PIERRE MILLE
MONSIEUR BARBE-BLEUE…
ET MADAME
“Le Livre”
9, rue Coëtlogon, Paris
1922
Tous droits de traduction et d’adaptation réservés pour tous les pays, y compris la Scandinavie. Copyright by “LE LIVRE” 1922.
IL A ÉTÉ TIRÉ A PART DE CET OUVRAGE, LE PREMIER DE LA COLLECTION “LE LIVRE DE BIBLIOTHÈQUE” : 10 EXEMPLAIRES SUR JAPON DES MANUFACTURES IMPÉRIALES, NUMÉROTÉS DE 1 A 10 ; 20 EXEMPLAIRES SUR CHINE, NUMÉROTÉS DE 11 A 30 ; 70 EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE VAN GELDER ZONEN, NUMÉROTÉS DE 31 A 100, ET 5 EXEMPLAIRES DE COLLABORATEURS, H.-C., SUR JAPON DES MANUFACTURES IMPÉRIALES, NUMÉROTÉS DE I A V.
MONSIEUR BARBE-BLEUE… ET MADAME
Il y a quelques années, me conta mon excellent ami John Barnard Ashleigh, de Boston, nous avons eu aux États-Unis quelque chose qui ressemblait à votre affaire Landru. Seulement, c’était mieux, plus large et plus original, comme il convient à l’Amérique.
Le Landru américain s’appelait Abraham Plattner. Il était, à Hootanooga (Connecticut), l’un des membres les plus fervents de la chapelle des Darbystes, et passait pour faire honneur, par l’austérité et la profondeur de ses convictions, à cette secte non-conformiste, dont tous les adeptes se distinguent, d’ordinaire, par l’ardeur de leur foi. C’était un homme de taille moyenne, même plutôt petite, mais grave, l’air ferme et doux, avec des yeux d’un éclat singulier qu’il tenait presque toujours baissés, et une belle barbe. En somme, vous le voyez, assez semblable à votre Landru. Il édifiait la congrégation. Les femmes surtout l’écoutaient avec une confiance passionnée, mais il semblait demeurer indifférent à ces hommages muets et brûlants. Du reste, il était marié, père de famille.
Je n’insisterai pas sur les faits, pourtant essentiels, mais que les détails du procès sur lequel toute la France tient aujourd’hui ses regards vous ont rendus familiers, qui amenèrent son arrestation. Un certain M. Bullock, ne se pouvant consoler qu’une dame Beaumont, âgée d’une cinquantaine d’années, quoique agréable encore, eût brusquement cessé les relations qu’elle entretenait avec lui, révéla qu’elle avait disparu après le dernier séjour fait par elle dans la villa Pick-me-up, louée à son nom, près d’Hootanooga, et où elle s’était rendu en compagnie d’un autre gentleman, appelé Butler. Les recherches de la police dans cette villa, pour l’heure abandonnée, firent découvrir divers objets de toilette appartenant à Mme Beaumont. La cheminée du fourneau de cuisine était imprégnée d’une suie très grasse ; enfin, les fouilles pratiquées dans le jardin révélèrent la présence, au milieu de cendres d’une origine indéterminable, d’une molaire aurifiée qui fut reconnue par un dentiste comme ayant brillé dans la mâchoire de Daisy Beaumont, de plusieurs fragments de crâne, et d’un assez grand nombre de petites vertèbres. Par un hasard exceptionnel, dont la justice put se féliciter, tout en s’en inquiétant, neuf de ces vertèbres étaient identiques, chacune d’elles étant la septième de l’épine dorsale ; il en fallait conclure à l’incinération, donc à la mort, sans doute violente, de neuf personnes différentes.
Le prétendu Butler fut identifié avec Abraham Plattner. Arrêté incontinent, l’on constata qu’il avait pris bien d’autres noms : Coolidge, Wilson, Oakburn, et qu’il avait loué, à vingt milles d’Hootanooga, la jolie villa Resurrectio. Dans cet autre domicile furent trouvés encore un assez grand nombre d’objets de toilette féminine, des lettres et des papiers d’identité ayant appartenu à sept femmes qui n’avaient point reparu ; enfin, comme à Pick-me-up, des ossements calcinés. L’enquête des magistrats parvint d’ailleurs à établir que le vertueux Plattner, presque toujours par voix d’annonces, était entré en communication avec plus de trois cents personnes du sexe faible.
Plattner ne contesta point ses tentatives d’escroquerie au mariage : « Mais la plupart des mariages, dit-il pour sa défense, ne sont-ils pas des escroqueries ? Chacun des deux futurs s’efforce respectivement d’abuser l’autre sur l’étendue de ses ressources, le nombre et la valeur sociale de ses relations, l’éclat de sa famille. Et que le mariage soit consommé, ou rompu, l’escroquerie n’en a pas moins lieu. Elle est même plus complète dans le cas des épousailles. » Par contre, il nia catégoriquement avoir jamais mis à mort qui que ce fût, alors qu’on portait à son compte seize assassinats. Savoir : neuf commis dans la villa Pick-me-up, et sept dans la villa Resurrectio.
J’ignore en ce moment, quel sera le verdict du jury de Versailles. Celui d’Hootanooga fut impitoyable : Plattner fut condamné à mort à l’unanimité. Nos jurés sont peut-être plus sévères que les vôtres : un ensemble de présomptions, si toutes sont concordantes, leur paraît suffire, à défaut d’une preuve absolue, et comme le dit plus tard l’un de ceux d’Hootanooga, il y avait assez de ces présomptions pour faire pendre une demi-douzaine de Plattners.
Mais voici, monsieur, où cette histoire, jusqu’ici assez vulgaire, devient exceptionnelle.
La veille du jour où il devait être exécuté, ce Plattner fit avertir le chapelain et le directeur de la prison qu’il désirait leur parler.
— Je voudrais bien savoir exactement, leur dit-il, pour quelle cause on m’a condamné ?
— Well, répondit le directeur de la prison, ne faites pas l’ignorant. Vous êtes condamné pour seize meurtres.
— Alors, poursuit Plattner, je suis victime d’une horrible erreur judiciaire, car je n’en ai commis que huit. Je demande la revision de mon procès.
— Allons, Plattner, allons, fit le directeur de la prison, cette affirmation est déraisonnable. Il y avait les traces de neuf cadavres à Pick-me-up, et de sept à Resurrectio. Cela fait le compte !
— Cela fait le compte pour les cadavres, mais cela ne fait pas le compte pour leur auteur. Je jure, sur toutes les étoiles du drapeau de l’Union, qu’on n’en doit porter que huit à mon crédit, dont les sept de Resurrectio, et un seul sur neuf à Pick-me-up. Le seul qui soit un cadavre de femme.
— Mais alors, les autres ?
— Des hommes, monsieur le directeur, des hommes ! Voyez un peu quelles sont les abominables méprises de la police, qui n’a même pas su distinguer les sexes dans cette ostéologie !… Il convient ici que je sois parfaitement candide, et que je reconnaisse un certain nombre de faits que j’ai refusé d’admettre devant le jury. J’ai assassiné, dans la villa Resurrectio, sept personnes du sexe qui avaient eu des bontés pour moi, ou ne demandaient pas mieux que d’en avoir, et je les ai incinérées.
— Sept ?… Vous disiez huit, tout à l’heure !
— Attendez ! Je ne vous parle que de Resurrectio. J’arrive tout de suite aux événements de Pick-me-up. Quand je commençai d’avoir des intentions sur Mrs. Daisy Beaumont, mon expérience m’avertit qu’il faudrait employer, pour faire sa conquête — de quelque façon que cette conquête se dût terminer pour elle — des procédés un peu différents de ceux qui m’avaient antérieurement servi. Sans être dépourvue de sentiments, ni même de sensualité, je vis clairement que cette honorable veuve était toutefois calculatrice, voire prudente. Elle s’informa de ce que je pouvais posséder de fortune, faisant montre, avec une certaine ostentation, de la sienne propre ; elle insista pour réunir en un fonds commun les valeurs et les espèces que je pouvais détenir, et celles dont elle était propriétaire. Je ne vis pas d’inconvénients à lui céder sur ce point, puisque, je crois vous l’avoir fait comprendre, le tout ne devait pas tarder à me revenir. Je lui offris donc, comme d’habitude, d’aller passer une lune de miel préliminaire à notre union dans ma villa de Resurrectio ; mais quand elle me proposa de nous installer plutôt à Pick-me-up, où elle serait chez elle, j’acceptai de fort bonne grâce : il n’est pas recommandable de mettre tous ses œufs dans le même panier, et je ne demandais pas mieux que de changer le lieu de mes entreprises un peu délicates. D’ailleurs je connaissais la villa : ses aménagements me paraissaient favorables à mes plans.
« De toutes les femmes à qui j’ai eu affaire Daisy Beaumont, je dois le dire, est celle qui m’a laissé l’impression la plus forte. Ce n’était pas une virago : assez frêle, au contraire, avec de petites mains fines, un joli pied, une jolie taille, des yeux extraordinairement clairs, pas très grands, mais ardents, lumineux, avec des lueurs vertes comme le rayon vert du soleil sur la mer — ce rayon dont on parle toujours et qu’on voit si rarement. Je me plaisais dans sa société. Je m’y plaisais tellement que je résolus de me donner quinze jours avant d’en arriver avec elle à l’inévitable. Le matin du quatorzième jour, m’étant levé un peu avant Daisy et me promenant dans le jardin, j’aperçus une sorte de resserre, fermée à clef. Je suis curieux par nature et par profession. J’essayai de regarder par le trou de la serrure, mais ne distinguai rien. L’ouverture était trop petite. Par bonheur il y avait, à côté de cette resserre, un appentis avec une lucarne qui donnait du jour à celle-ci. J’allai donc chercher une échelle : c’était un magasin, monsieur le directeur, un magasin d’effets disparates, et qui me rappela étrangement celui que j’avais formé à Resurrectio ; seulement tous les objets étaient masculins : des chapeaux, des vêtements d’hommes, des montres, des bijoux qui ne pouvaient avoir appartenu qu’à des hommes. Cela était si imprévu qu’au premier abord, ma parole d’honneur, je ne compris pas ! Je ne compris qu’à l’instant où je me sentis violemment tiré en arrière par Daisy Beaumont elle-même. Elle était toute pâle, toute frémissante, ses yeux clairs étaient devenus farouches — formidables et farouches. Je criai :
« — Comment, toi aussi ! Toi aussi !
« Ce fut à son tour à ne pas comprendre. J’en fus heureux. Je venais de me trahir ! Je dis bien vite :
« — Tu m’avais amené ici pour m’assassiner, n’est-ce pas ? Comme… comme les autres !
« Elle fit « oui » de la tête, d’un air sombre.
« Cela m’inspira une sorte d’admiration. Je demandai :
« — Mais comment pouvais-tu faire : des hommes ! Et tu es si frêle, si délicate. Comment t’y prenais-tu, avec ces petites mains-là…
« Elle haussa les épaules :
« — Les hommes ont le sommeil si lourd ! fit-elle, dédaigneusement.
« Alors une pensée, une pensée terrible me vint :
« — Mais moi aussi, moi aussi, j’ai dormi dans cette maison ! Voilà quatorze nuits que j’y dors ! Pourquoi n’as-tu pas essayé ? Comment suis-je encore en vie ?…
« Elle ouvrit les bras, elle fondit en larmes, et, avec rage, pourtant :
« — Tu ne devines pas ? Tu n’as pas deviné ?… Tu n’as pas deviné que c’est parce que je me suis mise à t’aimer !
« Si vous saviez, monsieur le directeur, ce que je me suis senti fier, à ce moment-là !… Il y aura donc toujours un moment où les femmes, même les plus fortes, laisseront intervenir le sentiment dans les affaires, où elles ne seront plus sérieuses ! Pas moi ! Voilà la différence : la huitième victime de la villa, ce fut Daisy Beaumont. Celle-là aussi vous pouvez la porter à mon compte. Voilà pourquoi cela fait huit. Mais je ne reconnais pas les autres ! Les autres étaient à Daisy Beaumont. Et d’ailleurs c’était des hommes : vous voyez bien qu’il y a erreur ! »
Il y avait erreur, en effet, conclut John Barnard Ashleigh, et le verdict fut cassé : mais ce qui prouve, ainsi que je le disais, que nos jurés américains ne sont pas comme les vôtres, c’est que les jurés d’Hootanooga furent d’accord que Plattner était aussi coupable pour huit femmes que pour seize, et qu’il fut condamné de nouveau à être pendu.
Abraham Plattner fut une seconde fois condamné à mort, continua John Barnard Ashleigh, bien que son avocat eût soutenu éloquemment, en sa faveur, une thèse fort subtile, dont la spéciosité faillit un instant ébranler la conviction du jury :
« Mon client, dit-il, devait être pendu pour avoir commis seize meurtres. Ce verdict ayant été cassé, il ne se présente plus devant vous que présumé coupable de huit, les autres victimes devant être portées au compte d’une certaine Daisy Beaumont, qu’il avoue volontiers avoir fort proprement étranglée, puis incinérée. Mais, ce faisant, il n’a fait que devancer l’œuvre de la justice, qui n’eût certes pas laissé vivre cette criminelle. Il n’a donc plus à répondre que de sept assassinats. Well, chers citoyens et honorables jurés de cette ville d’Hootanooga, je livre ce problème angoissant à vos consciences : un homme a été à tort condamné à la pendaison pour avoir envoyé seize personnes devant leur juge naturel. Il est à cette heure reconnu, de la façon la plus incontestable, qu’il n’a pris cette liberté qu’à l’égard de huit d’entre elles, dont l’une avait mérité son sort. Reste sept. Peut-on légitimement lui appliquer la même peine, alors qu’il n’est pas même à moitié aussi coupable qu’on l’avait cru d’abord ? Il semble bien clair, Messieurs, si l’on s’en tient aux règles de la plus élémentaire arithmétique, qu’on n’a le droit de livrer au bourreau que la moitié de William Plattner, moins un huitième. »
Un argument d’une logique si vigoureuse eût, je crois, troublé des jurés français. Les nôtres, par malheur pour Plattner, sont plus enclins à suivre les impulsions de leurs sentiments, qu’ils appellent le sens commun, que les déductions de la raison pure et de la mathématique : le second verdict, ainsi que je viens de vous le dire, confirma le premier.
Voilà pourquoi, dès les premières lueurs de l’aube, un beau matin, le condamné vit entrer dans sa cellule, avec son avocat, le chapelain et le directeur de la prison, l’attorney général, le chef du jury, et différentes autres personnes. On lui annonça que, son dernier jour étant arrivé, il n’avait plus, tout juste, que le temps nécessaire pour recommander son âme au Seigneur. Plattner accueillit cette nouvelle avec humilité, contrition, mais aussi un sang-froid singulier.
— Je suis prêt ! dit-il. Un homme craignant Dieu, quelles que soient ses fautes, doit toujours se tenir prêt à comparaître devant le tribunal suprême… Mais je demande à faire des révélations !
— Comment, des révélations ? fit l’attorney général.
— Vous avez l’air de ne pas me comprendre : cela est indigne de votre science judiciaire ! Je dis : des révélations… Car vous ne savez absolument rien de mon affaire, en somme. J’ai été condamné sur des présomptions, non sur des preuves. Ce sont ces preuves que je consens à vous fournir, et c’est votre devoir de m’entendre : car, tant que vous ne les posséderez point, avouez qu’il vous restera toujours, monsieur le chef du jury, à vous et à vos collègues, un doute angoissant. Avouez que, de votre côté, monsieur l’attorney général, il ne vous sera point indifférent de savoir si, oui ou non, il est possible d’obtenir l’incinération d’une personne entière à la flamme d’un simple fourneau de cuisine. C’est un point sur lequel la médecine légale n’est point encore fixée, et que les rapports des experts sont loin d’avoir éclairci. Enfin, avouez-le aussi : vous vous devez au public ! Et le public est plus anxieux encore de savoir comment j’ai fait, que d’être sûr, simplement et judiciairement sûr, que j’ai fait !
On dut lui accorder qu’il avait raison : son droit à s’expliquer sur le pourquoi et le comment de ses crimes était de la plus absolue certitude, et confirmé par tous les précédents.
— En avez-vous pour longtemps ? demanda seulement l’attorney général, de mauvaise grâce.
— Je n’en sais rien, monsieur ! répondit Plattner d’un ton choqué. Cela dépendra de la précision de ma mémoire, affaiblie par une longue détention, de l’aide du Seigneur, et des forces de ma misérable guenille humaine. Mais vous n’avez pas le droit de mettre en doute ma bonne volonté… Le greffier est-il présent ?
Le greffier n’était point présent. On n’avait pas cru avoir besoin de ses services : il fallut l’aller chercher, ce qui prit un certain temps.
William Plattner débuta par une longue prière, qui fut écoutée respectueusement. Et enfin :
— Dès l’âge de dix ans… fit-il.
— Pardon ! interrompit l’attorney général. Ce n’est pas à cette date que remontent les faits qui vous ont valu votre condamnation !
— Je le reconnais, admit doucement Plattner, mais je suis maintenant un témoin dans ma propre cause : je dois donc être écouté sans qu’on m’interrompe ni qu’on cherche à me détourner de ce que je vais dire ; et d’ailleurs ne vous intéressez-vous point aux théories de M. Freud : il paraît que nous demeurons de toute notre vie l’enfant de notre enfance…
Il continua donc, et le récit de son enfance, encore qu’il y dénonçât de mauvais instincts, fut harmonieux et poétique. Par moments il s’arrêtait, disant au greffier : « Vous me suivez bien, n’est-ce pas ? J’entends que mes paroles soient enregistrées exactement… Veuillez relire ! » Il suggérait alors des corrections. Il confessa ensuite, abondamment, et avec un grand repentir, quelques erreurs de jeunesse.
— J’arrive enfin, dit-il, au havre où crut pouvoir se réfugier mon âme inquiète et douloureuse : mon mariage !
A ce moment il était une heure et demie. Le chapelain montra des signes de faiblesse ; d’un commun accord, il fut décidé que le reste des communications de Plattner ne perdrait rien à être remis après le luncheon.
Plattner déjeuna lui-même confortablement. Vers trois heures, la séance fut reprise. A huit heures du soir il n’avait pas encore terminé le récit fort touchant de ses fiançailles. L’attorney général rédigea une note pour la presse, afin d’annoncer que, le condamné étant entré dans la voie des aveux, l’exécution avait été ajournée au lendemain.
Et le lendemain, vers midi, Plattner aborda, avec la plus louable franchise, le sujet de ses relations avec sa première victime, Mrs. Fletcher. On respira. Il tint à donner les dernières précisions, il réclama son calepin pour y retrouver certaines indications qui échappaient à ses souvenirs. A mesure que ceux-ci lui revenaient, les larmes coulaient sur son visage.
— Excusez-moi, fit-il, je me sens mal. Qu’on aille chercher un médecin.
Le docteur Haberstein, Américain-Allemand d’origine israélite, déclara qu’en son âme et conscience Plattner ne pourrait résister indéfiniment à la pénible tension qui s’imposait, ce qui était marqué par les désordres visibles de son système circulatoire et la diminution de sa pression artérielle. Il recommanda — de quoi sa qualité d’homme de l’art faisait un ordre — de ne le point laisser déposer plus de trois heures par jour. De plus il ordonna un régime reconstituant, et même un peu d’alcool, interdit à tous par les lois sévères de l’Union, sauf aux malades.
Quelques bouteilles de spirits, venant de l’officine d’un pharmacien, furent donc introduites dans la prison. Fort généreusement Plattner en offrait chaque jour un verre à ses auditeurs : la sympathie qu’on commençait d’éprouver pour lui n’en diminua pas.
Le vingt-neuvième jour depuis la date qui aurait dû être celle de son exécution, il avait entièrement, et avec une admirable probité, achevé le récit du premier de ses crimes. Il n’avait rien caché, il avait dévoilé jusqu’aux moindres détails, et même demandé le concours d’un architecte pour établir avec lui les plans, en coupe et élévation, du dispositif ingénieux qu’il avait imaginé pour l’incinération de ses victimes. Le public était tenu, jour par jour, au courant de sa confession. Il s’y intéressait ardemment. La publication de ces sortes de mémoires rapporta des sommes considérables, et le revenu des droits d’auteur fut partagé, ainsi qu’il se devait, entre Plattner et le greffier. Plattner utilisa la part qui lui en revenait dans des spéculations avantageuses, et sa femme put acheter, sur ses conseils, une fort belle villa, qui prit le nom d’Æternitas.
Au bout de cinq mois, Plattner n’était encore parvenu qu’au récit de ses relations avec sa cinquième victime. Mais personne, en Amérique, ne s’en plaignait, excepté les romanciers de profession, privés de ressources par l’arrêt complet de la vente de leurs ouvrages en librairie. Même la traduction du Bâtard de Gambetta, le dernier roman d’aventures de M. Pierre Benoit, s’était immobilisée contre toute attente aux environs du 250e mille. Mais, en même temps, Plattner s’occupait de désintéresser largement, sur ses bénéfices, les héritiers des dames qu’il avait supprimées, faisant savoir que tout serait intégralement remboursé si on lui donnait le temps de poursuivre ses passionnants mémoires. Tout le monde lui donnait raison.
La sixième des victimes attribuées à Plattner était la plus jeune : miss Onofria Garvin, âgée de vingt-deux ans. Quelle ne fut pas la stupéfaction de ses auditeurs ordinaires, et du greffier lui-même, devenu son collaborateur, quand ils l’entendirent déclarer :
— Pour celle-là, je n’ai rien à dire… Je ne l’ai jamais ni assassinée, ni incinérée par conséquent. Elle m’a quitté, véritablement quitté ! Elle a disparu. Je le regrette encore plus que vous.
— Allons, Plattner, vous plaisantez, lui représenta l’attorney général, scandalisé.
— J’ai avoué les cinq premières, j’avouerais tout aussi bien celle-là, comme je suis prêt à avouer les deux dernières… Mais, cette miss Garvin, en toute sincérité, j’ignore ce qu’elle est devenue.
— Vous parlez sérieusement ?
— Très sérieusement.
— Voyons, Plattner, fit l’attorney général avec des larmes dans la voix, songez à ce que vous dites ! Si vraiment vous ne l’avez pas assassinée, tout est à recommencer une troisième fois, puisque vous avez été condamné pour huit meurtres, et qu’il n’y en aurait que sept.
— Je le regrette beaucoup pour vous. Je comprends vos sentiments, et j’y compatis. Mais que voulez-vous que j’y fasse ?
— Et vous ne pouvez donner aucune indication, suggérer aucune hypothèse sur le lieu de la retraite de miss Garvin ?
— Aucune… Ah ! si, pourtant : Onofria Garvin était une jeune personne très romanesque, affamée d’aventures et de voyages périlleux. Ma conviction — sans que je puisse en avoir la preuve, bien entendu ! — c’est qu’elle s’est embarquée comme mousse sur le navire de Shackleton, en dissimulant son sexe.
— Mais il est au pôle Sud, Shackleton !
— Eh bien, attendez qu’il revienne !…
— Comme Shackleton est toujours au pôle Sud, conclut mon ami John Barnard Ashleigh, et que même il y est mort, Plattner n’est toujours pas exécuté. Mais il poursuit la publication de ses aveux, qui continuent d’avoir un immense succès.
COMMENT M. BOUBAL EN FUT
C’était un petit homme tout blanc, très doux, très triste. Et ces dames, à une minute près, savaient son jour et son heure. Les premières fois, il était arrivé par la porte de la rue, et si palpitant, regardant derrière lui avec une telle inquiétude que « madame », dès qu’elle eut constaté en lui un habitué, s’empressa par charité de lui indiquer l’autre accès de la maison. Il fallait passer par la cour, qui avait un air très convenable, et où habitait du monde très bien. De là, par deux vantaux qui s’ouvraient d’une simple poussée, on entrait dans un jardin d’hiver toujours vide. Il n’y avait plus qu’à presser sur un bouton électrique dissimulé au bas du grand miroir : on venait tout de suite ouvrir, il était enfin au cœur de la place. Et madame lui disait : « Mathilde, n’est-ce pas ? » Il faisait « oui » de la tête, avec un sourire de timidité. Alors Mathilde venait, et il montait derrière Mathilde : et c’était toujours le vendredi, à cinq heures et vingt minutes.
Que ce soit ce jour-là que se réunit l’Académie des sciences historiques, à l’Institut ; que ce soit à cette heure, presque exactement, que se termine la séance, ces dames l’ignoraient, de même qu’elles ignoraient le nom de ce monsieur si poli, discret, mélancolique : ce nom qui est célèbre, celui du grand Boufre de Sauveplane, auteur de tant d’études parfaites sur les femmes du dix-huitième siècle, — livres si voluptueux, si fins, si tendres, qu’il faut être du métier, vraiment du métier, pour s’apercevoir combien la trame en est serrée, l’érudition solide. Les rivaux haussent les épaules, parce que cette gloire les agace, mais ils n’ont rien à critiquer, rien à dire, excepté Boubal, le terrible Boubal, de l’École des Sciences Modernes, l’homme du document tout nu, rude et sec, qui juge que cette manière d’écrire l’histoire « ferait croire que la vérité n’est pas vraie ». Mais les femmes répondent « qu’elles adorent ça ». Elles se disputent Boufre de Sauveplane, il a toutes leurs confidences, il sent comme elles, il pense comme elles. De l’avoir pour ami, pour ami tout à fait intime, beaucoup seraient très fières, malgré la soixantaine qui a neigé sur sa tête. Mais lui n’a jamais eu l’air de comprendre. Et il en est parmi elles qui songent : « Qui est-ce donc, puisque ce n’est pas moi ? » Et d’autres qui ne l’en aiment que davantage, croyant qu’il reste fidèle à un ancien souvenir. Elles ignorent qu’il est timide, tout simplement, timide jusqu’au tremblement, jusqu’aux affres physiques, et qu’il n’a jamais su demander, jamais sentir, même, le moment où l’on s’offrait à lui. S’il comprend si bien les femmes, c’est qu’il a une âme de femme, et la même pudeur au moment du désir : une pudeur rétractile et sauvage.
Alors c’est là qu’il vient, une fois par semaine, parce qu’avec tout cela, tout de même, il est un homme… Sa vie passe ainsi, uniforme, mais non monotone ; il l’estime raisonnablement heureuse. Il y a cette petite distraction du vendredi, à laquelle il songe parfois avec une légère morsure d’humiliation, parfois avec un silencieux sourire, qui le prend à l’improviste, partout, chez lui, en compagnie, dans la rue. Il y a ses études aux archives et ses écrits, où il verse, sans même le vouloir, toutes les effusions de son cœur et tous les appétits de ses sens restés très jeunes. Il y a, enfin, sa haine contre Boubal. Car si Boubal ne l’aime pas, et n’a jamais pris la peine de le cacher, lui déteste Boubal, et le proclame. « Tant que je vivrai, a-t-il dit maintes fois, il ne sera jamais de l’Académie des Sciences Historiques. » Et quand Boufre de Sauveplane ne veut pas qu’on soit de la compagnie, on n’en est pas. Il a des amis, des clients ; la dignité même de son caractère et de ses mœurs lui fait une influence. Boubal le sait bien, et il ne s’est jamais présenté.
Ce fut ainsi que coula l’existence de M. Boufre de Sauveplane jusqu’à certain vendredi d’automne où le ciel inclément jouait à pousser une aigre bise à travers des rafales de pluie froide. L’historien, étreignant son parapluie dans sa main glacée, gagna tout de même la rue coutumière, plus obscure et plus déserte encore que d’habitude ; et, parcourant la cour d’un pas feutré, il entra dans le jardin d’hiver. Le crépuscule extérieur s’y changeait en nuit. Connaissant les lieux, il appuya sur un commutateur électrique afin d’apercevoir plus aisément la sonnette qui avertirait la maison de son arrivée ; et la lumière éclata au plafond parmi les palmes et les fleurs, avec cette magique instantanéité qui donne l’impression d’un rire subit, qui fait croire que l’air prend une autre odeur, plus vive et plus jeune… Et M. Boufre de Sauveplane, à sa confusion profonde, à son indicible horreur, aperçut quelqu’un qui tâtonnait de son côté pour découvrir le bouton d’appel. Au bruit de la porte qui s’ouvrait, cette silhouette se retourna, et M. Boufre de Sauveplane reconnut M. Boubal, et M. Boubal le reconnut ! Leur première idée à tous deux fut de fuir. Mais M. Boufre de Sauveplane se trouvait devant la porte, et M. Boubal ne pouvait l’en écarter. Quant à son ennemi, pour qui l’évasion était plus facile, il songea qu’il y aurait de la pusillanimité à battre en retraite, et que d’ailleurs il n’y gagnerait rien qu’une nouvelle honte si ses traits avaient été distingués. M. Boufre de Sauveplane prononça donc, d’une voix qu’il s’efforça de rendre ferme et indifférente :
— Vous ne trouvez pas la sonnerie ?
— J’ai trouvé, répondit M. Boubal, mais je n’entends rien et… on ne vient pas.
— C’est la pile qui ne fonctionne plus, affirma M. Boufre de Sauveplane avec une sérénité horrible.
En même temps, de toutes ses forces, il espérait :
— Si, par hasard, il ne m’avait pas reconnu !
Et il joua le tout pour le tout, prenant les devants.
— Monsieur Boubal, n’est-ce pas ?
— Oui, admit l’adversaire. Et vous…
Il le nomma. L’historien avoua, dans un souffle :
— Oui. C’est moi…
A tour de rôle, pour prendre une attitude, ils appuyèrent sur le bouton. Nul bruit, rien qui montrât qu’on fût averti de leur présence.
— Allons-nous-en ! dit M. Boufre avec un soupir.
Ils partirent ensemble. D’un accord tacite, ils firent comme s’ils venaient de se rencontrer au portail d’une amie commune, qui était absente, et causèrent d’abord du temps, qui s’obstinait à demeurer détestable ; mais, dans leur for intérieur, ils jugeaient cette conversation indigne d’eux. M. Boubal n’avait pas de parapluie. Il se laissait mouiller stoïquement.
— Abritez-vous, monsieur ! dit M. Boufre de Sauveplane.
M. Boubal se rapprocha.
— Prenez mon bras, insista son compagnon.
Et M. Boubal lui prit le bras. Il lui parut que tant d’affabilité méritait du retour, et, mâchonnant sa barbe rousse, il murmura en bredouillant, comme toujours quand il était ému :
— Vous allez continuer ces études sur Grimm et Mme d’Houdetot, dans la Revue d’Europe ?
— Oui, dit M. Boufre de Sauveplane, d’un ton qui défiait le contradicteur.
— Eh bien, dit M. Boubal, c’est intéressant, très intéressant… il y a de la pénétration. Et il n’y a pas à dire, ce sont des sujets où il faut savoir pénétrer, éclairer. L’introspection y est légitime. D’ailleurs, je ne vois pas que rien dans les faits connus contrarie vos conclusions, après tout. Il y a un mot, dans une lettre récemment retrouvée de Mme de Luxembourg…
— N’est-ce pas ! cria M. Boufre.
— Avez-vous lu l’article d’Amelsperg de Berlin ? poursuivit M. Boubal, sous le parapluie.
Mais voilà que M. Boufre de Sauveplane était rendu. On entrait dans la rue qu’il habitait. Et cependant la conversation était si neuve, si vive ! Ce Boubal, si sec dans ses travaux, comme il savait interpréter, dans le colloque ! Quelle belle imagination il avait, constructive et juste ! Plus d’imagination que lui. Il dit tout à coup, se frappant le front :
— Que nous avons été bêtes, là-bas ! Il n’y avait qu’à frapper.
— Il n’y avait qu’à frapper ! fit Boubal en écho.
— Retournons !
— Retournons !
Ils revinrent sur leurs pas. Boubal qui avait plus de rudesse et de franchise, dit en riant :
— Il n’y avait qu’à frapper, oui ! Mais nous n’avions pas tout notre sang-froid.
— Vous allez là, interrogea M. Boufre de Sauveplane… vous allez là… régulièrement ?
— Oui, reconnut M. Boubal. Dame !…
Et voici que, dans ce simple mot, l’historien entendit des monceaux d’aveux, une reconnaissance d’identiques timidités, d’identiques et secrètes souffrances, de pareils désirs inassouvis, une semblable incapacité à solliciter le bonheur, et à l’obtenir. Il serra les lèvres, ayant presque envie de pleurer.
Cette fois, étant arrivés ensemble, ils partirent ensemble.
— A vendredi, fit M. Boubal avec confiance.
— A vendredi, confirma M. Boufre de Sauveplane.
C’est ainsi qu’ils se revirent, toutes les semaines. Leur affection avait grandi. Et vraiment leur science se complétait au lieu de se porter ombre ; ce qu’ils en tiraient était si différent d’expression !
— Écoutez, dit un jour M. Boufre de Sauveplane à M. Boubal, pourquoi n’en seriez-vous pas ? Nous aurions une heure de plus pour nous voir.
— Pourquoi n’en serais-je pas ? De quoi ? interrogea Boubal.
— De l’Académie des Sciences Historiques. Les séances ont lieu le vendredi !
Voilà comment M. Boubal en fut…
EN DILIGENCE
On achevait de charger la voiture, et Rivier la regardait comme un enfant le beau jouet qu’on va lui donner. Son cœur s’enflait d’un peu d’ivresse romantique : il allait donc monter dans une diligence, une vraie diligence, presque toute pareille à celle des ancêtres, moins la « rotonde », il est vrai, la rotonde qui avait disparu de ce type dégénéré. N’importe : il savourait avec une joie d’archéologue la physionomie désuète de cette longue caisse jaune, avec son « intérieur » aux coussins doublés d’une étoffe qui jouait la peau de panthère, son coupé abrité d’un auvent de cuir, et, sur le toit, les quatre banquettes d’impériale, derrière lesquelles Coulon, le vieux conducteur des messageries de Saint-Claude, arrimait par couches savantes et comme géologiques des sacs de pommes de terre, les boîtes d’échantillons de MM. les voyageurs de commerce, les paniers à claire-voie où s’épanouissaient en gerbe des têtes de poules et de canards, et, pour finir, des caisses faites d’un bois léger, dont le contenu, demeuré quelques instants mystérieux, s’avéra enfin par son odeur : la puissante exhalaison des fromages de Septmoncel, qui bientôt flotta dans l’air, l’air pur et tonifiant des pays de montagne. Incessamment, aux oreilles étourdies sonnait un chant clair, cristallin, un chant d’harmonica léger qu’un mugissement sourd accompagnait, telles les notes profondes d’un grand orgue : la musique éternelle de la Bienne qui coulait, invisible, cent pieds plus bas, dans sa combe abrupte.
Des rues étroites de Saint-Claude les voyageurs pour Morez, la Rixouse, Longchaumois, débouchaient sans se presser. Sans se presser, ils prenaient leur place dans la voiture avec cette espèce de tranquille décision qui dénonce chez les Francs-Comtois, leur parenté de race avec leurs voisins de Suisse. Et Coulon les dénombrait à mesure, d’un air paisible.
Tout à coup sa figure changea. La suffocation de sa gorge lui donna presque un goitre ; il y porta la main comme s’il étouffait. Le rouge marbré de ses joues, quotidiennement fouettées par le vent des hauts plateaux, tourna au bleu, puis au violet. Rivier crut qu’il allait mourir ! Enfin la santé revint à ce rude conducteur de chars, en même temps qu’un torrent de jurons qui éteignit un moment la clameur de la Bienne déchirant ses entrailles de pierre. La victime de ce flot d’injures blasphématoires se tenait devant lui, interdite, écrasée déjà, croisant ses deux mains grasses sur un ventre qui faisait saillie sur sa maigre charpente, comme un oreiller fixé sur un échalas transformé en épouvantail champêtre : le ventre d’une femme au septième mois de sa grossesse, ce moment attendrissant où l’espoir des maternités futures se peut le moins dissimuler.
— Mais puisque j’ai payé ma place, monsieur Coulon, puisque j’ai payé ma place !
La femme suppliait. Il y avait des larmes dans ses yeux ternis et sur son masque pâle : à cause de l’outrage qu’on lui faisait devant tout le monde, et qu’elle avait besoin, peut-être, de ce voyage pour son commerce, ou pour manger, Rivier se sentit ému ; il voulut intervenir.
— Si elle a payé sa place, voyons !
— Vous, on ne vous parle pas ! cria Coulon. Vous pouvez fermer. Si elle a payé sa place, qu’elle aille au bureau, on lui rendra son argent. Mais elle ne montera pas. Elle ne montera pas, entendez-vous ! V’là vot’ place dans le coupé, hein ? Prenez-la tout de suite, ou je pars sans vous !
Le bois de ses fortes galoches claqua sur le pavé. Rivier sentit chez cet homme une obstination obtuse et indomptable. Les galoches retentirent encore, cette fois sur le timon de la diligence, que Coulon venait d’escalader. Il était sur son siège, il rassemblait ses rênes, ses joues déjà se creusaient pour produire ce petit claquement de la langue contre le palais qui excite les chevaux au départ autant qu’un coup de fouet. Rivier n’eut que le temps de sauter dans le coupé, et la diligence s’ébranla. Se penchant pour regarder en arrière, il vit la pauvre femme s’éloigner, la croupe épaissie, dans la majesté douloureuse de sa fatigue et de son fardeau. Toute cette scène lui avait paru absurde. Il n’y pouvait trouver qu’une explication, c’est que le conducteur était ivre ou fou ; et sur cette route qui s’élevait et descendait en lacets aigus, comme le vol d’une mouette, taillée dans le roc d’un côté, et de l’autre sans parapet au-dessus d’un abîme, ce soupçon lui donna froid dans le dos.
Mais Coulon avait la main ferme. Il hochait la tête, il marmonnait entre ses dents. Toujours pourtant il prenait les virages avec sang-froid, avec prudence, avec décision. A la montée de Longchaumois, ayant mis ses bêtes au pas, il se retourna clignant de l’œil.
— Il n’en est jamais monté une dans ma voiture, jamais, jamais : depuis cinq ans ! Après ma mort, on fera ce qu’on voudra aux messageries. Mais jusque-là, jamais !
Il siffla pour encourager ses chevaux et reprit, s’adressant à Rivier :
— Ça vous étonne, n’est-ce pas, ça vous choque ? J’suis un barbare, un sans cœur, un type qui favorise pas la repopulation. Mais quoi qu’vous voulez ! Y a cinq ans, y en a une qui grimpe dans ma bagnole. Comme celle-là, tenez, juste comme celle que vous venez de voir : grosse à pleine ceinture ! C’était à Morez, pour revenir à Saint-Claude. J’dis comme celle-là !… C’est pour la chose d’être enceinte, car pour la figure et les avantages corporels, et tout, elle était ben plus agréable… Mame Sévoz, elle s’appelait. Vous la connaissez peut-être. Non ? C’est vrai, vous êtes pas du pays, ça vous dit rien, son nom… Enfin, c’est pour vous faire voir que c’était un beau morceau de femme, et que si ç’avait pas été mon âge, je lui aurais ben causé deux mots. Elle s’installe avec les aut’voyageurs, j’la r’garde, et j’fais, pour blaguer :
« — Vous payez qu’pour un, mame Sévoz ?
« — Ben oui ! qu’elle fait.
« — Et c’est-il pour aujourd’hui, ou pour demain ?
« — Ah ! y a ben l’temps, père Coulon, y a ben l’temps, qu’elle répond. N’allez pas plus vite que les cloches du baptême. Dans six semaines, j’vous enverrai les dragées.
« Ah ! si j’avais su, bon Dieu ! si j’avais su ! Elle aussi du reste : c’est une justice à lui rendre…
« Tout alla bien pour commencer, malgré les cahots qui sont durs. De Morez à la Mouille, ça monte, ça monte ! On dirait d’une échelle pour le paradis : et alors, n’est-ce pas, les voitures qui descendent cette côte comme nous allons faire tout-à-l’heure, en plus des freins, elles mettent le sabot, malgré que c’est défendu, le sabot qui laboure l’empierrement comme un soc de charrue. Ajoutez à ça la fonte des neiges, qui ravine tout, et pensez si on danse sur ce ruban de route. Pourtant, j’entendais rigoler, dans l’intérieur. Ils prenaient ça du bon côté, ils disaient :
« — Eh ! la mère Sévoz, il aimera la gymnastique, vot’ salé !…
« … Ou d’aut’ choses encore comme ça ; vous comprenez que j’y faisais pas attention. Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’ils étaient gais, et mame Sévoz aussi ; c’était une femme qui ne craignait pas le mot pour rire. Mais enfin, v’là qu’au cinquième kilomètre — les chevaux tiraient à plein collier, bien qu’au petit pas, et à chaque coup ils vous en fichaient une secousse que ça m’aurait décollé, moi qui ai l’habitude — au cinquième kilomètre, monsieur, elle causait plus, mame Sévoz ! Et puis la v’là qui commence à geindre, à geindre tout bas, tout bas — de mon siège, j’entendais rien encore, on m’a raconté — et puis qui s’met à crier ! Ah ! bon Dieu ! quelle voix ! Moi, je m’pensais : « C’est-il qu’ils la pincent, ou qu’ils l’assassinent ?… Va toujours, on en ramassera les morceaux. » Je ne croyais pas si bien dire ! M’sieur Potez, de la Rixouse, sort de la voiture en marche, et me traite comme du poisson pourri :
« — Père Coulon, arrêtez, arrêtez, voyons ! C’est de l’inhumanité !
« — De l’inhumanité, que j’réponds, c’est-il que vous êtes fou, ou quoi ?
« — Vous ne comprenez donc pas ? qu’il fait d’une voix plus posée : mame Sévoz accouche !
« Il n’avait pas plus tôt dit ça que tous les voyageurs de l’impériale sautent en bas, les uns en s’aidant des roues, les plus jeunes d’un seul bond. C’que c’est curieux, les hommes ! Et moi, j’arrête, comme de juste, et je vais voir avec tout le monde. On l’avait couchée au fond de la voiture, mame Sévoz, et elle s’était mise à son aise. A son aise, c’est une façon de parler : elle n’était pas à la noce. Elle avait posé les bras sur les banquettes et faisait comme toutes les femmes en gésine, vous comprenez, les cheveux collés aux tempes et la bouche ouverte pour lancer sa plainte — si grande ouverte qu’on lui voyait jusqu’au fond de la gorge. Et les trois voyageuses de la diligence étaient devant elle pour la soigner, et pour la décence.
« — Bon Dieu d’bon Dieu du sacré tonnerre de Dieu, que j’fais, en v’là une sévère ! C’est-il une façon d’employer les voitures publiques, ça ? Qu’vous allez toute me la gâter ! C’est-il un hôpital, une maternité, ma diligence ? Et mon horaire, hein ? Et la correspondance à Saint-Claude ? Qu’on va la rater, c’est sûr, la correspondance !
« Là-dessus, les trois femmes de se précipiter comme si elles voulaient m’arracher les yeux : Que j’étais une brute, un sauvage, un assassin, et que c’était ma faute, à cause des cahots.
« — Les cahots, j’dis, c’est pas mon affaire, c’est l’affaire des ingénieurs. Allez vous plaindre aux ingénieurs. Et pour ma voiture, c’est une bonne voiture, y a pas meilleure. Elle est pas faite pour les femmes en couches, voilà tout.
« A ce moment, mame Sévoz cesse de hurler et me dit d’une voix mourante :
« — Attendez, père Coulon, attendez ! Moi, ça passe comme une lettre à la poste : dans une petite heure, ça sera fini.
« Ça me fit quelque chose, son courage, ça me pinça le cœur. Et puis quoi ? il fallait ben se résigner. On pouvait pas la flanquer dehors, n’est-ce pas, ni la laisser sur le bord de la route. J’commandai aux hommes, qui louchaient toujours vers la portière :
« — Y en a-t-il un d’vous qu’est médecin ? Non ! Alors laissez faire ces dames, et allez r’garder l’paysage.
« Et on r’garda l’paysage. Une heure et demie, on le r’garda. Et à la fin, mame Sévoz ne cria plus. Ce fut autre chose qu’on entendit : l’enfant. Il était là, il était v’nu. Un garçon ! J’allai à la voiture, et j’dis à mame Sévoz :
« — V’s’êtes en r’tard de trente minutes sur votre horaire, et moi d’trois heures. Quoi que ça, vous êtes ben brave tout d’même… Maintenant, messieurs et dames…
Elle avait pas d’opinion, c’te pauv’ femme. Mais les aut’ dames me dirent encore des mots et m’envoyèrent promener pour encore un petit quart d’heure, et m’sieur Potez, qu’est marguillier à la Rixouse, affirma que c’était son devoir de chrétien d’ondoyer l’enfant. Bon sang d’bon sang ! Y aurait donc pas moyen d’démarrer ? Fallut en passer par où il voulait ; il baptisa l’gosse au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, et après, on r’partit. On r’partit ben doucement, ben doucement, les hommes suivant à pied ou perchés sur l’impériale et les colis pour laisser place à l’accouchée. Elle était toute pâle et assez tranquille, l’accouchée, et quand on fut à la Rixouse, j’lui dis :
« — Allons, la maman, vous pouvez pas rester ici. On va vous donner un coup de main pour vous descendre.
« — La descendre ici, qu’il fait, m’sieur Potez, en me dévisageant comme le dernier des derniers : ici, qu’y a pas dix maisons confortables !
« — Y a la vôtre, m’sieur Potez.
« Il ne répondit pas à ça, mais continua :
« — Et un médecin ? Cette femme a besoin de soins, il n’y a de médecin qu’à Saint-Claude. Vous devez la conduire à Saint-Claude, sans quoi vous aurez la mort d’une femme sur la conscience.
« Après tout, puisque la correspondance était ratée ?… J’mets l’pied sur le montoir pour reprendre mon siège et conduire mame Sévoz à Saint-Claude. Mais c’qu’il était embêtant, c’t homme-là ! Il dit encore :
« — Et déclarer l’enfant ? C’est vot’ devoir, vous seriez poursuivi, si vous ne déclariez pas l’enfant.
« — Oh ! que j’réponds, ça n’en finira donc pas ! En v’là un métier pour un conducteur de voitures publiques ! Enfin, allons-y !
« — J’étais maté, comme vous voyez, j’y voyais plus clair !… Donc on va déclarer l’gosse à la mairie de Rixouse. En procession. Une des dames le portait, m’sieur Potez et moi nous suivions… « Sexe masculin, Henri-Claude Sévoz. » Et le secrétaire de la mairie, qui se fit raconter toute l’histoire, et qui répétait : « Tiens, tiens, c’est curieux ! » et qui voulait des détails ! Il était cinq heures quand on r’partit. Mais on r’partit. Ouf !
« Vous aussi, vous dites « ouf » ! Vous croyez qu’c’est fini ?… Vous allez voir !… Les dames me disaient : « Pas si vite, père Coulon ! Vous voulez donc la tuer ! La secouez pas ! » Bon ! J’allais donc au pas, cahin caha, comme un cocher d’corbillard, je jurais, je ronchonnais, mais j’allais au pas comme un brave homme qui veut pas la mort d’une mère de famille. Ah ! ben oui, fini ! J’étais comme ça ben attentionné à conduire cette naissance comme un enterrement, quand voilà tout le manège qui recommence, coquin de sort !
« Oui, m’sieur ! qui recommence ! Vous comprenez pas ! Moi non plus, j’ai pas compris, sur le moment. Des choses comme ça ça devrait pas être possible, y a des malheurs qu’on peut pas s’imaginer ! Les cris de mame Sévoz qui recommencent ! Les dames qui recommencent à s’époumonner : « Arrêtez, père Coulon, arrêtez ! » Elle en faisait un autre, mame Sévoz, un autre !…
« — Ah ! que j’dis, vous vous foutez de moi, à la fin ! Et c’est-il tout ?… Combien qu’y en a encore à sortir ? Et à qui le tour ?… Ça doit vous encourager, mesdames ! Allez ! Allez ! j’en prends l’habitude…
« J’avais beau dire, il a fallu en passer par là, hein ? Quoi vous vouliez faire d’autre ? Et on a repris racine sur la grand’route, et il est venu un aut’gosse, et on m’a refait le coup du baptême. Dites, monsieur, dites si c’est juste, si on a jamais empoisonné comme ça un conducteur de diligence ? Depuis les ch’mins d’fer, depuis la Révolution, depuis qu’y a des chevaux et des voitures ?
« J’arrivai à Saint-Claude à neuf heures du soir. Le lendemain, à sept heures, il fallut encore aller à la mairie pour déclarer le second à mame Sévoz : « Sexe masculin, Sévoz, Jules-Pierre-Antoine ». Et le secrétaire qui demandait toujours des détails : « Comme ça, dans la voiture ? C’est curieux, c’est bien curieux » !
« — Vous voudriez p’t-être qu’y en ait un troisième ? que j’lui dis. Ben, pas moi ! Et j’espère ben qu’c’est la dernière fois qu’on s’voit, nous deux.
« Huit jours après, il m’faisait sommer, c’t’andouille.
« — Voilà un papier comme quoi vous êtes mandé chez le procureur, à Lons-le-Saunier.
« — Mais j’ai tué personne !
« — Non. Seulement, il trouve que deux enfants qui ont le même nom de famille, le même père et la même mère, à vingt-quatre heures de distance, ça n’est pas clair, vous comprenez.
« — Mais, puisque c’est deux jumeaux !
« — Deux jumeaux ! Ils sont pas déclarés dans le même endroit : on n’a jamais vu ça.
« Et j’ai fait le voyage de Lons-le-Saunier, à l’œil, pour ces sales jumeaux, conclut le père Coulon en allongeant à sa cavalerie un coup de fouet vindicatif : sans compter ma voiture, que j’ai dû y faire pour cent cinquante francs de réparations. Vous saisissez que j’suis payé maintenant pour les laisser dehors, ces clientes-là ! »
L’ÉPOUVANTAIL
C’est une gentille propriété, nous dit l’ancien locataire, d’une voix monotone et très douce, c’est une propriété très agréable et tranquille, tranquille ! On n’est pas dérangé.
Vous l’avez peut-être vous-même remarqué : dès qu’on nourrit la plus vague intention de faire sienne une demeure, on n’écoute jamais ceux qui l’habitent encore, ou plutôt on ne prête à leurs paroles qu’une oreille à la fois méfiante et dédaigneuse. Pour quelle raison le quittent-ils, ce lieu qui vous séduit, quel insupportable inconvénient y ont-ils découvert que vous ne savez distinguer ? Et, en tout cas, comme ils ont mal arrangé « ça », de quel mauvais goût ils ont fait preuve ! Ils n’ont pas compris, ces gens-là ; ils étaient indignes du site et de la maison.
Pourtant, je le devais bien reconnaître : ainsi que l’affirmait le précédent locataire, qui nous précédait à travers les chambres et dans les allées d’un grand jardin mal entretenu, y traînant ses pantoufles de cuir, ce petit pavillon construit en tuffeau, que le soleil avait doré, possédait les mérites de la vieille architecture paysanne en Touraine : une espèce de dignité sans recherche, une harmonie de proportions dont nos bâtisseurs modernes ont perdu le secret. Il était assez loin du village pour qu’on s’y trouvât en pleine campagne, assez près toutefois pour que les ravitaillements demeurassent aisés. La pelouse ensauvagée n’avait besoin que d’un coup de faux ; quelques pieds de géraniums et d’hortensias rendraient toute leur grâce aux parterres arides. Enfin, les ombrages de ces vieux arbres étaient profonds, aimables, pacifiques. Marie-Thérèse, qui, dès qu’elle respire l’air de la campagne, se croit capable de devenir une vraie campagnarde, s’empressa de s’informer :
— Il y a un potager ?
— Un verger seulement, après le jardin anglais, dit l’ancien locataire, toujours placide. Il est planté de cerisiers et descend en pente vers le marais. C’est un joli endroit, un très joli endroit.
Et il nous y conduisit, à petits pas, se retournant parfois pour nous dévisager, tout naturellement, de ses yeux clairs dont le regard avait quelque chose d’acide et de coupant. Un trousseau de clefs cliquetait dans sa main.
Sous les cerisiers en fleurs, l’herbe était restée drue, fine et courte. La sève du printemps revenue la teignait d’un vert tendre et joyeux. Et puis, au delà d’une muraille brodée de lierre, le sol dévalait, couvert de genêts en fleurs, jusqu’à des saules bas, boules d’argent bleui qui moutonnaient sur la terre spongieuse. Pas un homme, de ce côté, pas une maison : une immensité silencieuse, sauvage et solitaire, que semblait regarder, du sommet du plus grand des cerisiers, un épouvantail habillé en femme, grotesque et ridiculement ressemblant, si je puis dire, coiffé d’un chapeau de jardin d’où pendaient encore quelques fleurs déteintes, voilé d’un crêpe très épais, vêtu d’un corsage rouge et d’une jupe rouge qui laissaient deviner des jambes chaussées de bottines et de bas. Et dans un de ses espèces de moignons, gantés de grosse peau noire, la figure patibulaire tenait une sorte de martinet dont les lanières s’agitaient au vent.
— Oui, dit Marie-Thérèse en frissonnant. C’est un beau paysage ! Mais c’est… c’est lugubre !
— L’épouvantail ? fis-je en souriant.
— Le marais, plutôt, suggéra l’ancien locataire, de sa voix toujours égale. J’ai trouvé l’épouvantail là où il est, en arrivant, et il est utile, je vous assure. Ce que les oiseaux sont pillards, ici ! Ne touchez pas à l’épouvantail si vous tenez à vos cerises.
Il ajouta que c’étaient des anglaises, excellentes, discuta les termes de la cession de bail, sans âpreté, mais sans aucun empressement, et nous quitta sur un salut qui ne manquait pas de bonne grâce. Huit jours après, quand nous revînmes pour nous installer, il avait déménagé comme il l’avait promis, laissant les clefs chez un fournisseur.
J’ai toujours aimé les hommes qui ne font pas de bruit. Il en est tant d’autres dont les gaietés sont plus insupportables encore que les colères, dont les expansions froissent l’âme comme une averse de cailloux sur la peau nue. Ils sont « communicatifs » ? La belle affaire ! Un humain communicatif est un animal sans pudeur, qui parle de lui et qui ramène à lui, pour penser à lui, tout ce que vous lui dites. Voilà pourquoi ce fut plutôt avec un sentiment de sympathie indifférente qu’après cette première visite je me rappelais le visage, à peine entrevu, de l’ancien habitant de notre pavillon : il avait eu le bon goût de ne proférer que de rares paroles, il ne s’était pas jeté brutalement entre moi et les choses que je regardais. Marie-Thérèse n’était pas de mon avis. Elle répéta plusieurs fois — les femmes répètent plusieurs fois toutes leurs pensées, c’est une faiblesse à quoi il faut avoir la patience de s’habituer — qu’elle était heureuse de savoir que nous ne reverrions plus « cette espèce de chat-tigre, qui faisait patte de velours ». Mais elle est bonne ménagère : ceci l’obligea d’avouer qu’il avait du moins laissé la maison dans un état de scrupuleuse, de méticuleuse propreté. Les vieilles boiseries peintes en blanc qui lambrissaient la plupart des pièces avaient été lavées à la potasse, la baignoire passée au sable, les parquets grattés à la paille de fer, et cirés ! Et le peintre en bâtiment du pays, dont nous réclamâmes cependant les services pour certaines modifications que nous estimions avantageuses, nous certifia qu’il n’était pour rien dans ces travaux minutieux, et que notre prédécesseur avait dû les accomplir lui-même. Sans doute c’était un avare ou un maniaque, les deux peut-être tout à la fois. Cela nous fit sourire, puis bientôt nous n’y songeâmes plus : nous étions chez nous, l’un à l’autre, unis pour nous aimer, satisfaits d’avoir trouvé la solitude et la béatitude.
La vieille bonne qui a élevé Marie-Thérèse s’était d’elle-même élevée au rang de cordon bleu. Elle nous suffisait pour tout domestique. Un vieux jardinier du pays, le père Didat, ratissa les allées, bêcha les plates-bandes et planta les fleurs. Il faisait en même temps les gros ouvrages. Et, moi, je repris ma boîte à couleurs et mon chevalet : pour modèle, n’avais-je pas Marie-Thérèse ? Marie-Thérèse jeune et nue, Marie-Thérèse en cheveux poudrés, dans la lumière blonde qui tombait en frisant des vitres du salon, Marie-Thérèse en jupe claire, sous les grands arbres, dans la tiédeur alanguissante de cette fin de printemps ? J’étais seulement surpris de rencontrer chez elle une nervosité singulière qui se traduisait par de la stupeur, de longs silences, des frissons. Mais, quand je lui en demandais la cause, elle ne parvenait pas à se l’expliquer.
— On n’est pas chez soi, ici, disait-elle, on n’est pas chez soi !
Je haussais les épaules. Préférait-elle Paris, où tout trépide, depuis les entrailles de la terre, traversées par les lourds convois des trains électriques, jusqu’aux poignées de mains des ambitieux ? Ne vivions-nous pas dans une paix délicieuse, inexprimable ? Même le boucher, le boulanger, venaient à sept heures du matin, quand nous dormions encore. On ne voyait personne.
— Oui, répliquait Marie-Thérèse avec entêtement, mais c’est comme s’il y avait quelqu’un !
— Un fantôme ?
Elle se fâcha. Marie-Thérèse est une personne pour qui la croyance aux fantômes fait partie intégrante de la religion. Et, puisqu’elle n’a plus de religion, elle ne croit plus aux fantômes, n’est-ce pas ? Tel était son raisonnement, qui est celui de beaucoup de femmes fières d’être « libérées ». Elles redoutent instinctivement que tout soupçon de surnaturel ne les fasse rentrer dans le chemin perdu de la foi. C’est ce qui prouve, me semble-t-il, que leur agnosticisme n’est pas bien solide. Car, pour moi, c’est tout le contraire. Je suis tellement persuadé qu’il n’y a rien que ce serait une distraction, un changement heureux dans l’aridité de mon imagination, de m’apercevoir un jour qu’il y a quelque chose. C’est ainsi que le régent Philippe d’Orléans, qui était athée, dépensa vingt mille louis pour voir le diable, et déplora qu’il ne l’eût point vu.
Je dois pourtant reconnaître qu’il y avait, dans notre jardin, une place qui m’inspirait une répugnance égale à celle qu’éprouvait Marie-Thérèse : le verger. J’en étais d’autant plus humilié que, d’autre part, il m’attirait. Ce paysage de marais, à la fois tragique et lumineux, dominé au premier plan par cette prairie plantée d’arbres et la silhouette originale de l’épouvantail, offrait des accents vigoureux, un caractère de grandeur assez rare en Touraine. A plusieurs reprises j’y transportai mon chevalet. Jamais il ne me fut possible de demeurer plus de quelques minutes assis devant ma toile. Oh ! ne croyez pas que j’aie à vous révéler des impressions extraordinaires, dramatiques, mystérieuses : j’avais froid, voilà tout, sous les rayons du soleil le plus ardent, froid par l’intérieur, ainsi qu’à la fin d’un accès de fièvre ; et voilà pourquoi, sans doute, je me laissais envahir, comme un malade, par un invincible besoin de penser à des choses tristes, à l’inutilité de tout effort, puisque la vie n’est qu’une seconde entre deux éternités, à la dérision de ce qu’on appelle le succès, aux haines qu’on accumule sur sa tête, bien plus que les affections, à mesure qu’on vieillit. Oui, oui, c’était cela ! Surtout, il me semblait qu’en ce lieu j’étais haï formidablement, que l’air même autour de moi me détestait. Presque inconsciemment, en tout cas, sans vouloir m’en préciser le motif à moi-même, j’abandonnai le verger. Marie-Thérèse ne m’interrogea point, et je m’en applaudis : je lui eusse répondu sans bonne humeur, et je cultive ma bonne humeur comme les gens douillets leurs aises et leur santé.
Je suppose que nous eussions, plus tard, oublié les ombres invisibles qui semblaient planer sur nous, classant tout simplement dans nos souvenirs la maison tourangelle comme confortable et manquant de gaieté, si le père Didat, le jardinier, ne nous eût un jour avertis que les cerises étaient mûres. D’après les conventions qui nous liaient, nous avions le droit de consommer autant qu’il nous plairait des produits du jardin, le surplus devant être vendu et partagé entre lui et nous « à moitié fruit ». Moyennant quoi il entretenait la propriété pour une somme insignifiante. Donc, nous décidâmes la cueillette des cerises. C’est toujours, pour des citadins, une sorte de fête champêtre, qu’ils associent, dans leur mémoire, à des souvenirs d’enfance, à des gaillardises lues ou chantées. Je décidai qu’on accompagnerait le père Didat. Celui-ci se mit en marche avec une échelle, nous le suivions, portant des paniers. Arrivés sur ce que nous appelions, peut-être par un retour sur nos anciennes méfiances, « le champ de bataille », le vieux jardinier remarqua, d’une voix sentencieuse :
— Il y en a des cerises, cette année ! Les oiseaux n’y ont pas touché.
Et, tout à coup, le silence de ce verger me frappa d’une façon singulière, excessive. Pas un moineau, pas un pillard ailé, sur ces arbres couverts de fruits. Et il me revint à l’esprit qu’il en avait toujours été de même, à chacune de mes visites. L’ancien locataire avait eu bien raison de dire que cet épouvantail était excellent. J’exprimai cette opinion à haute voix.
— Bien sûr, fit le père Didat paisiblement. Meilleur que l’autre.
— L’autre ? demandai-je. On l’a donc changé ?
— Oui. Avant c’était un bonhomme. Et c’était moi qui l’avais dressé. Dame ! c’était pas si bien fignolé. J’ai point des imaginations comme ceux de la ville…
— Alors, celui-là, c’est l’ancien locataire qui l’a planté ?
— Lui ou sa dame, répondit le jardinier.
— Sa dame ? Mais il était seul quand il nous a reçus dans la maison !
— Y a pas d’étonnement ! Y avait des mois qu’elle était partie. Vous savez, ils s’entendaient point guère, qu’on disait dans le pays : des étrangers, des Parisiens comme vous… Lui n’était pas causeur.
Il appuya son échelle sur une des maîtresses branches du plus grand cerisier, et commença méthodiquement sa cueillette. Les lanières du martinet que tenait l’épouvantail se balançaient doucement à cinq pieds au-dessus de sa tête.
— C’ que c’est gras, sur ces branches, dit-il tout à coup, c’ que c’est gras… C’est point pourtant commun que la gourme des cerisiers soit grasse : ça poisse, d’habitude. Et puis c’est une graisse qui sent point bon… et ça glisse ! J’aurais dû quitter mes souliers.
Nous entendîmes grincer sur l’écorce les clous de ses lourdes chaussures, et il se rattrapa, comme il put, à pleines mains, sur l’épouvantail.
J’aime mieux ne pas vous dire ce qui tomba sur nos têtes, et je ne puis pas, en vérité, je ne puis pas ! J’oserais révéler l’épouvante, mais non pas la hideur. L’épouvantail avait basculé, et c’étaient des os, des os, des os !…
L’homme en fuite, l’homme qu’on n’a jamais retrouvé, avait eu raison de dire que c’était un bon épouvantail : une femme crucifiée !
LA THÉOLOGIENNE
Emmeline, dit le petit Jacques de Sercey, les mains pressantes, Emmeline, ce sera pour tout à l’heure, n’est-ce pas ?
C’était la première fois qu’il osait poser à une femme cette question dont le sens lui apparaissait délicieux, impur, profond, terrifiant, adorable. Il songeait au plaisir, et l’attendait immense. Il songeait au péché, et le croyait affreux. C’était un gamin de seize ans, tout brûlé d’appétits, tout dévoré de timidité ; et, comme il arrive souvent aux jours de l’adolescence, alors qu’il avait commis en pensée des crimes extraordinaires, le pauvre innocent, pour avoir demandé à une fillette vicieuse ce qu’elle était d’avance toute résolue d’accorder, il se sentait le cœur décroché comme dans les rêves où l’on s’imagine tomber, tomber sans fin dans un trou sans fond.
Emmeline était d’un an plus âgée que lui, et bien savante. Venue de Paris, pour passer un mois chez des parents, dans ce village de Normandie, elle s’était mise à fréquenter l’église, à en orner les autels, à suivre les cours du catéchisme de persévérance, par curiosité, par perversité, et aussi pour occuper une intelligence très vive qui, dans ce coin de campagne, ne trouvait pas ailleurs d’aliments.
C’est ainsi qu’elle avait rencontré Jacques de Sercey, pensionnaire de l’abbé Ledoux durant les vacances. L’amour de ce gamin l’avait amusée ; et, comme déjà elle n’était plus neuve, elle n’éprouvait aucun effroi à se donner. Ce n’était pour elle qu’une autre distraction, plus âpre et plus risquée.
— Nous verrons, dit-elle, nous verrons…
Elle tenait à la main deux gros volumes bleus. Jacques de Sercey jeta de leur côté ce coup d’œil involontaire, presque indiscret, dont ne peuvent se défendre ceux qui aiment les livres.
— C’est l’Exposition de la doctrine chrétienne du Père Bougeant, dit-elle. J’ai rendu à M. l’abbé le Dictionnaire des Hérésies.
Jacques regarda cette fille singulière d’un air stupéfait. Brusquement, elle lui écrasa la bouche d’un baiser et s’enfuit en disant :
— Sois sage, maintenant, sois sage… Après ta répétition !
Jacques soupira. C’était l’heure où l’abbé Ledoux lui donnait sa leçon de latin. Il entra dans le jardin du presbytère, dont la porte n’était jamais fermée qu’au loquet.
Sa famille l’avait envoyé chez l’abbé afin qu’il préparât son baccalauréat pour la session d’octobre, et aussi parce qu’elle voulait lui épargner les tentations de Deauville, où elle avait loué une villa. Jacques était élevé sévèrement, suivant des traditions antiques, exactement comme l’avaient été son père et son grand-père. L’abbé devait compléter son instruction religieuse, lui faire traduire quelques auteurs, lui remettre en mémoire son cours de rhétorique. Théologien exercé, excellent humaniste — il n’y a plus guère en France que quelques prêtres qui soient bons latinistes — il ne considérait pas sa mission comme une corvée, et s’en acquittait avec zèle.
Jacques le trouva tout de suite assis sous un vieux tilleul, devant une petite table de fer peinte en jaune. Il avait de bons yeux très naïfs, le dos caduc, le visage candide ; et un côté de ses cheveux blancs, restés drus, coupés rarement, était tout noirci, parce que, selon son ancienne habitude du séminaire, dont il n’avait jamais pu se débarrasser, il y avait essuyé la plume dont il s’était servi pour corriger la version de son élève. Il dit doucement :
— Récitez le Sub tuum…
Jacques de Sercey, des lèvres, car son cœur était loin, récita l’invocation. L’abbé ouvrit un Virgile :
— Maintenant, expliquez, dit-il. A partir de : Et jam nox humida cœlo…
— … Precipitat, suadentque cadentia sidera somnos, continua Jacques.
Parfois, il hésitait un peu en traduisant, mais le sens général lui apparaissait assez bien à travers les inversions. Insensiblement, il s’était pénétré du génie de cette langue, qui peut toujours mettre, dans la phrase, le mot à la place où le ferait naître, dans l’esprit, une émotion forte, alors que le français est obligé de suivre un ordre invariable et logique. Et il apercevait, en vérité, le grand ciel d’un noir encore un peu bleu, la course régulière et lumineuse des étoiles précipitées vers la mer d’Occident ; sur une terrasse, au-dessus de la mer, une table basse, environnée de lits où reposaient des convives appuyés sur le coude ; et sur un de ces lits, le jeune héros Énée, sans cuirasse, vêtu d’une tunique blanche qui lui laissait les bras nus, évoquant ses malheurs en longues périodes régulières, tandis que la reine Didon, très belle, un peu grasse, toute pâle, écoutait, les yeux humides et le cœur bondissant… Didon devait ressembler à Emmeline, il en était sûr.
— C’est bien, disait l’abbé, c’est bien…
Il ferma le livre.
— Maintenant, dit-il, je vais vous interroger sur ma dernière instruction… Quelle différence y a-t-il entre la grâce suffisante et la grâce efficace ?
Jacques de Sercey ne répondit pas. La grâce… est-ce que vraiment, jamais, ce mot avait eu un sens théologique ? Comme il lui suggérait, aujourd’hui, des idées éloignées de ce sens, et coupables ! Il rougit.
— Je ne sais pas, dit-il. J’ai oublié.
— Mon enfant, fit l’abbé Ledoux très gravement, je ne suis pas content. C’est si peu de chose, la science humaine, si vous n’avez la connaissance des inébranlables fondements de votre foi. C’est si laid, la beauté, si vous ne parvenez à la concevoir comme un effort vers la pureté, la sainteté… Mais vous ne m’écoutez pas. Hélas ! au catéchisme de persévérance, on ne m’écoute guère davantage ! Il n’y a ici qu’une personne dont l’intelligente pénétration de tout ce qui touche au divin enseignement me frappe. Elle assiste volontairement aux leçons, elle y brille d’une façon singulière. C’est une nouvelle Hroswitha.
— Mlle Emmeline, n’est-ce pas ? s’écria Jacques.
Ses yeux furent si brillants, d’un éclair subit, sa voix si haute et si changée que l’abbé s’arrêta, stupéfait. Quand il eut renvoyé son élève, il demeura quelques instants dans une rêverie qui n’était pas exempte d’inquiétude. Puis, hochant la tête, il se dirigea vers la sacristie, où se trouvaient rassemblées, depuis quelques minutes déjà, les jeunes filles du catéchisme de persévérance.
L’abbé les considéra tristement. Elles non plus ne lui donnaient pas de grandes consolations. Leurs familles les lui envoyaient par tradition, par orgueil aussi, pour bien montrer qu’elles étaient assez riches pour ne pas travailler de leurs mains, et pouvaient perdre du temps même à des choses dont personne maintenant ne comprend plus l’utilité. La plupart étaient stupides. Les autres faisaient tous leurs efforts pour le paraître : avoir le droit de ne pas comprendre constituait à leurs yeux un brevet de supériorité sociale ; elles prouvaient ainsi au pauvre abbé qu’il n’avait pas le droit de les punir, n’avait sur elles aucune action. Et seule, au dernier rang, dans sa modestie assumée, plus fine, plus pâle, les yeux baissés, Emmeline demeurée attentive et charmante. Son corps dépravé gardait une attitude simple et chaste, sa face aimable avait un air de délicieuse pureté. Emmeline jouissait profondément de tous ces mensonges dont elle était vêtue. Il est même possible qu’elle crût que ce vêtement était la réalité, tant l’apparence et le costume, même de l’âme, peuvent devenir l’essentiel pour une femme.
L’abbé, machinalement, posa la même question qui avait embarrassé Jacques tout à l’heure. Il la posa, plein d’ennui, sachant qu’on ne répondrait pas. Il haussa les épaules, résigné, devant un silence qu’il attendait, et se tourna vers Emmeline.
Elle parla d’un air aisé :
— Quand nous éprouvons le désir de faire une bonne œuvre, dit-elle, quand un mouvement intérieur nous dit de résister à la tentation, et que pourtant nous n’accomplissons pas le bien ou nous laissons succomber au mal, nous avons la grâce suffisante. C’est donc notre faute si nous avons péché.
— Et la grâce efficace ? fit l’abbé.
— Celle-là, répondit Emmeline, est irrésistible, ou du moins il faut un grand effort pour y résister, tandis que la grâce suffisante exige, au contraire, un effort pour qu’on l’accueille.
— Je désirerais, fit l’abbé, la donnant en exemple, je désirerais que vous fussiez toutes comme votre compagne.
Il acheva ensuite la leçon du jour. La plupart de ses élèves ne l’écoutaient pas. L’une d’elles, dédaigneuse, avait emporté « son ouvrage ». Il vit s’achever l’heure avec un soulagement véritable.
— Mesdemoiselles, dit-il en terminant, vous allez pouvoir vous retirer. Je vous répète — et combien de fois, hélas ! ne vous l’ai-je pas déjà dit ? — que vous devez traverser l’église en silence et dans un ordre parfait. Je vous en ai averties : toute faute augmente de gravité, commise dans un lieu consacré. Le crime d’homicide, accompli dans une église, la profane et la met en interdit ; le péché d’impureté s’y transforme en sacrilège… Allez, fit-il, plus doucement. Je sais que vos cœurs sont indisciplinés, mais vos âmes innocentes.
Il prit son chapeau et reconduisit lui-même le jeune troupeau au delà du portail. C’était le moment de la journée où il faisait sa promenade quotidienne. Les souliers campagnards sonnèrent sur le pavé de la place ; il ne vit pas Emmeline se dissimuler dernière un pilier, et revenir sur ses pas. Elle savait que la sacristie avait deux portes, dont l’une donnait sur le jardin du presbytère. Elle ouvrit vivement celle-ci, et appela Jacques de Sercey qui lisait, assis sous le tilleul.
— Jacques ! fit-elle mystérieusement.
L’enfant ne fit qu’un bond jusqu’à ses genoux. Elle referma la porte sur lui.
Excusez-le, s’il fut ardent et même un peu sauvage. C’était sa première aventure. Il y a un moment où on a peur, horriblement peur. Il y a un autre moment où il semble qu’on soit debout sur la plus haute montagne de la terre, plus beau, plus fort, plus grand que tous les hommes, unique ! Il y a un moment où l’on se figure rentrer dans l’infini, dans l’éternel, dans l’insondable, et où l’on se dit : « Est-ce moi, est-ce bien moi ? Une femme a voulu de moi ! »
Or, l’abbé rouvrit la porte. Il avait oublié son bréviaire. Je ne sais très exactement ce qu’il aperçut, et d’ailleurs il se voila les yeux sur-le-champ, des deux mains. Puis il cria :
— Sacrilège !
Il demeurait debout, furieux, foudroyant. Et il murmura encore :
— Excommunicatio gravis. Oh ! mademoiselle, excommunicatio gravis !
Jacques s’était réfugié derrière la table aux surplis. Mais Emmeline, redressée, tint tête à l’orage. Elle frappa sur les deux tomes du Père Bougeant.
— Un sacrilège ? Ah ! monsieur le curé : vous vous trompez : dans quel texte avez-vous lu que la sacristie était consacrée ?
L’abbé reçut un choc. C’était vrai : une sacristie n’est pas consacrée. Il était vaincu sur son propre terrain, s’était trompé dans l’appréciation de la faute. Sa confusion lui fit une seconde baisser la tête, et ce fut comme un vol de moineaux. Quand il la releva, la sacristie était vide. Il s’en alla plein d’horreur pour le péché, mais encore plus humilié de sa défaite.
LES OMBRES REVIENNENT
Le docteur Margis achevait de relire l’épreuve d’une affiche copieuse, imprimée en caractères romains sur format grand colombier : « Électeurs ! Pour la première fois je me présente à vos suffrages… » Oui, ça pouvait marcher, il était content de sa prose. Même, cédant à une impulsion d’orgueil innocemment puéril, il s’en fut coller l’affiche, de quatre pains à cacheter pris sur la table, au beau milieu d’une des murailles de son cabinet ; reculant de quelques pas, il la considéra d’un air satisfait. Certaines phrases lui en parurent particulièrement ressortir ; il en était très fier : « Toute une vie de dévouement passée parmi vous… Le souvenir de celui qui n’est plus, et que je m’efforce de remplacer… Une famille issue de ce sol, et qui ne l’a jamais quitté : c’est vraiment l’un des vôtres que vous enverrez siéger au Parlement. » Tout cela était un peu gros, un peu gonflé, ainsi que l’exigent les lois de l’optique électorale, mais c’était la vérité !
Il se vit revenant à la mort de son père, le premier docteur Margis, dans ce canton montagneux, prenant la place du disparu, donnant, presque toujours gratuitement, des soins aux mêmes familles que visitait celui-ci. Et l’on semblait trouver tout naturel qu’il ne se fît point payer ; c’était, pour ainsi dire, comme s’il n’eût fait qu’acquitter une dette : habitude sans doute qu’avait laissé s’enraciner l’ancien docteur Margis. Il avait gardé de son père le souvenir d’un homme silencieux dont la bouche, presque toujours ironiquement serrée, ne s’ouvrait que pour proférer des aphorismes rudes et cyniques — mais qui l’aimait tant ! Quand, aux vacances, le vieux voyait arriver son fils, il courait à lui comme une louve qui n’a qu’un petit, et le retrouve. Ce devait être un homme très bon, malgré les apparences.
… Mariette, la servante, frappa dans ce moment, contre sa porte, trois coups trop retentissants. Mariette, qui était sourde-muette, ne savait pas mettre de mesure dans sa façon d’annoncer les gens… N’était-ce pas singulier, en y réfléchissant, que dans tout le pays son père n’eût jamais pu trouver pour tenir sa maison que cette infirme presque idiote, aujourd’hui toute vieille et chenue ? Mais sans doute, à cette époque, les paysans étaient superstitieux : ils avaient peur du médecin comme d’un sorcier.
— Quelqu’un qui me demande ? fit-il avec un signe qui expliquait sa question.
Elle fit « oui » de la tête et s’effaça pour laisser entrer Mabru. Mabru, le marchand de biens, président du comité qui patronnait son adversaire ! Le docteur Margis eut peine à réprimer un geste d’étonnement. Et l’affiche, qui était toujours là, étalée sur le mur ! Il aurait souhaité avoir le temps de l’enlever ou de la couvrir : il fut saisi de cette sorte de singulière pudeur que connaissent même les écrivains de profession, qui savent que leur œuvre est faite pour être montrée à tous, non pas à un seul, et malveillant.
Mabru, en effet, regarda l’affiche et, tout de suite :
— Alors, c’est vrai, docteur, vous vous présentez ?
— Oui, fit Margis… Est-ce que ça vous regarde ? Vous êtes mon ennemi politique, je le sais. Nous n’avons rien à nous dire.
— Mais si, mais si ! fit Mabru, qui prit une chaise sans en être prié. J’ai à vous dire justement qu’vous feriez beaucoup mieux d’ pas vous présenter.
— Il n’y a que moi, répondit Margis, qui sois juge de mes propres actes.
— Bien sûr, bien sûr, mais vous avez eu tort, bien tort, d’vous engager dans c’t’affaire. J’vous d’mande de m’croire sur parole, docteur, ça vaudra mieux.
— Allons, dit Margis, cette conversation est inutile. Veuillez la considérer comme terminée.
— J’vous assure, répéta Mabru, j’vous assure qu’vous vous r’tirerez. Mais ça m’fait peine d’vous faire chagrin, et j’aurais bien voulu qu’vous vous mettiez pas c’t’ idée d’candidature dans la tête. J’avais rien contre vous, y a quinze jours, j’ai encore rien. Seulement, vous l’avez dit, on est des ennemis politiques. On doit tout faire pour son candidat, hein ! on doit rien ménager pour qu’il passe ? Eh bien, encore une fois, déchirez c’t’ affiche, et ne m’ demandez pas pourquoi. J’ vous jure qu’ ça vaudra mieux.
— On ne parle pas ce langage à un honnête homme, monsieur Mabru, dit Margis.
— Oh bien, alors, fit le marchand de biens, tant pis pour vous, j’ai fait c’ que j’ai pu. Ça m’ donne peine, j’ vous l’ dis encore, mais faut qu’ j’y aille de mon histoire. Elle remonte à cinquante ans, y a prescription, mais…
— Prescription ! interrompit Margis.
Ce terme de droit criminel, qui tombait brusquement, lui inspirait plus de colère que d’inquiétude. Qu’est-ce que toute sa vie honnête et droite, ou celle des siens, avait à faire avec la prescription ?
— Y a prescription, et vot’ père est mort, continua Mabru, mais au point de vue électoral ça n’y fait rien, c’est toujours aussi bon, ça fait l’ même effet, un effet sûr.
Il alla vers la fenêtre, encadrée de clématites. Elle ouvrait sur un jardin dont les vieux arbres, plus haut que la maison, buvaient l’air par toutes leurs feuilles jeunes, gonflées de la sève d’avril. Une allée, partant de l’embrasure même de cette fenêtre, aboutissait à une porte basse, à claire-voie, qui donnait sur la route.
— J’ la r’connais, cette fenêtre, allez, j’ la r’connais, dit-il. Défunt, mon père m’ l’a bien souvent montrée. Et j’ sais la date, j’ai des raisons pour ça, qu’il a vu c’ qu’il a vu : c’était en 1855, la nuit que j’ suis né. T’nez, docteur, si j’avais pas été mis au monde à c’ jour-là, on n’aurait jamais rien su, jamais ; vous pourriez vous présenter, et ça s’rait p’t’-être une défaite, dans quinze jours, pour mon comité.
— Allons, dit Margis en haussant les épaules, finissez !
— Oh ! ça s’ra bientôt fini. Quoique, j’ vous répète, ça m’ fait peine d’ vous raconter ça. Si vous aviez pu vivre sans savoir, ça aurait mieux valu, bien mieux… Voyons, vous r’tirez-vous ? Un bon mouvement !
— Non ! dit Margis.
— Alors, j’y vas : c’est bien d’ vot’ faute. J’ vous disais donc qu’ cette nuit-là, j’ voulais naître. Vot’ père, qu’était tout neuf médecin dans l’ pays, n’avait pas grande clientèle, il crevait d’ faim. On s’ méfiait d’ lui, y en avait un aut’ plus vieux qu’avait la confiance. Si vous avez du bien maintenant, c’est à cause de votre oncle, c’lui qui prêtait, le riche, Pisse-Argent, comme on l’appelait.
Margis fit un mouvement.
— Mais c’est rien, ça, c’est rien, protesta Mabru. Moi aussi, j’ prête. Quand on a d’ l’argent, faut l’ faire valoir : c’est pas ça qui vous empêcherait d’être élu… J’ répète que cette nuit-là j’ voulais naître, et l’ docteur Margis, c’était l’ plus proche à quérir. Mon père, qu’habitait la Borde, là-haut, s’ décida à l’aller chercher. Il faisait pas un joli temps comme aujourd’hui : c’était plein hiver, fin novembre, et une neige ! Un pied d’ neige sur la route, qui gelait en tombant. Mon père vit qu’il était entré un ch’val chez vous, et qu’un cavalier avait mis pied à terre d’vant vot’ porte. Y avait la marque des fers et celle de ses bottes.
« Il vit aussi qu’y avait d’ la lumière à la fenêtre : celle qu’est là. Et il était si tard, une heure du matin ! Qui c’était donc qu’était v’nu consulter ? On est curieux, hein ! c’est dans la nature, c’est permis. Le vieux voulut savoir et s’approcha tout doucement, après avoir ouvert, en se penchant par-dessus la palissade, le verrou d’ la porte du jardin. C’était bien facile d’ faire mie d’ bruit, à cause de la neige : et il avait eu bien raison, bien raison d’ pas déranger l’ monde. Vot’ père, défunt l’ docteur Margis, était en train d’ scier l’ cou à un homme ! »
Margis prit une chaise pour la jeter à la tête de Mabru.
— C’est comme ej’ vous l’ dis, fit Mabru en claquant seulement sa langue contre ses dents, comme on fait pour calmer les petits enfants qui ne sont pas sages, c’est comme ej’ vous l’ dis : vot’ père finissait d’ scier l’ cou à un homme. Et c’était pas une autopsie : l’ corps était encore tout mou, et y avait, dans un coin, une espèce de valise, de celles qu’on chargeait alors sur les ch’vaux, et un uniforme d’officier. Car l’homme était tout nu. Vot’ père l’ finissait pour plus d’ sûreté, il l’avait déjà frappé avant de l’ déshabiller.
Margis ricana, par instinct de défense :
— C’est pour me raconter ces potins de village que vous êtes venu ? fit-il.
— Un peu d’ patience, un peu d’ patience. Mon père s’en alla comme il était v’nu, et sus l’ moment n’ dit rien à personne. Ça le r’gardait pas. Et, pendant c’ temps-là, j’étais né tout seul : autant d’économie, qu’il pensa. Mais l’ lendemain, il s’en fut à la foire de Sauvenas, vendre un veau : l’ docteur Margis y était d’ son côté pour vendre un ch’val qu’on lui connaissait pas, qu’était pas à lui. Mon père lui dit :
« — C’t’ une belle bête, ça, docteur, c’t’ une belle bête !
« — Eh bien, qu’il dit l’ docteur, ach’tez-la !
« — Ça dépend du prix, dit mon père, ça dépend du prix. J’ vous conseille pas l’exigence.