PIERRE MILLE

CAILLOU ET TILI

PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

DU MÊME AUTEUR
Format in-18.

  • BARNAVAUX ET QUELQUES FEMMES
  • LA BICHE ÉCRASÉE
  • LOUISE ET BARNAVAUX
  • SUR LA VASTE TERRE
  • LE MONARQUE

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.

E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY

Il a été tiré de cet ouvrage
DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE,
tous numérotés.

PREMIÈRE RENCONTRE

… C’était une présence. Je le sentais près de moi, depuis quelques jours. Invisible et bienveillant, il planait, frôlait, enveloppait. Au fond, je n’ignorais pas qu’il dût arriver. Chaque année, tôt ou tard, il vient, mais je ne sais comment, c’est toujours par surprise, et il est si fort, avec son air très doux, qu’il vous écrase. Les gens font ce qu’ils peuvent pour s’occuper d’autre chose ; il y a des grèves, il y a des révolutions, il y a des armées en marche et des bateaux d’acier qui bougent. On voudrait croire que c’est l’important, on ne saurait ; on sent dans tout son corps que tout cela n’est qu’une apparence : la vérité, la seule vérité à laquelle on pense, c’est qu’il est revenu. Je vous parle du printemps.

Les premiers à savoir qu’il est chez nous, par un phénomène mystérieux, ce sont les objets inanimés… J’ai eu une petite amie, une très petite amie : elle n’avait que treize ans. Mais ne pensez pas à mal, j’avais moi-même le même âge. Elle allait à l’école communale, dans un faubourg de Paris, et on lui donna un jour un devoir de style à composer sur le printemps. Elle me le fit lire. Je vois encore son écriture anglaise, qui était maladroite et enfantine. Et voici comment elle avait débuté : « C’est le printemps ; alors toutes les tables se mettent à sortir à la porte des cafés. » J’étais un petit garçon qui avait déjà lu trop de livres, je ne possédais plus que des idées littéraires sur le printemps, mon esprit était faussé : cette manière de parler me parut choquante. Aujourd’hui je la juge au contraire toute remplie d’un sens profond : quand le printemps va venir, les tables de café le savent, et elles sortent toutes seules pour prendre l’air. Il fait encore très froid, le ciel est gris, tout le monde grelotte, tout le monde s’ennuie. Mais elles ont été renseignées par un instinct très sûr ; elles sortent bravement et font des signes aux panamas de Guayaquil qui ont sauté de leur boîte pour se précipiter à la devanture des chapeliers.

Et après les objets inanimés, ce sont les infiniment petits qui sont avertis : les moucherons qui dansent au soleil, toute une poussière ailée qui semble naître des herbes encore pâles et souffrantes. Je me suis longtemps demandé d’où leur venait cet instinct prophétique, et tant que je n’ai pas commencé à vieillir, je n’y ai rien compris. Mais à mesure qu’on prend de l’âge, il y a des sens qui s’aiguisent : c’est une compensation. On entend un peu moins bien, on y voit plus mal, mais l’odorat fait son éducation, il apprend à reconnaître dans l’air et dans les choses des parfums subtils qu’il ne distinguait pas auparavant. Voilà pourquoi, ainsi, que je sais aujourd’hui que le printemps s’annonce par une nouvelle odeur du vent, et quelques jours plus tard par celle de la terre. C’est le vent qui vous prévient d’abord, parce qu’il est grand voyageur, qu’il va très vite, et qu’il thésaurise. Toutes les fois qu’il a passé sur une pousse verte ou une petite fleur, il lui vole un peu de son haleine, va plus loin, et recommence. A la fin, quand il nous arrive, il est déjà très riche, et au premier rayon de soleil, tout ce qu’il porte avec lui s’exalte et se révèle. C’est à ce moment qu’on se dit : « Qu’est-ce donc, et qu’y a-t-il de changé ? » L’intelligence n’y entend rien, mais quelque chose d’inconscient, dans l’abîme de notre être, éprouve une espèce d’émotion frissonnante qui fait ouvrir les narines et battre le cœur. Cependant la terre est encore plus sensible que nous. Elle s’échauffe à son tour. Au delà des taches blanches, rouges et noires que font les villes, les charrues l’ont ouverte et retournée, et les mottes de glèbe jettent en séchant vers le ciel l’expression d’une sorte de désir. C’est une odeur extrêmement vague, et pourtant très certaine, fraîche, saine, allègre et de la même nature, bien que plus légère et plus fine, que celle des champs labourés après les grandes pluies de juillet et d’août. Elle pénètre jusque dans les cités, étonnant ceux qui les habitent parce qu’ils n’en savent pas l’origine. On n’aperçoit encore rien sur le visage des hommes, mais les femmes prennent des traits, un teint, un port de taille tout neufs, un air à la fois plus conquérant et plus hardi. Qu’on m’enferme, si l’on veut, durant des années dans une prison sans fenêtre, où je ne pourrais compter ni les jours, ni les saisons, mais qu’on me montre une femme : je saurai tout de même si le printemps est venu rien qu’à la façon dont elle marche, à quelque chose dans ses yeux, et à la façon dont elle respire. On a donc bien tort d’affirmer que les femmes ne sont pas sincères : elles ne cachent jamais rien de ce qu’il est réellement bon de connaître, et salutaire de ressentir.

Quelques jours plus tard, les bourgeons ont éclaté, et les oiseaux sont revenus. Ce sont alors les bruits du monde extérieur qui changent. D’abord, ils ne sont pas les mêmes, et personne ne l’ignore ; un univers où les oiseaux n’ont plus de voix, où les insectes ne bourdonnent pas, n’est pas semblable à celui où les moineaux saluent la lumière chaque matin, où les mouches font de la musique en dansant ; mais c’est aussi que les rumeurs les plus brutales sont toutes différentes dès qu’il leur faut passer à travers les feuilles, tandis que l’air même est plus sonore parce qu’il est plus sec. Peut-être aussi parce qu’il est plus lumineux ; car je suis persuadé que la lumière influe sur les sons, et qu’un violon ne chante pas de la même manière au grand jour ou dans l’obscurité, par un temps gris ou quand le ciel est sans nuage, au printemps ou sous la neige. Tout cela est impondérable, indéterminé, impossible à prouver ; on n’en a que l’impression et le pressentiment ; mais les forces les plus grosses de l’univers ne se composent que d’actions imperceptibles qu’on subit sans parvenir à les mesurer, et il ne faut pas s’étonner que le sang et la sève des végétaux, des bêtes et des hommes subissent d’incompréhensibles changements, alors que dans l’obscurité perpétuelle et l’égalité de température des celliers, le vin même est sensible à la saison nouvelle, et s’émeut et bouillonne. Il y a, au moment du printemps, des correspondances inexplicables entre l’animé et l’inanimé, des passages de l’un à l’autre, des crises de résurrection. Et l’esprit n’y peut rien saisir, il n’y a pas de phrases à découvrir dans la nature, il n’y a pas de mélodie. C’est seulement comme des accords qui s’enchaîneraient les uns aux autres. Presque tous sont joyeux ; mais brusquement il en éclate quelques-uns qui sont pathétiques, déchirants, et vous laissent pénétrés d’un sentiment d’enthousiasme. On croit savoir pourquoi on vit : illusion, mais délicieuse !

Je me souviens d’un pays, à l’autre bout de la terre. L’ordre des saisons y est renversé. Aussitôt que la fraîcheur de l’hiver y a disparu, le sol rouge s’y couvre de la floraison rose des pêchers sauvages ; car les pêchers, introduits il y a moins d’un siècle par les Européens, s’y sont répandus avec une incroyable rapidité. Vers le milieu de novembre, tous les sommets de ces régions incultes prennent la couleur des seins d’une femme amoureuse, et les petites filles qui descendent aux rizières arrachent en passant quelques-unes de ces branches fleuries. C’est le moment où l’on comprend le mieux que les sentiments du peuple qui vit sur cette terre ne sont pas absolument différents des nôtres, et que tous les pays où il y a un printemps pourront un jour avoir la même âme ; les autres demeureront barbares.

On s’étonnera que dans ces quelques lignes, où il est parlé du printemps, il soit question de tout, excepté d’amour… C’est que l’amour n’est qu’un des effets de cette résurrection : il ne vient qu’à cause du reste. On dirait qu’on ouvre une porte, à l’aube, dans une demeure sombre, où une petite bête câline aurait erré toute la nuit pour savoir ce qui lui manque. Elle aperçoit la terre éclairée, l’espace et la vie, elle s’échappe et bondit. Voilà tout. Mais c’est très beau.


C’est un de ces jours tout jeunes que j’eus avec Caillou la première conversation qui fit de nous de grands amis, malgré la différence d’âge : il n’a pas encore cinq ans, et c’est le dernier né d’une assez grande famille. Sa mère, qui n’est pas bien riche, ni bien pauvre, — et c’est peut-être le pire, pour l’embarras que ça donne, d’être encore des bourgeois qui ont un rang à tenir, quand on a des enfants et qu’il faut les élever, — sa mère m’avait affirmé légèrement que c’était lui-même, Caillou, qui s’est donné ce nom, sans que personne sache pourquoi. Mais je ne l’avais crue qu’à moitié, à cause de la grande connaissance que je crois avoir de l’âme des petits hommes au-dessous de cinq ans. Je m’aime en eux, je me retrouve, je sais à peu près comment ils pensent et comment ils inventent. Voilà même pourquoi je suis persuadé qu’ils n’inventent rien complètement : ils ne font que déformer les idées qu’on leur suggère. Je résolus donc d’observer Caillou et d’en avoir le cœur net. Je sentis que j’approchais de la vérité le jour où, dans le jardin des Tuileries, sous les bons vieux marronniers qui sont là, Caillou, que je venais de faire enrager un peu, me dit sérieusement :

— Tu m’embêtes (tous les petits garçons qui ont des frères plus âgés parlent un langage déplorable : c’est l’avantage des grandes familles), tu m’embêtes, et je vais t’écraser avec ma charrette.

La charrette de mon ami Caillou a coûté un franc quarante-cinq au Bazar de l’Hôtel-de-Ville, et mesure exactement dix-huit centimètres. C’est à peine si une bête à bon Dieu la sentirait passer. Et j’eus dès ce moment l’intuition profonde de l’âme de Caillou : il a de l’imagination, encore plus d’imagination que les autres enfants de son âge. Quand il traîne sa charrette sous les marronniers, il a réellement sous les yeux un camion très lourd, remorqué par quatre chevaux vivants. Même, je présume qu’il pourrait décrire la couleur de ces chevaux. Comme tous les grands poètes, il refait en le magnifiant l’univers qui l’entoure. C’est alors que je fus sur la piste de plus grandes découvertes. Je l’interrogeai prudemment, et il me confia :

— J’suis un caillou, plus dur que tous les aut’ cailloux. Quand j’tombe, j’leur fais du mal.

Son petit front, ses genoux et ses bras étaient couverts de bosses. Il y en avait de bleues et de vertes, les plus anciennes, d’autres écorchées, d’autres enfin toutes fraîches, rondes et gonflées. On lui avait dit, une fois qu’il pleurait après une chute sur le gravier des Tuileries : « Tu viens encore de leur faire du mal, aux petites pierres ! » Et il en avait été consolé, par esprit de vengeance ; il avait vu ces petites pierres souffrir, et souffrir plus que lui ; il s’était considéré sérieusement comme une espèce de caillou plus lourd, qui faisait du mal aux autres, au prix de petites douleurs qu’il lui était alors aisé de supporter courageusement ! C’est ainsi que coulait sa vie, héroïque et glorieuse, au milieu des batailles qu’il livrait aux choses.


A partir de ce moment, je décidai que Caillou était un grand petit homme selon mon cœur et je le déclarai à sa mère. Elle en fut naturellement flattée, mais sans montrer d’enthousiasme extérieur parce qu’elle est habituellement occupée de choses importantes et pressées. Chez elle ou aux Tuileries, je la voyais toujours tirer, d’un grand panier à ouvrage, de petites culottes, de petites vestes de marin, et aussi de petites jupes et de petits corsages. Et là-dedans elle coupait, taillait, cousait infatigablement, gardant toujours dans sa tête la taille respective de ses rejetons. Car lorsqu’on a une si nombreuse postérité, il faut posséder l’esprit d’organisation. Quand le numéro un avait grandi, on faisait pour lui l’emplette d’un nouveau vêtement, mais l’ancien n’était pas perdu : il passait au numéro deux, avec de petites modifications, et souvent ensuite au numéro trois ou au numéro quatre, le numéro trois étant une fille qu’il eût été choquant de voir autrement qu’en jupes. Pour les derniers, les combinaisons étaient plus faciles : les sarraux et les tabliers de la petite enfance n’ont pas de sexe. Voilà pourquoi mon ami Caillou portait tranquillement un costume qu’il avait vu l’année précédente sur le dos de sa sœur Lucile. Il avait d’autres affaires en tête et ne s’en inquiétait guère.

Mais il vint un jour où je ne trouvai aux Tuileries que sa mère toute seule.

— Il n’est pas malade, notre Caillou, répondit-elle à mon interrogation. Seulement, au moment de partir, sans cause il a fait une scène, une scène… J’ai dû le laisser à la maison. Cependant, je puis me tromper, il est peut-être malade tout de même, ajouta-t-elle, soucieuse.

Et j’appris, la semaine suivante, que Caillou était méchant quand il n’était pas triste, et triste quand il n’était pas méchant. Son caractère changeait, il était tout sombre.

— Décidément, avait dit sa mère, il est malade.

C’est très difficile de savoir ce qu’ont les tout petits. Ils ne savent pas s’expliquer. Tout leur corps, depuis le cou jusqu’aux jambes, ils l’appellent ordinairement leur ventre, et beaucoup, quand ils ont mal aux dents, disent qu’ils ont mal à la tête. Le médecin fit déshabiller Caillou et l’ausculta de tous les côtés, sans rien y comprendre. Il lui demandait :

— Qu’est-ce que tu as, Caillou ? Pourquoi ne manges-tu pas ton œuf et ta bouillie d’avoine ?

— Elle n’est pas bonne ! répondit Caillou.

— Elle est très bonne, protesta sa mère indignée. C’est la même qu’il y a quinze jours.

Alors le médecin déclara que c’était de l’embarras gastrique et qu’il fallait purger cet enfant. Caillou avala des pilules qui n’ont pas de goût, trouva qu’elles avaient du goût, cracha, fit pour le reste ce qu’on demandait de lui et demeura mélancolique. Ce n’était pas ça !

Alors le médecin fut encore rappelé, et déshabilla de nouveau Caillou sans rien voir. Mais il dit :

— Ça doit être des vers !

Et Caillou prit de la santonine. Il se laissa faire gentiment, et aussi avec un sentiment d’importance qui le rassérénait un peu. Mais on se rendit compte bientôt, d’une façon incontestable, que ce n’était pas des vers : il retomba dans le marasme et sa famille dans l’inquiétude. Sa mère me dit à la fin :

— Allez le voir. Il vous aime, il sent que vous êtes son ami, et je crois qu’il a quelque chose sur le cœur qu’il ne sait comment dire. Enfin vous le confesserez, car c’est maintenant comme s’il se méfiait de nous.

J’allai voir mon ami Caillou. La plupart des petits garçons ne sont pleinement heureux que lorsqu’ils ont une affection en dehors de chez eux. Et l’objet de cette affection est généralement un homme. C’est d’abord parce qu’ils ne savent pas, et ça vaut mieux. C’est aussi parce qu’ils sont fiers d’avoir un ami dont ils pensent qu’ils seront comme lui plus tard : aussi grands et aussi beaux ; je veux dire barbus. Caillou vint à moi la main tendue, sa chère bouche à la fois ouverte et rétrécie pour un baiser, les yeux brillants et sa petite poitrine gonflée d’une amoureuse confiance. Il portait toujours le sarreau légué par sa sœur Lucile.

Nous causâmes d’abord des sujets graves qui nous intéressent tous les deux : d’un chien qui est notre ami, d’un bateau sous-marin qui a fait naufrage l’autre jour dans le bassin des Tuileries, et d’une petite fille. Puis il me dit, de lui-même :

— Mon vieux, vois-tu, j’ai du chagrin.

Je lui avais mis le bras autour des épaules, pour l’embrasser, virilement, afin qu’il sût bien que je le traitais comme quelqu’un de mon âge. Mais il fondit en larmes, comme un gosse, comme un bon petit gosse qu’il est. Je disais, vraiment ému :

— Mais qu’est-ce qu’il y a, Caillou ? Voyons, dis-moi ce qu’il y a !

Il sanglotait bien fort, sans pouvoir répondre. A la fin pourtant il me dit, si bas que personne excepté moi ne pouvait entendre :

— Toute la semaine je suis habillé comme tu vois, avec les choses de Lucile. Et le dimanche, on me met une culotte et un jersey…

— Eh bien, Caillou ?

— Eh bien, fit-il, éclatant, comment veux-tu que je sache si je suis un garçon ou une fille, maintenant ? Qu’est-ce que je suis, qu’est-ce que je suis ?…

CAILLOU ET LES FEMMES

Lorsque Caillou se trouva définitivement habillé en homme, c’est-à-dire assuré de son sexe, il reprit avec rapidité sa belle humeur et sa bonne grâce. La seule chose qu’il persista toujours à ne pouvoir souffrir, c’est qu’on fît devant lui allusion aux doutes qu’il avait un instant nourris sur sa virilité. Devant les enfants — cette précaution est essentielle — ne racontez jamais les histoires qui leur sont arrivées : s’ils sont disposés à l’affectation et à la vanité, vous en ferez de petits acteurs ; s’ils sont fiers, délicats, chatouilleux de leur âme, vous blesserez leur susceptibilité. Car vous aurez beau faire, jamais vous ne conterez l’histoire comme ils l’ont sentie, vous êtes trop différents d’eux-mêmes, vous ne leur rendrez pas justice ; et ainsi ils penseront que vous vous moquez de leurs chagrins ou de leurs soucis, que vous ne prenez au sérieux ni leur personne — il n’y a pas d’être humain au monde qui soit plus solitaire et par conséquent plus orgueilleux qu’un enfant — ni l’univers qu’ils sont en train de se construire en mosaïque, je veux dire en sensations ajoutées les unes aux autres : beaux fragments lumineux des choses, gemmes précieuses qu’ils amassent perpétuellement.

Dès que Caillou fut sûr d’être un homme, il se conduisit en homme. Entendez par là qu’il méprisa du coup ses sœurs ou du moins ne leur accorda plus qu’une méfiance un peu dédaigneuse.

— Caillou, lui dis-je un jour, il me semble que tu n’es pas gentil avec Lucile. Et pourtant c’est ton aînée, et elle est si bonne pour toi.

Mais il secoua la tête.

— Elle est embêtante, dit-il ; les femmes sont embêtantes.

Je fus tenté de lui répondre que plus tard il changerait d’avis. Mais c’eût été immoral. Je me tus. Caillou d’ailleurs réfléchissait. Il tenait à donner ses raisons, et c’est très difficile de donner des raisons quand on ne pense que par impressions et par images.

— Je vais te dire, fit-il. Quand je suis seul avec elle, ça m’ennuie parce qu’elle joue à être ma maman… ou je ne sais pas quoi : elle colle.

Je compris que l’un l’ennuyait et que l’autre chose, il ne la comprenait pas.

— Et quand Lucile est avec d’aut’ filles, continua-t-il, elle m’embête, elle me fait tourner, elle triche.

— Mais, demandai-je, quand vous êtes plusieurs petits garçons avec une seule petite fille, vous lui rendez ça ?

— Non, fit-il, étonné. Nous ne trichons pas.

C’est de la sorte qu’il me fut révélé que les femmes, dès l’enfance, une fois qu’elles sont assemblées, considèrent les hommes comme des ennemis et prennent sur eux, quand elles le peuvent, des espèces de revanches sournoises.

Caillou ajouta, toujours grave :

— Aussi, elles ne sentent pas la même chose. C’est pas la même odeur.

Cette phrase innocente me fit rêver. J’en fus à me demander comment Caillou concevait les relations qu’on peut avoir avec un sexe différent du sien. Mais il faut en vérité que je m’excuse. Au moment de traiter ce grave sujet, je me demande tout à coup si la matière en existe. Il semble au contraire, à première vue, être le seul qui n’intéresse pas directement Caillou, qui jamais n’a là-dessus rien prononcé de mémorable. Caillou ne m’a pas une fois paru percevoir le rapport qui pouvait exister entre les femmes et l’amour. Il aime pourtant, il aime toutes choses et de toutes ses forces. Je me rends très bien compte que plus tard, quand il aura l’âge, je veux dire tous les âges, même encore le mien, où les femmes tiennent dans la vie une place si grande, si heureuse ou si douloureuse, si amère ou tout à coup si délicieuse, c’est avec ses souvenirs d’enfance, pour les trois quarts peut-être, qu’il fabriquera les images qui lui rendront sensibles son bonheur ou son mal : être bercé ou grondé, être accueilli ou repoussé, être enfin — et c’est ça, oui, c’est surtout ça ! — être celui auquel on fait attention. Caillou sent comme avec des tentacules invisibles et délicats s’il plaît ou s’il ne plaît pas, si on le comprend, surtout quand il est en apparence incompréhensible. L’orgueil, la tendresse, l’amour-propre, le besoin d’être le premier dans les préoccupations, tout ce qui fait l’amour excepté l’éveil des sens, il l’a. Et dans son vocabulaire, les mots qui sont les seuls, les mots qui plus tard toujours lui suffiront, baisers, caresses, chagrin, peine et plaisir, il les connaît, et l’on dirait qu’ils ont déjà chez lui plus de retentissement que les autres. Un jour, il monta sur mes genoux, et me dit :

— Tu m’aimes, n’est-ce pas ?

— Mais oui, mon petit, mais oui !

— Alors, dis-moi des secrets !

Il a donc senti qu’il doit y avoir, en amour, une chose qui s’appelle la confidence. Tout son appareil sentimental est prêt. Seulement il n’aime pas les petites filles.

Son opinion, qu’il m’avait auparavant exprimée, si vous voulez bien vous en souvenir, c’est que sa sœur Lucile, qui a deux ans de plus que lui, non seulement le persécutait, mais encore s’associait avec les autres petites filles pour le persécuter, sans raison ni bonne foi. Ainsi son premier sentiment sur les sexes, c’est qu’ils sont ennemis.

— Par exemple, explique-t-il, on joue à chat perché : elles ont inventé que, quand elles sont assises, elles sont perchées ! Ça ne fait encore rien ; mais quand je vais en prendre une, l’autre l’attire tout de suite et l’assied sur ses genoux. Alors c’est moi que j’y suis toujours.

Il explique ça très longuement, en s’y reprenant, étant inhabile à tout ce qui est construction raisonnée, et aussi pudique, si j’ose dire, sur tout ce qui est pour lui un chagrin passé ; il a peut-être peur du mal que ça lui a fait, ou bien qu’on se moque.


J’ai alors regardé les petites filles et j’ai été obligé de constater qu’il avait raison : quand elles se trouvent, en nombre, devant un seul petit garçon, ce sont de petites rosses. Mais Caillou ne s’aperçoit pas qu’elles ne font peut-être que se venger, car il est, lui Caillou, complètement idiot quand il se trouve seul avec une seule d’entre elles, ou deux tout au plus. Elles lui font la cour, et il ne s’en aperçoit pas. Il est poli, mais il s’embête.

Ça doit tenir à deux choses. La première, c’est qu’elles sont beaucoup plus intelligentes que lui pour leur âge, et moins actives. Caillou est pour les jeux où l’on remue. Il a besoin d’épancher une surabondance de force, et s’il parle en jouant c’est pour raconter des choses absurdes et démesurées. N’oubliez pas que c’est lui qui voulait m’écraser avec une charrette de vingt-neuf sous. Il est instinctivement énorme, c’est-à-dire romantique, et la réalité l’ennuie. Les petites filles ont au contraire le sens des charmes de cette réalité, elles la voient d’une façon beaucoup plus aiguë et précise. La seconde différence entre elles et Caillou, c’est qu’elles ont l’instinct inné de la coquetterie et qu’il en est dépourvu. Caillou existe pour les petites filles, tandis que les petites filles n’existent point pour Caillou : ce point de dissidence est grave. Et plus elles sont petites, plus il les méprise. Il n’aime que ce qui est grand.

… On vient de le conduire chez Jeanne, qui reçoit aussi Vivette. Ils vont être trois, dans une nursery pour passer deux heures. Caillou ne discute jamais la décision de ses parents ou de sa bonne, quand on le mène dans un endroit qu’il ne connaît pas ; il n’a aucune opinion préconçue. De plus on lui a dit : « Tu seras gentil, n’est-ce pas ? » Il n’aime pas beaucoup ces avertissements, mais ils lui font de l’effet. Toute parole agit sur lui, elle émeut sa volonté imaginative et malléable. Vivette et Jeanne sont d’ailleurs très aimables avec lui. Elles ne sont que deux. Ce n’est pas aujourd’hui « l’instinct ennemi » du sexe contre un autre sexe qui parlera, c’est celui de la coquetterie. Chacune voudrait être celle qui est remarquée, et d’ailleurs on les a faites très belles. Seulement Vivette, qui est en visite, a une capote blanche sur la tête, tandis que Jeanne, qui reçoit, n’a qu’un ruban bleu. Et cela n’est pas sans l’inquiéter. Un instinct primitif et sauvage porte en effet les enfants à mettre la beauté, non pas dans les traits, mais dans ce qu’on y ajoute. Pour une petite fille, une belle petite fille est celle qui a une belle robe. Pour un Caillou, au contraire, le petit garçon enviable, n’eût-il pas de jambes, sera celui qui a un aéroplane.

… Mais Caillou, une fois qu’il est dans la nursery, ne fait pas plus attention à Jeanne qu’à Vivette. Il sent qu’elles n’ont pas de mauvaises intentions à son égard, ce qui lui suffit ; il ne se soucie pas du tout de savoir qu’elles veulent lui plaire. Il les traite donc de la même manière. Ceci ne veut pas dire qu’il leur accorde impartialement ses faveurs ; il reste lui-même, tout simplement. Il s’amuse pour son compte et les deux petites filles le suivent, en essayant de se faire remarquer. Parfois l’une met sa joue sur la joue de Caillou, et Caillou l’embrasse. Alors l’autre fait de même, et Caillou l’embrasse également, sans y trouver beaucoup de plaisir. Mais il ne s’ennuie pas, il est à son aise.

Cependant on vient le chercher, pour dire bonjour à la maman de Vivette. Il y va ingénument, sans grands regrets ni satisfaction évidente. Je ne sais pas ce qu’on lui dit, je ne sais pas ce qu’il répond, et ceci n’importe pas à l’histoire. Mais tout à coup on entend, dans la nursery, des pleurs et des cris qui font retentir les murailles, et les mères se précipitent.

Un sentiment obscur et puissant, quelque chose comme un désespoir passionné, venait de s’emparer de Vivette et de Jeanne, laissées à elles-mêmes. Ni l’une ni l’autre n’a réussi à vraiment attirer l’attention de Caillou, et durant toute une heure leur amertume en a grandi ; elles s’en rendent, sans même s’en douter, réciproquement responsables. Voilà pourquoi, l’objet de leur rivalité ayant disparu, la querelle a éclaté, sans qu’elles sachent pourquoi. Car elles ne savent rien, sinon qu’elles se détestent. Et Jeanne a arraché le chapeau de Vivette, Vivette a tiré sur la robe de Jeanne. Ainsi elles tentent toutes deux de détruire ce qu’elles ont remarqué et haï le plus profondément dans leurs personnes. C’est comme dans les vieilles batailles navales, où on ne tirait que sur la voilure.

Caillou ne dit rien. Il réfléchit. Plus tard, ayant entendu qu’on racontait l’événement devant moi, il m’a révélé sur quoi il avait réfléchi : c’est que c’est pas comme ça qu’on se bat !


… Alors je me suis dit : « Caillou est un bon petit. Il ne pressent pas encore la différence des sexes. Tant mieux. » Mais l’autre jour je suis allé chercher ses parents pour les conduire en soirée. Le père de Caillou était en habit noir, grand, vigoureux, resplendissant ; je l’enviais. Mais Caillou n’avait d’yeux que pour les épaules et la beauté de sa mère, il était comme émerveillé.

— Que tu es belle, maman ! disait-il.

Elle l’embrassa.

— Il faut encore, insista-t-il presque misérablement, il faut que tu reviennes m’embrasser quand tu rentreras.

… Si, Caillou distingue les sexes ; mais il les remarque seulement là où ils existent, chez les grandes personnes, et seulement celles qui l’aiment bien. Et dans sa mère il aime sa maman, mais aussi une femme, je vous assure.


Un peu plus tard, je le vis traverser en quelques heures toutes les joies et toutes les souffrances de l’amour. Ce spectacle me surprit. Je ne pensais pas que cette passion pût apparaître dans une âme si fraîche et un corps qui ne sait rien de la sensualité. Mais les signes qui se manifestèrent chez lui furent tels qu’il n’y avait pas à s’y tromper.

C’est au bord de la mer que j’avais retrouvé Caillou. Cent ans de littérature romantique nous ont fait l’esprit assez faux. J’étais donc, assez sottement, curieux de savoir si Caillou comprendrait la grandeur de l’Océan ; ma première impression fut qu’il ne la concevait d’aucune manière. J’en fus d’abord un peu fâché, comme s’il eût manqué de dire bonjour à une dame, ou d’embrasser les personnes avant de s’aller coucher. Je lui dis :

— Tu ne vois donc pas comme c’est grand, Caillou ?

Il ne me donna aucun démenti, parce qu’il a du respect pour ceux qui ne lui mentent pas et ne se moquent jamais de lui. Si je lui affirme que la mer est grande, il est disposé à le croire. Mais on voyait bien que personnellement il n’avait pas d’opinion. Il réfléchit un petit instant et prononça :

— Il n’y a qu’un bord !

Ce fut à mon tour d’être étonné, car je ne m’étais point avisé jusqu’ici d’une observation si évidente : la mer n’a qu’un bord, du moins pour les yeux, et c’est pourquoi elle donne l’impression de l’infini. Mais l’infini est un mot abstrait, que Caillou ne pouvait posséder dans son vocabulaire. Il exprimait donc, à sa manière, que la mer étant une étendue d’eau inappréciable, il ne savait point si elle était grande ou petite. De plus, elle est telle, par nature, qu’il ne pouvait se l’approprier, en faire un jouet. Il la considéra donc comme pratiquement en dehors de son univers. C’est d’ailleurs ainsi que la plupart des hommes font pour le firmament, où sont les astres. Sachant qu’il existe, mais qu’il est inaccessible, ils ne s’en inquiètent plus.

Mais le lendemain Caillou avait un bateau, et dans une flaque il le faisait voguer. En remuant de ses pieds nus, avec vivacité, l’eau de cette flaque, il lui infligeait des tempêtes. Des cailloux disposés par lui-même formaient un port, des quais, des bassins ; au large, il avait ménagé des récifs. En rapetissant les choses il s’était efforcé d’en obtenir une image nette. C’est le procédé naturel de l’esprit humain.

Je comptais toutefois qu’à la longue il s’apprivoiserait avec les objets nouveaux qui l’entourent, et qu’il me ferait part de ses découvertes. Je fus déçu ; il devint muet. A table, en promenade, même le matin au réveil, à cette heure charmante où les petits enfants sont comme les oiseaux, si débordants de joie qu’ils pépient sans fin, Caillou ne prononçait plus une parole.

— C’est parce qu’il pense trop à son jeu, me dit sa mère.

Cette pensée me parut profonde. Quand les enfants s’amusent parfaitement, ils vivent dans leur jeu, ils en rêvent, ils sont hors du monde extérieur. Mais à quoi jouait Caillou ? Je l’épiai et découvris qu’il passait toute la journée avec Kiki.

Kiki est un chien, qui doit, autant qu’il est possible d’en juger, appartenir à la race des griffons, mêlée peut-être au sang des épagneuls et des islandais. Il est né dans la maison d’un pêcheur, et n’a pas encore deux mois : un peu de chair rose apparaît sous son poil déjà long, tacheté de blanc et de noir, et tout le jour des sentiments violents, joie, douleur, appétit, gourmandise, et le froid, et le chaud, agitent son petit corps tumultueux. Les paysans et les pêcheurs ne sont ni bons ni mauvais avec les chiens : ils les laissent vivre. Et Kiki avait un incroyable besoin de jeu et d’affection. Il suivait sans choix et sans règle tous ceux qui faisaient attention à lui, mais les enfants surtout. C’est un phénomène étrange que la rapidité avec laquelle les petits des bêtes s’attachent aux petits des hommes. Ils deviennent plus qu’amis, presque complices. Chez Kiki, le charme de la coquetterie s’ajoutait à ceux de la jeunesse. Il était le seul petit chien et il y avait autour de lui beaucoup de petits garçons et de petites filles. Il se laissait choyer, il se laissait aimer. Il était infidèle, ingrat, capricieux, naturellement.

Le cœur tendre de Caillou connut toutes les délices de la passion inquiète. Plaire à Kiki, s’en faire suivre, inventer ce qu’il fallait pour l’attirer, était devenu sa seule préoccupation. Voilà pourquoi il ne parlait plus : il y avait comme de la pudeur dans son silence. Mais un jour il vit arriver sur la plage ce même Kiki avec un ruban autour du cou. Et le ruban était tenu par une petite fille qui s’appelle Aline, et qui cria triomphalement :

— Nous partons demain et nous emmenons Kiki. Papa l’a acheté. Cinq francs, il l’a acheté.

Il y a des gens qui ne prennent pas au sérieux les douleurs d’enfant, sous prétexte qu’elles s’apaisent vite. Je les méprise. Ces douleurs sont aussi vraies et plus fortes que les nôtres, elles saisissent toute l’âme des petits, elles la secouent d’une telle violence que c’est pour cela même qu’elles s’usent : et c’est bien heureux ! Si elles duraient, il y aurait de quoi faire mourir. Caillou tomba sur le sable comme si on lui avait fauché les jambes, et il se mit à pleurer, à pleurer comme il n’avait jamais encore fait de sa vie. Aline disait seulement :

— Puisqu’il ne veut pas de chien, ton papa à toi, il vaut mieux que Kiki soit chez nous. Tu viendras le voir.

Caillou est trop bon pour connaître la haine ; mais il pleura plus fort, pénétré de plus d’horreur à cet essai hypocrite de consolation.

— Il sera à vous, à vous ! dit-il. Avant, il n’était à personne.

Je le pris dans mes bras. Avez-vous jamais tenu entre vos doigts pitoyables un oiseau qu’on vient de détacher du piège ! Il n’est plus qu’un frisson affreux. Le cœur de Caillou battait de cette façon-là. J’en aurais pleuré moi-même : c’est une contagion nerveuse, on ne peut pas s’en empêcher. Je proférais des sottises pour retrouver mon calme.

— Voyons, Caillou, disais-je, tu reviendras l’année prochaine. Et la maman de Kiki aura fait d’autres petits Kikis. On t’en donnera un.

Caillou me jeta un regard indigné, navrant, navré, qui me fit honte, et s’enfuit en disant :

— Mais ce ne sera pas celui-là ! C’est celui-là que j’aime.

Le lendemain il était encore grave, absorbé par sa douleur, et cependant il nourrissait une triste espérance.

— J’ai été lui parler, dit-il. Je lui ai dit adieu. Je lui ai raconté des choses. Je lui écrirai, et lui aussi m’écrira : on me l’a promis. Nous nous dirons tout, tout !

Kiki n’était qu’un chien. Mais vous le voyez bien : par lui Caillou a connu l’amour, tout l’amour. Plus tard, il ne fera que repasser sur les mêmes sentiments. Il a éprouvé la joie inquiète et délicieuse de chercher à plaire et à séduire, l’horreur de l’abandon, la conviction qu’il n’y avait qu’un être au monde qu’on pût aimer, et qu’il est perdu à jamais ; il s’est enfin bercé des consolations illusoires, qui seules restent à l’amour malheureux. Tout cela pour un chien ! Est-ce qu’il n’aurait pas pu aimer de la sorte une petite fille, ou même un petit garçon ? Je n’en sais rien. Mais il est probable qu’il y a dans l’amour, même à cet âge de toute pureté, l’idée de possession : et Caillou pense sans doute qu’une bête seule pourrait être toute à lui…


Lorsque j’eus écrit ces lignes, je les montrai à la maman de Caillou. Les auteurs sont tous les mêmes. Je me figurais que cette mère de famille serait très fière de voir immortaliser la figure et les actes de son fils. J’allai donc la voir : c’était parce que je l’aime bien, mais aussi pour quêter des compliments. Elle ne m’en fit aucun. Lorsqu’une personne attend d’une autre qu’elle mette la conversation sur un sujet, et que ce sujet n’est point abordé, il finit par en résulter un silence embarrassant. C’est ce qui advint : l’ange passa… Alors la maman de Caillou me dit avec un peu de pitié :

— Vous voulez donc que je vous en parle ; eh bien, non, mon cher ami, ce n’était pas tout à fait cela. Tous les hommes sont présomptueux, mais ceux qui écrivent, qu’en pourrait-on dire ? A force de parler de Caillou, d’arranger ses mots, de raisonner dessus, de vous livrer à ce travail nécessaire mais si dangereux qui est le vôtre, et qui consiste à reconstituer la nature, à refaire un être tout entier avec les quelques fragments épars que vous en avez découverts, vous vous imaginez que c’est vous qui avez créé mon fils.

— Hélas ! non, répondis-je, et je sais bien le contraire.

Elle écarta cette impertinence d’un geste de la main, et continua :

— La faute grave où vous êtes tombé, c’est de croire que Caillou vous révèle toute son âme et que vous en connaissez les moindres replis. C’est une grande erreur. En réalité, sans le faire exprès, sans même le savoir, il a porté un jugement sur vous, il s’est fait de votre personne une image, sans doute encore plus incomplète que celle que vous vous êtes tracée de lui, mais qui lui suffit, et il ne vous parle que de ce qu’il croit pouvoir vous intéresser. Il est comme les sauvages ; il s’efforce d’abonder dans votre sens ; il vous imite, non par flatterie, mais par instinct, pour agrandir son domaine, élargir son univers. Et comme il a senti, permettez-moi de vous le dire, que vous n’êtes point un homme né pour éprouver profondément l’amour, il vous a caché tout un côté de lui-même, celui dont précisément vous avez prétendu parler. Voyez d’ailleurs combien vous êtes inconséquent. Vous avez commencé par dire que Caillou n’aimait point les petites filles, ce qui est exact, mais qu’il avait pour moi une affection très particulière et qui présentait certains des aspects de l’amour. Ce n’était point tout à fait faux. Et puis, subitement vous oubliez tout cela, et vous décidez que sa première crise amoureuse, il l’a eue à propos d’un chien. Vous vous trompez. Quand il éprouva la première fois la passion de l’amour, il avait quatre ans, et c’était pour une grande fille qui avait quatre fois son âge.


La maman de Caillou a toujours un ouvrage en main. Ses doigts continuaient de coudre, durant qu’elle parlait, et il semblait que ce travail régulier donnât de la fermeté à sa pensée, qu’elle arrangeât ses mots en même temps qu’elle suivait ses points. Je regardais son visage mince, ses cheveux pâles, l’air de courage tranquille qu’elle a toujours, et je me disais : « Combien elle sait de choses, et comme elle les dit simplement ! » Elle continua :

— Cette grande fille était une Autrichienne que nous avons rencontrée il y a un an dans un petit coin du Tyrol, où nous prenions nos vacances. Je ne puis vous dire comment elle s’appelait. Ce n’est point par devoir d’être discrète, puisque les amours de Caillou ne tirent pas encore à conséquence. Mais à peine avions-nous appris son nom, que nous l’oubliâmes ; dès le premier jour nous l’avions surnommée « la Chèvre ». Non pas qu’elle rappelât par son aspect cet animal maigre et barbu ; je n’ai jamais rien vu au contraire de plus plein, de plus rose, de plus tendre que ce joli corps et cette chair parfaitement fine et tendre où la femme venait de s’épanouir dans l’enfant. Mais son pied était si ferme, si hardi, si léger sur les cailloux et les rochers ; elle montrait si ingénument, surtout, ce désir de la route âpre et risquée, cette intrépidité tranquille des animaux de montagne, que le surnom que nous lui avions donné reste seul dans ma mémoire. Et je pense que c’est cela même qui décida l’élan de cœur de Caillou. D’abord c’était ce que nous admirions en elle, parce que c’était dans la marche et le bond que sa beauté apparaissait tout entière ; et les enfants subissent toujours très fortement l’impression de nos jugements. Mais il y a encore autre chose : les actes physiques des grandes personnes les frappent beaucoup plus que leur apparence extérieure. Quand j’eus découvert le sentiment profond qu’inspirait la Chèvre à Caillou, je lui demandai :

» — Tu la trouves jolie, n’est-ce pas ?

» Il me regarda d’un air étonné :

» — Quand elle saute sur un rocher, fit-il, on dirait que c’est facile… Et ce n’est pas facile !

» Il réfléchit pourtant à ma question et prononça :

» — Ses deux tresses dans le dos ! Elles sont longues, longues, claires et très belles.

» Je vous répète cela pour flatter une de vos théories, qui me semble juste, par hasard : c’est que l’attention des enfants se porte davantage sur le costume que sur les formes mêmes et les traits des hommes et des femmes ; or la chevelure, c’est presque encore du costume, c’est ce qui tient le moins à la personne… Mais il faut que je vous dise d’abord comment je m’aperçus que Caillou aimait la Chèvre. A table, un jour, je le vis qui rougissait.

» — Qu’est-ce que tu as, Caillou, lui dis-je.

» Il ne me répondit pas, il demeura obstiné à ne pas me répondre. Caillou avait un secret qu’il gardait pour lui, un vrai secret, une chose qu’on ne sait comment dire, ou qu’on ne veut pas dire, parce que, de l’exprimer, ça rendrait le sentiment si fort qu’on ne saurait plus se contenir, qu’on ferait des sottises dont on aurait honte. Mais je suivis la direction de ses yeux : il regardait la Chèvre, qui venait d’entrer.

» Il fallut s’arranger pour qu’il lui tournât le dos à table. Il ne mangeait plus.

» Tout le monde avait fini par savoir ce qu’il éprouvait, et il y a chez les femmes assez de coquetterie et de bonté maternelle tout à la fois pour que celles qui étaient là en fussent un peu émues et jalouses. Elles prenaient toutes Caillou dans leurs bras, elles essayaient de faire sa conquête à leur tour : il ne comprenait pas, et s’ennuyait. Alors elles disaient, gentiment dépitées :

» — On va t’y conduire, à ta grande amie.

» La Chèvre, flattée, le caressait après elles. Mais Caillou, qui cause si facilement avec vous, ne lui disait rien, absolument rien. Il avait l’air d’un petit morceau de bois et m’en fit savoir un jour la raison :

» — On me regarde, quand je suis avec elle, et on m’écoute. Comment veux-tu que je lui dise quelque chose ?

» Cependant il la suivait comme un esclave quand je lui en donnais la permission, et ensuite me parlait d’elle. Un jour, il lui fit un bouquet. On croirait vraiment que les enfants ne cueillent pas les mêmes fleurs que nous. C’est parce qu’ils les choisissent chacune pour leur beauté particulière, sans se soucier de l’ensemble, qui a l’air incohérent, sauvage, et en même temps tout petit, comme eux. Quand il eut bien arrangé ce bouquet à son idée, il vint s’asseoir sur mes genoux. Il a au moins deux manières de s’asseoir sur mes genoux : en bondissant, quand il est joyeux, ou par une espèce de glissement souple, où il entre de l’humilité et de la câlinerie. C’est alors comme s’il se prosternait. Cette fois, ce fut de cette manière-là. Et il murmura :

» — C’est pour la Chèvre. Mais je voudrais que ça soit toi qui le donne. Moi, je n’ose pas.

J’interrompis alors la mère de Caillou.

— … Oui, dis-je, il me semble bien que ce soit là du véritable amour. Tant de timidité en est la preuve. Mais comment cela s’est-il terminé ?

— La Chèvre est partie, et nous pensions que Caillou serait très malheureux. Mais le jour de son départ, elle a donné à son tour un bouquet à Caillou. Et c’était une jolie chose, où l’on voyait qu’elle était encore assez près de l’enfance pour en garder le souvenir, assez femme déjà pour connaître les harmonies qui conviennent : de petites tiges de fraisiers, où les petites baies rouges des fraises mûres se mêlaient aux fleurs. Elle avait pris ça dans la montagne, la Chèvre ! Et Caillou fut si content, si content, qu’il fut une grande heure avant de manger les fraises. Mais il les mangea tout de même, une à une.

— Et il ne fut pas triste, quand elle s’en fut allée ?

— Non. Il était exalté. Elle lui avait donné quelque chose ! D’une si grande personne, c’était tout ce qu’il attendait. Et c’est pour cela qu’il y avait tout de même un peu de vrai dans ce que vous avez écrit l’autre jour. Quand Caillou a aimé le chien, il lui fallait tout le chien. Mais cette grande fille, elle l’avait contenté avec un rien !

— Ah ! dis-je, combien d’hommes sont comme lui !

— Ne soyez pas mélancolique, répondit-elle. Vous pensez toujours à vous. Cela fausse votre jugement.

LES CHIENS ET LA GLOIRE

Peut-être vous souvenez-vous que Caillou a aimé un chien, et qu’il l’aima d’amour, très exactement. Désir de plaire, jalousie, désespoir, arrière-goût amer et savoureux de souvenirs mélancoliques, je l’avais vu traverser tous ces sentiments, s’en tracer à lui-même des images vivantes où je me complaisais d’autant plus qu’il est frêle, ingénu, innocent ; il embellissait mes propres souvenirs. Nous sommes souvent si laids, nous les grandes personnes, dans les mêmes crises ; si ridicules dans les mêmes joies ; si lâches, devant les mêmes déceptions ! Il m’avait ennobli mon passé, je lui en gardais de la gratitude. Mais je dus lui reconnaître bientôt une autre qualité encore : il avait de la mémoire.

Lui qui repoussait, trois semaines auparavant, toutes les consolations ; et qui, si on lui disait hypocritement : « Tu le reverras, le chien Kiki, puisque ce sont des amis qui l’ont acheté », répondait : « Ce n’est pas la même chose ; je voudrais être toujours avec ! » lorsqu’il fut à Paris, il n’eut plus qu’un désir : revoir celui qu’il ne pouvait posséder.

Il me fallut donc le conduire dans la maison où le chien Kiki devait être. Nous traversâmes les ponts vers la rive gauche. Les petites jambes de Caillou le portaient allégrement. Il y avait tant de joie lumineuse dans ses cheveux blonds, pourtant coupés courts, qu’ils me parurent illuminer les vieilles demeures de la rue Lhomond, tout au fond de la ville immense, derrière le Panthéon. Caillou regardait, intéressé par ce paysage parisien, si différent de ceux qu’il a sous les yeux d’habitude. C’est plein d’arbres obstinés à vivre dans le plâtre et les moellons. Ils tendent leurs branches comme des bras tristes par-dessus les murailles, et il y a encore des poules, dans ce quartier, qui se promènent dans les rues. On croirait qu’on va tout de suite déboucher au milieu des champs.

— Kiki ne doit pas s’ennuyer trop, dit Caillou.

Et cette réflexion me parut héroïque : Caillou venait de penser aux jeux favoris, aux possibilités de bonheur de celui qu’il avait aimé ; et il rattachait aussi des aspects nouveaux pour lui à un être qu’il connaissait. Cela est le propre de l’homme.

Nous gravîmes l’escalier d’une très antique demeure, couvent aujourd’hui désaffecté. Mais il y a sans doute un sort bénit sur certains édifices. Celui-ci est habité à cette heure par des savants aussi modestes et taciturnes que les religieux qui le peuplaient jadis. Et Caillou contempla, un peu surpris, la sonnette de la porte qui allait s’ouvrir devant nous. Car c’est un petit civilisé ; il ne connaît plus que les boutons électriques. Voilà même pourquoi nous nous regardâmes en riant. Je venais de me rappeler, et lui aussi, le jour où je lui avais dit, à la campagne :

— Éteins la lampe, Caillou !

C’était une vieille lampe à huile, comme on n’en trouve plus à Paris, et il m’avait répondu, d’un air malheureux :

— Je ne trouve pas le commutateur !

… La sonnette fit un vrai bruit de sonnette, non pas de timbre, clair et délicieusement suranné. Son écho annonça de hautains vestibules dont les parois de pierre nue reposaient sur des dalles polies et froides. Et cela aussi lui fit un plaisir mêlé d’une sorte de crainte ; il était comme en exploration. Mais il dit tout de suite :

— Il peut bien jouer, ici !

Il voulait encore parler du chien, et je lui en sus gré ; l’étrangeté amusante des lieux ne le détournait ni de son affection ni de ses désirs ; il gardait sa simplicité sauvage.

Dans une haute salle voûtée, où l’on ne voyait guère, sur une vaste table de bois blanc, que des instruments de cuivre et de verre, nous trouvâmes le père d’Aline en compagnie d’une autre grande personne très grave, qui a une longue barbe et un beau front. Mais Kiki n’y était point.

— Hélas ! dit le père d’Aline, vous ne le verrez plus jamais. Kiki ne connaissait point les pièges des villes. Sa hardiesse et sa naïveté rurales lui ont été funestes. Il est sorti insouciamment tout seul un matin et n’a point retrouvé sa route. Sûrement on l’a volé.

C’est alors que je vis que le cœur de Caillou n’était point pareil au cœur corrompu des hommes. Il n’eut point les cruels retours des amants abandonnés qui apprennent l’infortune de leur successeur, il ne cria point : « Personne ne l’aura plus, et je ne serai plus le seul malheureux ! » Il demeura muet, glacé par ce désastre qu’il n’avait pas prévu.

— J’ai fait tout ce que j’ai pu pour le retrouver, dit le maître de Kiki. Je suis allé à la fourrière, j’ai fait placarder des affiches. Tout cela est resté inutile. Ce chien n’était point d’une race précieuse, pourtant, et celui qui l’a volé avait intérêt à le rapporter pour toucher une récompense. Je m’étonne un peu que mon espoir ait été déçu.

Mais le monsieur à la barbe longue, qui est un médecin très célèbre, dit tranquillement :

— Vous n’avez pas cherché dans les laboratoires d’hôpitaux ? C’est là qu’il doit être. Vous dites qu’il n’avait pas de race ; alors on nous l’aura vendu pour cent sous. Toutefois n’essayez pas de le reprendre ; il est peut-être déjà trop tard.

— On en a fait un malade ? interrogea le maître de Kiki.

— Un malade, ou un infirme, ou un fou. Car on fait aussi des fous, avec les bêtes. C’est triste, mais c’est nécessaire. On en fait des morphinomanes et des cocaïnomanes distingués.

— Et des alcooliques ? demanda le maître de Kiki.

— C’est moins aisé, parce que l’odeur même de l’alcool ou du vin leur répugne. Mais on les prend par la famine, et le lendemain d’un jour de jeûne, si leur soupe est légèrement parfumée d’absinthe, ils la prennent tout de même. Le goût leur vient, au bout d’une petite semaine, et six mois plus tard, s’ils ne sont pas morts, ils ne mangent plus, mais ils boivent comme un homme. Ils font des maladies de foie, des crises épileptiformes. C’est très curieux… Et il faut ça, je vous dis, il faut ça, pour la science !

» Il y a aussi ceux à qui on enlève un rein, continua-t-il, ou la rate, ou un morceau de cervelle. Quelquefois, on leur greffe un autre rein, une autre rate… une autre cervelle, c’est plus difficile. S’ils survivent, c’est un triomphe ; on les garde, ceux-là, on les soigne quand ils tombent malades d’une maladie qu’ils ne devraient pas avoir, on les purge, on les drogue, on les guérit. Ils vivent longtemps, ils sont dans la gloire.

— Qu’est-ce que ça peut leur faire ? dit le maître de Kiki, un peu écœuré.

— Vous croyez que ça ne leur fait rien ? fit le médecin. Vous vous trompez. Vous ne connaissez pas l’âme des chiens. Ils ont l’ivresse, la folie, la jalousie de servir, le désir démesuré qu’on fasse attention à eux. Je suppose qu’ils nous considèrent comme des espèces de divinités et qu’ils gardent vaguement, dans leur pauvre et confuse petite cervelle, l’idée qu’ils ont été mis au monde pour nous plaire, et à tout prix. Tenez, j’en ai eu un, une fois…

Caillou avait pris cet air extraordinairement sage des enfants quand ils écoutent des choses qu’ils ne comprennent pas tout à fait, mais qui les intéressent passionnément, et qu’ils ont peur qu’on les empêche d’entendre.

— … J’en ai connu un, continua le médecin, et c’est il n’y a pas longtemps, à qui j’avais fait une ponction à l’estomac pour lui prendre du suc gastrique. C’est une opération très simple, à laquelle les animaux peuvent survivre presque indéfiniment. Celui-là se promenait toute la journée d’un air guilleret, portant sa petite canule de caoutchouc bien proprement attachée sur le flanc afin qu’elle ne traînât point par terre. Et quand on l’appelait pour lui soutirer son suc gastrique, il sautait sur la table du laboratoire avec la joie d’un chien de chasse qui vous voit prendre un fusil. Je ne croyais pas qu’il fût fier de son rôle, je ne pensais pas que les chiens pussent avoir — comment dirai-je ? — autant d’âme, si vous voulez, ou du moins des sentiments si compliqués.

» Mais voilà qu’un jour je rencontre devant la terrasse d’un café un autre chien, une espèce de loulou blanc, tout crotté, tout affamé. Il était trop sale pour que je pusse le caresser ; je me mis à lui gratter le dos du bout de ma canne : tout de suite il commença de me lécher les mains. Il avait encore plus besoin de cette marque d’attention d’un homme que de soupe, et quand je me levai, il me suivit. Le lendemain, je le conduisis à l’hôpital. Oui, à l’hôpital ! Puisque je vous dis que nous manquons d’animaux. Mais ça me faisait un peu de peine tout de même de travailler sur lui, parce qu’il avait eu trop de confiance. Je le laissais traîner ses pattes où il voulait, jusque dans le laboratoire, et l’autre, la fontaine à suc gastrique, n’avait pas l’air de faire attention à lui.

» Mais un jour voilà mon loulou blanc, le nouvel arrivé, quand il voit son camarade sauter sur la table pour se faire vider l’estomac, qui se met à geindre, à geindre ! Il demandait quelque chose avec tout son être, avec sa voix, avec son corps, ses yeux, sa queue, ses pattes. Mais qu’est-ce qu’il demandait ? Le garçon de laboratoire me dit :

» — Il veut qu’on l’opère aussi. Il est jaloux. Presque tous ils sont comme ça.

» Alors, je l’ai pris tout de même, et je lui ai fait la ponction, et je lui ai mis une canule. Quand ce fut fini, il m’a encore léché les mains, il était aussi content que le jour où je l’ai recueilli. Mais l’autre était horriblement malheureux : il avait perdu sa supériorité.


— Caillou, dis-je, Caillou, te souviens-tu du jour où on avait mis un vésicatoire à ta mère ? Tu disais : « Quand je serai grand, on m’en donnera un aussi, n’est-ce pas ? »

Il y eut un silence, parce que nous pensions tous à cet instinct d’imitation et d’émulation, si fort chez les animaux, les primitifs et les enfants. Mais Caillou, qui de son côté était resté silencieux, subitement fondit en larmes. Il ne songeait pas à tout cela. Mais il voyait son ami Kiki, le ventre ouvert, avec une chose en caoutchouc qui pendait…

A LA CAMPAGNE

Je fis encore d’autres découvertes.

Le plus grand plaisir qu’on puisse faire à Caillou, c’est de prononcer, devant lui, des mots dont il ignore ce qu’ils veulent dire. Caillou n’a jamais vu de hache, ni un serpent, ni un lion. Mais aussitôt qu’une bouche a proféré devant lui ces mots étranges, pleins et nouveaux, il s’enquiert, il écoute, muet, l’explication, il se fait, s’il se peut, montrer une gravure qui les représente, une pauvre gravure qui le plus souvent altère et déforme l’objet ou l’animal. Le lendemain, il ne vous parle plus, il ne voit plus personne ; il s’est fait une hache avec une pelle de bois, un serpent avec une corde, un lion avec un chien de carton ou une pierre informe ; et il lui arrive alors avec ces monstres et cette arme, plus d’aventures qu’il n’en eût fallu pour remplir l’existence d’un chasseur des premiers âges. En vérité, j’ai pensé d’abord qu’il se rappelait. J’ai cru à la métempsycose, j’ai cru à des souvenirs d’ancêtres, ressuscités dans les plis de sa petite cervelle. Et puis je me suis aperçu qu’il en est exactement de même si je parle d’aéroplanes ou de coquecigrues. La vérité, c’est que son appareil à fabriquer des images, à voir en images, est encore tout frais et fonctionne tout seul. Aussitôt qu’on lui livre un mot, il travaille pour en extraire tout ce qu’il contient, et aucune réalité extérieure ne peut alors intervenir et le contrarier. Ou plutôt, pour lui, le monde est double. Il y a celui qu’il invente, c’est le seul important ; et celui qu’il a sous les yeux, et qui ne devrait servir qu’à lui procurer des éléments pour les espèces de poèmes qui sont sa joie et la vraie nourriture de sa pensée.

J’ai essayé une fois de lui faire dire, à la maison, ce qu’il y a dans ce jardin des Tuileries dont il venait. Il m’a répondu :

— Du sable. De l’eau.

— Mais il y a encore autre chose. Voyons, Caillou !

Il a fait un grand effort d’esprit.

— Ah ! oui, a-t-il dit, des chiens et des petits garçons. Et des navires.

Il citait les navires à cause de ceux qu’on fait voguer sur le bassin. Et il les voyait sans doute très grands et très vrais, parce qu’ils sont à sa taille. Quant aux arbres et aux fleurs, il ne conçut leur existence que lorsque je lui en parlai ; encore suis-je tout disposé à croire qu’il ne perçut pas ceux qui sont là, mais d’autres, recréés d’après sa fantaisie. Il vit décidément dans un univers qui lui est propre, et qu’il a fait. C’est même la condition de son bonheur. Et lorsque les deux univers, le véritable et le sien, se manifestent à lui en même temps, il en peut résulter de fâcheux conflits, des chocs qui l’offensent et le déconcertent.


… Caillou est maintenant à la campagne chez son oncle, parce que ce sont les vacances. Il s’est réjoui du voyage, des choses nouvelles qu’il a vues et qu’il s’est plus ou moins appropriées en les déformant à son usage. Le jardin est plus petit que celui des Tuileries ; cela lui est parfaitement indifférent, puisqu’il ne conçoit jamais que les objets qui l’entourent immédiatement et dont il a besoin pour son jeu, toujours imaginaire et intellectuel. Au bas du jardin, coule une rivière. Mais il n’a pas, au fond, la certitude qu’elle existe, parce qu’elle est séparée de lui par une grille, et que, d’ailleurs, on lui a défendu d’en approcher. Sa petite âme est malléable et obéissante : s’il ne peut toucher aux choses et en faire jouet, il finit par en faire abstraction ; elles se suppriment. Ou plutôt elles n’existeront plus qu’en traduction, le jour où il se sera fait une rivière bien à lui dans le gravier, avec de l’eau versée d’un arrosoir. Les canards et les poules du poulailler l’ont intéressé, mais un instant très court ; elles ne font pas ce qu’il veut, donc elles ne rentrent pas dans son domaine, qui est immense, étant illusoire. Quand il voudra des poules, il s’en fera : les vraies sont fausses.

Mais pour l’instant il pense à autre chose. Il est devenu, dans son esprit, chef d’armée ; il songe à la guerre. Qui donc lui a parlé de guerre, et de victoire par conséquent, — car jamais les enfants ne supposent la défaite, toutes leurs constructions sont optimistes, — qui lui a parlé d’ennemis qu’on déteste et qu’on détruit ? Personne dans sa famille, j’en suis presque certain, et il ne sait pas encore lire, Mais il a vu parfois passer des sabres, des fusils, des drapeaux, des fanfares ; une autre fois la première page d’un journal en couleurs lui a montré des cavaliers s’entre-tuant ; sans doute aussi, il a causé avec les seuls humains qu’il considère comme pleinement dignes de sa confiance, ceux de son âge, naturellement. Et il y en avait un qui savait !

Et maintenant Caillou aime la guerre ! Et voilà pourquoi, dans le nouveau jardin, près de la rivière qui le borne, il commande aujourd’hui une innombrable armée. Il s’est fait un sabre avec une branche d’arbre. Des pots de fleurs renversés, vides, béants, lui sont autant de canons ; sa bouche et sa poitrine leur prêtent une voix. Et il chevauche un cheval plus beau, plus grand, plus piaffant que tous ceux qui sont sur la terre : une vieille canne. Quant à ses troupes, vous ne les voyez pas plus que le cheval, mais elles font tout ce qu’il veut, et sont invincibles. Pour l’ennemi, il est déjà mort !

Il est déjà mort, ou il fuit. L’enthousiasme sanguinaire de Caillou le transporte et l’exalte. Il clame qu’il tue, il sent qu’il tue. Et il se promène maintenant dans son triomphe… Tout à coup, au moment même où son ivresse est au comble, voilà qu’une poule sort du poulailler et marche vers lui. Elle avance avec cet air fantasque et ces directions imprévoyables qu’ont les poules, elle avance sans faire semblant de rien, elle avance paraissant toujours regarder, de ses inquiétants petits yeux noirs, les mollets nus de Caillou. Et Caillou le général, Caillou le chef de guerre, Caillou le victorieux jette son sabre et crie :

— Voilà une poule ! Sauvons-nous !

C’est ainsi que ce poète prend contact avec le monde extérieur. Cette expérience est douloureuse.


De l’autre côté de la petite rivière dont une grille défend à Caillou d’approcher, le terrain monte doucement. Des allées sablées enlacent la vieille maison, glissent autour d’une pelouse, et plus loin encore il y a une allée de tilleuls, puis des arbres qui croissent confusément, comme dans un vrai bois. Et c’est un vrai bois, en effet. Derrière la haie qui clôt le jardin, la forêt continue ; cette infime parcelle de sauvagerie lui a été volée. Quand il fait grand vent, le soir, on l’entend qui pousse une plainte régulière, faite du bruit de toutes ses branches et de toutes ses feuilles. Et je songe parfois, en m’endormant, que si je pouvais, dans un de ces beaux vols tranquilles qu’on a en rêve, passer par-dessus, je verrais toute cette verdure onduler en longues vagues, comme les flots d’une mer.

Dès le coucher du soleil, son pouvoir grandit. On dirait qu’elle marche, qu’elle avance. Son ombre sacrée envahit l’œuvre des hommes, il n’y a plus qu’elle, on la sent respirer dans la nuit, d’une haleine indiciblement fraîche et jeune qui excite le sang. Et le premier soir qu’on est revenu dîner dans cette maison, quelqu’un a dit :

— Où donc est Jupiter ? Est-ce que la cuisinière aurait oublié de l’emporter ?

Jupiter est un chat qui, à Paris, ne daigne pas sortir du salon et de la salle à manger. Jour et nuit il somnole sur les coussins des fauteuils, ne se réveillant que pour quêter sa nourriture autour de la table. Alors on aperçoit, sous l’ombre portée par la nappe, le vert phosphorescent de ses prunelles, et s’il s’impatiente, s’il trouve qu’on ne le sert pas assez vite, nous entendons le grincement de ses griffes sur la toile ou sur la soie des jupes. C’est tout. D’ailleurs il est suprêmement blasé, indifférent, dédaigneux, dégoûté même du blanc de poulet, ne s’excite guère — et bien peu ! — que si l’odeur du poisson parvient à ses narines. Sous sa robe fauve, il a engraissé. On dirait qu’il méprise la vie comme un riche, qu’il la juge sans intérêt.

Si, on a emmené Jupiter ! Mais il n’est plus là, il a déserté la maison. Le lendemain matin seulement, à l’aube, on le retrouve devant la porte fermée, les yeux sauvages, avec quelque chose dans tout son corps de plus souple, de bondissant, de ressuscité. Il a couru la forêt toute la nuit, et même durant le jour il ne veut plus rester dans la maison. Il se tapit dans les massifs, sous les fleurs, et quand s’approche un innocent petit oiseau, il bondit dessus, lui tord le cou, lui arrache les plumes des griffes et des dents, dévore cette proie palpitante, ou s’il s’est rassasié, va la cacher quelque part, dans des trous dont il fait ses tanières.

— Ah ! Jupiter, lui dis-je, Jupiter ! tu n’es plus un chat d’appartement. Tu t’es retrouvé animal féroce !

Il y a un peu de jalousie dans mes paroles, la jalousie d’un vieux civilisé qui voudrait bien, lui aussi, retrouver la force des antiques instincts à jamais disparus. Mais Caillou, qui m’a entendu, n’a que trop bien compris. Le voilà qui se met à jouer à l’homme en lutte avec la nature. On lui a donné, on a eu l’imprudence de lui donner, une petite tente et un fusil à air comprimé qui lance des balles de caoutchouc. Toute la journée il sort de sa tente ou bien y rentre, son fusil à la main.

— Moi non plus, dit-il, je ne suis plus un petit garçon d’appartement.

— Alors, qu’est-ce que tu es, Caillou ?

Il réfléchit un instant et répond :

— Un explorateur !

En sa qualité d’explorateur il fusille les petits oiseaux avec ses balles en caoutchouc ; mais il leur fait beaucoup moins de mal que Jupiter. J’ai donc l’idée, pour secourir ces petits oiseaux, de lui suggérer que Jupiter est un tigre. Alors il tue le tigre ! Il le tue plusieurs fois par jour, si bien que Jupiter, ennuyé, passe derrière la haie ; car lui qui chasse pour de bon n’entend pas être inutilement dérangé.

Caillou, un moment déçu et désœuvré, finit par s’étendre dans l’herbe, et je comprends, je comprends très bien ce qu’il imagine. Tout grandit démesurément aussitôt qu’on met la tête au ras du sol ; les fourmis ont l’air de nègres qui s’épuisent à porter des fardeaux dans la forêt vierge, les millepattes semblent d’affreux serpents, les carabes des hippopotames, les cri-cris de longues girafes. Caillou peut se figurer tous les spectacles, toutes les aventures, tous les drames. Quand on l’appelle pour dîner, il arrive bien sagement, il se laisse débarbouiller, laver les mains, asseoir sur sa grande chaise. On lui met sa serviette autour du cou sans qu’il prononce un mot. Ce qui lui permet cette admirable obéissance, c’est qu’on n’a que son corps, comme toujours. Son esprit est ailleurs, perpétuellement libre.

Toutefois le dessert est à peine servi qu’il glisse sournoisement de sa grande chaise, et disparaît. C’est le moment où l’on cause, et ce n’est qu’au moment où mon cigare est près de finir que je songe tout haut :

— Tiens, où est Caillou ?

Et tout le monde répète : « C’est vrai, où est Caillou ? » Personne ne l’a vu, nos yeux le cherchent sans l’apercevoir sur toute l’étendue assombrie du jardin, et nos appels restent sans réponse. Alors on envoie sa bonne à la découverte. Elle revient avec la mine d’une personne mystifiée, dont l’autorité a été méconnue.

— Monsieur Jacques est couché près de la haie, dit-elle. Il a son fusil et m’a seulement répondu de ne pas faire de bruit.

Et il est plus de neuf heures ! Caillou devrait être dans son lit ; c’est intolérable ! Et puis se coucher dans l’herbe, qui est mouillée, quand le fond de l’air est si froid, quelle horreur ! Il sera certainement grondé, puni, il pleurera. J’entrevois des scènes douloureuses, et je pars à mon tour afin d’user de persuasion et les lui épargner.

Je le trouve en effet à la place qu’on m’avait dite. Il est allongé à plat ventre tout près de la haie, à la place où il y a un trou, un tout petit trou, la route que s’est déjà tracée Jupiter, sans doute. Les arbres, au-dessus de sa tête, ont des gestes assez inquiétants ; la forêt murmure, il fait noir, très noir. Il faut vraiment du courage pour rester là.

— Chut ! fait Caillou à mon approche.

Sa mine, que je ne vois pas, doit être importante. J’entre dans le jeu, et je demande à voix basse.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Chut ! Je chasse… un crocodile !

La forêt, qui est si grande, doit contenir des bêtes énormes. Du moins on a le droit de se le figurer. Et j’admire de toute mon âme la bravoure de Caillou.

— Un crocodile ! Mais c’est très gros, un crocodile… S’il te mange ?

Cette supposition paraît profondément absurde à Caillou. Toutes les représentations d’aventures fictives qu’il se donne, doivent, vous le savez, se terminer pour lui agréablement. Le danger, la mort, la peur en sont complètement absents. Il développe seulement son désir d’action.

— S’il me mange ! dit-il indigné. Puisque j’ai mes balles en caoutchouc !

J’essaye de le ramener à la réalité. Je suggère cruellement :

— … En caoutchouc ! Alors tu vois bien, on ne tire pas les crocodiles avec des balles en caoutchouc. C’est stupide !

— Eh bien, je l’assommerai d’un coup de crosse !

— C’est un trop petit fusil, Caillou, c’est une trop petite crosse, et tu es trop petit.

— Ça ne fait rien, répond-il, ça ne fait rien… Il n’y a pas de danger.

— Mais comment le sais-tu ? Moi-même, à ta place, j’aurais peur, moi ! Ainsi !…

Alors la voix de Caillou prend dans l’ombre une teinte de mauvaise humeur. Il est poussé dans ses derniers retranchements. Et il prononce :

— Il n’y a pas de danger, parce que… parce qu’il n’y a pas de crocodile… C’est moi qui dis ça, qu’il y en a un… Mais c’est pas vrai !

Enfin, j’ai l’aveu ! J’ai l’aveu que jamais une seconde il n’a perdu la conscience qu’il imaginait. Il a préféré le reconnaître, plutôt que de renoncer à son jeu. Mais cela n’avance pas les choses. Je lui mets la main sur l’épaule, et je sens qu’il grelotte. Il faut l’emmener gentiment. Je proclame, du haut de mon expérience, pour lui montrer qu’il y a une erreur dans le canevas de son drame :

— Ça ne fait rien. On ne chasse pas les crocodiles avec des balles en caoutchouc. Je le sais, moi ; j’en ai tiré !… Demain, je te donnerai des balles de plomb.

— Oh ! bien, alors… fait Caillou.

Et il se laisse reconduire docilement à la maison. Il ne pense plus qu’aux balles de plomb, parce qu’il n’en a jamais vu !

SA PUDEUR

Pendant très longtemps, je veux dire pour la durée encore si courte de leurs jeunes vies, Caillou et Tili ont logé dans la même chambre. Cette pièce, qui n’est pas très vaste, donne sur le jardin d’un hôtel privé. N’est-ce pas tout ce qu’on peut désirer, à Paris, quand on n’est pas bien riche et qu’on souhaite pour ses enfants un peu d’air et de soleil ? Il faut s’arranger comme on peut, et après tout c’est encore de la chance qu’il y ait des personnes assez riches pour garder un jardin ; sans elles il n’y aurait plus que des blocs de pierre, sans un brin d’herbe.

Je ne sais pas si c’est par goût des grandeurs, ou parce que maintenant l’habitude en est prise, qu’on nomme cette pièce la nursery. De mon temps on disait « la chambre d’enfants » et il me semble que c’était un nom plus intime, et comme musical. Celle-là n’offre rien, dans son aménagement, qui révèle sa destination ; on n’y voit point ces carreaux de faïence, propres et lisses, ces jeux utilitaires d’eau froide et chaude qui font l’orgueil des mères en leur permettant d’économiser les minutes consacrées aux soins maternels. La maman de Caillou en a seulement fait couvrir les murailles d’un papier à raies alternativement blanches et bleues, peut-être parce que ces couleurs ont pour elle un sens mystique, peut-être tout simplement parce qu’elles éveillent des sentiments aimables et doux. La toilette, qui n’a rien de perfectionné, est à droite, à côté de la cheminée, et les deux petits lits sont en face, dans les encoignures. Ce sont des petits lits de fer, sans rideaux, mais on les a peints aussi en blanc, avec des filets bleus. L’électricité a toutefois conquis cette vieille demeure, et l’opalescence des verres dépolis lui a donné ici une espèce de chasteté candide et calme. Quand on le change avant le dîner, Caillou a du plaisir à tourner le commutateur pour créer le jour et la nuit. Mais à l’heure du coucher, il est toujours si fatigué qu’il s’endort à poings fermés. Parfois même il sommeille tout debout, pendant qu’on le déshabille, tombant à droite, tombant à gauche, pliant sur les genoux comme un petit homme très ivre. Et comme les ivrognes aussi, il ne se rappelle pas du tout, le lendemain, que quelqu’un l’a mis au lit, et que même il a parlé, pour dire qu’il était très malheureux.

Mais que Caillou dorme ou soit éveillé, il y a encore quelques jours, Tili, quand elle était en chemise, une chemise longue et toute pareille à celle de Caillou, venait l’embrasser sur le front. De son vrai nom, vous le savez, elle s’appelle Lucile. Seulement, quand elle était toute petite et qu’elle ne savait pas très bien parler, elle prononçait « Lutile ». C’est de quoi on a fait « Tîle » par abréviation, puis « Tili » pour la douceur. Elle a dix-huit mois de plus que son frère. D’après les conceptions hiérarchiques des enfants, c’est donc elle qui devrait se considérer comme son « supérieur » et recevoir cet hommage ; et c’est elle qui vient, c’est elle qui se penche, c’est elle qui pense à cet adieu, avant l’oubli du grand somme. C’est peut-être qu’elle est coquette, et que le geste est joli ; c’est peut-être — et jusqu’à quel point ne serait-ce pas la même chose, avec une nuance de soumission en plus ? — parce que déjà elle est femme. Toutefois elle ne le montre que par ces tendresses gracieuses, par ces câlineries extérieures. De plus, et contrairement à Caillou, elle est propre, elle est méticuleuse, elle contemple d’avance, et avec joie, les belles choses qu’on mettra sur elle, et en jouit, mais Tili ne sait pas qu’elle a un corps ! Et par conséquent, elle qui va sur ses huit ans, elle n’a pas de pudeur. Voilà pourquoi il a fallu séparer les deux enfants ; car Caillou n’est pas comme elle : il est tout pénétré d’une sorte d’inquiétude et de curiosité.

… On les lave chaque jour dans le grand tub rond, Tili la première, parce qu’elle est la plus âgée et qu’elle prend déjà des leçons, de bonne heure ; et Caillou reste dans son lit. Mais s’il tombe le soir dans ses draps comme assommé, le matin on a beau faire, on a beau lui dire : « Allons, dors encore un peu, Caillou ! » il est comme un oiseau dès qu’il voit la bonne lumière. Il faut qu’il gazouille, il faut qu’il regarde, il faut qu’il écoute.

Or, voilà Tili toute nue, et l’eau tiède lui fait plaisir. Elle n’a plus les rondeurs grasses de l’enfance ; son torse est devenu mince, souple, délicat comme la tige d’une plante poussée trop vite. Et tout à coup elle crie, stupéfaite, mais avec une nuance d’indignation :

— Qu’est-ce que c’est que ce nid à poussière !

Le plus simple est de vous le dire sans y mettre d’ambages : c’est son nombril qu’elle vient de voir, et elle ne s’était jamais aperçue qu’il existât !

Petit rire étouffé de la mère et de la bonne. Puis tout à coup toutes deux s’aperçoivent que Caillou ne fait plus l’oiseau, que Caillou ne pépie plus. Il s’ébaudit silencieusement, parce qu’il trouve que Tili est bête.


C’est ce qui fait que Caillou couche maintenant tout seul dans sa chambre blanche et bleue. On a dressé le lit de la petite fille dans un cabinet de toilette, puis on a dit à son frère :

— Tu vois, tu es un grand garçon maintenant : tu couches tout seul !

Caillou s’est rengorgé, il est fier. Or a ajouté :

— Et comme tu es un grand garçon, tu comprends, il ne faut pas entrer dans la chambre de Tili sans frapper. Ça ne se fait pas.

Je vous ai déjà expliqué que Caillou croit toujours ce qu’on lui dit. Et cette fois, même, un sentiment secret, très profond, bien que confus, lui fait accepter ce conseil avec une soumission presque embarrassée.

C’est au tour de Tili de venir au rapport. On lui dit :

— Tu es une grande fille, Tili, maintenant, tu as huit ans. Il ne faut pas que tu te montres à ton frère quand tu es en chemise : ce n’est pas convenable.

Le mot « convenable » lui fait une grande impression. On le prononce également devant elle quand il s’agit d’accommoder une de ses toilettes à une fonction quelconque de la vie, promenade ou visite. C’est un mot féminin, qui lui donne le sentiment d’un plaisir grave.

Le lendemain, Caillou, qui est curieux de voir la nouvelle chambre de sa sœur, vient à la porte, et frappe, puisqu’on lui a dit de frapper. Tili n’est pas moins obéissante. Elle crie :

— Attends, Caillou, attends : je suis en chemise !

Mais vite, elle enlève cette chemise et va ouvrir. De tout ce qu’on lui a dit, elle a retenu que c’est la chemise qui n’est pas convenable. Son âme est absolument et délicieusement ignorante.

Elle est debout dans la porte entr’ouverte, toute nue, très frêle, les bras et les jambes trop maigres, avec un beau regard bien droit et bien tranquille. Mais Caillou ! Il aurait eu trente ans qu’il ne se fût pas conduit autrement. Il s’est un peu détourné, sans en avoir l’air, en attendant qu’on mette une robe de chambre à Tili. Cependant, au fond, il est préoccupé. Ce n’est pas lui qui se montrerait aux personnes avec cette indifférence. Vis-à-vis des étrangers et surtout des hommes, sans doute parce que ce sont toujours des femmes qui prennent soin de lui, il demeure d’une pudeur presque farouche. Il a des confusions qui viennent peut-être d’un commencement de fierté virile.


Ce n’est encore là de ma part qu’un vague soupçon. J’ai si peu d’expérience, si peu de subtilité quand il s’agit de l’âme enfantine ! C’est d’ailleurs, je pense, pour cela même que je les aime. Il me semble, quand je suis avec eux, explorer un grand pays sauvage et frais, où nul péril ne m’attend, où je trouverai des paysages simples et nobles, des coins d’ombre délicieuse d’où je verrai beaucoup de choses, au loin, dans la lumière… Voilà Tili qui vient de tomber à la renverse, en plein jardin des Tuileries. Elle n’est pas brave comme Caillou ; elle considère toujours de tels événements comme des outrages faits à sa personne par des puissances mystérieuses. Mais aujourd’hui, elle crie comme elle n’avait jamais crié, de toutes ses forces, affreusement. Ce n’est pas seulement qu’elle ait mal ; mais elle est effrayée, horriblement effrayée.

— Voyons, Tili, dit sa mère, tu es ridicule ! Ce n’est pas la première fois que tu tombes là-dessus.

Elle caresse doucement les petites rondeurs dures qui gonflent la robe courte, par derrière.

— Oui, fait Tili toujours en larmes, mais ça n’est pas comme les autres fois. Je viens de tâter : à présent, il est en deux !

Elle ne s’était jamais aperçue qu’il était en deux ! C’est, subitement, cette révélation qui l’a bouleversée. Caillou, les mains dans les poches de sa petite culotte, assiste à ce désespoir, et il manifeste un grand mépris. Décidément, les petites filles, ça ne sait rien !

Je me sentais vraiment désorienté. Les notions que j’ai reçues par tradition sur la nature des petits hommes et des petites femmes me paraissaient tout à coup entièrement fausses. Jusque-là j’avais vécu dans l’idée ou bien que la pudeur est innée chez les filles et très médiocre chez les garçons, ou bien qu’au contraire c’est un sentiment acquis, imposé par l’éducation, et qui manque originairement aux deux sexes. Je découvrais que c’était bien plus compliqué, si compliqué que mon esprit s’y perdait. Caillou a de son corps une science assez complète, un souci ombrageux. Tili n’hésite pas à montrer le sien, et cependant vient de prouver qu’elle ne le connaissait pas. Tout cela est en vérité contradictoire et déconcertant. Leur mère me dit :

— C’est comme ça que doivent être les petits garçons et les petites filles. Si ceux-là étaient autrement, je serais inquiète. Mon ami, Caillou est un homme. Il est orgueilleux de sa souplesse et de ses jeunes membres ; il sent que ses muscles poussent, il en est heureux. Il sait qu’il peut soulever ceci, il veut soulever cela ; il rêve d’avoir des ennemis et de les battre. Il a le sentiment exalté de l’équilibre de ses membres et de sa force qui grandit. Il ne réfléchit pas beaucoup ; mais si peu que ce soit, c’est son corps qui l’intéresse : son avenir d’homme est là !

— Mais c’est aussi là qu’est l’avenir de Tili, dis-je en souriant.

— Vous vous trompez comme se trompent les hommes, fit-elle, c’est-à-dire grossièrement. Aussitôt que nous pouvons parler, un instinct très sûr nous suggère que nous sommes faites pour plaire, et que les robes, les chapeaux, les « mines » y sont pour beaucoup. Les petites filles sont distraites par ces soucis extérieurs de l’observation directe de leur corps, de leurs mouvements, de leurs formes. Elles n’y songent pas.

— Elles y songeront plus tard.

— Elles y songent quand la souffrance le leur révèle ! C’est une chose que vous ne saviez pas ? Eh bien, Tili vient de vous l’apprendre. Et plus tard, mon ami, plus tard, c’est encore la douleur qui lui fera sentir qu’elle a un sexe.

Elle réfléchit une seconde et ajouta sans fausse honte, d’une voix murmurée mais magnifique :

— Et puis, pour Caillou, il est bien possible que sa pudeur vienne de ce que je ne le regarde pas comme je regarde sa sœur. Je suis femme, et je suis fière, étonnée, glorieuse de l’avoir fait !

Alors, je gardai le silence assez longtemps.

— Même si j’avais pu les penser, avouai-je enfin, je n’aurais jamais su dire ces choses comme vous. Je n’aurais pas osé. Maintenant, ça me paraît si simple, si pur et si beau…

— C’est, dit-elle, que chacun de nous a gardé, à l’âge où nous sommes, la pudeur de notre sexe, celle de ces enfants. C’est ce qui s’appelle avoir vécu en honnête femme et en honnête homme.

Je l’aimais tant d’admiration, à ce moment-là, que je pensai que c’était dommage.

LES AMIS DE CAILLOU

Caillou possède beaucoup de petits amis. Je ne parle point des filles : vous savez quelle opinion il a d’elles. Mais parmi la nuée des petits garçons qu’il fréquente, il en est un beaucoup plus âgé que lui, et qu’il suit comme son ombre quand par hasard il le rencontre. Ses parents, toutefois, ne considèrent pas cette liaison d’un œil favorable : Boulot possède une mauvaise réputation ! Je veux dire la réputation d’être insupportable. Ce n’est pas très grave, évidemment, mais c’est déjà trop ! Caillou, quand il a rencontré Boulot, revient dans un état d’enthousiasme extraordinaire : « Boulot a dit… Boulot a fait… » Il met les mains dans ses poches comme Boulot, il parle comme Boulot. C’est que Boulot est presque « un grand » et que les grandes personnes parlent de lui, malgré tout, d’un air où il entre plus de gaieté que d’indignation. Lorsqu’on fit jadis la séparation de l’Église de l’État, au moment des inventaires, il fut le héros d’un drame illustre. Un jour, lui ayant été présenté par Caillou, j’eus l’honneur d’en obtenir le récit de sa propre bouche.


— Quand j’y pense, me dit-il, tout ce qui est arrivé, c’est la faute de papa. S’il ne nous avait pas expliqué les journaux, nous n’aurions de toute notre vie pensé à inventer le jeu. Mais il n’y a jamais de justice avec les grandes personnes ; pendant un mois on nous a fait la tête, et nous n’avons pas été au cirque, et on a coupé ses dix sous de semaine à André, et Guitte n’a pas eu son peigne neuf, et Bobosse a été condamné à porter son tablier à l’envers, dans le dos. Mais Bobosse dit encore aujourd’hui qu’il s’en fiche d’avoir eu son tablier dans le dos, et qu’on s’est bien amusé tout de même. Ça, c’est vrai.

» Je vais dire de quelle façon tout a commencé, pour qu’on voie bien que ce qui a suivi, c’est tout naturel. Quand il y a eu ces histoires à Sainte-Clotilde, à la Madeleine, au Gros-Caillou, papa nous disait tous les soirs : « Mes enfants, je vais encore vous faire une lecture pieuse. » Et il nous faisait des lectures pieuses, magnifiques ! Comment on avait dit aux curés : « Taisez-vous un petit peu, s’il vous plaît, vous ne dites que des bêtises ; ou bien vous irez en pénitence. » C’est ce que j’appelle une distribution ; et j’espère que l’abbé Vacarme, qui me fait le catéchisme, en a reçu sa part. Comment toutes les portes avaient été muselées avec du fil de fer. Comment les pompiers sont venus avec des pompes, et comment d’héroïques citoyens ont tapé sur les pompiers avec des chandeliers à plusieurs branches. Comment on a avancé si vite une chaise à monsieur le préfet qu’elle lui est tombée sur la tête, où elle fit un grand trou. Comment on avait fait dans les églises des barricades hautes comme des maisons, avec des chaises, et aussi cassé beaucoup de carreaux. Les yeux de Bobosse ont brillé d’enthousiasme, quand il sut qu’on avait cassé des carreaux.

» Le mardi, après déjeuner, les deux gouvernements paternel et maternel sont sortis comme ils font toujours, et les petites de Lupercale sont venues. Alors on a inventé le jeu. Je peux tout vous raconter, je sais tout : c’est moi qui faisais l’inspecteur de l’enregistrement, le préfet de police et les pompiers.

» On s’amusait bien quand les deux gouvernements, le paternel et le maternel, sont rentrés. Ils ont vu tout de suite qu’il y avait quelque chose de changé dans le vestibule. Tu parles ! Il n’y avait plus rien dedans, ni le coffre à bois, ni l’armoire normande, ni Mignon regrettant sa patrie, avec son socle. Et ils ont été étonnés. Ils ont ouvert la porte de la salle d’étude, — parce que nous n’avions pas pu la fermer à double tour : André a jeté la clef, il y a quinze jours, dans le bocal de poissons rouges qui est à la fenêtre de la vieille dame du premier, — et ils ont vu Mignon qui montait la garde sur une pile de chaises. Toutes les chaises de l’appartement, on les avait mises là, avec les fauteuils, pour boucler les portes, celles du vestibule et celles qui donnent sur la véranda, et qui sont vitrées. Il y avait aussi trois tables, les pieds en l’air, et une commode Louis XVI. Je crois qu’il est arrivé malheur à son marbre. Guitte était montée sur la commode. Et elle chantait le Parce Domine. C’était beau ! Alors les gouvernements ont crié :

» — Qu’est-ce que c’est que tout ça !

» Quand je serai une grande personne, je suis sûr que je comprendrai moins lentement.

» Nous avons tous répondu :

» — Vous voyez bien : nous jouons à l’inventaire !

» Guitte chantait encore le Parce Domine et André croisait la baïonnette avec une tête de loup. C’était toujours très beau.

» Moi, j’étais dehors, c’est-à-dire dans la véranda, puisque je continuais à être l’inspecteur de l’enregistrement, le préfet de police et les pompiers. Vous verrez tout à l’heure comment je faisais les pompiers : c’est la plus riche de mes inventions. Je criai :

» — Ouvrez, au nom de la loi !

» Guitte, du haut de ses chaises, répondit :

» — Zut !

» Alors je fis les trois sommations en battant du tambour sur le grand tub du cabinet de toilette. Le bruit était satisfaisant.

» J’ajoutai :

» — Que les bons citoyens se retirent !

» Mais Bobosse m’envoya un chandelier dans la figure, à travers les vitres de la porte dont les trois quarts étaient déjà cassées. C’était prévu. J’annonçai l’arrivée des pompiers. C’était toujours moi, comme je vous l’ai dit, et j’avais mes pompes : tous les vaporisateurs du gouvernement maternel, que j’avais truqués. Ils marchaient excessivement bien. Bobosse reçut le jet sans faiblir. Mais Guitte se mit à crier comme une sirène de bateau-mouche. Ces filles, elles n’ont pas pour deux sous de tenue devant le danger ! Quant aux petites de Lupercale, elles hurlaient.

» Enfin, papa démolit deux ou trois rangées de chaises, sauta par-dessus la commode — Mignon continuait à regretter sa patrie, mais le nez par terre — et je pense qu’il gifla Bobosse, qui supporta ce traitement avec un grand courage. Guitte se réfugia derrière les petites de Lupercale, qui n’avaient rien à craindre, n’étant pas de la famille. A mon tour, je vins au rapport.

» Le dessus de la commode Louis XVI était en morceaux, comme je l’ai fait pressentir. Il manquait aussi quelques pieds aux chaises, et quant au parquet, je dois avouer qu’il ressemblait à celui d’une salle de bains : c’était l’effet de mes vaporisateurs-pompes.

» Quand les gouvernements eurent constaté l’étendue et la gravité du désastre, ils pensèrent à établir les responsabilités. Papa demanda :

» — Où est miss Gubbins ?

» Miss Gubbins, c’est la gouvernante. Bobosse a une figure qui ne sait pas dissimuler. Voilà pourquoi il essaya de l’abriter derrière son mouchoir. D’ailleurs, l’univers entier sait qu’il n’aime pas miss Gubbins. Il est en conflit avec cette puissance. Un jour que miss lui faisait repasser son histoire sainte, elle a demandé :

» — Voyons, Bobosse, quels sont les animaux que Noé a fait entrer dans l’arche ?

» Il a répondu :

» — Des rats, des rates, des puces et des mademoiselles.

» De quoi il est résulté un grand drame. C’est donc du côté de Bobosse que les gouvernements ont poussé tout d’abord leur enquête. Il a fini par dire :

» — Miss Gubbins, nous l’avons enfermée. A clef, nous l’avons enfermée. Dans sa chambre.