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VOYAGE EN AUTOMOBILE
DANS LA
HONGRIE PITTORESQUE
DU MÊME AUTEUR:
Les Lacs italiens. Lyon, 1906, Waltener et Cie, éditeurs (Épuisé).
Un Voyage à Constantinople. Lyon, 1907, Waltener et Cie, éditeurs (Épuisé).
Le Tour de l'Espagne en Automobile. Étude de tourisme. Paris, 1909, Plon-Nourrit et Ce, éditeurs (2e édition).
EN PRÉPARATION:
Voyage en Dalmatie, Bosnie-Herzégovine et Monténégro.
PIERRE MARGE
VOYAGE EN AUTOMOBILE
DANS LA
Hongrie Pittoresque
FATRA—TATRA—MATRA
Les trois pointes qui sont représentées dans les armes de Hongrie, symboliseraient, dit-on, les trois massifs karpathiques du Fatra, du Tatra et du Matra.
Préface de M. Édouard HERRIOT
MAIRE DE LYON
OUVRAGE ORNÉ DE SIX GRAVURES HORS TEXTE
Deuxième édition
PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE—6e
1910
Tous droits réservés
Droits de traduction et de reproduction
réservés pour tous pays.
PREFACE
Mon cher ami,
J'ai gardé un si aimable souvenir de notre course à travers l'Autriche et la Hongrie que ce m'est un grand plaisir de vous écrire, en manière de préface, ces quelques pages, pour le récit que vous avez entrepris. Ce sera pour moi l'occasion d'acquitter une dette de reconnaissance; avec votre esprit précis, scientifique, minutieux, habile à observer, vous avez achevé mon éducation de voyageur. Un Français quittant son pays est en général préoccupé de rechercher tout ce qui lui rappellera la France; je me souviens de ce qu'a écrit mon vieux Montaigne là-dessus. Il y a un chapitre adorable des Essais où il raille ses compatriotes et leur façon de voyager «couverts et resserrés,... se défendant de la contagion d'un air inconnu». «J'ai honte de voir nos hommes, enivrés de cette sotte humeur de s'effaroucher des formes contraires aux leurs. Il leur semble être hors de leur élément quand ils sont hors de leur village. Où qu'ils aillent, ils se tiennent à leurs façons et abominent les étrangères. Retrouvent-ils un compatriote en Hongrie, ils festoient cette aventure: les voilà à se rallier et à se recoudre ensemble, à condamner tant de mœurs barbares qu'ils voient. Pourquoi non barbares, puisqu'elles ne sont pas françaises?» Le chef-d'œuvre de cette manière, c'est le récent et, au reste, délicieux voyage à Sparte de M. Maurice Barrès. Sur la tribune aux harangues d'Athènes, il évoque non pas Démosthène, mais Alphonse de Lamartine; l'Acropole le fait songer au général Fabvier; les Panathénées lui rappellent une fête de la Vierge en pays lorrain. C'est une obsession qui va jusqu'à l'hallucination; au cours de ses étapes à travers le Péloponèse, il ne cesse de regretter les pâturages de France, les vergers de sa province enveloppés de douceur et de paix, d'immenses labours que des bosquets parsèment et, sur tout cela, la fraîcheur de la Moselle. Et, si M. Octave Mirbeau promène sur les bords du Rhin son amère raillerie, c'est pour courir, dès qu'il le peut, aux devantures des libraires. En vain, Cologne lui offrira ses tours, ses croix, ses flèches, ses peintres dévots et ingénus; il achètera la Correspondance de Balzac et s'enfermera tout un jour dans sa chambre d'hôtel pour s'isoler dans cette lecture.
Un grand talent est l'excuse de ces paradoxes; nous avions de bonnes raisons pour être plus modestes. Nous avons voyagé ingénument pour voir et pour apprendre, en étudiants dociles et non prévenus et je me réjouis à la pensée que je vais retrouver en vous lisant, traduites avec l'honnêteté simple qui fait votre charme, nos impressions de chaque jour. Cette préface ne sera guère que la table des matières du livre que vous avez écrit.
Je cite rapidement nos premières étapes: mon brusque passage et mes premières impressions à travers la Suisse inhospitalière; notre déjeuner au Simplon et l'admirable vue sur le Monte Leone; les cascades de Gondo; les roses et les hortensias du lac Majeur; Côme qu'une nuit argentée faisait si douce; Lecco, dans le fond sauvage du lac; cette petite anse toute bleue aux environs de Colico qui semblait un coin de Méditerranée; la large entrée de la Valteline; l'hôtel de Sondrio avec son joli petit jardin et la treille criblée de soleil; les vignes de Tirano et la haute vallée de l'Adda jusqu'à ce col du Stelvio où nous sommes demeurés trois jours un peu contre notre gré, il faut bien le dire, avec la consolation cependant d'apercevoir à toute heure du jour les neiges éblouissantes de l'Ortler.
C'est là que notre véritable voyage commence; nous voici au seuil de l'Autriche, en pleine complication alpestre. Par l'étroite vallée du Trafoï, nous atteignons l'Adige. Plusieurs châteaux dressent leurs tours carrées; nous longeons trois petits lacs que ride un vent glacé. Nous franchissons au col de Reschen la ligne qui partage les eaux entre la Méditerranée et la mer Noire. Nous entrons dans la vallée de l'Engadine. A partir de Landeck, le climat s'adoucit et le paysage devient moins sévère. Je connais peu de promenades aussi charmantes que cette descente le long de la vallée de l'Inn, boisée et richement peuplée, avec ses villages aux clochers effilés: Imst, dans son admirable situation au débouché de la Gurgl Thal; Magerbach avec ses sapins; Stams, que domine la grande abbaye de l'ordre de Cîteaux et même ce malheureux bourg de Zirl qu'un incendie venait de détruire pour la plus grande partie, au moment où nous l'avons traversé.
De la vallée de l'Inn,—après une excursion sur le plateau de Bavière où des circonstances particulières ne m'ont pas permis de vous suivre,—nous nous retrouvons à Salzbourg, au seuil du Salzkammergut. Il est banal de dire que cette région est proprement une Suisse autrichienne. Les Alpes prennent ici l'aspect d'immenses terrasses de pierre dont les pentes abruptes servent d'écrins à des lacs charmants. Le San-Wolfgang See m'a paru moins que grandiose mais plus que gracieux, dans sa ceinture de collines touffues et de prés en clairières. C'est aussi le pays des costumes pittoresques; qu'elles étaient jolies les femmes de Saint-Gilgen! Au passage, nous avons admiré leurs abondants cheveux blonds, leurs jolis cous découverts ornés de bijoux et de lingerie fine et leurs costumes bariolés où le rouge et le vert dominent. Entre les lacs, sur le vieux bourg de Saint-Wolfgang, le Schafberg élève sa masse rocheuse. Quel bain d'air frais et léger nous avons pris sur la route forestière qui nous conduisait d'Ischl au Kammersee et qui faisait songer aux belles parties des Vosges ou de Fontainebleau.
Nous avons quitté les Alpes. Nous roulons dans les plaines de la basse et de la haute Autriche, le long de la Traun et du Danube. Le décor a complètement changé. Les villes que nous traversons nous paraissent banales. Linz n'est qu'un immense entrepôt. De la route, par instants accidentée, entre de beaux arbres, nous apercevons le fleuve qui conservera jusqu'à Vienne son caractère alpestre. Un salut à Vienne la jolie. Nous constatons qu'elle ne cesse de grandir; elle s'étend aujourd'hui jusqu'aux pentes fraîches du Wienerwald, jusqu'au Thiergarten et à Schœnnbrünn. Puis, par un brusque changement de direction vers le nord, nous gagnons la Moravie; nous défilons devant un paysage assez insignifiant, à travers des villages assez semblables aux nôtres, dans des pays gras et riches, par une série d'amples vallonnements. La physionomie des habitants devient plus dure.
C'est après notre passage à Brünn, après notre si émouvante visite au champ de bataille d'Austerlitz que je me suis senti vraiment dépaysé. Il fait déjà presque froid; il devient plus difficile de se faire comprendre. Les paysans ont l'aspect ingrat des populations qui vivent péniblement du travail de la terre. A partir de Leipnik, les petites villes ou les villages se succèdent avec leurs larges rues, leurs maisons bien alignées, à la prussienne. Parfois ces rues ont de vastes arcades. Le long de la route, des arbres fruitiers sont plantés; il y a, au reste, peu de circulation et notre grosse maison roule sans incident, chassant devant elle des régiments de belles oies blanches. A Mistek, nous trouvons l'hôtel envahi par l'armée autrichienne; impossible de dîner; c'est la revanche d'Austerlitz. Bientôt, nous prenons notre premier contact avec les Karpathes; ils apparaissent sur la droite sous la forme de montagnes boisées que la clarté du ciel et de l'air fait paraître toutes bleues.
Nous voici en Galicie; nous longeons la frontière prussienne. L'influence de la Russie prochaine se fait sentir dans le costume. Les hommes ont le bonnet et les bottes; les femmes marchent pieds nus; un fichu recouvre leurs cheveux nattés. Dans la plaine bien cultivée les villages de chaume et de bois, très disséminés, s'entourent d'un peu de verdure ou de quelques sapins. D'immenses champs de pommes de terre et de choux. Sur la route, les gens et les chevaux s'affolent au passage de l'automobile, les chevaux d'ailleurs beaucoup plus beaux que les gens et, quelque précaution que l'on prenne, se cabrant dans un joli mouvement; une marmaille grouillante; des Juifs, à long manteau, à longue barbe, aux cheveux tressés à l'anglaise le long des oreilles; de la saleté partout. Nous sommes à Oswiecim. Les paysans, les femmes surtout ne sont que des bêtes de somme et ce serait un bien triste paysage si de magnifiques arbres ne l'ennoblissaient un peu et s'il n'était relevé à l'horizon par la belle ligne des Karpathes. Parmi les saules, la Vistule glisse lentement vers Cracovie. De nombreux petits étangs achèvent de donner au pays son aspect humide et triste.
Aux abords de la vieille capitale polonaise, le paysage prend un peu plus de relief; les maisons sont moins misérables, et tout à coup, au milieu de la plaine, à l'abri du petit mont Kosciusko, Cracovie se révèle à nous. C'est l'une des plus fortes impressions de notre voyage. Une boucle de la Vistule; au nœud de cette boucle, sur un plateau encerclé de verdure, une masse de constructions hétérogènes avec le château royal transformé en caserne et la cathédrale, à la porte de laquelle des Juifs mendient; voilà ce qu'on voit tout d'abord. Ce que raconte cette cathédrale, c'est toute l'histoire et tout le martyre de la Pologne; elle est un véritable musée dédié aux rois, aux évêques et aux héros polonais. La même impression de tristesse et de désolation se dégage d'une visite aux parties basses de la ville. Au centre, une large place mal pavée, la Ringplatz, supporte un gros et lourd campanile en brique du quinzième siècle. La vieille Halle aux draps, très restaurée, n'abrite plus sous sa large voûte que de petits commerces misérables. Les palais patriciens ont été transformés et dénaturés. La vieille université, avec sa magnifique cour gothique et son cloître à galeries paraît un corps sans âme. On sent à chaque pas que cette pauvre vieille ville, aujourd'hui couchée dans la poussière, a été arrachée par l'Autriche à toutes ses habitudes. J'ai ce sentiment plus vif encore en parcourant le petit musée où sont religieusement conservés les souvenirs de la Pologne jusqu'aux claviers de Chopin et aux peintures de Matejko.
C'est de Cracovie qu'un matin, sous un ciel charmant, nous avons fait une promenade à la frontière russe. Je me rappellerai longtemps les pauvres petits villages aux maisons de bois peintes en bleu, les costumes rouges des habitants et ce bon vieux curé de Modlnica qui nous contraignit, à force de sourires, à visiter sa pauvre église si tristement peinturlurée et qui nous offrit si cordialement une si détestable eau-de-vie.
Notre voyage maintenant tourne à l'exploration. Nous repartons vers le sud. Déjà, de Mogilany, nous apercevons à l'horizon les crêtes dentelées de la Tatra, objet de nos désirs. Le terrain devient accidenté. Le paysage, vêtu de pins noirs d'Autriche, n'a plus l'air misérable des environs de Cracovie. La route franchit une série de croupes où s'étalent des cultures magnifiques. Kalwarya possède de belles maisons aux toits luisants de brique neuve, quelques petits édifices et, à gauche, sur une éminence, dans une forêt, une masse énorme de constructions qui doit être un couvent. Pareillement, Wadowice se donne des allures de grosse bourgade, au centre d'une contrée animée; c'est même une petite ville, avec d'importants hôtels, une grande place et des maisons soigneusement disposées. Andrychow s'étend largement au carrefour de deux grandes routes. Nous remontons la vallée de la petite rivière Wieprzowka; nous nous élevons au milieu des sapins qui couvrent d'un lourd manteau sombre toute la contrée. C'est la belle forêt, tachée de charme et de bouleau, drue, profonde, avec des arbres de tous les âges. L'horizon se découvre; la vallée s'élargit; nous entrons à Saybusch; puis, à travers des prés d'un vert clair, piqués de genièvre, peuplés de maisons basses aux toits de bois, nous nous élevons à sept cents mètres. Les paysans, à la figure rasée, portent de longs cheveux blonds qui les font ressembler à des poètes faméliques; ils nous saluent humblement. Les femmes travaillent aux champs, avec une sorte de pèlerine blanche, un mouchoir blanc noué sur la tête. Le pays est pittoresque et délicieux. La vallée de la Waag est une vraie Savoie; par moments, elle fait songer aussi à la vallée du Rhin. De curieuses ruines ponctuent le paysage; elles coiffent les rochers qui dominent les étranglements de la rivière. Rosenberg est déjà une ville slave.
Nous sommes partis de Sillein avec la pluie. Quelques heures après, nous avons un beau ciel lavé d'un bleu frais. Sur les bords caillouteux de la Waag, la vallée toute blonde d'orge s'élargit. Les villages ont des airs cossus. Leurs vieilles églises, dont quelques-unes remontent au treizième siècle, attestent l'ancienneté de la civilisation dans cette contrée. Beaucoup de traces préhistoriques subsistent encore. A gauche, des crêtes dénudées et déchiquetées où les cheminées de pierre dessinent comme des veines. Un peu plus loin, le haut Tatra apparaît avec ses allures de Sierra.
Je vous laisse le soin de raconter notre séjour à Csorber-See et notre petite ascension; notre station à Poprad; notre visite à la glacière de Dobsina et la grotte d'Aggtelek. C'est vous aussi qui direz le plaisir que nous avons eu, après ces journées de grande campagne, à retrouver l'élégance et le confortable de Buda-Pesth. Et, de nouveau, vous nous entraînez, cette fois-ci, vers l'Adriatique, le long de la forêt de Bakony et du lac Balaton aux rives peuplées de légendes. Je ne noterai plus que deux ou trois impressions. Nous avons franchi la Drave pour entrer en Croatie. Peu de villages sur le trajet; mais le pays est élégant et agréable, sous sa parure de bois légers avec ses claires prairies et ses maïs. Un matin, une scène charmante nous arrête. On célèbre une messe du dimanche au bord de la route. L'autel est à demi caché sous une tente blanche rustiquement égayée de verdure. Les bannières flottent. Des femmes, admirablement propres, jolies, costumées de blanc, enrubannées de rose ou de rouge se pressent le long des talus en des attitudes d'une grâce antique. Les hommes sont gracieux aussi, vêtus de blanc avec la petite veste de couleur toute brodée. Ils nous accueillent avec des sourires et des regards dont la douceur aimable m'a touché. A mesure que nous approchons des Alpes, du plateau de Carniole et du Karst, le paysage et les habitants redeviennent plus rudes. Et cependant, c'est encore sur une impression de douceur et de charme que mon voyage avec vous va se terminer.
Je n'oublierai jamais cette incomparable arrivée sur Buccari et le golfe de Quarnero. Les montagnes, tout à l'heure si boisées, sont maintenant sèches et presque dénudées. Plusieurs gros villages tout blancs, aux lignes nettes, entourés du damier des cultures, se cachent dans les vallées ou grimpent au flanc des pentes. La mer dessine ses découpures infinies dans une côte assez plate vers le sud. Le ciel est à peine lilas; la mer, finement ridée, se dore des reflets orangés du crépuscule. Oh! la jolie petite baie de Baccari avec ses vignes en étage et ses maisons tapies dans le fond de l'anse vers lequel un bateau à vapeur glisse lentement! Il fait jour encore; mais, déjà, la lune toute blanche et mate, y sème une traînée d'argent qui miroite et frissonne. Tout cet ensemble est d'une harmonie triste peut-être, mais si délicate! La nuit, peu à peu aveugle le paysage... Je vous ai quittés le lendemain. Et maintenant qu'il est fini, le beau voyage, je sais bien ce que j'en aime le mieux; c'est qu'il m'a valu le charme de votre amitié.
Édouard HERRIOT.
TABLE DES GRAVURES
| Pages | |
|---|---|
| [Village polonais: Modlnica] | 80-81 |
| [Village hongrois: Turan] | 112-113 |
| [Château de Hongrie: Saint-Ivany] | 120-121 |
| [Messe croate en plein air] | 238-239 |
| [Tziganes nomades] | 248-249 |
| [Trieste: le môle San Carlo] | 280-281 |
TABLE DES MATIÈRES
| Pages | |
|---|---|
| Préface | [I] |
| Table des gravures | [XIII] |
| Avant-propos | [XIX] |
| CHAPITRE PREMIER WAGRAM ET AUSTERLITZ | |
| MORAVIE: Le Marchfeld.—Wagram.—Les Moraves.—Brünn.—LeSpielberg.—Silvio Pellico.—Austerlitz.—Olmütz.—LaPorte Morave | [5] |
| CHAPITRE II POLOGNE | |
| SILÉSIE: Teschen.—GALICIE: La plaine de la Vistule.—Oswiecim.—LesJuifs polonais.—Les polaques d'eau.—Cracovie.—LeRynek.—La Halle aux draps.—PannaMarja.—Le Burg du Wawel.—L'ancienne Pologne.—LePanthéon polonais.—Les joyaux de la couronne.—Le ducd'Anjou.—Le Kazimierz.—L'église des Dominicains.—Restaurantpolonais.—L'Université.—La Porte Saint-Florian.—Lafrontière russe.—Le curé de Modlnica.—Lessalines de Wieliczka.—La légende du sel | [44] |
| CHAPITRE III LA HONGRIE DES KARPATHES | |
| Les Beskides.—Le château de Budatin.—La vallée de laVaag.—Zsolna.—Le tableau de Litava.—Les ruines deStrecno et d'Ovar.—Le Fatra.—La passe de Strecno.—Villagesen bois.—La passe de Hradiska.—Rozsahegy.—LesSlovaques.—Le czimbalom.—La vallée de Stijavnica.Le plateau de la Haute-Forêt.—Le lac Csorba.—LesYeux de la Mer.—Les monts Tatra.—Les trésors duTatra.—Poprad.—Les Zips.—Les bains de Schmek.—Lagrotte de glace de Dobsina.—Les Karpathes de Gömor,d'Abauj et de Torna.—Le château de Kraznahorka.—Pelsöcz.—Lepays des cavernes.—La grotte de stalactitesd'Aggtelek.—La Forêt Rouge | [97] |
| CHAPITRE IV LA HONGRIE DES HONGROIS | |
| Les Magyars.—Le Matra.—La légende du chemin desarmées.—Vacz.—Budapesth.—Musée commémoratif dela Reine Élisabeth.—Saint Mathias.—La couronne de saintEtienne.—Les ponts du Danube.—Les grands hongrois.—Lesbains de Bude.—Le tombeau de Gul-Baba.—LeVarosliget.—Les Halles.—Le Danube.—Albe royale.—SaintÉtienne.—La puzta.—La forêt de Bakony.—Le lacBalaton.—Tihany.—La légende du lac.—L'émigrationhongroise.—Nagy-Kanicza.—La boue hongroise | [179] |
| CHAPITRE V PAYS CROATES | |
| CROATIE: Varasdin.—Messe au milieu des champs.—LesCroates.—Agram.—Le pont Sanglant.—Les tziganes.—LaLouisen Strasse.—Le Karst.—Buccari—Fiume.—Gomile.—Tersato.—LesFrangipani.—La Madone de laMer.—ISTRIE: Le Quarnero.—Abbazia.—Trieste.—Miramar | [235] |
| Index alphabétique | [281] |
AVANT-PROPOS
Il y a un an, lorsque parut mon précédent ouvrage[ [1], auquel les lecteurs voulurent bien réserver un si favorable accueil, j'eus l'agréable surprise d'entendre certains critiques assurer que je venais de découvrir l'Espagne. Malgré tout ce qu'une pareille idée pouvait avoir de flatteur pour moi, je considère qu'il est de mon devoir de rectifier une erreur en déclarant que d'autres voyageurs avaient déjà visité et décrit ce pays.
Je vais aujourd'hui présenter quelques contrées curieuses de l'Austro-Hongrie. Pour qu'on ne puisse de nouveau me rendre des honneurs qui ne me seraient point dus, je tiens à dire très catégoriquement que mon modeste récit n'a d'autre prétention que de donner aux amateurs de voyages tous les renseignements que j'ai pu réunir sur des pays dignes d'exciter leur curiosité. J'ai cherché à grouper tous les détails intéressants, je me suis efforcé de les présenter le plus agréablement possible en évitant soigneusement la sécheresse et la profusion des guides et j'espère avoir pu réunir suffisamment d'indications utiles et de renseignements inédits pour que cet ouvrage se trouve à même de rendre quelques services ou de présenter un peu d'intérêt à ceux qui s'aventureront à le lire.
Si parfois je me laisse entraîner en dehors des limites que je me suis fixées par la beauté d'un monument, le charme d'un paysage ou l'originalité d'un costume, je prie le lecteur de ne croire à aucune prétention littéraire: les impressions fortes qui résultent des merveilles de la nature et de l'art légitiment tous les enthousiasmes.
Pierre MARGE.
VOYAGE EN AUTOMOBILE
DANS LA
HONGRIE PITTORESQUE
L'histoire de la Hongrie est peuplée de légendes.
Il y a longtemps, longtemps, dans le pays d'Orient, au cœur de l'Asie, régnait un puissant roi qui s'appelait Nemrod. C'était un chasseur émérite. Son habileté à réduire ours, loups, cerfs et sangliers était telle que sa renommée est venue jusqu'à nous et que ceux qui, de nos jours, poursuivent éperdument les lapins, les perdrix et les moineaux relèvent la valeur de leurs exploits en invoquant son patronage.
Nemrod avait deux fils qui s'appelaient: le premier Hunor, le second Magyar. Ils étaient, comme leur père, de passionnés chasseurs. Un jour, accompagnés chacun de cinquante guerriers, ils se livraient à leur plaisir favori; la poursuite ardente d'un merveilleux cerf les entraîna si loin, si loin, au delà des monts et des forêts, des rivières et des déserts, qu'ils s'étonnèrent de se trouver en un pays nouveau, bien différent des terres paternelles. Leurs yeux surpris voyaient pour la première fois des arbres inconnus, des plantes nouvelles, des habitants d'une race autre que la leur.
Au milieu d'une prairie émaillée de fleurs de toutes couleurs ils aperçurent un essaim de jeunes filles qui dansaient. Deux d'entre elles étaient plus belles que des anges: c'étaient les filles de Doul, prince des Alans.
Hunor et Magyar s'emparèrent de ces rayonnantes beautés; chacun des cent guerriers qui les accompagnaient prit en croupe une de leurs compagnes et la troupe, ainsi doublée, regagna au galop le royaume de Nemrod.
Le lendemain cent deux noces furent célébrées à la cour du roi chasseur au milieu d'un luxe inouï.
Les descendants de Hunor et de ses guerriers furent les Huns.
Les descendants de Magyar et des siens furent les Hongrois[ [2].
L'âme de la Hongrie est faite de légendes.
Il arriva qu'un jour les descendants de Magyar abandonnèrent leur asiatique patrie. Après un voyage long et pénible ils arrivèrent en un pays enchanteur où ils décidèrent de se fixer définitivement.
Leur chef, Arpad, envoya un ambassadeur auprès de Svatopluck, roi des Slaves, maître de la contrée. Celui-ci, croyant que les Hongrois, peuple agriculteur, venaient s'établir sous sa dépendance, accueillit aimablement leur envoyé.
L'ambassadeur remit à Svatopluck un cheval blanc avec une bride et une selle d'or et demanda de la terre, de l'herbe et de l'eau pour les Hongrois. Enchanté par ce cadeau qu'il regardait comme l'hommage d'un peuple prêt à se soumettre, le roi slave répondit en souriant:
—De la terre, de l'herbe et de l'eau, prenez-en autant que vous voudrez.
Dès qu'on lui eut rapporté cette réponse, Arpad s'avança à la tête de son armée, non pas en vassal mais en conquérant. Il fit dire à Svatopluck de quitter le pays, lui et les siens, car en acceptant le cheval blanc, la bride et la selle d'or il lui avait cédé sa terre, son herbe et son eau.
Svatopluck répondit:
—Je ne vous ai rien cédé et n'ai que faire de votre cheval que j'assommerai, de votre bride que j'enfouirai dans un pré et de votre selle que je jetterai au fond du Danube.
—Si tu assommes le cheval, répliqua le fier messager hongrois, ce sera pour nourrir les chiens de mon maître, si tu caches la bride dans un pré, ses faucheurs l'auront bientôt retrouvée et si tu jettes la selle au fond du Danube, ses pêcheurs l'en auront tôt retirée.
Au point où en étaient venues les choses, les deux peuples n'avaient plus qu'à combattre. Une seule bataille fut livrée: Svatopluck fut tué, les Slaves défaits et chassés du pays.
Et voilà comment les Hongrois conquirent leur patrie[ [3].
La Hongrie est le pays des légendes.
Je voudrais vous conter un voyage que je fis dans ce pays, antichambre de l'Orient, boulevard de la chrétienté, étape de presque toutes les invasions barbares, ce pays qui nous apparaît, à nous Occidentaux, à travers un voile de mystère, un voile derrière lequel s'agitent encore les visions fantastiques des siècles qui ont fui.
CHAPITRE PREMIER
WAGRAM ET AUSTERLITZ
MORAVIE.—Le Marchfeld.—Wagram.—Les Moraves.—Brünn.—Le Spielberg.—Silvio Pellico.—Austerlitz.—Olmütz.—La Porte Morave.
Nous étions arrivés à Vienne par une chaude matinée d'août. Notre automobile nous avait confortablement et rapidement transportés dans la capitale de l'Autriche en faisant défiler à nos yeux la série des décors choisis, connus, mais si beaux des Alpes centrales.
Vous dirai-je que nous avions quitté la France aux bords du Léman, que nous avions remonté le Valais, où les Suisses sauvages et rétrogrades nous avaient prodigué leurs vexations et leurs grossièretés habituelles, et qu'enfin nous avions franchi l'admirable col du Simplon? Ajouterai-je que nous avions dévalé dans les plaines brûlantes de la Lombardie, où, pour trouver quelque fraîcheur, nous avions frôlé les bords charmants et parfumés des grands lacs?
Puisque j'ai commencé, je dirai encore que nous nous enfonçâmes ensuite dans la Valteline dont les flancs sont couverts de pampres donnant des vins exquis,—que nous goûtâmes consciencieusement,—et que l'auto nous emporta au sommet du Stelvio, à près de 3 000 mètres d'altitude, dans les nuages et dans les neiges, en face de l'Ortler éblouissant.
Tel est le contraste agréable des voyages dans les Alpes; après la plaine et ses chaleurs, la montagne et sa fraîche brise, après les horizons doux et monotones, les panoramas sévères et grandioses, on passe des uns aux autres indéfiniment.
Et nous avions plongé dans la vallée de l'Adige, puis de l'Inn, puis de l'Isar, en visitant Landeck, Innsbruck, en franchissant la Scharnitzpass, la porta Claudia des Romains, en admirant le Walchen-See et le Kochel-See, deux adorables lacs bavarois ignorés, perdus dans les sapins.
Dans la plaine avec Munich et Salzbourg, nous avions regagné les montagnes dans le Salzkammergut; après Reichenhall et ses eaux, Berchtesgaden et son sel, le Konig-See et son site sauvage, nous avions admiré successivement tous les lacs répartis autour d'Ischl où nous vîmes passer le vieil empereur d'Autriche-Hongrie dont l'âge et les soucis ont imprimé sur une figure maussade autant de rides qu'il a de peuples dissemblables dans son fragile empire.
Hors désormais des Alpes, la vallée du Danube, la vaste plaine ondulée, riche, monotone, à peine égayée parfois d'un court aperçu du grand fleuve, luisant comme un éclair d'acier. Wels, Linz, Melk, Saint-Polten et toujours la grande vallée, et la forêt, et Schœnbrunn, et voilà comment, par une chaude matinée d'août, nous étions arrivés à Vienne.
La capitale du vaste empire d'Autriche-Hongrie est une bien charmante ville. Elle a réellement l'allure d'une capitale. L'aspect grandiose de ses proportions, la largeur et la beauté de ses rues, la multiplicité de ses monuments somptueux commandent l'admiration. Il se dégage de cette ville un charme captivant: ses habitants sont affables, proprement et élégamment habillés, leur politesse est exquise et bien faite pour nous surprendre, nous Français, qui nous sommes modestement proclamés le peuple le plus poli de la terre; les jolies femmes circulent par essaims gracieux et légers sur un macadam d'une propreté méticuleuse, d'une propreté à faire pâlir de honte nos voiries françaises, et s'arrêtent, curieuses, devant des magasins fastueux, arrangés avec un goût inimitable. Les voitures, qui passent rapides sous les ombrages du Ring, sont merveilleusement attelées, leurs chevaux, fringants et légers, sont de cette admirable race austro-hongroise dans laquelle on perçoit circuler le sang de feu des ancêtres arabes. Il n'est pas jusqu'aux simples fiacres qui ne se donnent des allures luxueuses et qui filent comme le vent.
Pourquoi l'automobile a-t-elle pris si peu de développement à Vienne? Mystère. Dans une ville élégante comme cette capitale les autos devraient circuler nombreuses sur ses belles avenues; il y en a peu, presque pas. Quand on arrive de Munich où l'on a vu autant d'autos que de voitures attelées, où la majeure partie des voitures de place sont des auto-taxis, on reste surpris de ne voir ici que de rares automobiles particulières. Les garages,—conséquence naturelle,—qui sont si nombreux et si vastes en France et en Allemagne, sont ici à peu près inconnus: quelques bouges étroits et graisseux, véritables coupe-gorge automobiles, où l'on reçoit des coups de fusil sérieux. Mais j'ai comme la sensation que les Viennois se mettront bientôt à la locomotion nouvelle et qu'alors, avec leur goût inné du luxe, ils rattraperont vite le temps perdu.
Les habitants de Vienne et de la basse Autriche sont des Allemands, n'est-ce pas? Allemands par la race et Allemands par la langue. Eh bien! je les trouve aussi loin du véritable Teuton qu'un Italien est différent d'un Slave. L'Autrichien n'a point cette lourdeur morale et physique, cette pédantesque arrogance, ce dogmatisme, ni cette force brutale de bel animal bien constitué qui distinguent le véritable Allemand. Le Teuton est généralement dépourvu de l'élégance, de l'urbanité, et de tous ces raffinements tant matériels qu'intellectuels qui caractérisent le Viennois. Les goûts sont dissemblables, les aspirations opposées et cependant nous voyons, depuis plusieurs années, l'Autriche à la remorque de l'Allemagne. Mystère de la politique!
L'Autriche-Hongrie est l'assemblage le plus disparate de peuples et de races. Cet empire, qui semble n'avoir qu'un régime politique possible, le fédéralisme, a toujours cherché à réaliser l'unité par la germanisation. Et si l'on songe que l'élément allemand est la minorité, on peut dire, sans crainte de trop se tromper, que là est sa faiblesse, là sa cause de future dissociation si des événements imprévus ne viennent pas changer radicalement cette politique et obliger les Habsbourg à donner à leurs peuples une constitution plus conforme à la diversité de leurs races.
Le prince de Metternich, parlant de l'Italie, disait jadis: «C'est une expression géographique.» Eh bien! l'expression géographique est devenue depuis une grande nation. Le diplomate autrichien avait-il réfléchi que sa métaphore convenait encore mieux à son propre pays? Et quelle belle réponse que cette phrase d'Elisée Reclus: «...L'Austro-Hongrie n'a point d'unité nationale. Si les liens de force qui retiennent les unes aux autres les diverses parties de la monarchie venaient à se briser, et si les pays qui la composent reprenaient leur vie autonome, le nom d'Austro-Hongrie disparaîtrait aussitôt; il ne subsisterait même pas à titre d'expression géographique, comme se maintinrent ceux de la Grèce et de l'Italie durant les siècles de servitude[ [4].»
La monarchie austro-hongroise n'est donc que la réunion de divers peuples de races différentes sous l'autorité forcée d'un prince étranger. N'est-ce pas d'une ironie frappante? Car enfin les Habsbourg ne peuvent logiquement émettre la prétention d'être les compatriotes de leurs sujets, la plupart leur sont étrangers; tout au plus peuvent-ils se réclamer de la haute et de la basse Autriche dont ils sont archiducs.
Sait-on que l'empire comprend près de soixante pays différents, parlant treize langues, habités par seize peuples appartenant à sept races bien distinctes[ [5]? Sait-on que dans cette tour de Babel l'élément allemand n'entre que pour un quart, que les Hongrois ne comptent que pour un sixième et que la grande majorité est slave?
On peut donc dire que l'empire austro-hongrois est slave. Si sa tournure actuelle est allemande, c'est que la force y contraint encore la véritable nationalité. Mais voyez un beau jour tous ces peuples, enfin formés à la civilisation, s'agitant pour la liberté, mettez un peu d'ensemble dans leurs mouvements et dites-vous ce qui restera de la monarchie autrichienne.
Les événements qui se déroulent en ce moment dans les Balkans ne sont-ils pas un enseignement? La Bulgarie elle aussi est slave: elle secoue le joug des Turcs. La Serbie n'a-t-elle pas, il y a quelques ans, rejeté l'autorité ottomane? La dislocation de l'empire turc est commencée depuis le siècle passé; celle de l'Autriche-Hongrie viendra à son tour, n'en doutez pas... et pour les mêmes causes.
Il est d'usage courant aujourd'hui d'appeler plaisamment l'empire turc l'homme malade. L'Autriche est atteinte des mêmes germes morbides; Bismarck, avant d'en faire son alliée, l'avait naguère surnommée la femme malade, mot cruel mais combien juste et qui ira se justifiant de plus en plus.
Et c'est nous, Français, qui avons donné les premiers coups au colosse aux pieds d'argile. C'est Napoléon Ier qui rabaissa l'orgueil de la maison d'Autriche, qui réveilla l'idée des nationalités, qui prépara l'affranchissement de l'Italie, parachevé par Napoléon III. Je disais tout à l'heure que la dislocation de l'Autriche devait fatalement commencer bientôt, elle a commencé le jour où l'Italie est devenue libre... Mais ce qui me surprend toujours, c'est la manière courtoise, affable même, dont nous, Français, sommes accueillis par les Autrichiens. Ils semblent ne plus se souvenir des cruelles humiliations que nos armes et notre politique leur valurent en des temps qui ne sont cependant pas fort éloignés. Est-ce oubli, insouciance, est-ce indifférence par suite de leur trop vague nationalité, est-ce enfin courtoisie innée chez ce peuple si poli? Devons-nous blâmer, devons-nous admirer? Je croirais plus volontiers à la courtoisie, je pencherais plutôt vers l'admiration. Mais si le peuple semble ne plus se rappeler des malheurs dont nous fûmes la cause, on ne peut en dire autant de leur vieil empereur: celui-ci se souvient et sa diplomatie n'a jamais perdu une occasion de contrarier celle de la France.
La route impériale de Vienne à Brünn part du grand faubourg de Florisdorf, de l'autre côté du Danube et s'élève immédiatement au nord.
Dans la nuit qui avait précédé notre départ de Vienne il était tombé une de ces pluies d'été, courtes mais torrentielles, qui inondent en un clin d'œil, qui détrempent et ravinent les chemins. Nous avons trouvé cette route dans un état déplorable: boueuse, plein d'ornières et de trous remplis d'une eau jaunâtre que les roues de notre automobile projetaient au loin en rosées salissantes.
Le paysage était monotone et triste sous un ciel encore tout nuageux. Imaginez-vous une vaste plaine dénudée et, vers le nord-est, quelques vagues hauteurs. Mais cette plaine est le Marchfeld, et ces hauteurs constituent le plateau de Wagram!
La plaine du Marchfeld, dans laquelle Napoléon Ier gagna la bataille de Wagram, est donc située, aux portes de Vienne, entre le Danube au sud et une petite chaîne de collines allant de Neusiedel à Wagram au nord.
En mai 1809 Napoléon avait occupé Vienne pour la seconde fois. «C'était un beau triomphe que d'entrer dans cette vieille métropole de l'empire germanique au sein de laquelle l'ennemi n'avait jamais paru en maître. On avait, dans les deux derniers siècles, soutenu des guerres considérables, gagné, perdu de mémorables batailles, mais on n'avait pas encore vu un général victorieux planter ses drapeaux dans les capitales des grands Etats. Il fallait remonter au temps des conquérants pour trouver des exemples de résultats aussi vastes[ [6].»
L'empereur voulait terminer sa campagne par un de ces coups de foudre dont il semblait avoir le secret. Il avait décidé d'écraser en une seule victoire, devant Vienne, la grande armée autrichienne commandée par l'archiduc Charles qu'il poursuivait depuis Ratisbonne. Celui-ci était venu s'établir sur la rive gauche du Danube et avait occupé de fortes positions sur les hauteurs dominant la plaine du Marchfeld. Pour réaliser ses desseins Napoléon devait donc franchir le géant des fleuves européens devant l'armée ennemie et livrer bataille avec le fleuve à dos. On sait quelles dispositions admirables son immense génie lui inspira pour mener à bien cette entreprise qui ne semblait pas humaine tellement elle paraissait téméraire.
On sait qu'un instant repoussé, non par les hommes, mais par la colère du fleuve (le Danube débordant subitement avait coupé le pont de bateaux avant que l'armée française ait pu passer tout entière), il dut, avec une partie seulement de ses forces, contenir l'ennemi qui se croyait déjà vainqueur et après la sanglante et indécise bataille d'Essling[ [7], attendre patiemment à l'abri de l'île Lobau, qu'il avait transformée en forteresse, que l'irritation du fleuve autrichien se fût calmée.
En juillet, près de deux mois après la première tentative, le Danube était rentré dans son lit et Napoléon avait admirablement mis le temps à profit pour ranger toutes les chances de son côté. Le passage du fleuve fut effectué en une nuit par toute l'armée française qui apparut au lever du soleil marchant en ordre de bataille aux yeux stupéfaits des Autrichiens.
«La joie de nos soldats éclatait de toutes parts, bien que, le soir même, un grand nombre d'entre eux ne dussent plus exister. Le soleil, la confiance dans la victoire, l'amour du succès, l'espoir de récompenses éclatantes les animaient. Ils étaient enchantés surtout de voir le Danube vaincu, et ils admiraient les ressources du génie qui les avait transportés si vite et en masse si imposante d'une rive à l'autre de ce grand fleuve. Apercevant Napoléon qui courait à cheval sur le front des lignes, ils mettaient leurs schakos au bout de leurs baïonnettes et le saluaient des cris de: «Vive l'empereur[ [8]!»
Le passage du Danube avait eu lieu dans la nuit du 4 au 5 juillet 1809,—l'armée française qui avait ainsi défilé sur les ponts de bateaux comptait 150 000 hommes, 550 canons, 40 000 chevaux[ [9],—la journée du 5 juillet fut remplie par des combats préliminaires: Napoléon disposait ses troupes sur le terrain, il préparait la grande bataille qu'il avait voulue depuis si longtemps pour mettre fin à la campagne.
C'est le 6 juillet, à quatre heures du matin, que fut livrée la fameuse bataille de Wagram.
L'armée autrichienne s'étendait suivant un vaste arc de cercle allant de Neusiedel au Danube en passant par Wagram, Aderklaa, Gerarsdorf, Stamersdorf. Sa gauche s'appuyait au plateau de Wagram, position très forte à cause de la pente abrupte des bords de ce plateau et de la rivière, le Russbach, qui en longeait la base. Sa droite s'appuyait au Danube.
Qu'on jette les yeux sur une carte des environs de Vienne: la route impériale de Vienne à Brünn, que nous suivions en auto, traverse le champ de bataille presque en son milieu.
Les Français s'avançaient sur une ligne parallèle, en bas, dans le Marchfeld, tournant le dos au Danube.
La bataille s'engagea sur un front de 15 kilomètres; les deux armées étaient égales en nombre: 300 000 hommes s'assaillirent pendant que tonnaient 1 100 canons!
Le début de l'action vit nos troupes,—composées en grande partie de recrues jeunes et ne possédant pas le sang-froid des guerriers qui avaient gagné Austerlitz,—fléchir à mesure que progressaient les Autrichiens. La victoire allait-elle donc enfin sourire à ceux-ci tant de fois battus jusque-là? La prévoyance et le génie de l'empereur, l'héroïsme et la science de ses généraux, Masséna, Davout, Macdonald, Oudinot, Drouot, Lauriston, Friant eurent tôt fait de nous ramener l'avantage. A notre gauche Masséna, blessé, le corps enveloppé de compresses, commandant du fond d'une calèche où il gît étendu, se replie sur le Danube auquel il s'accroche solidement et reprend une vigoureuse offensive. Au centre Macdonald charge impétueusement à la tête d'un carré d'infanterie, enfonce le centre autrichien qu'écrase en même temps une formidable batterie de 100 pièces de canons. L'empereur, monté sur un cheval arabe blanc comme neige, parcourt en tous sens le champ de bataille sur lequel pleuvent les obus aveugles: chacun tremble pour sa précieuse existence. Davout, à notre droite, culbute la gauche des Autrichiens et s'empare du plateau de Wagram, réalisant ainsi la dernière phase du plan conçu par Napoléon. Partout nos troupes avancent pendant que reculent les Autrichiens: la perte des hauteurs de Wagram marque pour eux la perte de la bataille.
A trois heures après midi, l'archiduc Charles donnait l'ordre de la retraite; à quatre heures la bataille était finie: elle avait duré douze heures. Les Autrichiens avaient perdu 24 000 hommes dont 12 généraux; nous leur avions fait 9 000 prisonniers et pris 20 canons. Les pertes de l'armée française étaient de 15 000 tués ou blessés.
«C'était la plus grande bataille que Napoléon eût livrée par le nombre des combattants, et l'une des plus importantes par les conséquences. Ce qu'elle avait de merveilleux, ce n'était pas, comme autrefois, la quantité prodigieuse des prisonniers, des drapeaux et des canons conquis dans la journée: c'était l'un des plus larges fleuves de l'Europe franchi devant l'ennemi avec une précision, un ensemble, une sûreté admirables: c'étaient vingt-quatre heures de combats livrés sur une ligne de trois lieues avec ce fleuve à dos, en conjurant tout ce qu'avait de périlleux une telle situation: c'était la position par laquelle le généralissime tenait les Français en échec emportée, l'armée qui défendait la monarchie autrichienne vaincue, mise hors d'état de tenir la campagne. Ces résultats étaient immenses, puisqu'ils terminaient la guerre. Du point de vue de l'art, Napoléon avait dans le passage du Danube surpassé tout ce qu'on avait jamais exécuté en ce genre[ [10].»
Peut-être trouvera-t-on que je cite Thiers bien souvent, mais on me pardonnera, je l'espère, car notre grand historien est celui qui a décrit avec le plus de clarté et de vérité l'épopée napoléonienne. Son opinion me semble éclairer comme un flambeau le souvenir de ces grandes batailles.
Laissant derrière nous la plaine du Marchfeld nous filions rapidement sur la route cahotante. Les routes autrichiennes sont généralement fort mal entretenues, mais celle-là est particulièrement mauvaise. Elle est couverte de ces fâcheux dos d'âne que je retrouve chaque fois que je roule dans l'empire austro-hongrois et toujours avec un déplaisir nouveau, ces monticules bêtes qui semblent barrer le chemin sans raison et qui font bondir vers le ciel les voyageurs et leurs bagages en un touchant pêle-mêle. Ces ponts et chaussées autrichiens sont vraiment idiots! Sous prétexte d'empêcher les eaux de pluie de détériorer leurs routes ils ont imaginé, depuis fort longtemps sans doute, de barrer celles-ci tous les cent ou deux cents mètres par un épaulement qui les traverse dans toute leur largeur et qui a pour fonction de drainer les eaux et de les rejeter dans les fossés latéraux. Ces épaulements apparaissent dès que la route quitte, si peu soit-il, l'horizontale et il est évident qu'afin de remplir consciencieusement leur fonction ils sont d'autant plus prononcés que la pente de la route est plus grande. Vous voyez d'ici ce qui peut arriver à une automobile voulant aller un peu vite dans ce petit jeu de balançoires. Vous voyez surtout la tête que doivent faire ses passagers. Et maintenant vous pourriez peut-être croire que cette lumineuse conception des ingénieurs autrichiens produit un résultat plus utile que celui de faire sauter les malheureux voyageurs? Ah! bien oui! Leurs routes sont déplorablement ravinées par les pluies, rayées d'ornières, constellées de trous et leurs dos d'âne ne font qu'ajouter quelque variété à cette abomination. Dans certaines provinces, probablement soumises à la surveillance d'un ingénieur un peu moins épais, on voit les dos d'âne disparaître; le résultat est alors immédiat, avec eux disparaissent les ornières et les trous, la route redevient bonne, comme celles de France! Alors?
En avançant vers le nord, la plaine a fait place à de vastes ondulations. Le pays, quoique fort bien cultivé, paraît désert: on n'aperçoit pas d'habitations. Soudain, au fond d'un repli de terrain, on découvre tout un village dont les maisons, étroitement pressées les unes contre les autres et groupées autour de leur clocher semblent vouloir se cacher à tous les yeux. Puis plus loin, un autre village tout aussi caché au fond d'un vallon. Et toujours ainsi pendant des kilomètres et des kilomètres: de la route on n'aperçoit que des champs cultivés mais déserts, pas une habitation isolée, pas un village n'apparaît sur l'horizon; ce n'est que lorsque l'œil plonge dans un ravin que, tout au fond, l'on peut voir un village qui se dissimule; quelquefois même on distingue plusieurs villages groupés non loin les uns des autres dans le même sillon. Cette disposition si générale des habitations résulte à n'en pas douter des grands froids qui doivent sévir sur ces plaines découvertes: les maisons frileusement se pressent les unes contre les autres et s'abritent des vents glacés au fond des dépressions.
A Poisdorf, jolie petite ville qui paraît faite entièrement avec des maisons neuves, nous fîmes, en une modeste gasthaus, un déjeuner composé de saucisses de Francfort, de choucroute et d'œufs au jambon avec de la bière de Pilsen et du petit vin blanc rappelant le vin de Seyssel.
On pénètre en Moravie un peu avant Nickolsburg; la petite ville, toute claire avec ses maisons propres, n'a pas l'air de craindre le froid comme les villages que nous avions vus jusqu'ici: elle apparaît de fort loin, perchée au sommet d'une colline.
Les changements qu'on ne peut moins faire que de remarquer dans les gens et les maisons montrent qu'on se trouve dès lors dans un pays nouveau, non allemand.
Un peu plus loin, à Pöhrlitz, toutes les enseignes des magasins sont déjà écrites en tchèque, la langue de la Bohême. Les habitants sont grands et vigoureux, leurs faces énergiques, aux traits fortement accentués, mais ne manquant pas de beauté, leurs longs cheveux rigides et noirs, marquent une nouvelle race. Les costumes sont curieux, ceux des femmes surtout; si le mouchoir de couleur qu'elles portent sur la tête est plaisant de grâce pittoresque, je dois avouer que les jupes à énormes crinolines dont elles s'endimanchent leur donnent un aspect franchement ridicule.
Les habitants de la Moravie sont de même race que ceux de la Bohême; ceux de la Bohême s'appellent Tchèques, ceux de la Moravie sont dénommés Moraves ou plus généralement Slovaques; mais les uns et les autres sont des Slaves, leur idiome est commun, leurs mœurs semblables. Il y a naturellement une assez bonne proportion d'Allemands en Moravie, car là plus qu'ailleurs la germanisation sévit depuis longtemps, et les Moraves ont un réel mérite d'avoir pu conserver la supériorité numérique. Les Slaves de Bohême et de Moravie sont en effet à l'avant-garde de leurs frères vers l'Occident. Entourés d'Allemands, presque séparés des autres peuples slaves, c'est une des merveilles de l'histoire qu'ils aient su si bien se défendre contre leurs envahissants voisins: condamnés à l'héroïsme par leur position même, ils ont vécu contre toute vraisemblance[ [11]. L'histoire des Slaves répandus à la surface de l'Europe offre à chaque page des signes semblables de leur incroyable vitalité; c'est une race qui n'a pas encore fait son temps, c'est la dernière venue à la civilisation; qui nous dit qu'un jour elle ne saura pas se placer à la tête des peuples et courber à son tour sous le joug son actuel oppresseur: l'Allemand?
Depuis que nous sommes en Moravie, la route est devenue fort bonne; nous roulons sur un sol uni et dur, au milieu d'une rangée de grands arbres séculaires, mais dans un paysage toujours monotone et triste. Parfois une animation intense vient égayer nos regards: ce sont des bandes d'innombrables oiseaux, étourneaux, corbeaux et corneilles, qui s'élèvent en piaillant et qui forment de vrais nuages obscurcissant le ciel. Puis tout retombe dans le calme et la vie n'apparaît plus que sous la forme de très rares paysans allant à leurs champs, de lièvres apeurés qui s'enfuient dans les labours ou de compagnies de perdreaux qui s'élèvent à grand bruit d'ailes.
Brünn[ [12] nous apparut au loin sous un nuage noir de fumées qu'alimentent sans cesse de nombreuses cheminées d'usines.
La capitale de la Moravie est assez quelconque: la vieille ville est réduite à peu de chose et la cité nouvelle est propre, bien construite, mais sans originalité.
Ainsi que ses fumées l'indiquent assez, c'est une ville industrielle: ses usines s'occupent des diverses phases de la fabrication du drap. Les étoffes de Brünn jouissent d'une très grande réputation dans toute l'Autriche.
L'ancienne cité était entourée de fortifications qui ont été démolies et à la place desquelles on a tracé des boulevards et de jolis jardins. Dans la vieille ville je n'ai guère vu d'intéressant que l'ancien palais des Etats de Moravie (Landhaus), le vieil hôtel de ville (Rathaus), datant du seizième siècle, qu'on a trop modernisé, mais dont on a heureusement conservé un très beau portique ogival et un vieux beffroi à galerie couverte, l'église de Saint-Jacques (Jacobskirche), jolie nef très élancée, très aérienne du quatorzième siècle, qu'on a surmontée d'une flèche effilée et ornée de vitraux modernes aux couleurs trop crues. La place du Marché-aux-Choux (Krautmarkt) avec ses vieilles maisons, son sol fortement incliné, sa fontaine rustique et sa colonne de la Vierge est ce qui rappelle le mieux la ville ancienne qui disparaît peu à peu devant l'envahissement moderne.
Brünn est adossée à une colline dont le sommet supporte la forteresse du Spielberg, la fameuse prison d'Etat où furent enfermés tant de condamnés politiques. C'est à Silvio Pellico, journaliste et poète italien qui fut enfermé là de 1822 à 1830 et qui publia ensuite un long récit[ [13] de sa captivité, que le Spielberg doit surtout sa célébrité.
En 1820, Silvio Pellico fut arrêté à Milan pour avoir collaboré au journal le Conciliateur dont les idées étaient jugées subversives par le gouvernement de Vienne. L'Italie était encore courbée sous le joug autrichien, mais de longs frémissements faisaient prévoir les explosions de sentiments populaires qui devaient amener sa prochaine émancipation; le gouvernement autrichien contraignait par la terreur ces aspirations nationales, les procès politiques se succédaient sans interruption et les malheureux patriotes se voyaient, pour leurs idées, condamnés à mort ou à la détention.
Silvio Pellico fut condamné à mort, sa sentence lui fut lue à Venise sur la Piazzetta, mais sa peine fut commuée par l'empereur en quinze années de détention, de carcere duro, et en avril on l'enfermait dans un cachot du Spielberg. Il en sortit en 1830, gracié à moitié peine.
Pellico écrivit un récit détaillé et touchant de ses années de prison, son ouvrage eut un succès énorme à son apparition, il fut traduit en plusieurs langues et l'on peut dire qu'il contribua pour une bonne part au mouvement des esprits contre l'Autriche et qu'il prépara l'intervention armée de la France en faveur de l'Italie.
Cet ouvrage, quoique écrit sous une forme très modérée, trace un tableau affreux des misères et des souffrances que subissaient les condamnés politiques. Ecoutez Silvio: «Il est toujours douloureux de se voir contraint par le malheur à quitter sa patrie; mais la quitter chargé de fers, pour être conduit dans des climats affreux, destiné à languir pendant des années au milieu des sbires, est une chose si déchirante, qu'il n'y a pas de termes pour l'exprimer.» Il est évident que la Moravie, aux hivers glacés, aux longs mois de neige, devait paraître terrible à un Italien habitué au ciel si doux de la péninsule!
Plus loin, Silvio Pellico dit: «Le sinistre château de Spielberg, autrefois résidence des seigneurs de Moravie, et aujourd'hui la prison la plus sévère de la monarchie autrichienne. C'était une citadelle assez forte, mais les Français la bombardèrent et la prirent lors de la fameuse bataille d'Austerlitz. Elle ne fut pas réparée de manière à pouvoir servir encore de forteresse, mais on releva une partie de l'enceinte qui était démantelée. Trois cents condamnés environ, pour la plupart voleurs et assassins, y sont renfermés et subissent, les uns le carcere duro, les autres le carcere durissimo.
«La peine du carcere duro consiste à être obligé au travail, à porter la chaîne au pied, à dormir sur de simples planches et à manger la plus misérable nourriture qu'on puisse imaginer. Subir le carcere durissimo consiste à être enchaîné d'une manière plus affreuse encore, avec un cercle de fer autour du corps et une chaîne fixée dans le mur, de manière que l'on peut à peine marcher le long de la triste planche qui sert de lit; la nourriture est la même.
«Nous, prisonniers d'Etat, nous étions condamnés au carcere duro.»
Et puis la description de sa nourriture: «Le dîner se composait d'une soupe détestable et de légumes accommodés avec une sauce telle que l'odeur seule donnait le dégoût. J'essayai de prendre quelques cuillerées de soupe, mais cela me fut impossible.» Silvio ne put jamais s'habituer à ce régime, il est probable qu'il serait mort de faim si le médecin ne lui eût fait obtenir le menu d'hôpital.
Il nous dit aussi comment les détenus étaient habillés: «Une paire de pantalons d'étoffe grossière, dont le côté droit était de couleur grise, et le côté gauche de couleur capucine; un justaucorps de deux couleurs disposées de la même manière. ...Les bas étaient en grosse laine; la chemise, d'une toile d'étoupes pleine de piquants douloureux,—un vrai cilice... Les bottines étaient à lacets, en cuir brut. Le chapeau était blanc. Les fers aux pieds complétaient cette livrée; ils consistaient en une chaîne allant d'une jambe à l'autre, et dont les bouts étaient réunis par des boulons que l'on riva sur une enclume.»
On a peine à croire à un traitement aussi dur—surtout aujourd'hui, en notre temps de philanthropie,—et l'on conçoit qu'un pareil récit était bien fait pour remuer les esprits et soulever un mouvement d'indignation contre l'Autriche.
Les malheureux condamnés politiques enfermés au Spielberg supportaient difficilement une pareille vie: tous eurent la santé ébranlée pour le reste de leurs jours, plusieurs restèrent infirmes à la suite des affectations contractées dans l'air vicié des cachots et plusieurs aussi moururent avant la fin de leur peine qui furent simplement enterrés au pied des murailles, sous les yeux de leurs frères, devant les étroites fenêtres des prisons.
Le Spielberg n'a plus aujourd'hui que sa triste renommée, ses prisons sont désertes depuis 1855; c'est maintenant une simple caserne, entourée de jardins desquels on a sur la ville de Brünn et sur la campagne une admirable vue qui s'étend loin, tout là-bas, vers Austerlitz.
Nous quittâmes Brünn de bon matin, par un temps couvert et humide, pour aller visiter le fameux champ de bataille. La chose nous était d'autant plus facile que la route impériale de Brünn à Olmütz, que suivait notre itinéraire, traverse en partie les positions occupées jadis par les deux armées.
A peine a-t-on suivi la grand'route pendant une dizaine de kilomètres qu'on est déjà sur le terrain de la bataille. Bien que ces lieux ne conservent pas de souvenirs apparents des mémorables combats dont ils servirent jadis de théâtre, ce pèlerinage à la Victoire est le plus émouvant que nous puissions faire, nous, Français, sur les champs de bataille de l'empire, tant par les souvenirs qui s'attachent à Austerlitz que par l'éclat incomparable qui se dégage de ce nom immortel.
Ne peut-on dire aujourd'hui qu'Austerlitz est la signification de la Victoire dans la plus complète acception du mot? Napoléon Ier le dit, lui, en ces termes le soir même de la bataille: «J'ai déjà livré trente batailles comme celle-ci; mais je n'en ai vu aucune où la victoire ait été si complète et où les destins aient été si peu balancés[ [14].»
Ce fut par Austerlitz que Napoléon donna la plus vaste mesure de son génie. Tant dans les mois qui précédèrent la bataille, et pendant lesquels il s'achemina au résultat final avec une sûreté qui tient du prodige, que dans la bataille elle-même, le plus grand capitaine des temps modernes fit preuve de talents qu'on pourrait presque qualifier de surhumains.
En août 1805, Napoléon Ier est au camp de Boulogne, il va passer la Manche à la tête de l'armée formidable qu'il a rassemblée; ce n'est plus qu'une question de jours, d'heures peut-être, et la puissance de l'Angleterre va être abaissée, écrasée pour toujours. Un matin, une dépêche lui parvient qui lui apprend que sa flotte de Toulon, sur laquelle il comptait pour couvrir le débarquement, est entrée au Ferrol au lieu de poursuivre sa route vers la Manche. Jamais on ne vit son génie, si apte à apprécier les événements avec justesse et à s'en inspirer, donner des preuves de décision et de clarté comme en cette circonstance. Cette expédition d'Angleterre, ce cher projet qu'il caressait depuis si longtemps et auquel il avait consacré tant de soins et tant de labeurs, il y renonce subitement. Séance tenante, il dicte[ [15] le plan complet de la campagne d'Austerlitz. Son projet de descente en Angleterre vient d'être diminué d'une chance, il y renonce et le remplace par un projet de campagne en Europe où toutes les chances sont pour lui. Il n'atteindra pas l'Angleterre chez elle, mais il abattra encore ses alliées, l'Autriche et la Russie à nouveau coalisées avec elle. L'armée d'Angleterre rassemblée au camp de Boulogne prend immédiatement le nom de Grande Armée, nom que l'histoire lui a conservé. Quatre mois après la campagne était terminée à Austerlitz.
Une marche foudroyante, Ulm capitule, l'armée autrichienne du général Mack est détruite presque sans combat, Vienne est prise, l'empereur arrive à Brünn le 20 novembre et y fixe son quartier général.
C'est ici qu'il livrera la grande bataille qui terminera la guerre. Il fait étudier le terrain avec soin à ses généraux et attend...
L'armée coalisée sous les ordres du général russe Kutusof, ayant au milieu d'elle les deux empereurs de Russie et d'Autriche, est à Olmütz; elle est forte de 90 000 hommes. Le jeune empereur de Russie, Alexandre, est entouré d'une jeunesse présomptueuse et sans expérience qui se couvre de l'autorité du général allemand Weirother, doctrinaire sans valeur, et qui annihile à l'avance les conseils qui auraient pu sortir de l'expérience du vieux Kutusof; celui-ci débordé laisse faire.
L'Allemand Weirother avait persuadé aux Russes qu'il avait un plan des plus sûrs pour détruire Napoléon. Il s'agissait d'une grande manœuvre, au moyen de laquelle on devait tourner l'empereur des Français, le couper de la route de Vienne, le jeter en Bohême, battu et séparé pour jamais des forces qu'il avait en Autriche et en Italie[ [16].
Les Austro-Russes abandonnent la très forte position qu'ils occupaient à Olmütz et s'avancent sur Brünn pour attaquer les Français.
A leur approche, Napoléon qui occupait des positions fort en avant de Brünn rétrograde un peu et envoie un parlementaire au tsar pour lui faire des ouvertures de paix. Ces deux mesures avaient pour but de tromper l'ennemi et d'encourager encore sa présomption belliqueuse devant une hésitation simulée.
Mais Napoléon a déjà choisi l'emplacement exact de la bataille: en avant de Brünn, en deçà du village d'Austerlitz, dans l'angle formé par les routes de Brünn à Vienne et de Brünn à Olmütz qui se dirigent la première du nord au sud et la seconde de l'ouest à l'est.
Les ennemis, persuadés qu'il hésite à livrer bataille, viendront l'attaquer; mais c'est lui qui attaquera. Confiants, ils s'avancent au-devant du piège qu'il leur a tendu. Le plan, le fameux plan de l'Allemand Weirother, ne fut communiqué aux généraux austro-russes que dans la nuit qui précéda la bataille. Depuis deux jours Napoléon l'avait déjà deviné aussi clairement que s'il l'avait lu et il avait disposé en conséquence toutes les parties de son piège.
Pour opposer aux 90 000 Austro-Russes, Napoléon, le 1er décembre, avait à sa disposition 70 000 Français.
La position de l'armée française commençait à gauche à des mamelons couverts de sapins situés un peu au delà de la route d'Olmütz, le petit village de Bosenitz se trouve sur l'un d'eux dont le sommet est couronné par une chapelle; elle s'abaissait ensuite progressivement vers une plaine ondulée où elle joignait un ruisseau, le Goldbach, formé par la réunion de deux petits cours d'eau, le Velatitzbach et le Rickabach sortant de ravins encaissés situés en arrière du front des Français; le Goldbach arrose les petits villages de Puntowitz, Kobelnitz où il forme un petit étang, Sokolnitz, Telnitz; la position des Français courait le long du ruisseau, en arrière des villages, puis passait derrière deux grands étangs dits de Satschan et de Mönitz et enfin aboutissait à la route de Vienne.
L'armée austro-russe était venue occuper les positions suivantes: sa droite était à cheval sur la route d'Olmütz, un peu en avant du village d'Holubitz, son centre occupait une ligne de hauteurs dont la pente était douce en arrière du côté d'Austerlitz, mais très abrupte à l'avant, c'est-à-dire en face de l'armée française; au pied de ces hauteurs se trouve le petit village de Pratzé; enfin la gauche austro-russe était dans la plaine appuyée à l'étang de Satschan. Le village d'Austerlitz est donc franchement en arrière de la position occupée par l'armée coalisée.
Les deux armées se trouvaient en présence, sur deux lignes parallèles, séparées par la dépression dans laquelle coule le Goldbach.
Le plan de Weirother était le suivant: tout en engageant le combat sur la totalité du front, masser la majeure partie des troupes austro-russes vers leur gauche, les faire descendre en colonnes compactes dans le ravin, franchir le Goldbach, occuper les villages situés sur ce ruisseau, tourner la droite des Français, s'avancer sur leurs derrières et les couper de la route de Vienne.
Le plan de Napoléon n'était que la conséquence du précédent. D'abord il avait dégarni presque entièrement sa droite afin d'engager l'ennemi à persévérer dans ses projets; lorsque la bataille serait engagée, quand Russes et Autrichiens auraient bien donné dans le piège qu'il leur avait tendu et quand le gros de leurs forces aurait évacué les hauteurs dominant Pratzé, il prendrait une vigoureuse offensive au centre et occuperait à son tour ces hauteurs qu'il considérait dès lors comme la clef de la bataille; lorsque ce projet aurait réussi, l'armée ennemie se trouverait coupée en deux, ses deux tronçons pourraient être facilement écrasés par nos corps qui les envelopperaient, la bataille serait gagnée. Afin d'assurer la réussite de son plan, Napoléon avait mis en ligne six divisions seulement sur dix dont il disposait; il conservait les autres en réserve et avait ainsi 25 000 hommes dont il pourrait se servir en temps opportun.
La veille de la bataille, le 1er décembre au soir, Napoléon adressa à ses soldats un ordre du jour qui est resté célèbre parmi ses plus célèbres; il était tellement sûr de lui et des dispositions qu'il avait prises qu'il ne craignait pas d'indiquer à la fois et son plan et celui des ennemis: ... Les positions que nous occupons sont formidables; et, pendant qu'ils marcheront pour tourner ma droite, ils me présenteront le flanc... N'est-ce pas que les deux plans sont résumés dans ces quelques mots? La fin de l'ordre du jour indiquait assez que cette bataille qu'il allait livrer sur le terrain qu'il avait lui-même choisi et étudié terminerait la guerre: ... Cette victoire terminera la campagne, et nous pourrons reprendre nos quartiers d'hiver où nous serons joints par les nouvelles armées qui se forment en France, et alors la paix que je ferai sera digne de mon peuple, de vous et de moi.
Jamais l'empereur n'avait manifesté une confiance aussi absolue la veille d'une bataille; plusieurs fois dans la journée on l'entendit s'écrier: «Avant demain soir cette armée est à moi[ [17]», et son bras tendu désignait les positions ennemies.
A la nuit, il fit une promenade dans le camp pour juger de l'effet que sa proclamation avait produite sur les troupes. Reconnu, il se vit entouré et escorté par ses soldats qui allumèrent des torches de paille au bout de leurs baïonnettes; en un instant tout le camp fut illuminé et le souverain termina sa tournée au milieu d'ovations indescriptibles; curieuse coïncidence: ce jour était la veille du premier anniversaire du sacre.
La nuit fut horriblement froide, comme doivent être froides les nuits d'hiver dans ces plaines glaciales de Moravie. Dès quatre heures du matin, Napoléon, qui avait établi son quartier général sur une hauteur dominant le village de Schlapanitz appelée le plateau de Zuran, sortit de sa tente. Il faisait une nuit obscure: il put constater que là-bas, sur les hauteurs de Pratzé, les feux de bivouac des Austro-Russes étaient presque éteints et un bruit de caissons et de chevaux lui apprit que l'armée ennemie était déjà en mouvement; l'armée française allait s'ébranler à son tour. Au lever du jour l'action était commencée, un épais brouillard empêchait encore de rien voir mais la fusillade crépitait dans le ravin du Goldbach.
L'armée austro-russe avait commencé son mouvement par une offensive très marquée. Les troupes françaises, contenues à grand'peine par l'empereur, se tenaient sur la défensive.
Enfin le brouillard se dissipa et le soleil apparut. C'était le soleil d'Austerlitz, à tout jamais célèbre. Ses rayons, éclairant tout le champ de bataille, montrèrent à l'empereur ravi l'armée ennemie engagée à fond dans la manœuvre qu'il avait prévue et dont il attendait l'exécution avec une si vive impatience. Les hauteurs de Pratzé étaient à peu près évacuées et les colonnes russes étaient descendues dans le ravin du Goldbach pour s'emparer des villages et tourner notre droite. Le moment d'attaquer à notre tour était venu: l'empereur déclencha brusquement les ressorts de sa combinaison.
Pendant que Davoust vient opposer une barrière infranchissable sur notre droite que les Russes croyaient avoir déjà tournée, pendant qu'à gauche Lannes et Murat repoussant victorieusement toutes les tentatives de la cavalerie austro-russe refoulent bientôt les colonnes ennemies, les brisent, les disloquent, les dispersent... Soult, au centre, reçoit l'ordre de s'emparer des hauteurs de Pratzé. Le généralissime russe, Kutusof, qui s'aperçoit de la faute énorme qui vient d'être commise, cherche par tous les moyens à conserver cette importante position, mais il est trop tard: au bout de deux heures, les Français étaient maîtres du plateau et le conservaient malgré tous ses efforts, toutes ses tentatives, tous ses sacrifices...
L'armée ennemie était coupée en deux, la première partie du plan était réalisée, par un à droite l'empereur réalisait bientôt la seconde: il écrasait le gros des forces russes descendues dans le ravin du Goldbach et que contenait toujours Davoust, il les prenait entre deux feux, les dispersait, les acculait aux étangs glacés de Mönitz et de Satschan où nombre de troupes croyaient trouver le salut et où elles ne trouvèrent que la mort, l'engloutissement sous la glace que brisaient nos boulets.
D'un bout à l'autre des lignes austro-russes ce fut alors la défaite, non, l'écrasement complet, irrémédiable, pendant que les deux empereurs de Russie et d'Autriche cherchaient leur salut en une chevauchée folle.
Ainsi finit cette bataille qui fut qualifiée de combat de géants[ [18], cette bataille que les soldats appelèrent bataille des Trois Empereurs, qu'on nomma aussi bataille de l'Anniversaire, qui devrait s'appeler bataille de Pratzé, mais que Napoléon baptisa bataille d'Austerlitz[ [19].
De ses 70 000 hommes Napoléon n'en avait guère employé que 45 000 tellement savantes et justes avaient été ses combinaisons, mais aussi, faut-il le dire, tellement lourdes et maladroites avaient été les manœuvres des ennemis. On peut donc dire qu'en cette mémorable journée 45 000 Français vainquirent 90 000 Austro-Russes et l'on sait si cette victoire fut complète: les coalisés eurent 15 000 tués ou blessés, 20 000 furent fait prisonniers dont 8 généraux, nous leur enlevâmes 180 canons[ [20], 40 drapeaux, 400 voitures[ [21]. L'armée française n'avait perdu que 7 000 hommes tués ou blessés.
Nous avons pu parcourir en automobile tout le champ de bataille. Confortablement installés, ayant sous les yeux tous nos documents, suivant pas à pas sur la carte, nous avons ainsi pu revivre en une entière matinée toutes les phases de l'immortel combat. Ayant abandonné la route impériale d'Olmütz à l'endroit où elle franchit le Rickabach, nous nous étions engagés par un étroit chemin dans un ravin encaissé et sauvage, en haut duquel, à gauche, nous apercevions le plateau de Zuran, où l'empereur avait établi son quartier général; nous avions traversé Schlapanitz, puis Puntowitz où le Rickabach et le Velatizbach réunissent leurs eaux pour former le Goldbach. En face de nous à gauche, nous apercevions Pratzé au pied de ses fameuses hauteurs. Nous suivîmes longuement le Goldbach pour voir les petits villages qui bordent son maigre cours: Kobelnitz et son étang qui n'est aujourd'hui qu'une mare aux canards, Sokolnitz, Telnitz, et nous aperçûmes enfin les deux grands étangs de Mönitz et de Satschan, de sinistre mémoire. Revenant ensuite sur nos pas le long du Goldbach, puis abandonnant celui-ci un peu après Kobelnitz, nous atteignîmes Pratzé. Le cimetière de ce village contient d'importants témoignages de la sanglante épopée. Enfin ayant gravi les pentes du plateau dont la perte valut la défaite aux Russes d'Alexandre nous redescendîmes doucement sur Krenowitz, où Kutusof avait installé son quartier général. De là, nous gagnâmes rapidement Austerlitz[ [22].
C'est un village qui semble s'être conservé tel qu'il était au temps de la bataille: vieux murs d'enceinte, vieilles maisons, petites rues pavées où l'herbe pousse drue. Dans les boutiques l'on vend des cartes postales illustrées du portrait de Napoléon Ier! Le château d'Austerlitz est à l'entrée du village, il étend sa vaste masse au milieu d'un beau parc; c'est là que vint s'établir Napoléon après la victoire, c'est de là qu'il data son fameux ordre du jour, qui commence par ces mots: Soldats, je suis content de vous! Vous avez, à la journée d'Austerlitz, justifié tout ce que j'attendais de votre intrépidité. Vous avez décoré vos aigles d'une immortelle gloire, et qui finit par ceux-ci: ... Il vous suffira de dire: «J'étais à Austerlitz», pour qu'on vous réponde: «Voilà un brave!»
Une grande et belle route permet de rejoindre la route impériale d'Olmütz; immédiatement après la bifurcation l'on passe devant la maison de poste où Napoléon avait provisoirement transféré son quartier général vers la fin de la journée.
Nous avions parcouru entièrement le champ de bataille: l'enregistreur kilométrique accusait pour ce seul circuit près de quarante kilomètres. Il était midi, l'esprit content mais le ventre vide, nous gagnâmes le village de Raussnitz, où nous dînâmes tant bien que mal en une hostinec où l'on ne parlait que le tchèque.
Je n'ose hasarder que le paysage morave est pittoresque et beau. Depuis que nous avons quitté Vienne, nos yeux se sont lassés à contempler d'immenses plaines, d'amples vallonnements, d'insignifiantes collines. Les champs cultivés se succèdent à perte de vue, les arbres sont clairsemés, la terre est nue. J'ai rarement vu un panorama aussi monotone, aussi triste. Le ciel gris qui nous couvrait accentuait encore la mélancolie de ces campagnes.
Les paysans que nous croisions sur la route étaient généralement grands et forts, mais leurs figures étaient laides, dures, et malgré la meilleure volonté nous ne pouvions leur reconnaître un air quelque peu intelligent. Ces gens ne s'expriment qu'en langue tchèque, idiome que nous ignorons tout naturellement; il nous fut absolument impossible de nous faire comprendre d'eux et d'en tirer le plus petit renseignement. Nous avions cependant emporté avec nous un vocabulaire,—qu'un de mes compagnons appelait fièrement: son carnet de tchèque,—mais il ne nous fut d'aucune utilité: l'accent n'y était certainement pas.
La route est du reste fort peu animée, les passants rares, les voitures encore plus rares. Les chevaux sont beaux et vifs, mais combien mal attelés. Les voitures de ce pays ignorent les brancards, seul le timon semble connu. Quand il s'agit d'un attelage à deux chevaux cela va tout naturellement, mais lorsque le cheval est unique, il faut bien qu'il soit à droite ou à gauche du timon, la seconde place restant vide; il s'en suit qu'au moindre mouvement de la bête la voiture tourne comme une toupie. Et les guides! les guides sont au nombre d'une en tout et pour tout, de sorte que lorsque le paysan veut faire appuyer son cheval à droite ou à gauche il faut qu'il lui demande poliment de bien vouloir le faire.
Lorsque ces attelages asymétriques et rudimentaires se trouvaient tout à coup face à face avec notre cent-chevaux vous devinez ce qui devait infailliblement se produire: volte-face, débandade, fuite éperdue sur la route, à travers champs ou dans les fossés, surtout si je rappelle que les chevaux sont vifs, les paysans épais et les uns et les autres peu habitués à la locomotion nouvelle.
Depuis Vienne, nous n'avions rencontré aucune voiture automobile.
Nous arrivâmes à Olmütz.
Je lis sur mes notes: curieuse ville moyen âge, beau rathaus, grande fontaine monumentale bizarre, femmes laides.
Au centre d'une ville ancienne aux rues étroites et tortueuses bordées de petites maisons à toits bosselés et à pignons vieillots, une large place toute claire où un hôtel de ville neuf et bien construit semble poser à l'anachronisme à côté d'une grande fontaine sur laquelle des saints montent une éternelle garde, une place gaie au milieu d'une ville féodale, une place où se promènent placidement bourgeois et bourgeoises,—celles-ci fort laides ainsi que me le redisent mes notes.
Voici comment nous apparut Olmütz, que les Slaves dénomment Holomouc.
Olmütz est la grande forteresse morave qui, à l'orée des montagnes, garde le passage s'ouvrant sur la Silésie. Elle est entourée de marécages qui lui assurent une efficace défense.
On a trouvé ici des vestiges de villages lacustres semblables à ceux de la Gaule. La Bohême et la Moravie étaient primitivement habitées par des Celtes appelés Boïens qui furent chassés ou asservis par les envahisseurs slaves mais qui laissèrent leur nom à leur pays, Bohême, et à leurs vainqueurs, Bohémiens. Les Boïens préhistoriques étaient en relation avec les peuples de la Méditerranée ainsi que paraissent le démontrer du corail et des coquillages marins trouvés dans les fouilles[ [23].
En quittant Olmütz on traverse des terres plates et marécageuses; c'est encore la plaine monotone, mais au moins l'on peut apercevoir des montagnes. Sur la gauche quelques collines commencent à animer le paysage: c'est l'Oder Gebirge, c'est là que l'Oder prend sa source, tout près, à quelques kilomètres.
Après avoir traversé Leipnick, on distingue nettement une chaîne de montagnes qui barre l'horizon. Tout droit devant nous, une forte dépression marque un facile passage entre les monts, c'est la Porte Morave, que défendit de tout temps Olmütz et qui fait communiquer l'Europe centrale avec l'immensité des plaines slaves. A gauche de la trouée, voici les monts Sudètes, à droite commencent les Karpathes. Cette ligne de montagnes forme la frontière naturelle de l'empire d'Austro-Hongrie; au delà, c'est bien encore l'Autriche en fait, Silésie autrichienne et Galicie, mais ces deux provinces, tant par leur configuration géographique que par la race de leurs habitants, devraient naturellement faire partie de l'empire de Russie.
Les bois et les forêts ont réapparu, abondants à mesure que revenaient les montagnes. Le pays est devenu sauvage et nous roulons dans un décor grandiose, parmi les sapins, les prairies et les rochers. A la tombée de la nuit nous avons croisé toute une tribu de tziganes potiers et chaudronniers accumulés parmi leur matériel et leurs marchandises dans une théorie de voitures attelées de petits chevaux russes ardents, à l'œil brillant, à la longue crinière. Ces errants avaient des faces nettement caractéristiques, des peaux rouges, des figures larges, des cheveux crépus et embroussaillés; les jeunes filles étaient fort belles.
La nuit nous prit durant que nous traversions les montagnes, dans les grands bois noirs, silencieux et déserts. Nous arrivâmes à Mistek en pleine obscurité, affamés, las, réclamant un dîner et un lit.
Hélas! ce fut tout juste si nous pûmes avoir le dîner; quant au lit, nous ne l'eûmes pas du tout.
L'hôtel est archiplein d'officiers en manœuvres et de braves bourgeois qui viennent admirer les uniformes en buvant des chopes. L'hôte, grisé par tant d'honneur, a perdu la tête, et c'est à peine s'il consent à nous servir un peu de jambon et de bière, après nous avoir fait attendre une heure et demie! Quant à coucher ici, il n'y faut pas songer, tous les lits sont requis par l'armée autrichienne.
Après notre peu substanciel repas nous devons donc nous remettre en route, dans la nuit noire, à onze heures du soir.
Mistek est la dernière ville morave, elle est située sur la rive gauche de l'Ostrawitza, c'est la rivière qui marque la frontière; sur l'autre rive commence la Silésie autrichienne.
CHAPITRE II
POLOGNE
SILÉSIE: Teschen.—GALICIE: la Plaine de la Vistule.—Oswiecim.—Les Juifs polonais.—Les polaques d'eau.—Cracovie.—Le Rynek.—La Halle aux draps.—Panna Marja.—Le Burg du Wawel.—L'ancienne Pologne.—Le Panthéon polonais.—Les joyaux de la couronne.—Le duc d'Anjou.—Le Kazimierz.—L'Église des Dominicains.—Restaurant polonais.—L'Université.—La Porte Saint-Florian.—La frontière russe.—Le curé de Modlnica.—Les salines de Wieliczka.—La légende du sel.
Friedek, première ville silésienne de notre itinéraire, est exactement en face de Mistek, sur la rive droite de l'Ostrawitza. Là, pas plus qu'à Mistek, nous ne trouvâmes de la place dans les hôtels bondés d'officiers autrichiens.
Nous n'avions qu'une ressource: pousser jusqu'à Teschen.
Nous arrivâmes dans cette ville[ [24] à minuit passé; fort heureusement les manœuvres ne sévissaient point ici et nous nous étendîmes avec délices dans des lits moelleux que nous offrit l'hôtel Austria.
Teschen est la ville principale de la Silésie autrichienne. Située au croisement des diverses routes qui relient ensemble la Pologne, la Hongrie, la Prusse, la Moravie, la Russie, elle fut au moyen âge, elle était hier encore, le lieu de dépôt, de transit et d'échange des produits de ces différents pays. Avec l'ère des chemins de fer son importance commerciale a quelque peu décru car c'est maintenant à Oderberg, à côté de la frontière prussienne, au bord de l'Oder, que le nœud du transit s'est trouvé reporté.
C'est une coquette petite ville, moitié ancienne avec ses pittoresques vieilles petites maisons, moitié moderne avec ses constructions neuves banalement semblables à celles des autres pays. Elle est étagée sur une colline dominant l'Olsa, aux eaux rousses. Sa rue principale grimpe en pente très raide entre deux rangées de maisons, vieilles, aux faces grimaçantes, mais toutes gaies, comme de vieilles bonnes femmes joviales. Les gens y circulent nombreux: citadins et campagnards, en costumes archaïques, entrent dans ses magasins, dans ses bierhalle, ses weinstube, les attelages descendent en glissant ou montent péniblement.
L'hôtel Austria a l'air simple, on y est bien, ses gens sont complaisants et serviables. J'eus une peine infinie à me faire comprendre d'une petite femme de chambre polonaise, qui ne parlait pas l'allemand et encore moins le français, et à laquelle je demandai un édredon, car les nuits sont très froides en ces pays; à grand renfort de gestes nous finîmes par faire luire en son brave petit cerveau l'éclair de la compréhension, elle s'esquiva et bientôt après nous la vîmes revenir, apportant la couverture de plumes qu'elle déposa sur mon lit et toute souriante elle prononça le nom qu'elle croyait français: blumeau.
Au delà de Teschen la route remonte légèrement au nord suivant une ligne à peu près droite, montant et descendant sans cesse au gré de très nombreuses collines.
Nous croisâmes plusieurs détachements de troupes autrichiennes. De petits fantassins habillés de gris, sales, nonchalants, des uhlans en uniformes rouges, coiffés du schapska, montés sur de petits chevaux, avec de grands airs, des airs d'opéra comique et des artilleurs avec des canons de bronze, oui, de bronze... les Autrichiens nous ont parus loin, très loin de l'armée allemande.
A Skotschau on traverse la Vistule[ [25] qui roule tranquille et verdâtre, encore peu importante.
L'horizon de droite s'agrémente de silhouettes montagneuses, les Karpathes, dont les derniers contreforts viennent se perdre autour de nous. Le pays regagne en intérêt comme toutes les fois que réapparaissent les montagnes et les bois. Les champs cultivés alternent avec les forêts, les couleurs s'étagent en contrastes harmoniques, des prairies vertes encerclées de noires sapinières succèdent à l'or des chaumes et à l'ocre des terres labourées.
Sur les bords de la Biala on trouve deux villes qui se font face: Bielitz sur la rive gauche, Biala sur la rive droite. La rivière sert aussi de frontière entre la Silésie et la Galicie, les deux agglomérations ne forment qu'une même ville et cependant l'une est silésienne et l'autre galicienne tout comme sur les rives de l'Ostrawitza hier nous avons vu Mistek la Morave regardant Friedek la silésienne.
Bielitz et Biala sont deux villes propres et modernes qui paraissent être des centres commerciaux et industriels importants[ [26].
Après Biala nous suivîmes quelques kilomètres le cours de la rivière-frontière, puis nous obliquâmes sensiblement à droite à partir de Komorowice, hameau composé de maisons éparses, misérables et sales.
Depuis Teschen la route avait été continuellement bonne, nous abordons désormais des chemins défoncés qui n'ont de route que le nom, bourbiers infects où l'on enfonce, ou amas de cailloux qui impriment à la voiture de pénibles trépidations et aux pneus de douloureuses entailles.
C'est que nous roulons maintenant en Pologne, dans la vaste lande misérable. Une plaine infinie, marécageuse, que les eaux de la Vistule recouvrent à la moindre inondation et où elles séjournent ensuite indéfiniment en flaques vaseuses, des terres pauvres, peu cultivées et sur lesquelles les plantes sont chétives, comme anémiées par la crainte perpétuelle de l'eau; des villages clairsemés, aux maisons croulantes, couvertes de chaume. Quel triste pays! c'est le domaine de la tristesse et de la pauvreté.
Notre route longe la frontière prussienne, marquée par le cours de la Vistule; à Jawiszowice nous nous en approchons de moins d'un kilomètre.
Rajsko est un village de misère dont les toits de paille verdie se cachent sous des arbres de marécages, saules, peupliers, aulnes. Les maisons sont d'une saleté repoussante, leurs murs en pisé de terre sont noircis et lézardés, elles sont basses, et tellement basses sont leurs portes qu'on doit se courber pour y entrer. Une boue infecte et liquide, épaisse d'au moins vingt centimètres, recouvre la route et les rues du village, elle pénètre comme une inondation dans les pauvres maisons, par la porte! Les habitants sont aussi misérables que leurs demeures, ils sont sales au delà de toute expression, vêtus de haillons, l'air souffreteux.
Enfin voici une ville! Oswiecim. Ville sale, presque entièrement peuplée de Juifs. Ah! voilà qui est vraiment curieux! Tous les habitants semblent porter un uniforme: l'antique costume juif, à peine modifié par le temps. Très peu de femmes dans les rues. Les hommes ont tous la grande lévite noire à col montant, le chapeau haute-forme, pantalon large et bottes. Ces habits, tous semblables, produisent un bien bizarre effet. Mais ce qui est plus bizarre encore ce sont leurs cheveux, leurs longs cheveux noirs, blonds ou roux qui descendent sur le col et les deux tire-bouchons soigneusement frisés et pommadés qui tombent en se tortillant, qui tombent de leurs tempes, en avant des oreilles, qui tombent sur leurs joues, quelquefois jusque sur leurs épaules!
Cette population juive est misérable et sordide. L'uniforme ci-dessus ne serait que curieux s'il était propre! Il est encore repoussant de saleté. Qu'on se représente ces lévites noires que le temps a verdies, que l'usure a lustrées, que la graisse a émaillées, ces cheveux sales et ces tire-bouchons graisseux qui frictionnent sans cesse les cols et les habits, ces chapeaux haute-forme dont tous les poils se hérissent de désespoir en se voyant sur ces têtes sales, se hérissent tellement qu'ils finissent par tomber par plaques, ces barbes de fleuve qui font reluire les boutons des lévites par un continuel frottement! Et ces faces, et ces mains qui, par leur seul aspect protestent de leur violente horreur de l'eau! Ces malheureux semblent se complaire en un état qui est certainement le summum de la malpropreté. L'un de mes compagnons de voyage les a peints d'un seul trait en déclarant que le Juif polonais était un chapeau haute-forme au-dessus d'un paquet de crasse.
Au delà le pays est toujours aussi triste, la route aussi mauvaise, les habitants aussi misérables. Si les Juifs d'Oswiecim semblent avoir atteint les dernières limites de la saleté, les Polonais des campagnes paraissent représenter la misère dans sa plus complète acception. Tout est chétif, malingre, souffreteux: les hommes, les femmes, les enfants, les animaux eux-mêmes. Le bétail qui paît dans les champs est de taille minuscule; bœufs, moutons, chèvres et chiens sont d'une maigreur effrayante.
Monowice, Zator, Spytkowice, Jaskowice, sont des villages toujours aussi pauvres et aussi boueux.
A partir d'Oswiecim nous avons pris la direction ouest-est, qui nous conduit vers Cracovie.
A Skawina, nous ne sommes plus qu'à quelques kilomètres de la vieille capitale. Le paysage change dès lors d'aspect: il s'accidente et se boise, il perd de son aspect misérable, la route devient un peu moins mauvaise.
La circulation se fait plus active, nous croisons de nombreux paysans qui viennent de la grande ville: les hommes ont une allure rendue lourde par les grosses bottes qui les protègent de la boue, les femmes trottent insouciamment, pieds nus dans la fange liquide. On est peiné de voir ces figures émaciées, maigres, portant l'empreinte de souffrances et de privations. Les Allemands appellent cette partie des Polonais qui vivent dans les marais de la Vistule des Polaques d'eau, et, de fait, ce sont bien des êtres aquatiques qui passent toute leur existence dans l'eau et dans les marécages.
La nuit était venue lorsque nous atteignîmes Cracovie[ [27].
Des fortifications, une muraille d'enceinte toute percée de meurtrières, une porte crénelée marquent qu'on va pénétrer dans une ville forte.
On traverse Podgorze, faubourg situé sur la rive droite de la Vistule. Nous arrivâmes là au moment où l'on exécutait des travaux de canalisation, les terres fraîchement remuées, une forte pluie tombée dans la journée et l'état d'incurie de ces pays avaient transformé la rue principale du faubourg en une fondrière terrible où vingt fois nous nous embourbâmes et d'où je crus un instant ne pouvoir jamais sortir. On franchit la Vistule sur le pont François-Joseph et l'on est dans Cracovie.
C'est d'abord le quartier du Kasimierz, le quartier juif, le ghetto, puis nous distinguâmes vaguement sur notre gauche la masse confuse de l'ancien château des rois de Pologne; une belle rue large et fort longue nous conduisit ensuite sur la place principale, le Rynek[ [28], assez bien éclairée et d'une très grande étendue. A l'angle nord de cette place s'ouvre la ulica Slawkovska[ [29], autre grande artère dans laquelle est le Grand-Hôtel où, après un rapide repas, nous trouvâmes un sommeil justifié par les fatigues de cette journée.
Cracovie, que les Allemands appellent Krakau, mais dont le nom polonais est Krakowa, est une ville toute particulière, toute différente des autres villes européennes, et par suite, extrêmement curieuse. Les Français vont peu à Cracovie, un très petit nombre d'entre eux l'ont vue; ceux de nos compatriotes qui vont en Autriche visitent surtout Vienne et Buda-Pesth, deux villes admirables, mais modernes comme nos villes de France, et négligent l'ancienne capitale de la Pologne, qui les intéresserait bien autrement.
Elle a conservé à la fois son caractère polonais et son air ancien. Les siècles ont marché, la Pologne n'est plus, Cracovie est cependant restée la capitale de la Pologne. Tout s'est modernisé autour d'elle. Cracovie est restée la ville, la ville des rois chevaleresques et des seigneurs vêtus de soie ou bardés d'acier et d'or.
Elle n'a pas gardé son air propre seulement par les pierres de ses monuments. Une partie de sa population, les Juifs, circule encore dans ses rues avec les mœurs, les coutumes, les habits qu'elle avait jadis.
Ses habitants ont conservé intact leur patriotisme. Soumis à la domination autrichienne, ils n'ont nullement oublié qu'ils furent libres, qu'ils constituèrent jadis un grand peuple. Leur inébranlable attachement à leur langue, à leurs coutumes, à leurs grands hommes sont autant de preuves qu'ils espèrent encore.
Un vieux proverbe polonais dit: «Si Rome n'était pas Rome, Cracovie le serait.» En faisant la part de l'exagération nationale il faut reconnaître que Cracovie fut l'une des plus belles cités du moyen âge; ce fut aussi l'une des villes les plus riches en églises[ [30].
Cracovie fut la résidence des rois de Pologne depuis l'année 1320; elle était capitale du royaume, ville sainte, ville du couronnement. En 1610, sous Sigismond III, elle cessa d'occuper le rang de capitale par suite du transfert de la résidence royale à Varsovie, mais elle conserva jusqu'à la fin du royaume la qualité de ville du couronnement et de nécropole des rois.
La ville est bâtie dans une vaste plaine, elle est à moitié enserrée par une boucle de la Vistule[ [31]. Elle est peuplée d'environ 100 000 habitants, dont un bon tiers sont juifs. Ses maisons sont généralement basses et petites, ses rues larges, ce qui fait qu'elle occupe une très vaste étendue malgré son chiffre relativement faible de population. J'ai rarement parcouru une ville qui m'ait autant produit l'impression d'immensité.
Son Rynek est, je l'ai dit, une très vaste place située au centre de la ville. Il est entouré de maisons anciennes et curieuses qui sont pour la plupart contemporaines du temps de sa fortune. Certaines, larges, somptueuses, ornées de vieilles sculptures, sont d'anciens palais de la noblesse. La majeure partie au contraire ont d'étroites façades sur lesquelles, uniformément, on ne compte jamais plus de trois fenêtres par étage: c'étaient les maisons des anciens bourgeois; il y avait en effet une loi qui réservait autrefois aux seuls nobles le privilège d'édifier et d'habiter des maisons ayant plus de trois fenêtres sur la largeur.
La place, qui a la forme d'un grand rectangle, est plantée d'arbres, elle est toujours fort animée et presque continuellement le siège d'un marché en plein air où l'on peut voir encore des costumes polonais venus des environs: vestes à brandebourgs, chapeaux garnis de fleurs, pantalons bouffants et fortes bottes pour les hommes, corsages rouges et fichus noués sur la tête pour les femmes.
Seul reste de l'ancien hôtel de ville, la Tour gothique est une grande construction carrée, surmontée d'un petit dôme de métal, qui s'élève solitaire à l'un des angles du Rynek. C'était le beffroi de la maison des échevins qui sonne encore aujourd'hui comme au temps des rois.
Un grand bâtiment fort bizarre s'allonge au milieu de la place qu'il partage en deux parties suivant sa longueur. C'est la Halle aux Draps, les Sukiennice. Cette halle, qui remonte au treizième siècle, est d'une architecture élégante et sobre, mais douée d'un cachet vraiment spécial, particulier, polonais. Le Rynek doit en grande partie son air original à cette grande construction. Extérieurement, c'est un rectangle très allongé percé de chaque côté d'arcades romanes se suivant sur toute la longueur. A l'intérieur, c'est un très long couloir, bordé d'une infinité de boutiques, qui rappellent singulièrement les bazars orientaux tant par la diversité des choses que l'on y vend que par l'odeur désagréable qui s'en dégage et que par l'importunité des marchands qui vous racolent avec effronterie et insistance. Le premier étage est occupé par le Musée national polonais. Il y a des salles de peinture où brillent surtout les œuvres des artistes polonais, Matejko, Siemiradzki, des salles de sculpture, des anciennes armes et de vieux uniformes polonais, il y a surtout une salle entièrement remplie de souvenirs, autographes et autres de Mickiewicz, le poète national, il y a enfin les vieux instruments de musique de Chopin.
Sur le Rynek est encore l'église Sainte-Marie (Panna Marja) dont les clochetons de métal, les deux tours carrées, la flèche élancée ceinte d'une couronne royale évoquent nettement à l'esprit les silhouettes des villes polonaises représentées sur les vieilles estampes. Cette église date du treizième siècle; bien que souvent restaurée, elle apparaît très vieille avec sa façade de briques et son air ogival. L'intérieur est composé de trois nefs gothiques fort bien venues, entièrement recouvertes de fresques. Malgré que la décoration y soit trop abondante,—puisque nulle part la pierre n'apparaît nue,—l'harmonie des couleurs et des lignes y est telle que l'ensemble produit un effet très beau et nullement choquant. A l'entrée il y a une plaque tumulaire en bronze de Petrus Vischer et dans le chœur un colossal crucifix de Veit Stoss, qui, encore empreints de cette gaucherie et de ces hésitations qui caractérisent les commencements de la Renaissance allemande, sont cependant de véritables chefs-d'œuvre. Petrus Vischer et Veit Stoss, voilà deux noms que nous retrouverons à chaque pas en visitant Cracovie, ces deux artistes ont fait autant à eux seuls pour l'embellissement de l'antique capitale de Pologne que tous les autres réunis. On ne peut moins faire que de remarquer aussi des fonts baptismaux en bronze d'une archaïque beauté. Enfin la curiosité principale de l'église est son maître-autel, colossal chef-d'œuvre de Veit Stoss, dont les panneaux immenses sont des reproductions sculpturales sur bois, naïves et charmantes, de différentes scènes de la vie de Jésus-Christ.
Le Rynek, entouré des anciens palais des nobles, des maisons à trois fenêtres des bourgeois, avec sa vieille tour des échevins, sa vaste Halle aux Draps, son église de Panna Marja, toutes constructions de formes et de lignes inhabituelles, d'allure bien polonaise, avec son marché où se voient encore d'anciens costumes, où se voient des humains d'une race encore caractérisée, parlant une langue à nous inconnue, le Rynek est le cœur de cette cité si spéciale, de cette Cracovie où nous sommes venus chercher le souvenir de la Pologne disparue, souvenir si bien conservé pour la plus grande satisfaction de notre curiosité.
Au bord de la Vistule, sur une minuscule colline pompeusement décorée du nom de Mont-Wawel, entouré de murailles de briques, s'élève depuis des siècles et des siècles, le Burg de Cracovie. Ainsi que dans la plupart des capitales de l'Europe centrale, le Burg est formé par une agglomération de bâtiments féodaux groupés autour du château royal et de la cathédrale dont ils sont les dépendances.
Des berges de la Vistule qui, tapissées de verdure, viennent doucement se perdre,—en l'absence de quais,—dans les eaux jaunâtres du fleuve, on a une vue pittoresque du Wawel et de ses murs crénelés, et de ses bâtiments irréguliers et de la masse élancée de sa cathédrale qui se découpent avec netteté sur le ciel bleu.
Le château des rois de Pologne fut reconstruit maintes fois sur le Wawel. Les bâtiments que nous voyons aujourd'hui datent du seizième siècle. C'est là que les anciens rois, célèbres par le faste de leur cour, magnifiques comme des souverains à moitié orientaux qu'ils étaient, recevaient dans l'or et dans la soie les ambassadeurs que tous les royaumes connus adressaient à la Toute-puissante et Sérénissime République.
Car la Pologne, en effet, fut à la fois un royaume et une république. Le roi, élu par la Diète, n'était à vrai dire que le premier magistrat d'un Etat qui, dans les actes officiels, se qualifiait de sérénissime république. Ah! c'était un organisme politique bizarre, compliqué, hybride! Le roi de Pologne ne pouvait promulguer des lois, établir des impôts nouveaux, décider de la paix ou de la guerre qu'avec l'assentiment de la Diète, sorte de congrès composé du Sénat et des députés, dans laquelle la noblesse était toute-puissante, plus puissante que le roi, puisque le veto d'un seul noble suffisait à empêcher le vote d'une loi.
Au seizième siècle, la République se composait des éléments suivants:
1o Les possessions de la couronne constituant le royaume de Pologne proprement dit.
2o Le grand-duché de Lithuanie, réuni à la Pologne au quatorzième siècle.
3o Les provinces slaves du sud,—dont la principale était l'Ukraine,—peuplées de Cosaques[ [32].
En 1610 les rois transportèrent leur résidence à Varsovie; dès lors Cracovie ira en déclinant, son château ne connaîtra plus que très rarement la magnificence des réceptions royales... aujourd'hui l'Autriche en a fait une caserne et un hôpital pour ses soldats!
Durant plusieurs siècles la Pologne fut le rempart de la chrétienté contre l'Islam envahisseur L'Europe alors finissait à la Pologne; au delà, c'était le désert du steppe, les champs sauvages, puis au delà encore les hordes musulmanes toujours bouillonnantes, toujours prêtes à déborder sur le pays des Lakhs[ [33]. Chaque année les armées de la République devaient aller au milieu du steppe infini combattre les hordes de Tatars féroces; ses régiments bardés de fer durent souvent pousser jusqu'aux bouches du Dnieper, où, parmi les îlots du grand fleuve, les Cosaques zaporogues étaient en état d'effervescence perpétuelle: ces sauvages enfants du désert étaient les gardiens des confins extrêmes de la Pologne, mais souvent révoltés, ils faisaient alors cause commune avec le Tatar voisin. Combien de guerres la Pologne ne dut-elle pas soutenir contre les Khans tatars des bords de la mer Noire? Combien de fois les territoires de la sérénissime République ne furent-ils pas envahis par les armées innombrables du padischah de Constantinople?
Qui n'a pas lu les romans d'Henryk Sienkiewicz, le chantre moderne de la Pologne défunte? Sa trilogie[ [34] est la peinture de la lutte héroïque et sanglante que, sous son roi Jean-Casimir, la Pologne eut à soutenir contre les Cosaques révoltés et contre les musulmans, Tatars et Turcs.
La Pologne ne vint-elle pas elle-même au secours de Vienne assiégée par les Turcs, et son valeureux roi Jean Sobieski ne contraignit-il pas ceux-ci après une mémorable bataille à lever le siège et à s'enfuir honteusement, sauvant ainsi la capitale de l'Autriche?... Pauvre Pologne! Jadis soldat de l'Europe, depuis asservie, démembrée par ceux-là même que tu protégeas naguère! Cracovie avait envoyé la fleur de sa chevalerie pour sauver Vienne du joug ottoman, Vienne aujourd'hui la courbe sous son joug!
La Pologne fut un Etat immense. Au dix-septième siècle, elle était trois ou quatre fois plus grande que notre France; le territoire de la République comprenait non seulement la Pologne proprement dite[ [35] mais encore une grande partie de la Russie[ [36] et une très grande partie de la Prusse[ [37]. La ruine est venue tout d'un coup pour ce malheureux pays. Son système politique déplorable en fut certainement l'une des principales causes. Un roi impuissant, peu écouté, sans pouvoirs, une noblesse turbulente, orgueilleuse, jalouse, alternativement en rébellion contre les pouvoirs publics ou adonnée aux intrigues les plus passionnées pour obtenir de grasses charges ou de hautes fonctions, un peuple courbé sous le joug du plus dur servage, mais frémissant sans cesse et souvent se révoltant, tel était l'état normal de cette nation dont l'existence fut un long déchirement.
En 1772, la Pologne, déjà beaucoup diminuée, ruinée par une série de guerres funestes et par l'invasion des Suédois et des Russes, ébranlée par ses luttes intestines, n'était plus qu'un squelette vacillant, un fantôme d'Etat anarchique et abattu qui devait appartenir à qui voudrait le prendre. Ils étaient trois: la Russie, la Prusse et l'Autriche, trois larrons, Catherine II, Frédéric II et Marie-Thérèse, qui guettaient cette proie. En trois partages, célèbres à jamais, trois partages successifs effectués en une vingtaine d'années, ces souverains,—que servirent admirablement les circonstances,—purent escamoter au bénéfice de leurs royaumes les immenses territoires de la République.
Le partage de 1772 diminua la Pologne d'un bon tiers, supprima ses frontières, mit ses trois capitales, Varsovie, Cracovie, Vilna, à quelques kilomètres de ses voraces ennemis. En 1793, nouveau partage qui enlève un nouveau tiers à la domination de la République. Enfin, en 1795, troisième et dernier partage... c'était la fin... la Pologne était rayée de la carte du monde!
Le troisième partage donna Cracovie à l'Autriche; elle resta autrichienne jusqu'en 1809, époque à laquelle Napoléon Ier la rattacha au grand-duché de Varsovie, résurrection éphémère de la Pologne, éphémère comme l'épopée napoléonienne! Après la chute de Napoléon, des contestations s'étant élevées entre l'Autriche et la Russie au sujet du partage du grand-duché de Varsovie, on imagina de faire de Cracovie et d'un étroit territoire alentour une espèce d'Etat tampon: Cracovie et son territoire furent alors érigés en république soi-disant indépendante, mais sous le protectorat des trois larrons, toujours les mêmes: Autriche, Prusse, Russie. Mais l'Autriche ne pouvait se consoler de voir l'antique capitale des Polonais échapper à sa domination. A la suite de troubles qu'elle sut habilement fomenter dans la petite république, elle réussit à arracher à ses alliées l'autorisation d'occuper militairement Cracovie. Une fois installée, elle imagina, pour y rester, de susciter de nouveaux troubles; mettant à profit la haine séculaire des paysans polonais contre leurs seigneurs, elle provoqua une émeute qui fit couler des torrents de sang et dont elle portera éternellement le honteux opprobre[ [38]. Et elle y resta: en 1846, sous prétexte de mettre fin aux massacres qu'elle avait provoqués, l'Autriche annexa de nouveau Cracovie et son territoire.
Cracovie est restée autrichienne depuis; elle fait partie de la province de Galicie, dont elle n'est même pas la capitale[ [39]!
On pénètre dans le burg par une porte située juste en face de l'entrée de la cathédrale.
Sur le parvis du sanctuaire catholique des bandes de Juifs demandent l'aumône!
La cathédrale de Cracovie s'élève sur l'emplacement d'une ancienne église romane; elle fut achevée au quatorzième siècle, mais subit depuis plusieurs restaurations et embellissements, aux seizième et dix-huitième siècles. Elle possède une crypte très ancienne, contemporaine de l'église romane disparue.
C'est ici la nécropole des rois, c'est aussi le Panthéon de la Pologne. Là sont enterrés les nombreux souverains qui étaient venus se faire couronner à Cracovie, depuis Wladimir le Bref au quatorzième siècle jusqu'à Auguste II au dix-huitième. Là reposent du sommeil dernier la plupart des Polonais illustres.
Au milieu de la nef, sous un baldaquin, une châsse d'argent contient les reliques du patron de la Pologne, saint Stanislas. Ce saint était évêque de Cracovie, en 1079 il fut tué par le roi Boleslas II le Hardi sur les marches mêmes de l'autel, dans la vieille église romane qui précéda la cathédrale. Cela m'a rappelé le meurtre de saint Jean Népomucène, patron de la Bohême, que le roi Venceslas fit jeter dans la Moldau du haut du pont de Prague. Dans ces temps obscurs, rois et évêques n'étaient pas toujours bien d'accord, mais on voit que leurs querelles étaient promptement tranchées.
Je ne veux fatiguer personne ni remplir l'office de guide par une nomenclature longue et aride des monuments funéraires de la vieille nécropole. Je citerai seulement ceux qui ont retenu le plus notre attention tant par leur valeur artistique que par la célébrité de ceux qu'ils rappellent. J'ai vu un sarcophage du roi Kasimir IV Jagellon dont l'effigie couchée, due au ciseau de Veit Stoss, est frappante de vérité. A l'entrée de l'église on s'arrête devant une plaque tumulaire, en bronze, de Petrus Vischer. J'ai vu encore et admiré le monument du roi Kazimir le Grand, en marbre rouge, sous un baldaquin gothique, ce roi qui fit tant pour la Pologne et qui mérita bien le titre de grand; ce fut lui qui termina la cathédrale et créa l'Université de Cracovie; les monuments du roi Jean-Albert, du roi Sigismond III, du roi Ladislas IV, le mausolée des Sigismond avec trois sarcophages de marbre. Dans le chœur, autre plaque tumulaire de bronze par Petrus Vischer, toujours même facture naïve, un peu hésitante, mais combien gracieuse, pleine d'expression, parlante.
Derrière le maître-autel un monument très simple rappelle la mémoire du roi Jean III Sobieski dont le corps repose dans un caveau de la crypte.
Une porte grillée fait communiquer la cathédrale avec l'ancienne chapelle du château située dans les bâtiments royaux et où le roi venait entendre la messe en un trône de marbre rouge. Cette chapelle renferme le mausolée du roi Etienne Bathory.
Par un escalier étroit, on descend dans le saint des saints: une petite crypte dans laquelle, à part, le pieux patriotisme de ceux qui espèrent toujours a tenu à réunir pour les mieux vénérer les corps des trois plus valeureux Polonais: le roi Jean III Sobieski, vainqueur des Turcs, Joseph Poniatowski, qui, sous notre premier empire, paya de sa bravoure la résurrection éphémère de sa patrie, et Thadée Kosciusko, le héros qui, en 1794, faillit sauver la Pologne.
Enfin, si l'on pénètre dans la sacristie, des servants empressés vous font admirer en détail le fameux Trésor. Ceci est fort curieux. Le Trésor de la cathédrale de Cracovie contient, entre autres choses, les joyaux de la couronne de Pologne; bien que considérablement délabrés et défraîchis par le temps, tous ces objets, d'une richesse fabuleuse, donnent facilement une idée du luxe inouï, de la pompe tout orientale, que déployaient ces anciens rois.
Nous vîmes là le sceptre de Pologne, en or plein et littéralement couvert de pierres précieuses de toutes couleurs; entièrement d'or aussi et parsemé d'émeraudes et de rubis gros comme des noix[ [40] est le globe qui s'étale sur un coussin de velours cramoisi; le glaive ou mieux les glaives, car il y en a plusieurs, sont d'une richesse fabuleuse, poignées et fourreaux disparaissent sous les pierres étincelantes, sabres rappelant plutôt l'Asie par leur forme et par leur richesse; il y a plusieurs exemplaires de la couronne, tous d'or et de pierres précieuses énormes... il y a encore des reliquaires d'or et d'argent dont certains sont d'un travail exquis, des coupes, des poignards, des missels... il y a enfin les habits d'apparat d'or, de soie, de perles fines, de velours, de pierres précieuses...
De telles richesses évoquent autre chose que la mort. En effet, avant de venir chercher leur tombe dans la sainte nécropole, les rois de Pologne y avaient reçu la consécration officielle: le couronnement et le sacre avaient lieu dans la cathédrale de Cracovie.
C'est dans la cathédrale de Cracovie que le duc d'Anjou—depuis roi de France sous le nom d'Henri III—fut couronné roi de Pologne en l'an 1574. Catherine de Médicis voulait à tout prix une couronne pour son fils préféré; à défaut de celle de France qui ceignait le front de Charles IX, elle intrigua—et l'on sait qu'elle était passée maîtresse à ce jeu—pour lui faire obtenir celle de Pologne, alors vacante. Elle réussit. Le duc d'Anjou fut élu roi de Pologne par la Diète de Wola en 1573.
N'y a-t-il pas là une nouvelle manifestation du déplorable système politique qui régissait la Pologne, qui paralysait les efforts de ce noble peuple, qui le conduisit à sa perte? L'intrigue, voilà ce qui faisait les rois de Pologne. L'élu était rarement le plus digne, non, c'était le plus intrigant, le plus riche, celui qui savait s'assurer le plus grand nombre de suffrages. On voit que l'élection allait parfois chercher un prince étranger. Et puis quel germe de discordes entre ces nobles Polonais qui pouvaient tous prétendre à la couronne, qui ne cherchaient que l'agrandissement de leur maison afin de se rapprocher du but et sans se soucier de l'intérêt de la patrie. Voici ce qu'un romancier polonais moderne, connu pour l'amour intense qu'il porte à sa défunte patrie, fait dire à l'un de ses personnages: «Si nous autres, Radziwill, vivions quelque part en Suède, en France ou en Espagne, en ces pays où le fils succède au père sur le trône, nul doute que (hormis des événements extraordinaires, des guerres civiles, l'extinction de la dynastie) nous serions de fidèles serviteurs de nos rois, satisfaits des honneurs et dignités auxquels notre naissance, notre rang, notre fortune nous donnent accès. Mais ici, en cette république où la royauté ne découle que des libres suffrages de la noblesse, nous pouvons justement nous demander pourquoi la couronne appartiendrait plutôt aux Vasa qu'aux Radziwill...[ [41].» Tel était le raisonnement que se tenait chaque noble polonais puissant ou qui espérait devenir puissant; on comprend sans peine où pareil état d'esprit pouvait conduire la Pologne; on sait, hélas! où ça l'a menée.
Pour en revenir à notre duc d'Anjou, je dirai qu'il reçut la nouvelle officielle de son élection par une ambassade composée de cent quarante seigneurs polonais qui furent reçus en grande pompe à Paris, au palais du Louvre, par le roi Charles IX, et où ils déployèrent le luxe éblouissant des cours orientales au grand étonnement des Français, qui se représentaient les Polonais comme un peuple grossier vêtu de peaux de bêtes.
Le nouveau roi de Pologne avait tout d'abord été charmé par la fortune qui lui était échue. Mais bientôt la santé de son frère Charles IX, déjà chancelante, ayant encore baissé au point de faire craindre une fin prochaine, le duc d'Anjou se souvenant qu'il était l'héritier direct du trône de France, ne se crut plus aussi pressé d'aller s'asseoir dans celui de Pologne. Il retarda son départ tant qu'il put. Il fut cependant obligé de se mettre en route et quitta Paris en septembre 1573; il fit durer son voyage à tel point qu'il mit cinq mois à parcourir le trajet de Paris à Cracovie. Il fit son entrée solennelle dans cette dernière ville en février 1574... trois jours après avait lieu le couronnement en la cathédrale.
Le duc d'Anjou porta la couronne de Pologne pendant bien peu de jours. Il eut cependant le temps de scandaliser ses graves sujets par ses habitudes dissolues et par son horreur pour tout travail. Il avait amené avec lui ses mignons, qui lui valurent ensuite en France une triste célébrité, il vécut avec eux, ne voulant voir qu'eux, éloignant de lui tout ce qui était polonais.
Le 30 mai 1574, le roi de France Charles IX rendait le dernier soupir. Le roi de Pologne en fut avisé par un courrier de Catherine de Médicis qui ne mit que treize jours pour venir de Paris à Cracovie, un train qui n'avait rien de royal à ce qu'on voit. Rien ne pouvait plus retenir le duc d'Anjou à Cracovie, la couronne de Pologne n'avait plus d'attraits pour lui dès lors que celle de France l'attendait. Que dis-je: rien ne pouvait plus le retenir? Et les Polonais, les Polonais qui étaient allés si loin quérir un roi? Les Polonais firent bien tous leurs efforts pour le conserver. Dès que fut connue à Cracovie la nouvelle de la mort du roi de France, le duc d'Anjou fut mis en demeure de jurer qu'il consentait à rester roi de Pologne; il jura, il feignit même pour les seigneurs polonais un penchant qu'il n'avait jamais manifesté jusque-là, il invita tous les soirs à sa table ceux d'entre eux qui paraissaient le surveiller le plus, et une belle nuit, après les avoir grisés comme... des Polonais, il s'esquiva du château, déguisé, avec un bandeau qui lui cachait la moitié de la figure et, suivi seulement de ses quelques favoris français, il galopa éperdument vers la France.
Dès qu'il eut franchi la frontière de Pologne, le duc d'Anjou, dès lors Henri III, crut pouvoir reprendre son allure de roi. Il s'arrêta cinq jours à Vienne, neuf jours à Venise, faisant de courtes étapes, enfin, parti de Cracovie le 16 juin 1574, on ne le vit arriver à Lyon que le 6 septembre.
Telle est, rapidement esquissée d'après les historiens et chroniqueurs du temps[ [42], l'histoire du court passage de notre roi Henri III sur le trône de Pologne.
La terrasse de la cathédrale domine la Vistule au cours lent qui enserre la ville et qui semble un serpent, la vue plane sur la multitude des toits rouges ou gris et va se perdre au loin sur une petite colline verte aux contours réguliers, le mont Kosciuszko, montagne élevée par la main des hommes en l'honneur du héros polonais. Ce mont, œuvre pieuse d'un patriotisme inextinguible, rappelle d'antiques coutumes nationales... de l'autre côté du château, en se haussant un peu on découvre au loin le Krakusberg, autre petite montagne de verdure qui aurait été élevée jadis, il y a longtemps, longtemps, à Krakus, le fondateur problématique de Cracovie.
Tout près de la cathédrale est le Kazimierz, le vieux ghetto ou quartier juif. Il doit son nom à la mémoire du roi Kasimir III qui ouvrit aux Juifs les portes de la Pologne au moment où les autres pays de la chrétienté les chassaient. Depuis les temps reculés de leur arrivée dans ce pays, les Juifs se sont multipliés de telle façon qu'ils représentent à Cracovie et dans tout le nord-ouest de la Galicie, une part très importante de la population. Il est assez difficile de se rendre compte si l'accueil fait à cette race étrangère, et depuis, son développement, ont été un bien ou un mal pour la Pologne; ce qui est certain, c'est que les Juifs sont cordialement détestés par les Polonais qui ne les supportent que parce que ces descendants d'Israël ont su concentrer entre leurs mains habiles la presque totalité du commerce.
Les rues du Kazimierz sont grouillantes de population juive; nous retrouvâmes là le curieux aspect des rues d'Oswiecim; jeunes Eliacins, bruns Ephraïms, vieux Jacobs se croisent et se suivent en files continues, tous lents, graves, la canne à la main, les tire-bouchons aux oreilles, le haute-forme en tête, faces énigmatiques! Ici dans la grande ville, cependant tous n'ont pas la livrée sordide qui fit hier notre stupéfaction; certains, non pas peut-être les plus riches, mais les plus modernes, portent des lévites de satin ou de drap fin, des chapeaux soyeux aux reflets impeccables, des accroche-cœurs soigneusement frisés, mais je dois à la vérité de dire que ce ne sont là qu'exceptions et que la plupart sont aussi sales que ceux d'Oswiecim.
Le Juif polonais est l'expression la plus complète de la saleté humaine dans toute sa hideur. Et cependant que dire de cette race tenace et persévérante qui a su se grouper en ce pays quand tout se dissociait autour d'elle, qui a su progresser lorsque les Polonais voyaient le spectre de la décadence s'abattre sur leur malheureuse patrie!
Parmi les plus intéressantes il faut mentionner l'église des Dominicains, célèbre par son cloître. En entrant dans la nef on trouve encore une plaque tumulaire de Petrus Vischer. Lorsque nous visitâmes cette église, c'était pendant un office: le sanctuaire était entièrement rempli de fidèles qui, processionnellement, s'avançaient vers le maître-autel où un prêtre tenait en ses mains un reliquaire d'or qu'il leur faisait baiser tour à tour. Nous eûmes l'impression que la ferveur n'avait pas encore quitté les Polonais, pas encore certainement.
Le cloître, datant du treizième siècle, est vraiment beau... il renferme de très nombreuses pierres tumulaires.
Un matin, l'appétit fortement éveillé par des pérégrinations multiples et de nombreuses visites dans la ville curieuse, nous avons déjeuné au restaurant Hawelka, sur le Rynek. C'est un restaurant national, où l'on sert à la mode polonaise; c'est aussi une épicerie, fort bien tenue d'ailleurs. On entre par l'épicerie, on passe entre deux haies de fruits odorants et de conserves en boîtes multicolores, on pénètre dans un bar-restaurant à la moscovite où des chalands nombreux, debout devant un grand comptoir surchargé de zakowski[ [43], mangent les hors-d'œuvre russes en s'arrosant de bière blonde. On arrive enfin dans une salle où sont des tables et là on mange sans nappe et avec des serviettes en papier.
Ce même jour, après déjeuner, nous avons été voir l'Université. A travers les rues, grandes ou petites, nous ne cessions d'être frappés par le caractère exclusivement polonais de cette ville. Tous les noms des rues, les enseignes des magasins, les affiches, les avis officiels sont écrits, en polonais et rien qu'en polonais. L'absence de cafés—ceux-ci se cachent, se dissimulent dans d'étroites salles voûtées et obscures, dans des cours, aux étages des vieilles maisons—donne un aspect particulier à ces rues.