PIERRE MILLE

BARNAVAUX
ET
QUELQUES FEMMES

PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

DU MÊME AUTEUR
Format in-18.

LA BICHE ÉCRASÉE 1 vol.
CAILLOU ET TILI 1 —
LOUISE ET BARNAVAUX 1 —
LE MONARQUE 1 —
SUR LA VASTE TERRE 1 —

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.

Published January twenty ninth nineteen hundred and eight. Privilege of copyright in the United States reserved, under the Act approved March third, nineteen hundred and five, by Calmann-Lévy.

MARIE-FAITE-EN-FER

J’ignore si elle avait eu jamais un nom comme tout le monde, un nom de famille, le même nom qu’avait porté, je ne parle pas de son père, mais sa mère seulement ; et sa profession était de celles que la morale réprouve. Le recruteur qui l’avait conduite sur la terre d’Afrique avait été obligé de lui faire croire, pour obtenir sa décision, qu’elle irait à peine plus loin que Marseille : un petit bras de mer à traverser, sur une eau calme, et elle se retrouverait en quelques heures dans un pays tout semblable à la France, mais où les hommes étaient plus généreux. Et pendant des jours et des jours, du haut de la passerelle des secondes classes, elle avait cherché des yeux, sur la mer sans bornes, les maisons, les cafés, les grands boulevards de Port-Ferry, où on l’envoyait en compagnie de Pasiphaé, une blonde molle, et de Carmen la Valaque.

Au bout de trois semaines, le grand paquebot s’arrêta dans l’estuaire d’un fleuve jaune qui roulait ses eaux lourdes entre deux rives basses. La lumière même du soleil paraissait imprégnée d’une humidité perpétuelle, et la première chose qu’elle aperçut en descendant à terre, ce furent des croix plantées dans la boue. Tel était Port-Ferry, point de départ d’une conquête neuve, centre d’un futur empire, où les vainqueurs vivaient dans des cases de bois et de paille, presque à la nage dans la fange ; mais cinq cents hommes vêtus de blanc ou de khaki acclamèrent Marie, Pasiphaé, Carmen la Valaque, acclamèrent le paquebot, la France et le marchand de femmes qui leur importait de l’amour.

Carmen la Valaque et Pasiphaé pleurèrent.

— Nous allons mourir ici, disaient-elles, nous allons mourir, c’est sûr !

Elles regardaient la demeure où elles allaient vivre et vendre de la volupté, ces parois de bambou couvertes de vieilles affiches illustrées qui rappelaient ironiquement Paris. L’obscurité farouche, amassée dans les coins des murailles sans fenêtres, tombait sur les lits effrayants comme un drap noir sur une bière, tandis que déjà, par la porte ouverte, entraient les plus hardis parmi ces hommes dont elles ne devaient refuser aucun.

— Nous allons mourir ici, mourir !

Marie les considérait avec étonnement, sans comprendre la cause de leur terreur et de leurs larmes. C’est un grand malheur d’avoir conscience de son sort quand ce sort est inévitable, et son insouciance lui épargnait l’angoisse de ses compagnes. A Paris même, elle avait traversé de plus atroces misères, dormi dans d’autres bouges, risqué le couteau, connu la férocité des hommes : elle se jura de ne pas mourir.


Et voilà comment, lorsqu’elle eut conduit, trois mois plus tard, jusqu’au triste cimetière, aux croix plantées dans la boue, Pasiphaé la blonde et Carmen la Valaque, elle resta sans peur pour elle-même, tranquille et comme fière d’une espèce de victoire. Il lui semblait que sa peau bise et sa chair immuablement saine pouvaient tout affronter. Et d’ailleurs elle était reine ! C’était une reine qui se donnait à tous, puisque c’était son devoir. Elle avait la conviction profonde, par ce renversement des valeurs morales qui fait un autre cerveau et une autre morale aux personnes de sa caste, que c’était un devoir ! Bonne, douce, pacifiante, elle régnait, étant la seule femme blanche, ignorant sa honte, que tout le monde avait fini par oublier. Et quand Barnavaux, soldat d’infanterie coloniale, deux fois rengagé, créateur de verbes, faiseur de gloires locales, comme Warwick était faiseur de rois, l’eut baptisée Marie-faite-en-Fer, elle accepta ce nom comme un hommage et le porta aussi fièrement que le sultan Mahmoud, jadis, celui de Victorieux. Elle régnait, je vous dis, et n’eut jamais de rivale ! Les bataillons succédèrent aux bataillons, de nouveaux chefs remplacèrent les anciens, elle vit grandir Port-Ferry, bâtir un quai, monter les assises des premières maisons de briques, briller les premiers toits en tôle ondulée, signe de luxe, symbole de l’affermissement des dominations en Afrique. Seule, elle se rappelait encore les temps héroïques, gardait le souvenir des jours noirs où la fièvre avait couché tant d’hommes qui ne s’étaient pas relevés.

Une année, il advint que l’été fut beaucoup plus humide que de coutume. Au lieu des brusques tornades qui déversent d’un coup sur le sol des torrents d’eau que le soleil séchait tout de suite, la pluie tomba, lourde et grise comme en Europe, durant des semaines entières, pénétrant le chaume des paillettes, emplissant des marigots vides depuis longtemps, gonflant le fleuve élargi comme un lac. Les herbes croissaient avec fureur ; parfois du fond de la grande brousse on entendait le bruit puissant et sourd d’une chute dont la terre retentissait : c’était un arbre usé par l’âge, ne vivant plus que par l’écorce, qui s’effondrait sous le poids de ses feuilles trempées, de la mousse dont il était vêtu, imbibée maintenant comme une éponge ; et les mouches, par milliards, sortaient des pourritures. Marie-faite-en-Fer alla parler au major.

— J’ai déjà vu ça une fois. C’est mauvais signe… Nos pauvres enfants !

Elle avait pris l’habitude de dire « nos enfants » en parlant des hommes. Le major fronça les sourcils. Lui aussi savait trop bien ce qui allait arriver ; le premier de ses patients qui vint se plaindre d’un grand mal de tête, il regarda sans rien dire ses deux pupilles, et le fit coucher tout de suite. Marie-faite-en-Fer lui dit, le soir :

— Il avait les yeux très brillants, n’est-ce pas et maintenant, il saigne du nez. C’est la fièvre jaune ?

— Oui, fit le major tristement.

Marie-faite-en-Fer répéta :

— Nos pauvres enfants ! Qu’est-ce qu’il faut faire ?

— Il n’y a rien à faire, répondit le major, les frictionner avec des citrons, leur injecter de la quinine, et les endormir, pour les aider à claquer, avec de l’opium. C’est tout ce qu’on a trouvé, et ça ne vaut pas grand’chose. Mais, surtout, il faudrait protéger ceux qui n’ont rien encore… les protéger contre les moustiques. Ce sont ces sales bêtes, qui viennent de sortir de terre avec la pluie, qui portent ça dans la peau. Tout homme piqué est un homme mort. Et dire que depuis six ans nous réclamons au ministère des toiles métalliques pour la caserne ! Elles viendront trop tard. Voulez-vous que je vous dise, Marie ? Eh bien, faites-vous une moustiquaire, et fermez vos fenêtres avec vos robes de mousseline, si vous n’avez rien de mieux.

— Oh ! moi… fit Marie-faite-en-Fer.

Elle n’ajouta rien, mais le lendemain elle apportait cinq moustiquaires au major : elle avait cousu toute la nuit. Ce fut là le point de départ du grand combat. On acheta toute la mousseline des traitants : et alors Marie devint la directrice d’un grand atelier, plaça elle-même partout les frêles barrières qui s’opposaient aux fureurs des bêtes invisibles. Et quand, à la tombée du soir, elles emplissaient l’air de leur insupportable murmure, plus terrible que le clairon sonnant sur une ville attaquée, Marie-faite-en-Fer allait voir si ses remparts tenaient bien. Ah ! il serait trop hypocrite et trop sot de rien cacher ! On continuait encore à aller chez elle pour autre chose. Croyez-vous qu’ils soient nombreux, les hommes qui, dans l’attente de la mort froide, contre laquelle sont inutiles l’énergie des muscles et la force irritée des membres, ont le courage de mâcher tout seuls leur peur sans aller se pendre au cou d’une femme comme de petits enfants ? Mais de ces amants épouvantés, Marie-faite-en-Fer en accompagna beaucoup jusqu’à leur dernier lit solitaire, dans la baraque en planches faite déjà comme un cercueil, où le major les aidait à mourir avec son opium dérisoire et sa quinine qui ne servait à rien. Et de ceux qui ressuscitèrent par hasard, il n’en est pas un qui n’ait vu cette brave figure de femme penchée sur l’oreiller.

Les pluies cessèrent. La saison sèche revint avec le vent de mer, la boue du cimetière se reposa, et un général inspecteur arriva de France pour rendre du courage aux hommes, prendre les mesures qu’on prend toujours trop tard, et glorifier du moins les vivants d’avoir vécu, puisque personne ne pouvait plus rien pour les morts. Et ils défilèrent, ces vivants, avec ceux de leurs chefs qui restaient, avec leurs armes fourbies, leurs voitures de fer grinçantes qu’ils poussaient à bras parce qu’on n’avait pas soigné les chevaux, et que les chevaux, eux aussi, étaient morts. Et, derrière cette troupe décimée, interdite, marchant mal, traînée par le major, disant « qu’elle ne savait pas ce qu’on lui voulait », Marie-faite-en-Fer, à son tour, défila !

— Notre Sœur de charité, dit le major.

Le général savait. Il salua Marie-faite-en-Fer très gravement, il salua de tout son cœur, devant les troupes, devant les officiers et devant le drapeau.

— On ne peut pas vous décorer, madame, dit-il, mais… voulez-vous me permettre de vous embrasser.

Il n’était jamais arrivé, dans toute la vie de Marie-faite-en-Fer, qu’on lui eût demandé pour ça : « Voulez-vous me permettre ? » Voilà pourquoi elle pleura.


Vers le soir, elle s’assit devant sa maison. Par sa porte entr’ouverte, on apercevait un lit bas, drapé d’une étoffe rouge, un lit tel que sans doute ils étaient jadis à Suburre, tel qu’on les voit encore à Marseille et à Toulon dans les quartiers infâmes. Mais son cœur était rempli d’une joie ineffable, et en même temps elle avait presque envie de mourir, sachant qu’il ne pourrait plus rien lui arriver dans la vie d’aussi fort et d’aussi bon que ce qu’elle avait senti ce jour-là. Ce fut à ce moment qu’elle entendit le grincement des voitures Lefèbvre. Sur la route dure, elles roulaient avec leurs grandes roues maigres qu’elle connaissait bien, mais changées en corbeilles de fleurs : les beaux hibiscus rouges, éclatants comme un cri dans l’airain, les fleurs mauves des grands épiniers, et tout l’or des mimosas ; elles roulaient, précipitées, tassées, odorantes elles roulaient jusqu’à elle, poussées par toute la garnison, et la garnison criait :

— Ce sont des fleurs, des fleurs, des fleurs ; Marie-faite-en-Fer, ce sont des fleurs pour toi !

Et Barnavaux, le premier marsouin qui passa devant elle, avec ses beaux yeux clairs qui brillaient sous son casque, des deux côtés de son nez mince, lui jeta une pièce d’argent sur les genoux.

— Voilà une piastre, Marie-faite-en-Fer, une piastre !

Elle regarda la pièce, comme éveillée d’un rêve.

— Ah ! dit-elle, c’est vrai… Oui, c’est vrai. Eh bien ! entre, Barnavaux.

Mais Barnavaux répondit :

— Non, pas aujourd’hui. Aujourd’hui, c’est repos, congé pour tout le monde. Ordre supérieur. Et tu fais partie du corps, maintenant !

Elle leva les yeux, sans comprendre, et les autres, à leur tour, les trois cents qui survivaient, faisaient tomber à ses pieds une pièce brillante, et s’en allaient.

— En place, repos ! Marie-faite-en-Fer !

Elle demeura longtemps éperdue devant ce trésor, et cet argent éparpillé lui faisait presque peur. Il lui semblait qu’il ne pouvait pas être à elle, puisqu’il venait d’une source pure, et qu’ainsi elle ne l’avait pas gagné. A la fin, elle le ramassa pour le mettre dans un sac, et ses doigts tremblaient beaucoup.

Il faisait tout à fait nuit quand elle alla trouver le général.

— Je ne peux pas garder ça, dit-elle comme il la considérait en silence. Je ne peux pas mettre cet argent avec… avec l’autre. Est-ce qu’il y en a assez pour un lit, un lit dans l’hôpital qu’on va faire ?

Voilà pourquoi il existe aujourd’hui, à l’hôpital de Port-Ferry, un lit qui porte cette inscription, sur une pancarte blanche : No 1. Fondation Marie F…

Et cette histoire est très vraie.


J’entreprendrai maintenant d’écrire comment Marie-faite-en-Fer aima, et comment elle mourut. Et je ne veux pas affirmer par là qu’elle mourut d’amour. Il est très vrai qu’on meurt quelquefois d’amour, autre part que dans les livres, mais je n’entends rien dire dont je ne sois tout à fait sûr, et si la grande passion pour le major Roger, que Marie-faite-en-Fer entretint silencieusement dans son cœur, fut pour quelque chose dans sa fin, elle ne l’a jamais avoué à personne, c’est un secret qu’elle a emporté. Il faut toujours qu’une femme garde une pudeur. Marie ne pouvait avoir celle de son corps, sa profession le lui défendait. Elle eut celle de ce grand sentiment pur dont son âme était toute pleine.

Ça lui vint d’abord parce que c’était par lui qu’elle avait eu de la gloire. Elle ne pouvait oublier le jour où le général l’avait saluée devant le drapeau et embrassée comme une dame, le jour où les soldats lui avaient apporté des fleurs, les jours plus longs et plus chers de l’épidémie, où elle avait eu autre chose à faire que son monotone et triste métier d’amour. Et c’était le major qui l’avait prise à son bras en disant devant tout le monde : « Notre sœur de charité ! » C’était avec lui qu’elle avait travaillé et risqué sa vie, quand les hommes mouraient. Intérieurement, elle lui dévoua son cœur, institua pour lui un culte de vénération timide et taciturne.

Tout ce qu’elle osa jamais lui demander, ce fut sa photographie, et celle d’une petite fille qu’il avait en France, car il était marié. Il avait cédé à son désir par condescendance, en lui faisant promettre seulement de ne pas montrer ces portraits. Marie avait tenu parole, mais ces images, elle les considérait longuement quand elle était seule, comme des choses extraordinaires, d’une valeur inestimable. L’idée que le major avait un enfant lui faisait du bien et du mal à la fois. Il lui arrivait d’y penser toute une longue nuit, avec des rêves impossibles. Mais son esprit raisonnable ne formait que des raisonnements droits ; elle se reprocha d’avoir des idées au-dessus de sa situation.

Seulement, les négrillons s’aperçurent bientôt qu’ils pouvaient tout obtenir d’elle. Les petites filles lui apportaient leurs poupées, dont quelques-unes avaient des colliers de perles en verre, en véritable verre, bijoux sans prix, et des coiffures comme les vraies dames noires du pays, c’est-à-dire une laine longue, tordue en queue de canard, et tombant sur le dos. Elles passaient des journées entières, devant sa case, jouant avec leurs képé-soukous : deux cosses de coloquinte avec des pierres dedans, qui font grelot. Elles se couvraient mutuellement de poussière pour se rendre « pareilles les blancs » et Marie les débarbouillait, après leur avoir donné du sucre. Leurs parents finirent par la considérer comme une espèce de bonne sorcière, très puissante. Les honneurs rendus à Marie-faite-en-Fer après l’épidémie ne leur avaient pas échappé. Ils en conclurent qu’elle avait fait fuir le mal par des enchantements merveilleux. Quelquefois, elle entrait chez les négresses en peine d’enfantement. Elle ne les assistait point, mais demeurait pensive tandis qu’elles criaient longuement, accroupies sur des bottes de paille ; et la croyance s’enracina que sa présence avait quelque chose de salutaire, qui protégeait contre les mauvais esprits.

Le temps coula. Marie-faite-en-Fer s’aperçut, avec une sorte d’étonnement, que sa belle force de femme saine, dont elle avait été si orgueilleuse, l’abandonnait. Parfois, des rougeurs subites montaient à ses joues, il lui semblait s’évanouir. Autour de ses tempes, de ses oreilles, de ses yeux, sa peau prit des teintes de cire. Elle connut d’autres misères secrètes, dont elle fut humiliée, et la fièvre la visita tous les jours.

Les médecins appellent ça de l’anémie tropicale. C’est un nom savant qui ne signifie pas grand’chose, excepté l’envie de mourir ; et on finit par mourir, en effet, dans une grande langueur, sans rien regretter, comme on s’endort ; on finit par ne plus avoir peur de mourir, parce que c’est bien plus facile, bien plus commode, bien meilleur que de bouger. On a beau être jeune, on pense comme quelqu’un de tranquillement mélancolique et très vieux, et on s’en va, tout doucement. Voilà ce que c’est que l’anémie tropicale ; Marie-faite-en-Fer s’en allait.

Elle s’en allait, n’ayant plus joui dans son âme d’une seule minute de paix depuis son grand bonheur. Les choses autour d’elle avaient changé, elle ne les reconnaissait plus. La ville avait grandi. Il y avait maintenant des maisons presque riches, avec des perrons et des vérandas, et les militaires, insensiblement, faisaient place à des civils, ce qui l’emplissait de stupeur, des civils venus avec leurs femmes, qui détournaient les yeux sur son passage. Il y avait un palais du gouvernement, une église en briques, dont le curé était le père Félix, ancien sous-officier de zouaves, et on avait construit l’hôpital. On l’avait invitée pour l’inauguration : on lui avait montré le lit qu’elle avait fondé, on avait rappelé son nom devant elle, dans un discours, mais avec des délicates réserves, et sans insister : puisque la ville avait changé, puisqu’il y avait des femmes honnêtes, maintenant ! Voilà qui était bien égal à Marie-faite-en-Fer, les femmes honnêtes ; mais ce qui lui perça le cœur, ce fut de voir au pied des lits, au pied de son lit, qui portait son nom, de vraies Sœurs de charité. Elle n’avait pas pensé à ça : son rôle héroïque était bien fini ; elle ne serait plus que Marie-faite-en-Fer, une fille. Elle ne se faisait pas ces réflexions d’une façon aussi précise, mais son âme s’agitait dans une confusion inexprimable, tandis que son corps, devenu débile, éprouvait d’infinis dégoûts.


Elle eut pourtant la grâce d’expirer sans beaucoup souffrir, le jour où s’achevait le jeûne du ramadan, à la tombée du soir, ce soir qu’attendaient avec impatience les indigènes convertis à l’islam. Le soleil enfin croula sous terre, laissant sur l’horizon occidental une ardente irradiation, tel un obus qui vient d’éclater. Et, comme cette lueur vibrait encore, apparut à l’ouest le premier croissant de la lune. Sur un ciel légèrement teinté de bleu, ce ne fut qu’une blancheur à peine visible, presque un rien, quelque chose comme un coup d’ongle sur une table de marbre. Alors, de tous les murs en terre de la ville noire, de toutes les rues, monta un grand cri exalté, l’acclamation qui saluait le retour de l’astre, le début d’une fête nocturne. Des demeures grises sortirent, parées pour la danse, prêtresses des rites voluptueux de cette nuit, des femmes indigènes, sœurs en infamie de Marie-faite-en-Fer. Elles s’assemblèrent par troupes ; sur leurs chevilles minces on entendit sonner leurs anneaux de cuivre. Marie eut une espèce de dernier sourire en songeant qu’elle, du moins, n’avait plus qu’à se reposer, se reposer pour toujours ; et elle expira paisiblement quelques heures après.

Elle n’avait pas voulu recevoir le curé de Port-Ferry. L’arrivée des Sœurs de charité l’avait rendue anticléricale. Elle était obscurément jalouse de ces rivales triomphantes, de la bonne Vierge venue avec elles, et sa colère parfois s’était exhalée en termes qu’il vaut mieux ne pas répéter. Ce n’était ni une femme honnête, ni une belle dame de salon : songez alors à ce qu’elle put inventer ! Mais l’ancien sous-officier de zouaves, qui n’avait renoncé à la discipline militaire que pour devenir sergent dans les milices divines, avait gardé trop de souvenirs de sa vie passée pour lui en tenir rigueur. Il voulut que le corps purifié par la mort de Marie-faite-en-Fer franchît enfin les portes de l’église, et tous ceux qui l’avaient connue — et vous savez de quelle manière ils l’avaient connue ! — la conduisirent jusqu’à son dernier lit, chaste et terrible. Barnavaux disait : « Notre petite mère ! notre petite mère ! » Il n’avait pas oublié pourtant qu’elle avait été pour lui encore autre chose : au fond, les hommes n’oublient jamais ça, et il ne faut pas insister sur certains des souvenirs qui l’attendrissaient. Oui, oui, c’étaient les suprêmes survivants parmi sa clientèle qui accompagnaient Marie, et le père Félix ne craignit pas de le rappeler ! Il dit qu’elle avait eu toutes les vertus, sauf une, que l’égoïsme et la sensualité des hommes ne lui avaient pas permis de cultiver, mais que, puisqu’il était le seul qui n’eût pas eu, jusqu’à présent, affaire à elle, il avait sans doute des chances de recommander utilement son âme douloureuse à la miséricorde divine.

C’est de la sorte que parla le père Félix, et il n’était peut-être pas très éloquent ; mais je vous rapporte ses paroles sans en rien changer, ne voulant altérer par nul mensonge une histoire si simple, où je rougirais de mettre de l’art, et des mots qui ne seraient pas tous vrais.

Il y a pourtant une chose encore qu’il faut que j’ajoute pour que la vérité entière soit connue, bien que je ne sache guère comment m’exprimer avec décence. Les noirs, dans leur âme obscure qui voyait des merveilles et des charmes dans tous les êtres et toutes les apparences, ne purent renoncer au culte qu’ils avaient voué, vivante, à la bonne sorcière. Voilà pourquoi ils lui élevèrent une tombe, à leur manière, une tombe en boue durcie, avec de petits clochetons peints à la chaux. Et, pour qu’on sût bien que c’était Marie-faite-en-Fer, et non une autre, dont l’esprit reposait là, et continuerait sans doute à faire des miracles, ils placèrent parmi ces clochetons sa statue, taillée dans un bois incorruptible. Ce ne sont pas de grands artistes ; ils ne se flattaient pas de rendre son image ressemblante. Mais ils s’y prirent de telle sorte qu’on pût voir, sur l’image de cette femme nue, que c’était une femme, et que nul ne pût s’y tromper.

C’est ainsi que fut perpétuée, par leurs mains involontairement obscènes et très pieuses, la mémoire de Marie-faite-en-Fer, avec son corps offert à tous, et son grand cœur.

L’ILE AUX LÉPREUX

— … Les hommes non punis pour descendre à terre !

Le clairon sonna encore une fois sur le pont de l’Iraouaddy, les sous-officiers répétèrent la phrase, et une trentaine de troupiers d’infanterie coloniale défilèrent devant eux, rectifiant la position, corrects, immaculés sous le dolman blanc à boutons de cuivre et le casque blanc incrusté d’une ancre, insigne de leur arme. En face de nous, toute noire sous le soleil qui se levait derrière elle, c’était l’île de Zanzibar, escale des paquebots français qui vont à Tamatave. Le vent frais du matin, soufflant de l’est, arrivait au navire tout chargé des senteurs de la terre : mille odeurs mêlées qu’on distinguait vaguement : celle de la marée baissante qui laisse à découvert des coquillages brisés, des poissons morts, des huîtres, sur les palétuviers, qui s’ouvrent et respirent ; celle des grands orangers, des pamplemoussiers, des citronniers, amère et sensuelle ; celle des poivriers encore, qui brûle les narines, sèche la gorge, monte à la tête — odeurs nauséabondes, odeurs délicieuses, et qui toutes ensemble font bondir le cœur, parce qu’elles annoncent l’élément de l’homme, la terre inébranlable et nourricière, où il y a des maisons, des arbres et des femmes.

Et, comme j’allais moi-même descendre dans un des canots du bord, je cherchai Barnavaux des yeux : mon ami Barnavaux, trois fois sergent, cassé deux fois pour indiscipline, une fois pour indignité : Barnavaux qui a tant vu le monde qu’il ne le regarde plus, et si sage qu’il dort quand il n’a pas absolument besoin d’agir — à moins qu’il ne boive ! Barnavaux qui sait tout, Barnavaux qui a tous mes vices, mais qui ne les cache pas ; Barnavaux qui ne sera jamais rien qu’un soldat, et que j’aime plus que je n’aimerai jamais personne, parce que tout ce qui se sent, se voit et se touche, tout ce qui arrive et tout ce qu’on rêve, il peut le dire comme vous ne le direz jamais, avec des mots qui sont à lui. Vous ne l’apercevrez dans ces pages que comme je l’aperçus moi-même : par instant, au milieu de paysages divers, au cours d’une action brève, parfois pour un seul geste. Barnavaux n’a pas d’histoire, parce qu’un soldat n’en a pas. Un soldat n’a que des histoires. Il est né un jour, il mourra un jour, voilà tout. Les choses qu’il accomplit sont sans lien pour lui, elles n’ont d’unité que dans l’unité de l’œuvre dont il est l’outil inconscient. Avez-vous jamais vu un grand oiseau, un aigle, un balbuzard, s’enlever tout à coup sur la face d’un lac, planer et disparaître ? Il n’est demeuré qu’un instant sous vos yeux : pourtant toutes les fois que la mémoire évoque ces eaux plates, ces monts immobiles, ces rochers, ces broussailles, elle évoque cet oiseau avec eux. Ainsi pour Barnavaux : et pensez aussi au « témoin » que les peintres placent au pied du monument qu’ils peignent. Il est tout petit, mais il en donne la mesure, il n’est rien, et rien n’est sans lui.


Il s’était assis sur un tas de cordes, au bout du gaillard d’avant, un pied nu, l’autre chaussé d’une vieille espadrille, et sa veste de treillis, ouverte sur la poitrine, montrait sa peau brune. Il avait un casque, bien entendu, à cause du soleil : mais son casque « numéro deux », monument triste et dégradé sur lequel ses doigts avaient laissé des traces, car il n’avait même pas pris soin de le passer à la craie.

— Barnavaux, lui dis-je, vous êtes puni ?

Il me regarda d’un air mélancolique, en répondant :

— Non, je ne suis pas puni. Seulement, je ne veux pas, je ne veux pas aller à Zanzibar, voilà !

On apercevait la rade, les môles de bois et de fer, le grand palais du sultan, que les Anglais ont brûlé depuis, pour apprendre à ce souverain que les devoirs d’un prince protégé sont de ne pas s’occuper des soins du gouvernement. A droite commençaient presque tout de suite les jardins. Jusqu’à la mer aux lames courtes, déferlaient leurs verdures croulées ; et plus loin c’était la campagne, avec des baobabs aux troncs faits comme des betteraves géantes, dans lesquelles un enfant aurait planté des branches pour s’amuser : le baobab, un arbre nègre ! gros, bête, ventru comme un nègre riche ! Les sons assourdis d’un piano mécanique, dont sur le quai on tournait la manivelle, venaient jusqu’à nous ; ils étaient héroïques, sentimentaux ou voluptueux, tout ça pour deux sous ; ils annonçaient les bars, les femmes, les grandes joies sauvages et naïves des mâles longtemps prisonniers dans les murailles de tôle des navires, et rendus pour quelques heures à la liberté.

Je répétai :

— Barnavaux, ce n’est pas possible, vous descendez, n’est-ce pas ?

— Non, répondit-il encore. Je connais. Merci !

Et il poursuivit :

— Oui, n’est-ce pas ? On boit, et il y a les petites filles noires, les Valaques, les Japonaises, les Hindoues ? J’ai trop vu ça, dans le temps, et ça n’a pas bien fini.

Des souvenirs le troublaient. Pour la première fois de sa vie, je m’aperçus qu’il avait horreur de les voir revivre, et d’en parler.

— Barnavaux, lui dis-je, moi non plus, alors, je n’irai pas à terre, mais racontez-moi ?…


Il commença, presque indécis et effrayé — et jamais je n’avais vu Barnavaux indécis ou effrayé.

— … Il y avait Ranaive et une petite fille Chetty…

Mais il s’interrompit brusquement :

— Non, ce n’est pas ça. Savez-vous ce que c’est que la lèpre ?

— La lèpre ?

— Oui. Vous ne savez pas. Vous avez idée seulement que ça existait il y a longtemps, longtemps, et que ça n’existe plus. Mais vous vous trompez. Il n’y a plus de lépreux en France, mais l’Afrique en est pleine, et l’Océanie et l’Asie ! Et quand les Européens reviennent dans ces pays où nous sommes maintenant, la lèpre se jette sur eux comme sur les autres. Ce n’est rien d’abord, on ne s’aperçoit même pas qu’on est pris : de toute petites taches rouges dans la paume de la main, ensuite une marque presque invisible encore, faite comme une feuille de chêne, et puis des plaques, et en dessous je ne sais quoi qui ronge les articulations des bras, des genoux, des doigts. Les plaques gagnent les cheveux, après c’est le front, après c’est toute la figure qui se gonfle et se ride à la fois. La bouche devient comme un mufle, les oreilles s’écartent, et on voit des hommes et des femmes qui ressemblent à des lions. Ils ressemblent à des lions, je vous dis, ils ont quelque chose de magnifique, de majestueux, de féroce, et ils vont mourir !

» Ils meurent horriblement, par morceaux : d’abord les doigts qui tombent, puis les jointures du coude et de la rotule, puis le reste. Je me suis demandé quelquefois ce qui reste à enterrer d’un lépreux. C’est la plus vieille maladie du monde, la seule qui couvre toute la terre. Les gens d’Europe ont la petite vérole et la tuberculose, que ceux d’ici ne connaissent pas. En Amérique, ils avaient la fièvre jaune, qui n’est pas chez nous, et les noirs meurent de la maladie du sommeil. Mais la lèpre a toujours été partout. C’est comme si elle avait été transportée par les premières familles des hommes, à l’époque dont parle la Bible, quand ils ont quitté Babel.

— Barnavaux, dis-je stupéfait, qui vous a donné cette idée ?

— Je ne sais pas, répliqua-t-il, étonné lui-même. Il me semble que ça doit être comme ça.

Et tandis qu’il rêvait un peu, je revis en moi-même les migrations primitives, alors que les hommes n’avaient que des armes en pierre, et sur l’immensité des espaces jetaient leurs premières colonies, emportant avec eux cette lèpre dont on retrouve partout la trace ineffaçable, jusque sur les plus vieux ossements des plus vieux tombeaux ; puis évoluant en races distinctes où apparurent des fléaux différents, — et maintenant que les grands navires mêlent toutes ces races, le mélange de tous ces fléaux, et le retour sur nous-mêmes du plus antique de tous, déjà presque oublié.

— Eh bien, continua Barnavaux, il y a dix ans déjà maintenant, j’étais jeune soldat, et on m’avait envoyé à Zanzibar pour recevoir les mulets qu’on y entreposait quelquefois avant de les envoyer à la côte malgache pour l’expédition de Tananarive. Et on s’amuse à Zanzibar : il faut bien s’amuser, c’est là qu’on s’arrête avant d’aller mourir : Mourir aux tranchées du chemin de fer que les Anglais font dans l’Ouganda, mourir aux mines du Transvaal, dans les possessions allemandes où il n’y a rien que des fièvres, des hippopotames et des officiers allemands, très nobles et très saouls, mourir à Madagascar même, où nous avons tant laissé des camarades ! Alors, pour ne penser à rien, il y a les bars où l’on boit, et les femmes, toutes les femmes qui remplissent des rues entières, et qui viennent de tous les pays du monde. Je faisais des parties avec Ranaive.

» Vous n’avez jamais connu Ranaive, et vous ne le connaîtrez jamais, vous saurez tout à l’heure pourquoi, bien qu’à cette heure il ne soit peut-être pas tout à fait mort : un bon garçon ! Je ne lui aurais pas donné ma sœur en mariage, mais un bon garçon. Sa mère, c’était une Malgache ; son père un demi-blanc ou un quart de nègre de l’île Maurice, probablement, mais personne n’en a jamais rien su, pas même lui. Il gagnait sa vie à épouser des filles de chefs dans la brousse de Madagascar et du Mozambique. C’est un bon métier, quand on a des marchandises. On laisse une partie de ces marchandises à son beau-père qui se charge de les vendre, on va dans un autre pays épouser une autre fille de chef et faire la même opération, et quand on s’est marié une dizaine de fois comme ça, on peut liquider, au bout de dix ans, les boutiques, les épouses et les beaux-pères. On est riche, et on ne s’est pas trop embêté. » Je suppose que c’est dans l’exercice de son commerce qu’il avait pris l’habitude de ne pas se gêner avec les femmes. Il était hardi… plus que moi.

— C’est beaucoup, dis-je poliment.

Barnavaux parut flatté, mais il continua :

— Il y avait, rue des Marchands-d’Argent, une petite Chetty, jolie comme le sont ces Hindoues, — et même pire, parce qu’elle avait du sang portugais : il paraît que les Portugais ont eu les Indes, dans le temps. Et à cause de toutes ces histoires passées, elle s’appelait Da Silva, comme une grande dame. Elle n’était pas meilleure que les autres, mais elle avait plus de fierté, à cause de son sang blanc, et Ranaive ne lui plaisait pas. Ce sont des choses qui arrivent et le mieux alors est de ne pas insister. Je crois qu’un soir Ranaive a insisté.

Je fis signe que je comprenais.

— Et jamais, poursuivit Barnavaux, jamais je n’ai vu de gifle comme celle qu’a reçue Ranaive. Il ne faut pas rire, il ne faut pas croire qu’une gifle, à Zanzibar, c’est comme une gifle à Paris entre gens du monde, c’est-à-dire rien du tout : il y a la majesté du blanc ! Ranaive fut considéré comme un blanc. Voilà pourquoi mademoiselle Draoupady fut condamnée, par la justice anglaise, et séance tenante, à payer cinq livres sterling, à moins qu’elle ne voulût faire un mois de prison.

» Ah ! je la verrai toujours, refusant d’acquitter l’amende, parce qu’elle ne la devait pas, puisqu’elle n’avait fait que se défendre et se venger ! Je vois ses épaules rondes, sa petite veste ovale, aux reflets violets sous des fleurs d’or, et la ligne de ses reins — une mince raie de peau cuivrée juste au-dessus du pagne — et toute cette chair vivante frémissant sous l’insulte. Et je n’oublierai jamais ses yeux. Je dis à Ranaive :

»  — Mon vieux, si tu t’en allais ?

» Il me demanda :

»  — Où, et pour quoi faire ?

»  — Où tu voudras. Chez tes dames de Madagascar et du Mozambique. Mais ne reste pas ici. J’ai idée que ce n’est pas fini, cette affaire-là !

» Il ne fit que hausser les épaules.

» Quand Draoupady revint prendre sa place derrière le bar, un mois après, je crus d’abord que je m’étais trompé, tant elle avait l’air tranquille. Elle faisait semblant de ne jamais regarder Ranaive, voilà tout. Nous fûmes encore plus étonnés lorsqu’elle épousa très légitimement, quelques jours après sa sortie de prison, un détective pour lépreux.

— Vous dites ?

— C’est une invention des Anglais. Est-ce que vous croyez qu’on pourrait vivre, si on savait qu’on a la lèpre à côté de soi, la lèpre qui passe, invisible, et qu’on peut prendre dans un serrement de mains, sur la rampe d’un escalier qu’on monte, l’objet qu’on touche, le verre qu’on boit ? Ce n’est pas quand ils ont leurs marques, quand ils perdent leurs membres, quand on voit à cent pas leurs faces de lions, que les lépreux sont un danger : on peut les fuir, on les connaît. Mais au commencement, quand ils n’ont rien que ces petites taches roses ou ces plaques imperceptibles, quand ils ne savent pas eux-mêmes !… Comprenez-vous ? Eh bien, il y a des gens qui savent s’y reconnaître : ils ont l’œil. Alors les Anglais les nomment détectives pour lépreux. Ils vont partout, ils s’arrêtent dans les marchés, ils baguenaudent dans les boutiques, ils causent avec vous, debout devant les comptoirs où chez les femmes : et ils cherchent leur gibier. Contre leur dénonciation, les blancs, les vrais blancs, ont la ressource de demander un certificat de médecin, leur embarquement pour l’Europe. Mais les indigènes et les métis… il y a une île, pour les indigènes et les métis lépreux ; c’est dans les Seychelles. Un bateau de la police les mène là, et on ne les revoit jamais. Est-ce que vous devinez maintenant ?

— Quoi, dis-je, Ranaive ?

— Eh bien ! le détective pour lépreux l’a reconnu. Il l’a pris pour son gibier.

— Mais est-ce qu’il était lépreux ?

— Lui ! répondit Barnavaux presque solennellement. Il était aussi sain que moi, je vous le jure. Mais, maintenant, il l’est devenu, là-bas ! Vous devez comprendre pourquoi je ne tiens pas à revoir Zanzibar.


Il paraissait revivre ces choses, et s’en épouvanter. Son âme est calleuse. Sa morale n’est pas d’un prêtre, ni d’une vierge. S’il voulait se confesser pleinement, il avouerait sans doute des choses à vous faire frémir. Mais cette froide vengeance de femme écrasait son imagination ; il ajouta :

— J’ai oublié de vous dire qu’elle s’appelle Félicité, sur les cartes, l’île aux Lépreux. Ça doit être un bel enfer !

BARNAVAUX VAINQUEUR

A gauche de la vieille darse, à Toulon, en face de la carène grise de la Belle-Poule, de l’autre côté des cabanons où dans la nuit des temps il y avait les forçats, c’est là qu’aujourd’hui on amarre les contre-torpilleurs. Ils dorment bien sagement, attachés à de vieux canons fichés en terre ; et très bas sur l’eau, avec leurs cheminées courtes, leurs petits espars de rien du tout, leurs câbles maigres, ils ont l’air de gros poissons malades auxquels un méchant enfant aurait piqué sur le dos des bobines à dévider et des aiguilles avec leur fil. Le matin, les matelots en sortent par escouades. Ils vont vers des choses qui sont sur le quai, faites comme des abreuvoirs, et qui vraiment sont pleines d’eau douce. Alors, retirant leur tricot, nus jusqu’à la ceinture, ils frottent rudement leurs torses bourrus, leurs dos où les muscles roulent par grandes ondes, suivant les gestes qu’ils font. Le soleil tape, et leurs yeux jeunes brillent sous leurs cils clignés.

Pour voir ça, qui est plus beau que tout le reste à Toulon, parce que c’est tout en vie, il faut d’abord tourner la darse, et passer derrière un tas de bâtisses, presque toutes démolies, qui servaient dans le temps à je ne sais pas quoi, par des chemins où il n’y a ni pavés, ni macadam, ni rien, excepté de l’eau, de la boue, du charbon qui a déjà servi, et des tessons de bouteilles. L’air sent le poisson frais pêché, les saletés qui pourrissent, le sel frais qui vient de la mer, le vieux sel, qui est la saumure, et même les fleurs, parce qu’au printemps il y en a trop dans ce pays, et que leur odeur traîne partout. Au plus près de la jetée qui sépare la vieille darse de la rade, louche une espèce de maison poussiéreuse, miteuse, calamiteuse, avec très peu de fenêtres sous beaucoup de toit ; et ce qui lui donne l’air encore bien plus suranné, ridicule et raffalé, c’est que sur sa muraille borgne on lit en grosses lettres noires : Fanfare des Boers : siège social. A côté de cette première inscription, on en lit une autre, en lettres plus petites : Caveau des Boers. Parce que, je suppose, la fanfare boit.


Comme je passais devant cet étrange vide-bouteille, en me demandant quels humains pouvaient bien avoir le courage de s’y désaltérer, un homme justement en sortit, s’essuyant la bouche. C’était un soldat d’infanterie coloniale. Il avait le pantalon à passepoil rouge, les épaulettes jaunes, la tunique bien sanglée, les boutons bien astiqués, la barbe claire, des yeux vifs, une figure maigre et un teint de papier mâché : de ces hommes que nous appelons, là-bas, des crevards, parce qu’ils se sont offert tout ce qu’on peut avoir, bilieuse hématurique, accès pernicieux, choléra, cochinchinette, quinte, quatorze et le point, qu’ils ont toujours l’air claqué, mais ne veulent rien savoir pour mourir. Voilà ce que c’est qu’un crevard : ce qu’il y a de mieux.

C’était Barnavaux.

Il me cria tout de suite :

— Alors, on ne salue plus ? C’est-il que vous êtes devenu empereur d’Allemagne, gréviste, ou quoi ?

J’ai déjà expliqué qu’il ne faut jamais s’étonner de rencontrer Barnavaux nulle part : il est là quand il doit être là ! Je n’avais qu’à m’excuser, je m’excusai. Et ce fut seulement pour causer, et parce qu’on ne peut pas faire autrement, que je demandai :

— Qu’est-ce que vous faites ici ?

Barnavaux eut un clin d’œil sur la ville. Puis il répondit, toujours aisé :

— J’attends les événemeints !

Or, Barnavaux n’a pas le droit d’avoir l’accent. Il n’est pas du Midi, pas même de Paris, ce qui l’embête : j’ai découvert qu’il était de Choisy-le-Roi. Mais il le cache. Du moment qu’il singeait l’accent, c’est qu’il n’y avait pas de sympathie perdue entre lui et les gens de la ville ; il ne dit jamais que ce qu’il veut dire. Je murmurai :

— Les ouvriers de l’arsenal ?

De nouveau il ouvrit un œil, et ferma l’autre. Après quoi, il fit le geste d’un homme qui tape.

Il faut savoir une fois pour toutes que j’ai adopté, en présence des crises qui déchirent notre malheureux pays, l’opinion d’anarchiste de gouvernement, qui, étant de mon invention et non encore répandue, me permet de n’être de l’avis de personne. En raison de quoi, je demandai à Barnavaux, d’une voix empreinte de blâme, ce que lui avaient fait les ouvriers de l’arsenal. Il me répondit :

— Ils ne f… rien !

Je répliquai avec indignation :

— Et vous ?

Barnavaux n’est pas comme moi, il met de l’honnêteté dans la discussion. Il réfléchit une minute et dit :

— Moi non plus.

Ayant rêvé encore plus profondément, il ajouta :

— Personne il fiche rien, à Toulon, excepté les pêcheurs, qui vont à la pêche deux fois par semaine, et ça leur suffit. C’est l’air qui veut ça : il fait trop bon. Les amiraux, ils vont à Paris ; les officiers, ils vont au bal, aux fumeries d’opium et à Paris ; et tout le monde, il va au café. Seulement, après, on embarque, et une fois sur le trimard, on trime. Il n’y a que les ouvriers de l’arsenal qui n’embarquent pas. Pour eux, c’est permission tout le temps. C’est ça qui est injuste.

Une nouvelle méditation plissa son front, et il déclara :

— Et puis, entre nous et eux, il y a le gouffre de l’esprit de corps.

— J’aimerais, fis-je, à en connaître votre définition.

— Bon, dit-il, vous le savez bien : ça consiste à mépriser les autres corps !

Il comprit sans doute l’admiration que m’inspirait la profondeur de sa pensée, car il poursuivit :

— C’est des choses qui ne sont pas dans la théorie, des espèces de religions. Une de ces religions, pour les marsouins et les matelots, c’est que les gens de terre sont des moules, comme leur nom l’indique. Principalement les gendarmes.

— Pourquoi les gendarmes ? demandai-je étonné.

— Oh ! fit Barnavaux, stupéfait à son tour, puisqu’ils n’appartiennent ni à la marine, ni à la guerre ! Ils relèvent du ministère de l’intérieur, comme des…

Il chercha un terme de comparaison qui égalât son dédain, et finit par trouver :

— Comme des journalistes !

— Barnavaux, lui dis-je, n’abordez pas la littérature. Que vous ont fait les gendarmes ?

— Rien, dit Barnavaux fièrement. Au contraire j’ai vaincu un gendarme, en combat naval et singulier. C’est une des plus belles pages de l’infanterie coloniale.


Je connaissais mon devoir. Je fis prendre au Caveau des Boers deux bouteilles du vin blanc qu’on vendange sur les côteaux, localement célèbres, de Cassis, un pain et du saucisson. Et nous allâmes nous asseoir sur la jetée.

En face de nous, c’était la rade, fermée pour les yeux comme un lac, carrée dans sa forme apparente comme si on l’avait creusée à la main, ceinte par des terres hautes, des collines pareilles à celles qui se dressent au-dessus de la ville, parfois toutes noires de buis et de myrtes, ailleurs toutes chauves et dévastées, de vieilles, très vieilles collines, craquelées par le soleil et mangées par la pluie. L’eau tranquille regardait le ciel, le ciel très pur regardait l’eau. Tout au milieu, vers le sud et l’ouest, de grosses choses s’allongeaient : des cuirassés, des croiseurs, pressés les uns contre les autres ; et leurs tourelles d’acier, leurs hunes guerrières, faisaient rêver d’un château fort, d’un fantastique château fort, tombé du haut des monts jusque dans la mer. Ils semblaient presque trop grands pour l’espace plat et liquide, et ne bougeaient pas. Mais devant eux, de toutes petites taches blanches se déplaçaient sans cesse, avec une incroyable célérité : des canots à vapeur et à pétrole, des barques ailées ; et de grosses bouées, dont on ne voyait que le dessus, peint en rouge et fait comme le couvercle d’une marmite énorme, dans ce grand baquet d’eau bleue traçaient des avenues droites.

— Voilà, dit Barnavaux, le théâtre de ma victoire !… C’est la dernière fois que les Russes sont venus. Moi, j’avais déjà tout mon paquetage, et mon hamac, à bord de l’Amiral-Charner, qui devait repartir le lendemain pour la Crète ; mais on nous avait tous lâchés, cette nuit-là, pour aider à fêter les amis et alliés. Ah ! nous pourrons recevoir toutes les flottes d’Édouard, celles du roi d’Italie, même celles d’Allemagne, — car tout arrive, dans ce chien de pays — mais jamais, jamais, on ne se soûlera comme avec les Russes, je le jure sur l’honneur de l’infanterie coloniale ! Tout le temps ils vous embrassent sur la bouche, et tout le temps ils boivent : c’est un phénomène surnaturel.

» D’abord, on est allé avec eux prendre l’apéritif au Bar du Cygne et de la Galère, qui est sur la route du Mourillon, et où il y a un aveugle qui joue du piano, comme dans le grand monde. L’aveugle, il a tant bu qu’il pleurait dans son piano, et qu’il a joué le cake-walk en croyant que c’était Bojé Tsara Krani. Mais les Russes, ils trouvaient ça bien tout de même. Après, on est allé à la Perle de la Méditerranée ; après, au Restaurant du Pôle Nord et de Californie ; après, au Grand Bar des Pacifiques, où on s’est battu avec des Norvégiens, je ne sais pas pourquoi ; on a été manger quelque chose à la Reine des Rascasses, une maison très distinguée ; après, on est retourné au Bar du Cygne et de la Galère, après… je ne me rappelle plus. On a été partout ; au Pavé d’Amour, bien sûr.

» Ah ! des noces comme ça, des noces comme ça ! Dans la rue, des hommes habillés en femmes, des femmes qui n’étaient pas habillées du tout, des pianos mécaniques qui ne jouaient plus, parce qu’on prenait des bains de pieds dedans ; des marins russes, gigantesques, qui s’en allaient portant des filles sous le bras, les emmenant… où, ils ne savaient pas. Ils les enlevaient, comme des gorilles. Et tout le temps, je vous dis, ils vous embrassaient sur la bouche.

» On cassait des tables de marbre, on défonçait des portes. Il vint un homme avec des ballons rouges, pour les petits enfants. Un matelot français les acheta tous, pour quarante francs : il y en avait bien cent. Et puis il attacha une mèche soufrée à ce gros paquet voletant, et le lâcha, pour voir la belle flamme que ça ferait dans le ciel. Et c’est vrai que les ballons éclatèrent contre un toit, et que le toit prit feu, et que ça fit une très belle flamme, et que les pompiers arrivèrent avec leurs pompes, et qu’on soûla les pompiers. C’était beau !

» … Il s’appelait Plévech, le gabier aux ballons, et tu parles s’il était fier ! Il me dit que Plévech, en breton, ça voulait dire « le Poilu » et qu’il ferait encore beaucoup de choses magnifiques à cause de son nom, de sa force, et de l’argent qu’il avait. Pour voir, j’allai avec lui.

» Ce fut comme ça que, par en haut le boulevard Sainte-Hélène, nous découvrîmes une petite voiture de maçons, avec des briques, un sac de ciment, une auge, un seau et une truelle. D’abord nous roulâmes la petite voiture. Il nous semblait qu’elle avait besoin de changer de place. Un peu plus tard, le Poilu me dit qu’il fallait faire quelque chose pour la moralisation des masses, qui étaient horriblement perverties, et par conséquent employer les briques à fermer à tout jamais la porte de madame Angèle, puisque cette personne manquait de vertu. Mais en allant chez madame Angèle, nous passâmes devant chez monsieur Poulard, celui qui est commissaire aux vivres. Et il a une drôle de maladie ; toutes les fois qu’il voit du monde, ou qu’il traverse une place, la tête lui tourne, il croit qu’il va s’évanouir. Il faut qu’il soit tout seul pour qu’il soit content. On appelle ça de l’ago…

— De l’agoraphobie, complétai-je.

— Oui. Alors, je pensai qu’il valait bien mieux murer la porte de monsieur Poulard, pour lui ôter la tentation de s’en servir. Le Poilu trouva mon idée juste et charitable. De notre vie, nous n’avions travaillé comme ça. Le Poilu gâchait le ciment, me portait les briques, et je les posais une à une, bien proprement : une couche de ciment, une couche de briques, en priant la Madone que ça voulût bien coller avant le matin.

» Voilà qu’au plus beau moment, le Poilu, qui gâchait toujours le ciment, lâche son seau et me crie :

»  — Largue tout ! Un brassé-carré !

» Puis il exécute la consigne en cas d’alerte, qui est de s’esquiver rapidement. Un brassé-carré, c’est un gendarme, à cause du temps où ils avaient des tricornes, brassés comme les voiles des frégates. Moi, empêtré des deux mains, avec ma truelle et ma brique, je me tourne : il était trop tard ! Le gendarme me met la main sur l’épaule et me dit :

»  — Qu’est-ce que vous faites-là ?

»  — Des travaux publics, je réponds.

»  — Je vous apprendrai à en faire, des travaux publics ! reprend cet homme impitoyable.

» Il réfléchit encore, et continua :

»  — Et comment qu’il aurait fait, le particulier, pour sortir demain ?

» Ça, c’était vrai. Mais je répliquai :

»  — Il sort jamais !

» Le gendarme eut l’air surpris. Mais il trouva l’argument :

»  — Et que si, par hasard, il est pas encore rentré ?

» Je n’y avais pas pensé. Méditant toujours, le brassé-carré me montra la voiture, l’augette, la truelle, les briques, et demanda :

» Où les avez-vous pris !

» Je lui dis :

»  — C’est un héritage. Ça vient de ma mère.

» Là-dessus, il m’invita à ne pas aggraver mon cas par des plaisanteries de mauvais goût : à quatre heures du matin on fait ce qu’on peut ! Et il me donna l’ordre de le suivre.

» Quand nous fûmes sur le quai, il se dirigea vers la Belle-Poule. C’est là qu’on enferme les matelots ramassés dans la ville, quand ils n’ont pas été sages. Alors je protestai que je n’étais pas un matelot, mais un glorieux guerrier, que d’ailleurs j’avais tout mon fourniment à bord de l’Amiral-Charner, qui devait lever l’ancre à six heures, et qu’il me fallait y retourner, dans l’intérêt pressant de la République française. Je croyais qu’il allait s’attendrir : il appela un patron de canot. Je n’ai jamais rien rencontré de têtu comme ce gendarme !

» J’avais envie de me passer mon sabre-baïonnette au travers du ventre. Arrêté par quelqu’un de l’arme, c’est bon ! J’en avais pour huit jours de bloc. Mais par un gendarme, je savais mon compte : à bord d’un navire de guerre, c’est trente jours.

— Pourquoi ? demandai-je.

— A cause du déshonneur. Je vous ai déjà expliqué ce que c’est que l’esprit de corps. Un marsouin ne doit pas se laisser arrêter par un gendarme.

» J’entrai donc dans le canot, en gémissant sur mon triste sort. Tout à coup, une ombre me frôla, toucha l’épaule du patron de canot et lui dit en me montrant :

»  — Marius !

» C’était le Poilu. Bon Poilu ! Marius hocha la tête, en signe qu’il avait compris. Deux marins contre un gendarme, c’est toujours d’accord. Le patron prit ses rames.

» La muraille bâbord de la Belle-Poule, les cabanons des forçats, les cornes de la jetée… nous voilà dans la rade. Le jour venait. Le soleil se mit à rire au-dessus des palmiers du Mourillon.

»  — A l’Amiral-Charner ? demanda Marius.

»  — A l’Amiral-Charner, dit le gendarme.

» Et, baissant le nez, il tira son calepin pour écrire son rapport.

» Marius se pencha, fit un geste vif que je ne compris pas moi-même, tira sur ses rames. Et toujours, il me regardait, me regardait ! Je lui rendais son regard sans rien deviner, la tête molle, songeant : Comment va-t-il me tirer de là, l’ami du Poilu ?

» Tout à coup, il cria :

»  — Bon Dieu de bon Dieu !

»  — Quoi ! fit le gendarme, relevant la tête.

»  — Le canot fait eau !

» C’était vrai. Le canot prenait l’eau, et très vite. On la voyait monter en toutes petites vagues qui remuaient des tas de choses, des bouts de filin, un crabe mort, une vieille chique. Le patron dit encore :

»  — Savez-vous nager ?

» Le gendarme ne savait pas nager. Je n’ai jamais vu un gendarme aussi blême. Il cria :

»  — A terre ! Tout de suite à terre !

»  — On serait noyé avant d’y arriver, à terre ! Savez-vous gouverner, au moins ?

» Le gendarme ne savait pas gouverner, mais il savait un peu ramer. Il prit la seconde paire de rames, et je me mis à la barre.

»  — Où va-t-on ? dis-je.

»  — A la bouée, la plus proche bouée, là ! Tonnerre de Dieu, nous n’arriverons pas !

» Le gendarme se penchait sur ses rames, de grosses gouttes de sueur lui venaient. Il avait de l’eau par-dessus ses bottes. Il les ôta.

»  — V’là la bouée. Arrive ! arrive ! cria Marius.

» Le gendarme, je dois dire à la honte éternelle de cette arme respectable, ne s’occupa d’aucun de nous deux. Il fit un bond surhumain, sauta sur la bouée, glissa sur ses deux genoux, puis se redressa, tout seul, tout droit, tout pâle au milieu des eaux, sur son socle : la statue du gendarme éclairant le monde ! Alors Marius me cria :

»  — La barre à tribord, vite !

» Je me mis à la barre à tribord et nous nous éloignâmes lentement, le canot gouvernant à peine, plein comme un tonneau.

» Lâche la barre, me dit Marius, il faut écoper. Et puis, je remettrai la bonde !

» Il avait enlevé la bonde de son bateau. C’est pour ça qu’il prenait l’eau. Brave Marius ! Brave Poilu ! »


Nous finîmes le vin blanc.

— Voilà ce que c’est que l’esprit de corps, conclut Barnavaux très simplement. Et quand il faudra rosser les ouvriers de l’arsenal…

— Mais le gendarme ? dis-je.

— Ah fit Barnavaux d’un air détaché, je suppose que le préfet l’aura fait chercher. En voiture, peut-être !

LE ROMANCERO

— … Barnavaux, lui dis-je : mettez votre casque !

— Un casque, répondit Barnavaux, pour quoi faire ? Où est-il, le soleil ? Est-ce qu’il y a un soleil ? Montrez-le ! Il n’y a pas de soleil, dans ce chien de pays, il n’y a pas de terre, il n’y a pas d’eau. Il y a… il y a la mélasse de tout ça ensemble !

Il était allongé sur la passerelle du petit bateau à vapeur, moitié vedette, moitié ferry-boat, dont la machine poussive nous faisait remonter le cours de l’Alima, en plein Congo équatorial. La sueur qui perlait de son corps tout entier, traversant le vêtement de toile brune qu’il portait à même la peau, y faisait de larges taches humides. Il avait l’air d’une bête forcée ; et tous, étendus sur cette chose têtue et lente, qui continuait péniblement sa marche en brûlant du bois mouillé qui faisait craquer, tousser, cracher ses poumons d’acier, tous immobiles pourtant depuis des jours, nous avions l’air de bêtes forcées comme lui. Les chairs ne séchaient pas, sous cette vapeur brûlante que fabriquait l’invisible et infernal soleil. La terre… est-ce qu’il y avait une terre ? Les arbres poussaient dans l’eau, des arbres noirs de tronc, presque noirs de feuilles, avec des racines tordues comme des serpents perfides. L’eau ? Une encre épaisse, et lourde, et grasse, faite de la pourriture des arbres, des herbes, des bêtes mortes depuis des siècles et des siècles. Il y a des pays qui agonisent, des déserts que l’aridité envahit, des saharas, des squelettes de terres qui ont été : on les voit, au moins, ces squelettes, ils ont des traits nets, clairs, tranchants ; on comprend où on est. Mais les pays qui n’existent pas encore, qui n’ont pas de figure, où la vie énorme et confuse est toute mouillée, brouillée, souillée des corruptions de morts perpétuelles, ils sont comme Adam, lorsque Adam n’était qu’un tas de boue sans forme qui s’agitait sans savoir sous le souffle de Dieu. Une mélasse de tout, disait Barnavaux. C’était ça : et ça faisait peur !

Je voulus expliquer à Barnavaux qu’il fallait distinguer entre les rayons chimiques et les rayons lumineux du soleil, que les rayons lumineux ne lui arrivaient pas, mais que les rayons chimiques… je m’embrouillai. Je savais ce que j’avais à dire, mais les mots ne venaient plus. Il me semblait que mon cerveau s’était décomposé en une douzaine de petits cerveaux séparés, dont aucun ne pouvait commander aux autres. Et puis, après tout, chacun pour soi : si Barnavaux recevait un coup de soleil, tant pis pour lui.

A ce moment, au ras du pont supérieur, sur lequel nous étions à moitié pâmés, j’aperçus, s’élevant au-dessus du dernier barreau de l’échelle qui faisait communiquer le pont avec la machine, un front couvert de suie, des cheveux roux foncés par la transpiration, et deux yeux vert de mer, deux yeux devenus fous, deux yeux dont les pupilles dilatées avaient presque mangé le blanc. La tête continua de monter, puis ce fut un torse nu, bossué de muscles, toisonné de poils, sali de charbon ; et Zimmermann, le mécanicien, nu comme un ver, si ruisselant de sueur qu’elle traçait de larges rigoles blanches sur sa peau noircie, fut debout devant moi, formidable de taille, terrifiant d’aspect, la bouche toute tordue et les mains agitées comme s’il avait eu la danse de Saint-Guy. Il avait voulu arranger quelque chose à sa machine, un tiroir qui n’allait pas. Autant aller travailler en enfer. Il demanda d’une voix enrouée, qui ne ressemblait pas du tout à sa voix habituelle :

— Quel jour sommes-nous, aujourd’hui ?

— Samedi 15 mars, répondit Barnavaux.

Et il ajouta entre ses dents :

— Bonne idée, de la part du gouvernement, de nous envoyer ici en mars, au moment où il fait le plus chaud !

Mais Zimmermann continua, toujours avec une voix qui semblait venir d’ailleurs :

— Samedi 15 mars : c’est aujourd’hui qu’on va sauter, sauter !

Puis il redescendit l’échelle sans en dire plus long.

Nous n’avions fait qu’un bond jusqu’à l’arrière, et nous le vîmes en contre-bas, debout devant sa machine, tournant les manettes de commandement. Chaque fois qu’il les tournait, un des deux chauffeurs sénégalais, sans qu’un trait de sa figure bougeât, les tournait en sens contraire ; et ils tâchaient d’écarter Zimmermann, mais avec respect, parce que c’était un blanc, et leur chef.

— Quelque chose de cassé dans la machine ? demandai-je.

— Machine, y a bon, dit le chauffeur Oumar, de sa voix d’enfant, toute simple et claire.

— Alors, quoi ?

— Machine, y a bon, continua Oumar en se touchant la tête. Mais chef micanicien Zimamann, y a pas bon. Chef micanicien y en a gagné fou !

Zimmermann tourna encore une manette et Oumar renversa le mouvement pour la dixième fois. Le géant alsacien l’empoigna par les deux bras et d’un seul effort envoya le grand nègre rouler presque sous la grille rougie à blanc. Le noir se releva sans jeter une plainte, et Samba, le second chauffeur, prit sa place sans hésiter, parce qu’il savait que ça devait se faire comme ça.

Mais Zimmermann grinçait des dents. En même temps, il nous regardait d’un air dont je n’oublierai jamais l’expression d’appel, de désespoir, d’angoisse, et cependant de fureur. Il paraît que les chiens, quand ils deviennent enragés, jettent de pareils regards sur leurs maîtres avant de leur sauter à la gorge. C’est la lutte entre tous les vieux instincts de dévouement, de fidélité, d’amour, et le mal féroce, la possession démoniaque, qui veut qu’ils mordent et qu’ils tuent. Alors je pensai qu’il fallait que je fisse ce qu’on fait dans ce cas-là — ce qu’on fait quand les bêtes deviennent enragées — et je frémis. Barnavaux frémit comme moi et me mit la main sur l’épaule :

— Non, dit-il d’une voix suppliante, il n’est pas fou. Ce n’est pas même une insolation. Je l’ai déjà vu comme ça. Laissez-le. Seulement, il faut changer son idée. Vous allez voir !

Il ajouta sévèrement :

— Zimmermann, est-ce que tu ne vois pas que tu es tout nu ?

Le mécanicien se ramassa, semblable à un cheval dont on prend les rênes, ramena ses deux mains sur sa poitrine, d’un geste bizarre et inattendu, nullement militaire, comme s’il battait sa coulpe, et prit sur le plat-bord son pantalon de toile et son bourgeron.

— Je savais bien, dit Barnavaux, je savais bien ! Il n’oubliera jamais qu’il a été frère convers chez les Lazaristes, celui-là ! Il fallait lui rappeler d’abord que sa tenue était indécente. Ah ! ils les dressent, les missionnaires, ils les dressent !

Zimmermann, ayant jeté un seau le long du bord, le retira plein d’une eau sombre chargée de pourriture d’herbes, et se mit à boire à même. Je lui retirai le seau et lui fis prendre deux grands verres d’eau filtrée coupée de tafia. Il tremblait de tous ses membres et nous considérait d’un œil égaré.

— Qu’est-ce qu’il y a ? dit-il, qu’est-ce que j’ai fait ?

Deux grosses larmes roulèrent sur ses joues, non qu’il éprouvât nulle peine qu’il pût définir, mais c’était la fin de la crise, la réaction inévitable, horriblement douloureuse à voir dans ce corps de géant.

— Maintenant, il n’y a plus qu’à veiller à ce qu’il ne se jette pas dans la rivière, me dit Barnavaux. Ça peut arriver : le sang qui brûle. On se noierait pour se rafraîchir. Il faut l’occuper.

Il poursuivit, toujours assuré :

— S’il y a du bon sens à se mettre dans un état pareil ! Toi, Zimmermann, un ancien frère lazariste, presque un ancien curé, passé garde-magasin, puis mécanicien du gouvernement, et honoré d’une mention au Journal officiel de la colonie. Pourquoi as-tu été honoré d’une mention ? Raconte, pour voir.

Zimmermann se passa la main sur le front. Un éclair d’orgueil brilla dans ses yeux, et à cela je sus qu’il revenait à lui : l’orgueil est le sentiment qui distingue le mieux l’homme de la brute. Il dit :

— C’est à cause de l’insurrection de Carnotville, dans la Haute-Sangha, tu sais bien ?

— Comment veux-tu que je sache, répondit Barnavaux, qui avait entendu l’histoire vingt fois.

— Si, tu sais, dit Zimmermann. Avant, j’étais frère à la mission des lazaristes. Et j’étais heureux chez les lazaristes, oui, j’étais heureux ! Tout ce qu’un homme peut faire, je sais le faire, moi ! J’ai construit la chapelle. Les briques, c’est moi qui les ai cuites. La maçonnerie, la charpente, j’ai tout monté. A leur station de Bangui, j’étais mécanicien du vapeur, un beau vapeur, pas un sabot comme ceux du gouvernement. Et quand je ne faisais ni le maçon, ni l’architecte, ni le charpentier, ni l’ingénieur, j’apprenais le français aux petits nègres ; j’étais aussi professeur, quoi ! J’avais une robe, je ressemblais à un vrai prêtre, et c’est la gloire ! Mais voilà qu’un jour le gouvernement dit : « Les congrégations ? Je n’en veux plus, des congrégations ! Vous, les curés, demi-tour ! » Les lazaristes sont partis. Je disais au père Mottu : « Qu’est-ce que je vais devenir ? Je ne peux pas retourner en France, je ne connais plus personne. C’est ici mon pays, maintenant ! En France, il n’y a que des blancs. Comment peut-on vivre dans un pays où il n’y a que des blancs ? C’est contre nature. » Mais il m’a répondu : « Faites comme vous voudrez. Nous ne pouvons pas vous garder. » Alors, j’ai pris du service dans l’administration, et on m’a nommé garde-magasin à Carnotville. Voilà.

» J’étais là presque tout seul, avec un petit administrateur de l’École coloniale, un jeune homme bien gentil, doux comme une fille, et qui savait de son métier, tout ce qui ne peut servir à rien. C’est encore une idée du gouvernement, d’envoyer de Paris, droit chez les sauvages, des enfants qu’on vient de sevrer, pour qu’ils y deviennent tout de suite généraux, juges, quasi-rois d’un pays grand comme la moitié de la France. Heureusement, la Haute-Sangha était tranquille. Les indigènes de Carnot — des Yanghérés — défrichaient des coins de forêts pour y faire pousser des bananes. Ils élevaient des chevreaux et des chiens — ils mangent les chiens — allaient chercher du caoutchouc pour l’impôt, et faisaient tout ce qu’on voulait. Et, tout près du poste, il y avait un autre village, habité par des Haoussas, des hommes d’une autre race, bien plus riches et bien plus malins. C’est à peine s’ils avaient des champs de mil et des bananiers : du commerce, ils ne faisaient que du commerce. On aurait dit des juifs… ou des Auvergnats.

» Voilà qu’un jour un de ces Haoussas arrive dans le village yanghéré, et achète une poule à une femme. Pour cent perles blanches, il l’achète. Samara, le mari de la femme, revient, et dit : « Où est la poule ? » Et il se met en colère parce que cent perles, ça n’était pas le prix.

Barnavaux se mit à siffler.

— Il manquait aux convenances, dit-il. Les poules, en pays yanghéré, elles ne sont pas aux hommes, mais aux femmes. Donc cette femme avait le droit de vendre sa volaille comme elle voulait.

— C’est vrai, répondit Zimmermann. Mais ce mari-là avait un mauvais caractère. La preuve c’est qu’il rattrapa le Haoussa sur la route et le tua sans hésiter. Le soir même le poste recevait une volée de coups de fusil : tous les Haoussas s’étaient mobilisés pour venger le mort. Et c’était la guerre. Non pas contre nous, mais une grande guerre entre les Haoussas et les Yanghérés.

— … Sous les yeux scandalisés du représentant de la République française, et à l’ombre des trois couleurs, symbole de paix et de civilisation, poursuivit Barnavaux. Je connais ça.

— C’était aussi ce que disait le petit administrateur de l’École Coloniale, dit Zimmermann. Mais il n’était pas comme toi, il prenait ça au sérieux, à cause de sa vertu, et des choses qu’il avait lues dans des livres. Et disait : « Je ne peux pas permettre ! On a outragé le drapeau. On a tiré sur le poste. Il faut aller infliger une sévère leçon aux Haoussas. »

» Il disait « une sévère leçon » parce que c’est ainsi qu’on s’exprime dans les journaux quand une compagnie de Sénégalais a « cassé », dans la brousse, un village de quatre pelés et trois tondus, au nom de la civilisation.

» Casser ce village de Haoussas, c’était bien facile, mais alors, qui est-ce qui aurait payé l’impôt ? Je disais à l’Enfant : « Ça va s’arranger, monsieur l’administrateur, ça va s’arranger. » Il se calmait pour un temps. Mais le lendemain, il avait changé d’idée. Il disait : « Je ne suis pas seulement chargé de faire respecter le gouvernement, mais la justice. Et même les plus récentes circulaires insistent beaucoup plus sur la justice. Or, les Haoussas ont raison : ce Mamy Coumba a tué un homme. Il faut que je le fasse incarcérer préventivement, et que j’instruise son affaire, conformément aux règles du Code pénal ! » Il aurait eu raison si on avait été à Villejuif ou à Pantin. Mais s’il avait appliqué le Code pénal à Carnotville, nous aurions eu tous les Yanghérés sur le dos pendant des années, pour leur avoir donné tort vis-à-vis des Haoussas. Et alors, qu’est-ce qu’ils auraient dit, en France, où ils veulent bien avoir des colonies, mais pas d’histoires ?

— … « Une révolte dans la Haute-Sangha, » récita Barnavaux comme s’il avait lu le journal… « Crimes sadiques d’un administrateur ! »

— Je ne voulais pas qu’on lui fît des misères, à l’Enfant, continua Zimmermann. Je l’aimais bien : presque autant que j’avais aimé ce pauvre père Mottu. Voilà pourquoi, quand il était dans ces idées-là je lui disais : « Ça va s’arranger ! » Et comme ça, je gagnais encore un jour. Mais à la fin, l’Enfant finit par pleurer de rage et d’humiliation. Il criait : « Ça ne s’arrange pas, ça ne s’arrange pas, nous sommes déshonorés ! » Moi, j’étais rassuré, parce que c’était la saison des pluies, et que la pluie calme même les nègres. Quand l’eau fut tombée vingt jours et vingt nuits comme un déluge, il n’y eut plus, pour venir crier le soir devant le poste, que le père d’Ali, le Haoussa qu’on avait tué. Mais il criait de toute sa force. Il disait la marque du couteau dans le ventre de son fils assassiné. Il disait où était enterré le cadavre. Il disait que l’ombre de mort flottait au-dessus de la tombe. La vingt et unième nuit, j’allai le trouver, les mains dans les poches, pour bien montrer que je n’avais pas de mauvais sentiments, et voilà comment je parlai :

»  — Samara, est-ce que Mamy Coumba, celui qui a tué ton fils, n’a pas une fille ?

» Il fit : « Euh ! » du creux de sa poitrine, juste comme ils font quand on leur dit une chose sensée qu’ils comprennent.

» Je n’ajoutai rien, mais j’allai trouver Mamy Coumba. Et je lui dis :

»  — Est-ce que tu n’as pas une fille, une fille vierge, à donner à Samara, en échange de son fils que tu as tué ?

» Il répondit : « Non ! »

»  — Mamy Coumba, répétai-je, tu as une fille ! Je le sais, voyons !

» Il secoua la tête, et sa femme répondit :

»  — Ça n’est pas juste, ça n’est pas juste, de cette manière-là. Nous ne leur avons tué qu’un homme, aux Haoussas, et ma fille peut faire plusieurs enfants !

»  — Mais, dis-je, si on te la rend, quand elle aura donné un mâle, un seul mâle, au père d’Ali ?

»  — Comme ça, c’est bien ! fit Mamy Coumba, en réfléchissant. Si Samara veut, je veux.

» Je retournai chez Samara pour lui expliquer l’affaire. Et Samara dit :

»  — Ça n’est pas assez. Que je renvoie la femme quand j’en aurai eu un fils, ça, c’est juste. Mais il faut aussi que Samara rende la poule !

» C’est comme ça que j’ai arrangé la grande querelle entre les Yanghérés et les Haoussas. L’Enfant avait des scrupules. Il trouvait que ce n’était pas administratif. Mais quand le gouverneur est venu, et qu’il a entendu le rapport, il a dit que pour un ancien curé j’étais très malin, et que j’aurais mon nom dans le Journal officiel, avec des éloges et une gratification de cinquante francs.


— Ah ! dis-je, je connais cette histoire, Zimmermann. Vous ne l’avez pas inventée, l’aventure est bien vieille. Elle advint quand l’Espagnol Ruy Diaz de Bivar, qu’on appelle aussi le Cid Campeador, mit à mort d’un coup d’épée sur la tête le père d’une fille qui s’appelait Chimène. Car il épousa ensuite cette fille, lui donnant pour raison : « Je t’ai tué un homme, je te rends un homme ! »

— Je vous assure que ce n’est pas ma faute si ça ressemble, répondit Zimmermann en rougissant. Je n’ai rien copié. Ce que je vous ai dit, c’est arrivé dans la Haute-Sangha, non pas en Espagne.

— D’abord, demanda Barnavaux, est-ce qu’il y a une poule, dans l’histoire du Cid ?

LA NEF MORTE

— … Ils ne franchiront pas l’île Pelée, me dit Barnavaux : la marée baisse.

La pauvre petite barque de pêche, montée par cinq ou six hommes, prise par la formidable rafale qui soufflait du Nord-Ouest, n’avait pu remonter dans le vent pour prendre le grand chenal ; et elle essayait de passer entre l’île Pelée et la terre, pour entrer dans le port de Cherbourg.

— Autant vouloir naviguer sur une route départementale, continua Barnavaux au milieu du vent : il n’y a plus d’eau !

Puis il cria :

— Ça y est, nom de Dieu ! Ils sont au plein !

La barque s’était arrêtée brusquement, le nez dans la vase, et la tempête, frappant sur les voiles rousses, qui ne pouvaient plus pousser cette coque devenue immobile, les arrachait d’un coup, les envoyait à travers le ciel sale, rayé de pluie : lambeaux déchiquetés qui nous parurent voler longtemps, une minute peut-être — et c’est si long ! — avant de retomber dans la mer.

— Il y a un homme à l’eau ! dis-je, le cœur serré.

— Il s’est accroché au bout du mât, qui s’est cassé, poursuivit Barnavaux. Les autres tiennent encore sur le pont. Mais la barque sera en miettes dans une demi-heure. Et alors…

Il n’acheva pas. A un seul cri de commandement le canot de sauvetage, près du sémaphore, avait largué ses palans. Il prenait la mer, déjà, avec ses six hommes et le patron. Et on voyait, cramponnées sur les avirons, les grosses mains brunes que les embruns devaient piquer comme des aiguilles, les dos courbés sur les cirés d’un jaune verdi. Le canot avançait, d’une poussée si régulière qu’on aurait cru que c’était facile, et que n’importe qui aurait pu faire ça ! Je me mis à crier, à crier d’enthousiasme, d’espoir, d’orgueil aussi, parce que, quand on voit d’autres hommes dans un grand effort de courage, il vient naïvement à tous ceux qui les regardent une sorte d’incompréhensible fierté : on croit qu’on agit soi-même ! Barnavaux dit :

— Hein ? C’est une manœuvre, ça ! Ils n’ont pas mis deux minutes à mouiller le canot.

Et c’est vrai que le plus beau et le plus difficile c’est de larguer toutes les amarres d’une même longueur et en même temps, le plus vite possible, en douceur cependant, de façon à bien prendre l’eau. Mais je n’avais plus d’yeux que pour cette chose brave et légère qui s’en allait sur les vagues, les vagues énormes et pourtant aplaties par-dessus, comme si le vent, après les avoir soulevées, les écrasait. Elle allait, elle allait ! Comme, sur la face tranquille d’une mare, les pattes d’un insecte aquatique qui sait où il va, et y va tout droit, tout naturellement, les avirons enfonçaient à peine dans l’eau furieuse. Bientôt ils demeurèrent immobiles : on repêchait l’homme à la mer. Quelques secondes après, le canot s’arrêtait une seconde fois : il recueillait les hommes de la barque. Sauvés ! Ils étaient sauvés ! Le canot tourna, mit le cap vers Cherbourg. Je battis des mains. Les yeux clairs de Barnavaux riaient de joie des deux côtés de son nez mince. Mais comme c’est une âme simple, il dit tout de suite :

— Il faut aller boire quelque chose au Caveau des Dessalés, sur le port. Et quand ceux de la barque de sauvetage passeront, on les invitera. Ça vaut ça !


Quand Barnavaux eut englouti d’une gorgée un grand verre de calvados brûlant, épicé de clous de girofle et de citron, il dit :

— J’ai vu un autre sauvetage, dans le temps, mais les sauvés, c’était pire que des fantômes.

» Je me rappelle. Il y a plus de dix ans, mais je me rappelle ! A cette époque, j’étais redescendu, en convalescence, de l’hôpital de Mévatanane, à Madagascar, jusqu’à Majunga, et pour m’utiliser, on finit par me prêter à Plévech, qui n’était pas plus marin que moi, puisqu’il était douanier, mais qu’on avait tout de même chargé de surveiller la contrebande de la poudre, entre Béravine et Maintirane. C’est vrai que les mercantis hindous et les Arabes de Zanzibar arrivent de l’autre bout du monde, pour vendre de la poudre aux Sakalaves, mais je déclare ignorer encore comment Plévech aurait pu s’y prendre pour les en empêcher, avec sa mauvaise barque et ses quatre matelots indigènes ramassés à Majunga ! Quant à moi, je représentais les fusiliers marins, le corps de débarquement, toute la force armée, et c’était suffisant puisque nous n’avons jamais vu l’ennemi : mais c’était les idées de l’administration, et il ne faut jamais discuter les idées de l’administration.

» Ah ! la drôle de navigation ! Nous avions vent debout tout le temps à cause de la saison. Plévech et moi, on savait tous les deux vaguement qu’il existe une chose qui rappelle tirer des bordées, et qui sert à faire avancer les bateaux à voiles, même quand le vent est contraire. Nos matelots sakalaves n’en connaissaient pas beaucoup plus long que nous, et d’ailleurs ils nous laissaient faire, par respect pour les fantaisies sacrées de l’homme blanc.

» Donc nous partions. On amarrait les écoutes, à droite, à gauche, au petit bonheur, pour voir ce que ça donnerait : ce ne donnait pas grand’chose de bon. Le vent parfois faisait pouffer les voiles, puis les laissait retomber, comme une femme fait pouffer sa robe, et recommence, et s’en va.

» Le bateau avançait, il tournait, il revenait, il repassait par les mêmes places, il croisait son sillage, il dessinait des nœuds de cravate. Nous suivions invariablement la côte, par crainte de nous perdre. On s’arrêtait chaque soir, pour dîner et dormir dans la barque, mais à l’ancre, tout près de terre — j’appelais ça coucher à l’étape — et très souvent nous avions reculé au lieu d’avancer. Alors nos Sakalaves nous appelaient : machicoures ! ce qui veut dire, dans leur langue : « agriculteurs », et doit être par conséquent un mot excessivement outrageux pour des marins. Mais nous n’étions pas marins, et cette insulte nous laissait froids.

» Ces jours-là, ces premiers jours-là ! Ils ont été les plus heureux de ma vie. Je m’éveillais exprès pour en jouir, dès potron-minet ; et je vois encore le beau ciel du matin, couleur d’orange mûre, le falot de la barque, à notre avant, encore allumé, mais pâli par l’aurore brillante, et à l’arrière, notre pilote sakalave, droit, indifférent et noir, la main sur sa roue.

» Presque partout il y avait des récifs de corail, qui laissaient de grandes lagunes d’eau tranquille entre eux et la côte. Ces récifs de corail, c’était aussi pareil que possible à des remblais de chemin de fer, effondrés par places, et alors la mer entrait par une espèce de canal ; plus souvent intacts, et alors ils gardaient une hauteur presque parfaitement égale. Le bruit des vagues qui brisaient dessus vous tenait compagnie, vous empêchait de vous ennuyer, et pourtant vous rendait presque somnambule. De l’autre côté des lagunes, c’était la grande terre : quelquefois une large bande plate, qu’on voyait de loin. Sur le ciel, de grands arbres avec des fleurs, des fleurs bleues, des fleurs mauves, des fleurs jaunes, et par dessous, des trous verts, des trous attirants, des espèces de caves taillées dans cette verdure, et qui avaient l’air d’être en cristal vert… Je ne peux pas vous expliquer ; les mots, ce n’est pas mon métier. Et tout ça, c’était vide d’hommes : rien que des rats, des crabes, des fleurs, des oiseaux et des abeilles ; et les oiseaux criaient pour s’amuser, non par peur.

» Mais l’eau, surtout l’eau, dans l’intérieur de ces lagunes ! Si transparente, qu’on voyait le fond à quinze ou vingt mètres ; toute plantée, branchagée, feuillue d’arbres de corail qui fleurissaient, violets, verts et roses ; des poissons sautant, dansant, jouant à travers cette eau presque aussi légère et lucide que l’air, des poissons de toutes les couleurs : des rayés, des tachetés, des gros, des petits, les uns couverts d’épines, d’autres comme des oiseaux-mouches, d’autres avec des becs, comme des perroquets. Dans le fond, de grandes huîtres ouvertes, montrant leur nacre changeante et claire, des pétoncles bleues, des conques toutes tortillées et de tous les roses, des petits coraux tout roses. Et aussi des poissons féroces, qui chassaient les autres… Une nuit, je me souviens : j’ai été réveillé par le mot malgache qui veut dire « requin », et j’ai vu, au clair de la lune, un de nos matelots indigènes, avec sa mâchoire faite comme une gueule, se penchant sur le plat-bord, un trident à la main.

» D’autres fois, les lagunes manquaient. La côte, ravagée par les souffles du large, ou stérile parce que les rivières n’y arrivaient pas, restait presque nue. On ne voyait pas toutes ces belles choses, mais seulement deux ou trois palmiers maigres, qui ressemblaient à un bouquet de poils sur un vieux balai ; et alors, Plévech et moi, on riait, on disait des blagues au paysage. On n’était pas fous, on n’était pas saouls : c’était pure joie de se sentir si vivants et si libres, et de savoir qu’on allait bientôt retrouver d’autres paradis terrestres, d’autres aquariums naturels, d’autres volières sans cage.