LA BICHE ÉCRASÉE

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
DU MÊME AUTEUR
Format in-18

SUR LA VASTE TERRE 1 vol.
BARNAVAUX ET QUELQUES FEMMES 1 vol.

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays
y compris la Hollande


PIERRE MILLE

LA
BICHE ÉCRASÉE

PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3

[TABLE]


LA BICHE ÉCRASÉE

Après avoir dîné à Brantes, aux Deux Couronnes, les trois hommes s’apprêtaient à remonter dans leur automobile. Une petite bonne apparut tout à coup: Béville avait oublié son appareil photographique dans la salle à manger; elle le lui tendit sans un mot, et disparut.

—Pas causeuse, celle-là! fit-il.

—Ah! dit le valet du garage, c’est la Bretonne. Il n’y a que deux jours qu’elle est arrivée de son pays, et elle ne sait pas encore un mot de français.

—La Bretonne? demanda Béville.

—Comment, monsieur ne sait pas, dit le goujat avec un gros rire: dans les hôtels comme ici, les hôtels de petite ville, on fait toujours venir une Bretonne. C’est pour les voyageurs, en cas...

Les trois hommes avaient ri. L’automobile s’ébranla. Quelques secondes plus tard, elle était lancée dans la pleine campagne.

—Tu sens l’odeur qui vient, maintenant, la bonne odeur, dit Béville à son compagnon.

—Oui, répondit Bottiaux. C’est parce qu’il vient de pleuvoir, et la terre est encore chaude, et l’auto va très vite. Alors les parfums...

Béville s’allongea, presque pâmé, ivre un peu des quelques verres de champagne qu’il avait bus à son dîner, ivre surtout de la vitesse et de cet air vivant, tiède, nocturne, qui le baignait, le fouettait, le violait, le rendait câlin, languide et voluptueux. Il n’était plus sur terre, il planait, il étendait parfois les bras, comme pour enlacer un plaisir.

—... Dommage qu’il n’y ait pas de femmes, fit-il. Hé, Jalin?

Mais Jalin, le propriétaire de l’auto, qui conduisait, ne tourna pas la tête. Sur la route dévorée, blondie par la lumière des grands phares, la route où les arbres alignés faisaient comme deux murs opaques, tant on allait vite, il avait bien assez de guider la formidable machine.

Il grogna seulement.

—Des femmes? Ah, non!

Toute sa virilité, toute sa vigueur, toute sa force de mâle et d’athlète intelligent n’étaient plus que dans sa tête et dans ses mains. Mais comme les autres il ouvrait les narines pour boire les odeurs de la nuit d’été, celle des tilleuls, celle des sorbes, celle des milliers de petites herbes dont on ne sait pas les noms, qui se sont fait féconder aux heures de soleil, et durant la nuit savourent, dans leurs corolles refermées, les délices de cette fécondation. Ça lui suffisait. Il murmura seulement:

—Hein, c’est beau, n’est-ce pas?

Des lapins, réveillés par le bruit, aveuglés par le feu des phares, fous d’épouvante, sortaient des fossés, passaient comme des boulets noirs sur le cailloutis lumineux. Mais tout à coup la route s’assombrit; les branchages, au-dessus de leurs têtes, se tachetèrent de pans de ciel entrevus. Une seconde auparavant, c’était la machine, le bolide, la chose furieuse et précipitée, qui semblait être la seule source de lumière au monde; et maintenant, elle n’était plus que le centre d’une noirceur, tandis que les choses ressuscitaient dans une clarté diffuse. Ce fut brusque, prodigieux, poignant. Jalin cria:

—Nom de Dieu! Les phares se sont éteints!

—Rallume-les, fit Bottiaux.

Jalin hausse les épaules.

—Ils sont encrassés. J’avais prévu ça. Rien à faire.

—Alors continue. Il reste les deux autres lampes.

—Des quinquets! dit Jalin.

—C’est assez pour les gendarmes. Continue! Nous allons à Paris. Je veux coucher à Paris, moi.

Jalin hocha la tête. Une quatre-vingts chevaux «ne sait pas» ralentir, pas plus qu’un cheval de course ou un torpilleur de haute mer. On a beau vouloir la retenir, elle bondit, elle échappe à la volonté, elle la force. Et courir, à près de cent kilomètres à l’heure, quand on a perdu ses yeux, qu’en deux secondes on est sur l’obstacle aperçu à soixante pas? Il savait la folie de l’acte, et pourtant consentit. Il était comme les deux autres: trop heureux, trop fougueux, trop sorti de lui-même, tout emporté par ce mouvement dont il se croyait le maître. C’est la même chose dans une charge de cavalerie: on va vers la mort, et on ne veut pas s’empêcher d’y aller.

Les ombrages, au-dessus d’eux, et de chaque côté de la route, se firent plus denses. On traversait un bois, une immensité obscure et confuse d’arbres pressés, qui mêlaient leurs branches et leurs troncs. Il faisait si sombre qu’on avait mal aux yeux, qu’on avait envie de se les couvrir avec la main, pour les protéger d’un choc. Et, à ce moment-là, juste au plus épais de cette horreur, Jalin crut pourtant distinguer quelque chose devant les roues, une ombre plus noire que cette noirceur, et vivante, et terrifiée. Il donna un tour de volant, stoppa... Ce coup sec de l’arrêt, cette déviation brusque d’un projectile fait pour une trajectoire directe, tous ceux qui connaissent les réactions du coursier moderne en ont éprouvé les conséquences physiques; les viscères changent de place jusque dans les profondeurs du corps, on a l’âcre avant-goût de ce qu’est l’agonie! Mais l’auto était large et basse sur pattes. Elle ne se retourna pas, obéit comme elle pût, monta sur le tas de cailloux, et se tint tranquille, malgré son frissonnement.

—Qu’est-ce que c’est? fit Béville, tout pâle.

Bottiaux avait sauté à terre et rejoint Jalin, qui s’épongeait le front, agenouillé devant une misérable masse qui s’agitait encore, étendue par terre, et qu’une des lanternes de la voiture éclairait vaguement.

—C’est de la chance, dit Béville, descendu à son tour. Ce n’est qu’une biche!

Tous trois respirèrent longuement, et leur voix, rassurée, retentit sous les arbres. Dépouillés de leurs lourds manteaux, de leurs capes et de leurs lunettes, ils se ressemblaient singulièrement: de beaux hommes, barbus tous trois, l’air riche, vigoureux et fort.

—C’est de la chance! répéta Jalin.

Mais sa voix, qui riait avec celle des autres, s’arrêta tout à coup. Il venait de voir les yeux de la biche: si tendres, malheureux et terrifiés, si pleins de l’horreur de ne pas comprendre pourquoi elle était là, et ce qui l’avait écrasée dans la nuit! Pauvre petite chose jolie! Pauvre petite bête des bois, farouche et pure! Ils en avaient tué bien d’autres à la chasse: devant les chiens et les chevaux, à l’affût, poussées par les rabatteurs. Mais comme ça! Elle était broyée, déchiquetée, agonisante, avec des frissons si douloureux, et toujours le regard désespéré de ses yeux souffrants.

—Il faut retourner à Brantes, dit Jalin. Je n’avance plus sans mes phares. Nous coucherons à l’hôtel où nous avons dîné.

La machine fit volte-face et ils remontèrent vers Brantes, aussi lentement qu’ils purent. Insensiblement le souvenir de cette bête massacrée s’effaçait de leur esprit. Ils auraient pu écraser un homme, ils auraient pu se tuer, ils avaient eu peur de mourir! Et ils vivaient, le même sang intact courait dans leurs veines, des années, des années encore le monde serait à eux! Ils apercevaient l’avenir comme une colonnade qu’on peut suivre sans en distinguer jamais la fin, dans une fraîcheur délicieuse.

La porte de l’hôtel des Deux Couronnes était fermée. Tout le monde dormait. Ils frappèrent longtemps, puis, il y eut de la lumière. Mais ils durent attendre encore, parce que, dans les petites villes, on est prudent: on veut savoir à qui l’on a affaire.

—Tiens, dit Bottiaux, quand la porte s’entr’ouvrit enfin, c’est la Bretonne!

Elle tenait à la main une de ces lampes minuscules, à la mèche protégée par un léger globe de verre, qui depuis vingt ans ont remplacé les veilleuses. Cette faible lumière éclairait de rose un côté de sa figure très jeune, très douce, peu jolie, et tout le reste, la camisole jetée à la hâte sur sa chemise rude, le jupon de toile rouge, les pieds nus dans des savates, était perdu dans l’ombre. On ne voyait que cette petite face frêle, suspendue en l’air comme une âme sans poids.

—... Chambre? dit-elle d’une voix un peu rauque, inhabituée au français.

—Oui, coucher; des lits, hein! De bons lits! fit Bottiaux.

Elle leur alluma des bougies en souriant, leur montra leurs chambres, et se retira.

Mais Béville, quand il fut couché, s’aperçut qu’il ne pouvait pas dormir. Il se sentait bien trop fier, bien trop exalté par les parfums de la nuit, par la rapidité de la course, par ce sentiment si fort de reconnaissance envers la vie qui pénètre tous ceux qui viennent d’échapper à un danger. Alors il se rappela les paroles du valet de garage, quelques heures auparavant: «La Bretonne? elle est là pour ça!» Il sortit de sa chambre, pieds nus, silencieusement.

Béville avait vu où dormait la Bretonne: dans une espèce de soupente, un cabinet ménagé sur l’escalier, entre le rez-de-chaussée et le premier étage. Il y alla tout droit, sa bougie à la main. Oui, c’était bien là: elle dormait, sur un pauvre lit de fer, les cheveux défaits, une main sous sa tête pour la relever un peu parce qu’elle n’avait pas d’oreiller. On ne voyait de sa chair qu’une gorge bien remplie à partir du cou, et la rondeur délicate d’un sein très jeune. Béville lui mit une main sur l’épaule et l’embrassa. Il avait soufflé la bougie. La fille s’éveilla en sursaut, étendant les mains en avant, d’un geste instinctif:

—Ma doué! fit-elle.

Mais Béville, déjà, la tenait dans ses bras, et elle sentit de nouveau sa bouche sur la sienne. Ah! oui, c’est vrai, elle était la Bretonne, on l’avait prise pour ça, payée pour ça: trente francs par mois, et les cadeaux des voyageurs en sus. Et enfin, celui-là c’était un monsieur! Des siècles de domination, presque d’esclavage, avaient enseigné à sa race qu’il faut toujours, obéir aux «messieurs», aux chefs, aux maîtres: les hommes les suivent à la guerre, les femmes au lit. C’était donc qu’il fallait se soumettre. Sa pauvre petite âme asservie n’osait pas protester. Seul, son corps, parce qu’il était encore pur, se refusait et avait horreur. Toute vierge se défend, toute vierge a peur. C’est un instinct sans doute que la nature a mis en elle afin qu’il lui faille du courage pour se donner, et qu’ainsi elle ne se donne que par choix, et comme en sacrifice à celui qu’elle aime. L’humble barbare, vendue comme aux temps antiques, mais plus bassement encore, éprouvait cette horreur. Elle supplia, en mots confus et précipités, dans son langage obscur, celui qu’on parle là-bas, sur les bords de la mer de l’ouest, le seul qu’elle connût; et Béville ne comprit pas.

Il ne sut jamais pourquoi celle qui était là ne lui rendit aucun des baisers qu’il lui donna, avant de l’avoir possédée. Jamais non plus lorsque, mâle satisfait et pourtant tristement déçu, car tel est le châtiment des mâles insoucieux et brutaux, il ne pensait qu’à laisser une offrande et fuir;—jamais il ne sut pourquoi une bouche effleura, non pas ses lèvres, on n’eût pas osé, mais sa joue et son front: caresse d’enfant timide qui aurait tant voulu, tout de même, ah! oui, tant voulu s’inventer le souvenir d’une ombre de tendresse véritable, après l’horreur du stupre. Il n’y eut rien! Il s’en alla. C’est tout.

Le lendemain, dès l’aube, Jalin vint réveiller ses deux amis. Béville, quand il descendit, avait presque oublié. Les hommes heureux n’ont pour ainsi dire pas de souvenirs. Il vivent en avant, ils escomptent chaque jour une volupté future. S’il avait songé à l’événement de cette nuit, il se fût seulement trouvé un peu vil, et, comme il le savait, il s’arrangea pour divertir sa pensée sur d’autres objets. Jalin avait d’ailleurs tout disposé déjà pour le départ. La note était payée, le moteur embrayé. Il lança au vol à ses deux compagnons leurs manteaux et leurs casquettes.

—On part! Ouste!

Il prit du recul, dans la cour du garage, pour franchir le seuil et tourner dans la rue. A ce moment apparut, au seuil de la même porte, l’esclave broyée qui l’avait ouverte, tout à l’heure, dans la nuit. Elle venait de sortir de sa chambre, sans doute après avoir longtemps veillé, solitaire et salie. Elle portait le même costume humble jusqu’à l’abjection, la chemise rude, la casaque sans grâce. Elle ne s’était pas coiffée, elle n’était pas belle, sa jeunesse même avait quelque chose de terni, et, de ses yeux infortunés elle regardait, regardait inutilement. Car la chose affreuse qui avait peut-être laissé en elle de vivantes conséquences, elle s’était passée dans l’ombre impénétrable, et de ces trois hommes, elle n’arrivait pas à savoir lequel c’était. Elle ne le saurait jamais.

L’automobile vira, bien en main, et prit son élan. Bottiaux dit en rêvant:

—Les yeux de cette Bretonne... A quoi me font-ils penser? Ah! oui, juste ceux de cette bête, la nuit. Vous avez vu?

—Non, dit Béville, je n’ai pas remarqué.

LE MIRACLE DE TOLLENAËRE

Tollenaëre est, dans les Flandres, un tout petit village avec un grand couvent. Les religieuses bernardines y vivent presque seules entre la mer et une grande plaine plate, si basse qu’on la dirait plus basse que les vagues mêmes. Presque toute l’année le vent souffle du même côté, venant du nord-ouest, et les rares arbres qu’on voit dans la campagne semblent, sous l’effort de ce souffle perpétuel, courber la tête tous ensemble, leurs feuilles pendant comme des chevelures, leurs bras de branches tordus comme pour prier que cela finisse, parce qu’ils sont trop malheureux.

Mais la terre les console, au printemps, avec des fleurs. Ce ne sont pas des fleurs extraordinaires; les jardiniers des villes ne les traiteraient qu’avec mépris. Excepté les roses, dont les pêcheurs et les paysans ont presque toujours quelques pieds dans leurs jardins, il n’y a guère que des tournesols avec leur cœur d’un jaune noirci et leurs pétales d’or vif, des joncs dont les hampes de velours font penser à la lance qui porta aux lèvres de Notre Seigneur le fiel et le vinaigre, des oreilles d’ours et des saxifrages. Elles poussent toutes ensemble, avec une espèce d’orgueil sauvage, ingénu, tendre, brûlant; par des milliers de canaux, l’eau qui les baigne exalte leur éclat; puis cette eau va remplir les fossés de vieilles fermes rouges, où vivent de lourds hommes pensifs.

C’est là que naquit d’une servante, sans qu’on sut qui était son père, Angéline Verdonck qui fut en religion sœur Catherine; et elle prit ce nom d’abord parce que le sien propre lui paraissait avoir un parfum de vertu et de pureté qui pouvait faire croire à de l’orgueil, mais aussi parce que, comme Catherine de Sienne, elle avait déclaré, dès son plus jeune âge, vouloir être la fiancée du Christ.

Toutefois dès son entrée au couvent, où sa mère fut heureuse qu’on la fit entrer toute petite, parce qu’elle avait trop grande peine à l’élever, il vint à Catherine une autre vocation qui sembla merveilleuse, tant elle fut, du premier coup, instinctive et parfaite. Dans le jardin même du couvent, et quand on la faisait promener quelques heures, avec ses compagnes, sur les routes de sable, elle s’arrêtait parfois, comme en extase. Et les mères de la communauté crurent d’abord qu’elle était favorisée par des visitations de la divine mère, ou de sa patronne Catherine: mais elle avoua avec simplicité qu’elle ne voyait rien, sinon ce que tout le monde voyait, et qui est si beau.

Cela étonna. Les sœurs et les mères avaient coutume au contraire de dire aux enfants qu’elles élevaient—et c’était vraiment la croyance intime de leur âme—que vivre dans un pays si triste est un ennui qu’il faut accepter dans un esprit de mortification. Catherine répondit, étonnée à son tour, que tous les objets qui frappaient ses yeux, ces pauvres arbres et ces fleurs, ou seulement la lumière et les nuées, les vaches et les taures, parfois un charroi de foin sec qui passait au loin sur la route, ou une barque plate rampant sur les canaux, et faisant lever des oiseaux sauvages, lui semblaient entourés d’un éclat magnifique, et tels des apparitions.

Pour expliquer sa pensée, car elle était faible et courte en paroles, elle prit les pinceaux et les couleurs qui servaient dans la communauté à enluminer les images des missels, et l’on vit alors qu’elle avait reçu le don de peindre.

A partir de ce moment sa vie devint une joie, en même temps que sa piété grandissait. Elle était reconnaissante à Dieu d’avoir créé tant de choses qui devenaient pour elle des objets de travail et d’amour. Et que ces choses pussent être si diversement belles selon les heures du jour, sous le soleil et la pluie, la caresse ou la morsure des saisons, lui paraissait une bénédiction pour laquelle on ne pouvait assez remercier la volonté qui préside aux conduites du monde. Un jour d’automne, un rustaud qui portait au couvent le bois nécessaire au chauffage ôta sa souquenille pour décharger ses souches plus à l’aise. Il avait la poitrine nue et retroussa les manches de sa chemise jusqu’aux aisselles. Sœur Catherine devint toute pâle.

—N’est-ce pas, dit une mère, que cela est choquant!

—Non, répondit Catherine.

Elle était seulement charmée, comme le jour épiphanique où les fleurs et les arbres s’étaient manifestés à elle, dans leur grâce si sauvage et leur force solitaire. Du coude à la main, chez l’homme, un muscle tournait, sombre ou éclairé selon sa place, et les doigts vivaient comme des personnes qui se mettent d’accord pour chanter.

Ce fut alors qu’elle regarda d’une autre manière les tableaux pendus aux murailles de la chapelle et jusque dans le réfectoire: car elle ne les avait, auparavant, considérés que d’une façon pour ainsi dire abstraite, afin de se pénétrer des mystères d’adoration et de douleur qu’ils voulaient rappeler. Elle fut stupéfaite de les trouver laids.

Et elle en conçut un immense chagrin, elle eut pour la première fois l’impression d’être environnée de mensonges et de simulacres. Sa foi n’en était point touchée; seulement elle souffrait que la foi n’eût pas atteint la beauté, elle souhaitait de voir la réalité des formes.

Parfois, hors du couvent, lorsque les eaux, après une grande marée, s’étaient étendues au loin sur la plage, elle apercevait des femmes qui marchaient sur le sable, les jupes troussées jusqu’en haut des cuisses, et les bras nus. Elles avaient la tête ovale, les yeux gris ou bleus, pareils au ciel, aux nuées, à l’eau des étangs ou de la mer, les cheveux blonds tordus en casque, et l’on voyait sous leur vêtement que leur gorge et leur ventre étaient sains, jeunes et durs, ou bien amollis, mais encore attendrissants, à cause du rude ouvrage ou de la maternité. Parfois leurs corps étaient aussi comme illuminés d’une espèce d’enthousiasme dont Catherine ne comprenait pas la cause amoureuse: mais elle en saisissait la somptuosité vivante, et c’était ces femmes-là qu’elle admirait davantage. Rien de ses impressions ne lui semblait péché, parce qu’elle ne pensait qu’à son art. Et elle ne savait pas même que ce fût un art: elle n’agissait que par instinct.

L’inquiétude ne lui vint que le jour où elle eut la tentation de son corps, et il était inévitable qu’elle s’intéressât à le regarder, pour l’ensemble tout nu de cette harmonie qu’elle poursuivait jusque sous les haillons.

Elle s’admira en songeant: «Tout cela est beau! Cela est plus beau que ce que j’ai fait jusqu’ici. Et si je le peignais, j’en ferais quelque chose de plus beau encore: je ne montrerais que ce qu’il faut comprendre.»

Elle sentit pour la première fois à cet instant la tentation du diable: il y avait donc des points sur lesquels on pouvait corriger la création? La beauté c’était donc la vérité, moins quelque chose, moins les accidents, les excès, les injures, qui sont pourtant l’œuvre de Dieu!

Elle alla s’en confesser. Mais c’était une âme nette, pure, vigoureuse, qui ne se confessait que de ses décisions.

—Mon père, dit-elle, je ne peindrai plus.

Et quand elle eut exprimé sa résolution, elle en donna les motifs. Le confesseur ne les saisit point, et il crut que la chair parlait en elle. C’est pour cette cause qu’il répondit:

—Je vous comprends, ma sœur!

A compter de ce jour, sœur Catherine mena une vie de suppliciée. Tout ce qui lui avait été plaisir était devenu tentation. Elle agonisait sous son vœu et bientôt ne fut plus qu’une ombre; elle ne mangeait ni ne dormait. Son honnêteté lui disait en même temps que le regret est encore une des formes de la faute et que les vrais sacrifices sont ceux qu’on accomplit allègrement. C’est ainsi qu’elle en vint à se considérer comme une grande pécheresse; elle s’imposa diverses pénitences, entre autres celle de l’humiliation. Se croyant indigne de ses sœurs, elle obtint de n’assister aux offices qu’en dehors de la nef, comme les pauvres veuves de pêcheurs ou les catéchumènes de la primitive église. Agenouillée près du pilier qui supportait la vasque d’eau bénite et la planche où l’on mettait, le dimanche, le pain qu’on distribuait à ces femmes misérables, Catherine s’efforçait d’attacher un sens à chacune des paroles latines qu’elle savait par cœur, et son effroi grandissait à sentir qu’elle ne les prononçait plus que machinalement. Elle crut avoir perdu la grâce; elle était comme traquée.

A la messe de minuit, le jour de Noël, sœur Catherine commença par éprouver une grande faiblesse. Au lieu de l’autel et du prêtre, de toute la communauté en prières elle ne distinguait plus qu’une sorte de grand entonnoir tourbillonnant, ou plutôt un dôme de cathédrale, vu par l’intérieur et fait d’une multitude de petits carrés alternativement sombres et brillants. Ceux-là scintillaient comme des étoiles; et elle s’endormit, les yeux ouverts.

Personne ne put s’apercevoir qu’elle dormait. Ses sœurs, qui chantaient dans la nef, avaient le dos tourné, et les pauvres femmes autour d’elle, s’aperçurent seulement qu’elle avait le regard un peu fixe. Mais voilà que tout à coup celles-ci la virent qui prenait dans la vasque d’eau bénite l’humble pinceau qu’on y avait laissé: et, sur la planche destinée à l’aumône du pain, elle commença de tracer des lignes; car sa main, guidée par une puissance mystérieuse, reproduisait ce que sa vision lui révélait. Sœur Catherine, en extase, croyait peindre.

Les pauvresses se dirent: «C’est de l’eau! C’est de l’eau avec quoi sœur Catherine se figure qu’elle travaille!» Toutefois un sentiment si saint qu’il leur semblait terrible les empêchait de regarder. Mais au moment de la communion, pendant que le chœur chantait: Exsulta, filia Sion; lauda, filia Jerusalem, ecce rex tuus venit! sœur Catherine laissa tomber son dérisoire pinceau.

Alors les femmes virent que la planche était couverte de couleurs resplendissantes.

—Notre Jésus! crièrent-elles. Notre petit Jésus!

L’Enfant-Dieu était apparu sur la planchette inerte. Semblable au plus beau des nouveau-nés des hommes, il était couché sur la paille; et derrière lui, près d’une vieille ferme rouge, fleurissaient des tournesols, des fleurs de jonc, des oreilles d’ours et des saxifrages.

Tel fut le miracle de Tollenaëre. Et c’est pourquoi on y voit aujourd’hui, dans la chapelle des bernardines, l’image d’un enfant Jésus que les fidèles entourent de vénération. Mais les artistes aussi l’admirent; on croirait qu’elle a été peinte avec de la lumière et des fleurs. Les guides, qui rapportent la légende sans y croire, ajoutent que ce tableau est d’un auteur inconnu.

LA FORCE DU MAL

«O grand Lucifer, redoutable archange! De par les dix noms puissants inscrits dans ce cercle, par les prières de tous les saints, par la beauté d’Adam, par le sacrifice d’Abel, par l’offrande d’Isaac, par l’humilité de Job et les larmes de Jérémie; par les infernaux abîmes que Christ a traversés, par la hauteur du ciel où il règne, je t’adjure, je te conjure, je te somme de m’obéir sur-le-champ.»

—Bah! dis-je légèrement en me penchant vers mon voisin, ce n’est que la conjuration d’Agrippa.

—Oui, murmura-t-il, d’une voix brûlante et basse, c’est la conjuration d’Agrippa; le triple cercle, les deux cierges, les dix noms divins, El, On, Tetragrammaton, Adonaï...

De l’évocateur on ne voyait que le dos, drapé dans une robe rouge, et comme il était assis fort bas entre deux chandelles, son grimoire dans une main, une épée nue dans l’autre, il avait l’air empêtré d’un président de cour d’assises qu’on a transporté brusquement de son fauteuil à la sellette en lui interdisant sous peine de mort de lâcher son code et son couteau à papier. Mais cette affectation d’ironie facile, cuirasse de l’homme un peu faible qui veut rester libre, je la sentais malgré moi se glacer et s’évanouir devant l’étrangeté du lieu, sous les coups d’anxiété farouche qui passaient, en les faisant craquer à travers le crâne des fidèles. Depuis des mois que je suivais, en curieux désœuvré, les cérémonies de ces bizarres petites églises démoniaques, semées maintenant dans Paris comme des taches indicatrices d’une nouvelle maladie, la monotone absurdité des rites était parvenue à m’ennuyer jusqu’à l’écœurement: mais il y avait ces figures bouleversées, mâchurées, torturées, laides au delà de l’ignominie et suprême misère, ridicules! Pourtant, seul un innocent enfant eût pu rire à leur face: chez un esprit déjà vieux, troublé par la réflexion et la curiosité, elles devaient fatalement exciter la sympathie d’abord, puis la volonté violente de la possession de leur mystère, enfin une sorte d’inavouable amour, tant elles semblaient ravagées, ravinées, érodées d’inscriptions, peut-être déchiffrables, pareilles à celles qu’on lit sur ces murs de prisons où sont venues s’abattre, en vagues mêlées, des générations de criminels et de malheureux.

Certes, je pouvais, je devais me tromper. Dans ce public, je distinguais des têtes connues d’écrivains en quête de sujets, assez méprisables marchands de curiosités littéraires inédites; le gros du troupeau se composait clairement de pauvres demi-fous, vulgaires victimes d’une névrose religieuse que le hasard seul de leurs lectures, ou l’irrégularité de leur vie, de leurs amitiés et de leurs amours avait jetés là au lieu de le conduire au dieu officiel; et pour les autres même, ceux qui ne rentraient point dans ces catégories de négociants malins, de naïfs malades, et de fils de mères pieuses destinés à rentrer dans les voies maternelles, la raison obligeait d’admettre que la banale débauche des grandes villes, la morphine, l’opium, et tous nos autres innombrables poisons modernes, sont d’assez vigoureux sculpteurs pour repétrir ainsi la matière humaine et creuser les plis tragiques de ces masques humains. Oui, tout cela était vrai, mais combien incomplet et peu satisfaisant! Quel événement, quel jeu des choses extérieures, avait mené jusque-là ces dévoyés, au lieu de les laisser doucement rouler sur les grandes routes de la corruption du siècle ou de la foi chrétienne! C’est le fait particulier qui seul intéresse, et d’ailleurs rien ne prouve d’avance qu’il ne se trouve pas des âmes intelligentes, mais folles de vices, ou croyantes et rongées par la douloureuse maladie du scrupule, pour qui ce serait une joie ivre et sincère, logique et délirante, de savoir, savoir à ne pas douter, qu’il existe un être supérieur, adversaire de Dieu, qui se nourrit du mal fait par elles ou dont elles souffrent, qui en rit, qui en jouit, qui en garde de l’obligation et de la reconnaissance: enfin il entrerait du repos dans la certitude de la damnation.

Ces figures, ce soir-là dans cette cave de la rue du Cloître-Saint-Merri,—car les caves étant consacrées à Saturne sont particulièrement favorables aux évocations,—je les pressentais près de moi dans une obscurité rayée d’éclairs fumeux, à l’une des extrémités de la crypte voûtée. A l’autre siégeait le Mage qui tournait le dos aux fidèles, faisant face au triangle où l’apparition devait entrer. Outre les deux cierges, la lumière ne venait que d’un trépied sur lequel brûlaient dans un confus mariage des plantes parfumées et des plantes infectes; l’air humide sentait la moisissure, la verveine, l’encens, l’assa-fœtida, et ces odeurs étouffées faisaient haleter les poitrines et battre les cœurs plus vite. On ne voyait que des lambeaux de choses, les fourrures de femmes frissonnaient sous les soupirs, des mâchoires claquaient; c’était tout, et le triangle, à force d’être seul éclairé, seul regardé, paraissait immense, et restait vide.

—Rien, dit mon voisin, il n’y a rien.

—Ça vous étonne, mon cher monsieur? lui demandai-je.

Je le reconnaissais: il était l’un de ceux dont la physionomie m’attirait dans ces étranges lieux, qui servait d’excuse à ma faiblesse, d’appât à ma curiosité: un petit homme maigre, sans âge, aux mains tremblotantes. Il avait de beaux yeux, clairs, larges, profonds, mais hagards et desséchés d’inquiétude, et toute sa face, indiciblement douloureuse, était comme figée dans l’expression d’une épouvante une fois sentie et dont rien désormais ne pourrait plus en lui affaiblir la mémoire.

A ce moment la voix du Mage répéta plus haut:

«Archange! Archange du mal, je t’adjure, je t’ordonne de paraître sous une forme visible, sans bruit, sans mauvaise odeur, sans scandale, et de répondre à mes questions. Sinon je te flagellerai des plus cruels exorcismes, et je te torturerai avec le Verbe divin de Notre-Seigneur Jésus-Christ!»

—Nous pouvons nous en aller, le spectacle est fini, dis-je à demi-voix à celui qui m’avait parlé. Si votre ami Satan ne vient pas d’abord, il me paraît difficile de le flageller. Votre opérateur commet une pétition de principe.

En effet, Satan persista à ne point se déranger. L’évocateur alors, se tournant vers nous, demanda si les personnes présentes n’avaient pas éprouvé comme un frôlement d’invisibles ailes, ou des attouchements mystérieux, enfin un phénomène quelconque pouvant passer pour un commencement de présence.

—Rien du tout, dis-je, résolument.

Personne ne protesta. Si je n’avais ouvert la bouche, il est bien probable qu’il se serait trouvé quelqu’un pour avoir senti n’importe quoi. Il y a des cas où il faut s’empresser de parler le premier.

L’évocateur, après m’avoir regardé de travers, déclara que la cave ayant été sans doute souillée depuis neuf jours par une présence impure, il était inutile et même dangereux de continuer les conjurations. Après quoi il déclara solennellement l’assemblée rompue.

Mon voisin poussa un soupir, et gravit avec moi les marches usées qui conduisaient au dehors. Il était plus de minuit. Là-haut, dans le ciel, les tranquilles petites étoiles avaient l’air de se moquer de nous; l’air vif de la nuit, entrant dans les poitrines brûlées, rendait heureux, gai, grisait presque. Des ombres sorties de la cave, s’évadaient par couples.

Je me mis à rire, en les montrant à mon compagnon inconnu.

—Regardez, lui dis-je, il y avait là quelques vieilles dames, et de bons petits jeunes gens. Gagez qu’ils ont fait connaissance. Le diable n’a pas daigné venir, il n’y a rien perdu.

Il me répondit, sans sourire:

—Vous vous amusez de nous, monsieur, et vous nous méprisez. Je ne nie pas que vous ayez raison. La première fois que j’ai assisté à une telle séance, je rougissais de moi-même, de ma stupidité, de celle des fidèles qui me coudoyaient. Je n’osais pas me montrer. Aujourd’hui, je n’ai même plus cette pudeur. L’espoir absurde et toujours mal satisfait qui me hante, me tient, me traîne et m’a pris tout entier, il est ma raison d’être dans la vie. Ah! monsieur, vous ne croyez pas, vous, qu’il peut exister un esprit du mal, un être qui n’est peut-être pas personnel, qui n’a pas de formes, une force éparse qui flotte et rôde dans l’air, dans la terre, dans les eaux, qui accomplit les actes pensés, simplement pensés par nous, et dont l’horrible perfidie, malgré nous, est à notre service?

—C’est de la pure folie, à classer dans les manies religieuses.

Je lui dis cela hardiment, malgré mon âpre désir d’entendre sa confession, car je sentais que rien au monde maintenant ne pourrait plus l’empêcher de parler, et qu’il allait livrer son mystère, parce que la nuit était pure, l’obscurité silencieuse et son cœur trop plein.

—Écoutez, dit-il d’une façon précipitée, je m’appelle Hippolyte Liénard. Pourquoi vous cacherais-je mon nom puisque je suis résolu à vous dire le reste, en n’attendant de vous que des railleries. L’aventure dont la mémoire me fait si cruellement souffrir et qui a bouleversé une vie déjà misérable, vous la trouverez banale; d’autres, plus cyniques, diraient heureuse. Ai-je donc un cerveau malade, suis-je né fou? Je ne le crois pas; j’ai rencontré dans le monde une infinité d’hommes dans l’âme desquels je me mirais. Vous peut-être! vous qui me regardez, qui m’analysez, qui m’avez, je le soupçonne, malignement deviné, que ferez-vous de votre science? Rien n’est-ce pas et ma question même vous étonne? Vous ne savez pas agir, et cette impuissance est de nos jours commune. Je puis dire que j’en ai profondément souffert, si profondément que ma honte de moi-même allait jusqu’à l’anxiété, me rendait en même temps timide envers tous et cependant plein de haine pour ceux qui ne me ressemblaient pas.

»L’homme qui m’inspirait le plus cette haine humiliée était naturellement celui que je rencontrais le plus souvent, qui m’était le plus proche, mon beau-frère. Je crois qu’il la sentait, qu’il en comprenait vaguement les motifs et y trouvait plaisir. Je bredouillais en sa présence, il me faisait baisser les yeux, quand il avait disparu j’étais aveuglé de rage, une rage qui m’épuisait, m’abattait, comme si dans ma débilité elle n’eût trouvé à se nourrir qu’à la condition de me dévorer. J’étais cependant intelligent et orgueilleux de mon intelligence, je comprenais tout, il me semblait voir les choses extérieures naître dans mon esprit et s’y arranger en dociles matériaux, les plans que je construisais avaient la grandeur et la beauté des chimères; mais écrire le premier mot de la première lettre utile à leur exécution, me semblait une tâche de géant ou de forçat, ignoble ou trop difficile. Et je savais pourtant que j’étais lâche, je me violentais; j’avais tort de me violenter, car alors je me heurtais à une autre malédiction, l’impossibilité de me défendre contre mes semblables. Oh! je les comprenais bien, je devinais les plus petits mouvements de ces grossières machines: seulement je ne pouvais pas bouger un doigt pour les empêcher de me broyer. Ils me regardaient, je m’effondrais.

»J’avais fait un mariage honorable, j’avais une belle fortune, une belle situation à la tête d’une maison de commission, et je perdis tout, ma fortune, la dot de ma femme, ma position, sottement, fatalement, en voyant très bien ce que j’aurais dû faire pour les conserver. Ce que je bâtis depuis ce moment de drames de vengeance, de romans cruels et réalistes mathématiquement agencés, ce que je vis en imagination mes ennemis souffrir dans leurs biens et dans leur cœur, atteint les extrêmes limites du mal possible. Mais quand je les rencontrais, ces ennemis, je leur tendais la main et me livrais à eux.

»—Tu professes les théories les plus classiques, me dit mon beau-frère, à la suite de ma ruine. Laissez faire, laissez passer, hein?

»Ma femme se jeta à ses pieds pour qu’il me tirât d’affaire.

»—Pas un sou et pas une démarche, répondit-il. Dans six mois tout serait à recommencer. Ton mari est assez idiot, assez paresseux et assez honnête pour échouer en correctionnelle. Tu es plus bête que lui: il fallait demander la séparation de biens. Tant que je vivrai tu ne manqueras de rien, ni tes enfants, ni lui: on ne peut pas le laisser mourir, malheureusement, mais il n’aura jamais cinquante centimes.

»Je devins ainsi le parasite de sa magnifique insolence. Il me nourrissait au même titre et sur le même pied que ses maîtresses, ses chiens et ses chevaux. Plein de vigueur et de volonté animales, jeté dans les affaires pareilles aux miennes, spéculant joyeusement, domptant ses rivaux par sa force physique et sa belle humeur, ne raisonnant jamais, marchant d’instinct, grand chasseur, fort buveur, jouisseur superbe, cet être en roulant sur la société lui arrachait la substance nécessaire à sa vie et à ses vices, pour ainsi dire par la puissance de son poids. Il m’écrasait de son imbécile assurance, de sa vanité de commis voyageur. L’argent lui coulait des mains, il en trouvait d’autre et le jetait de même. Le luxe dont il s’entourait et dont il nous laissait ramasser les miettes salies, était le fruit de fugaces conquêtes, et lui mort, tout disparaissait; mais chose singulière, j’avais autant que lui la conviction qu’un tel homme, sa vie durant pouvait tomber, mais rebondirait comme un de ces grands tigres des Indes dont il avait l’élasticité, les yeux verts, le poil roux, et que tandis que le monde m’avait laissé couvert de honte et de dérision, on lui tendrait la main, on panserait ses blessures, on le mettrait à la tête de troupes nouvelles avec des munitions nouvelles, parce qu’il était une des forces actives de la société, un chef doué par la nature du don de découvrir les sources de la richesse qui perpétuellement tarissent à une place pour reparaître, avec une abondance plus grande encore, dans un autre endroit qu’il faut deviner.

»Sa générosité était aussi égoïste que sa rapacité était inconsciente. Comprendrez-vous ma fureur à la sentir froidement couler sur moi, sans que j’eusse le courage de m’écarter, et de gagner moi-même le pain de ma famille? Quelquefois, par caprice, ou lui-même dans l’embarras, il nous abandonnait, et nous étions plongés dans des difficultés d’autant plus atroces qu’elles étaient mesquines. Je m’abaissais jusqu’à le prier, et il répondait en me désignant plus clairement au mépris des miens. Puis la source se rouvrait, lâchement j’y revenais boire, et ma haine s’accroissait d’autant. Cette situation dura longtemps et je n’ai insisté sur elle que pour faire comprendre le caractère des personnages. Je me hâte d’arriver maintenant au drame qui la ferma.

»—J’ai quatre-vingt mille livres de rentes, disait en riant mon persécuteur, et je te laisserai une belle fortune! un million de dettes! Tu pourras renoncer à ma succession.

»—Au fond il n’était pas dans sa nature de prévoir qu’il pût mourir; mais un beau jour une attaque de goutte le cloua sur un fauteuil, et le fit hurler. Rien n’était plus inconnu, plus extraordinaire pour lui que la douleur et j’eus le plaisir de le voir quelque temps triste, affaibli, déprimé, enfin pareil à moi. Ce changement passager lui fit prendre une disposition qui l’étonna lui-même dès qu’il fut revenu à la santé: il contracta une grosse assurance dont, s’il mourait, le capital devrait être payé à ma femme.

»Une fois guéri, cette mesure devint pour lui le sujet de perpétuelles récriminations, comme s’il eût eu des regrets de ne pas avoir eu confiance dans son étoile et cru plus fortement à son immortalité. Il criait devant moi et devant tous:

»—Vous verrez que maintenant Hippolyte m’empoisonnera! Hein, Hippolyte, tu me ferais bien claquer, si tu étais capable de quelque chose?

»Chose horrible il disait vrai. Maintenant j’entrevoyais la mort de ce malheureux comme une délivrance et comme un triomphe. Je la voyais, cette mort, ou plutôt je me repaissais de cette idée de mort sous mille formes différentes, je n’avais nul scrupule à méditer comment je pourrais être l’auteur d’un meurtre, d’un meurtre bien fait, bien malin, dont personne ne saurait le secret. Et comment l’aurais-je éprouvé, ce scrupule, puisque jamais, jamais je ne serais capable, comme lui-même l’avait dit, d’accomplir mon projet, de donner même le plus petit commencement à ces plans compliqués? Je ressentais, à me plonger ainsi au fond du mal, sans le faire, d’indicibles jouissances; je voyais se dérouler dans un monde imaginaire toutes les phases de l’acte rêvé, si nettement, si véritablement que je m’éveillais de ma veille hallucinée, agité de ces frissons d’épuisement qui suivent, chez ceux qui agissent, les grands déploiements de force, et de plus en plus incapable d’agir. Alors un jour, un jour... ah! je vais avoir fini de parler; soutenez-moi, regardez-moi, souhaitez ardemment que je parle, afin que je puisse parler jusqu’au bout!

»C’était au mois d’octobre, en Bourgogne, dans un pays plat, boisé, humide, où l’Ennemi avait des terres de chasse. Il m’avait traîné là comme il me traînait partout, dans son ironique facilité à faire partager à ceux qu’il avait l’habitude de trouver sur sa route les plaisirs dont il faisait cas. D’ailleurs il avait besoin de bruit, d’activité, d’agitation violente, de tout ce qui m’inspirait du dédain et de l’ennui: surtout il lui fallait du monde, n’importe qui, mais du monde, autour de sa personne. Ce matin-là nous étions partis pour chasser le faisan dans les tirés les plus proches de la propriété. Je ne les avais pas encore vus, il me semble maintenant qu’ils n’existaient pas avant ce jour funeste; ou bien, si je les avais vus, ils n’étaient pas les mêmes. Nous marchions dans une prairie large, moussue, mouillée comme une éponge, coupée de longues lignes de peupliers, verts encore par le bas sous l’effort de la sève agonisante, jaunis déjà vers la cime, et comme dorés d’un immuable coup de soleil. Ils tremblaient doucement, incessamment, et ce bruit léger faisait taire tout autre bruit au monde, sauf les coups de feu qui éclataient par crise, et coupaient mon rêve d’un sursaut. Des arbustes plus bas cachaient les vieux troncs élancés, faisaient une haie de chacune des lignes; ainsi ce paysage d’automne, sous le grand ciel gris, m’enfermait en moi-même.

»Nous marchions de front le long de ces haies, balayant les étroits bouts de pré, et les chiens fouillaient les broussailles intermédiaires que le vol lourd des faisans remuait par instants. Alors je pensais: «Il faut tirer» et quand j’épaulais, l’oiseau était déjà loin. L’idée vague que je devais faire feu s’associait ainsi mécaniquement aux pensées de mon esprit bouleversé et haineux. L’ennemi suivait le côté opposé de la haie le long de laquelle je me trouvais, et j’entendais ses rires, ses encouragements, les élans sonores de la vie qui roulait à flots dans ses veines. Ah! si je le tuais, si je le tuais! me disais-je. Et aussitôt l’image me vint, hanta mes yeux et mes oreilles. Je me figurais voir un faisan se lever, battant des ailes, filant comme une flèche oblique: l’Ennemi criait: «Faisan, faisan! Hippolyte, espèce d’endormi, encore un de raté!»

»Alors je tirais, non pas sur l’oiseau, mais sur cette tête détestée que je voyais à travers les feuilles grelottantes. Elle tombait comme un chardon sous une baguette, j’entendais le bruit du corps énergique qui se roulait, qui ne voulait pas mourir; je fendais les buissons, je courais. Du sang et de la cervelle sortaient d’un gros trou derrière l’oreille de l’homme; un, deux, trois soubresauts, des râles, des yeux retournés, ternes, terribles, qui ne voyaient plus et qui me cherchaient pour m’accuser; et c’était tout. Alors moi, je m’accusais moi-même, je parlais de mon crime involontaire, des misérables intérêts matériels qui s’y emmêlaient, je sanglotais, je me tordais les mains. On ne pouvait pas déposséder ma femme, n’est-ce pas, on ne pouvait pas me convaincre de l’avoir fait exprès: c’était un accident affreux, déplorable, mais fréquent, mais banal, et naturel. Oh! comme je jouissais de toute la scène, comme je l’apercevais avec des sons, des couleurs, des gestes vivants!

»Tout à coup j’entendis:

»—Faisan, faisan! Hippolyte, espèce d’endormi, encore un de raté!

»Le cri avait été poussé dans la réalité des choses de la vie, dans l’extérieur du monde. «Mon Dieu!» dis-je, et je crois que je levai mon fusil, je n’en suis même pas sûr, une détonation éclata, qui me parût lointaine encore comme en rêve, je vis la tête tomber comme un chardon coupé, j’entendis le bruit du corps qui se roulait, ne voulant pas mourir. Comment je sautai la haie, comment je m’arrachai aux ronces, je ne sais. Il était là, l’objet de ma rancune silencieuse et illusoire, à terre, foudroyé, et son sang, près de l’oreille, coulait mêlé à quelque chose de gris. Des chasseurs l’entouraient déjà. Je me mis à crier:

»—C’est moi, c’est moi, moi!

»Et je lus dans les yeux de l’agonisant qu’il croyait que c’était moi. L’horreur de l’acte avait chassé toutes mes égoïstes et féroces méditations de tout à l’heure, ces calculs faits en songeant: cela n’arrivera pas. J’ouvris la bouche pour dire: «Je l’ai fait exprès!»

»Oui, j’allais proclamer mon crime! A ce moment un homme se précipita, un fusil à la main, aussi pâle que le cadavre, aussi pâle que moi, qui tremblait comme moi, pleurait, criait, disait la même chose que moi. «Je l’ai tué! ô mon Dieu, comment ai-je pu faire!»

»Et l’un des chasseurs lui dit:

»—C’est un grand malheur, mon pauvre Linières, et un bien plus grand malheur encore pour vous que pour celui que vous avez atteint.

»Linières demanda:

»—Est-ce que c’est fini, tout à fait fini?...

»—Oui, mon pauvre vieux, répondit l’ami.

»Alors Linières, qui était un grand garçon solide, tanné, barbu, se mit à sangloter tout haut comme un gigantesque enfant, et quelqu’un lui prit son fusil.

»Je crus que je devenais fou, Monsieur, et depuis un instant tout le monde croyait que je l’étais. Peut-être m’avait-on toujours trouvé la tête un peu faible, à cause des histoires racontées par mon beau-frère. Je répétai de toute ma force:

»—Qu’est-ce que cela veut dire? Ce n’est pas Linières, c’est moi!

»—Mon pauvre Hippolyte, dit l’ami, vous vous égarez. Nous avons tous entendu et vu le coup de fusil de Linières, sa direction. Je vous assure qu’il n’y a aucun doute, aucun doute.

»Et il ajouta tout à coup:

»—Regardez donc votre fusil.

»Je n’y avais pas pensé, je le regardai: je n’avais pas tiré une cartouche depuis le début de la chasse, les deux coups étaient restés chargés! Je me penchai vers le cadavre; j’avais été placé à sa droite et la blessure était à gauche. Innocent, j’étais innocent! D’abord il me sembla que je sortais d’un abîme d’horreur, qu’on me lâchait d’un bagne. Je versai des larmes de soulagement, de joie peut-être, d’infinie compassion pour ce pauvre Linières. Il était coupable, seul coupable! Cet homme qui n’avait jamais eu pour l’objet de ma muette et furieuse haine que la plus franche amitié, ce tireur réputé excellent, qui au moment du fatal coup de fusil n’avait que des pensées vagues d’universelle sympathie, c’était un meurtrier; et moi, qui pendant des années avait construit des plans de mort et de vengeance, qui remâchais un de ces plans au moment de accident, qui avait vu d’avance tous les détails de son exécution, j’étais innocent, on me tendait la main, on me plaignait. Mes larmes se séchèrent, je faillis rire, ma tête se déchirait. Non, c’était impossible. Longtemps je contemplai sans y croire ce monstrueux spectacle: ce mort, sur la tombe duquel allait s’élever mon indépendance mondaine, moi, pur aux yeux des hommes, et ce malheureux, inconscient agent de la fatalité.

»De la fatalité? Je vous le demande maintenant, oserez-vous prononcer ce mot sans arrière-pensée? Je le répète, j’avais tout fait, tout vu, tout prémédité, et tout était arrivé, parce qu’une machine humaine avait accompli le petit acte insignifiant de presser une gâchette «sans s’en apercevoir», comme Linières le dit plus tard lui-même. Non, rien n’explique cela, rien. Il existe une classe bâtarde de médiocres savantasses qui ergotent sur les phénomènes de projection de la volonté, qui rappellent le cas d’Esdaile, ce médecin anglais qui endormait à distance des centaines d’Hindous et les poussait à des œuvres qu’ils exécutaient aveuglément et sans le savoir. Mais Esdaile avait déjà magnétisé ces gens, il n’avait pris que lentement sur eux cet empire absolu, et il voulait l’exercer. Moi, je ne connaissais pas Linières, je composais un roman malicieux dans une infirmité de volonté complète, je tuais un mandarin. L’Église catholique dit très simplement qu’il y a des péchés en pensée. C’est bien, j’ai donc péché. Mais mon péché s’est fait acte, vie et mort, et c’est là le mystère qui me ronge l’âme.

»Aujourd’hui j’en suis arrivé à croire qu’il existe, épandue dans l’espace et toujours présente, une Force du Mal qui dort peut-être, qui est neutre, comme l’électricité reste neutre à moins d’un état spécial des corps, puis qui tout à coup s’allume à un choc jaillissant de notre cerveau perverti, emprunte à la matière ambiante une matérialité, se précipite, trouve sa route, son moyen, nuit, détruit, et nous laisse pantelants devant un résultat que nous avons souhaité, mais pour lequel nous jurerions, et tous les jurys et les juges du monde jureraient que nous n’avons rien fait. J’ai parfois, comme vous, assisté à la chute d’un homme public à mine sombre et froide, ou hautement cynique, et dont les amis avouent qu’il a le mauvais œil. Il s’écroule sous le déshonneur ou les moqueries, puis reste à plat, immobile comme une pierre. Un peu de temps s’écoule, et l’un de ses ennemis tombe, un autre est déshonoré, un autre se suicide, un autre est tué par un inconnu qui ne se comprend pas lui-même, et c’est une suite de catastrophes dont nul n’aperçoit le lien mystérieux; mais moi, je frissonne en songeant que le mal s’est éveillé et a rebondi sur les objets de l’amère et toujours brûlante rancune de cet homme. Eh bien, si cette force existe, pourquoi n’y aurait-il pas des expériences qui le prouveraient? Je ne crois pas plus que vous à l’anthropomorphisme idiot de conjurations pareilles à celle que nous venons de voir, mais quelque chose peut en sortir, comme après des siècles, la chimie est née de l’alchimie. Parfois pourtant je doute, puis ma hantise me reprend, et ce sera ainsi jusqu’à ma mort.

—Monsieur, lui dis-je, vous m’avez trop vivement intéressé pour que je veuille vous contredire, mais vous savez qu’on est arrivé à tout calculer, même les probabilités de ce qui paraît improbable. Il y avait peut-être une chance contre cinquante mille pour que votre pensée coïncidât avec l’événement: vous êtes tombé sur cette chance.

—Et la proportion des probabilités de... mon hypothèse, l’avez-vous calculée?

—Ce n’est pas la même chose. On n’additionne pas des oranges avec des pavés, ni des contingences naturelles avec des inventions métaphysiques. La sagesse des nations, l’arithmétique et le troupeau bêlant des professeurs de philosophie sont par hasard d’accord sur ce point. Mais, mon cher monsieur, puisque vous tenez absolument à des rêves qui ne sont pas de cette terre, ne pourriez-vous en découvrir de moins capables de troubler votre repos? Si vous n’êtes méchant qu’en pensée, vous n’êtes pas, après tout, plus méchant que la meilleure partie des hommes, votre ennemi n’était qu’un égoïste vulgaire, et, sans doute, il avait bien aussi sur la conscience quelques péchés cachés qui appelaient la vengeance du ciel: et c’est pourquoi, de vous soustraire à une tentation toujours renaissante est peut-être entré dans le propos de la personne inconnue qui a fait le monde par des procédés inconnus.

—Je ne vous comprends pas, murmura mon compagnon.

—Vous cherchez à expliquer votre cas par la possibilité d’action d’une puissance du mal. Des âmes plus naïves que la vôtre, ou d’épiderme moral autrement tissé, diraient qu’elles y voient la marque... mon Dieu, de la main de Dieu: on lui attribue beaucoup de choses.

Mon interlocuteur me regarda fixement, les yeux lui sortirent de la tête, et il s’enfuit en riant d’une façon frénétique.

Alors je rentrai chez moi, très triste, la conscience chargée, avec le sentiment hargneux d’avoir été ce soir-là l’instrument de celui qui séduisit Faust, trompa l’étudiant, et, dans le cours de l’éternité, dira toujours: Non.

L’ACCIDENT

Le docteur Roger conduisait lui-même son automobile sur la route d’Andilly. Et il allait bien doucement: un petit trente à l’heure, un train de père de famille, qui est aussi médecin de campagne.

Avant d’arriver au carrefour de la Croix-Verte, où est le «bouchon» de M. Capdebosc, aubergiste et braconnier (bosquets et salons de société; on peut apporter son manger), on traverse un petit bois. Le docteur Roger ralentit encore, par pur plaisir, à cause de l’odeur des feuilles mourantes et des branches juteuses que vient de trancher le fer des bûcherons. Car elle est toute chargée d’indéfinissables délices, amère et voluptueuse, et il n’en est pas au monde qui éveille plus de souvenirs: les promenades qu’on a faites dans les cimetières, quand on était tout enfant, la main dans celle d’une femme en deuil, qui vous appelait «mon petit»; le volet qu’on a poussé, un matin, à la campagne, en écrasant des roses que les premières gelées blanches faisaient pleurer, tandis que dans un grand lit, derrière, quelqu’un de très aimé ouvrait les yeux vaguement, et les clignait au soleil pâle; enfin tout ce qu’il y a de douloureux et de passionné dans ce que nous avons connu de beau, épouvanté de vieillir... Or, les odeurs sont précieuses surtout par les souvenirs qu’elles évoquent, et quand il y a longtemps, longtemps déjà, que notre pauvre corps humain s’en est imprégné pour la première fois.

Le docteur essayait de marcher juste assez vite pour que cet air plein d’effluves lui fouettât encore la face, juste assez lentement pour en jouir quelques instants de plus. Il se sentait exalté, léger, puissant. Ce sont des minutes où il est impossible de penser à rien de particulier. Si l’on voulait préciser, on dirait seulement: «Comme je vis, comme je vis! Est-ce qu’il y a d’autres vies au monde que la mienne?» L’univers n’a plus d’existence bien réelle: il apparaît comme une espèce de joie qu’on crée.

Voilà pourquoi, je suppose, l’univers jugea utile de protester. Il n’aime pas qu’on le mette en dépendance. Et il fit sortir du bois, à trois pas de la grosse voiture soufflante, une vieille femme avec un fagot. Vivement, le docteur Roger pressa sur la poire de sa trompe. De longs siècles d’humanité ont mis dans nos cœurs un sentiment très étrange, qui s’éveille quand on est sur le point d’être la cause involontaire d’un accident. C’est comme si on se dédoublait. On se voit soi-même à la place de l’être qu’on va tuer, on a le frisson de la mort, ce hérissement affreux qui fait, de chaque cellule de notre peau où croît un poil, le sommet d’une espèce de petit cratère souffrant. La femme ne lâcha pas son fagot, parce qu’elle se crispait. Elle courut follement sur la droite de l’auto. Le docteur pivota sur la gauche, d’un coup brusque: la femme courut sur la gauche. Elle était comme aimantée sur les terribles roues. Le docteur serra ses freins, évita d’un cheveu ce corps terrifié qui tomba contre le grès du trottoir, et resta là, étendu. Il en sortait un grand cri, qui n’arrêtait pas.

Le docteur demeura une minute sans pouvoir bouger. Il se disait: «Tout à l’heure je me sentais léger, léger. J’aurais sauté par-dessus ma voiture en marche. Et maintenant qu’il faut absolument que je descende, je ne peux pas! Je sais ce que c’est: un trouble de la circulation, le sang qui reflue au cœur. Ça va passer, il faut que j’agisse.» Mais il n’agissait pas. Il avait le cerveau vide, les artères séchées.

Enfin il se laissa tomber de son siège à terre. Il s’efforçait de penser que c’était une malade qu’il voyait là, une malade comme toutes les autres, et qu’on l’avait appelé. Il se pencha.

—Ecchymose superficielle au-dessous du mollet... fracture simple au-dessus de la cheville. Ouf!

Il souffla longuement. M. Capdebosc, aubergiste et braconnier, était sorti de chez lui. Il regarda la femme, et d’une voix tranquille:

—Tiens, fit-il, c’est Emmeline.

—Qui, Emmeline? demanda le docteur.

—Ma servante. Pas une millionnaire, bien sûr.

On porta la femme chez Capdebosc. Le docteur Roger lui fit le premier pansement, sans mettre le pied dans un appareil, à cause de la blessure. La femme ne criait plus. Avant de partir, le docteur lui mit dans la main quelques billets bleus, en présence de Capdebosc, parce qu’il faut toujours prendre ses précautions.

—Je les enverrai à mon fils, dit-elle, pour la petite.

Ce fils était une espèce d’ivrogne, garçon marchand de vin à Paris. Voilà ce que fit savoir Capdebosc.

La fracture se souda sans complications. Emmeline trouvait doux de rester dans son lit, bien qu’elle ne touchât plus ses gages, n’étant bonne à rien. Mais comme le docteur, deux fois par semaine, lui laissait une grosse pièce blanche, elle était contente de son sort. Cependant, après quelque temps, la peau devint toute noire autour de l’ecchymose. C’était un sphacèle, une espèce de gangrène locale. Le docteur alors vint tous les jours, et triompha du mal. Mais la plaie s’était creusée; elle apparaissait comme un grand trou rose, sans bourgeonnements.

—Il faudrait essayer de la greffe humaine, dit le docteur.

Capdebosc se renseigna.

—On enlève un fragment de peau à une personne bien portante, expliqua le docteur Roger, et on le dépose sur la chair vive. Il arrive que cette peau prenne racine, et la cicatrisation s’étend. Si vous voulez...

—Ah! non, dit Capdebosc, merci bien.

—Et puis, réfléchit le docteur, vous êtes alcoolique.

Il regardait Emmeline. C’était plus qu’une malade, c’était sa victime. Alors il enleva sa redingote, retroussa ses manches, plia le bras gauche pour faire saillir son biceps; et avec une pince terminée par une espèce de petite cuiller aux bords tranchants, s’arracha un morceau de peau bien vivante. Le sang jaillit. Il grinça des dents.

—Voilà, dit-il tout de même, d’un air simple.

La greffe prit. Le docteur Roger contemplait avec un grand orgueil l’élargissement de cette chair neuve, qui était la sienne. Emmeline suivait des yeux chacun de ses gestes avec attendrissement. C’était une pauvre vieille femme, soumise et bonne. Elle ne lui en voulait plus de l’accident, et les soins qu’elle avait reçus l’avaient pénétrée de reconnaissance. Au bout de quelques semaines, elle marcha et reprit son service. Le docteur Roger ne revint plus.

Un jour qu’elle allait porter des relavures à la porcherie, elle entendit derrière elle une voix qui disait:

—Hé! m’man.

Emmeline se retourna, ferme sur ses deux pieds, avec la conscience et la fierté d’être encore bien alerte et ingambe. Posant son chaudron à terre elle dit:

—Mon fieu!

Et courut l’embrasser. Il avait la mauvaise graisse, les joues blêmes, le nez pincé des hommes qui boivent. Il dit:

—Pauvre m’man! j’suis venu de Paris exprès. J’voulais pas qu’on t’fasse l’opération sans que j’sois là.

—Quelle opération? demanda Emmeline.

Elle ne comprenait pas encore, mais elle avait déjà peur.

—Ton pied, fit-il. Mais j’ai vu un médecin, à Paris, un homme qui fait ces choses-là, pour les procès. C’est rien, va. On vous endort. On te l’coupera sans que tu t’en aperçoives.

Emmeline cria:

—Me couper l’pied! Mais je vas, je viens, je cours! Me couper l’pied! Mais quand j’les croise dans mon lit, je n’sais plus lequel c’est, qui s’est cassé. Ah! ben, ah ben!

Elle ajouta:

—Le docteur Roger l’a trop bien raccommodé. Vas-y lui demander, s’il faut l’couper.

—M’man, dit le fils, ne m’parle pas de ct’homme-là. Une espèce d’assassin, voilà c’qu’il est! Ça écrase les pauv’ gens avec des voitures de millionnaire, et puis ça vous jette un billet bleu, plus quarante sous de monnaie. Et on lui dit: «Merci, monsieur.» Ah! la canaille! Non, faut qu’il lâche une somme et qu’il paye une pension à vie, voilà c’qu’il faut.

—Une pension? dit Emmeline saisie.

—Si on te coupe le pied, faut bien qu’il t’paye une pension, c’est la loi.

—Dame, fit Capdebosc, qui était présent, c’est pourtant vrai.

—De combien qu’elle serait, la pension? demanda Emmeline.

—Six cents francs, et on aurait deux mille francs tout de suite.

Mais elle se mit à pleurer.

—Je n’veux point, dit-elle, qu’on fasse des nuisances à monsieur Roger.

Son fils s’installa dans l’auberge. Il payait avec l’argent du docteur et ne parlait plus de rien. Mais il avait mis Capdebosc dans ses intérêts, et maintenant Emmeline était toujours rudoyée.

—Vous avez beau dire, répétait l’aubergiste, vous ne marchez plus comme avant; votre mal vous reprendra. Est-ce que ça peut être sain, pour une femme, d’avoir de la peau d’un homme sur le corps? Attendez deux ou trois ans. Et vous ne croyez pas que j’vas garder une infirme; c’est pas ici un hôpital.

Alors elle sanglotait, très malheureuse.

Un jour, son fils reçut une lettre de Paris. Il l’ouvrit d’un air déjà tragique.

—Bon Dieu de bon Dieu! fit-il.

Et il lut:

«Mon Émile, c’est pour te dire que la petiote est bien malade. C’est une entérite. Elle vomit tout ce qu’elle mange, et elle a perdu cinq livres en une semaine. Le médecin dit qu’il ne faut lui donner que des jaunes d’œufs, du lait stérilisé coupé avec du Vichy, et de l’émulsion Scott. Je ne sais pas comment arriver: quatre jaunes d’œufs frais à trois sous, ça fait douze sous; un demi-litre de Vichy et le lait stérilisé, c’est plus d’un franc; et l’émulsion Scott, c’est quatre francs la petite bouteille. Le médecin dit que l’entérite c’est très long, et qu’il faut continuer le traitement des mois et des mois. J’ai engagé la pendule...»

Emmeline releva la tête.

—Est-ce que c’est bien sûr, au moins, dit-elle, qu’on m’endormira?...

LE BON PÈRE

La femme du Jean Perdu étendit sur un drap le linge qu’elle allait porter à la rivière, mit un morceau de savon de Marseille par dessus, après avoir compté les pièces, et lia le drap par ses coins, solidement. Puis, d’un tour de reins, elle enleva le paquet. Le Jean Perdu fumait sa pipe devant la maison, assis sur un banc. Petit Pierrot, sur la route, essayait de courir après les poules du voisin. Il n’avait que vingt-six mois, et tremblait encore sur ses jambes, espèce de château branlant. Un caillou heurta son pied nu, rouge de froid, et il tomba. Alors, on vit son derrière, parce qu’il n’avait ni langes ni culotte, malgré la saison, mais seulement un mauvais sarrau de flanelle à carreaux rouges et noirs. Mais il ne cria que très peu, connaissant déjà son père. Sa mère le releva et dit au Perdu:

—Tu le garderas, ce p’tiot?

L’homme ôta sa pipe de sa bouche, et répondit d’un air sournois:

—Même que j’vas l’emmener à la promenade.

Sa femme le regarda d’un air craintif, remonta le ballot sur son épaule, prit le battoir sur le rebord de la fenêtre et partit. Petit Pierrot devint vaguement inquiet. Il alla s’asseoir sur le seuil de la porte, et commença de sucer son pouce, en regardant son père, qui le regardait.

Le Jean Perdu fouilla dans sa poche. Il en retira deux ou trois pièces blanches, des sous et sembla faire un calcul: il avait de quoi prendre le train-tramway jusqu’à Givet.

Quand le lourd convoi s’arrêta sur la grand’route, à la halte marquée, prenant Petit Pierrot dans ses bras, il monta dans un compartiment de troisième classe. Petit Pierrot avait eu assez peur d’abord, à cause de l’énormité de la machine qui remorquait le train. Il n’avait jamais vu de si près cette bête monstrueuse, avec un gros ventre tout rond, des roues à la place de pattes, un cou ridiculement long, qui vomissait des fumées, et pas de tête. Mais quand on fut en pleine marche, il commença de s’égayer, le nez contre la vitre. Parfois, c’étaient les champs labourés, les maisons, les arbres sans feuilles qui fuyaient à l’envers: elles couraient, ces choses qu’il avait toujours vues immobiles! Parfois, on pénétrait dans une tranchée, et chaque aspérité des pierres, sur la paroi, élongée par une illusion dont il ne se rendait pas compte, devenait une grande raie droite tracée sur la vitre; il en était tout étourdi. A Givet, son père, entrant dans la boutique d’un épicier, lui acheta pour deux sous de pelotes. Ce sont de petits carrés de sucre gris, qui s’effritent sous la dent comme du sable, et ce sucre délicieux a un arrière-goût poivré. Petit Pierrot s’étonna confusément de cette générosité. Autre trait de sollicitude inaccoutumée: le Jean Perdu l’avait pris dans ses bras. Mais, c’est qu’il marchait très vite. Au détour d’une rue, il demanda à un passant:

—Le bureau des Enfants-Trouvés, où c’est?

On le lui dit, et il marcha encore plus vite.

Ce fut ainsi qu’ils arrivèrent devant la porte d’une grande maison triste. Le Jean Perdu entra, et dit au portier, tout d’un trait:

—C’est un enfant que j’viens verser à l’administration.

On le fit entrer dans une chambre où il y avait un monsieur et un registre. On lui fit donner son nom, montrer ses papiers, son livret, un acte de naissance.

—Ce n’est pas un enfant naturel, remarqua le monsieur.

—J’l’ai reconnu au mariage, dit l’homme.

—Alors, vous avez le consentement de la mère?

Il sourit, satisfait de lui-même. Sa femme «signait son nom» sans savoir lire. Il lui avait fait signer n’importe quoi, sous prétexte d’un papier pour le percepteur.

—Vous n’avez pas de ressources? continua l’employé.

Le Jean Perdu ne répondit pas directement.

—J’suis un enfant trouvé, dit-il d’un ton brusque. Alors pourquoi qu’lui aussi, il s’rait pas un enfant trouvé?

Petit Pierrot croquait toujours ses pelotes. Le sucre fondu lui dégouttait par les coins de la bouche, avec de la salive. Une femme vint, qui l’emmena.

—Vous ne l’embrassez pas? fit le monsieur.

Le Jean Perdu lui jeta un regard surpris, et tourna le dos. Mais une grande barre coupait son front, entre les deux yeux. Il songeait que maintenant, à la maison, il lui faudrait dire ce qu’il avait fait, et dompter, par la force de ses poings, les éclats d’une douleur qui l’importunerait.

Il battit sa femme très longtemps. Elle ne sentait pas les coups, et hurlait comme une bête fauve. Les femmes ont besoin d’être plaintes: suprême tristesse, les voisins n’eurent pas de pitié. Pourquoi s’était-elle laissé faire un enfant par le Perdu? Pourquoi l’avait-elle épousé, cet homme sans famille, et méprisé? Il était fraudeur et braconnier; mais à ces métiers, qui n’entraînent aucune déconsidération dans nos campagnes, on le soupçonnait de joindre celui de voleur de bestiaux, ce qui ne saurait être pardonné. Elle prit à la fin les yeux durs de ces malheureux auxquels personne jamais ne parle, et vécut comme auparavant. Elle travaillait dans les fermes, car le Perdu n’avait guère coutume de rien lui donner. Et il lui était encore réservé une autre douleur et une autre humiliation.

Un jour qu’elle revenait de Blanzy, à deux lieues de son village, elle aperçut de loin un tout petit enfant qui jouait sur la route avec un grand chien. Depuis plus de six mois, elle n’aimait pas regarder les enfants des autres. Mais, cette fois, la scène lui rappela trop le dernier souvenir qu’elle avait gardé du jour où elle était partie, son ballot de linge à l’épaule: le chien fit un bond et renversa l’enfant, qui cria... On dit que dans un troupeau de cinq cents brebis, les mères reconnaissent leurs agneaux à la voix, et les vont chercher, par la nuit la plus noire, sans se tromper jamais. La Perdue reconnut, elle aussi, cette voix de faiblesse et d’appel, frissonna, et ne fit qu’un bond.

—Mon p’tiot, cria-t-elle, mon p’tiot!

Mais une autre femme avait déjà relevé Petit Pierrot, et lui essuyait la figure avec un mouchoir sale. La Perdue cria encore:

—Mon p’tiot! C’est mon p’tiot!

—De quoi? dit l’autre femme, assez rudement. C’est un gosse de l’Assistance publique.

Mais la mère l’embrassait toujours éperdument, avec de grosses larmes qui coulaient sur les joues et les cheveux de l’enfant. Petit Pierrot, qui ne la reconnaissait pas, eut peur, et s’alla cacher derrière les jupes de l’autre femme:

—Laissez-moi l’emmener, la Louise, il est à moi! dit la Perdue.

L’autre répondit:

—Ça serait trop commode. C’est un gosse de l’Assistance, j’vous dis. C’est pus l’fils de quelqu’un, c’est un pensionnaire. Vingt-cinq francs par mois qu’elle donne, l’Assistance, pour ses pensionnaires.

La femme prit Petit Pierrot par la main, le fit entrer dans sa maison, et ferma la porte.

Quand le Jean Perdu fut informé que son fils était revenu dans le pays, et que la Louise touchait pour le garder vingt-cinq francs par mois, trois cents francs par an, il entra dans une grande stupeur. Sa femme essayait tous les jours de voir Petit Pierrot, mais les autres femmes de Blanzy lui disaient des injures, et lui jetaient des choses à la tête.

Le Jean Perdu alla voir le maire.

—C’est-il juste, lui dit-il, c’est-il juste qu’une étrangère ait pris mon enfant?

Il ajouta même:

—Mon pauvre enfant!

—Ça ne me regarde pas, répondit le maire. Vous l’avez donné à l’Assistance publique. Allez le réclamer. Vous avez toujours le droit.

Le Jean Perdu se décida. Un matin, il se rendit à Givet, au bureau des Enfants-Trouvés, pour demander qu’on lui rendît son fils. Il reconnut la grande maison triste, l’employé et le registre.

—J’ai réfléchi, dit-il. J’viens vous reprendre mon fils. V’là ses papiers.

—C’est en règle, dit l’employé. Vos sentiments paternels vous font honneur. L’enfant est en pension à Blanzy, chez Louise Massiot. Vous pourrez aller le chercher demain. Signez votre déclaration.

Comme le Jean Perdu allait prendre la plume, l’employé ajouta:

—C’est deux cents francs.

L’œil du Perdu s’illumina.

—J’vas les toucher tout de suite? fit-il.

—Les toucher? dit l’employé, tout étonné. Vous avez à payer deux cents francs.

—J’ai deux cents francs à payer! cria le Jean Perdu. Bon Dieu de bon Dieu! est-ce que vous vous foutez de moi? On donne vingt-cinq francs tous les trente jours à une femme de rien du tout, une vieille fille, quoi! qui n’a jamais fait un enfant, pour garder un gosse qui est de moi; et à moi, qui suis son père, on me réclame deux cents francs! Et mes vingt-cinq francs, alors?

—Vous le reprenez, dit l’employé, parce que vous êtes son père. Et vous avez à payer les mois de pension, plus le trousseau.

—Mais on m’donnera vingt-cinq francs? fit le Jean Perdu, abruti.

—On ne vous donnera rien du tout. Je vous dis, au contraire, que vous avez à payer.

Le Jean Perdu cracha par terre, et cria:

—J’réclame pus rien, j’demande pus rien! C’est pas la peine d’être en République!

LA BONBONNIÈRE

Si j’avais imaginé le récit qu’on va lire, j’y aurais pu mettre plus d’art, et surtout plus de clarté. Mais justement, comme je ne veux en rien altérer la vérité, je suis obligé d’exposer les faits tels qu’ils sont. Ils gardent pour moi-même une physionomie quelque peu troublante et mystérieuse. J’ai vu. Je jure que j’ai vu! Mais il m’est impossible de m’expliquer complètement et d’expliquer aux autres comment j’ai pu voir.

Il y a quatorze ans—c’était par conséquent en 1893—j’arrivai de France à Londres et pris logement au Midland Hôtel. C’est un grand caravansérail dont l’architecture affecte ce style néo-gothique pour lequel les Anglais montrent un goût excessif et regrettable. Il est rarement fréquenté par les voyageurs venant du continent, mais le manager, dont j’avais fait la connaissance à Nice, m’avait promis, si je voulais bien honorer son établissement de ma clientèle, un traitement de choix. Malgré les nervures ogivales des plafonds, qui font ressembler ses longs couloirs aux bas-côtés d’une cathédrale, le Midland ne se distingue guère du Continental, du Charing-Cross ou du Métropole. Il flotte dans ces immenses auberges modernes une sorte d’énorme ennui. Tout y est neutre, correct, dépourvu d’originalité, depuis la livrée des valets jusqu’à la cuisine, jusqu’aux nuances des tentures et des tapis. Un grand hôtel contemporain est certes l’endroit du monde le moins propice à faire naître une hallucination.

Une hallucination pure et simple, évidemment, du genre le plus vulgaire! J’étais rentré assez tard, ayant passé la soirée dans un théâtre qui était, si ma mémoire me sert bien, le Criterion. Je pris ma clef des mains du hall porter, montai trois étages, l’ascenseur ne fonctionnant plus à cette heure tardive, et parcourus le corridor sur lequel ouvrait ma porte, d’un pas assez lent, car je ne connaissais pas encore suffisamment la topographie des lieux. Je dis tout cela pour bien prouver que j’avais encore à ce moment les nerfs parfaitement calmes. D’ailleurs, rien d’anormal dans cette pièce, meublée d’un lit de cuivre, d’une armoire à glace modern-style, de quelques sièges confortables et d’une table-bureau recouverte d’une épaisse plaque de verre. Je me déshabillai rapidement et me mis au lit, après avoir éteint l’électricité.

J’avais tourné la tête du côté de la muraille et cherchai le sommeil. Il ne vint pas. J’éprouvais d’insupportables battements de cœur. La cause de cette angoisse se précisa d’abord dans mon esprit, dans mon esprit seulement: «il y a quelque chose d’insolite ici, tout près de moi». Puis ce sentiment prit la forme d’une conviction: «Ce n’est pas quelque chose, c’est quelqu’un. Et si je me retourne, je le verrai!» Enfin: «je le verrai, mais il vaut mieux en finir!»

Je me retournai donc et je vis: une silhouette longue et maigre, à demi assise sur la table-bureau, un pied portant sur le tapis, l’autre suspendu en l’air. On se demandera comment je la pouvais distinguer dans l’obscurité profonde: c’est qu’elle était elle-même la source d’une très pâle lueur violette, qui en montrait les principaux linéaments: deux yeux creux sous des sourcils noirs, une bouche aux lèvres minces et où manquait l’une des incisives supérieures, l’ensemble de la figure d’un ovale allongé. Le torse était couvert d’un veston d’intérieur en étoffe souple; les boutons d’os y faisaient de petites taches sombres.

J’ai lu, depuis ce temps-là, beaucoup de récits d’apparitions: la plupart attribuent aux fantômes une physionomie particulièrement inquiète et désolée. Les traits de l’image faiblement lumineuse que j’avais devant moi me semblèrent, au contraire, avoir quelque chose de froid et d’impersonnel comme une photographie. Je n’éprouvai pas non plus cette impossibilité de me servir de mes membres, décrite par certains observateurs qui pourtant sans doute étaient sincères. Et j’avais moins peur qu’au moment où je n’avais pas encore regardé. Les battements de mon cœur se calmaient. Je pensai:

«Il faut que je me lève et que je marche droit vers cette chose. Si elle se dissipe quand j’irai vers elle, ce n’est qu’une hallucination de la vue, du genre le plus ordinaire, venant de la fatigue causée par mon voyage. Je le sais, parce que tous les ouvrages sur les maladies nerveuses le disent. Si elle ne se dissipe pas... alors, c’est plus grave: c’est que je deviens fou.»

Je me levai, je fis un pas, et le fantôme disparut! Je me souviendrai toujours de cette minute victorieuse.

«Voilà ce que c’est, pensai-je, que de savoir et d’être prêt. C’était une hallucination. Rien qu’une hallucination. Eh bien, je ne suis pas fâché d’avoir passé par là.»

Je me recouchai, la tête contre le mur. Au bout de quelques minutes, une voix intérieure me dit: «Tu sais, la chose est revenue!» et elle était revenue, en effet. Je tournai le bouton de l’ampoule électrique et tâchai de lire. Mais, malgré mes efforts pour m’absorber dans ma lecture, j’eus l’impression si vive que le fantôme n’était invisible que parce qu’il était pour ainsi dire noyé dans la lumière, et cette conviction avait quelque chose de si horrible et harassant, que j’éteignis de nouveau: il était bien là, dans la même pose, avec son air de portrait. Je remarquai alors qu’il m’apparaissait à de certains instants avec plus de netteté, tandis qu’à d’autres sa silhouette s’affaiblissait. Vers deux heures et demie du matin, elle s’évanouit complètement et je pus m’endormir.

J’avais passé la nuit précédente en chemin de fer et en paquebot et ne me réveillai que très tard le lendemain. J’allai à des rendez-vous d’affaires, je partageai le repas de vieux amis, heureux de me revoir. Ils m’emmenèrent encore au théâtre. Je tendais toutes le forces de ma volonté, non pas pour oublier les événements de la nuit, mais pour fixer mon attention sur les objets qui se présentaient à moi: j’y réussis avec une facilité qui m’étonna. A la fin même, plein de confiance, j’essayai de me rappeler la vision que j’avais eue. Je n’y parvins qu’avec peine, exactement comme si j’avais essayé de me souvenir d’un rêve. Mais vers onze heures du soir, comme j’écoutais le troisième acte de la Gaiety Girl, je ressentis la même angoisse et les mêmes palpitations, j’eus la même conviction que la veille: «Il y a quelqu’un dans ma chambre!» Et en même temps, j’étais dévoré par la curiosité affreuse de savoir si l’ombre y était vraiment, si je la reverrais. Je prétextai une grande fatigue, sautai dans un hansom, rentrai au Midland Hôtel. Il était moins tard que la veille et l’ascenseur fonctionnait encore. Tandis qu’il glissait sur sa tige d’acier, je sentais ma certitude grandir: «Il y est!» Et l’ombre, l’hallucination, l’apparition, qu’on lui donne le nom qu’on voudra, était là, en effet. Je ne m’étais pas trompé. Cette fois, le fantôme était assis dans un fauteuil et en costume de nuit. Il s’évanouit quand je marchai vers lui, se reforma aussitôt que je fus au lit, et disparut, comme la veille, au bout de quelques heures.

J’étais bien décidé à changer d’hôtel et je descendis le matin dans la salle à manger avec l’intention de demander ma note. Mais, comme je finissais une tasse de thé, je dirigeai instinctivement mes yeux vers une personne qui poussait à ce moment une chaise vers une table voisine de la mienne. Je faillis crier. L’ombre, l’ombre qui m’avait hanté deux nuits durant, était devant moi, mais sous la forme évidente d’un vivant! Je reconnus son costume, sa haute taille, ses yeux creux, ses sourcils noirs, ses lèvres minces, le petit trou sombre que laissait à sa mâchoire supérieure une incisive manquante. J’en fus d’abord rassuré jusqu’à la joie.

«C’est la première fois, songeai-je, qu’on aura vu un fantôme déjeuner!»

Le fantôme, en effet, se fit servir deux œufs à la coque et du café au lait. Je demandai son nom: Karl Ebstein, de Vienne, le célèbre marchand de tableaux et d’objets d’art. Il occupait une chambre au même étage que la mienne. Je ne vis plus que la bizarrerie de l’aventure et je n’eus pas trop de peine à ridiculiser mes terreurs: «Seules les ombres des morts, me disais-je, ont le droit d’embêter les vivants; et ce marchand de bric-à-brac n’a pas son acte de décès. Si je le priais de se mettre en règle?»

Tout à coup, une autre idée, formidable, écrasante, tomba sur mon esprit, qui plia comme un homme croule sous le bond inattendu d’un tigre: «Ne ris pas! Cet homme t’est apparu parce qu’il va mourir!»

Toute la journée, je fus poursuivi par l’idée qu’il allait mourir et que, puisque je le savais, c’était mon devoir de le mettre en garde contre son destin. Mais il m’eût pris pour un fou. Les heures s’écoulèrent avec une lenteur désespérante. Maintenant je désirais presque revoir ce «double» étrange qui, deux fois déjà, était venu me faire visite. Il vint. Et même, jamais, semble-t-il, je n’avais si nettement distingué ses traits. La lueur violette qui l’éclairait me parut plus forte. Il était assis à ma propre table, mais sur cette table qui était mienne, un objet, aussi fantomatique que lui et dont je savais très bien qu’il n’avait aucune réalité palpable, brillait pourtant d’un éclat extraordinaire: une petite boîte oblongue, en or pâle et ciselé, probablement une bonbonnière ancienne. Toute une scène était peinte sur le couvercle: plus de cinquante personnages minuscules écoutaient le boniment d’un vendeur d’orviétan perché sur un chariot. Les couleurs étaient si vives et chatoyantes, que je me mis à penser, avec une liberté d’esprit singulière, au talent de l’artiste qui, dans un travail de miniature avait employé les procédés de division de tons de nos impressionnistes. Et, je comprenais bien, cependant, que j’étais toujours le jouet d’une hallucination, puisque, si j’avais vu la bonbonnière réellement, j’eusse été obligé d’en rapprocher mes yeux, et probablement de me servir d’une loupe, pour reconnaître ces détails que je voyais ici impossiblement, à distance.

... Subitement il se passa une chose qui me dressa tout droit sur mon lit, avec une sensation d’épouvante plus âcre, plus directe mille fois que toutes celles qui m’avaient bouleversé depuis trois jours. J’ai dit que les traits de l’ombre avaient eu jusque-là l’immobilité d’un portrait. Je les vis subitement ravagés par une expression de souffrance et de peur indicibles. La bouche s’ouvrit, les bras, les jambes battirent l’air, il tomba.

«C’est fait, me dis-je, je le savais bien. Il meurt. Il meurt en ce moment... On le tue.»

J’ouvris ma porte. Je courus en chemise dans le couloir. Rien. Toutes les autres portes fermées. Des rangées de bottines sur les seuils. Un silence lourd. La lueur calme des ampoules électriques, de distance en distance. Un rayon de lune à la fenêtre ogivale qui s’ouvrait sur ce couloir. Et toujours rien, rien! Pas un cri. Mais je savais bien qu’on aurait eu beau crier, dans cet hôtel confortable, avec ce système de portières pesantes, de petites antichambres et de doubles cloisons, nul ne pouvait entendre. Je ne pouvais pas aller réveiller le valet de garde pour lui dire: «Il se passe quelque chose chez M. Ebstein!» Il m’aurait demandé ce que j’en savais, il m’aurait pris pour un fou. Un fou, toujours.

D’ailleurs, à partir de ce moment, l’hallucination quitta ma chambre. Mais j’avais le soupçon poignant d’avoir compris pourquoi! Je ne sortis pas de l’hôtel le lendemain matin: j’étais sûr, avec le désir brûlant de me tromper, cependant, qu’on allait découvrir le drame qui s’était passé durant la nuit chez cet Ebstein. Je ne me trompais pas. Vers midi, après avoir vainement frappé, une femme de chambre pénétra dans sa chambre. La serrure avait été adroitement crochetée et Karl Ebstein était étendu sur le tapis, le crâne broyé. Qui était l’auteur du meurtre? On ne le sut jamais. Pourquoi l’avait-on assassiné? On en fut réduit aux doutes, car il demeura impossible de savoir si, parmi les objets précieux qu’il gardait dans ses bagages, quelques-uns avaient été dérobés. On parla de ce crime quelques jours. Et puis tout le monde oublia.

Tout le monde oublia excepté moi. Et voilà ce qu’il faut que je dise maintenant! Il y a quelques jours un ami m’emmena chez... mais pourquoi nommer ce collectionneur, et quelle force aurait mon témoignage, basé sur de si étranges visions! Seulement, je le jure, au milieu de bronzes de Caffieri, de délicats portraits de Boilly, de quelques petits chefs-d’œuvre d’Isabey, j’aperçus une bonbonnière, et je la reconnus! Je reconnus son or pâle, verdi sur les ciselures, et le vendeur d’orviétan, et les personnages si éclatants et fins dans leur petitesse miraculeuse.

—Ah! oui, dit mon ami, c’est la bonbonnière peinte par Van Blarenberghe, le joyau de la collection de M...

—Ah! fis-je, presque malgré moi, je la reconnais. Je l’ai vue à Londres.

Le collectionneur blêmit affreusement. Je suis sûr que je l’ai vu blêmir, je suis sûr que c’est lui qui a tué cet Ebstein, il y a quatorze ans. Mais l’accuser solennellement, devant un tribunal! Allons donc! Vous ne le feriez pas, je ne le ferai pas.

Et pourtant... Si nos deux cerveaux, à cet homme et à moi, avaient été pareils, il y a quatorze ans, à ces cohéreurs des télégraphes sans fil, qui vibrent identiquement au passage des mêmes ondes? J’ai été hanté, durant les épouvantables nuits que je passai à Londres, non point par l’âme, ou le double, ou le fantôme comme il vous plaira de dire, de la victime qui, à ce moment était parfaitement vivante et ne songeait à rien. Non, mais j’ai été possédé, j’en suis sûr, par la volonté rapace, exaspérée, criminellement grandissante de l’assassin. A mesure qu’il s’abandonnait au désir furieux de se procurer le trésor qu’il souhaitait avec une ardeur maniaque, à mesure qu’il s’affermissait dans le dessein de se le procurer par un meurtre, j’ai vu comme lui la figure de celui qu’il voulait tuer, la forme et la couleur de l’objet qu’il voulait ravir, enfin j’ai aperçu aussi fort et réel que la réalité, le spectacle horrible qu’il a gardé lui-même dans sa mémoire: les traits de l’agonisant, ces traits convulsés par l’épouvante et la douleur! C’est certain, je vous dis, c’est certain. Je n’ai été que le cohéreur d’un télégraphe sans fil dont l’autre cohéreur était dans le cerveau de l’assassin: mais allez donc expliquer ça aux juges!

REPOS HEBDOMADAIRE

... M. Barbier-Dacquin, qui travaillait, entendit la voix de sa femme. Elle criait: «Marie!» sur deux notes extrêmement hautes.