LES CARACTÈRES DE CE TEMPS
L’ÉCRIVAIN
PAR
PIERRE MILLE
A PARIS
Chez HACHETTE
HUITIÈME MILLE
LES CARACTÈRES DE CE TEMPS
LE POLITIQUE, Par Louis Barthou, de l’Académie Française. — LE PAYSAN, Par Henry Bordeaux, de l’Académie Française. — LE DIPLOMATE, Par J. Cambon, de l’Académie Française. — LE BOURGEOIS, Par Abel Hermant. — LE PRÊTRE, Par Monseigneur Julien, Évêque d’Arras. — LE FINANCIER, Par R.-G. Lévy, Membre de l’Institut. — L’HOMME D’AFFAIRES, Par Louis Loucheur. — L’ÉCRIVAIN, Par Pierre Mille. — LE SAVANT, Par le Prof. Ch. Richet, Membre de l’Institut. — L’AVOCAT, Par Henri-Robert, de l’Académie Française, Ancien Bâtonnier. — L’OUVRIER, Par Albert Thomas, Etc.
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
Copyright by Librairie Hachette, 1925.
Il a été tiré de cet ouvrage soixante exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 1 à 60.
L’ÉCRIVAIN
CHAPITRE PREMIER
CONSULTATION
La mère de Pamphile est chez moi. Encore qu’elle ait pris son air le plus sérieux, je lui dis qu’elle est charmante.
« Vous pouvez, dit-elle, vous dispenser de ces compliments, adressés à une femme qui a un fils de vingt ans.
— Cela ne fait que quarante…
— Trente-huit ! corrige-t-elle précipitamment… Mais il s’agit bien de ça ! C’est de mon fils, non pas de moi, que je viens vous parler.
— Pamphile a fait des bêtises ? Il veut en faire ?
— Non. Du moins, je ne crois pas : il prétend écrire.
— Écrire ? A qui ? A une dame ? Au Président de la République ?
— Ne feignez pas l’incompréhension. Il veut écrire. Devenir écrivain, homme de lettres, enfin.
— Et vous, qu’est-ce que vous en pensez ? Et son père ?
— Cela ne nous déplaît pas… Mais à vous ?
— A moi non plus…
— C’est que vous avez toujours l’air de rire… On a bien tort de vous demander conseil !
— Je ne ris pas, je souris. Je souris de satisfaction. J’admire comme la bourgeoisie se réconcilie successivement avec toutes les forces qui sortent d’elle, mais dont pourtant, durant bien longtemps, elle s’est méfiée, qu’elle considérait comme en révolte ou en dissidence. Ah ! tout est bien changé, depuis seulement la fin du second Empire ! Au temps du second Empire jamais une famille bourgeoise, ayant la prétention de se respecter, n’aurait donné à sa fille un officier. On estimait que tous les officiers étaient « des piliers de café ». Ils devaient rester célibataires, ou se marier dans des familles militaires. La guerre de 1870 a changé cela. Tout le monde étant obligé de servir, on a pris l’habitude de l’uniforme, il n’a plus épouvanté.
« En second lieu la bourgeoisie s’est annexé les peintres. On s’est aperçu que Cabrion pouvait se faire de confortables revenus. Le prix de ses tableaux montait, il devenait un beau parti ; il a été reçu dans les salons. Mais les poètes et les romanciers ont attendu plus longtemps à la porte. Le poète, surtout, paraissait un animal particulièrement inquiétant, une malédiction pour ses géniteurs. Baudelaire écrivit là-dessus des vers magnifiques.
— En vérité ?
— En vérité. Je vous les lirai un autre jour…
« Trente ans au moins encore après que les peintres étaient entrés, ou pouvaient entrer, pour peu que cela leur convînt, dans le bercail bourgeois, les poètes, les romanciers, les journalistes ne fréquentaient guère que le café, comme jadis les militaires. C’est au café qu’a vécu la littérature, que s’est faite la littérature, jusqu’à la fin du symbolisme. A cette heure elle l’a déserté. Elle a conquis sa place dans le monde, elle en profite largement.
— Vous vous en plaignez ?
— Moi ? Non. J’estime même que ce n’est point uniquement par considération, par respect des sommes qu’il est permis d’attendre de leur profession — le métier de poète me semble condamné, sauf exception, à demeurer peu lucratif — que le monde accueille les écrivains. C’est d’abord pour s’en orner, pour s’excuser, par une parure intellectuelle, d’autres ostracismes, et de la vénération qu’il continue d’avoir pour l’argent. C’est aussi parce que la société contemporaine, se sentant ou se croyant plus menacée qu’auparavant dans ses assises organiques, éprouve le besoin de s’appuyer sur tout ce qui peut, le cas échéant, lui prêter son concours, tout ce qui a, en somme, la même origine qu’elle. Or, en France, il ne saurait y avoir d’écrivains, et depuis longtemps en fait il n’y en a presque pas, qui ne soient issus des classes supérieures ou moyennes, ou bien qui n’aient, ce qui revient au même, bénéficié de la formation intellectuelle réservée à ces classes : je veux dire celle de l’Enseignement secondaire.
— Expliquez-vous plus clairement. Il y a dans ce que vous dites tant de mots abstraits !…
— J’y vais tâcher. Je ne vous demande pas si Pamphile a été reçu à son bachot. Ceci n’a aucune importance. Mais il a passé par le lycée, n’est-ce pas ?
— Il sort de chez les Pères…
— C’est la même chose. On lui a appris mal le latin, pas du tout le grec, et, quoi qu’on en dise, à peu près le français et l’orthographe. Le français un peu mieux que l’orthographe et la ponctuation pour lesquelles les jeunes générations, je ne sais pourquoi, affectent un singulier mépris : mais on les exige de moins en moins dans la carrière littéraire. Par surcroît, sans même qu’il s’en soit douté, il s’est pénétré d’un ensemble de conceptions, d’idées, de principes sur quoi repose notre art depuis quatre siècles, et qui lui donne ses lois.
« Si Pamphile était le plus remarquable, même le plus génial des primaires, je vous dirais : « S’il n’a le diable au corps, qu’il ne se risque pas à devenir un écrivain. Notre langue est un outil merveilleux, mais de formation classique, j’oserai presque dire artificielle. Elle est une langue de société, une langue de gens du monde, une langue de collège où les murs sont encore tout imprégnés de latin, même quand on n’y enseigne plus le latin. Il n’en est pas ainsi en Russie, en Allemagne et dans les pays anglo-saxons. La littérature y est plus populaire et davantage le patrimoine de tout le monde. Gorki a été débardeur et cuisinier. Vingt romanciers américains ont fait leur éducation à l’école primaire, dans la rue et à l’atelier. Chez nous un Murger ou un Pierre Hamp resteront des exceptions… » Mais Pamphile a usé ses culottes sur les bancs d’un lycée : par une sorte de grâce d’état — je vous assure que je parle sérieusement — cela suffit. S’il a quelque chose dans le ventre il pourra le sortir sans trop de peine.
— Je vous remercie.
— Il n’y a pas de quoi… Et, dites-moi, ce jeune homme a-t-il des dispositions ?
— C’est-à-dire qu’il n’est bon à rien. J’entends à rien autre. Il ferait ça avec un peu plus de goût, comprenez-vous ? Ou plutôt moins de dégoût.
— On ne saurait mieux définir la vocation. Nos pères ont proféré des choses excessives sur la vocation, et le terme même, je le reconnais, y engage. Il suggère un appel irrésistible et secret, un démon furieux, un dieu sublime, ailé, qui vous emporte… que sais-je encore ! La vérité est que la vocation est un autre nom pour le principe du moindre effort qui régit de l’univers entier jusqu’aux plantes, jusqu’aux minéraux. La vocation consiste à faire ce qui vous donne le moins de mal, qui vous est le moins désagréable. Toutefois l’on peut admettre qu’elle se confond, dans certains cas, avec l’instinct du jeu, c’est-à-dire la recherche d’un plaisir qu’on se donne gratuitement. Un philosophe distingué, au début du siècle dernier, était conducteur d’omnibus pour gagner sa vie, et faisait de la philosophie pour se reposer. Mais ce sont là des exceptions. Le principe du moindre effort, la recherche de ce qui vous est le plus facile, suffit. Pamphile préfère écrire à tricoter des bas, ou à l’administration des contributions indirectes : il n’y a pas autre chose à lui demander.
— Mais croyez-vous qu’il réussira ?
— Je ne dis pas cela. Cette profession d’écrivain est l’une de celles — il y en a d’autres, quand ce ne serait que le commerce et l’industrie — où nul avancement ne se peut prévoir à l’ancienneté, où il n’y a pas de retraite. Tant pis pour lui s’il échoue. Il doit le prévoir et s’y résigner.
« Et il peut rester en route parce qu’il sera trop personnel, ou bien au contraire trop banal. S’il est trop personnel, qu’il se contente de l’estime d’un petit nombre. Il la trouvera toujours. Cela ne fera pas bouillir sa marmite, mais ceci est une autre affaire. S’il est seulement « ordinaire », son sort ne sera pas trop misérable dans la société contemporaine. Le journalisme, et même la littérature courante, exigent un personnel de plus en plus considérable. Il a des chances de se faire une petite carrière, un petit nom.
— Mais que doit-il écrire, pour commencer, comment publier ?
— Ah ! ça, par exemple, je n’en sais rien. C’est un des mystères les plus insondables de la profession et le secret est pratiquement incommunicable… Du reste, envoyez-moi le candidat… »
CHAPITRE II
LES DÉBUTS DE PAMPHILE
Sur la recommandation de sa mère, Pamphile est venu me voir. Sa mise était d’une élégance raffinée, ce qui ne m’a point déplu : j’estime qu’un jeune homme doit être de son époque. Il y a trente ans, je me fusse méfié d’un candidat à la carrière des lettres habillé comme un homme du monde : la mode, dans la corporation, exigeait soit une certaine négligence, soit ce qu’on appelait de l’originalité : un gilet rouge, ou bien un jabot et des manchettes de dentelles. C’est que les gens de lettres vivaient au café, et loin des femmes. Aujourd’hui, vers cinq heures, ils sont dans un salon, où l’on en voit, et de charmantes. Le soir, ils se retrouvent dans un bar qui est en même temps un dancing, et où il en est d’autres — également charmantes, et, par l’apparence du moins, presque les mêmes.
Il est à noter du reste que, aux âges reculés où le petit univers littéraire vivait presque totalement à l’écart du grand univers féminin, il faisait profession de célébrer l’amour et d’adorer la femme. A cette heure que la communication est rétablie, la jeune littérature affecte volontiers de dédaigner l’amour et de remettre la femme à sa place. Ceci doit être encore affaire de mode.
« … Ainsi, dis-je à Pamphile, vous voulez devenir mon confrère. Vous m’en voyez très honoré… Quel genre comptez-vous aborder ? »
Pamphile me regarda gentiment. La jeunesse d’à présent a perdu sa timidité devant les ancêtres. Cela tient à ce que ceux qui sont revenus de la guerre ont vu en face des choses plus intimidantes ; ils ont conscience aussi de parler au nom de ceux qui sont morts. Enfin je soupçonne que la fréquentation et la conversation habituelle des femmes, plus commune de nos jours qu’autrefois, y est également pour quelque chose. Je ne m’étonnai donc point de l’assurance de Pamphile, bien qu’il demeurât muet ; il ne me répondait rien.
« La prose, les vers ? » fis-je pour l’encourager un peu, généralisant de façon si banale que cela me faisait rougir.
Son regard, qu’il conserve ingénu, malgré la possession qu’il a de lui, se chargea de quelque commisération :
« Vous savez bien (j’entendis qu’il signifiait : Vous devriez savoir…) qu’il n’y a plus de différence…
— Comment ?…
— Il ne s’agit plus de vers libre. C’est fini du vers libre… Mais les tendances actuelles intègrent la poésie, les images qui sont le propre de la poésie, dans la prose. Et la prose à son tour… »
Si l’on s’embarque dans la théorie, surtout avec les jeunes gens, on en a pour longtemps ; j’abrégeai :
« Pamphile, vous m’avez sûrement apporté quelque chose… Montrez !… »
Il ne se fit pas prier. Il était, j’imagine, venu surtout pour ça. Je lus d’un trait, parce qu’il n’y avait pas de ponctuation :
Contraction des pupilles Voronof — cocktail il y a trop longtemps que nous sommes là intense vie par en bas visages morts tournoi d’âmes dans le tournoiement éternité momentanée du désir.
« Ah ! Ah ! fis-je.
— N’est-ce pas ? acquiesça-t-il.
— Pamphile, je vais être franc. J’ai besoin que vous m’éclairiez un peu ce texte.
— Il est pourtant d’une limpidité suffisante… « Contraction des pupilles », ça veut dire que j’entre, venant de la rue obscure, dans un bar férocement illuminé. Je prends un cocktail très violent… Voronof, vous comprenez… « Il y a trop longtemps que nous sommes là », c’est ce que je dis au bout de cinq minutes. Au bout de cinq minutes on en a toujours assez, on n’est pas encore adapté. « Intense vie par en bas, visages morts », ce sont les pieds des danseurs, qui s’agitent, et leurs figures inertes. « Tournois d’âmes dans ce tournoiement » : qu’est-ce qui se passe, de danseur à danseuse, pendant qu’ils tournent ? Et alors : « Éternité momentanée du désir » se comprend tout seul. C’est le phare au bout de la strophe… Il n’y a pas de ponctuation parce que tout ça se plaque au même instant sur l’appareil cérébral.
— Excellent ! » déclarai-je.
Pamphile daigna paraître assez satisfait de mon approbation.
« Maintenant, dites-moi, poursuivis-je, si vous avez l’intention d’écrire comme ça toute votre vie ? »
Pamphile sourit doucement :
« Mais non, monsieur ! J’écris comme ça pour bien prouver que je ne suis pas plus bête que les autres de ma génération, que je suis au courant du procédé littéraire contemporain, et que je sais le manier. Si j’agissais différemment on croirait que je ne suis pas à la page… Et puis, voyons : supposez que, de but en blanc, j’écrive un roman comme Bourget, quel éditeur le publiera ? Et s’il s’en trouve un par hasard, qui le lira ? Je dois d’abord, dans de petites revues et par de petites plaquettes, conquérir l’estime de mes pairs, ceux qui ont le même âge que moi, et affirmer mon nom, mon existence… Plus tard, je modifierai progressivement ma manière, de façon à atteindre un autre public, mais je crois que j’en garderai l’essentiel.
— Vraiment ? Pourquoi ?
— Il y a si longtemps que les hommes savent lire qu’ils lisent de plus en plus vite. Ils ne sautent pas seulement les mots, mais les paragraphes, les pages. Ils sont dressés à comprendre bien plus rapidement qu’il y a un siècle. On dit que c’est à cause de la T. S. F., de l’auto, de la précipitation de la vie contemporaine. Ça, c’est peut-être une blague… Toutefois le fait est là… Alors il faut arriver à l’analyse infinitésimale d’impressions simultanées, comme Marcel Proust, ou au contraire à la condensation maxima de phénomènes visuels et cérébraux qui n’ont aucun rapport entre eux, du moins apparent, dans le temps et dans l’espace, et pourtant s’évoquent, se compénètrent les uns les autres.
— Pamphile, lui dis-je, votre mère a eu bien tort de me prier de vous donner des conseils : vous êtes fort ! Vous êtes beaucoup plus fort que moi ! Pourquoi me demandez-vous des leçons ?
— Je ne vous en demande pas sur ce que je sais, mais ce que j’ignore…
— Et modeste, avec ça : c’est de l’intelligence !… Laissez-moi donc alors vous faire une observation. Vous m’avez dit : « Si j’écrivais un roman comme M. Paul Bourget, quel éditeur le prendrait ? » Mais n’importe lequel, et tout de suite ! Seulement il ne vaudrait probablement pas ceux de M. Bourget… Un bon roman implique une grosse somme d’expériences sociales ou individuelles, soit directes, soit indirectes. Un roman, c’est toujours le romancier réagissant contre lui-même ou contre la société. C’est pourquoi vouloir se mêler d’aborder ce genre difficile avant d’avoir vécu, revient à prétendre diriger un paquebot avant d’avoir vu la mer. Et l’on ignore même l’art d’associer et d’exprimer ses propres sentiments : il y faut du métier, comme en toutes choses.
« Donc, que ces façons de petits poèmes que vous m’apportez, et qui ne sont, selon vous-même, ni prose, ni vers — mais ça m’est égal ! — soient pour vous comme un exercice de piano, des arpèges ! On n’en saurait trop faire. Le poète a le droit d’être purement subjectif, il peut tout tirer de lui-même, il peut ne rien connaître de la vie réelle, quotidienne, des hommes et des femmes de son propre pays et de l’univers. Qu’il les voie à travers lui, c’est assez. J’oserai même dire que c’est désirable.
« Les petits poèmes que vous venez de me montrer, Pamphile, ne sont pas meilleurs, je me risque à vous le confier, que ceux que je pourrais composer, moi qui ne suis pas poète. Mais ils doivent servir à vous découvrir à vous-même, ce qui est indispensable.
« Et plus tard, plus tard, vous verrez à quoi peut s’appliquer le métier que vous aurez acquis… Au fait, avez-vous déjà, là-dessus, une idée ?
— Comment l’entendez-vous ?
— Vous voulez « écrire ». C’est une expression bien vague. Un historien est un écrivain, lui aussi. Toutefois, mettons l’histoire de côté, comme aussi la sociologie et la philosophie, et tout ce qui touche, de près ou de loin, à des sciences plus ou moins exactes. Mais un journaliste, Pamphile, est aussi un écrivain. Voulez-vous être un journaliste ?
— Eh ! monsieur, répliqua Pamphile, vous venez de le dire vous-même : c’est à la vie de me l’apprendre. Dans dix ans, je le saurai. Il y aura les modalités propres de mon talent, si j’en ai, il y aura mon plus ou moins de volonté, il y aura les circonstances. Laissez-moi le temps…
— Pamphile, j’ignore si vous aurez du talent, mais vous êtes un garçon raisonnable. »
CHAPITRE III
L’AMATEUR
Depuis que Pamphile s’est résolu d’embrasser la carrière des lettres, je distingue dans son apparence extérieure, et ses comportements, des changements appréciables. Il est mis avec moins de recherche, bien que toujours correctement. Sans les éviter tout à fait, il néglige la fréquentation de ceux de ses amis à qui la fortune permet de ne se livrer qu’aux plaisirs. Il accorde sa subvention à une revue littéraire entreprenante, nouvellement fondée, et qui d’ailleurs pratique savamment l’art de la publicité ; mais c’est en se faisant tirer l’oreille, en laissant attendre sa contribution : il affirme qu’il n’est pas en fonds, que c’est pour lui un sacrifice assez pénible. Enfin, étant parvenu à placer quelques « médaillons » dans une feuille quotidienne, qui n’est pas sans rémunérer, quoique modestement, ses collaborateurs, il ne manque pas chaque mois d’en aller toucher le prix, à peine suffisant pour payer sa provision de cigarettes pour la semaine.
Je m’en suis étonné :
« C’est, m’a-t-il confié, que je ne veux point passer pour un amateur.
— Pamphile, ai-je répondu, un tel souci marque votre prudence. Toutefois, peut-être celle-ci est-elle excessive ; je dois vous avouer que, parvenu au déclin de mes jours, je ne distingue pas encore fort bien ce que c’est qu’un amateur, que ce soit dans l’ordre des Lettres ou celui des Beaux-Arts.
— La belle malice ! Un amateur est celui qui n’a pas besoin de peindre, d’écrire ou de sculpter pour vivre !
— Vous allez bien vite. Il convient que je vous arrête : à ce compte, Marcel Proust, qui jouissait de fort confortables revenus, était un amateur. Pareillement l’est encore la comtesse Anna de Noailles. Et même, si vous voulez bien y réfléchir, M. Édouard Estaunié, élu par l’Académie française comme romancier, mais qui gagnait fort honorablement sa vie en qualité d’ingénieur des télégraphes… Je pourrais multiplier ces exemples. Permettez-moi pourtant de vous rappeler encore que Chateaubriand, un homme de lettres, n’est-ce pas ? le type au XIXe siècle, avec Alfred de Vigny, du grand gentilhomme en même temps grand écrivain, touchait du gouvernement de Sa Majesté Louis XVIII, quand il était ambassadeur à Londres, quelque chose comme trois ou quatre cent mille francs par an, beaucoup plus que ce que lui rapporta jamais le Génie du Christianisme.
— J’entends. En effet, la matière est délicate, et la distinction entre l’écrivain de profession et l’amateur plus difficile que je ne pensais… Il faudrait donc dire : « On ne sait pas très bien ce que c’est qu’un amateur. Est professionnel celui qui, quelles que soient les ressources qu’il tient d’héritage ou d’emploi, est plus connu comme artiste ou comme auteur que comme millionnaire, industriel ou ambassadeur. »
— Soit. Mais vous devez reconnaître avec moi que cette définition est assez vague. En somme, un bohème, Pamphile, un bohème bien misérable, sans talent par surcroît, ou n’écrivant avec talent que fort peu, par insouciance ou paresse, et vivant surtout de subsides bénévoles, mériterait tout aussi bien, selon ce que vous dites, d’être taxé d’amateur.
— Non pas ! Pour une raison qui me paraît évidente : qu’il ait du talent ou n’en ait pas ; qu’il produise, ne produise pas, ou fort peu ; que sa plume lui procure le pain quotidien ou en soit incapable, cela ne l’empêche pas de n’être qu’écrivain. Un ouvrier qui chôme, volontairement ou involontairement, n’en est pas moins un ouvrier, et n’est que cela.
— A moins qu’il n’ait d’autres cordes à son arc, et qu’on ne le condamne pour vagabondage spécial. Auquel cas il serait un ouvrier amateur : cela se voit…
— Je vous parle sérieusement.
— Je vous demande pardon ; il est vrai que le sujet est grave, et que je n’aurais pas dû plaisanter. Vous avez raison. En fait, si Rothschild ou le roi d’Angleterre se mettaient à écrire cinq ou six beaux romans, ou à peindre à fresque comme Michel-Ange, on serait bien forcé de ne pas les considérer comme des amateurs. Ils auraient deux professions parallèles, également sérieuses, reconnues également : celle de banquier ou de souverain, et celle d’artiste ou d’auteur… Mais alors, où est l’amateur ? Je vous en supplie, dites-le-moi !
— Vous me troublez. C’est peut-être une espèce qui n’existe pas, comme celle du serpent de mer.
— Mais le serpent de mer existe ! Du moins cela est assez probable : on l’a vu, mais on ne l’a pas pris, voilà tout. Et il semblerait tout d’abord qu’il y ait un degré de plus en faveur de l’existence de l’amateur : on peut le voir, et le prendre sur le fait.
— En vérité ?
— En vérité ! On pourrait valablement soutenir que l’amateur est celui qui, ayant écrit n’importe quoi, va trouver un éditeur et, au lieu d’exiger d’être payé pour son ouvrage, consent à payer pour être publié. Il peut même aller plus loin, si ses moyens le lui permettent : il peut dépenser, en publicité, pour faire connaître ses écrits, et leur procurer des lecteurs, des sommes plus ou moins importantes… C’est à cet écrivain-là que doit être réservé le nom d’amateur. Inutile de dire qu’il est tenu, par les véritables professionnels, pour un fléau.
— Je le conçois…
— Oui, oui…
— Vous n’avez pas l’air d’en être convaincu ?
— C’est que je ne le suis pas ! Pamphile, réfléchissez ! Combien est-il, par an, de volumes de vers dont les éditeurs ont consenti à solder les frais d’impression ? Et la plupart de leurs auteurs, pourtant, ne sont que poètes, rien que poètes. Alors dites que tout poète est un amateur ! Mais dans ce cas le terme sera un honneur au lieu d’être une injure.
— Il faudrait donc faire exception pour les poètes ?
— Pour eux seulement, croyez-vous ? Écoutez ! Vous avez entendu parler des Souvenirs entomologiques de Fabre, vous les avez peut-être lus ? Fabre fut non seulement un grand esprit scientifique, subtil et fort, qui s’est aventuré hors des chemins battus, qui a posé à la théorie évolutionniste de l’origine des espèces des questions auxquelles celle-ci n’a pas encore répondu. C’était un grand, un très grand écrivain, dont la langue imagée, à la fois populaire et latine, ne doit rien à personne : un créateur. Eh bien, les Souvenirs entomologiques, œuvre de toute sa vie, formaient dix gros volumes. Durant des années, cet homme sans argent, sans relations, les a promenés d’éditeur en éditeur. On lui répliquait : « Des histoires sur les insectes ? Ça n’intéresse personne ! Et dix volumes ! Écrits par un inconnu, un monsieur qui vit en province, et dont les thèses, les conclusions, sont en opposition avec celles des savants les plus autorisés… Nous ne pouvons rien risquer là-dessus. Combien voulez-vous donner ?… Et encore, nous ne savons guère si nous accepterions : les « comptes d’auteur », ça compromet le bon renom d’une librairie ! »
« A la fin, pourtant, Fabre rencontra un éditeur qui lui fit une proposition d’une générosité inouïe, miraculeuse ! Il consentit à publier ces gros bouquins à ses frais, à ses risques. Fabre ne toucherait rien, bien entendu, mais il n’aurait rien à payer. C’était admirable, inespéré. Il accepta…
« Je me hâte de dire qu’après un succès qui se fit longtemps, très longtemps attendre, l’éditeur modifia les conditions du traité à l’avantage du bel et modeste observateur de l’Harmas… Mais enfin, le premier traité signé était-il, ou non, un traité d’amateur ? Et, par conséquent, n’est-il pas clair qu’il est des amateurs qui ont du génie ?
— Rien de plus certain. Mais quand ils ont du génie, ou même du talent, cela se voit, cela se sait. Ils sont alors classés comme professionnels, accueillis comme tels par les libraires et par le public… Le véritable amateur serait donc celui qui continue à payer pour éditer ses livres parce que — ce qui ne saurait rien prouver du reste contre l’intérêt qu’ils peuvent avoir — ceux-ci ne trouvent pas un public suffisant.
— Pamphile, votre lucidité et votre bon sens sont vraiment louables. »
CHAPITRE IV
LA PROFESSION « SECONDE »
Pamphile fait toutes choses sérieusement. A peine est-il rassuré sur le danger qu’il y aurait pour lui d’être traité d’amateur, et persuadé à peu près que décidément ne sont tenus pour tels que les écrivains qui ont trop de fortune et peu de talent, qu’il m’apporte les résultats d’une vaste enquête, publiée par un journal, sur cette question : « Un homme de lettres peut-il exercer, en même temps que le métier d’écrire, une autre profession ? Cela est-il, pour son talent, nuisible ou salutaire ? »
Il me la veut faire lire. Je repousse, avec terreur, cet amas de coupures.
« Non, Pamphile, non : il y en a trop !… Dites-moi plutôt ce qui se trouve là-dedans, et ce que vous en concluez ?
— A vrai dire, pas grand’chose. Il est difficile de se faire une opinion à travers tant d’opinions qui se contredisent. Certains se contentent d’affirmer : « C’est une question d’espèces… »
— Ce sont des sages.
— D’autres écrivent : « Pourquoi pas ? » Et ils citent un tel et un tel, sans s’oublier. D’autres protestent : « Je l’ai toujours pratiquée, cette seconde carrière, à côté de ma carrière d’écrivain. Ah ! qu’on m’ôte cette pierre du cou ! »
— Il se pourrait que cette diversité d’appréciation provienne de ce que la question est mal posée.
— Mal posée ?
— Oui. On aurait dû demander : « A quel moment faut-il lâcher… » En fait, lorsqu’on commence à écrire, il est bien rare — à moins de posséder une fortune qui vous garantisse l’avenir — qu’on n’adopte même temps une profession moins aléatoire, et qui constitue ce qu’on pourrait appeler une assurance. Si le succès favorise l’écrivain, il abandonne cette profession. Si, pour un motif quelconque, ce succès se fait attendre, ou, si c’est, comme on dit, « un succès d’estime », il y persévère. Elle peut alors devenir, avec les années, un fardeau pénible. Il arrive pourtant qu’on puisse porter les deux faix vaillamment : témoin M. Édouard Estaunié, dont je vous parlais l’autre jour, et qui ne s’est jamais plaint de construire des lignes télégraphiques alors qu’il poursuivait la carrière de romancier. M. Marcel Prévost, de son côté, commença par être ingénieur des Tabacs, et je crois me souvenir que Zola fut commis de librairie.
— Il s’agit, si je vous comprends, du pain quotidien ?
— D’abord. Mais aussi de l’indépendance de l’esprit ! Il vaut mieux s’ennuyer huit heures par jour dans une administration ou un magasin, que de consacrer ces huit heures à des ouvrages qui n’ont de littéraire que le nom, où l’on se gâte la main, où l’on avilit son cerveau… Et puis, il y a une troisième raison, plus importante encore… Pamphile, que connaissez-vous de la vie ? Ou, pour employer des termes plus étroits, combien d’hommes — et de femmes — connaissez-vous ?
— Belle question !… Mes camarades. Et puis ceux et celles que je rencontre dans le monde et chez ma mère. En somme, ma famille, des amis, des amies et de petites femmes.
— Un tout petit milieu et qui, sauf exception, ne se montre que par le dehors. Une profession, quelle qu’elle soit, vous oblige à fréquenter un plus grand nombre d’humains, à les voir agir, à pénétrer au moins quelques-uns des motifs de leurs actions. Elle vous fait entrer en contact, sinon avec la société, du moins avec une partie déterminée, délimitée, de la société.
— Cela, en effet, ne doit pas être sans avantages.
— N’en doutez pas… Lamartine était déjà poète, et grand poète, quand il fut nommé secrétaire d’ambassade. Mais s’il n’avait été secrétaire d’ambassade, il n’aurait pas vécu en Italie, et n’eût pas composé Graziella. Vous me répondrez qu’il serait demeuré Lamartine et eût écrit autre chose. J’en suis d’accord. Mais il n’en est pas moins certain que sa profession, sa seconde profession, l’a conduit dans des milieux qu’il ne connaissait pas auparavant, et, par suite, d’une manière qui n’est pas négligeable, a en quelque sorte coloré son génie.
— Il y a aussi les officiers de marine…
— Il y a aussi, comme vous dites, les officiers de marine. Il semble même, pour peu qu’on y songe, que ces deux carrières, celle de la diplomatie et celle de la marine de l’État, soient particulièrement favorables à l’éclosion d’une vocation littéraire. Nous avons eu Loti, nous avons Farrère. La diplomatie vient de nous donner Giraudoux et Morand, ce qui n’est pas rien.
— Il est vrai.
— Si vous voulez bien y réfléchir, cela est tout naturel. C’est un truisme de dire que le Français est casanier. Cependant — surtout depuis le romantisme — les spectacles de l’exotisme ne constituent-ils pas une matière inépuisable aux réactions de la sensibilité, donc à littérature ? Une fois qu’on est sur un bateau, ces spectacles s’imposent aux yeux, et, en dehors des heures de quart, on a des loisirs… Car, ceci ne doit pas être oublié, la profession « seconde » doit laisser des loisirs suffisants pour qu’on puisse écrire.
« Pareillement, il est d’obligation diplomatique d’aller de poste en poste, à travers toute la terre… Observez que, dans les deux cas, la vision qu’on a de celle-ci est circonscrite, limitée. L’officier de marine, vivant sur son bateau, ne voit guère que des ports. Sa littérature sera donc, si j’ose m’exprimer ainsi, une littérature côtière. Tout port étant un lieu d’échange, est plus ou moins cosmopolite. Il est peuplé d’Européens légèrement touchés, teintés, d’ambiance indigène, et d’indigènes légèrement touchés, teintés d’européanisme. L’officier de marine ignorera toujours presque complètement l’intérieur. Pour lui, un beau pays est celui dont la côte est « accore », où l’on peut mouiller près du bord, envoyer facilement le poste-aux-choux chercher des vivres frais, et prendre contact rapidement avec la partie féminine de la population. Un « mauvais » pays, y eût-il de l’or et des perles à l’intérieur, est alors celui où l’on ne débarque pas aisément. Son navire l’évite.
« De même, le diplomate évolue dans un petit monde assez fermé : il est de règle que les diplomates ne se voient guère qu’entre eux, et, en dehors de leurs semblables, ne fréquentent que « la cour », ou les officiels : un Tout-Paris, un Tout-Londres, un Tout-Rome, un Tout-Athènes ou un Tout-Mexico d’autant plus estimable à leurs yeux qu’il est plus restreint. C’est ce petit monde, assez artificiel, qu’ils verront surtout. Pour d’autres causes que celui de l’officier de marine, il est également teinté de cosmopolitisme.
— Est-ce une critique ?
— Non pas. J’essaie seulement de comprendre, et de faire comprendre. Et ma conviction est qu’au fond l’essentiel n’est pas dans ce qu’on voit, mais dans la manière dont on le voit — dans ce qu’on nomme, d’un seul mot, le talent, c’est-à-dire une forme inédite de sensibilité, un don de vision original.
« La preuve c’est que, avec les missionnaires, qui ne sauraient écrire de romans, et pour cause, les administrateurs des colonies, seuls, connaissent l’intérieur de nos colonies. Bien que je tienne en haute estime le talent d’un Robert Randau et d’un Daguerches, et que je ne dédaigne nullement les qualités un peu brutales de l’auteur de Batouala, il faut bien admettre que ces écrivains n’ont pas eu, auprès du public, le succès universel de Loti et de Farrère… Mais c’est aussi qu’il ne convient pas de dire des choses entièrement ignorées du lecteur, de peindre des spectacles et des mortels qui n’ont aucun rapport avec les spectacles et les mortels dont nous avons la notion. C’est surtout en exotisme qu’un peu de cosmopolitisme est indispensable.
— Pour résumer, vous considérez que les professions d’officier de marine et de diplomate sont plus spécialement littéraires ?
— Pour le moment ! Cela peut changer avec les époques. Il y a vingt ans, le lecteur français se moquait pas mal de savoir comment vivait et réagissait, chez lui, sur son sol, un Anglais ou un Allemand. Il se contentait, à leur égard, de clichés de théâtre. Le bouleversement de la guerre a changé tout cela. Nous voulons qu’on nous montre de vrais Anglais, de vrais Allemands. Mais si les suites de la guerre transforment — comme il apparaît — notre société française, ce seront sans doute les Français qui redeviendront pour eux-mêmes le plus intéressant sujet d’étude. Et dans ce cas les meilleurs postes d’observation, pour un écrivain, seront les carrières d’avoué, d’avocat — peut-être même de sous-préfet, si les sous-préfets existent encore ! »
CHAPITRE V
PREMIERS ESSAIS, PREMIERS ÉCHECS
Un événement qu’on peut qualifier d’entièrement inattendu précipita en quelque mesure les premiers essais de Pamphile. Je reçus de sa mère une lettre attendrissante. Pamphile a vingt-trois ans. Ce n’est pas, d’ordinaire, l’âge de la grande passion, mais c’est celui des sottises que l’on prend au sérieux : Pamphile avait « une liaison ». Sa mère a le bonheur d’être née dans une province, et un milieu, qui retardent sur Paris de deux décades au moins. Il y a vingt ans, aux jours de sa jeunesse, les mœurs et le style des femmes y étaient restés tels que sous le second Empire. C’est donc en phrases touchantes, qui rappelaient à la fois celles de M. Octave Feuillet et du journal de Marguerite avant sa première communion, que mon amie m’avertissait, me demandant conseil, de ce fâcheux événement : « Qu’il est facile de succomber, disait-elle plaintivement (mais non pas, je vous prie de l’observer, sans une apparence de saine psychologie et même de simple sens commun), quand la nature commence à parler ! »
Je courus chez elle, non seulement pour lui apporter les consolations d’usage, mais lui jurer, d’un cœur sincère, qu’elle ne se devait pas frapper.
« Croyez-vous ? demanda-t-elle.
— J’en suis sûr !
— Hélas, c’est une femme si dangereuse !… D’ailleurs, toutes les femmes sont dangereuses ! »
… Si vous voulez entendre dire du mal des femmes, beaucoup plus, avec exemples et preuves à l’appui, que vous n’en pourriez entendre de la bouche de l’homme le plus misogyne, il n’y a qu’à écouter une mère de famille ! Mais je refusai d’entendre, plus longtemps que les devoirs d’une élémentaire courtoisie ne l’exigeaient, ces tristes généralités.
« Ne vous inquiétez pas, interrompis-je, ça passera.
— Hélas, comment ?
— Comme cela passe toujours à l’âge de Pamphile et avec ses goûts : en littérature ! »
Quelques semaines plus tard, ma prophétie se réalisait. Pamphile était dans le désespoir. Il me montra des vers. Je m’y attendais. Le commencement n’était pas mal :
… Ce que je vois et sens ici
C’est le lent tomber des larmes
Toutes pâles, comme un souci,
Cruelles comme des armes.
Malheureusement, cela devenait tout de suite après n’importe quoi, cela ressemblait, en très médiocre, à du Verlaine qui aurait, anachroniquement, subi l’influence de Guillaume Apollinaire. Je le lui dis : il ne s’en offensa point. Lui-même sentait « qu’il manquait quelque chose », sans qu’il pût bien définir quelle chose. Du reste, il était guéri, se préoccupant beaucoup plus du mérite de son poème que de l’infidèle. Je ne m’en étonnai point, je l’avais prévu.
« Je crois, me confia-t-il avec candeur, que je ne suis pas encore mûr pour la poésie. »
Je souris : la poésie est un don du ciel ; on le reçoit en naissant. Et il est infiniment moins rare d’écrire à vingt ans un glorieux et douloureux poème d’amour, inoubliable, éternel, qu’un bon roman. Mais justement il poursuivit :
« Ce que je vois, c’est un roman… Un roman immense !
— Allez-y, Pamphile, allez-y !… En cet instant la mode est aux autobiographies. Cela n’est pas tout à fait de mon goût, me paraissant prouver une espèce de resserrement, de dessèchement, même, de la faculté d’invention chez nos jeunes confrères. Un roman autobiographique, ce n’est guère que du lyrisme psychologique en prose : un genre bâtard. Toutefois on nous en a donné de fort bons ; il ne faut décourager personne. »
Pamphile fit serment que ce ne serait pas une autobiographie ; qu’autour de son personnel désastre sentimental on allait voir toute la France contemporaine, et des scènes, entièrement inédites, de la vie provinciale.
« Vous connaissez la province ?
— J’y vais tous les ans, deux mois…
— Et quel genre de personnes y voyez-vous ? »
… Je compris, à son explication, que c’étaient d’autres Parisiens en villégiature, le chef de gare, le jardinier et un ou deux hobereaux.
« Faites, Pamphile, faites ! Et ne manquez pas de me tenir au courant des progrès de votre ouvrage. »
Sans doute il y rencontra quelques difficultés. Il fut assez longtemps sans faire d’allusion à ce beau projet. Enfin il m’apporta une centaine de pages de son manuscrit. J’y découvris des maladresses qui ne me choquèrent point : il me souvenait des miennes à l’aurore de ma carrière ; et, dans le détail, certaines petites choses que j’aurais donné un de mes doigts pour avoir inventé : les délicieuses, les impayables trouvailles de l’ingénuité, de la jeunesse. Et puis cela se gâtait. Surtout, encore une fois, ce n’était pas de lui : quelquefois on aurait dit du Barrès, d’autres fois du Paul Morand, plus souvent du Bourget ; et quant à ce qui était de lui, dans le sujet et la construction du sujet, cela ne valait pas le diable. Enfin, pour faire courte l’histoire d’une assez longue et ennuyeuse erreur, ce début était raté. Je le lui dis.
« Je le craignais, avoua-t-il avec candeur. Mais d’où cela vient-il ? Tout cela me paraissait si facile et si beau, quand j’y rêvais !
— Je ne veux pas vous désespérer. La vérité est qu’après lecture de ce premier essai, je ne vois encore absolument pas de quoi vous serez capable, et s’il y a en vous l’étoffe d’un écrivain original. Mais si, à votre âge, vous aviez produit un chef-d’œuvre, c’est que vous auriez du génie — un génie précoce et monstrueux ! Il est extrêmement rare qu’un très jeune homme sache dire, du premier coup, des choses que les autres n’ont pas dites ; dégager, manifester sa propre personnalité. D’abord, vous n’en avez peut-être pas.
— Vous êtes dur !
— Ne vous épouvantez pas. Ce n’est qu’une première hypothèse, et il en est d’autres, plus rassurantes. Toutefois, il convient d’envisager celle-ci. Il apparaît, à chaque génération, une infinité de jeunes gens que l’œuvre de leurs prédécesseurs, de leurs contemporains mêmes, émeut violemment. Ils s’y reconnaissent, ou croient s’y reconnaître. Ils se disent : « Et moi aussi, j’ai quelque chose à dire ! » Ils se trompent : leur sensibilité est sincère, mais elle n’est pas créatrice. Et, bien que sincère, elle n’exprime que de l’imitation.
— Prétendez-vous que moi…
— Attendez !… Voici la seconde hypothèse :
« La sensibilité du débutant est de qualité nouvelle. Il a réellement quelque chose à dire. Mais justement parce qu’il est enthousiaste, sensible, généreux, la forme inventée par ses prédécesseurs non seulement l’émeut profondément, mais lui paraît inconsciemment la sienne… Il lui faudra des années pour s’apercevoir qu’on lui demande de parler avec sa voix, non pas avec celle des autres… Et pourtant j’aime encore mieux celui-là que tel nouveau venu, qui s’ingénie trop tôt, par réaction, à se donner une fausse originalité, en torturant les mots ou les images, n’importe comment, « pourvu que ça n’ait pas encore été fait ».
« Enfin, il y a une troisième catégorie, Pamphile, et je me plais à croire que c’est à elle que vous appartenez. Le néophyte possède vraiment une sensibilité originale, il a une vision personnelle des choses, et même une façon de la rendre qui n’est pas empruntée… Seulement cette sensibilité est encore vide de contenu : il n’a pas assez vécu ; sa voix est bonne, mais il n’a pas d’air à chanter.
— Alors, selon vous, il faudrait attendre la maturité, sinon la vieillesse, pour produire une œuvre qui en vaille la peine ? Cela serait désespérant si ce n’était évidemment faux. Car l’histoire de la littérature nous offre cent preuves du contraire.
— Et mille de ce que j’affirme ! Encore cette histoire ne tient-elle pas compte des ratages… Mais, Pamphile, savez-vous de quelle manière un industriel ingénieux est parvenu à « vieillir » la liqueur, prétendue monacale, qu’il fabrique ? Il la fait passer, avec une certaine rapidité, par les changements de température successifs qu’elle subirait au cours de plusieurs saisons, de plusieurs années… Ainsi également du bordeaux, « retour des Indes ». Eh bien, l’action, l’exercice d’une profession, les voyages, tout ce qui met en fréquent contact avec le plus grand nombre d’humains possible, mûrissent pareillement l’écrivain. La vie également, et les passions… Tels sont les moyens qui s’offrent à vous de hâter le moment de la maturité. »
CHAPITRE VI
EXPÉRIENCES PERSONNELLES
Pamphile parti, je me mis à penser à moi. Il est toujours intéressant de penser à soi…
Je me revis tout enfant, sachant à peine lire : dans les numéros hebdomadaires d’une revue destinée à la jeunesse étaient encartés, comme prime, des fascicules contenant les œuvres des classiques du XVIIe siècle : Corneille, Racine, Boileau, non pas Molière : il est trop peu chaste pour de jeunes esprits. Je lisais ces vers, même ceux de Boileau, avec enchantement. Leur sens échappait entièrement à mon intelligence : c’était la musique, la musique seule qui me ravissait. Du reste, à partir de cet instant, je devins très paresseux. Cette sonorité des mots, je la recherchais partout. Elle fut mon vice, m’empêcha de songer à rien autre.
Au lycée, le latin ne m’intéressa également que dans les poètes. Le grec pas du tout. Je ne sentais pas l’harmonie du vers grec. Par surcroît j’avais découvert les romantiques : mes études furent médiocres. Ma sensibilité, avec la puberté et le goût accru du rythme, s’était développée. Mon intelligence nullement. Je ne savais pas penser, je n’aimais pas penser, ni même observer. D’ailleurs l’enseignement qu’on recevait alors n’y préparait guère. Il était purement formel. Il paraît que c’est à cela qu’un instant on a voulu le ramener. On avait tort.
Je fus clerc d’avoué tout en suivant les cours de l’École de droit et des Sciences politiques : détestable clerc d’avoué, que la procédure ennuyait — toujours par incapacité de distinguer ce qu’il y avait dessous — et assez mauvais étudiant. Toutefois je passais mes examens avec une singulière facilité : mon amour des mots me prêtait une impeccable mémoire. Mais je ne crois pas avoir discerné une seule fois les faits sous les mots… J’écrivais dans de jeunes revues des poèmes assez mélodieux et des nouvelles violentes, fortement cadencées, dans lesquelles il n’y avait rien.
Mes études terminées j’acceptai le poste de correspondant, à Londres, d’un grand journal parisien : il fallait vivre. J’avais appris l’anglais encore une fois pour le plaisir d’emmagasiner des mots et des images. Je le lisais, et ne le parlais point. En trois ans de séjour en Angleterre, je n’arrivai pas à comprendre quoi que ce soit à la politique anglaise ni aux mœurs anglaises. Tout ce que je voyais et entendais ne me paraissait que prétexte à littérature, à mauvaise littérature, en décor. Au bout de trois ans, le journal se priva de mes services, et fit bien.
Assez mécontent de moi-même et de mes contemporains, je pars, devenu fonctionnaire, pour une colonie toute neuve, une colonie que la France vient d’acquérir. Alors double phénomène : les spectacles tout nouveaux que j’ai sous les yeux frappent vivement ma sensibilité romantique ; mais je suis obligé d’agir, et, pour agir, de comprendre. Enfin, pour la première fois de ma vie, mes fonctions, qui sont plus ou moins politiques, me font voir les choses dans leurs causes, et non plus dans leur apparence extérieure. Je suis devant elles comme l’ouvrier des Gobelins qui travaille à l’envers de sa tapisserie. Cela se révèle passionnant : des faits, des faits, des hommes, des hommes ; les causes de ces faits, les mobiles de ces hommes. Tout cela très simple, facile à pénétrer : l’humanité de ce pays est primitive. Il y a aussi des Européens et des Européennes, mais en petit nombre. Je puis les étudier de plus près, plus fréquemment. D’ailleurs j’y suis bien forcé.
Mon plaisir, qui touche à la volupté, est tel que tout ce qui m’a importé jusque-là me paraît misérable. Il ne m’en souvient plus qu’avec un sentiment d’humiliation, de dédain même. La sociologie coloniale, l’économie politique coloniale sont les seuls objets qui me paraissent dignes de retenir mon attention. Quand je regagne la France, au bout d’un an, ce n’est que pour repartir le plus vite que je puis pour un autre lieu de la terre, et comprendre, encore comprendre, ce qui me reste à comprendre. Durant mes séjours en France, je me contente d’un poste sans gloire, alimentaire, dans un journal. Mon métier n’y est pas d’écrire, on ne voit jamais mon nom au bas d’un « papier », sauf quand je reviens d’une de mes longues randonnées.
En somme, j’essaie de concevoir le monde du point de vue exotique et colonial, tout simplement ! Il faut l’ingénuité de la jeunesse pour s’imaginer qu’on y peut réussir !
Je lis, je lis beaucoup, mais jamais plus un poète, jamais plus un roman. Des bouquins d’histoire, de géologie, de botanique, d’anthropologie, des récits de voyages — et des statistiques et de vieux livres de droit. Tout cela sans aucune ambition. C’est un autre vice qui m’est venu, comme j’avais, dans mon enfance, celui du rythme.
Un jour, dans le Traité des lois civiles du vieux Domat, je trouve ceci : « Toute loi écrite est un compromis entre deux lois naturelles qui se contredisent. » Ça me paraît formidable. Je conçois qu’en effet, même dans les domaines de la morale et de la politique, ce n’est que notre infirme raison qui peut mettre d’accord, et tant bien que mal, et avec tant d’imperfections qui vont de la comédie au drame, les incohérences de la nature humaine et de l’univers visible. J’essaie de me représenter ces incohérences et ces compromis. Je mets sur le papier, par jeu, pour me reposer l’esprit, quelques-unes de ces représentations, je les livre à une revue ; un quotidien me demande « la même chose ». J’y consens : cela me paraît sans aucune importance, mais exige moins de temps que de faire le nègre dans un journal, et me laissera plus de loisirs pour chevaucher le dada colonial.
Je le chevauche, je le chevauche… Un soir, il m’apparaît que je pourrais exprimer une vue de politique et de sociologie coloniales plus clairement par la fiction que par la méthode didactique. J’y songe un instant : et voici que se lèvent en foule des figures, des paysages, des conflits, des rythmes et des mots caractéristiques pour les peindre. Mon ancien vice m’a repris. Seulement, cette fois, j’ai une conception personnelle de la vie, une philosophie de la vie. Mon travail vaut un peu mieux. J’ai le droit de prétendre : « Écoutez ! on ne vous a pas encore dit ça… »
Je n’ai donc fait que donner à Pamphile un conseil tiré de mon expérience personnelle en lui disant : « Voici la loi ! Voici le secret universel ! » N’ai-je pas eu tort ? En tout cas ne serait-ce point une généralisation bien hâtive ?… Il y a plusieurs demeures dans la maison du Père… Tous les chemins mènent à Rome… Barrès a pu tirer, très jeune, de sa propre sensibilité et d’une mosaïque de lectures sur laquelle cette sensibilité réagissait, des œuvres qui étaient déjà des œuvres, et non pas des balbutiements. Et tant d’autres, à qui l’excitation intellectuelle produite par les livres de leurs devanciers avaient appris à penser, tandis qu’ils ne m’enseignaient qu’à sentir et à ronronner mes sensations ! Flaubert a été un enfant de génie : sa correspondance montre un adolescent qui eût dû être plus grand, plus complet encore que ne fut l’homme mûr. Mais si Balzac et Stendhal n’avaient pas vécu d’abord — les premiers ouvrages de Balzac sont illisibles — qu’auraient-ils produit ?
… Décidément, la méthode que j’ai essayé d’inculquer à Pamphile n’est sans doute pas la seule. Elle n’est pas non plus absolument sûre ; aucune méthode n’est sûre, en pareille matière. Mais c’est peut-être la moins incertaine et la moins dangereuse.
CHAPITRE VII
LE CONTE
Pamphile, un peu déçu de n’avoir pu faire, aussi aisément qu’il l’espérait, de son premier roman un chef-d’œuvre, m’a confié qu’il s’allait faire la main « sur des choses plus courtes ». Autrement dit, des contes ou des nouvelles.
Je suis, en cette matière, orfèvre. Qu’on ne se trompe pas sur le sens où j’emploie ce mot : c’est dans sa signification proverbiale. J’entends par là que c’est mon métier. De quoi je ne me sens ni fier ni honteux. Si le conte est devenu, en quelque sorte, ma spécialité, je crains bien qu’il n’y ait eu là une grande part de hasard. J’ai commencé d’écrire assez tard, après avoir embrassé — je vous l’ai dit — pas mal d’autres professions : car je fus clerc d’avoué, apprenti diplomate et fonctionnaire colonial, enfin voyageur et journaliste. Entre temps, j’avais toutefois écrit un roman, comme tout le monde. Mais il y a, pour les débutants, des périodes de vaches grasses et de vaches maigres. Je suis arrivé au moment des vaches maigres : les éditeurs ne se jetaient pas, comme aujourd’hui, à la tête des jeunes gens. Quand, dépourvu de toute illustration, timide et rougissant, on leur apportait un manuscrit, ils vous accueillaient du haut de leur grandeur. Je rempochai donc mon ours, et le mis dans un tiroir. J’ai idée maintenant qu’il ne valait ni plus ni moins que celui de Pamphile, mais ne saurais en faire la preuve. Car cet ours n’existe plus. Non pas que je l’aie brûlé, dans un fier et légitime dédain de ce premier essai. Je ne brûle jamais rien : j’attends seulement de déménager. Deux déménagements, dit-on, valent un incendie : je sais par expérience qu’un seul suffit pour vous débarrasser de vos archives.
Si je me suis mis, quinze ans après cette première tentative, à composer des contes, c’est qu’on m’avait demandé un conte. J’ai continué. Je pense aussi que j’obéissais là, et que j’obéis encore, à une habitude de collège : la « composition » doit être écrite en quelques heures, et remise à un maître qui n’attend pas. Si vous n’êtes pas exact, quand bien même vous lui apporteriez de l’or et des perles, il vous colle un zéro. Enfin, j’ai vécu assez longtemps dans les pays anglo-saxons, où l’on professe le même respect littéraire pour le roman — qui alors doit être long, très long, du double de la longueur, en général, d’un roman français — et pour la nouvelle brève et frappante. A ma culture latine, qui fut assez bonne, s’est superposée une culture anglaise. Je vous demande pardon de cette parenthèse, qui est une confession.
Je ne pouvais donc manquer d’approuver Pamphile. Au bout de fort peu de temps, il m’apporta cinq ou six de ses essais. Je le complimentai, selon mon devoir, de cette brillante fécondité. Décidément, le talent ne lui faisait pas défaut, les débuts de ses contes étaient presque toujours imprévus et charmants : les mots, et même les choses, y reprenaient une jeunesse, une ingénuité délicieuse. Ils inspiraient de l’émotion — cette émotion précieuse et rare qu’éprouve un collectionneur quand il découvre un bibelot inédit. Pamphile lisait mes sentiments sur mon visage, il était ravi.
Mais bientôt il s’attrista, à mesure que moi-même je paraissais moins satisfait. Ces aimables colliers n’avaient pas de fil. Les perles en étaient éparses ; il n’y avait pas de sujet. Cela commençait parfaitement ; cela ne finissait pas du tout. On refermait les feuillets en songeant : « Pourquoi a-t-il fait ça ? Personne ne le lui demandait. »
Je lui fis part de ma déconvenue.
« Et pourtant, Pamphile, ajoutai-je, il y a quelque chose en vous. J’en suis, maintenant, tout à fait sûr. Seulement, cela ne sort pas. Vous ne savez pas travailler.
— C’est justement pour cela que je m’adresse à vous pour l’apprendre, répliqua-t-il avec quelque à-propos, et sans nulle mauvaise humeur, ce qui me força encore une fois de rendre hommage aux mérites de son caractère. Tâchez donc de me dire ce que c’est qu’un conte, et comme il faut s’y prendre pour l’écrire.
— Ma foi, répondis-je, tout étonné, je ne sais pas.
— Vous ne savez pas !… Mais c’est votre métier !
— C’est peut-être pour ça. L’habitude est devenue une sorte d’instinct. Voyons, laissez-moi réfléchir…
« Il me semble que ce qui fait la différence du roman et du conte, ou de la nouvelle — qui n’est qu’un conte un peu plus étendu — c’est que le roman est une étude et un conflit de caractères, dans un milieu ou des milieux déterminés, les milieux réagissant sur les caractères et ceux-ci, à leur tour, sur les situations. En d’autres termes, c’est un « complexe ».
« Le conte, à l’inverse, saisit « un moment ». On n’y voit guère qu’un personnage, dessiné le plus fortement possible, mais en raccourci. Ou bien une situation, mais simplifiée, ramassée dans son essentiel. Ce doit être un tout petit drame, ou une toute petite comédie, mais intense. Cela doit avoir son commencement, sa péripétie, son dénouement, bien accusés. Et pourtant les meilleurs contes sont ceux dont la fin laisse à penser, se prolonge dans l’esprit du lecteur.
« Comment inventer le sujet ? Il n’y a pas qu’un procédé, mais plusieurs. C’est tantôt un fait, un tout petit fait, découvert dans la réalité. Il s’agit alors d’en retrouver les origines, qui vous échappent, et d’en imaginer l’aboutissement, le retentissement sur d’autres humains, parfois sur toute la société. Tantôt, au contraire, c’est comme pour faire un canon : on prend un trou, et l’on met du bronze autour. J’entends par là qu’on s’empare d’une loi, d’un usage, d’une situation coutumière, voire banale, et qu’on s’efforce de se représenter ce qui pourrait arriver, à des personnages qu’on crée de toutes pièces, sous l’empire de cette loi, de cet usage, de cette situation.
« Il arrive aussi que ce soit une espèce d’hallucination, mais qu’on finit par savoir provoquer. Voici, sur cette table, un fétiche nègre portant sur le ventre, derrière une plaque de mica, « le mauvais esprit » qu’un sorcier, pour le rendre inoffensif, y a enfermé. Je l’ai considéré, durant des années, sans idée bien arrêtée. Et puis un jour, d’un seul coup, j’y ai vu toute une tragédie. Elle m’a été comme dictée, de l’extérieur : mais c’est que l’inconscient, après une longue incubation, avait fait son œuvre.
« Il est des contes et des nouvelles qui ne sont que des « histoires » gaillardes, ou terribles, ou fantastiques, comme celles que nos aïeux disaient si bien, ou celles d’Edgar Poë ; il en est d’autres qui ne sont que des apologues — des fables, comme celles de La Fontaine. Les jolis En marge de Jules Lemaître, à y bien regarder, ne sont guère autre chose — et même le Candide de Voltaire.
Je viens de nommer Edgar Poë. C’est lui qui a proclamé, et prouvé par l’exemple, que le conte permettait, par sa brièveté même, la perfection qui le cisèle comme un bijou. Jules Laforgue nous en a donné d’autres modèles, qui sont exquis. Car le conte autorise aussi, non seulement la fantaisie, mais le fantastique, tandis qu’il n’est rien de plus communément ennuyeux qu’un long roman humoristique ou fantastique. Je crois en pouvoir donner la raison : au bout de quelques pages, si j’ose me servir de termes bien vulgaires, on cherche la ficelle, et on la trouve. Et il est également vrai que des personnages ne sauraient demeurer trop longtemps ridicules sans ennuyer : à tel point que deux caractères justement célèbres, don Quichotte et M. Pickwick, de qui leurs créateurs n’avaient d’abord voulu faire qu’un objet de raillerie, deviennent par degrés sympathiques, puis héroïques.
« Par malheur, Pamphile, l’art si beau du conte, en France, est en train de s’avilir. Que dis-je, c’est déjà fait ! On en publie trop. Il est devenu un objet de confection, fabriqué en série. Les exigences du format, dans les feuilles publiques, l’écourtent et l’amaigrissent. Par le feuilleton, le journal a failli tuer le roman littéraire. De même, aujourd’hui, il va rapidement à déconsidérer le conte. Cela est triste. »
CHAPITRE VIII
DU JOURNALISME
« Un journaliste, me demanda Pamphile avec une certaine appréhension, un journaliste est-il un écrivain ?
— J’entends ce que vous voulez dire, et la cause intime de votre souci. Vous songez que, si vous vous aperceviez un jour que vous n’avez point l’imagination créatrice, et pourtant des idées, une façon vive, personnelle, ou simplement suffisante de les présenter, enfin l’esprit critique au lieu de l’esprit d’invention, vous pourriez, au lieu de faire « de la littérature », « faire du journalisme », tout uniment. Non pas sans doute du journalisme politique — c’est une tout autre affaire — mais de la chronique ou de la critique littéraire…
— C’est à peu près ça…
— En somme, vous considérez, pour un écrivain, le journalisme comme un pis-aller ?
— Mon Dieu…
— Vous le pensez. Dites que vous le pensez, mon ami, et que vous n’osez le dire, par politesse, de plus parce que vous m’aimez bien, que vous ne voulez pas me faire de la peine, et que vous savez que je suis aussi journaliste !
— Eh bien, oui !…
— Il y a en effet, dans la gent écrivaine, une hiérarchie implicitement admise. Si l’on range à part les dramaturges, qui sont jalousés pour les fructueux bénéfices de leur industrie, mais dont on admet qu’ils peuvent, selon le cas, être ou n’être point, quel que soit leur succès, des écrivains méritant ce nom, l’opinion générale distingue des degrés de dignité qui vont du poète et du romancier au journaliste, avec des nuances, toute une série de nuances intermédiaires, dans le roman, la poésie, le journalisme.
— Est-ce injuste ?
— Oui et non. C’est injuste parce qu’une chronique, une simple chronique, peut manifester beaucoup plus d’originalité, d’invention, de talent, que tout un roman ; parce qu’un journaliste peut avoir, sur l’esprit de son temps, une action plus forte, et j’ose dire plus durable, qu’un romancier. Ce n’est pas cependant sans motif pour deux raisons principales.
« La première est que l’œuvre du journaliste est éphémère, sinon dans son influence qui, je viens de le dire, peut être durable, du moins quant à la réputation, la gloire, si vous voulez, qu’il en retire. Même quand il signe, quelques jours après la publication de son article, s’il arrive qu’on sache encore ce qu’il a dit, nul ne sait plus que c’est lui qui l’a dit. Personne jamais ne relit un journal vieux de deux jours !… La seconde est que le poète, le romancier, jouissent de toute l’indépendance de leur pensée et de l’expression de leur pensée.
« Vous connaissez le vieil axiome juridique : « La parole est libre, la plume est serve ». Je dirais volontiers : « Le livre ou le poème est libre, l’article est serf. » Oh ! dans une certaine mesure seulement ! Mais cette mesure existe. Elle existe parce qu’un journal est nécessairement l’organe d’un parti, et qu’on y peut dire certaines choses, non pas d’autres ; parce qu’aussi le journal est lu par un grand nombre de personnes et qu’il y faut alors tenir compte d’une opinion moyenne, d’une moralité moyenne, respecter de plus les enfants et les femmes sous les yeux desquels il peut tomber. Dans un livre, au contraire, je ne dépends plus de personne. C’est affaire entre moi, mon éditeur qui a accepté l’ouvrage, et mon lecteur.
— N’y a-t-il pas de l’hypocrisie dans cette distinction ?
— Prenez que c’est une convention. Mais l’existence d’une communauté sociale repose sur des conventions… Après tout, c’est aussi une convention qu’au théâtre le dramaturge — même à cette heure, où il s’est relativement libéré — doive observer, à beaucoup d’égards, une plus grande réserve que le romancier. Toujours pour le même motif : le théâtre, comme le journal, s’adresse à un grand nombre de gens à la fois.
— Donc vous considérez comme légitime cette hiérarchie qui donne le pas, dans le monde des lettres, à l’écrivain de livres sur l’écrivain de journal ?
— Pamphile, je vais vous révéler un grand secret, ne le répétez à personne ! Cette hiérarchie est en train de s’effondrer, comme toutes les hiérarchies, qui ne durent jamais éternellement, sauf celle de notre sainte Église : le ver est dans le fruit, pour parler comme l’excellent M. Micawber, dans David Copperfield.
— En vérité ?
— En vérité… Parce que presque tous les écrivains, presque tous les romanciers de ce temps se sont mis à « faire » du journalisme ! J’en pourrais citer de nombreux et illustres exemples ; je me contenterai d’un seul : M. Maurice Barrès. Et je vais me permettre d’exprimer un soupçon qui me hante : que si, pour M. Barrès, publier un livre était une gloire, écrire un article était pour lui un plaisir… Dois-je encore vous rappeler des hommes de talent, tels que Catulle Mendès, et le plus grand de tous, Théophile Gautier, dont la vie entière fut partagée entre le livre, la poésie et le journalisme ? Enfin, de nos jours même, M. Henri Béraud pratique, de la barre fixe du roman au trapèze du journalisme, une voltige intéressante.
— Ainsi, les barrières tombent ?
— Mettons seulement qu’elles ont des fissures, par où l’on voisine, d’un champ à l’autre. Dans l’apparence, le préjugé hiérarchique demeure : la preuve c’est qu’il est moins malaisé pour un romancier d’écrire dans un journal — de toutes parts même on l’en sollicite — que pour un journaliste qui se risque à publier un roman d’être agréé, par les romanciers, comme un authentique confrère.
— Y a-t-il à cela une raison ?
— Aucune, si ce n’est d’ordre commercial. Un écrivain qui a commencé par le roman, s’il devient chroniqueur ne perd pas un seul des lecteurs de ses livres. Il en accroît plutôt le nombre. Un journaliste qui aborde le roman éprouve de la difficulté à se faire lire comme romancier. Devant la couverture jaune, bleue ou verte de son ouvrage, le public doute : « N’ai-je pas déjà lu ce qu’il me propose dans les feuilles publiques ?… » De là vient qu’un journaliste mué en romancier se trouve souvent, même s’il le désire, dans l’impossibilité de renoncer à sa besogne de chroniqueur, qui l’accable : celle-ci continue à rester pour lui un gagne-pain nécessaire.
— Alors il est préférable de se faire d’abord un nom comme auteur d’ouvrages de longue haleine, avant d’aborder le journalisme ?
— Si on le peut, oui !… Mais vous oubliez le point de départ de cette conversation. Nous avons admis que le journalisme convenait particulièrement aux débutants, même d’avenir, qui ne se sentent pas encore d’imagination créatrice. Or ce peut être le cas de beaucoup de jeunes gens qui acquerront plus tard cette imagination, au contact de la vie, et par les spectacles que leur aura offert le monde. Et où seraient-ils mieux placés que dans le journalisme pour assister à ces spectacles ?
— Dans ces conditions, la décision pour un jeune homme est embarrassante.
— Je l’avoue : d’autant plus que le labeur du journaliste, étant dispersé, est accablant. Il faut, quand la besogne quotidienne est achevée, un grand courage pour se dire : « Maintenant, ce n’est pas fini ; je m’en vais travailler pour moi. »
— Mais enfin, si l’on se décidait ? Comment faire alors pour entrer dans un journal ?
— Vous m’accordez une petite expérience de la matière ? Eh bien ! c’est un problème que, malgré cette expérience, je ne suis pas jusqu’ici parvenu à résoudre. Qui que vous soyez, balayeur, ingénieur ou millionnaire, si vous avez écrit un livre, il ne vous reste plus qu’à trouver un éditeur ; et, si ce livre est bon, ou simplement acceptable, il y a de grandes chances qu’il soit publié. Tandis que je ne sais pas encore, à l’heure qu’il est, comment on entre dans un journal, comment on arrive à y faire ses premières armes. Il y en a mille manières et pas une seule.
— Vous plaisantez !
— Pas le moins du monde. Voilà une carrière où l’on ne vous demande — c’est sans doute la seule parmi les carrières libérales — aucun diplôme, aucun certificat d’origine. Vous pouvez arriver de n’importe où, vous entrez n’importe comment. Mais c’est précisément en cela, je suppose, que gît la difficulté. Cela me rappelle le mot d’un enfant interné dans un patronage au règlement largement humanitaire : « Tu n’as pas envie de t’enfuir ? — M’enfuir ? répond l’enfant presque douloureusement, comment ferais-je ? Il n’y a pas de murs ! »
« Dans le journalisme, Pamphile, il n’y a pas de murs, et par conséquent pas de portes. Elles sont partout, et nulle part. »
CHAPITRE IX
TYPES DE JOURNALISTES
Pamphile parti, je me prends à songer aux hasards qui président aux « vocations » dans le journalisme. Bien des visages, bien des noms, s’évoquent à ma mémoire. Je ne veux retenir ici que ceux de journalistes qui ne sont plus.
Il y avait aux Débats, il y a une vingtaine d’années encore, André Heurteau. La plus forte et la plus vaste culture. Une vigueur polémique dont j’ai connu peu d’égales. Le sens des formules incisives qui se fixent à jamais dans l’esprit. Après un si long temps écoulé je me rappelle encore la fin d’un de ces « papiers » — écrit d’un trait d’autant plus sanglant qu’on le lisait dans une feuille réputée légitimement pour la réserve de ses attitudes politiques. Il s’agissait d’un président du Conseil qui, pour se débarrasser — disait-on — d’un adversaire au Parlement, venait de le nommer gouverneur général d’une de nos grandes colonies. « Que M. X… ne s’y trompe pas, disait Heurteau, il y a tels marchés qui compromettent autant l’homme sans scrupules qui les propose que le pauvre diable qui les accepte, le tentateur que le tenté, l’acheteur que le vendu. » Et la phrase allait, allait ! Elle avait du nombre, elle avait du poids, elle avait de la férocité. Si l’on composait un jour une anthologie du style pamphlétaire, cet article y devrait trouver une place, et la plus brillante.
Or Heurteau n’était entré aux Débats que par hasard, à quarante ans. Jusque-là, il n’avait jamais donné une ligne dans un journal ; il n’y avait jamais songé ; il était, de son métier, chef de je ne sais plus quel bureau au ministère de la Justice.
Mais il venait parfois, à cinq heures, à la parlotte qui avait lieu quotidiennement, le journal enfin composé et imprimé, dans la salle de rédaction des Débats. Je n’ai jamais rien connu de plus exceptionnel en qualité que les conversations qui se tenaient à cette heure, journellement, dans cette vieille maison de la rue des Prêtres-Saint-Germain-l’Auxerrois. J’y ai vu Renan, le général de Galliffet, qui déconcertait souvent Taine par des souvenirs militaires et algériens d’une saveur plus que gaillarde : mais Taine, consciencieusement, prenait des notes…
Un jour, à propos de je ne sais quel incident politique, Heurteau se mit à parler… Le directeur des Débats à cette époque, M. Patinot, qui avait lui-même infiniment d’esprit, et du plus dru, lui dit tout à coup : « Mais, Heurteau, si vous nous écriviez ça !… » Heurteau passa dans un cabinet, à côté, et une heure plus tard revenait avec son premier article. Il en donna d’autres, presque tous les jours, pendant un quart de siècle. Une minute avait suffi pour le révéler à lui-même et aux autres.
Quand il avait terminé sa tâche, et moi la mienne, beaucoup plus modeste, je le reconduisais souvent, à pied, jusque chez lui, rue Oudinot, dans un vieux pavillon dont une moitié était occupée par François Coppée, son ami intime. Je me souviens qu’un jour nous parlions de Flaubert. Il me dit, avec une sorte d’impatience :
« Je n’aime pas Bouvard et Pécuchet.
— Pourquoi ?
— Quand on vient de lire ça, on ne peut plus écrire… C’est toutes les mêmes bêtises que nous disons sérieusement, tous les jours, dans le métier. Ça décourage ! »
Je me rappelle aussi Paul Bourde. Un saint laïque, et dont la carrière, sinon la vocation, fut davantage encore imprévue et diverse. Car il avait, lui, dès son adolescence, voulu « faire » du journalisme. C’était le fils d’un humble employé des douanes, retraité avec mille deux cents francs de pension, en Bresse. Il n’avait jamais été qu’à l’école primaire, mais il lisait, lisait, accumulait une vaste somme de connaissances, dispersées d’abord, mais dont, à la fin de sa vie, il avait fini par construire un système, presque une religion. Ses yeux, alors, étaient devenus mauvais : il l’attribuait à ce que, pour lire et travailler, il n’avait jamais, dans son enfance, possédé de lampe, rien que le feu de l’âtre, dans la misérable maison de son père.
Il avait comme condisciple, à l’école de son village, Jules Mary, qui devint un romancier populaire. Tous deux partirent pour Paris, vers 1870, avec l’intention de devenir « de grands hommes ». Bourde s’estima fort heureux d’y trouver une petite place de « nègre » au Moniteur Universel, je crois… Puis la guerre éclata, et les trente sous par jour payés aux gardes mobiles lui assurèrent du pain. Peu lui importait du reste : il était « dans » un journal, il en respirait l’atmosphère. Il devint reporter, secrétaire de rédaction d’un journal illustré, reporter encore. Sa soif de tout savoir le poussait à voyager. C’est ainsi qu’il entra dans le grand reportage. Il fit une enquête en Corse, une autre en Algérie, pour le compte du Temps. Elles ont été réunies en volumes et méritent encore qu’on les consulte. Elles demeurent parmi les documents les plus sérieux, jusqu’à ce jour, qui existent. Rien de plus original et de plus juste à la fois que les vues de Bourde sur la Corse, en particulier.
Il écrivit aussi un roman campagnard, Au bon vieux temps, un peu pauvre de forme, mais d’une qualité d’observation et de sympathie telle que j’en souhaiterais la réédition… Puis il repartit, cette fois, pour l’Indo-Chine, le Tonkin, dont la conquête commençait. Sa santé avait toujours laissé à désirer. Il contracta en Extrême-Orient une dysenterie et une maladie cutanée dont il ne guérit jamais entièrement et qui abrégèrent ses jours. Il ne s’en inquiéta pas : je n’ai jamais connu d’homme dont l’esprit dominât plus entièrement le corps.
Il alla en Tunisie… C’est ici l’épisode le plus extraordinaire et le plus glorieux de cette existence singulièrement pleine. Sur la Tunisie, selon sa coutume, il avait tout lu, y compris les auteurs anciens, en traduction, puisqu’il ignorait le grec et le latin. Ces auteurs signalaient, sur le territoire de la Régence actuelle, « des forêts ». Bourde n’en vit pas ; il n’y en avait pas, il n’y en avait jamais eu. Armé des ouvrages de botanique générale qu’il avait dépouillés, il pensa :
« Les arbres, pour croître, exigent une précipitation pluviale de cinquante centimètres cubes, au minimum, par mètre carré et par an. Cette quantité d’eau n’est jamais tombée en Tunisie depuis le début de la période géologique contemporaine. Qu’est-ce que mes textes peuvent signifier ? »
Il s’était lié avec un jeune secrétaire d’ambassade, qui se trouvait être un latiniste et un helléniste distingué — il est aujourd’hui ambassadeur. — Bourde lui communiqua ses textes. Marcilly lui répondit : « Il y a erreur de traduction. Il ne faut pas lire « forêts », mais « jardins » ou « vergers ».
Alors Bourde comprit. Il retourna aux lieux « boisés » signalés par les vieux auteurs. Il n’y trouva pas un arbre, mais partout les ruines de moulins à huile datant de l’époque romaine. Le mystère était expliqué : il s’agissait de jardins d’oliviers !… Les Bédouins conquérants les avaient détruits. Mais il n’y avait qu’à replanter les oliviers, ils pousseraient. Bourde dessina la carte de l’aire où se rencontraient ces moulins à huile, et déclara : « Sur toute cette superficie les oliviers viendront ! »
Il y en a actuellement douze cent mille, autour de Sfax surtout. Ils rapportent des millions ; c’est une des fortunes de la Tunisie. Voilà ce qu’a fait un journaliste qui avait la passion de savoir et de raisonner pratiquement sur ce qu’il savait. Cet homme devrait avoir sa statue…
On l’avait nommé directeur de l’Agriculture en Tunisie. Récompense méritée… Il abandonna cette situation pour aller à Madagascar, en qualité de secrétaire général, immédiatement après la prise de Tananarive par nos troupes. Il rêvait y faire de grandes choses : la chute du régime civil, qui fut remplacé par le gouvernement militaire de Gallieni, mit fin à cet espoir… Alors il revint à Paris, et sans une plainte, sans même un sentiment de rancune contre ceux qui l’abandonnaient, redevint journaliste, simplement, uniquement journaliste, jusqu’à sa mort.
… Quand j’y songe, je me dis qu’une carrière de journaliste, telle que celle-ci, est plus belle, plus féconde, plus glorieuse que celle de n’importe quel homme de lettres, même le plus grand. Mais les journalistes ne s’en doutent pas. Ils n’ont pas du tout l’habitude qu’on parle d’eux, après leur mort. Ils n’y comptent pas…
CHAPITRE X
POLÉMIQUES LITTÉRAIRES CONTEMPORAINES
Continuant de s’entraîner méthodiquement à la carrière, Pamphile lit les jeunes revues et les feuilles littéraires. Au bout de quelque temps, il me dit :
« Il paraît que Sidoine n’a aucun talent, et qu’Ariste a de mauvaises mœurs… Mais pour Polydore, Théodote et Micromégas, ce sont de purs génies.
— D’où tenez-vous cela ?
— De la Foudre, journal jadis exclusivement politique, mais devenu, à ce qu’on affirme, le principal organe littéraire contemporain… Ah ! ce qu’il en raconte, sur Sidoine et Ariste, ce qu’il en raconte…
— Pamphile, répondis-je, ne prenez pas ces belles choses trop à la lettre. Vous n’avez pas lu les journaux qui se publiaient entre 1890 et 1900, et pendant l’affaire Dreyfus. Je parle des journaux politiques, non littéraires. C’était alors l’époque, en politique, de l’invective à jet continu. Quatre ou cinq journaux s’en étaient fait une spécialité, et chacun avait son artiste ès injures et diffamations. Au-dessous de cette vedette il y avait des sous-vedettes : leur travail était moins accompli, mais l’expression, plus maladroite, était encore plus raide. On cultivait le genre, on s’ingéniait chaque jour à le perfectionner.
— On dirait qu’il en devient ainsi en littérature…
— Laissez-moi continuer… Il y eut des inventions géniales. Je me souviens d’un pauvre diable de député, qui eut le malheur de passer ministre, étant parfaitement inconnu. On ne savait naturellement rien de lui : c’était un honnête homme. Son adresse n’était même pas dans le Bottin. Le rédacteur d’un de ces journaux dont je viens de parler s’écria : « Il couche sous les ponts, alors !… » Cela suffit. Durant tout son ministère, on put lire : « X…, qui couche sous les ponts ». Rencontrez-vous dans les feuilles politiques actuelles quoi que ce soit qui rappelle le ton de ces anciennes polémiques ?
— Non, je vous dis que c’est en littérature…
— Attendez, Pamphile, j’y arriverai… Dans les controverses politiques on est aujourd’hui bénin, bénin. Tout, jusqu’à « je vous hais », se dit presque poliment. Et même on ne dit plus rien du tout. Les journaux sont comme les belles femmes qui croient n’avoir pas besoin d’ouvrir la bouche pour plaire. La consigne est de ronfler.
— Il est vrai. Mais je croyais que ç’avait toujours été comme ça…
— C’est que vous êtes jeune. Dans ces mêmes journaux la critique littéraire tenait jadis très peu de place. On s’y souciait de la littérature autant qu’une morue de la précession des équinoxes. Et quand par hasard ces feuilles parlaient d’un écrivain, c’était presque toujours en termes abrégés, ou bien dans des notes de publicité payée, dithyrambiques.
« Aujourd’hui, changement à vue. Non seulement il se publie deux ou trois journaux hebdomadaires uniquement consacrés à la littérature, aux beaux-arts, à la musique ; mais des journaux quotidiens, assez plats quand ils traitent de politique, se sont appliqués à recruter la clientèle qui leur manquait un peu en ménageant une place de choix aux questions littéraires, et surtout aux polémiques littéraires, conduites avec la même âpreté, la même fureur, la même iniquité que jadis les polémiques politiques.
« Il y a plusieurs républiques des Camarades dans la république des Lettres, et qui se traitent, réciproquement, en ennemis : « Ah ! tu ne trouves pas de mérite au bouquin d’Un Tel qui est de ma coterie ! Attends un peu, tu vas voir. Ton père a été au bagne ! Ta mère à Saint-Lazare… Et où étais-tu, pendant la guerre ? »
« Où étais-tu pendant la guerre ? » Pamphile, c’est exactement ce qu’on demandait, après 1870, aux candidats à un siège parlementaire. Ce sont maintenant Vadius et Trissotin qui se posent réciproquement cette question.
— Vous n’exagérez qu’à peine.
— Voyez-vous, Pamphile, on a transféré la polémique de la politique à la littérature. On est, en littérature, de droite ou de gauche. On vitupère « l’infâme XIXe siècle » ou bien on crie : « Halte-là ! Le romantisme est un bloc, il est défendu d’y toucher ! » On fait un volume énorme, au lieu d’écrire des volumes, parce que le poète Barbachon des Barbachettes, ce génie, n’a pas été compris dans la dernière promotion de la Légion d’honneur. Et toujours, par derrière, ce motif plus ou moins avoué ou dissimulé : « Durand n’est pas de la bande à Dupont, dont je suis ; Durand n’a aucun talent ! » Exactement comme jadis en politique.
— Mais d’où cela vient-il ?
— Cela vient justement de ce que les grands journaux ne parlent plus politique. Alors les polémiques se sont déplacées, déportées vers la littérature. Un journal où l’on ne prend pas parti, un journal où il n’est plus question que de la dernière étoile à qui l’on a volé son dernier collier de perles, ou de la dernière femme coupée en morceaux, devient un journal ennuyeux. Car il faut bien que les journalistes — c’est leur métier — diffèrent entre eux sur quelque chose. Sinon, pourquoi lire l’un plutôt que l’autre ? On n’en lirait plus aucun si les polémiques littéraires ne bouchaient le trou…
— Cela va-t-il durer longtemps ainsi ?
— Cela durera tant que durera chez nous cette atonie de la politique intérieure, légitimée du reste par les soucis de la politique extérieure, qui continue d’exiger l’union sacrée. Si jamais l’Allemagne paie, la vie politique reprendra.
— Et alors ?
— Alors il y aura beaucoup moins de polémiques littéraires. Et ce sera du reste tant pis pour les écrivains. Car il en est des hommes de lettres comme des politiciens : il est de leur intérêt qu’on parle d’eux, même en mal. »
CHAPITRE XI
UNE OPINION POLITIQUE POUR L’ÉCRIVAIN ?
« Un autre souci m’est venu, me confia Pamphile.
— Bon Dieu, encore ?
— Pour écrire, surtout un roman — tout le monde, maintenant, écrit des romans, et décidément j’admire le courage des poètes — convient-il d’adopter une opinion politique, ou d’exclure absolument, comme le veut M. Eugène Montfort, la politique de mes préoccupations ?
— Pamphile, de quoi vous inquiétez-vous là ? J’ai lu jadis dans les Marges, la revue de mon excellent et distingué confrère Montfort, l’enquête à laquelle il s’est livré à ce sujet ; et il m’a paru discerner, dans la centaine de réponses qu’il a obtenues, que tous ceux qui répondaient avaient une opinion politique, même ceux qui prétendaient n’en pas avoir, et même M. Eugène Montfort : car, pour démontrer que la politique est chose honteuse, indigne d’un homme qui tient une plume, il a écrit un roman, d’ailleurs assez bon, entièrement consacré à dénoncer l’ignominie des politiciens et des hommes politiques. Haïr la politique et le dire de cette façon, Pamphile, n’est-ce point, pratiquement, avoir une opinion politique ?
— C’est un paradoxe !
— Hé, hé !… Voyez-vous, Pamphile, ma conviction est qu’il est difficile, malgré qu’on en ait, d’écrire dix pages sans que celles-ci prennent une signification politique. Quand Voltaire écrivait Candide, ça n’avait pas l’air d’être de la politique. Pourtant, tournant en dérision cet optimisme qui prétend que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, et que par conséquent rien n’est à changer, Voltaire ouvrait la voie à la Révolution, c’est-à-dire à ce qui change, ou veut changer. A tout le moins, son pessimisme était un hymne ironique au progrès, et c’est en partie de la religion du progrès qu’est issu l’élan des réformes démocratiques du XIXe siècle.
« Même l’Émile de Rousseau, pour ne pas parler de ses autres ouvrages, sauf Héloïse — et encore ! — aboutit à de la politique : car il est impossible de préconiser un programme d’éducation sans souhaiter le faire adopter par toute la communauté sociale ; pour obtenir ce résultat, il faut que des disciples enthousiastes réclament des lois, un système ; pour édicter ces lois, établir ce système, il faut convertir les pouvoirs — ou les renverser.
— Cela veut dire que la littérature peut, ou même doit être sociale. Je l’admets… Par exemple, en France, à force de prendre pour lieu commun l’adultère, elle a conduit la police, les tribunaux, bientôt la législation, à considérer avec d’autres yeux qu’auparavant l’institution du mariage. Mais cela ne veut pas dire qu’elle soit politique. Ou alors elle l’est sans le savoir.
— Précisément !… Pamphile, je vous serais reconnaissant si vous me pouviez montrer quel abîme infranchissable sépare la critique, ou l’apologie, ou la peinture seulement, d’un état social, et la politique ? L’un mène inévitablement à l’autre. Il n’est pas possible d’attaquer, ou de porter aux nues, ou de décrire objectivement cet état social, sans inspirer au lecteur le désir de le modifier ou de le défendre. Une fois qu’on en est là, c’est de la politique.
— Soit. Il faudrait donc dire que l’homme de lettres peut s’abstenir de faire de la politique active — mais que, de toute façon, même contre sa volonté, il devient un animateur politique.
— C’est mon avis. Supposez que j’écrive un roman « colonial » sur les nègres, ou les jaunes, ou même les Français perdus de Saint-Pierre-et-Miquelon, ou encore le bagne de Cayenne. Je n’ai pas du tout l’intention de faire de la politique. Je dis ce que j’ai senti, comme je l’ai senti. Mais alors l’opinion publique, mais alors les membres du Parlement, réagiront. Ils se diront : « Comment donc, ces gens existent ? Et voilà comment ils pensent, vivent, meurent. Il importe de les traiter de telle ou telle manière. » Ainsi ce livre de pure littérature deviendra un élément de politique coloniale.
— Je n’y avais pas réfléchi… Ce que vous dites me paraît pourtant d’autant plus vraisemblable qu’un écrivain, comme tout le monde, ne saurait s’empêcher d’avoir son idée sur les fins dernières de l’homme et le mystère de l’après-vie, c’est-à-dire sur la religion ou sur une religion, et que toute question religieuse, dans un État, aboutit fatalement à une question politique.
— Vous m’avez compris.
— Cela revient à penser que beaucoup d’œuvres littéraires ont pour origine, volontairement ou involontairement, une conception sociale, et par suite politique ?
— C’est bien cela.
— Mais alors, moi, moi ?…
— Écoutez, Pamphile !… Vous comptez, n’est-ce pas, dans votre génération, des jeunes hommes qui déjà se sont engagés dans la carrière où vous voulez vous distinguer ? Quelle est leur attitude, quelles sont leurs tendances politiques ?
— Il me semble qu’ils sont souvent réactionnaires. C’est, dirait-on, la mode.
— Et quelles étaient les tendances des générations littéraires précédentes, celles du second Empire ou du gouvernement de Juillet ?