PIERRE MILLE

LE MONARQUE

PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

DU MÊME AUTEUR

BARNAVAUX ET QUELQUES FEMMES 1 vol.
LA BICHE ÉCRASÉE 1 — 
CAILLOU ET TILI 1 — 
LOUISE ET BARNAVAUX 1 — 
SOUS LEUR DICTÉE 1 — 
SUR LA VASTE TERRE 1 — 

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.

Copyright, 1914, by CALMANN-LÉVY.

E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY

Il a été tiré de cet ouvrage
VINGT-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE,
tous numérotés.

AU DOCTEUR GEORGES DUMAS

Mon cher ami, c’est au temps déjà quelque peu lointain de notre jeunesse, dans un joyeux petit coin du Midi dont il serait indiscret sans doute de livrer le nom aux curiosités du lecteur, mais qui toujours est demeuré bien cher à mon souvenir, que ce livre s’est ébauché, pour ainsi dire entre nous deux, et à notre insu. Il n’est donc que juste que je te le dédie ; et peut-être n’est-ce encore qu’insuffisamment reconnaître ta part de collaboration.

Voyageur impénitent et passionné, moi qui ai parcouru la face de la terre, plus curieux encore de l’âme et de la signification des hommes que des paysages, il me semble bien toutefois que je dus, la plupart du temps, me résigner à ne pénétrer cette âme que par truchement et interprète, si je puis dire, m’abandonnant avec confiance à d’autres : ceux qui savaient la langue de ces pays étranges, en possédaient l’esprit. Et voici que, même en France, il en a été de même. Sans ta claire et généreuse intelligence, sans la précision singulière de ta mémoire, qui n’oublie jamais le plus fragile détail, s’il est caractéristique, sans la profonde amitié qui nous unit, et qui a fait que rien de ce que nous sentîmes ensemble, aucun de nous deux jamais n’a pu l’oublier, je n’eusse point compris certains aspects originaux de cette Provence où tu es né ; c’est toi qui fis du Septentrional que je suis, et qui ne renie rien de sa patrie d’origine, un Méridional d’adoption.

Puis-je espérer alors que tu liras ces pages avec indulgence ? Tes compatriotes m’inspirent trop de sympathie pour qu’elles puissent paraître, je m’en assure, diffamatoires ou même ironiques, bien que ce soit le défaut de quelques esprits, de nos jours, de voir de l’ironie où n’y a qu’un effort vers la vérité et la lucidité : ce qui me peine. Tu me diras donc bien franchement si le Monarque n’est point, par hasard, un ouvrage un peu plus sérieux qu’il n’en a l’air, et quelque chose peut-être comme une modeste contribution à la science toute moderne de la géographie sociale. Tel fut, en tout cas, mon trop ambitieux désir. Seulement je ne sais quel démon, dont j’accueillis d’ailleurs, je l’avoue, les tentations sans répugnance, a voulu que certains chapitres de ce livre fussent plus près encore de la forme du fabliau que de celle du conte. Ce sont des « dicts », comme parlaient nos ancêtres. Et si j’en avais eu le talent, je les eusse faits encore plus simples d’écriture, plus drus et plus populaires. Excuse les fautes de l’auteur.

PIERRE MILLE.

LE MONARQUE

I
COMMENT JE RENCONTRAI LE MONARQUE

L’Espélunque est un village qui touche aux vallées des deux Gardons, après avoir dit bonjour aux Cévennes, pas bien loin de Nîmes, si vous voulez, impossible à canonner du haut des remparts d’Avignon, si vous en aviez fantaisie, plus bas que Ganges, plus haut que Bernis, à la même hauteur que Maillezargues, bien fourni de vignes, bien garni de cailloux, fort dépourvu d’arbres — sauf pour des figuiers sauvages et des chênes-nains par-ci par-là — éventé du mistral comme la forge au diable, sec à faire crever un âne huit mois de l’année, ruisselant d’eau, dix jours du reste, comme la figure d’une veuve pauvre le jour qu’on met son mari en terre, confortablement peuplé de citoyens, mais mieux rembourré de moutons, surtout abondamment poivré de chèvres, bossué comme le crâne d’un vieux juge, parfumé comme le corps d’une belle fille, à cause d’un tas d’herbes qui poussent sur la chaux nue, on ne sait comment, par la grâce spéciale du Seigneur, — au demeurant le plus brave pays sur terre à cause de toutes ces choses, et que les hommes y ont belle taille, bonnes dents, bon pied, bon œil, et la jugeote si rigoleuse et froide en même temps, que le monde qui n’est pas né à l’Espélunque ne peut pas comprendre l’Espélunque : et c’est bien pourquoi, vous comprenez, le monde est toujours roulé.

Donc, une fois, vers Pâques, j’étais là chez mon ami Cazevieille, par un beau temps bien tiède, un soleil royal, rien à faire et les fêtes en perspective. Ce n’est pas une chose aisée que de fêter une fête, même Pâques, à la campagne. On fait ce qu’on peut. Le Vendredi saint, on mange maigre, protestants ou catholiques, et le lendemain les gens très bien tuent un porc. Les autres viennent voir, et c’est une distraction ; mais elle n’est pas suffisante. Le dimanche, il y a l’office ou la messe, suivant le culte, et c’est encore une distraction, parce qu’on s’habille. Mais ça n’intéresse que les femmes. Une année, par grand bonheur, il y a eu des élections municipales. Le tambourinaire est venu sur la place de la mairie, qui est aussi celle de l’église et du temple, il a battu très bien, et dit ensuite en chantant : « Les citoyens qui voudront voter pour le maire, monsieur Cazevieille — c’est mon ami — et les autres conseillers municipaux, leur feront bien plaisir ! » Alors tout le monde est allé voter ; et après les uns sont allés au cercle républicain, qui est réactionnaire, ou au cercle socialiste, qui est républicain. Mais telles occasions d’avoir de la réjouissance sont trop rares.

Avant même Pâques fleuries, Cazevieille s’inquiétait que je m’ennuyasse, car il est bon maître de maison.

— Si encore, disait-il, tu pouvais manger dimanche prochain quelques ortolans, ou une canepetière ! Mais la chasse est fermée.

Je nourris, à l’égard des lois de ma patrie, un trop grand respect pour me figurer qu’on puisse chasser les oiseaux du ciel au mois des nids. Donc, ne voyant là qu’une manifestation de la fantaisie méridionale, je résolus d’y répondre par un exploit d’homme du Nord, et déclarai à Cazevieille que je m’allais, de ce pas, baigner dans le Gardon. Et pourquoi non ? Par la vallée de la Vidourle, la brise soufflait du sud-est presque estivale déjà, toute chargée des senteurs que, sur son passage, elle avait volées aux amandiers de la plaine, aux vignes des coteaux, en train de porter fleur. Le lit même du torrent serait encore glacé, je n’en doutais point : mais son cours divague comme les conversations du pays ; je savais où trouver des flaques, de bonnes flaques pas bien profondes, toutes tiédies par le bon soleil… Le bain fut excellent, et, au moment où, la tête fraîche, la chair rajeunie, je traversais le pont de Gers pour abattre à pied la petite lieue qui me séparait de l’Espélunque, je rencontrai un brave homme qui portait dans un panier une livre ou deux peut-être de poissons encore frétillants. C’était Touloumès, que vous retrouverez, je pense, au cours de cette histoire. En échange de quelque menue monnaie, il voulut bien me céder sa pêche.

Cazevieille m’accueillit comme une espèce de héros. Je croyais qu’il allait me dire : « Allons, tu ne t’es pas baigné, tu veux le faire croire ! On ne se baigne point en cette saison. Tu as fait un petit tour, seulement. C’est bon, c’est sain : la sueur lave. » Je faisais injure à sa générosité, il ne songea pas un instant à douter de mon courage. Non, il était fier de moi ! Quelque chose de mon haut fait allait rejaillir sur lui, premier à le connaître, premier à le conter. Mais voyant le fretin que j’apportais, il interrogea, d’un ton gai :

— Qu’est-ce que c’est que tout ce beau poisson ?

Il doit y avoir quelque chose de contagieux dans l’air du Midi, car je répondis sans y penser :

— Eh ! je l’ai pris !

— Bé ! fit Cazevieille, comment ? On t’a prêté une ligne, tu as trouvé un filet ?

— Non, fis-je, à la nage : tu vois un poisson, Cazevieille, tu plonges. Il s’enfuit, tu le fatigues, tu le charges, tu l’accules entre deux pierres ; il se laisse prendre !

Voilà ! Je voulais un peu me moquer de lui, montrer que si nous voulions, nous autres du Nord, nous en inventerions aussi, des blagues — et je ne pouvais m’imaginer qu’il avalerait celle-là. Il m’écouta très sérieusement.

— Il faut savoir y faire, dit-il avec simplicité. J’en connais qui pêchent à la main : le Monarque, par exemple. Le matin, quand le poisson est engourdi… Mais toi, en plein jour et à la nage…

Il était content, voilà tout, sans nul scepticisme. Et vingt fois, au cours de cette journée, il me fit rougir de honte en abordant les gens.

— Il y a chez moi un Parisien, faisait-il, un Parisien… Il est épatant ! Il se baigne dans le Gardon, qu’on est encore en hiver, hé ! Et il prend les poissons à la main…

Je pouvais enfin espérer que ma confusion était à son comble quand nous vîmes arriver Touloumès. J’aurais dû le prévoir ; mais c’est une erreur commune aux habitants des villes de présumer que les gens qu’ils croisent sur les routes sont des passants qu’ils ne reverront jamais : dans les campagnes il n’est point de passants, tout le monde se connaît.

— Il est épatant ! — lui répéta Cazevieille en me montrant. Je te le présente : un confrère ! Il prend les poissons à la main !

— Vrai ? dit Touloumès. Oh ! ça se peut, ça se peut… Monsieur aime le poisson, c’est sûr, je lui en ai vendu !

J’eusse souhaité rentrer sous terre : ils rirent tous deux sans malignité. Cazevieille eût été très fier d’avoir chez lui un Parisien qui prenait les poissons à la nage. Mais il ne me gardait pas rancune d’avoir inventé une histoire. Si ce n’était plus glorieux, c’était encore amusant. Il se contenta de dire, sans récriminer :

— Puisque tu aimes la pêche, on t’y mènera demain. Avec Touloumès et le Monarque : ce sera grand !


Voilà pourquoi, le lendemain, nous pêchions à la senne. Et Cazevieille m’entretenait, avec éloquence et facilité, des illustrations du pays.

— C’est une chose certaine, mon cher, me disait-il, parlant voluptueusement du nez à travers sa pipe, la patrie de l’héroïsme et de la galanterie est ici. C’est prouvé depuis le temps des Camisards, et d’Estelle et Némorin.

Estelle, Némorin et Cavalier sont les trois gloires qu’on révère au pied des Cévennes, sur les bords des deux Gardons, celui d’Anduze et celui d’Alais. Et ne dites jamais aux habitants de Ners, ou de Lédignan, ou de Massane, ou de Savignargues, qu’Estelle et Némorin n’ont pas existé : ils ne vous croiraient point, et vous passeriez pour un mauvais esprit.

J’étais d’autant moins disposé à discuter que, dans l’eau jusqu’aux épaules et nu comme la main, je me trouvais fort affairé à pousser des pieds et du ventre, à travers une mare qui subsistait dans le lit desséché du Gardon, la poche d’un long filet dont Touloumès, sur une rive, tirait nonchalamment l’extrémité droite. L’extrémité gauche était tenue, sur l’autre rive, par un personnage qu’on venait de me présenter, et dont le nom et l’aspect avaient fait sur moi l’impression la plus profonde. C’était le Monarque.

Le Monarque portait des espadrilles à ses pieds sans chaussettes, un vieux pantalon retenu sur ses reins par une ficelle rouge, et sa chemise de flanelle, qui n’était pas fraîche, n’avait plus de boutons. Mais il était rasé de frais, et si mince, vif et déhanché dans son indolence, qu’il me fit penser à un lévrier au repos.

— Gardez-vous, fit-il, tournant vers moi sa bouche fine aux dents très blanches. Il y a un trou au milieu de la mare.

Je plongeai, fier de montrer mes talents de nageur, m’appliquant à tenir les plombs du filet contre les cailloux, par deux mètres de fond. Et quand j’eus fait sortir la poche du trou, et que j’eus pied, je me redressai avec vanité !

— Tu ne lui fais pas seulement mettre les pieds dans l’eau, à ton héroïsme, dis-je à Cazevieille.

— C’est pour te faire plaisir, répondit-il. Ça t’amuse de patauger.

C’est vrai que j’y allais de toute mon âme de Parisien : il n’en est pas au monde de plus pure. On m’avait dit qu’au fond de cette flaque se cachaient des brochets gros comme ma jambe, des perches comme mon bras, et même « des bêtes qu’on ne savait pas ce que c’était ». Mais surtout l’eau était bonne, ce qu’on appelle bonne : plus fraîche que l’air, assez tiède pourtant pour ne point glacer le corps, et point croupie parce qu’elle communiquait avec les courants cachés qui continuaient à filtrer dans les profondeurs. Sous mes orteils nus les galets noyés restaient chauds, demeurés en contact avec ceux de la berge, avec les rochers lumineux des collines, avec toute la terre égayée de soleil. Parfois des racines de saule s’enroulaient autour de moi, exprès, je l’aurais juré, et j’en frissonnais d’inquiétude et de plaisir. De très petits poissons, qui n’avaient rien à craindre des mailles du piège, et que ce remue-ménage amusait, tout simplement, venaient me picoter les jambes, du bout de leur tête pointue, et j’étais heureux comme un sauvage.

Voilà pourquoi je méprisais la paresse de Cazevieille. Avec de voluptueuses lenteurs j’épuisai les devoirs de ma tâche. Le filet atteignit l’autre bout de la mare, et nous l’amenâmes doucement à terre, prenant soin de tenir les plombs en dessous.

… Pêcheur parle bas !

Le Roi des Mers ne t’échappera pas !

chanta le Monarque de toute sa voix. Mais le Roi des mers, j’imagine, était allé visiter une autre partie de ses empires et c’est nous qui fûmes attrapés : sept ou huit goujons, trois chevesnes, une douzaine et demie d’ablettes : en tout une petite livre de mauvaise blanchaille. C’était pour ce beau résultat que j’avais « pataugé » pendant une heure.

— Et les brochets ? Et les perches ? fis-je avec indignation.

— Tu ne les as pas vus filer ? dit Touloumès. Ah ! les crapules ! Un brochet d’au moins huit livres ! C’est ta faute : tu n’as pas su bien garder le filet.

Je haussai les épaules sans répondre.


Cet échec ne nous empêcha point d’aller nous mettre à l’ombre pour déjeuner avec appétit d’un saucisson qui fleurait l’ail, de deux poulets froids — Cazevieille déplora encore une fois que la chasse ne fût point ouverte — et de pain dont la croûte, cuite à la mode provençale, était dure à casser les dents. Le tout arrosé de vin blanc de vieilles vignes. Autour de nous, le paysage était indiscipliné à croire qu’on n’était pas en France. Sur les falaises calcaires qui le dominent, on n’a jamais essayé de semer un grain de blé ni de repiquer un cep. Il n’y pousse rien que des buissons fous, et un figuier sauvage, çà et là, dont les chèvres seules et les enfants mangent les fruits. Quant au lit du Gardon, large d’une demi-lieue, il n’est à personne. L’hiver, il roule de l’eau comme un Rhône. L’été, il étale des cailloux, de l’herbe et des peupliers. La principale industrie des riverains consiste à y envoyer paître des moutons lorsque le service hydrographique annonce une crue. Les moutons sont noyés, les pauvres bêtes, et le reste est l’affaire du député et du sénateur de l’arrondissement. Une bonne inondation, si elle tombe en temps d’élections générales, est une fortune pour le pays.

— … Tiens, me dit Cazevieille, qui avait de la suite dans les idées, regarde le Monarque, c’est un héros. Si tu connaissais l’acte chevaleresque qu’il accomplit l’an dernier…

— Mais d’abord, demandai-je, pourquoi vous appelle-t-on le Monarque ?

Le Monarque leva les sourcils d’un air étonné.

— Vous ne savez pas, fit-il, vous ne savez vraiment pas ? c’est parce que je ne f… rien. Alors, je vis comme un roi.

Cette définition du régime monarchique avait le mérite de résumer, dans sa brièveté saisissante, la conception que les peuples s’en sont faite depuis que la démocratie chez nous coule à pleins bords, ou peut-être même auparavant. Je fis signe que je commençais à comprendre.

— Nous nous sommes mis à deux pour manger mes terres, continua-t-il, le phylloxera et moi ; mais je fis tout ce que je pouvais pour aller plus vite que le phylloxera, et j’y réussis. Quand ce fut fini, je commençai d’être heureux. Aujourd’hui, je m’en vais chez l’un pour chasser, chez l’autre pour les vendanges, chez tout le monde pour les noces et les baptêmes. J’ai toujours le temps de causer, n’ayant rien à faire. Sans moi les gens mourraient d’ennui. Je suis un enfant de lumière. Je vais, je viens, je ris, je chante l’opéra, et il y a toujours des élections dans un coin ou dans un autre. Croyez-vous qu’on puisse faire une élection sans moi ? Qu’est-ce que je coûte ? Un verre de vin et un repas. Qu’est-ce que je donne ? Eh ! je donne moi !

— C’est bien payé, dit Cazevieille, sérieusement.

— Je fais ce que je peux, reconnut le Monarque. Montrez-moi quelqu’un de plus serviable ? Les hommes n’ont pas de joie quand je manque, et les femmes se languissent de me voir, car elles m’aiment. Je ne leur donne que de bons conseils, et je suis gai.

— Et votre acte d’héroïsme ?

— Ce n’est rien, fit-il avec modestie. Seulement madame Beauvoisin, de Souvignargues, avait une fois exprimé le désir de m’avoir à dîner, et il se trouva que monsieur Beauvoisin n’était point là. J’ai pour cette dame le plus grand respect et pour rien au monde je n’eusse voulu que sa réputation fût compromise. Voilà pourquoi, monsieur Beauvoisin étant rentré à l’improviste, je m’enfermai dans une grande armoire dont sa femme garda la clef dans sa poche.

— Tu vas voir ! fit Cazevieille, avec orgueil.

— Je m’arrangeai comme je pus pour dormir. Une nuit est bien vite passée. Mais croiriez-vous, monsieur, croiriez-vous qu’à une heure du matin le feu se mit à la maison et que madame Beauvoisin, dans son trouble excusable, s’enfuit sans me délivrer ! Le feu avait pris dans la cuisine, j’entendais les flammes ronfler, je me disais : « Les voilà qui grimpent l’escalier, bon ! les voilà qui sont sur le palier, les garces, les voilà qui entrent… et moi je veux m’en aller ! » Des coups de pied, des coups de poing, des coups de reins, j’en donnais à cette armoire du diable ! Mais c’était un trop bon meuble.

— Et vous n’avez pas appelé ?

— Je ne pouvais pas appeler à cause de l’honneur de la maîtresse de la maison. Plutôt mourir ! Mais c’est ici que le ciel m’envoya une inspiration. Je réunis toutes mes forces, et je mugis comme un taureau : « Sauvez les meubles !… Sauvez les meubles ! » Cela fit que monsieur Beauvoisin et ses amis vinrent chercher l’armoire.

— Hein ! dit Cazevieille, vous n’auriez pas pensé à ça, dans le Nord !

— Hé ! répondis-je, vous ne l’avez même pas inventée, votre histoire ! Je la connais : c’est un vieux fabliau.

Mais Cazevieille me répliqua, dans sa juste sévérité :

— Quand tu nous as raconté que tu avais pris des poissons à la nage, est-ce que nous avons discuté ? Il faut toujours croire ce qui est beau, parce que c’est plus plaisant.


C’était une leçon. Personnelle, mais générale aussi. Elle me fit pénétrer plus avant dans l’âme de mes amis : ils ne voulaient considérer l’existence que comme un aimable jeu de leur imagination. Cazevieille, d’ailleurs, n’insista pas. Même, reconnaissant avec impartialité que la pêche n’avait pas été très heureuse, il dit seulement au Monarque :

— Si du moins on pouvait chasser, n’est-ce pas, si on pouvait chasser ?

— C’est à voir ! répliqua le Monarque.

Il n’ajouta rien, mais eut le lendemain une conversation toute confidentielle avec le Tiennou, qui est un peu simple et porte les colis au chemin de fer quand par hasard il a besoin de gagner : c’est deux fois par mois, en bonne saison. Puis il arriva qu’un beau matin le voisin Peyras trouva toutes ses poules étranglées dans sa basse-cour. Non seulement les poules, mais les oies, les canards, les dindes, enfin tout ; et cela donna de quoi causer, pour la chose, et parce que les gendarmes vinrent exprès du chef-lieu de canton. On interrogea Tiennou. Les gendarmes aiment beaucoup à faire avouer Tiennou, quand il se passe n’importe quoi de désagréable à l’Espélunque. Ils font un procès-verbal comme quoi « le délit a été commis par personne irresponsable », et l’enquête ne va pas plus loin. Il est donc bien vrai, comme vous voyez, qu’un innocent est une bénédiction pour un pays.

Mais, cette fois-là, Tiennou ne voulut rien avouer. Il dit :

— C’est le loup !

Les gendarmes froncèrent les sourcils et demandèrent :

— Quel loup ?

— C’est le loup de l’Espélunque, répéta Tiennou.

Il y a près de l’Espélunque un grand trou dont l’orifice est à peu près circulaire, avec dans le fond une espèce de caverne, où l’on ne trouve absolument rien d’intéressant. C’est de cette caverne du plateau calcaire que le village tire son nom. Je m’évertuai à démontrer que le Tiennou était encore plus idiot que de coutume, attendu que les petits bergers menaient paître leurs moutons tous les jours sur les bords du trou, et qu’il n’était jamais rien arrivé, ni aux moutons, ni aux bergers, ni aux bergères. Mais, à ma grande surprise, Cazevieille, qui est maire, prit un air excessivement réfléchi. Il dit :

— Ça se pourrait bien !

Les gendarmes furent émus.

Et je ne sais pas comment cela se fit, mais tout le monde à l’Espélunque déclara, le premier jour, que ça se pourrait bien, et le second jour que c’était sûr, que c’était un loup qui avait tordu le cou aux volailles de Peyras. Le troisième jour tous les bergers et toutes les bergères avaient vu le loup. Le quatrième jour, on télégraphia au préfet pour obtenir l’autorisation d’une battue au fusil, et, le sixième jour, l’autorisation arriva.

Je représentai à Cazevieille que, de mémoire d’homme, on n’avait jamais vu un loup dans la contrée, que ces animaux se cachent d’habitude sous des fourrés impénétrables, et que ni les chênes-nains, ni les figuiers n’étaient des demeures suffisantes pour ces bêtes féroces ; qu’une simple belette pouvait avoir fait tout le mal. Il me répondit avec indignation :

— Connais-tu la fontaine de Massane, la propre fontaine d’Estelle et de Némorin ?

Je la connaissais.

— Eh bien, du temps d’Estelle et de Némorin, il y avait des loups, puisque Florian le dit. Donc il peut bien y en avoir maintenant.

Si je lui avais répondu qu’Estelle et Némorin n’ont pas existé, il m’aurait arraché les yeux. Je n’avais qu’à me taire.


Le lendemain on fit la battue, avec le concours de tous les adultes en état de porter les armes, ceux de l’Espélunque, ceux de Satinettes, Valflaunes, Garrigues, Combas, Montpezat, Fontanès, Souvignargues ; il vint même des chasseurs d’au delà de Quissac et de Sommières. On fouilla la caverne, en poussant des cris fort sauvages. Beaucoup de corbeaux y nichaient. Je ne sais comment il se fit qu’en tirant des coups de fusil pour faire partir le loup, quelques-uns de ces corbeaux furent atteints. Au retentissement des armes à feu, quelques chasseurs crièrent qu’ils avaient vu la bête, et la battue descendit en plaine : deux cents hommes armés jusqu’aux dents, lourds de cartouches et fous de joie. Ah ! on sautait par-dessus les ceps de vigne, et on trottait sur les aubergines, et on écrasait les fèves jeunes ! Les fusils partaient, partaient tout seuls et tout le temps. Les gendarmes étaient à cheval. Ils allaient de l’un à l’autre, ils criaient : « Vous l’avez vu, vous l’avez vu, où est-il ? » On leur répondait :

— Je crois bien que c’est à droite… ou à gauche… ou par là, vers le ponant.

Moi, je devenais fou, je galopais à pied avec les gendarmes à cheval, j’allais de l’un à l’autre, je retournais de l’autre à l’un. Et, quand j’avais le dos tourné, c’était comme un fait exprès : pan ! pan !

A la fin, j’aperçus le Monarque. Il visait soigneusement, tirait, prenait une figure de jubilation, courait, se penchait vers quelque chose. Je lui dis :

— Vous l’avez touché !

Il répliqua froidement :

— Peut-être que si on l’avait laissé grandir, il serait devenu un loup !

C’était un beau lièvre, qui pesait bien dans les six livres. Il le mit dans une grande poche de sa veste, derrière son dos, et repartit. Et à travers tout le pays, de la Vidourle au Brestalou, on fusilla, fusilla, fusilla, jusqu’à la nuit noire. Je m’étonne qu’il n’ait pas plu, ainsi qu’il arrive, à ce qu’il paraît, dans les grandes batailles d’artillerie.

Enfin nous regagnâmes l’Espélunque.

Tout le monde avait l’air radieux, excepté les gendarmes. Une fois rentré à la maison, le Monarque vida la grosse poche qui gonflait son dos. Il en tira le lièvre, deux perdrix et une douzaine de moineaux qu’il baptisa solennellement du nom d’ortolans.

— Et les autres du village ? demandai-je.

— Les autres ! Ils en ont aussi, des ortolans et des merles, peut-être, et des palombes, et des tourdes… C’est une fête de Pâques, ça, une fête de Pâques, monsieur !

— Alors, fis-je, bouleversé, il n’y avait pas de loup, vous saviez qu’il n’y avait pas de loup ?

Le Monarque devint subitement très grave.

— Il y avait peut-être un loup, dit-il. Rien ne prouve qu’il n’y a pas de loup. Puisqu’il y en avait, du temps de Florian, vous savez ! On ne l’a pas vu tout à fait, c’est vrai, on ne l’a pas tué, c’est certain ; mais c’était un devoir patriotique de le chercher. Spécialement quand la chasse est fermée.


Telle fut ma première rencontre avec le Monarque. Des divers épisodes de son existence, qui vont être le sujet de ce qui va suivre, il en est quelques-uns dont je fus le témoin oculaire, d’autres qui me furent révélés par la seule voix publique. C’est que le Monarque, en effet, est la gloire de l’Espélunque. Il a ses historiographes, il a ses commentateurs et même ses disciples : je n’ai fait que tenir la plume sous leur dictée.

II
SA DISCRÉTION

Le Monarque — de son vrai nom Juste-Claude Bonnafoux — avait tenu à me le faire savoir : aussi bien que l’ami des hommes il est celui des femmes. Cela est vrai : toutefois il se vantait un peu, et il importe à cet égard de nous bien entendre. Le Monarque est l’ami des dames, mais il ne fut point fréquemment honoré de leurs faveurs suprêmes. Dans ce champêtre coin de Provence, aussi bien, je pense, que dans beaucoup d’autres régions campagnardes, l’impossibilité de rien cacher de leurs moindres actions impose à la plupart des femmes une prudence qui préserve presque toujours leur vertu. Se sentant perpétuellement épiées, celles qui sont mariées demeurent fidèles à leurs époux. On ne cite guère, à l’Espélunque et dans les environs, que le pauvre Bécougnan pour avoir eu des malheurs ; et aujourd’hui il est veuf : ainsi cela ne compte plus. Ou bien, si ces dames manquent à la foi conjugale, elles tombent si bas quand cela se sait, qu’elles ne peuvent plus guère se refuser à personne — et alors elles ne sont plus intéressantes. Restent les filles, que le diable tente parfois ; et encore, au pied de ces Cévennes où catholiques et descendants des vieux huguenots s’épient réciproquement, il y a plus de gaillardise dans les propos que d’aventures dans les familles. Voilà même pourquoi il a bien fallu que le Monarque se mariât, ainsi que vous le verrez tout à l’heure. Mais la vérité est que, jusqu’à son mariage, ses conquêtes furent assez rares. On le félicitait cependant d’avoir obtenu les bonnes grâces de madame Fumade. Cela n’avait fait de mal à personne : madame Fumade était une étrangère ; et, contre les étrangers, tout est permis.

Car cette dame, qui était venue passer un mois à Maillezargues, pour prendre le bon air, chez ses amis Fabrenouze, n’était pas du pays, pas même de Nîmes. On la croyait du Nord, c’est-à-dire de Valence, peut-être de Lyon. En tout cas, il était bien certain qu’elle n’était pas mise comme les autres dames. Non seulement pour aller à la messe, mais assez souvent même pour se promener toute seule dans la campagne, elle portait, sous son grand chapeau de paille très fine, orné de deux ou trois roses légères, un « tailleur » de couleur nankin comme on n’en avait jamais vu, et qui jeta dans une grande agitation la population féminine de l’Espélunque. Elle ajoutait d’ordinaire à cette toilette, déjà suffisante pour attirer l’attention et la jalousie, une ombrelle dont la teinte était appareillée à celle de son costume, et des gants de fil. L’opinion générale fut que madame Fumade était une personne de mœurs légères.

Par un hasard peu commun, l’opinion ne se trompait pas tout à fait. Madame Fumade appartenait à cette agréable catégorie de femmes qui, après avoir consacré les quarante premières années de leur vie à la vertu, à leur époux, et même à la patrie, à qui elles ont donné des défenseurs, songent qu’il est temps de s’offrir quelque chose à elles-mêmes, et mènent alors, si l’on peut ainsi parler, la vie de garçon. Elles y mettent du désintéressement, de l’ardeur, et cependant quelque sagesse : entendez par là qu’elles évitent la grande passion, c’est-à-dire les grandes douleurs. Viennent tout à fait les cheveux gris, ce seront de bonnes personnes, leur expérience servira aux générations futures. Peut-être même garderont-elles, ayant eu la prudence de ne les avoir pas trop aimés, des conseillers utiles et reconnaissants.

Au cours d’une de ses promenades solitaires, madame Fumade avait rencontré le Monarque, dont l’aspect l’avait charmée. Le pantalon troussé le plus haut qu’il pouvait sur les cuisses, la chemise de flanelle ouverte, affrontant bravement l’eau froide du Gardon, il pêchait à la main ! Oui, ce n’était pas, comme pour moi, une plaisanterie, Cazevieille ne m’avait pas menti ! Passant ses doigts agiles sous les rocs épars dans le torrent, sous les racines des arbres, sous les herbes chevelues, le Monarque sentait parfois trembler le ventre d’un poisson engourdi par ces ondes glacées, qui avaient encore un goût de neige : et il le prenait par les ouïes, vivement. Et qu’il était beau à regarder, avec sa peau couleur d’orange claire, ses yeux noirs, son nez mince qui lui tombait sur la moustache, et son torse de lévrier maigre, qui bondirait bien s’il n’eût mieux encore aimé bâiller en s’étirant !

Se sentant regardé, le Monarque s’alla étendre au soleil, sur une grande pierre plate, sous couleur de se chauffer. Puis il chanta, pour son plaisir et pour la séduction. Il chanta Si j’étais roi, puis le grand air de Vincent dans Mireille, l’Alleluia d’amour de Faure et diverses autres romances, telles que Vogue, ma balancelle ! Il chanta ces choses, qui étaient à son goût, d’une voix juste et sentimentale ; et c’était pour sa propre satisfaction, c’était aussi pour plaire, c’était enfin parce que de chanter, dans son idée, ça grandissait la scène : tant il a besoin de mettre quelque chose d’un peu artificiel quelque part, quand il éprouve un sentiment vrai ! Mais madame Fumade, sans qu’elle en eût conscience, était comme lui : elle se sentit très tendrement émue, avec une pointe de désir, un avant-goût de volupté. Telle fut sa première rencontre avec le Monarque ; il ne faut donc pas s’étonner si elle prit quelques dispositions pour le voir encore.

Mais quand au cercle, ou bien au café Muraton, devant le Monarque, on risquait là-dessus quelques allusions flatteuses, il gardait le silence distingué des hommes du monde qui savent ce qu’ils doivent à la réputation des femmes. On ne l’en admira que davantage, avec une pointe de jalousie. Bécougnan, par la raison sans doute qu’il a été trompé par sa femme, a gardé une sorte de rancune contre le sexe tout entier. Voilà sans doute pourquoi il se fit l’écho des bruits fâcheux qui couraient sur la réputation de madame Fumade. Le Monarque se conduisit comme un vrai chevalier.

— Bécougnan, dit-il avec majesté, une étrangère qui vient à l’Espélunque est sous la protection de tous les gentilshommes de la commune !

On apprécia d’autant plus le détour qu’il prenait pour défendre madame Fumade, sans avoir l’air d’invoquer un motif personnel, que tout le monde était au courant des choses. Car s’il manifestait, au cercle, de si nobles réticences, il n’avait point, n’est-il pas vrai, les mêmes raisons de ne se point confier à un ami ; l’amour vit de discrétion, c’est entendu, mais aussi de confidences ! Il tenait donc, dans le particulier, Touloumès au courant du progrès de ses amours « avec une femme du monde », et Touloumès en faisait part ensuite à ceux que cela pouvait intéresser, c’est-à-dire un grand nombre de personnes. Touloumès ne cachait point à son ami qu’on s’inquiétait un peu que tout jusqu’ici, entre lui et madame Fumade, se fût passé en conversations ; et le Monarque baissait la tête, humilié. Un jour enfin, il put dire à Touloumès :

— Je vais vaincre enfin, ami, je vais vaincre ! J’aurai demain tout ce que je puis désirer. Mais jure-moi à ton tour que tu garderas le silence. Personne, comprends bien, personne ne doit savoir : une ombre d’indiscrétion, Touloumès, et je te tue ou je me tue !

— Mais, objecta Touloumès, c’est que tu sais si bien y faire, Monarque. Si par hasard tu blaguais ? On va croire que tu as blagué.

— On ne pourra pas le croire, répondit-il. Regarde du côté de Tornac, demain. Je ne t’en dirai pas plus, et personne jamais n’en saura davantage. Regarde du côté de la tour de Tornac, demain, vers quatre heures.


On regarda.

A près d’une demi-lieue, droite et rude sur le ciel, la vieille forteresse dresse au-dessus du Gardon son squelette ébréché. Un arbre a crû sur sa cime presque inaccessible, le bosquet de chênes verts qui l’entoure rend sa base invisible, et nul n’y fréquente plus que les touristes, à l’automne ou au printemps. Le Gardon, grossi par les pluies d’hiver, secoue des galets à ses pieds, et l’on voit encore derrière sa masse ruineuse, une autre colline sèche, hérissée d’oliviers maigres, déjà très lointaine sur l’horizon pâle.

… Le Monarque parut, sortant de chez lui. On se précipita comme pour le suivre.

— Messieurs ! dit-il d’un air choqué. En vérité, messieurs !

— La discrétion ! murmura Touloumès. Songez à la discrétion qu’il doit garder !

En effet, la façon dont le Monarque disparut fut miraculeuse. S’il avait pris par les Garrigues ou par le Gardon, nul n’en vit rien. Il s’était évanoui ! Mais on aperçut, venant du pont de Gers, une ombrelle jaune.

L’ombrelle dansa le long du torrent. Sur la route claire, elle s’éclipsa derrière la Corne de Marbre, où sont les carriers, surgit au bout de dix secondes un peu plus près, un peu plus haut : elle montait vers Tornac, rien n’était plus sûr. On l’aperçut, on la perdit à cause des lacets de ce sentier qui grimpe, elle s’enfonça derrière le bosquet de chênes verts ; et l’on ne vit plus rien.

— Qu’est-ce que ça prouve, Touloumès, demandèrent les huit cents habitants de l’Espélunque, tous groupés du côté du cours qui surplombe le torrent ? Qu’est-ce que ça prouve ? La dame est venue à Tornac, mais le Monarque, va voir s’il y est !

— Patience ! répondit Touloumès.

Mais il était aussi inquiet que les autres.

… Tout à coup, un petit drapeau se dressa, pour ainsi dire tout seul, au sommet de la tour, un petit drapeau blanc, tout pâle et léger.

— Il faudra que je vous fasse signe, avait dit le Monarque à madame Fumade. La montée est rude, ce n’est pas la peine de la faire, si je n’y suis pas. Je vous ferai signe, discrètement.

Il avait fait signe, donc il était là. Madame Fumade put s’en assurer, et ne s’en plaignit point. Les habitants de l’Espélunque aussi, à cause du drapeau.


Et cette aventure accrut encore la gloire du Monarque, ainsi que sa réputation de galant homme très discret.

III
LES NOCES DU MONARQUE

Le jour où le Monarque apprit que madame Emma, dont il avait fait la connaissance à Nîmes, recevait de son frère de Marseille, chaque trimestre, une rente de cent francs, ce qui faisait, bon dieu ! quatre cents francs par an, ce ne fut pas l’avarice, mais l’étonnement et la timidité qui lui donnèrent tant d’émotion. Il ne sut pas deviner que si madame Vidoulenc lui faisait cette confidence, c’est que, de son côté, la splendeur des vêtements du Monarque, qu’elle venait de comparer avec la modestie de sa propre toilette, lui inspirait un sentiment d’humiliation.

Le Monarque portait un complet confectionné à carreaux alternativement jaunes et violets, nuance riche et singulière que seul, dans la nature, le plumage de certains oiseaux peut rappeler, mais avec moins d’éclat. Ses souliers, jaunes également, qu’il venait de faire cirer dans une rue de Nîmes, près de l’endroit où se dresse, en bronze, l’effigie de l’empereur Hadrien, brillaient de telle sorte qu’il y aurait pu mirer, en penchant un peu le corps, son chapeau mou à l’italienne, couleur pain brûlé. Le blanc de son plastron de chemise était relevé d’un semis de petites fleurs rouges ; le col, bas et mou, s’ornait d’une régate toute rouge. Ainsi le Monarque apparaissait, sous le soleil couchant, comme une symphonie d’or et de pourpre ; et pour sa personne même, elle était vive, mince et dégourdie, vaillante et noble.

Ce complet magnifique était sa seule fortune ; le Monarque ne possédait rien autre au monde. Vous vous en souvenez, il avait eu des vignes, dans le temps, mais le phylloxera les avait mangées, et il a aidé le phylloxera dans la mesure de ses propres moyens, qui sont vastes, ingénieux et divers. A cette heure, il ne lui reste plus qu’un petit jardin, autour d’une masure, et quand il a en vérité trop besoin d’argent, il se loue chez les riches. Mais en général, autant que possible, il ne fait rien, et c’est pour cette cause qu’on l’appelle le Monarque, non pour une autre. Car la vie est la vie, va, elle est bonne ! Il y a les noces, il y a les naissances, Il y a même les enterrements. Il y a la pluie, qui retient les gens chez eux, et ils s’ennuient, il leur faut quelqu’un ; le soleil, qui les égaie, et ils ont besoin qu’on leur chante. Il y a la chasse, il y a la pêche, et les vendanges, et l’époque où les Lyonnais viennent acheter les cocons. A l’Espélunque, on ne peut pas les conduire à l’Opéra, ceux à qui on veut faire politesse, alors : on leur délègue le Monarque. Il est la joie, il est la lumière, il est la musique ; et son âme souple et un peu folle n’est voluptueuse qu’avec innocence.

La carrière même qu’il a embrassée l’exige, et je vous l’ai dit. Si l’on veut rester l’ami des familles, il ne faut pas y jeter le trouble. Aussi le Monarque aurait-il vivement souhaité la présence, à l’Espélunque, d’une veuve jeune et indépendante. Mais il n’y en avait plus, depuis le départ de madame Fumade, et voilà pourquoi, y sacrifiant toutes ses économies, Bonnafoux avait fait l’acquisition de ce complet magnifique : il le mettait pour aller à Nîmes et séduire des cœurs.

C’est ainsi qu’il avait rencontré madame Vidoulenc, une veuve, justement, mais dont la vertu lui avait imposé. Il ignorait les manières qu’il faut pour faire la cour aux dames de la ville : ce n’est pas comme à la campagne. Il voyait bien parfois, quand il risquait un mot un peu hardi, les ailes d’un nez droit et fin frémir légèrement ; il distinguait l’ardeur secrète qui relevait un instant les coins de la bouche de madame Emma, comme si elle eût savouré une fraise tiède en train de fondre. Mais elle ne s’était jamais laissé rien prendre que la taille. Et maintenant, il découvrait qu’elle était riche à quatre cents francs de rentes ! Les distances lui parurent s’accroître démesurément, il la vit aussi complètement inaccessible que celles pour qui, là-bas, on lui demandait parfois de chanter un air de Mireille ou de Si j’étais roi, et qu’il était forcé de respecter dans l’intérêt de son industrie ; son cœur sensuel et naïf en fut désespéré.

Quelques pièces d’argent sonnaient encore au fond de sa poche : il conduisit madame Emma prendre un madère au café Peloux. Ce geste, et la splendeur des choses, autour de lui, commencèrent de lui donner l’illusion de la fortune. Il baignait dans une atmosphère chaleureuse, il ne rencontrait que des gens qui ne faisaient rien, qui semblaient n’avoir jamais rien à faire, comme lui ! Ils vivaient avec une facilité contagieuse et communicative, ils s’asseyaient aux terrasses le visage épanoui. L’air du soir sentait l’anis, à cause de l’absinthe, et la frangipane, pour les acacias.

Un monsieur habillé d’une façon distinguée, comme le Monarque, vendait les billets d’une loterie où l’on gagnait un perdreau rouge. Sagement persuadé qu’on ne gagne jamais, le Monarque ne se souciait pas de faire cette dépense.

Tandis qu’il regardait dédaigneusement le perdreau, une imagination soudaine lui fit dire :

— J’en tue tellement tout ce que je veux, de ces bêtes, chez moi !

Et il est vrai que le Monarque braconne. Mais madame Emma, qui l’admirait, dit naïvement :

— Chez vous, n’est-ce pas, sur vos terres ?

— Sur mes terres, dit le Monarque, presque sans le vouloir, — mais il aurait eu tant de peine d’avouer qu’il n’avait rien ! — sur mes terres et sur celles des voisins. On va chez l’un, on va chez l’autre…

Madame Emma réfléchissait.

— Ce sont des vignes, affirma-t-elle.

Elle pensait toujours aux terres du Monarque. Il tâcha de répondre d’une manière évasive :

— Dans le Gard, ce sont généralement des vignes, quelquefois aussi des mûriers, quand la terre est grasse et l’eau bien proche. Dans la montagne, ce sont des troupeaux.

— Vous avez aussi des troupeaux ! dit madame Emma.

Elle trempait ses lèvres dans un verre de madère ; il avait demandé une absinthe dont les essences perfides et généreuses le grisaient déjà.

— Oui… dit-il, des moutons.

Il aurait dit aussi bien des onagres ou des coquecigrues. Pourtant, il avait pensé à des moutons, parce que ce sont tout de même des bêtes plus habituelles, et aussi que vraiment il possède une chèvre. Mais durant qu’il parlait, il avait des remords. Une espèce de discrétion, ou de jalousie, le poussa inconsciemment à peindre les mille embarras des riches qui ont le malheur d’avoir des champs, des vignobles et du bétail : le phylloxera, qu’il connaissait bien ; le mildew, la mévente, et, pour les moutons, la clavelée, le charbon, les inondations qui balayent tout au long la vaste vallée du Gard : les peupliers comme des fétus, les brebis comme des rats noyés. Mais l’alcool lui souffla bientôt de la gaieté, de l’enthousiasme, une espèce d’optimisme ironique.

— Ça ne fait rien, dit-il, ça ne fait rien. Les années d’élections générales, nos députés nous font bien rembourser nos inondations. Ça rapporte !

Il avait dit « nous » dans une espèce de délire d’orgueil et parce qu’en pays provençal tout le monde triomphe des faveurs qu’on obtient du gouvernement et des Chambres. C’est comme une victoire patriotique remportée sur les gens du Nord. Et cela prouve que le député « sait y faire ».

— Oui, dit madame Emma, pensive, et ne sentant pas à quel degré de scepticisme transcendant le Monarque s’était élevé, on a du mal.

— Bah ! fit-il, on a son régisseur !

Il dit cela parce que, dans son imagination, qui s’exaltait, il voyait par la pensée les régisseurs de ceux qui ne font pas valoir eux-mêmes leurs biens, des hommes adroits, forts et retors, durs aux gens du pays et perfides à leurs maîtres.

— Vous en avez un ?

— Parbleu ! cria le Monarque, entraîné comme dans un torrent. Si j’en ai un, c’est un ancien officier. Ah ! le mâtin !

Une idée lui vint, soufflée par l’ivresse qui lui montait au cerveau. Il appela le chasseur du café Peloux.

— Restez là, dit-il, j’ai un télégramme à vous donner.

Et tandis qu’emportée par son propre rêve, apercevant des pampres, des béliers odorants et cornus, des bœufs traînant des chars, et toutes les poules du poulailler, et tous les coqs, et les oies au ventre qui traîne, madame Emma regardait par-dessus son épaule, il écrivit un télégramme impérieux et vague à un régisseur qui n’existait pas et qu’il appelait : « Mon cher commandant ! »

— Je l’appelle « mon cher commandant », répéta-t-il. C’est un homme du Nord : il est vaniteux.

Le chasseur porta le télégramme. Le Monarque n’en avait cure. Il l’avait adressé à « Poulbot, régisseur, l’Espélunque », et il n’y avait que l’Espélunque dans tout cela qui se pût trouver. Il savait que ce n’était pas suffisant pour que la dépêche arrivât. Il était tranquille. Jamais il ne fut plus fier, plus amoureux, plus irrésistible que dans les minutes qui suivirent. Son génie l’emportait.

Il avait de la générosité, il avait de la simplicité, il avait de la grâce. Ce fut à cet instant qu’il s’aperçut que madame Emma faiblissait.

— Monsieur Bonnafoux, dit-elle, voulez-vous vraiment de moi ?…

Le Monarque fit un geste orgueilleux. L’or du couchant tombait en pièces d’or sur son veston couleur d’or. Il était l’apothéose d’une apothéose, il rutilait.

— … Mais vous savez que je suis une honnête femme, continua-t-elle. Comme mon frère de Marseille sera fier de me savoir si bien mariée…


Voilà comment le Monarque tomba fiancé. Le temps qu’il fit sa cour lui fut atroce et délicieux. Il s’enfonçait avec une volupté inquiète dans ses mensonges imaginifiques, il inventait un roman royal et diamanté — et tout ce qui arriva réellement à l’Espélunque, les grêles, les pluies, la sécheresse, le mistral, les chevaux qui crevaient, les vaches qui faisaient deux veaux, le croît des luzernes, la hausse des esprits de vin, c’est à lui que toutes ces choses advinrent. Il vécut une existence centuplée, millionnaire, grandiose. Il s’annexa l’Espélunque comme un premier ministre peut s’incorporer la France. L’Espélunque était à lui, il se sentait vraiment riche, et il était aimé.

Les noces l’inquiétaient un peu, mais vaï, elles devaient se faire à Nîmes, où il n’était pas connu, et pour y subvenir dignement, il emprunta. Pour les témoins, ce furent Touloumès et Bécougnan. Il n’avait mis qu’eux dans la confidence et ils furent discrets, pour le moment, parce que l’histoire était belle, et qu’ils en voulaient voir la fin. Le Monarque expliqua, d’ailleurs, qu’il n’avait point de famille, le pauvre. Ah ! c’est un des inconvénients d’avoir hérité ! Quand le frère d’Emma vint de Marseille, la veille des noces, avec sa femme, il l’éblouit par sa redingote noire, qu’il avait louée, et sa cravate blanche. Le dîner, chez Manivet, fut somptueux. Les époux et les deux témoins prirent ensuite le train pour Gers, qui est la station la plus proche de l’Espélunque. Le Monarque, glorieusement, prit des premières. Touloumès et Bécougnan avaient des secondes.

— Les pauvres ! dit le Monarque d’une voix noble et discrète.

Et il les fit monter avec lui, payant le supplément. Il aimait mieux ne pas être seul avec madame Emma. L’idée de la catastrophe, inévitable et prochaine, commençait à lui serrer le cœur dans la poitrine. Le frère de Marseille mit deux baisers sur les joues de sa sœur.

— Nous sommes bien heureux ! dit-il. Si nos amis de Marseille pouvaient te voir…

La femme du frère de Marseille était là, toute jaune de jalousie. Pourtant, elle embrassa tout de même la nouvelle madame Bonnafoux. On peut haïr les parents riches ; il ne faut pas se brouiller avec eux.

Dans le wagon, le Monarque fut sombre. De l’argent qu’il avait emprunté, il ne lui restait rien, et il revoyait maintenant la masure triste où ils allaient arriver, à la nuit noire, la misère du lendemain ; surtout, il redoutait l’aveu, l’aveu terrible. A la gare de Gers, toutefois, il fit un dernier effort pour retarder le dénouement. Son génie se réveilla :

— Je ne vois pas ma voiture, dit-il. J’avais pourtant bien télégraphié à mon cocher.

— C’est qu’il aura conduit ton régisseur à la foire de Blanduze vendre tes moutons, dit Touloumès d’un air froid.

Ils durent faire deux lieues à pied jusqu’à l’Espélunque. Mais l’air était doux ; dans les broussailles, au lit presque desséché des deux Gardons, des lucioles s’enlevaient comme des flammèches éventées. Des cascatelles chantaient. Il y avait aussi la palpitation presque douloureuse des tendres petites étoiles. Le ciel était sublime ; il en tombait de la volupté. Le village était tout sombre et endormi quand on y parvint, et madame Emma presque pâmée, sans qu’elle pût savoir elle-même si c’était de fatigue ou de désir.

Touloumès et Bécougnan avaient disparu dans la nuit.

Le Monarque ouvrit une porte au milieu de pierres disjointes.

— C’est ici, fit-il, d’une voix basse et malheureuse.

Il n’y avait rien dans ce bouge, et il y avait de tout, comme il est de coutume chez les misérables : le lit, trop étroit même pour un seul, l’âtre avec la marmite, la table, quelques chaises de bois, une huche, des guenilles pendues et la provision de bois, des ceps de vigne arrachés, entassée dans un coin.

— Qu’est-ce que c’est, dit Emma interdite, où sommes-nous ?

Le Monarque, comme pour mieux tenir le coup qu’il prévoyait, se cala sur ses deux jambes écartées. Il n’était pas fier.

— C’est chez moi, fit-il humblement. C’est tout ce que j’ai, mon Emma… J’avais menti.

Emma comprit. Elle suffoqua et se mit à pleurer. Puis, marchant vers son mari, elle lui enfonça d’un seul coup huit ongles dans les oreilles. Il ne sentait pas la douleur, mais la coulée lente du sang l’importunait comme des pattes de mouche. Y portant les mains machinalement, il les ramenait sur sa figure, qui apparut, à la lueur d’une chandelle, barbouillée de rouge, ridicule et bouleversée. Le Monarque avait posé à terre la valise de madame Emma, qui fit un geste pour la reprendre.

— Tu peux t’en aller, fit-il, je t’ai menti : c’est ton droit.

Et il ajouta, désespéré :

— Le mariage n’est pas consommé. C’est nul !

Mais madame Emma cria :

— Le mariage ! Eh ! consommé ou non, c’est un mariage. La misère, ça me connaît, je n’en ai pas peur, Bonnafoux. Mais mon frère de Marseille !

— Eh bien ? demanda le Monarque sans comprendre.

— Lui, à qui j’ai dit que je faisais un si beau mariage ! Et ma belle-sœur, que j’avais mise en dédain, et j’en ai eu tant de plaisir ! Qu’est-ce que je vais leur avouer, maintenant ?

Elle s’était remise à pleurer, par chaudes larmes. Et le Monarque comprit : elle était digne de lui ; elle n’avait pas de besoins, non ! mais de l’orgueil et de l’imagination. Son visage s’éclaira :

— Vaï, dit-il, ce n’est que ça ? Est-ce que je ne sais pas blaguer ? Est-ce que je n’ai pas prouvé que je sais y faire, pour blaguer ? Emma, Emma, tu verras !

Ils s’étreignirent sur le lit misérable. Et, dans l’ombre voluptueuse, ils méditèrent, à deux cette fois, un autre grand complot.


Même quand l’eau du Gardon n’a pas de vagues ni de chute, qu’elle se contente de courir, un peu vivement, d’une allure à la fois régulière et pressée, sur l’arène et les cailloux du fond et des rives, le bruit, le tout petit bruit de ses ondes légères est si plaisant ! C’est comme l’haleine fraîche d’une fille très jeune.

Le Monarque descendit vers elle. Ses pieds nus foulèrent une plage de beau sable jaune, mais si étroite que si les ondines y viennent encore danser le soir, en vérité il faut que leur taille ait diminué, depuis le temps, qu’elles ne soient guère plus grandes aujourd’hui que des poupées. Au-dessus de la tête les arbres se joignent en berceau ; plus loin, ils retombent presque au niveau du lit vague de la rivière. Cette place creuse est cachée, verte, discrète, imperceptiblement mélodieuse.

Résolument le Monarque entra dans l’eau, qui ne lui montait pas à mi-genoux. Son corps leste se pencha, ses bras brunis, mais bien faits, des bras d’homme qui ne se donne pas trop de mal, mais qui s’en donne tout de même, qui travaille, si vous voulez, mais pour le plaisir, s’abaissèrent d’un geste doux, prudent, presque câlin : il ramenait vers lui une vieille couverture de laine rouge, qu’il porta vers la berge avec des soins si délicats qu’on eût pensé qu’il glissait sur l’eau légère, au lieu de marcher. Il l’étendit sur le sable, tira son couteau, qu’il affûta sur un grès et se mit à la tondre, comme s’il eût rasé la joue d’une personne, avec des précautions alertes, des calculs précis dans tous ses mouvements. Quand il eut terminé ce travail étrange, dépliant un morceau de lustrine noire, il y étala gravement le produit de sa moisson et repassa une seconde fois son couteau sur la couverture. Et tous ces fils ténus qui formaient maintenant une sorte de bouillie humide, il les versa dans une sébile qu’il agitait lentement. Quand il en eut écumé la surface, au creux du vase de bois quelques grains brillants apparurent et tremblèrent, à peine plus gros que des pointes d’aiguille. Il soupira et rejeta la couverture dans l’eau, la calant avec des pierres.

Des pas sonnèrent. Un homme s’arrêta sur la route, au-dessus du Gardon. C’était Touloumès.

— Eh ! Monarque, fit-il, tu cherches donc toujours de l’or ? C’est un métier de pauvre, péchère !

Le Monarque dédaigna de répondre. Puisque tout de même il en roule encore un peu, de l’or, le Gardon ! Quelquefois une paillette s’accroche à la toison hérissée qu’on lui confie. Et à la gratter patiemment ensuite, puis à la remettre au torrent, et toujours, et toujours, durant des heures, de l’aube à la nuit, on gagne parfois, dans sa journée, quand on est heureux, une petite pièce de deux francs. Le Monarque le savait bien, que c’est un métier de pauvre ! Mais il n’en avait pas d’autre, pour l’instant, et ce qu’il ramassait là, c’était de l’or, pas moins ! Ce qui brillait, c’était de l’or. La quantité n’est rien, il y a le mot ! Il cherchait de l’or, il pensait à de l’or, il en voyait un peu, il en tenait dans le creux de sa main.

C’est aussi que le moment venait, qu’il lui faudrait tenir parole, inviter le frère de sa femme et sa belle-sœur, qui le croyaient si riche, propriétaire de tant de prés, de vignobles et de troupeaux. Voilà pourquoi, depuis des semaines, afin de les recevoir et d’acquitter les dettes que lui avaient imposées son glorieux mariage, il peinait comme un galérien, orpailleur dans le Gardon, batteur de blé dans les granges, gardeur de chevaux, de bœufs, de taures et de génisses à la foire de Blanduze. Même il s’était fait payer pour chanter aux noces, lui Bonnafoux, le bénévole, qui s’était toujours vanté d’être généreux de ce qu’il avait, n’ayant point d’argent ! Et il avait été bien étonné de voir qu’on lui mettait si facilement une pièce blanche dans la paume entr’ouverte : il était comme une chèvre farouche qui ne veut pas y croire, quand on la caresse ! A la fin quelqu’un lui dit :

— Mais nous savons, Monarque. Va ! Touloumès nous a parlé : tu veux faire le riche, une fois. C’est pour la magnificence.

Et l’on riait, sans méchanceté. Le pli des bouches et la lueur des yeux condescendaient à son plan. Alors il comprit : on était avec lui parce que l’histoire était belle, qu’ils n’étaient pas du pays, ceux qu’il voulait abuser, et que tout le monde voulait être complice, par amour de l’art, du mensonge, de la gaieté, qui sont peut-être trois mots pour une même chose, et aussi, allons, par patriotisme, pour l’honneur de l’Espélunque ! On l’interrogeait :

— Monarque, pour quand est-ce, la grande fête ?

Et il vint un jour où, ayant amassé la somme qu’il fallait, il put dire :

— C’est pour demain !

Madame Bonnafoux était bien heureuse. Elle portait une toilette de dame, commandée à Nîmes, et depuis huit jours ses mains, qu’elle avait tenues à l’ombre et dans l’indolence, étaient devenues plus blanches. Parfois elle les baisait, émerveillée ; ensuite elle jetait au Monarque un regard plein d’un grand amour, parce qu’elle admirait son génie.

Ils allèrent chercher le frère de Marseille et la belle-sœur dans un landau qu’ils avaient loué à Blanduze : Les deux chevaux gris pommelé qui le traînaient avaient des roses au-dessous des oreilles et secouaient la tête en trottant comme pour balancer des encensoirs. Les panneaux des portières luisaient d’une couronne comtale, dorée sur un fond de laque noire épaisse et glacée. C’était la même voiture qui servait pour les tournées du préfet, et quand les deux invités descendirent de wagon le Monarque alla au-devant d’eux la mine brave, de son pas vif et fier, un bouquet à la main pour la dame. Madame Bonnafoux embrassa sur chaque joue sa belle-sœur, avec un air de bon accueil, de plaisir et de dignité tout à la fois. C’était comme la réception d’un couple princier par des rois, telle qu’on la voit peinte, presque chaque année, sur les journaux à images ; et tous ceux qui étaient là en eurent de l’orgueil, tant c’était bien fait, honorable et ressemblant.

Les chevaux reprirent d’un trot plus allongé, les jambes hautes, la route de Gers, la même que le Monarque avait faite avec la nouvelle épousée, quelques mois auparavant, le cœur plein d’un si noir et pesant souci. Que tout était changé, baigné dans une atmosphère d’aisance et de gloire ! Les premiers jours d’automne étaient venus ; au vent du matin, indulgent et tiède, les peupliers mêmes semblaient laisser tomber des pièces d’or vieilli sur la somptuosité des eaux et des herbes, sur ce char élégant, et bientôt sur ce cortège ! Car, sous les pas d’une cavalcade, on entendit chanter les échos du talus. Pour le coup, il fut étonné, le Monarque ! Ce n’était pas dans le programme, il n’espérait pas tant : mais ils avaient couru à sa rencontre, les jeunes hommes de l’Espélunque, montés sur les chevaux des fermes, des bêtes pesantes, sonores, larges de poitrail et rebondies de croupe, des guirlandes de fleurs en papier leur retombant sur le garrot ; et leurs cavaliers, chacun leur tour ou tous ensemble, tiraient des coups de fusil. On n’avait pas fait ça dans le pays, depuis le jour que le capitaine Dreyfus avait été gracié ! Ils criaient :

— Vive monsieur de Bonnafoux !

— Mais vous n’êtes pas noble, monsieur Bonnafoux, dit la belle-sœur, étonnée.

— Vous savez, répondit-il modestement, ici, ils aiment exagérer. C’est pour la flatterie, pas plus. Mais ça fait bien, par un beau jour.

Il avait feint, pour les inviter à l’auberge, que sa maison fût toute livrée aux ouvriers : « Une fantaisie de femme », dit-il légèrement. Mais on l’accueillit, au café Muraton, d’une façon si respectueuse et avec un repas si noble !

— Allez, allez, faisait le père Muraton, buvez ce vin, il est bon : c’est de la vendange à monsieur Bonnafoux. Et ce lièvre, quel fumet ! C’est tué sur ses terres : ils y engraissent, ces longues oreilles !

Le Monarque s’exaltait. Jamais un vrai riche n’eût pu jouir d’une bienvenue si sincère et si pleine, d’une sympathie si dépourvue d’arrière-pensée. On l’aimait, oui ! On l’aimait d’autant plus qu’on n’avait pas à l’envier. On l’aimait de n’être que le poète de la fortune. Ah ! que c’était bon, joyeux, délirant et facile ! Lui-même s’admirait d’avoir été le créateur de ce conte magnifique. Il était comme un orateur acclamé, comme un roi de théâtre, un millionnaire, mais illusoire et par conséquent sans inquiétudes : tels sont les sublimes avantages de la fiction.

Il rêva d’un dernier coup, d’une invention éblouissante qui couronnerait son œuvre. Laissant ses convives avec madame Emma, il alla trouver celui qui, à l’Espélunque, était l’homme riche en vérité, celui dont il n’était que l’image fausse, mais illuminée de génie.

— Monsieur Racamond, dit-il, vous ne voudriez pas me donner, pour aujourd’hui seulement, la clef de votre mazet ?

Et la vérité sourit au mensonge, elle l’adopta, elle en fut complice, elle l’épousa, toujours pour l’amour de ce qui n’est pas, seule joie de ce misérable univers : Racamond donna la clef de son mazet ! Le Monarque revint en disant :

— Nous pourrions faire maintenant un petit tour vers ma maison de campagne au milieu des vignes…

Fraîchement repeinte à la chaux, avec son toit de tuiles ondulées, pareilles à de petites vagues rousses, la maison fleurissait toute blanche, au milieu des pampres ; et, devant son portique aux colonnes de bois clair, deux palmiers, à l’abri du mistral, sur les écailles de leurs troncs rugueux laissaient tomber de vastes feuilles vertes. Les hôtes du Monarque entrèrent, émus et presque interdits. On y voyait des meubles couverts de housses claires, un piano, des gravures qui représentent un chasseur aidant une belle fille à franchir un fossé, ou bien deux jeunes mariés qui excitent, dans sa cage oblongue, l’éloquence d’un perroquet. Au fond d’une chambre à coucher, le baldaquin d’un lit majestueux, en palissandre, abritait une photographie. Dehors, c’était les vendanges. Des enfants, des filles, des femmes, des jeunes gens qui leur riaient aux yeux, arrachaient aux flancs des ceps touffus, dont les feuilles rougissaient un peu, les grappes innombrables d’un raisin presque noir dont les grains crevaient dans les paniers. L’air, alentour, avait l’odeur d’un rayon de miel qu’on vient d’arracher de la ruche.

— Et c’est à vous, ce beau vignoble ? demanda le frère de Marseille, ébahi.

— Il y a eu quelques petites pluies, la semaine dernière, fit le Monarque sans répondre directement, comme un grand seigneur : le vin sera bon cette année.

… Quand les invités eurent été ramenés à la gare de Gers, ivres de vin muté, de soleil et de splendeurs, mais silencieux et mâchant une envie jalouse, Emma jeta au cou du Monarque deux bras tendres et passionnés. Lui regardait les nuées du couchant. Il avait l’air de vouloir leur ravir encore des trésors imaginaires, des améthystes, des rubis, des topazes, pour s’en faire une couronne.

— Il n’y a que ça de vrai ! dit-il sérieusement, songeant à tant d’illusions.

Le lendemain, comme ils sommeillaient encore dans leur lit trop étroit, le facteur frappa deux coups bien secs à leur porte. Le Monarque ouvrit :

— C’est une lettre pour madame, dit le facteur poliment.

Durant qu’il s’éloignait vers Massane, Emma ouvrait l’enveloppe. C’était de son frère de Marseille. Elle lut :

« Nous sommes bien contents de voir que tu es si bien mariée, ma chère sœur. Alors, puisque tu es si à ton aise, sûrement cela ne te fera rien de ne plus recevoir ta rente de quatre cents francs, car nous en avons bien besoin nous-mêmes… »

Et la pauvre Emma fondit en larmes.

IV
HISTOIRE AFFLIGEANTE DE TOULOUMÈS ET DU GENDARME INDULGENT

Je crois déjà avoir fait entendre que le Monarque n’est point, à l’Espélunque, un homme « considéré ». La considération va aux riches, et le Monarque est pauvre, non point de cœur, comme François d’Assise, mais cyniquement, comme Diogène ; ou bien encore aux gens vertueux : le Monarque ne se connaît nulle vertu, à plus forte raison ne lui en reconnaît-on aucune. Mais on l’admire, on en jouit, on l’aime : parce qu’il est gai, parce qu’il est insouciant, parce qu’il est « inventeur », pour ne point dire poète, parce qu’il n’est pas bien loin d’Ulysse et plus près de Panurge ; parce qu’il pourrait être brave, s’il n’était si prudent, et généreux, s’il avait de quoi. On ne voudrait pas être le Monarque et on lui est cependant reconnaissant d’exister : il montre des défauts ou des vices que la plupart possèdent autour de lui ; mais, chez lui, ils sont aimables. Et il n’est rien de tel enfin pour attirer la sympathie que de n’avoir point droit au respect.

Tout le monde l’abreuve. Beaucoup le nourrissent. Cazevieille, qui est maire, le protège. Falgarette, qui est pharmacien, s’excuse de son indulgence à son égard en affirmant qu’il est très intelligent. Peyras, qui n’est pas intelligent, le suit pour voir ce qu’il va faire. Bécougnan, qui est parfois un peu mélancolique parce que son foyer connut des drames intimes, mais qui n’est pas sans ressembler un peu au Monarque, l’envie parce qu’il souhaiterait lui ressembler davantage et l’écoute comme une chanson gaie — et tous le traitent avec une nuance de familiarité condescendante. Ils ne craignent pas de le contredire, ils ne craignent pas de le railler, quitte à l’obliger ensuite : dans ce pays d’esprit clair et léger, nul qui se puisse offenser d’une plaisanterie. Il n’est guère que Touloumès qui demeure sur la réserve. Pourtant Touloumès a de l’argent, Touloumès a des vignes, un pressoir, des chais, des valeurs dans son tiroir ; c’est un gros propriétaire. Et il est bon chasseur, pêcheur aussi adroit, plus passionné encore que le Monarque. Mais en face du Monarque il montre — il ne l’avouerait point ! — quelque chose qui ressemble à de la déférence un peu craintive. C’est que le Monarque peut lui dire : « Touloumès, moi, je ne me suis pas fait rouler par un homme du Nord ! »

Cet homme du Nord était un gendarme alsacien. Et Touloumès n’aimerait pas qu’on fît allusion à cette aventure, qui le déshonore.


C’était un jour qu’il pêchait dans le Gardon.

L’hiver avait été pluvieux, mais tiède ; et, bien qu’on ne fût qu’à la fin du mois de janvier, à travers l’herbe pauvre, des perce-neige sortaient déjà leur tête.

Sous les arbres, qui comme un treillage entre-croisaient leurs branches au-dessus de la rivière rapide, étroite, sinueuse, et dont l’eau très pure paraissait noire à cause des feuilles tombées, naufragées depuis des mois déjà et pourrissant au fond, ces premières fleurs de l’année sortaient par touffes leurs petites urnes blanches, frileuses, sans parfum, mais comme émerveillées qu’il fît assez tiède pour que s’accomplît le mystère de fécondation gardé par leurs corolles candides. La terre moussue, quand on y posait le pied, rejetait l’eau comme une éponge, et l’air était encore tout plein de l’odeur des choses qui lentement se sont décomposées sur les rives, au cours des mois mortels, des mois sans chaleur et presque sans lumière où la végétation s’arrête. Mais parfois cependant, durant quelques secondes, le vent du sud apportait avec lui, comme une bonne nouvelle, des senteurs de résurrection levées très loin, dans les pays où les plantes s’étaient mises à bourgeonner.

Touloumès descendit prudemment jusqu’à la berge.

Ayant reconnu la place qu’il avait amorcée la veille, il commença de monter, à petits gestes patients et adroits, sa belle canne à pêche à quatre brins, terminée par un scion d’épine noire et un autre en bambou fendu. Il y fixa sa ligne, terminée par une racine de Florence, solide, nerveuse d’aspect, et un hameçon unique, tout neuf, couleur des élytres d’un scarabée bleu.

Comme, pour pêcher le poisson, il méprisait le blé cuit des pêcheurs vulgaires, il posa sur cet hameçon une boulette légère, de la grosseur d’un pois, faite de mie de pain, de miel et d’assa fœtida ; ayant pris la profondeur de l’eau, à la sonde, il descendit sa ligne de façon que l’appât demeurât libre, à dix centimètres du fond à peu près… Et puis il n’y eut plus dans son âme qu’un calme passionné, une espèce d’ivresse sereine : il pêchait !

De l’azur et du gris tombaient alternativement sur ses yeux, du haut du ciel. Parfois une ondée ruisselait sur le coutil imperméable qui recouvrait son gilet de chasse et son gros caleçon de laine molle ; et il ne voyait plus rien que le flotteur en liège qui, sur l’eau, tremblait sous l’averse ; mais il attendait patiemment, sachant que le poisson vient mieux à l’appât après la pluie. Parfois, au contraire, le soleil brillait, les arbres dénudés, au-dessus de la rivière paisible et noire, prenaient dans le lointain une teinte lilas très douce, et de temps en temps une tanche ou un chevesne mordait : c’était la grande bataille, le duel, moins inégal qu’on ne pense, entre le poisson qui se débat, furieux dans sa douleur, et l’homme qui l’amène lentement, suffoqué, jusqu’à l’épuisette, puis à la gibecière pleine d’herbe mouillée. Alors Touloumès mettait un nouvel appât, le bras fier, tout exalté encore par la vigueur patiente déployée dans la lutte.

Cependant il entendit, au-dessus de sa tête, des pas qui se rapprochaient, à la fois prudents et majestueux, sur l’herbe molle. Il se retourna : un gendarme était là qui le regardait curieusement. Touloumès n’en fut nullement inquiet : il ne pêchait pas en temps prohibé, la rivière est à tout le monde, sa conscience, enfin, ne lui reprochait rien. Le gendarme, d’ailleurs, demanda seulement, d’une voix sympathique et basse, comme s’il avait eu peur d’effrayer le poisson :

— Ça mord ?

— Oui ! répondit Touloumès d’un silencieux signe de tête.

Il abaissait des yeux satisfaits sur la gibecière ouverte où les beaux poissons s’agitaient encore : les gardons luisants, presque semblables à des carpes, mais plus minces ; les chevesnes aux yeux jaune pâle avec une tache noire. Leur dos était d’un vert sombre qui passait au bleu sur les côtes ; leurs flancs et leur ventre luisaient, d’un blanc de nacre qui frémissait dans l’agonie. Le gendarme, ayant regardé à son tour, déclara que c’était une belle pêche.

Tout à coup le flotteur fila, faisant un angle droit avec la rive, et plongeant avant même que Touloumès eût ferré. La longue canne plia, si brusquement qu’on eût cru qu’elle allait se rompre. Mais Touloumès, bien qu’ému jusqu’au cœur, avait pourtant gardé son sang-froid. Les lèvres pincées, il laissa le flotteur fuir aussi loin que la ligne le permettait, tira, rendit du fil de nouveau… Du vert très vif et de l’ocre moirés, des reflets blancs, des nageoires d’un vert éclatant, une tête forte et effilée, voilà ce qui apparut enfin à la surface de l’eau, au moment même où le poisson capté donnait de sa queue un si formidable coup que Touloumès en eut le bras presque démanché. Encore une fois il rendit du fil.

— La belle pièce ! dit le gendarme, avec un bon accent d’Alsace, la belle pièce ! Ah ! si vous alliez la perdre !

Et il tendit lui-même l’épuisette quand la proie bondissante revint près du bord. Prisonnier, le poisson remplit le filet, dont la hampe ployait sous son corps. On vit sa tête verte, sa gorge plus verte encore, couleur de prairie, ses yeux jaunes et ses lèvres jaunes qui claquaient désespérément.

— Comme il est grand ! dit le gendarme d’un air d’admiration. Il est grand, grand… comme un de mes pieds ! Et qu’est-ce que c’est ? Je n’en ai jamais vu comme ça.

— C’est un ombre ! répondit Touloumès, qui se vantait de connaître tous les poissons de France. C’est un ombre-chevalier. C’est un poisson rare, ici : il aura été enlevé par les inondations. Et il faut qu’il soit désorienté, affamé, pour avoir mordu sur une boulette.

— Ah ! fit le gendarme d’une voix toujours très douce, c’est un ombre-chevalier ?… Bon Dieu de bon Dieu, que c’est embêtant !

— Pourquoi ça ? demanda Touloumès, qui continuait à regarder sa prise avec orgueil.

— Du 15 octobre au 31 janvier, c’est interdit, la pêche de l’ombre-chevalier : décret du 18 mai 1878… C’est interdit, interdit ! Il faut que je vous dresse procès-verbal. Bon Dieu de bon Dieu, que c’est embêtant !

— Mais je ne l’ai pas fait exprès, voyons, de pêcher un ombre-chevalier ! s’écria Touloumès. Ce n’est pas ma faute si celui-là s’est pris à ma ligne ! Ça se pêche à la mouche, d’abord, l’ombre-chevalier, et je pêchais à la boulette. Je vais le remettre à l’eau, si vous voulez.

— Il mourrait de sa blessure, dit le gendarme : pollution des cours d’eau ! C’est interdit. Bon Dieu de bon Dieu, que c’est embêtant !

Toute son attitude révélait une infinie compassion, une bienveillance attendrie. L’espoir rentra dans l’âme de Touloumès. Il tira une pièce de quarante sous de sa poche.

— Non, non, monsieur ! fit le gendarme, éludant l’offre d’un geste, mais sans indignation. Ne vous inquiétez pas. Une contravention, on la dresse, mais ce n’est pas une raison pour que l’affaire suive son cours. J’arrangerai ça : on n’est pas des brutes. Je dirai les circonstances de la cause. Pour un ombre-chevalier, perdre une si belle pêche, quelle misère !

— Perdre ma pêche ? interrogea Touloumès.

— Eh oui, dit le gendarme, il faut que je la confisque. Bon Dieu de bon Dieu, que c’est embêtant !

Touloumès doutait qu’il eût, dans l’espèce, le droit de confiscation. Mais il ne protesta point, espérant que l’abandon de ses prises finirait d’amollir le cœur de ce gendarme si poli.

— Vous ne confisquez pas mes instruments de pêche, du moins ? fit-il avec un sourire et pour faire bonne mine.

— Non, monsieur, non, dit le gendarme. On n’est pas des Turcs. Emportez tout ça, allez !

Touloumès, étouffant mal un soupir, commença de ramasser ses boulettes d’appât et la caisse où il avait mis ses grosses boules d’amorçage.

— On voit que vous savez pêcher ! dit le gendarme, flatteur. Qu’est-ce que c’est que ces boules-là ?

— C’est le mélange Florent, un mélange antique, mais le meilleur, déclara Touloumès avec un peu de vanité : du croton cascarilla, de l’argile, de l’écorce d’encens, de la myrrhe, de la farine d’orge détrempée dans du vin, du foie de porc, de l’ail et du sable fin. C’est merveilleux. Et ça ne sent pas mauvais, c’est délicat.

— Et ça amuse le poisson, ça le grise, fit le gendarme.

— C’est idiot, de dire que ça le grise, protesta Touloumès, c’est absolument idiot !

— Bien sûr, bien sûr ! concéda le gendarme toujours bénévole. Allons, au revoir, monsieur, et tous mes regrets.

— Gendarme, interrogea timidement Touloumès, est-ce que ça suivra son cours ?

— Ne vous inquiétez pas, dit le gendarme, c’est des petits malheurs. Vous avez votre conscience pour vous, n’est-ce pas ?

Touloumès avait sa conscience pour lui. Et ce gendarme avait été si poli qu’en rentrant chez lui il ne songeait plus guère qu’à la perte de sa pêche et de sa gibecière. Ce fut donc avec une profonde stupeur qu’il reçut, quelques jours plus tard, une assignation à comparaître devant le tribunal correctionnel de Blanduze, « pour contravention aux ordonnances et décrets sur la police de la pêche, délit de pêche, injures à un agent de la force publique et tentative de corruption d’un fonctionnaire ».

— Ah ! le cochon ! gémit Touloumès en pensant au gendarme.

Toutefois, il espéra encore, au fond de l’âme, qu’il n’y avait là qu’une erreur. Sa bonne foi ne pourrait manquer d’éclater au grand jour de l’audience, et l’on saurait bien comment les choses s’étaient passées. Mais on n’avait pas idée de mettre autant de mensonges dans une citation. Celle-ci avait été mal rédigée, on n’avait pas compris le procès-verbal, sûrement !

L’attitude du gendarme, qu’il rencontra faisant les cent pas, en grand uniforme, sur la place du Palais, le confirma dans cette opinion. La candeur, l’indulgence, la bonne volonté étaient peintes sur les traits de ce modeste serviteur de l’État.

— Quelle surprise ! dit-il, allant tout droit à Touloumès. Hein ? Ça a donc suivi son cours ! Je ne l’aurais jamais cru. Faut-il qu’ils soient rosses, au Parquet ! Mais j’arrangerai ça, allez, j’arrangerai ça ; je témoignerai en votre faveur.

L’espérance rentra dans l’âme du pêcheur inquiet. Et quand on appela sa cause, il attendit, avec confiance, les explications du gendarme.

Le gendarme prit, en effet, la parole avec aménité.

— Le 22 janvier 1910, dit-il, j’ai dû dresser une contravention à l’inculpé pour pêche, en temps prohibé, d’un poisson qu’il a reconnu être un ombre-chevalier.

— Par exemple ! s’écria Touloumès, c’est moi qui lui ai dit le nom du poisson. Il n’en savait rien, ce gendarme. Ah ! que j’ai été bête !

— Sur mon observation que c’était un poisson prohibé, poursuivit le gendarme, l’inculpé ici présent m’a répondu avec légèreté que c’était plutôt rare d’avoir le bonheur de le pêcher dans le Gardon, et n’a manifesté aucun regret. Lui ayant dressé procès-verbal, il a tenté de m’offrir une pièce de deux francs, et, sur mon refus, a voulu dissimuler des boulettes d’amorçage dont il a dû ensuite m’avouer la composition enivrante, pernicieuse au poisson. Lui en ayant fait reproche, comme étant contraire aux décrets et ordonnances, l’inculpé n’a témoigné aucun regret de sa conduite et m’a donné le nom d’idiot, étant en uniforme et verbalisant dans l’exercice de mes fonctions.

— Ah ! cria Touloumès, la crap…

Mais son avocat le fit taire, craignant qu’il n’aggravât son cas.

Touloumès s’entendit condamner à trois cents francs d’amende et à huit jours de prison « seulement », le maximum étant de trois mois « en considération de ce qu’il n’avait encore subi aucune peine », et de ce qu’il était de bonne vie et mœurs, ce que fit valoir son défenseur. Celui-ci s’empressa de le suivre hors du tribunal, craignant que son client ne se livrât à des manifestations funestes. Touloumès, en effet, s’était précipité sur le gendarme.

Mais le gendarme le regarda d’un air de bénignité qui donnait quelque chose de sublime à sa figure à la fois douce et mâle. Et avant que le condamné eût ouvert la bouche :

— Hein, fit-il, ils vous ont salé ! Mais je connais le geôlier de la prison, et si vous voulez…

Touloumès avait refusé d’en écouter davantage.

V
LE TIENNOU