PIERRE MILLE

LE DIABLE
AU SAHARA

ALBIN MICHEL, ÉDITEUR
PARIS, 22, RUE HUYGHENS, 22, PARIS

DU MÊME AUTEUR

Chez Calmann-Lévy :

Sur la Vaste Terre ; Barnavaux et quelques Femmes ; La Biche écrasée ; Caillou et Tili ; Louise et Barnavaux ; Le Monarque ; Sous leur Dictée ; Nasr’Eddine et son Épouse ; Trois Femmes.

Chez P.-V. Stock :

Paraboles et Diversions (1913).

Chez Flammarion :

La Nuit d’Amour sur la Montagne.

Chez G. Crès :

En Croupe de Bellone ; Le Bol de Chine ; Mémoires d’un Dada besogneux.

Chez J. Férenczi :

Histoires exotiques et merveilleuses ; L’Ange du Bizarre (1921) ; Myrrhine, Courtisane et Martyre (1922).

Chez Albin Michel :

La Détresse des Harpagons ; L’Illustre Partonneau.

Aux Éditions de France :

La Femme et l’Homme nu, en collaboration avec A. Demaison.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

75 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE NUMÉROTÉS A LA PRESSE DE 1 A 75

125 EXEMPLAIRES SUR VERGÉ PUR FIL VINCENT MONTGOLFIER NUMÉROTÉS A LA PRESSE DE 1 A 125

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
Copyright 1925 by Albin Michel.

LE DIABLE AU SAHARA

LE DIABLE AU SAHARA

Ceci est encore une histoire, la dernière histoire peut-être, de mon ami Barnavaux, que la guerre m’a tué. Mais, avant de la conter, ne faut-il pas que j’explique ?…

Voici deux siècles déjà que Philippe d’Orléans, régent de France, se plaignait d’avoir dépensé vingt mille écus pour voir le diable et de ne l’avoir point vu. Mon regret est pareil. On dirait que, dans cette misérable demeure qui est mon corps, ma sensibilité et ma raison habitent deux étages différents, et qu’il n’y a pas, qu’il n’y aura jamais d’escalier. Je ne sais quoi, tout au fond de moi-même, de fabuleusement antique, venu d’ancêtres oubliés, sauvages, frémissants, intelligents et ignorants, cherchant à comprendre l’immense mystère du monde et ne sachant même pas qu’ils avaient un cerveau — pensant, si je puis dire, comme des bêtes qui auraient une manière de génie — je ne sais quoi de barbare, de rétrograde et d’inquiétant voudrait me persuader que l’univers est peuplé d’ombres, de forces puissantes, conscientes, malicieuses ou bienveillantes ; que les morts vivent, près de moi, d’une autre vie, que mes songes nocturnes sont vrais, d’une vérité magique et magnifique, draguant mes yeux fermés vers un avenir obscur ; que le mal, le bien sont des êtres, des satans ou des dieux, aux mains amicales ou funestes, au visage accueillant ou sinistre… Là-dessus, ma raison interroge, suppute, analyse, et ne trouve rien ! Rien que fraude, mensonge, hypothèse, doute, doute, encore doute. Je ne puis plus garder qu’une curiosité, que dis-je, une perversité littéraire, et quelque autre chose qui n’est peut-être qu’un instinct primitif, subitement remonté à la surface de mon désir, comme la jalousie ou le besoin de verser le sang.

Pourtant, pourtant, il y a mes rêves. J’ai lu beaucoup de choses sur les rêves, je sais à peu près tout ce qu’en ont dit ces savants qui prétendent toujours tout expliquer. La dernière hypothèse, et la plus séduisante — la plus séduisante, on ne sait comment, se trouvant toujours la dernière, — est que notre cerveau pensant est composé de cellules qui ne se touchent point, mais jettent les unes vers les autres des tentacules qui se cherchent et peuvent entrer en contact. On appelle ça des neurones. A l’état de veille, ces neurones s’associent d’une façon normale, habituelle : alors on n’a que des pensées et des images normales, habituelles. Dans le sommeil, ils contractent d’autres mariages, étranges et désordonnés : c’est le rêve. Mais alors ils ne peuvent vous donner que ce qu’on y a mis ; ils n’inventent pas, ils ne prévoient pas, ils ne prédisent pas. Tout au plus pourrait-on dire que, par un secret instinct, ils tendent à achever dans le rêve ce qu’on avait laissé incomplet, ou volontairement repoussé, dans la vie diurne ; ou bien qu’ils s’amusent à ressusciter de très vieux souvenirs…

Je les connais, ces rêves-là, je les connais très bien… mais il en est d’autres, et ce sont eux qui me hantent, par quelque chose d’inexplicable et de mystérieux, parce qu’ils ne finissent rien qui fût jamais commencé en moi dans l’espace connu du monde extérieur — et qu’ils reviennent, qu’ils reviennent perpétuellement, toujours aussi mystérieux, inexplicables. Phénomène assez caractéristique, et singulier : alors que, le matin, la mémoire des autres rêves s’efface, quelle qu’ait été leur intensité, quels que soient les efforts qu’on fait pour les ramener à la surface de la conscience, ceux-là demeurent présents, ils ne vous quittent pas, ils vous harcèlent, comme l’introuvable solution d’un problème ; et l’on pense : « Pourquoi, pourquoi ? qu’est-ce que cela peut signifier ? »

Ce qui me revient ainsi, aux heures où je dors, ce sont des paysages et surtout des maisons — des maisons où je suis sûr de n’être jamais allé, que je suis certain de n’avoir jamais vues. Une maison particulièrement. Elle est située dans un parc où il y en a d’autres, dont elle n’est séparée par nulle muraille, nulle clôture d’aucune sorte, et qui, à mes regards, se présentent toujours dans le même ordre, avec le même aspect. Je pourrais tracer la topographie de ces lieux, que rien ne m’autorise, pourtant, à croire réels. Mais la seule où je pénètre, avec l’idée que j’ai quelque chose à y faire, je ne sais quoi, mais important, est toujours la même. Elle a un air d’abandon et d’ennui plutôt que de tristesse, — et la pièce du milieu, le salon probablement, est si vaste que le plafond en paraît bas. Il y a deux colonnes de bois qui soutiennent la poutre qui le traverse, et, sur une table de marqueterie, un vieux châle des Indes qui sert de tapis. Mais je sais que la table est en marqueterie parce qu’on en voit les pieds et une espèce de tréteau contourné qui les unit. Dans un angle, un piano droit, très ordinaire, mais de physionomie vieillotte ; et, sur les murs, des portraits de gens que je ne connais pas, et dont je me souviens, d’ailleurs, plus vaguement. Je suis là comme en visite, j’attends quelqu’un — et ce quelqu’un n’est jamais venu, bien que je retourne là, dans mes rêves, deux ou trois fois par an depuis dix ans, souvent davantage. La saison où je crois accomplir cette visite est régulièrement la même ; c’est à la fin de l’automne, un jour de pluie, lamentable, et, par les fenêtres de la pièce, j’entends pleurer les branches d’un grand cèdre que j’ai déjà vu sur la pelouse, avant d’entrer.

C’est, au contraire, en plein été que je vois — mais plus rarement — deux grandes villes très lointaines. L’une se trouve, selon mon rêve, dans une île très vaste, et je m’y rends en tramway, de la campagne, par une route qui suit la mer. Les avenues sont très larges, les demeures, spacieuses, sont cachées derrière des jardins. Mais il y a aussi de petites rues très populaires, et dans l’une d’elles se trouve une boutique où j’entre pour acheter des cigares très longs, très noirs, déjà coupés en demi-losange à leur extrémité. Il y a un arbre qui passe à travers le toit. L’autre ville a des maisons très hautes, avec des colonnades à tous les étages, et l’entre-deux de ces colonnades est rempli de fleurs ; il y a aussi des parterres de fleurs devant les rez-de-chaussée. Mon idée est que je suis là par méprise, et que je me suis trompé de quartier. Je cherche quelque chose ou quelqu’un qui ne doit pas être là — et pourtant je suis gai, ineffablement gai. Il me semble qu’il doit habiter partout du bonheur dans ces rues, je voudrais rester… J’ignore pour quelle raison je me figure que c’est quelque part dans les États-Unis du Sud, où je ne suis jamais allé.

Le plus étrange, c’est que je ne rencontre jamais personne : personne dans la ville exotique aux beaux jardins, sauf la négresse qui me vend des cigares ; personne, pas une âme, dans la ville somptueuse aux colonnades de marbre, aux parterres de fleurs : c’est un silence illimité, sous un soleil qui n’accable pas, illumine tout ; personne dans la maison triste, incompréhensiblement triste, que je ne hante jamais qu’en automne et sous la pluie. Je passe dans tout cela, éperdu de solitude, avec la conviction qu’il va m’arriver, dans les deux premiers cas, quelque chose de délicieux ; dans le dernier, je ne sais quoi d’angoissant, mais que je voudrais savoir — Et il n’arrive jamais rien ! Je me réveille…

Et puis, quelques mois après, ça recommence.

Qu’est-ce que cela veut dire ? Je mène une vie très active, je ne fume pas l’opium, je ne me suis adonné à nul poison, je ne bois guère que de l’eau, je mange à peine le soir. Je n’ai aucune tare, héréditaire ou acquise. Et deux ou trois fois l’an au moins, je le répète, il me semble que je suis sur le seuil d’une autre vie, avec le désir de franchir ce seuil — et puis, plus rien !…


Une seule fois, au cours de mon existence, j’ai cru découvrir une raison à ces mystères. J’étais alors tout enfant. Je rêvais fréquemment que ma bonne me conduisait à travers un corridor jusqu’à une porte qui me causait une horreur indicible : pesante, méchante, peinte d’un jaune hideux, avec une énorme serrure et de gros verrous ; et je tirais sur le tablier de cette fille pour qu’elle m’emmenât.

Cette porte n’existait pas dans la maison. Mais, après la guerre de 1870, on termina une aile qui était en voie de construction avant l’arrivée des Allemands. Et, quand je voulus pénétrer dans cette bâtisse neuve, au sommet de trois marches qui donnaient sur l’ancienne lingerie, je vis la porte. C’était elle ! Et j’eus la même impression d’effroi, j’éprouvai le même besoin de fuir. Éveillé, je tirai sur le tablier de ma bonne comme je l’avais fait dans mes rêves, un an auparavant : et c’était une aile neuve, je le répète, un passage où aucun souvenir ne pouvait être attaché !

Ce fait contribua beaucoup à me guérir de mes terreurs puériles. Ce ne fut que beaucoup plus tard, quand je fus devenu presque un homme, que je demandai par hasard à ma mère pourquoi on avait mis à l’entrée de ce bâtiment neuf une porte si laide, et qui ne paraissait pas être du même style que celui-ci.

— … Une économie, me répondit ma mère. On avait retrouvé cette porte dans le grenier, en faisant des rangements, après le départ des Prussiens. Elle y avait dormi plus de cinquante ans… Jadis, c’était elle qui fermait l’escalier, du temps de Mme de Normond.

— Du temps de Mme de Normond !

… Mme de Normond était l’une des anciennes propriétaires de la maison, au début du XIXe siècle. Elle avait pour mari un homme qui voulait l’assassiner et qui, du reste, finit par passer en cour d’assises. Quand M. de Normond parvenait à s’introduire au rez-de-chaussée, sa femme, folle de terreur, se réfugiait au premier étage. Et elle avait fait barrer l’escalier d’une porte — cette lourde porte-là, avec son énorme serrure et ses gros verrous.

… Mais comment ai-je rêvé cette porte avant de l’avoir jamais vue, pourquoi me faisait-elle peur avant de la connaître ? Pourquoi, d’avance, ai-je revécu les épouvantes de cette femme harcelée par la haine ? Mais puis-je jurer, d’autre part que, tout enfant, je n’avais pas entendu conter l’histoire de Mme de Normond, n’en gardant qu’une impression d’effroi, non le souvenir, qui ne me revenait, imprécis, diffus, qu’au cours de mon sommeil ?… Je suis ainsi ; tout homme est ainsi ; il y a en nous un primitif pour lequel la seule explication est l’explication mystique — et un sceptique contemporain qui veut trouver à toutes forces autre chose — qui trouve, n’importe comment.


Tout homme, je vous dis ! Même Barnavaux, qui a presque vu le Diable, et n’y a pas cru. Il ne me l’avoua que par hasard ; c’est pour cette cause que j’ai lieu de croire à sa sincérité.

Comme nous remontions, lui et moi, la rue Saint-Jacques, un prêtre dont la soutane un peu usée luisait aux épaules, nous croisa, venant en sens inverse. Je ne le vis qu’un instant ; c’est inconsciemment, sans doute, que ma mémoire recueillit le regard encore très jeune de son visage vieilli avant l’âge, tanné de ce hâle rouge des peaux blondes qui longtemps ont recuit au soleil : le regard pur, enthousiaste, ingénu, d’un enfant qui pense à son jeu.

Barnavaux — mon Barnavaux, en uniforme de la « coloniale », avec le passepoil jaune et l’ancre au képi — rectifia tout de suite la position ; il salua. Le prêtre rendit le salut en levant son chapeau, d’un geste doux et poli, puis, obliquant par la rue des Écoles, gravit les degrés qui montent au Collège de France.

Barnavaux témoigne d’ordinaire moins de respect pour le costume ecclésiastique. Ce n’est pas qu’il soit anticlérical : sur ces choses-là, il n’a pas d’opinion ; il n’y pense que rarement, ou pas du tout. Mais il a sa superstition, comme la plupart des hommes dont la vie est livrée aux risques et aux périls ; sans se l’avouer peut-être à lui-même, il demeure persuadé que les curés, ça porte malheur. Association d’idées assez fréquente chez les âmes simples : de ne rencontrer les ecclésiastiques, d’habitude, qu’au chevet des mourants, les catholiques attiédis ou indifférents qui ont oublié le chemin des églises induisent que ceux-ci ont conclu un pacte avec la mort, et la provoquent. Barnavaux crut devoir excuser sa faiblesse :

— C’est le père d’Ardigeant…

— D’Ardigeant, le spécialiste des langues touareg et berbères, l’explorateur du Sahara, correspondant de l’Institut ?

— Oui, fit Barnavaux, dont les idées sur la philologie sont un peu vagues. Un interprète, quoi ! C’est commode, les missionnaires, pour faire interprète : ils restent tout le temps dans les pays, ils finissent par savoir la langue, les usages, et tout. Ça n’est pas malin : ils n’ont rien à faire !

Cette définition me parut manquer légèrement d’exactitude. Toutefois je ne songeai pas à la discuter. Moi aussi, aux yeux de Barnavaux, je suis un homme qui n’a rien à faire : du moment qu’on ne fait pas les mêmes choses que lui, il ne comprend pas. C’est naturel. Mais il ajouta :

— Ça n’empêche pas que celui-là, il m’a rendu tout de même service, une fois !

— Il vous a soigné ?

— Soigné ? fit-il en haussant les épaules. Si on est malade, il y a l’ipéca, la quinine, et des fois les majors. Si on est blessé, il y a le pansement individuel, et des fois aussi les majors. Soigné ! Celui-là, il aurait pu qu’il n’y aurait pas pensé. Il n’est pas porté à faire infirmier, ça n’est pas son genre. Il veut toujours rester tout seul. C’est pour ça qu’il s’est mis explorateur. Quand il arrive du monde dans un endroit, que les militaires y créent un poste, il va plus loin, ailleurs… Il m’a expliqué un jour que c’était plus économique d’être tout seul, et que, dans le désert, quand il n’y a plus de civilisation, qu’il n’y a plus rien, on peut vivre avec trente francs par mois, plus dix francs au boy qui vous sert la messe. C’est un drôle de type ; je crois qu’il est un peu marteau. Je me souviens qu’un jour il était avec des officiers, à Igli. Et les officiers disaient : « Comme la vie va plus vite, à mesure qu’on vieillit ; les années, c’est comme des mois ; les mois, comme des semaines. Surtout ici, où on fait tout le temps la même chose, et où on ne voit rien ! » Tout à coup, j’entends le père d’Ardigeant qui crie : « On dit ça !… oui, oui, on dit ça, Mais pourtant, ça dure ! Ça dure toujours, malheureusement ! »

Et il avait l’air si désolé, si désolé ! J’ai senti qu’il souhaitait la mort tous les soirs, cet homme, que la mort lui ferait plaisir. Pourquoi ? Je ne sais pas. Il n’a jamais rien fait de mal, même quand il était lieutenant de chasseurs avant d’être curé. Car il était lieutenant de chasseurs, pour commencer. Je me suis renseigné… Enfin, c’est son opinion, il croit qu’il ne sera parfaitement heureux que dans l’autre monde. C’est curieux, n’est-ce pas ? Moi, voilà quinze ans que je risque ma peau pour pas cher et j’ai toujours désiré vivre. Celui-là quand les officiers parlaient devant lui — ça peut arriver, on ne faisait pas toujours attention qu’il était là — d’un tas de choses qui auraient pu le scandaliser, et qu’ils lui disaient tout à coup : « Pardon, père d’Ardigeant, il faut nous excuser ! » il répondait, comme s’il sortait d’un rêve : « Vous excuser ? Ce n’est pas la peine. Mais pourquoi faire ? Toutes ces choses-là, pourquoi faire ? A quoi ça sert-il ? »

Je pourrais encore longtemps vous en conter sur lui : quand on l’a vu une seule fois, on ne l’oublie plus ; il n’était fait comme personne ; ses mots les plus simples n’avaient pas l’air de signifier ce qu’ils auraient voulu dire dans la bouche d’un autre. Mais ce n’est pas ça qui vous intéresse. Vous voulez savoir le service qu’il m’a rendu ? Ça n’est pas grand’chose, si l’on veut, et ce n’est peut-être pas vrai ! Quand j’y pense avec mon bon sens, je ne veux plus y croire : mais quand je me rappelle ma peur, à ce moment-là !…


Et faut vous dire d’abord qu’on était parti d’Amguid, en plein Sahara, pour conduire à In-Zize, où se trouvait le colonel Laperrine, des chameaux qui venaient du Touat ; et on n’était qu’une toute petite troupe, commandée par l’adjudant Tassart. Pas un véritable officier parmi nous : vous savez comment il travaillait, le colonel : le moins de frais possible, le moins d’Européens possible, et le plus de gens du désert possible, Arabes ou Berbères, sachant soigner les chameaux que les Européens laissent crever. Nous étions en tout six Français : l’adjudant Tassart, déjà nommé, Muller, que vous avez déjà vu avec moi, et qui est à Paris en ce moment — il pourra vous dire si je vous ai dit la vérité — Barnavaux, ici présent, Malterre, Coldru, simples soldats, et le père d’Ardigeant, qui ne devait faire caravane avec nous que pendant la moitié de la route. Un peu plus loin que Telloust — pas le Telloust de l’Aïr, un autre, qui est dans les collines de l’Ahnet — il devait obliquer à l’Est pour aller tout seul dans l’Ahaggar, tandis que nous continuerions au Sud, pour arriver à In-Zize.

L’adjudant Tassart n’était pas un vieux pied-de-banc comme il y en a en France, embêtant les hommes pour le service, et parlant toujours de les f… dedans. Il n’en faut pas au désert, de ceux-là ! C’était un type assez jeune, qui avait de l’éducation, en passe de devenir officier, mais peut-être un peu loufoc. Tout le monde a sa marotte, au Sahara : pour les uns, c’est la photographie, pour les autres l’histoire naturelle, la botanique ou la géologie ; mais pour lui, c’était ce qu’il appelait les « sciences occultes ». Il recevait de France des tas de revues et de bouquins sur le spiritisme, les fantômes des vivants et des morts, les phénomènes de médiumnité, qu’il appelait : et toutes ces machines-là, ça faisait comme sa religion à lui ; il était tout le temps à faire de la propagande.

On n’a pas été plus tôt parti qu’il a commencé. Nous autres, on ne savait pas. On avait eu, dans son existence, à s’inquiéter d’autres choses que de ça. Moi, j’en avais entendu parler, j’avais bien lu des histoires là-dessus, quand j’étais en France, mais ça ne m’intéressait pas, ça ne m’inquiétait pas, et… je n’y croyais pas ! Ça m’avait toujours paru des contes comme ma bonne femme de mère m’en faisait pour m’endormir, quand j’étais petit. Mais je laissais parler Tassart ; en chemin, ça tue le temps ! Et le père d’Ardigeant écoutait comme il écoutait tout, avec l’air d’être ailleurs, bien loin. Tout de même, à la fin, je lui ai demandé, et assez respectueusement, parce que je savais que, avec son air de n’y pas toucher, c’était un savant qui avait de la réputation à Paris dans les académies, comme qui dirait le grand état-major des savants :

— Vous croyez que ça peut exister, tout ça, mon père ? Vous croyez que c’est arrivé ?

Il a répondu bien doucement, bien poliment :

— L’Église ne dit pas que ça ne peut pas exister. Elle professe l’immortalité de l’âme… alors les âmes peuvent apparaître, hors de leur corps, ou se faire connaître. Jusqu’au jour où Notre Seigneur est venu, elles apparaissaient, et lui-même est apparu, après sa mort. Et les hommes, avant lui, passaient leur temps à avoir peur, atrocement peur des morts. Mais depuis qu’il a institué l’Église, ça s’est arrangé. L’Église a pris ses précautions pour que les hommes soient plus tranquilles ; les âmes qui sont sauvées vont au ciel, les autres en enfer. Et saint Pierre a sa clef, Lucifer sa fourche, pour les empêcher de sortir. C’est mieux ainsi, c’est bien mieux.

— Mais alors, je demande, il ne peut plus rien se passer, maintenant ?

— Si ! fait le père d’Ardigeant, à cause du diable ! L’Église ne nie pas que le diable existe. En Europe, et dans les autres pays chrétiens, surtout les pays catholiques, il a perdu beaucoup de sa puissance : il est combattu par la prière, par les sacrements. Ailleurs, chez les hérétiques, il est déjà plus fort : c’est pour cela qu’il y a plus de spirites, de médiums, de sorciers chez eux. Un jésuite anglais, qui s’appelait Benson, je crois, a déjà expliqué ça très bien…

— Et dans les pays qui ne sont même pas hérétiques, pas chrétiens du tout, les pays musulmans, comme celui-ci, et le pays des nègres qui ont des fétiches ?

— Ces pays-là, répond le père d’Ardigeant, très sérieux, c’est à Lui ! C’est son Empire. Il faut y faire attention, très attention, je vous assure… »

C’était déjà beaucoup parlé pour lui. Il ne dit plus mot. Mais Tassart haussa les épaules. Tout ça, selon lui, ne signifiait rien ; ce n’était pas scientifique. Ce qui était scientifique, c’était de savoir si les « phénomènes » existaient ou n’existaient pas. Telle est la seule attitude qui convienne à un homme consciencieux. Une fois démontré qu’ils existent, on peut s’occuper de savoir s’ils viennent de Dieu, ou du diable, ou d’une force qui n’est ni l’un ni l’autre, comme ça paraissait plus probable, à son avis.


C’est en discutant sur tout ça, entre nous, car le père d’Ardigeant ne disait rien, qu’on arriva enfin à Telloust, un trou circulaire où il y a toujours de l’eau, et qui a été autrefois le cratère d’un volcan, à ce qu’on prétend. A côté, dans les anciens jours, les indigènes ont construit un bordj, comme ils disent, une espèce de maison-forteresse, carrée, en terre battue, sans fenêtres à l’extérieur : vous voyez ça d’ici.

Le père d’Ardigeant devait nous quitter le lendemain avec le boy qui lui servait sa messe — ce qui était d’autant plus drôle que ce boy, je crois, n’était même pas chrétien : le père ne s’est jamais soucié de convertir personne — et trois chameaux seulement : vous voyez qu’il ne s’inquiétait pas de son confortable.

C’était grand, dans l’intérieur de la maison-forteresse. Nous lui avons dit : « On pourra vous loger ici, il y a de la place ! » Mais il secoua la tête : « J’ai une tente, dit-il, une toute petite tente. Je vais la dresser dehors. »

Nous savions qu’il faisait ainsi toutes les fois qu’il pouvait ; ce n’était pas mépris de nous : il n’était heureux que le plus seul possible, j’ai déjà essayé de vous le faire comprendre. Mais il accepta de souper avec nous, sur le toit de la maison, un toit en terrasse, sans balustrade, à la mode arabe, où on aurait plus de fraîcheur.

Ce fut d’abord un repas assez gai ; nous n’avions guère que des conserves — les ressources du pays sont nulles — et nous mangions sur une table en bois blanc. Je la vois encore, cette table, je la vois trop, je n’aime pas me rappeler : elle avait été bâtie par je ne sais quel charpentier à la manque, un légionnaire ou un « joyeux », je suppose — ces gens-là savent tout faire à peu près — qui avant nous avait passé quelques jours dans ce poste : le dessus, des voliges de caisses d’emballage mal rabotées, et les quatre pieds épais, massifs, pris à même une vieille porte arabe qu’on avait sciée en long, dans le sens du fil du bois. C’était très lourd et ce n’était pas beau : mais ça suffisait pour y étaler son assiette de fer-blanc et le couvert en aluminium de Tassart, qui a des prétentions à l’élégance. Lui, Tassart, qui avait l’air assez excité, bavardait toujours sur sa manie : « Je ne vous dis pas que tout soit vrai ; je ne vous dis pas qu’il n’y ait des fraudes, mais tout n’est pas faux ! Tout ne peut pas être faux. Vous entendez ! Par exemple, c’est un fait que les tables tournent, et répondent quand on leur pose des questions. Ce qu’elles disent, il est possible que ça soit des blagues ; mais ça m’est égal : l’important, ce qu’il faut admettre, c’est qu’elles parlent, et qu’on n’a jamais pu expliquer pourquoi.

— Mon adjudant, fis-je sans presque y penser, vous ne feriez pas tourner celle-là ! »

Je lui disais ça parce que cette table pesait bien dans les quarante kilos : un monument ! Nous l’avions laissée là où nous l’avions trouvée, à peu près au milieu de la terrasse ; elle avait l’air vissée sur le dessus de ce toit plat. Et comme elle était plus longue que large, nous étions assis sur les deux côtés longs tandis que Malterre et Coldru se trouvaient seuls sur les côtés courts. Le père d’Ardigeant était sur un des côtés longs, avec moi.

Le père me regarda comme si j’avais dit une bêtise, ou commis une imprudence, puis il plongea bien sagement les yeux dans son assiette. Il avait raison de se méfier, car Tassart déclara tout de suite :

— Pourquoi pas ? On peut essayer. Et ce serait une preuve, ça, une preuve : une table que vous auriez de la peine à remuer en vous y mettant tous à la fois, avec toutes vos forces !

Nous autres, on ne demandait pas mieux. C’était une distraction : il n’y en a pas tant, dans ces pays-là. Et puis on ne voulait pas croire, mais Tassart avait quand même soulevé notre curiosité ; on voulait voir. Je dis pourtant :

— Mon adjudant, attendez qu’on ait fini de manger : il faut bien ranger la vaisselle !

Le père d’Ardigeant me jeta un regard où il y avait de la reconnaissance : il ne voulait pas assister à ça. Il prit tranquillement le café avec nous, mais se leva tout de suite après. On ne le retint pas. Ça nous aurait gênés, nous aussi, qu’il restât : on n’aurait plus osé ; on n’aurait pas voulu lui faire de la peine.

Il descendit l’escalier, et nous le vîmes entrer dans sa tente, puis en ressortir avec son bréviaire. Il s’éloigna dans le bled. Nous distinguâmes assez longtemps sa longue silhouette mince, à cause de la lune. Il avait pourtant l’air d’avoir un remords, il hésitait, il revint sur ses pas, il cria :

— Ne faites pas ça ! Je vous assure que c’est dangereux ! Ne faites pas ça !

Tassart répondit en rigolant :

— Revenez donc, M. le curé ! Nous vous donnerons des nouvelles des âmes du Purgatoire !

Alors, puisqu’on se fichait de lui, il repartit et disparut derrière une dune.


Vous les connaissez, les clairs de lune du Sahara ! C’est extraordinaire… extraordinaire, magique, quoi ! Ça doit être à cause de la sécheresse de l’air : la lumière est d’une blancheur bleue, pas douce, méchante même, plus forte que celle des globes électriques autour des Halles, à Paris. Et tout devient blanc, d’un blanc bleu invraisemblable, dans le paysage : blanc comme de la neige, bleu comme de la glace. On ne se croirait plus au Sahara, mais au pôle, au milieu des ice-bergs ; c’est affolant, ça fait battre le cœur, quand on n’a pas l’habitude : cette nuit-là, sans doute à cause de ce qu’on allait faire, ça nous fit battre le cœur, malgré qu’on eût l’habitude.

On avait desservi la table. Elle aussi, quoiqu’il n’y eût pas de nappe, était toute blanche sous la lune. Nous avions repris nos places. Je dis à Tassart :

— Je suis tout seul de mon côté, maintenant que le père est parti. Ça ne marchera jamais.

— Ne t’inquiète pas de ça, commanda-t-il, et fais comme je fais. »

Et il nous montre comment il faut placer ses doigts sur la table, sans que les mains se touchent et, sans appuyer. Bon ! On attend un petit moment : rien ne se passe. Muller observe :

— Je vous dis que la table est trop lourde. Et puis, c’est des blagues.

Et je le vois qui essaie de pousser, pour rire. Mais la table était trop lourde, en effet, et Tassart l’attrape comme du poisson pourri :

— Si tu essaies de pousser, je te fais faire la marche à pied, cette nuit, à côté de ton chameau, ton barda sur la tête. C’est sérieux !

Et alors, subitement, nous nous sentîmes très émus, sans savoir de quoi. Nous attendions… La table craqua.

— Avez-vous entendu ? interrogea Tassart à voix basse.

Nous avions entendu, et nous fîmes « oui » de la tête.

Muller serrait les lèvres, peut-être pour ne pas claquer des dents : ce qu’avait dit le père d’Ardigeant l’impressionnait. Moi, pour me donner une contenance, je posai une question :

— Mon adjudant, si des fois la table veut causer, à qui voulez-vous causer ?

Tassart ricana :

— A qui, à qui ?…

Il n’y avait pas songé. Il dit tout à coup :

— Eh bien, nom de Dieu, au Diable ! Puisque le père prétend que c’est son patelin, ici… Un coup pour oui, deux coups pour non ! »

Juste à cet instant, la table leva un de ses pieds, lentement, et le baissa, lentement. Plus lentement, je l’aurais juré, que si ce pied était retombé tout seul. Nous étions un peu saisis, vous comprenez. Tassart seul eut un mouvement de fierté satisfaite : l’expérience réussissait ! Mais il avait aussi un petit tremblement dans la voix en demandant :

— C’est toi ?… Celui que nous avons appelé ?

— Au lieu de répondre, au lieu de frapper encore un coup, voilà que cette table, ce monument de table, cet immeuble par destination, se met à danser, à danser ! Parfois elle glissait, ses quatre pieds à terre, comme pour une valse ; parfois elle en levait un, ou deux, peut-être trois, je ne sais plus. Elle avait l’air de faire des grâces, de faire de l’esprit, de suivre un air qu’on n’entendait pas. Elle pressa la mesure, et ça changea : des nègres, des nègres qui dansent, avec leurs sorciers, leurs danses de démons. Elle cavalcadait, cavalcadait ! Et avec un bruit ! C’était comme des sabots cornés qui frappaient le sol de la terrasse. Les sabots d’un être malin, perfide. Nous nous essoufflions à la suivre, et nous étions obligés de la suivre : nos doigts étaient comme collés sur elle. Une idée qu’on se faisait, ou la vérité ? N’importe : nous étions convaincus qu’on ne pouvait pas les décoller.

A la fin, pourtant, elle resta tranquille un moment, comme pour reprendre haleine elle-même, et Tassart lui cria courageusement — oui, hein ? c’est bien courageusement qu’il faut dire ! — mais avec une voix toute changée :

— Si c’est toi, parle, au lieu de faire des bêtises !

Ce fut comme s’il avait touché un cheval de sang avec un fer rouge. La table se cabra ! Je ne trouve pas d’autre mot. Elle se dressa sur deux de ses pieds, les pieds du côté où se trouvaient Tassart et Muller, et marcha, par bonds furieux, de mon côté, le côté où j’étais tout seul ! Une bête féroce ! On aurait dit qu’elle avait des mâchoires. Et ce qu’il y a d’incompréhensible, ce qu’il y a de stupide et de mystérieux, c’est que je tenais toujours mes doigts posés sur elle, les bras en l’air, maintenant, sans pouvoir les détacher.

Elle avançait, elle avançait toujours, et me poussait vers le bord de la terrasse, vers le vide. Tassart hurla :

— Retire-toi donc, retire-toi, imbécile ! Tu vas tomber !

Et j’essayais de crier :

— Mais retenez-la, arrêtez-la, vous autres ! Vous voyez bien qu’elle veut me f… en bas !

Je sentais déjà un de mes talons ferrés grincer sur l’extrême rebord de la terrasse. De mes doigts toujours si absurdement liés à la table, j’essayais de la rejeter vers Tassart et Muller. Autant lutter contre une locomotive ! Les deux autres, Coldru et Malterre, suivaient le mouvement sans pouvoir l’empêcher. Nous poussions des cris qui devaient s’entendre à dix kilomètres. Les goumiers arabes qui s’étaient couchés dans la cour intérieure du bordj ou dehors, sur le sable, s’étaient réveillés, levés. Ils dressaient les bras, ils n’y comprenaient rien. Ils croyaient que les blancs se battaient entre eux, voilà tout.

Du reste, ils n’auraient pas eu le temps de monter : encore une seconde, et ils n’auraient plus qu’à ramasser mes morceaux, en bas. Je tournai la tête, pour voir… On veut toujours voir, malgré l’épouvante, à cause de l’épouvante.

Je vis les grandes dunes pareilles à des ice-bergs sous le clair de lune, et, entre deux de ces dunes, le père d’Ardigeant qui se pressait. Je ne sais pas ce qu’il fit : un signe de croix, une conjuration ? Il était trop loin, je n’ai pas pu distinguer… Mais la table retomba sur ses quatre pieds, si fort qu’elle en resta toute tremblante, avec un air, on aurait dit déçu, irrité. Et, en même temps, mes mains purent se détacher.

Tassart murmura tout haletant :

— Eh bien, par exemple !…

Moi, je m’essuyais le front. J’étais tout pâle ; je tombai sur une chaise, le cœur démoli.

Le père d’Ardigeant regarda, constata sans doute que tout était rentré dans l’ordre, et ne daigna même pas monter. Il s’occupa, avec son boy, de démonter sa tente et de la plier : on devait repartir à trois heures du matin, en pleine nuit, pour finir l’étape, avant que le soleil fût trop chaud.


Et l’on repartit. Personne, d’abord, ne parla. On s’en voulait, on se trouvait bête, et on avait peur, peur ; on ne voulait pas se rappeler, et on se rappelait. On était dégoûté de soi, de ce qu’on avait fait, et on avait peur, je vous dis, et le froid de la nuit, avec cette peur, vous tombait sur les épaules. Puis on vit, à l’orient, une petite clarté pâle, et bientôt ce fut le soleil, et bientôt une chaleur qui nous parut bonne. Les chameaux marchèrent plus vite. On commença de se rassurer. Muller, qui ne peut jamais garder longtemps la même idée dans la cervelle, se mit à chanter. Il me dit à la fin, en clignant de l’œil :

— Tassart, t’en a fait une bien mauvaise, hier soir !

Les autres rigolèrent. Personne ne voulait plus croire qu’à une sale farce que Tassart m’avait jouée. Moi-même, je ne savais plus…

Le père d’Ardigeant mit son chameau au petit trot, et rejoignit l’adjudant. Je l’entendis qui murmurait :

— Je vous l’avais bien dit, que c’était dangereux !…


… Cette singulière expérience de Barnavaux, il m’arriva un soir de la conter à mon amie Anna Mac Fergus, que vous rencontrerez encore au cours de ces pages. Peut-être alors me risquerai-je à tracer son portrait, vous la verrez et la comprendrez mieux. Je n’en dirai rien pour l’instant, sinon qu’elle est Écossaise : pleine du bon sens le plus immédiat, même le plus terre à terre, et magnifiquement superstitieuse : j’imagine que les primitifs, les vrais primitifs, devaient être ainsi.

— … Votre ami le soldat, dit-elle, a vu, et n’a pas cru. Je ne m’en étonne pas : il est Français. Les Français ont trop d’imagination.

— Belle raison ! L’imagination, au contraire, devrait leur servir à voir même ce qui n’existe pas !

— Vous vous trompez. Elle leur sert, devant un fait, à s’en donner des explications puisées dans le domaine de l’expérience, dans les précédents, dans tout ce que vous voudrez que l’on connaît déjà : à raisonner. Vous autres Français, vous raisonnez toujours. Les Anglais ne raisonnent pas, ou très peu. Ils laissent agir leur sensibilité. C’est pour cette cause qu’ils voient ce que vous ne voyez point, plus fréquemment. On voit le diable, en Angleterre, ou des fantômes, cent fois pour une en France.

— Et vous en avez vu ?

— Non. J’ai une sensibilité de second ordre, sans doute, une sensibilité qui ne réalise pas… mais je crois à des forces, je sens des forces. Je crois que l’amour, la haine, l’horreur, toutes les passions, tous les sentiments intenses, créent dans le lieu où ils se sont développés une ambiance qui continue à régner, à emplir ces lieux. Et il se peut alors que ces forces se matérialisent… Moi, je vous le répète, je n’ai jamais fait que les sentir.

« Trois ou quatre fois dans ma vie au moins. Je ne veux pas vous ennuyer : Voici l’histoire d’une seule de ces fois-là.

« A cette époque, j’étais encore jeune fille, et j’allais passer assez souvent le week-end — vous savez, les vacances du samedi au lundi — chez une de mes amies nouvellement mariée. Le jeune ménage avait loué, aux environs de Londres, une assez jolie maison de campagne, très vaste, ni absolument vieille ni absolument neuve, banale, en somme, et qui ne se distinguait de n’importe quelle autre maison de campagne que par le loyer, qui était d’un bon marché extraordinaire, et une énorme salle de billard. Eh bien, vous ne me croirez pas, mais c’est un fait : cette maison était envahie, pénétrée par la haine. Elle suait la haine ! Je sais parfaitement que cela vous paraît absurde, mais c’est vrai, c’est vrai ; je vous jure que c’est vrai ! Je l’ai fréquentée durant plusieurs années, et mon impression d’inquiétude alla toujours en grandissant.

« Vous me direz que j’étais malade, nerveuse. Est-ce que j’ai l’air d’une malade ? Et à cette époque, je me portais mieux encore que maintenant ; je me sentais à l’ordinaire heureuse, heureuse… Heureuse comme seules peuvent l’être les jeunes filles qui ne savent rien de la vie et qui en attendent tout. Et ce jeune ménage était charmant. Je l’aimais, j’éprouvais le plus grand plaisir à me trouver avec le mari et avec la femme. Cela n’empêche pas qu’à partir du jour où ils s’établirent dans cette abominable maison, ce ne fut qu’avec la plus grande répugnance que j’allai les voir. La salle de billard surtout m’inspirait d’horribles frissons par tout le corps. Au bout de quelques mois, je n’y serais plus entrée pour un empire. Et quant à ma chambre, la chambre qu’on me réservait d’habitude !… Les mensonges que j’ai inventés pour échapper à l’horreur d’y passer la nuit ! Remarquez que je n’avais jamais eu la plus faible idée qu’il pouvait exister, là ou ailleurs, le moindre « phénomène ». Je ne crois pas aux fantômes et je suppose que je n’en verrai jamais. Seulement, je ne pouvais dormir dans cette chambre. Je m’y trouvais à la fois épouvantée et irritée… plus qu’irritée : exaspérée, méchante.

« Je vous ai dit que, nous autres Anglais, nous n’avons pas d’imagination. Je songeai donc : « Ce doit être le drainage qui est out of order. Comment appelez-vous drainage ?

— Le tout-à-l’égout, traduisit quelqu’un, obligeamment.

— C’est moins joli ! fit-elle pudiquement… Alors je demandai au mari de mon amie s’il n’y avait pas quelque chose de désorganisé dans le drainage. Mais il me répondit qu’il l’avait fait entièrement remettre à neuf avant d’entrer dans la maison. Il était bien l’homme à ça : jamais je n’ai vu d’Anglais aussi Anglais ! Il avait encore moins d’imagination que moi. Et pourtant cette maison était hostile. Hostile ! Je ne trouve pas d’autre mot. Tout le monde s’y détestait. Aussitôt que j’y avais pénétré, moi-même je perdais le contrôle de mes nerfs. Lui, le mari, si calme, si parfaitement indifférent à ce qui n’était pas les pures matérialités de l’existence, y devenait insupportable, injurieux. Sa femme, que j’avais connue parfaitement bien élevée, modérée, réservée dans tous ses gestes, dans ses moindres paroles, y semblait sans cesse hors d’elle-même. On n’y pouvait garder aucun domestique. C’était l’enfer, je vous dis, l’enfer !

« A la fin, je commençai à penser qu’il avait dû se passer quelque chose de tragique dans cette maison. J’interrogeai le mari. Il me répondit, en haussant les épaules, qu’elle avait appartenu dans le temps à un « colonial » qui avait même fait bâtir la salle de billard, parce qu’il aimait particulièrement ce jeu. Ledit colonial avait « mal fini ». Je n’ai jamais pu en savoir davantage. Dans l’esprit de cet homme-là, cela pouvait représenter les pires aventures et les pires abominations, ou bien simplement qu’un soir il s’était allé jeter à l’eau dans un accès de delirium tremens, après avoir bu trop de whisky. Et c’était au nouveau propriétaire absolument égal. Il se pouvait qu’il n’en sût pas plus qu’il n’en disait. On lui avait dit ça comme ça, quand il avait loué la maison, et il n’avait jamais eu la curiosité de prendre de plus amples renseignements. Pour moi, j’étais trop jeune et trop bien dressée pour insister.

« Ne pensez pas, du reste, que je lui révélai mes soupçons. Je sentais, je sentais « quelque chose ». Mais quoi ? J’aurais été bien embarrassée pour l’expliquer, et j’avais autant de soin de ma réputation d’être « comme tout le monde » que tout le monde. Si je lui eusse avoué ma pensée de derrière la tête, il aurait certainement conseillé à mon père de me mener chez un spécialiste pour maladies mentales. Il se contentait de rentrer chez lui chaque soir de fort bonne humeur, et de devenir immédiatement furieux et malheureux, ne rencontrant que fureur et folie. Mais il n’a jamais cherché à établir le moindre rapport entre cet état de choses singulier et cette demeure, où nul n’entrait sans perdre la raison.

« Car au bout de quelques années, lui et sa femme avaient perdu tous leurs amis : moi-même je m’écartai. Je ne pouvais plus, je ne pouvais plus !… Tous deux se brouillèrent avec leurs parents, ils ne virent plus personne. Et alors, restés seuls avec des serviteurs qui changeaient tout le temps, ils finirent par se brouiller et se séparèrent. Le plus curieux, c’est que la femme, une fois sortie de cette maison, est redevenue ce qu’elle était auparavant : parfaitement douce, équilibrée, de l’humeur la plus égale. Lui, la dernière fois qu’il en a franchi les portes, ce fut pour entrer dans une maison de santé. Il était fou, complètement fou !

— Mais, interrogea-t-on, le colonial ? Qu’est-ce qu’il avait fait, le colonial ?

— Je vous répète, affirma-t-elle, que je vous ai dit tout ce que je savais. Parfois, quand j’étais dans ma chambre, à frémir de tous mes membres, et à rouler en même temps des idées d’assassinat, je me figurais que c’était là qu’il s’était pendu ! Alors, je lui en voulais de tout mon cœur. Je me disais : « Pourquoi n’est-il pas allé faire ça autre part ! » Je lui en veux encore…

— Enfin, dear Anna, dites la vérité ? Que croyez-vous ? Était-ce lui, ou le diable, qui hantait la maison ?

— Ni lui, ni le diable ; des Forces, je vous dis, des Forces !

— Anna, il en est de cette chose-là comme du mot « chemise » que vous ne voulez pas prononcer : ce qui ne vous empêche pas d’en avoir une.

— Vous êtes improper !

LE MAMMOUTH

Il s’appelait Moutou-Apou-Kioui-No, c’est-à-dire « Celui-qui-sait-où-sont-les-phoques ». Il faut prononcer « Kioui » comme s’il y avait la moitié d’un s qui serait aussi un t entre le premier i et ou : mais n’essayez pas, c’est très difficile. Dans le courant de ce récit, nous dirons Moutou-Apou, « Celui-qui-sait », tout bonnement, pour abréger, et aussi parce que c’est comme ça que le nommait à l’ordinaire le métis qui, au jour à jamais mémorable que M. Nathaniel Billington fit sa connaissance, servit d’interprète entre lui et ce membre infortuné de la Société royale de géographie de Londres.

Moutou-Apou était un Inuit. Nous autres, nous dirions un Esquimau, mais nous avons tort. Ce sont les Indiens de l’Amérique du Nord qui infligèrent à sa race, il y a bien des années, ce sobriquet, injurieux car il signifie : « mangeur de poisson cru ». Moutou-Apou, ignorant le langage de ces chasseurs rouges, ne comprendrait pas. « Inuit » veut dire simplement « les Hommes », parce que les Esquimaux se sont cru bien longtemps les seuls hommes qu’il y eût sur terre — les hommes par opposition aux phoques, aux baleines, aux ours, aux bœufs musqués, aux morues, à tout le reste de ce qui vit et respire sous le ciel ou au sein des eaux salées. Et pourtant, ils n’ont peut-être pas toujours habité ces régions effrayantes, enfouies six mois dans la sépulture de la nuit polaire, le soleil n’apparaissant à l’horizon que pour redescendre au même instant sous l’horizon : où la courte durée de l’été, l’extraordinaire intensité du froid en hiver, qui couvre le sol d’une épaisse couche de glace et de neige, ne permettent qu’à quelques plantes chétives, des bouleaux nains, une herbe misérable, de croître sur ces étendues désolées. Selon l’hypothèse de quelques distingués préhistoriens, il y a vingt mille ans ces mêmes Inuits vivaient sur le sol de la France, alors envahie presque à moitié par les neiges et les glaciers, et, dans la chaude saison, transformée en grands steppes herbeux où paissaient les rennes et les mammouths. Quand le climat s’attiédit, les Inuits suivirent leur gibier, qui remontait vers le nord. Ils ne comprirent pas que, sous cette température plus douce, ils allaient jouir d’une existence dont la facilité leur eût semblé un don de Manéto, le seul génie indulgent aux hommes que connaissent leurs sorciers, encore aujourd’hui…

C’étaient des conservateurs, ces Inuits ; ils ne pouvaient concevoir la vie autrement qu’ils l’avaient toujours vécue, les conditions de la vie autrement qu’ils les avaient toujours connues. Ils mirent une énergie farouche et dérisoire à fuir le bonheur qui s’offrait, et qu’ils méprisèrent, mais aussi une sorte d’héroïque et triste ascétisme : car il y a de l’héroïsme et de l’ascétisme à ne point vouloir ni savoir s’adapter… C’est l’histoire de tous ceux que nous appelons « des conservateurs », je vous le répète.

Moutou-Apou était né tout en haut de la rivière Mackenzie, à l’extrémité la plus septentrionale de l’Amérique, une des régions les plus sinistres du globe, où pourtant les blancs plus tard accoururent, sur le bruit qu’on y trouvait de l’or.

Il était petit, trapu, avec des membres gros et courts, et un beau ventre bien arrondi, malgré sa jeunesse, à cause qu’il buvait beaucoup d’huile de poisson. Ses cheveux noirs fort abondants, gras et rudes, lui couvraient les oreilles. Il avait le visage rond, aplati vers le front, des yeux petits et noirs enfoncés dans l’orbite et remontant du nez vers le haut des tempes, un nez écrasé, de grosses lèvres, une grande bouche aux dents assez régulières, les pommettes élevées et le teint couleur d’un chaudron de cuivre mal récuré. Enfin, c’était un véritable Inuit, nullement mélangé de sang indien ; les femmes de sa tribu le trouvaient agréable à voir. Aussi fut-il, dès son adolescence, distingué par l’une d’elles qui le prit pour deuxième époux, car les Inuits ont au sujet du mariage des idées assez larges. Les hommes qui sont riches, c’est-à-dire disposant de plusieurs canots de pêche et de nombreux harpons, possèdent plusieurs femmes ; les femmes riches, je veux dire celles qui ont eu la sagesse d’accumuler une bonne provision d’huile de phoque, ne se contentent pas d’un mari. Les Inuits trouvent que les choses sont fort bien arrangées ainsi : c’est ce que Moutou-Apou expliqua fort innocemment à M. Eriksen, le pasteur norvégien qui tenta de convertir sa tribu, mais n’y parvint point parce que le sorcier vendait des charmes pour faire prendre beaucoup de poisson, tandis que lui, cet Européen qui se moquait du monde, prétendait qu’il faut là-dessus se borner à invoquer le Seigneur.

Comme tous les siens, Moutou-Apou avait deux morales : une morale d’été et une morale d’hiver. En hiver, il convient de vivre tout nu, au fond de larges caves creusées dans la neige, où les grosses lampes à huile, taillées dans la pierre de savon, entretiennent une chaleur presque excessive qui rend insupportable le poids des vêtements de fourrure. Les deux sexes, dans ces caves, vivent mêlés, mais chastement, sans se toucher, en frères et sœurs. Il est recommandable de se remuer le moins possible, de manger le moins possible, de dormir autant que possible, afin d’épargner les provisions. En été, au contraire, la coutume veut qu’on reste au grand air, ou bien dans des huttes faites d’ossements de baleines, recouvertes de peau, et vêtu, car les nuits sont fraîches. Mais, le poisson et le gibier étant abondants, il est licite et même obligatoire de manger beaucoup — chaque jour quatre ou cinq livres de viande — et de faire l’amour autant qu’on peut, dans l’intervalle des repas.

Toutefois, au cours de la saison d’hiver. Moutou-Apou, sans doute à cause de sa jeunesse, avait peine à dormir autant que l’exigeait l’usage. Alors, sur des os de cétacé ou bien l’ivoire des défenses de morse, à l’aide d’un fin burin de silex il gravait de nombreuses images. C’était l’histoire de ses chasses et de ses pêches, des espèces d’idéogrammes où on le voyait portant sur son dos le kayak de cuir qu’il dirigeait sur les eaux du Mackenzie ou même de l’océan Arctique, — car la tribu allait parfois jusque-là dans ses migrations, — capturant des phoques, tuant un ours. Ou bien c’étaient les portraits, fort ressemblants, tracés avec un art ingénu, de ces animaux ; ce qui paraît bien prouver qu’en effet il gardait dans les veines le sang des vieux chasseurs de l’époque de la Madeleine, qui nous ont laissé en France, dans les grottes où ils célébraient des rites mystérieux, des preuves si émouvantes de leur talent de peintres et de sculpteurs. Comme eux, Moutou-Apou n’aimait guère figurer que des choses qui ont vie et qu’on peut tuer pour se nourrir. Voilà pourquoi certains livres du pasteur norvégien, l’évangélique et mal récompensé pasteur Eriksen, l’intéressèrent. Quelques-uns étaient illustrés, les uns représentant des hommes et des femmes en costumes bizarres, ou presque nus, — à l’époque de la morale d’hiver, croyait-il, mais en réalité c’étaient les personnages de l’Ancien et du Nouveau Testament — les autres habillés comme monsieur le pasteur, et portant le même magnifique chapeau de haute forme dont, même aux environs du pôle, celui-ci se coiffait, les jours de cérémonie.

C’étaient là des hommes et des femmes en vie, mais on ne les pouvait tuer pour se nourrir, et par conséquent moins attrayants, aux yeux de Moutou-Apou, que les bêtes dont les effigies peuplaient un autre des ouvrages de la bibliothèque de M. Eriksen. Plusieurs semblaient d’une taille monstrueuse, d’autres affectaient des formes bien étranges. Il ne faut pas s’en étonner : c’étaient les reconstitutions de la faune antédiluvienne, telles qu’on les pouvait contempler dans cette traduction anglaise de la Terre avant le Déluge, de M. Louis Figuier, vulgarisateur scientifique un peu oublié de nos jours, mais dont les honnêtes travaux ne sont pas sans valeur. Dans l’esprit de Moutou-Apou, ces animaux devaient être sûrement ceux qui se rencontraient dans le pays du missionnaire, aussi communément que les ours blancs et les morses dans la patrie des Inuits ; et cela lui fit une grande impression. Quel paradis que celui où l’on pouvait chasser ces montagnes de chair, ces êtres singuliers et gigantesques ! Il en rêvait dans la grande cave aux parois de neige, il en gardait la figure dans sa mémoire.


Juste comme le printemps polaire commençait, le pauvre M. Eriksen mourut, n’ayant pu résister aux rigueurs de ce climat épouvantable. Moutou-Apou le regretta sincèrement : il avait nourri l’espoir de l’accompagner lors de son retour dans ces régions du Sud, afin de contempler et de tuer, si possible, ces proies si avantageuses. Du moins, il aurait bien voulu garder le livre où il s’en repaissait par l’imagination ; mais le sorcier des Inuits, considérant que le pasteur était un autre sorcier, et son concurrent, exigea que sa bibliothèque fût enterrée avec lui. Il fit donc entasser les livres autour de son cadavre, sous de lourdes pierres qui formaient une sorte de grossière pyramide, ou plutôt un tumulus. Seuls, ses vêtements et sa batterie de cuisine furent partagés entre les principaux de la tribu, et Moutou-Apou n’eut rien parce qu’il n’était que le second mari de sa femme.

Cependant, l’image des chasses profitables qu’on devait faire dans ces régions du Sud continuait de hanter sa cervelle. Quand le printemps fut plus avancé, que le soleil se maintint quelques heures au-dessus de l’horizon ; que même, chose presque incroyable, les petites sauges qui étaient restées vivantes sous la neige montrèrent des fleurs, Moutou-Apou fit, en grand secret, ses préparatifs de départ. C’est-à-dire qu’il mit en état les quelques harpons qu’il possédait en propre, et vola à sa femme une assez belle provision de chair de phoque séchée, d’huile de poisson, et un kayak, Puis il s’enfuit, un soir de lune.

Moutou-Apou mit plusieurs mois à descendre la rivière Mackenzie. Tout d’abord, il fut obligé d’attendre l’émiettement des grands barrages de glace que le soleil n’avait pas encore fondus, et la débâcle. Puis il eut à porter son kayak sur ses épaules, afin d’éviter de redoutables rapides où il se fût sûrement noyé, bien qu’il nageât comme un saumon. Lorsqu’il était ainsi forcé de s’arrêter, il pêchait, chassait, augmentait la quantité de ses provisions de route. C’est de la sorte qu’il tua des rennes et des élans. Il ne connaissait encore ces animaux que par les images qu’il en avait vues dans le livre du pasteur Eriksen. Cela ne manqua point de l’affermir dans la croyance que, plus loin, il trouverait certainement les autres. Il en éprouva une grande joie dans son cœur, ou, comme il disait en son langage inuit, son ventre.

Le jour, la nuit, dormant, éveillé, il pensait les apercevoir ; il imaginait comment il les pourrait mettre à mort, par sa ruse et par sa force ; et sur des os de renne, surtout celui des omoplates, ou bien l’ivoire des défenses de morse, comme pour se débarrasser de cette hallucination en la fixant, tirant son burin de silex d’un petit sac en peau de renard tannée à la cendre et graissée, où il mettait les choses les plus précieuses qu’il possédât, il retraçait adroitement ces formes démesurées et désirables, telles que les avait fidèlement gardées son souvenir.

Enfin, plusieurs mois plus tard, il arriva sur les bords de l’océan Arctique. Les anciens de sa tribu étaient parfois allés jusque-là ; mais Moutou-Apou y trouva un spectacle qu’ils n’avaient point connu ; les Blancs étaient arrivés.

Dans ces solitudes affreuses, une grande ville venait de naître : vingt mille Européens s’y pressaient, avant de partir pour les régions désertes et fabuleuses où l’or, à ce qu’on disait, se cache sous la neige et la boue glacées. Il y avait des bars innombrables, où l’on vend, au poids de cet or, des breuvages violents qui échauffent le sang bien plus encore que l’huile de poisson. Il y avait des chapelles aux murailles de bois, aux toits en tôle ondulée, au sommet de quoi de curieux instruments, des sortes de chaudrons de cuivre renversés, animés par une espèce de marteau du même métal, font entendre une musique inouïe, délicieuse. Il y avait des magasins où l’on trouve des nourritures inconnues, savoureuses, et des objets étonnants d’où s’échappe une autre musique argentine lorsqu’on tourne une manivelle ou qu’on les caresse avec un outil brillant introduit dans leur ventre. Moutou-Apou ignorait les boîtes à musique et les réveille-matin. Ils lui parurent des miracles, des manifestations d’une sorcellerie toute puissante ; il en eut peur et désir. Mais tout cela se payait avec de l’or, et il n’avait point d’or ; il n’avait même pas l’idée que ce métal pût servir de moyen d’échange. Il proposa d’abord, contre un de ces admirables réveille-matin, un de ses harpons, et ne fut accueilli que d’un refus dédaigneux. Il tira alors de son sac en peau de renard tout le reste de sa propriété, mettant de côté, comme n’ayant aucune valeur, sauf pour lui, ces omoplates de renne, ces ivoires qu’il avait patiemment gravés…

Ce fut à cet instant, cet instant d’entre les instants, qu’il fut aperçu de M. Billington.

M. Billington n’est pas seulement un très distingué géographe ; il s’est consacré, depuis deux ou trois lustres déjà, à la solution des vastes problèmes qu’offre la préhistoire. Cette science est encore pour une bonne partie conjecturale ; elle a tout l’intérêt, tous les dangers aussi, du plus fabuleux roman. On ne sait jamais, avec elle, si l’on reste installé sûrement dans le domaine de la vérité, ou si l’on entre dans les espoirs illimités du rêve. Des faits y apparaissent, mais comme, dans un immense océan, ces îles qui marquent les plus hauts sommets d’un continent disparu, d’une Atlantide submergée, dont on ne saura jamais plus rien : la préhistoire est l’opium des savants… Ceci doit servir à expliquer pourquoi lorsque, pénétrant dans la même factorerie, M. Billington distingua les objets que le pauvre Moutou-Apou venait si vainement d’étaler sur le comptoir, cet honnête et très éminent préhistorien eut peine à réprimer un cri d’étonnement, de joie purement scientifique, de folle espérance d’une découverte qui pouvait à tout jamais illustrer son nom ! Que ce sauvage, — un Esquimau, à n’en pas douter, par son costume et tous ses caractères somatiques, — eût gravé ainsi, avec un talent incontestable, des rennes, des élans en pleine course, il n’y avait pas lieu d’en être absolument surpris : ces mammifères qui, à l’époque de la pierre brute, et des chasseurs de la Madeleine en particulier, parcouraient les plaines de la France, ont suivi le retrait des glaciers ; ils ont émigré vers le Septentrion, où ils existent encore. Les Esquimaux, les Indiens des terres arctiques les peuvent connaître, ils les chassent, ils les piègent. Mais ce gigantesque animal, représenté sur une omoplate de phoque avec tant de réalisme et d’exactitude, cet énorme et placide pachyderme à la trompe qui se repliait en touchant le sol, à l’épaisse et rude fourrure, aux défenses formidables recourbées en lame de cimeterre : c’était un mammouth, aucune hésitation, aucune discussion n’étaient possible, un mammouth ! Et l’on sait bien que les mammouths ont survécu jusqu’à la contemporaine époque géologique. Le cadavre de l’un d’eux n’apparut-il pas au jour, au début du XIXe siècle, sur les côtes de Sibérie, si bien conservé dans la glace d’une banquise échouée que les pêcheurs indigènes se purent nourrir de sa chair frigorifiée, et que l’on conserve, au musée de Saint-Pétersbourg, un fragment de sa peau ? Toutefois, ici, il y avait davantage, selon toute apparence : cet Esquimau avait vu un mammouth, un mammouth vivant, puisqu’il l’avait figuré, ressemblant et en acte, sur une plaque osseuse !

M. Billington fut généreux. En échange de ce qu’on pourrait appeler l’album de ses gravures d’histoire naturelle, Moutou-Apou reçut de lui, avec le réveille-matin auquel il avait cru devoir modestement borner ses désirs, une boîte à musique, une véritable boîte à musique qui jouait Plus près de toi, mon Dieu, et aussi O mon Fernand tous les biens de la terre, ainsi que God save the King. De plus, M. Billington lui fit comprendre, par signes, qu’il l’attachait à sa personne avec promesse de lui donner à manger toute la journée : le savant géographe avait lu que la voracité des Esquimaux est sans bornes ; mais il était résolu à ne point épargner la dépense pour s’attacher le témoin d’une survivance zoologique destinée sans nul doute à faire époque dans l’histoire de la science.

Ce marché conclu, il entreprit de faire interroger Moutou-Apou. Cela ne fut point facile. On ne trouva dans toute la ville, comme interprète, qu’un métis d’Esquimau et de Peau-Rouge qui ne comprenait qu’à demi ou au tiers le langage des Inuits, n’étant lui-même, et encore par sa mère seulement, qu’un Petit-Esquimau, de ceux qui habitent le Labrador. Moutou-Apou mit cependant la meilleure volonté du monde dans ses explications : il était aussi désireux que M. Billington, — je pense l’avoir fait comprendre, — de voir un mammouth, et croyait que ce blanc le lui ferait rencontrer. Et quand on lui demanda où il avait vu celui qu’il avait dessiné si exactement, il l’avoua sans aucun détour, mais l’interprète ignorant, ne saisissant que fort mal ses paroles, y entendit à peu près ceci : que Moutou-Apou avait vu ce mammouth dans le pays où il était né, et que c’était un sorcier extraordinaire qui le lui avait montré.

M. Billington s’empressa de consigner ce témoignage « oculaire » dans un rapport circonstancié qu’il expédia sur l’heure à Londres, où il fit grand bruit : tout paraissait prouver qu’il subsiste encore des mammouths, en tout cas un mammouth, dans une région hyperboréenne située aux environs des sources de la rivière Mackenzie, et qu’un Esquimau connaissait.

Des listes de souscription, pour organiser une mission scientifique ayant pour objet d’aller sur place étudier les mœurs de ce pachyderme, dont la race avait été jusque-là considérée comme éteinte, et le rapporter en Angleterre, mort ou vif, se couvrirent sur-le-champ de signatures. Le généreux lord Melville, grand chasseur et curieux des choses de la préhistoire, versa dix mille livres sterling, annonçant de plus qu’il prendrait part à l’expédition. Mais il y eut aussi, dons de petites gens, mineurs du Pays noir, potiers du Staffordshire, clerks et calicots des banques et des boutiques de Londres, des souscriptions d’un shilling et de six pence. Dans toute l’Angleterre, on ne parlait plus que du mammouth.

L’expédition, présidée par lord Melville, arriva au printemps suivant à Seattle, où les attendaient M. Nathaniel Billington et Moutou-Apou devenu magnifiquement gras, ainsi que l’indispensable et insuffisant interprète, le métis du Labrador. La municipalité de Seattle, et les mineurs qui se préparaient à partir pour les placers, offrirent une grande fête à tous ces éminents représentants de la science anglaise. On y but beaucoup de champagne à vingt dollars la bouteille et plus encore de whisky. Moutou-Apou se grisa superbement : il était entièrement convaincu désormais de la supériorité des breuvages du Sud sur l’huile de poisson. Par surcroît, il connaissait maintenant la manière de s’en procurer, ayant acquis un assez joli sac de poudre d’or à reproduire, sur tous les os de bœufs, de moutons, et même de lapins mis à sa disposition, l’intéressante silhouette du fameux mammouth, que les mineurs enthousiastes se disputaient.

La mission se mit en route. Le voyage fut long et pénible. L’infortuné lord Melville mourut du scorbut, victime de la science et de sa généreuse curiosité. Trois autres membres de l’expédition eurent le nez gelé. Mais M. Billington avançait toujours, insensible aux frimas, soutenu, comme intérieurement échauffé, par l’ardeur de son rêve et du mirage de l’éternelle gloire qu’il attendait. Moutou-Apou, enfin, le conduisit un jour, ainsi que tous les survivants de la mission, les estropiés et les autres, devant un tas de pierres et leur dit, avec un paisible et joyeux sourire :

« C’est là ! »

M. Billington, qui n’avait jamais eu froid au cours de ces quatre mois de marche à travers un pays désolé, sentit subitement son sang se glacer dans ses veines. Le mammouth était-il mort, l’avait-on enterré ? Sa déception, hélas ! fut plus amère encore… A grands coups de pics et de leviers, on démolit, on éventra le cairn élevé par les Inuits. Complètement gelé, le corps de M. Eriksen y reposait, intact, entouré de ses livres. Moutou-Apou en prit un, le feuilleta d’une main assurée, et, triomphalement, du doigt, montra le mammouth. Il était bien là, en effet, entre la page 220 et la page 221, tel que l’a ingénieusement reconstitué l’imagination de l’illustrateur de M. Louis Figuier, d’après les travaux paléontologiques de l’illustre Cuvier… Moutou-Apou avait eu simplement de la mémoire, l’admirable et fidèle mémoire des artistes, des enfants, des chasseurs.

Il ne comprit jamais pourquoi M. Nathaniel Billington s’abattit brusquement sur le sol, anéanti, pleurant à chaudes larmes, — puis, se relevant, lui logea un magnifique coup de pied au derrière. Peut-être pensa-t-il que c’était là « manière de blancs », un rite de leur religion quand ils exhumaient un de leurs frères. En tout cas, il avait été bien nourri, bien payé. Il s’estima fort satisfait de l’aventure, et continua de dessiner des mammouths à ses heures de loisirs.

Cette invraisemblable histoire est rigoureusement vraie. Vous pourrez en retrouver tous les éléments dans les journaux anglais d’il y a trente ans.

LE MANTEAU DE PLUMES

En avril 1918, me dit le capitaine John Birchwood, l’hélice de mon petit vapeur s’enroula autour d’un câble que des idiots avaient laissé à la traîne entre deux eaux, dans la rade foraine d’Apia, le principal port, le seul, pratiquement, des îles Samoa : ce qui fait qu’elle cassa net, comme de raison ; elle ne valait plus grand’chose, et déjà il m’avait fallu la rafistoler moi-même, devant les Fidji, par les moyens de mon bord. Mais un vapeur américain me prit en touage — à la remorque, comme vous dites plutôt, vous autres Français — et j’accostai comme je pus.

Fort heureusement, l’arsenal d’Apia avait été largement approvisionné par les Boches, ses anciens propriétaires. De sorte que je pus me procurer une hélice, et moins cher que je n’eusse payé à Glasgow.

Le temps de démonter les débris du vieil outil, de poser le nouveau, de faire gratter mes tôles, qui commençaient d’en avoir besoin : j’en avais bien pour un mois ou six semaines. Je n’en fus pas trop fâché ; les marins sont toujours heureux des occasions qui se présentent de rester quelques jours à terre. N’empêche que je ne fus pas long à trouver les délices d’Apia un peu monotones… Quand les vahinés des Samoa sont jeunes, elles sont gentilles, mais c’est extraordinaire ce qu’elles développent de corpulence en prenant de l’âge ! Dans ce pays-là une dame de cent kilos est une sylphide. Je n’exagère pas ! Et, si vous voulez le savoir, ça n’est pas mon goût.

Alors je pris mon fusil, j’achetai un cheval, et gagnai dans cet équipage Toutouila, qui est l’île la plus au nord de l’archipel. Le cheval ne me servit à rien du tout, mais vous savez que la première chose que fait un marin, quand il est à terre, c’est de monter à cheval, ou du moins de se figurer qu’il va monter à cheval : c’est une idée de magnificence. Je n’eus qu’à me louer, au contraire, d’avoir emporté mon fusil. Toutouila est le paradis des oiseaux, et même des oiseaux de Paradis, ou du moins d’oiseaux qui leur ressemblent beaucoup : à peine moins brillants de plumage, avec une queue en forme de lyre. Avant que nous fussions venus vendre aux Samoëns nos cotonnades de Manchester en échange de leur coprah et de leur nacre, les femmes de Toutouila tissaient, tressaient, brodaient, je ne sais comment dire — c’est une fabrication si singulière ! — les plus beaux manteaux de plumes qui se pussent trouver dans toutes les îles du Pacifique : des miracles, des choses sans prix ! Les belles dames de Londres qui paient mille livres un manteau de zibeline me font rire ; elles ne connaissent pas le manteau de plumes des Samoa. C’est de l’or, des émeraudes, des rubis ! C’est mieux, même, plus plaisant à l’œil : plus brillant et plus doux à la fois, avec des dessins, des tableaux, comme si on voyait en rêve des fleurs, des palmes, des lacs et le ciel… Il fallait deux ans aux Samoënnes pour finir un de ces manteaux : rien d’étonnant ! Vous pourriez en donner cent à vos tisserands de Lyon, ils y renonceraient. Je ne vous conte pas d’histoires sous prétexte que je reviens de loin, et je suis sûr de ne pas me tromper : à force de bourlinguer, je suis arrivé à savoir la valeur des choses.

Il y a tout de même un point qui ne me paraissait pas clair. Il en faut, des oiseaux, des plumes d’oiseaux, pour un seul de ces manteaux : des centaines et des centaines. Comment faisaient-ils pour les tuer, les Samoëns, à l’époque où ils n’avaient pas de fusils ? Et ils ne connaissaient pas même l’arc : rien que des sagaies, et un bâton de jet, qui ressemble un peu au boomerang des sauvages d’Australie, plus l’ordinaire casse-tête, bien entendu ! Vous comprenez que ça m’intriguait, et quand j’ai découvert la vérité, elle m’a paru si invraisemblable que je n’ai pas voulu y croire.

Elle me vint sous la forme d’un grand vieux, sec comme une planche d’acajou, et de la même couleur, sur lequel je tombai un jour, dans la montagne. Il n’eut pas l’air d’abord bien content de me voir, et me fit signe de ne pas bouger. Entre leur pas et le nôtre, quelque soin que nous y mettions, il y aura toujours autant de différence, pour le bruit, que du vol d’une hirondelle à celui d’un aéroplane. Il balançait une espèce de pique, longue de plus de cinq fois la longueur de son propre corps, et visait quelque chose, dans un arbre. Son bras se détendit pour atteindre, à quarante mètres, un magnifique perroquet, jaune et bleu, que je n’avais même pas su voir. Mais ce n’était pas cette volaille qui m’intéressait, c’était la pique, mince comme une canne à pêche : elle avait dix mètres de haut ; et légère, et dure, inflexible ! Plus tard ce vieux m’expliqua qu’il fallait abattre tout un gros arbre pour en tailler seulement deux. Il coupait le tronc à la hache, et c’est encore avec cet outil civilisé qu’il dégrossissait d’abord ses javelots : mais tout leur finissage était fait avec des racloirs de pierre : un travail de six mois pour chacun d’eux ! Au fond, des trucs comme ça, c’est peut-être plus difficile à inventer et à fabriquer qu’un téléphone ; il y faut une espèce de génie, et une adresse que nous n’avons pas. Ça m’amusait tellement de le voir se servir de son bird’s spear — c’est le nom que lui donnent les colons anglais — que je ne tirai plus un coup de fusil : je le suivais comme un enfant pour le regarder. Ça le rendit fier, et il devint ami avec moi, très vite. Il parlait assez bien pidgin, le « sabir » international des mers du Sud, de sorte qu’on s’entendait sans trop de peine. Il portait dans un sac en fibres de cocotier le produit de sa chasse, près de deux douzaines d’aras de toutes les couleurs, de beaux pigeons bleus, et deux porte-lyres. Je lui demandai :

«  — Tu les manges ? »

Il secoua la tête :

«  — Manteau !… » fit-il brièvement.

Je sentis le cœur me sauter de joie. Ainsi, sans le vouloir, par un pur hasard, j’étais tombé sur un bonhomme — le seul qui restât aux Samoa, probablement, et dans toute l’Océanie — chez qui l’on pratiquait encore cette industrie perdue. Je ne dis rien. J’ai vu assez de sauvages dans ma vie pour savoir qu’il ne faut pas les brusquer. Mais je le menai à mon petit campement, j’ouvris devant lui mon bagage en regardant ses yeux pour voir quelles choses tenteraient ses désirs. Il demeura d’une froideur suprême, jusqu’au moment où, ne croyant plus que rien le pourrait séduire, je refermais, presque aussitôt que je l’avais ouverte, une boîte d’hameçons anglais, tout à fait ordinaires. Alors il fit : « Heu ! » du fond de la gorge, avec admiration, car il fabriquait encore ses hameçons avec des arêtes de poissons et les esquilles du squelette de petits oiseaux. Je lui donnai tout de suite la boîte, bien entendu.

C’est ainsi que j’achevai sa conquête. Il me conduisit chez lui. Il avait planté sa case dans un endroit délicieux, au bord d’une lagune qui n’est séparée de la mer que par une étroite bande de coraux. Des cocotiers qui poussent dans le sable, un sable fait de toutes petites coquilles ; près de là, une petite rivière ombragée de fougères arborescentes. C’était là qu’il vivait, avec sa vieille vahiné, son fils aîné, un beau diable aux traits presque européens, et pas plus brun de peau qu’un Italien, aussi grand et aussi fort que lui, mais qui boitait très bas d’une jambe ; la vahiné de ce fils, encore jeune et très jolie, ma foi, malgré les yeux un peu enfoncés de sa race, qui donnent l’air de regarder en dessous, et les deux enfants du ménage, tout nus, souples, câlins et malins comme de petits chats. Je croyais que c’était tout, mais j’entendis geindre et tousser dans la case ; et quand j’y pénétrai, bien qu’il n’y sentît pas bon, car elle n’avait qu’une fenêtre et une porte, toutes deux très basses, à la mode du pays, je vis se lever à demi, pour me faire honneur, son second fils, roulé dans des tas de couvertures, et grelottant. Ce n’était plus qu’un squelette ambulant : il me parut au dernier degré de la phtisie.

… Et puis la grosse vahiné et sa bru, en train de tisser le manteau de plumes ! On ne peut pas se figurer ça, même en rêve, même en fumant l’opium ! Le vieux, qui s’appelait Taouhaki, me dit qu’il serait fini dans quinze jours.

J’en avais une envie, une envie, de ce manteau ! Je savais qu’à Londres ou à Paris je le revendrais bien mille livres. Alors je tirai mes plans pour me le faire donner… Je vois que je vous choque, mais vous n’y êtes pas ; dans les mers du Sud, on n’achète jamais rien : vous faites un cadeau, on vous rend un cadeau. J’envoyai mon matelot, avec la barque, à Apia, en lui disant de me rapporter le plus beau gramophone qu’il pourrait trouver.

J’en eus pour mes vingt-cinq livres ; c’était un gramophone boche, tout ce qui se fait de mieux. Et, en effet, quand ils entendirent la Marseillaise, Rule Britannia, la Wacht am Rhein, la chanson de Mignon, et Plus près de toi, mon Dieu, l’hymne qu’on jouait, vous savez, quand le Titanic a sombré, ils furent éperdus d’enthousiasme. Le tuberculeux lui-même sortit pour entendre ; il pleurait d’émotion et de volupté. Ces pauvres gens ne pouvaient croire qu’il y eût au monde chose plus merveilleuse.

Je finis par leur laisser mettre les disques qu’ils voulaient, et pendant ce temps-là, m’appliquai à lire les journaux. Vous vous souvenez qu’elles n’étaient pas gaies, les nouvelles de la guerre, au printemps 1918. Ça m’absorbait, et je n’avais pas envie de rire.

Taouhaki s’en aperçut. Il me demanda, compatissant :

«  — Ton cœur est sous la pluie ?

«  — Ce sont des nouvelles de la guerre, en Europe, lui dis-je.

Sa réponse m’étonna. Il prit une figure toute riante :

«  — Vous avez la guerre, en Europe ? Vous êtes bien heureux !

— Heureux ! fis-je sévèrement ; notre guerre a coûté des millions et des millions de vies ! »

Parler de millions à des gens qui ne peuvent compter que jusqu’à cinq, sur les doigts d’une seule main, c’était une bêtise. Il ne comprit pas, et me crut encore moins.

« Vous êtes bien heureux ! reprit-il. Ah ! si nous pouvions encore avoir la guerre, aux Samoa ! Je n’aurais pas un fils infirme pour le reste de sa vie, et l’autre qui va mourir ! »

Je traduis son pidgin, vous concevez. Et voilà l’histoire incroyable, l’histoire absurde qu’il me conta :

«  — Il y a beaucoup de feuilles mortes depuis ce temps-là (beaucoup d’années écoulées), on se faisait la guerre une fois par lune, aux Samoa ! Tantôt avec une tribu, tantôt avec une autre, un seul jour, une fois par lune, et c’était un jour de réjouissance…

«  — Mais les morts, les blessés ? lui représentai-je.

«  — Il n’y avait jamais de morts, jamais de blessés, protesta-t-il, stupéfait. On essayait de se surprendre, il y avait des règles établies depuis toujours, pour montrer celui qui est le plus fort… Alors le plus faible se reconnaissait vaincu : ce n’est pas la peine de se laisser tuer quand on est le plus faible… Une fois, dans ma jeunesse, il y a eu un mort, pourtant, par accident. Ça causa une telle tristesse que les deux armées rentrèrent tout de suite chez elles, et c’est la seule fois où il n’y a eu ni vainqueur ni vaincu !

« Mais les missionnaires protestants d’Amérique et d’Angleterre sont arrivés, ils nous ont convertis, et ils ont dit : « Comment, vous faites la guerre ! C’est immoral, c’est épouvantable, c’est défendu par Dieu ! Il ne faut plus faire la guerre ! »

« On jour a répondu : « Mais c’est la seule chose qui nous amuse ! — Nous allons vous apprendre un jeu qui a la faveur de Notre Seigneur Jésus-Christ, ont dit ces missionnaires, et qui est bien plus amusant que la guerre. Ça s’appelle le kika (le cricket). »

« Ils nous ont appris le kika. Ça se joue avec des boules très lourdes, entourées de peau, et des espèces de bottes encore plus lourdes. A la première partie, notre roi est tombé, la tête fracassée par une de ces boules, et il est mort encore trois Samoëns, parce que nous y mettions beaucoup de vigueur. Alors les hommes de la tribu qui avaient eu le plus de tués ont demandé leur revanche pour le samedi suivant, et depuis ce moment-là, il meurt au cricket cinq ou six Samoëns par semaine. C’est un fléau abominable ! Mon second fils a eu la poitrine broyée par une boule, et c’est depuis ce jour-là qu’il est malade. L’aîné a eu la jambe cassée… Je me suis dit : « Ils vont le faire mourir aussi ! » Et c’est pour ça que je suis allé m’établir avec ma famille à Toutouila, où on ne joue pas au kika. »

«  — Voilà ! reprit le capitaine Birchwood ; j’appris ainsi qu’il est toujours funeste de changer les usages d’un peuple, et ça me fit plaisir de voir que les missionnaires avaient fait une sottise, parce que nous, les marins et les commerçants, nous n’aimons pas les missionnaires… Mais je pensais toujours au manteau ! Quand il fut tout à fait fini, je dis à Taouhaki, en lui montrant le gramophone :

«  — Tiens, je te le donne. »

Il secoua la tête :

«  — Je ne puis l’accepter, dit-il, je ne puis rien te donner en échange qui le vaille ! »

Je m’attendais bien à ça ; je suggérai :

«  — Si, le manteau ! »

Il prit une figure désolée, et fit : « Non, non ! » de la tête. J’insistai. Il s’obstina. Je devenais enragé ! Livre par livre, j’allai jusqu’à lui offrir cinq cents guinées pour le manteau, en sus du gramophone. Il secouait toujours la tête. « Cinq cents guinées ! fis-je. Tu pourras te faire bâtir une belle maison, venue toute faite d’Amérique, avec un toit en tôle ondulée ! » Je lui disais ça parce que c’est leur rêve, à tous les Samoëns, d’avoir une maison américaine. Il répondait toujours : « Non ! ».

— Mais enfin, pourquoi ne veux-tu pas ?

— Le manteau est pour mon fils qui va mourir, dit-il. Pour l’ensevelir : afin qu’il soit chaudement et magnifiquement vêtu, sous la terre ! »


«  — Comprenez-vous ça ! Il refusait treize mille francs, plus ce gramophone qu’il désirait tant ! Il aimait mieux que ce manteau, ce chef-d’œuvre de manteau, allât pourrir avec un mort ! Ces sauvages ne penseront jamais comme nous !

«  — Ta vahiné en fera un autre, proposai-je par manière de transaction. Et moi, qui vais partir, j’emporterai celui-là !

— Non ! répliqua-t-il encore, il faut deux ans pour faire un manteau, et tu sais bien que mon fils sera mort avant la nouvelle lune… »

Je ne sais pas pourquoi, mais quand je me rembarquai, je lui laissai tout de même le gramophone. Peut-être parce que cet outil m’embêtait. Peut-être parce que j’avais les larmes aux yeux… Lui-même pleura comme un enfant :

« Mon fils mourra heureux, dit-il, en m’embrassant, et après sa mort, son esprit viendra écouter et restera près de nous ! »

L’OMBRE DE BYRON

En 1912, me conta mon excellent ami le professeur John Coxswain, dont les remarquables travaux sur les phénomènes psychiques sont universellement connus, il n’était bruit que des « communications » qu’un médium, Mrs. Margaret Allen, d’Edimbourg, recevait de l’esprit désincarné du poète Byron. Celles-ci présentaient un caractère d’authenticité particulièrement frappant, et, il faut le dire, bien rare en pareil cas. Non seulement l’ombre de Byron dictait des vers remarquables, non seulement elle s’exprimait directement par la bouche même du médium, au lieu d’employer un guéridon ou l’écriture automatique — et ceci avec une voix mâle, décidée, bien différente du timbre de Mrs. Allen à l’état normal, et en donnant à la langue anglaise la prononciation usitée au début du XIXe siècle, dont le nôtre s’est déjà bien écarté — mais encore elle avait indiqué l’endroit où l’on pourrait trouver des lettres, et jusqu’à des poèmes encore inédits de l’illustre auteur de Childe Harold. L’événement fut considéré comme assez important pour que la Society for Psychical Researches, de Londres, me priât d’aller à Edimbourg contrôler les séances et en dresser procès-verbal.

Mais la société n’a jamais publié mon compte rendu dans ses Proceedings, par suite de la singulière, et je puis dire, sans être taxé d’exagération, improper physionomie que présentèrent les communications peu de temps après mon arrivée. Il est impossible de taxer Mrs. Allen de supercherie. C’est une femme de mœurs irréprochables, âgée d’environ trente-cinq ans, veuve, de réputation intacte, et qui, dans ses conversations, n’a jamais marqué aucun penchant à la légèreté. J’ajouterai qu’elle jouit d’une fortune assez considérable, qu’elle prêtait gratuitement son concours aux expériences, enfin que ses dons exceptionnels avaient été découverts par Mr. Archibald Mac Braid, le propre ministre de la chapelle presbytérienne qu’elle fréquentait régulièrement, faisant preuve d’une piété vive et éclairée tout à la fois. Mr. Mac Braid suivait assidûment les séances. Il avait été fort édifié par les sentiments religieux que George Gordon, lord Byron, avait manifestés. Ce grand poète déclarait regretter les erreurs de son existence terrestre, et le scandale de ses amours, qu’il ne mentionnait du reste qu’avec les plus respectables réserves, cherchant à peine à donner pour excuse « que c’était surtout en Italie qu’il avait fait ça ». Il ne cachait pas que ses fautes ne lui avaient pas encore permis d’atteindre un rang élevé dans la hiérarchie des esprits, et que, par exemple, cet imbécile de John Ruskin y siégeait fort au-dessus de lui. L’expression peu correcte, et véritablement bien injuste, dont il venait de se servir, à l’égard d’un glorieux écrivain qui avait su garder la foi, lui ayant été reprochée, il avait mis sa mauvaise humeur, avec une modestie fort touchante, sur le compte d’une vanité littéraire dont il rougissait de ne se point voir encore exempt.

A la première séance à laquelle je pus assister, je l’interrogeai sur Shelley, son ami, dont il avait à Livourne, dans une cérémonie sublime, sur le sable de la plage, brûlé le corps héroïque aux flammes d’un bûcher de cèdre et de myrte. Il me répondit d’un ton de regret que ce pauvre Shelley était toujours païen, et qu’il en était bien triste. Mais, à la seconde séance, notre surprise et, je dois le reconnaître, notre déception, ne furent pas médiocres d’entendre une voix toute différente s’exprimer par l’organe du médium. Elle était mâle, comme celle du précédent désincarné, mais amène, retenue, délicatement onctueuse. Ce nouveau désincarné, d’ailleurs, s’empressa de se présenter : Augustus Lewis Barnard, mort en 1847 et, de son vivant, ministre de la petite église presbytérienne qui, dès cette époque, existait à Florence.

Mr. Mac Braid exprima poliment le plaisir qu’il éprouvait d’entrer en relations avec un confrère de l’autre monde, mais ne chercha point à dissimuler que ce n’était point lui qu’on attendait.

— Je sais, répondit Mr. Lewis Barnard, c’est Byron… Mais il ne viendra pas aujourd’hui — ni probablement les jours suivants. En fait, je ne suis ici que pour vous en avertir : il m’eût été réellement pénible qu’un pasteur de l’église dont j’ai fait partie attendît en vain, ainsi qu’une personne venue tout exprès de Londres.

Il ajouta quelques mots aimables à mon adresse. Je vous demande la permission de ne les point répéter, d’autant plus qu’ils sont sans importance pour la suite de ces proceedings. Mais puisque je paraissais n’être pas inconnu du désincarné, je me permis de lui demander à quelle cause il fallait attribuer l’absence — j’avais envie de prononcer la désertion — de lord Byron.

— Il est enrhumé ! déclara le désincarné Lewis Barnard.

On distinguait un certain embarras dans cette brève réponse. Vous pouvez juger que de plus elle nous parut incroyable. M. le ministre Mac Braid observa qu’il n’avait pas encore entendu parler d’un esprit enrhumé.

— Pourquoi pas ? répliqua son confrère, d’un ton découragé… Tout est tellement comme ici, de l’autre côté : il y a eu, ces temps derniers, une épidémie de grippe !… Mais un homme qui a exercé sur la terre une profession sacrée ne doit pas mentir, même dans les petites choses, et pour défendre une réputation, hélas ! bien usurpée. J’aime mieux tout vous dire : ce pauvre Byron se dérange ! Encore une fois !

— Il se dérange ?…

— Oui…

Un grand soupir passa par la poitrine du médium, Mrs. Margaret Allen. La voix de l’esprit continua par sa bouche :

— Il se dérange !… Et avec une danseuse française, encore, bien qu’elle porte un nom allemand, Fanny Elssler : tout ce qu’il y a de pis ! Il a même des histoires, à cause d’elle, avec un certain M. de Montrond qui prétend avoir été le confident de M. de Talleyrand, être mort aux îles du Cap-Vert, et se montre amoureux fou de cette personne dangereuse… Mylord veut se battre en duel avec lui… Tout cela est bien triste !

— Mais, fis-je avec vivacité, ce que vous nous racontez là est absurde. Des désincarnés ne peuvent pas se battre en duel, voyons, ni être amoureux ! c’est une supposition ridicule !

— Pourquoi pas ? fit Mr. Lewis Barnard, de son ton toujours lassé. Je vous dis que chez nous tout est pareil. Et vous devez bien le savoir, puisque vous recevez continuellement la visite d’esprits qui nous disent qu’ils vont à la campagne, qu’ils écoutent des concerts, que même on y abuse de la musique classique, et qu’à la belle saison ils iront aux bains de mer : vous n’avez qu’à lire Raymond, ou la vie et la mort, de sir Oliver Lodge… Seulement, voilà : ce malheureux Byron est fou tout de même ! Il faut qu’il ait le vice enraciné dans ce qui lui reste de corps…

— M. le ministre Lewis Barnard, nous vous comprenons de moins en moins !

— C’est pourtant bien simple : notre sensibilité est très atténuée. Et même, à mesure que se prolonge notre existence supra-terrestre, elle diminue encore. Alors ce n’est plus très amusant… Tenez, moi qui suis mort en 1847, il m’est déjà très facile de résister aux tentations. Je trouve que c’est bien loin de ce que j’éprouvais sur terre, c’est insignifiant, tout à fait insignifiant… Et pour Byron, qui est mort en 1824… qu’est-ce qui peut bien lui rester, je vous le demande ! Ce dévergondage dérisoire n’en est que plus honteux.

— Mais, observa Mr. Mac Braid, il nous avait dit qu’il regrettait sa conduite, qu’il était tout à fait corrigé, qu’il prendrait exemple sur Mr. John Ruskin…

— Mylord s’est f…tu de vous, répondit le ministre.

DU BERGER A LA BERGÈRE

M. Devoze, homme d’affaires remarquable et fort entreprenant, n’a aux yeux de sa femme que deux graves défauts : la couleur de ses cravates, qu’il s’obstine à choisir dans une nuance rouge qu’elle estime du plus déplorable goût, et sa manie de consulter des somnambules en ajoutant à leurs prédictions la foi la plus ardente et la plus convaincue.

Pour la couleur de ses cravates, c’est chez M. Devoze un instinct congénital et malheureux. Nul ne saura jamais pourquoi les Arabes s’habillent en blanc et les Annamites en noir, sans que rien les en puisse détourner. De même, il y a des hommes qui ne trouvent rien de plus beau que le vert, le jaune, le bleu ou le rouge : ils sont nés comme ça, il est inutile de tenter quoi que ce soit pour leur faire préférer le vert au jaune, ou le bleu au rouge.

Pour sa foi dans les somnambules, elle vient sans doute à M. Devoze de ce que justement c’est en affaires un homme entreprenant, même téméraire. Accoutumé à risquer beaucoup, il croit à la chance : on a remarqué que la plupart des joueurs sont superstitieux, et Catherine de Médicis, Wallenstein, bien d’autres grands politiques ou d’illustres généraux, eurent leur astrologue, sans doute pour la même raison que M. Devoze a sa somnambule, extralucide, comme il se doit. On se demande avec anxiété : « Réussirai-je ? » Et comme on ne saurait s’en donner, raisonnablement, des motifs certains, on invoque le concours des personnes qui prétendent jouir du privilège de percer les voiles de l’avenir.

Il n’en est pas de même de Mme Devoze. Elle a de l’intrépidité. Bien que fort honnête, elle ne craint Dieu ni Diable. Son incrédulité est dédaigneuse et totale, comme ses gestes ont d’ordinaire toute la précision de l’impulsivité. Ajoutons un détail que nous ne pouvons tenir que de M. Devoze lui-même — car c’est, il convient de le répéter ici, encore une fois, une personne fort honnête :

— Tu me reproches la couleur de mes cravates, lui dit fréquemment M. Devoze ; tu ferais bien mieux de porter des pantalons. Toutes les femmes en portent et tu devrais faire comme toutes les femmes. Une combinaison si tu veux, mais enfin quelque chose. D’abord, cela serait plus décent : ensuite, je suis persuadé que cela est plus sain. Tu prendras froid.

Mais Mme Devoze lève les épaules. Ni sa mère ni sa grand’mère n’en ont porté ; c’est une femme de tradition : elle se passera de cet accessoire de toilette aussi bien que ses aïeules, dont on n’a jamais dit de mal, Dieu merci, encore qu’elles eussent le langage un peu vert, comme il est de coutume en Bourgogne, le geste assez vif, et qui ne sont mortes qu’à un âge avancé.

Après quoi l’on revient sur le chapitre de la somnambule. Celle que fréquente M. Devoze, Mme Hertha, possède, à son dire, des dons de seconde vue extraordinaires. Mme Devoze renouvelle l’expression de son dédain.

— Je t’assure, lui dit son mari, que tu devrais aller la consulter : tu serais stupéfaite. Bien plus : tu serais convertie.

Sa femme répond que se convertir aux somnambules, c’est se convertir à l’imbécillité ; qu’il suffit d’un esprit faible dans le ménage ; qu’elle ne se laissera pas plus convertir aux somnambules qu’à manger de la soupe au potiron, qu’elle a en horreur. Dans un bon ménage, un ménage qui s’entend bien, il faut toujours qu’il y ait quelque discussion de cette sorte : cela entretient l’amitié.

Cela dure depuis dix ans. Au bout de dix ans, regardant encore une fois les cravates de son mari, voici qu’un jour, par une sorte d’illumination, Mme Devoze associe dans un éclair les deux sujets de dissension que le ciel bienfaisant maintient entre elle et son époux. Et, semblant tout à coup céder :

— Soit, dit-elle, puisque tu en dis tant de bien, de ta Mme Hertha, j’irai la voir ! Et dès cet après-midi.

M. Devoze en est bien content et — les croyants, dans leur ferveur, ont de ces petites faiblesses — s’empresse de téléphoner discrètement à Mme Hertha pour lui annoncer la visite de sa femme, afin que celle-ci demeure plus frappée encore de l’exactitude des révélations qu’elle recevra sur son passé. Quant à l’avenir, il comptait sincèrement sur la clairvoyance de la pythonisse.

A la manière dont elle est accueillie, Mme Devoze ne manque point de s’apercevoir qu’elle était attendue : mais cela rentre dans ses plans. Elle se montre, avec Mme Hertha, de la dernière confiance, affecte pour tout ce que celle-ci peut annoncer ou découvrir, un enthousiasme émerveillé, la traite au bout d’un quart d’heure comme une amie, enfin se précipite aux suprêmes confidences : « Il n’y a rien dans sa vie, rien. Elle aime uniquement son mari, que Mme Hertha connaît peut-être, qui s’appelle M. Devoze… La seule chose qui, dans sa personne, lui porte sur les nerfs, ce sont ses cravates. »

Mme Hertha est bonne personne. Sans rien dire, elle se promet d’arranger l’affaire. Et dès qu’elle revoit son habituel client, qui ne se fait guère attendre, lui dit le plus sérieusement du monde :

— Je distingue pour vous le succès le plus satisfaisant… Toutefois, abstenez-vous de porter sur vous quoi que ce soit de rouge : cette couleur vous est hostile.

M. Devoze est crédule, mais il est sagace. Il obéit au conseil qu’il vient de recevoir, de quoi sa femme s’applaudit malignement dans son for intérieur ; mais pourtant, ne peut s’empêcher d’établir un rapport entre la visite que sa femme vient de faire à la somnambule, et la suggestion subite que vient de lui communiquer celle-ci, alors que depuis si longtemps la nuance de ses cravates avait paru fort indifférente aux puissances mystérieuses du destin. Le tour lui semble simplement bien joué ; il a fort bon caractère, mais il se promet d’avoir sa revanche.

A quelque temps de là, Mme Devoze prend mal à la gorge : une assez insignifiante angine. Cependant son mari manifeste la plus touchante inquiétude, obtient de sa femme qu’elle aille voir, incontinent, l’excellent docteur Blinières, leur ami et le médecin du ménage. Elle y consent. Alors, se frottant les mains, M. Devoze téléphone encore, mais cette fois au docteur, non plus à la pythonisse, pour lui donner quelques instructions.

Mme Devoze entre dans le cabinet du docteur Blinières quelques heures plus tard, avec sa désinvolture usuelle ; elle est leste, décidée, gaillarde et de hait. Professionnellement, avec un grand sérieux, le docteur lui fait ouvrir la bouche, baisser la langue, en y appuyant une spatule de nickel, et commandant à sa cliente de faire « Ah ! Ah ! Ah ! » comme l’impose un immémorial usage.

— Je vois ce que c’est, fait-il. Une petite angine. Ce ne sera rien. Seulement, chère madame, vous devez être fort sujette à cette sorte de refroidissement. Je suis sûr, permettez-moi de le suggérer, que vous n’êtes point, en dessous, vêtue assez chaudement. Je vous recommande l’usage de la flanelle, et des pantalons.

Car tel a été le message dont il fut l’objet quelques instants auparavant, de la part de M. Devoze. Il accomplit sa mission avec fidélité.

Mais, de même que M. Devoze avait compris que sa femme n’était point étrangère aux injonctions relatives à sa toilette qu’il avait reçues de Mme Hertha, de même Mme Devoze soupçonne directement la complicité, en cette matière, de son mari et du médecin.

— Eh quoi ! docteur, dit-elle, d’un air admiratif, rien qu’en regardant ma gorge vous avez pu deviner ce qui se passait plus bas, beaucoup plus bas ? C’est étonnant, c’est merveilleux !

— L’habitude, l’expérience, madame, répond le docteur Blinières qui a peur de rougir. La science a des yeux qui lui permettent de percer bien des secrets, du moins de les pressentir…

… Alors, avec sa bravoure et son intrépidité ordinaires, debout devant le docteur et troussant impétueusement ses dessous, qui sont aimables, Mme Devoze lui dit joyeusement, d’une voix toute naturelle :

— Eh ! bien, docteur, puisqu’en regardant ma gorge vous avez pu voir ce qu’il y a ou ce qu’il n’y a pas ici, en regardant par là veuillez me dire si mon chapeau est droit sur ma tête !…

LE PARFUM

C’était du côté de la Bastille ; je rentrais chez moi en suivant les quais… L’homme qui croisa ma route me jeta un regard en passant.

Je ne le reconnus pas, mais je vis ses yeux, des yeux surhumainement purs, jeunes, candides, des yeux comme des fleurs toutes fraîches. Il disparut au tournant de la rue des Lions-Saint-Paul, et c’est alors seulement que la mémoire me revint : « C’est Sartis, me dis-je, en vérité, c’est Sartis ! » Je courus pour le rattraper ; je courais après ce qu’on a toujours de plus cher : un morceau de jeunesse.

Il y a vingt ans, j’avais pensé de Sartis, comme tous ceux qui le connaissaient : « C’est un esprit au-dessus du mien ; au-dessus de ma taille et de celle de tout le monde. » Il en est ainsi, parfois, — très rarement, — des jeunes gens dont le génie apparaît tout formé, tout armé, avec une précocité presque effrayante. Ils n’imitent personne, à l’âge où leur génération ne fait encore qu’imiter, cherchant sa voie ; ils transforment ce qu’ils touchent, les choses, les sciences, l’art accumulé par les siècles ; et cet héritage, ensuite, l’humanité ne le voit plus que par leurs œuvres. Mais il y a pour eux bien souvent, une terrible rançon à payer : la tuberculose. Il semble que ce soit ce fléau qui les mûrisse en les brûlant. Ils meurent sans avoir réalisé leurs sublimes promesses ; ils ne laissent qu’un nom vide et brillant dans la mémoire de quelques-uns.

Un jour, un ami m’avait dit : « Tiens ! Sartis ? Qu’est-ce qu’il est devenu ? On ne le voit plus et on ne voit plus rien de lui ? » Je répliquai : « C’est vrai, je n’y pensais pas… » La vie de Paris est ainsi. Ceux qui l’avaient connu, et l’admiraient, attendirent quelque temps. Peut-être faisait-il une « retraite » en province. On le savait méditatif, assez altier ; rétractile. Puis, comme il ne reparut point, on l’avait oublié ; non pas moi, mais je croyais qu’il avait été mourir, dans quelque coin, en silence.

Voilà que c’était lui, toujours vivant ! Je le rejoignis.

— Sartis ! fis-je, plus ému que l’événement, sans doute, ne le méritait, c’est toi ?

Il répliqua, d’une voix paisible et hautaine :

— Oui, c’est moi.

— Qu’est-ce que tu fais ?… demandai-je assez stupidement.

Il me semblait que, s’il s’était si longtemps plongé dans le silence et séparé du monde, ce ne pouvait être que pour une œuvre magnifique, immense, qui éclaterait tout à coup, qui éblouirait ; on a foi dans les admirations de sa jeunesse.

Il me répondit, de la même voix, mais avec je ne sais quelle nuance d’ardeur mystérieuse :

— Je vais chez moi !

Je vous jure que le plus fanatique des pèlerins de l’Islam, marchant vers la Kaaba de la Mecque, n’eût prononcé ces mots, d’apparence si banale, avec un plus fervent enthousiasme.

Subitement, comme je le considérais, je ne pus m’empêcher de crier :

— Que tu as l’air jeune !

Ces vingt années avaient passé sur lui comme un seul jour. Il était le même, le même ! Il était toujours le même jeune homme ! Et moi…

— Oui, fit-il, faisant écho à ma pensée, tes cheveux ont blanchi. C’est que nous n’avons pas eu la même vie : tu as vécu, tandis que…

— Tandis que toi ?

— Oh ! fit-il en souriant, moi, ce n’est pas la même chose : j’attends !

— Qu’est-ce que tu attends ?

Il hésita d’abord à s’expliquer. Puis, comme se parlant à lui-même :

— Après tout, pourquoi ne pas lui dire, pourquoi ne pas dire ?… Viens avec moi !

A travers les vieilles rues du vieux Marais, nous marchâmes quelques moments en silence.

— C’est là ! fit bientôt Sartis.

Ces mots avaient sonné dans sa bouche avec un accent singulier, où il y avait presque de l’extase — du respect, de la vénération, en tout cas : l’accent d’un moine pieux qui vous montre un sanctuaire, ou la châsse qui contient une relique sans prix. Il s’était arrêté devant une antique demeure, au fond d’une cour : des pilastres droits et un fronton avec un œil de bœuf ; un édifice noble et grave qui datait de la première partie du règne de Louis XIV, et tel qu’il s’en trouve encore quelques-uns dans ce quartier, envahi par le commerce et les petites industries parisiennes, couvert à chaque étage d’enseignes qui déshonorent les lignes de cette architecture, mais, malgré tout, conservant je ne sais quelle grandeur. Imaginez un gentilhomme réduit à demander l’aumône. Par un vaste escalier, à l’évolution si douce que, jadis, les contemporains de Mme de Sévigné l’avaient pu gravir en chaise à porteurs, il me fit monter au troisième étage ; le second était occupé, à ce qu’il me sembla, par les ateliers d’un maroquinier. Au troisième toutes les pièces, primitivement, avaient dû se « commander » ; il fallait toutes les traverser pour arriver à la dernière. Mais, à une époque déjà ancienne, un des propriétaires avait ménagé, devant les fenêtres qui donnaient sur la cour, une galerie qui desservait ces vastes chambres ; et celles-ci, à leur tour, coupées en deux, trois parties par des cloisons, formaient autant de modestes logements.

C’est dans un de ces logements que Sartis m’introduisit.

— Voilà vingt ans que je suis là, dit-il, vingt ans ! Et je mourrai ici — le plus tard possible !

— Tu es heureux ?

Il me jeta un regard plein d’une joie ineffable.

— Oui, dit-il à voix basse : parce que j’ai toujours quelque chose à désirer !

Il tira sa montre.