce de honte, ça circule dans sa tenue adamite; il est vrai qu'ils ont la peau tellement roussie par le soleil que leur nudité semble presque un particulier accoutrement.
Nous sommes rentrés en ville en passant devant la Plaza de Toros, vaste construction de briques en forme d'arènes romaines.
A 4 heures du soir, nous quittons Murcie, bien à l'abri du soleil, sous la capote entièrement déployée.
On traverse la huerta par une belle route bien entretenue et plantée de grands beaux platanes sous lesquels l'ombre est complète. Au bout d'un certain nombre de kilomètres les ombrages cessent, la route reste bonne mais surchargée de poussière. Cette poussière empêche de marcher bien vite, et c'est un véritable regret, car ces routes espagnoles, si droites, si larges, si plates, permettraient de folles vitesses si leur entretien était tant soit peu meilleur. Lorsque l'Espagne aura pris la détermination de recharger ses routes au cylindre à vapeur et que ses cantonniers travailleront un peu plus longtemps chaque jour, son admirable réseau de routes deviendra le plus beau champ qu'on puisse rêver pour les courses d'automobiles.
Nous traversons Totana sous un soleil brûlant; nos gosiers sont desséchés par la poussière. Une espèce de garçon de café traverse la rue devant l'auto, portant des verres de limonade à la neige sur un plateau; stopper, descendre, enlever plateau et verres des mains du garçon ahuri est l'espace d'un éclair et avant que le pauvre homme soit revenu de sa stupeur les bienheureuses boissons glacées étaient déjà au tréfonds de nos estomacs.
A partir de Totana, la poussière devient réellement indiscrète; il y en a tellement qu'elle nous envahit dans la voiture, les roues en soulèvent des tourbillons compacts qui obscurcissent le soleil. Je crois bien qu'en ce moment nous sommes en train de battre le record de toutes les poussières!
On passe à gué de nombreux et larges cours d'eau... de poussière, devrais-je dire, car l'eau y est remplacée par une profondeur de cette sale poudre dans laquelle la voiture s'enfonce jusqu'aux moyeux. Ce sont bien de véritables passages à gué dans lesquels la poussière joue tous les rôles de l'eau.
La belle huerta de Murcie est finie; par ici c'est la campagne aride et desséchée. Les palmiers ont à peu près disparu faute d'eau; la route est bordée de haies énormes de figuiers de Barbarie aux feuilles difformes armées de mille petites pointes. Ces plantes grasses portent des fruits savoureux que nous goûtons avec plaisir. Mais il faut prendre quelques précautions pour ne pas faire connaissance avec la morsure de leurs aiguilles; l'un de mes passagers, trop pressé de goûter ces fruits, en fit la cuisante expérience.
D'immenses champs de ces figuiers de Barbarie s'étendent le long de la route; on fait une véritable culture de cet arbre bizarre dont les fruits donnent lieu à un assez important trafic.
La vigne et l'olivier résistent avec une louable ténacité; tous deux conservent une large place dans la culture de ces terres.
Voici des jardins, voici une nouvelle huerta, de la verdure, de grands palmiers et, au milieu, féeriquement étagée sur la pente d'une colline que domine un grand château mauresque, traversée par le rio Guadalantin, Lorca, importante ville maure de 60 000 habitants.
Cette Lorca, cette ville sauvage qui, avec son paysage, semble détachée de la terre d'Afrique et apportée ici, nous est apparue au milieu d'un coucher de soleil colorant le firmament de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel fondues en nuances irréelles, qui sembleraient impossibles si on ne les avait vues. Le ciel était bleu, vert, violet, améthyste, par larges tranches successives auxquelles succédaient en se rapprochant du soleil des jaunes, des roses, des grenats d'une chaleur de ton impossible à décrire; au centre, le fier château mauresque se détachait sur l'incendie d'un rouge d'apothéose.
Plus loin, au delà de la campagne à nouveau dépouillée, voilà enfin Puerto de Lumbreras, petit village que nous guettions soigneusement, parce que c'est ici que bifurque notre route. A gauche, nous irions sur Alméria; à droite c'est la route que nous prenons, c'est la direction de Grenade.
Notre nouvelle route, excellente, pénètre dans les sierras.
Mais il est nuit, il faut dîner. La région sauvage où nous sommes conviendra admirablement pour y établir notre camp.
Vous vous demandez sans doute pourquoi nous prenions aussi souvent nos repas en pleine campagne, au lieu de nous arrêter dans les auberges des villes que nous traversions. Cette question est parfaitement juste et je vais y répondre.
Nous avions pour cela deux raisons: la première était que, souvent, nous ne trouvions pas sur notre chemin des villes assez civilisées pour que leurs fondas ou posadas puissent nous inspirer grande confiance et nous voulions, si possible, garder la bonne opinion que nous nous étions faite jusque-là des hôtels espagnols. La seconde raison était moins péremptoire; après y avoir goûté, cette vie de bohémiens, ces campements en plein air, avaient acquis pour nous un tel charme que nous ne pouvions plus nous en passer. Ah! si nous avions été ainsi moins bien que dans les hôtels, il est probable que ce goût aurait bientôt disparu, mais sous ce ciel si pur, avec les délicieuses et abondantes provisions que nous avions emportées dans la voiture, munis d'eau toujours fraîche dans nos alcarazas, que pouvions-nous désirer de mieux et quel hôtel eût pu mieux nous satisfaire?
Nous avons établi notre campement sur un petit monticule qui domine la route; la table.. oui, nous avons une table et un service complet... la table, dis-je, est dressée, l'argenterie et le cristal (tout ça en aluminium) étincèlent aux lumières déversées par les lanternes de l'auto et chacun prend part au festin.
Des muletiers qui passent avec leurs recuas de mules en chantant de lentes mélopées au rythme arabe s'interrompent brusquement, ahuris au spectacle qui s'offre à leur vue, s'arrêtent quelques instants, puis reprennent leur chemin en hochant la tête, pas très sûrs d'avoir bien vu et se croyant sous le coup d'une hallucination.
Les choses les meilleures doivent avoir une fin, surtout les dîners en plein air lorsqu'on a encore une assez longue route à faire et qu'on ne sait ce que vous réserve le chemin inconnu. A nouveau donc, les explosions de l'auto troublèrent le silence de ces lieux déserts et nous reprîmes notre route.
Longtemps, on côtoie un large torrent à sec dans un paysage aride et désert; peu à peu la route se met à monter, insensiblement d'abord, puis par rampes qui se font plus fortes à mesure qu'on avance. On a abandonné le torrent desséché, on tourne et retourne dans les bas échelons des sierras aux maigres végétations.
Nous passons ainsi à Velez Rubio et nous montons toujours. A la chaleur de tout à l'heure a fait place une douce fraîcheur: Ah! qu'il fait bon rouler ainsi dans la nuit claire!
Nous voici enfin en Andalousie. A Velez Rubio nous avons déjà reconnu un notable changement dans les costumes des gens et remarqué les grilles ouvragées et bombées des fenêtres. Peu après cette ville on entre dans un paysage grandiose et sauvage: la route suit la vallée du Chirivel, bornée à droite et à gauche par deux hautes sierras dont les sommets se découpent nettement sous la lumière de la lune; ce sont, à droite, la sierra de Cullar, à gauche, la sierra de las Estancias. Longtemps, on file ainsi entre les grandes montagnes, sans rencontrer âme qui vive, en plein désert et l'on va vite, car la route est bonne et la lune éclaire la campagne comme s'il faisait jour.
La route si bonne que nous suivons est toute nouvelle, trop nouvelle, car elle n'est pas entièrement achevée: brusquement elle cesse en plein désert. Perplexe, je descends de voiture, je vais inspecter le sol: à la bonne route qui a fini là fait suite un mauvais chemin sur lequel on peut cependant rouler; notre carte détaillée nous confirme la chose par une ligne pointillée qui prend un peu avant Cullar de Baza et qui continue assez longtemps après. En avant donc sur le mauvais chemin! En palier celui-ci peut encore passer, mais voici que lui prend la fantaisie de descendre, alors il ne descend pas, il tombe et nous tombons avec lui au milieu d'une espèce de village de troglodytes, dans lequel il y a autant d'habitations creusées dans le roc et dans la terre que de maisons. Ce village est Cullar de Baza.
Cullar de Baza est bien le village le plus sauvage que j'aie jamais vu, au milieu d'une région désertique, au fond d'un pays perdu; c'est à peine si ses habitants ont l'air d'être civilisés. Eh! bien, Cullar de Baza est éclairé à la lumière électrique! Dans la suite, il m'a été donné de remarquer très fréquemment qu'en Espagne et plus particulièrement en Andalousie, la province cependant sauvage par excellence, on fait un emploi presque général de la lumière électrique. Je dirai même qu'on en abuse tellement que, dans le plus petit village, on voit une profusion de lampes à ampoules qui brûlent toute la nuit, dans les rues et dans les maisons. Et pourtant les chutes d'eau sont rares; dans presque tous les cas, cette électricité doit être faite avec des machines à vapeur et coûter fort cher.
Le vieux chemin continue tant bien que mal, surtout mal. Mais ses fantaisies sont nombreuses. Voici d'abord un caniveau, mais un caniveau si profond qu'il barre complètement la route; tout le monde descend et chacun se met au travail; les uns vont chercher des pierres, les autres de la terre, moi je m'occupe à combler le fâcheux canal à l'endroit où devront passer les roues, enfin, après une demi-heure de labeur, nous franchissons ce mauvais pas.
A peine 100 mètres plus loin, voilà le chemin qui plonge dans une rivière qui a de l'eau. Prudemment, je vais reconnaître le gué: il y a 50 à 60 centimètres d'eau, nous pourrons passer. Le chemin descend à pic la berge de la rivière, disparaît sous l'eau, réapparaît pour regrimper à pic l'autre berge. C'est une chute dans l'eau suivie d'une escalade; ça produit un certain effet, surtout en pleine nuit. La lune vient de se cacher!
Un peu plus loin autre caniveau d'un nouveau genre. Imaginez-vous une tranchée creusée au milieu du chemin, avec deux rebords pour maintenir l'eau; la tranchée a 20 centimètres de profondeur et les deux dos d'âne chacun 30 centimètres de haut. Quand les roues avant sont descendues dans le caniveau la tôlerie inférieure de l'auto touche sur les rebords et sous peine d'avaries graves il est tout à fait impossible d'avancer. Il fallut reculer et se remettre au travail une seconde fois, creuser le sol, abattre les rebords, combler la tranchée et ça n'allait pas vite, car nous n'avions pas affaire à de la terre meuble, mais bien à du remblai durci, aussi résistant que la pierre. Au bout de plus d'une demi-heure nous passâmes enfin.
Puis ce sont des montées et des descentes qui varient entre 20 et 25 pour 100, des virages invraisemblables, des endroits où le chemin se perd dans la lande et semble finir là. C'est la vieille route espagnole dans toute son horreur, la route d'il y a cinquante ans, décrite par Théophile Gautier et heureusement à peu près disparue aujourd'hui. Nous n'avons trouvé, en effet, que deux exemples de ces chemins en Espagne, et sur de courts trajets.
Voici enfin la dernière farce que nous réservait le vieux chemin: il arrive au bord du confluent d'une série de cinq ou six petits rios qui, par leur réunion forment la Guadiana menor; ces divers rios non encore réunis tiennent un espace de terrain considérable, presque un kilomètre. Vous croyez peut-être que le chemin se serait détourné un peu pour traverser d'un bloc tous les rios, après le confluent, c'est-à-dire par un gué de largeur normale? Pas du tout, la route vous plante là au bord du premier rio et il faut les traverser tous successivement... les rares charrettes adoptent chacune un itinéraire différent au milieu de ce dédale, il y a plus de vingt traces de roues, laquelle suivre? Il faut s'engager au petit bonheur et circuler en aveugles au milieu des sables, de l'eau, des broussailles et de la boue. On finit par atteindre la terre ferme après s'être cru perdu vingt fois. Mais là, où est le chemin? Naturellement nous n'avons pu arriver juste à l'endroit où il reprend... il faut donc le chercher le long de la berge. Enfin, le voilà, plus de 100 mètres en amont, quelques sauts encore dans le sable et nous roulons sur le sale chemin, qui nous semble un lit de roses à côté des lits des rios.