PIERRE MILLE
NASR’EDDINE
ET
SON ÉPOUSE
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
DU MÊME AUTEUR
Format in-18.
| BARNAVAUX ET QUELQUES FEMMES | 1 vol. |
| LA BICHE ÉCRASÉE | — |
| CAILLOU ET TILI | 1 — |
| LOUISE ET BARNAVAUX | 1 — |
| LE MONARQUE | 1 — |
| SOUS LEUR DICTÉE | 1 — |
| SUR LA VASTE TERRE | 1 — |
Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.
Il a été tiré de cet ouvrage
VINGT EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
tous numérotés.
Droits de traduction, de reproduction réservés pour tous les pays.
Copyright, 1918, by Calmann-Lévy.
PRÉFACE
Nasr’eddine-Hodja est un personnage historique : il vécut au début du XVe siècle à la cour du glorieux Timour, le conquérant de la Perse, de l’Arménie, de la Russie et de l’Inde. Ce souverain n’était pas sans présenter quelques rapports avec certains monarques de nos jours : il dressa, pour sa gloire, une pyramide de quatre-vingt-dix mille têtes coupées, fit une fois massacrer mille petits enfants avant son déjeuner, éleva à un haut degré de perfection l’organisation militaire, industrielle et administrative de son empire, et fonda des écoles scientifiques. Il était également fort pieux.
Parmi les saints et les savants de son entourage se trouvait Nasr’eddine. On ne sait comment ce très distingué personnage, lumière de la théologie et de la jurisprudence, s’est vu peu à peu transformé, dans la mémoire des peuples, en une sorte de bouffon ; mais nous ne saurions nous en étonner à l’excès : la même aventure échut au roi Dagobert. C’est peut-être que les peuples conquis, après avoir tremblé sous leurs vainqueurs, s’en vengent en les raillant. En tous cas l’on découvre, dans les plus anciennes aventures attribuées à Nasr’eddine, la trace de la malignité persane, et aussi d’une propension persane à la critique, au schisme, aux hérésies sociales et religieuses.
Cet élément de critique et de malignité a fait vivre Nasr’eddine jusqu’à nos jours. Car, à cette heure encore, en Asie Mineure, à Brousse en particulier, le populaire semble considérer que, s’il est mort, du moins c’est il y a quelques jours à peine, hier seulement, ou même aujourd’hui. Par surcroît, de simple bouffon il s’est transformé en une sorte de héros singulier. Il n’a point perdu sa naïveté ; mais son penchant à l’ironie, son scepticisme théologique se sont accrus. Il faut peut-être voir là, chose curieuse, un résultat du profond respect que les Turcs d’Asie Mineure gardent à l’islam. Ils n’oseraient discuter ouvertement un point de dogme : l’idée même, je pense, ne leur en vient pas. Mais d’autre part le doute, l’hérésie, le penchant à l’incrédulité, sont dans la nature humaine : et ces fidèles « croyants » alors ne sont pas fâchés d’attribuer leurs impulsions d’impiété à un imbécile. Mais c’est ce qui fait que, peu à peu, le caractère traditionnel de Nasr’eddine a changé : on l’a doué d’une sorte d’intrépidité jusque dans sa faiblesse et dans ses malheurs. Sans cesse il est victime des hommes et surtout des grands, mais il les raille bonnement. Il est aussi victime des femmes, de la sienne en particulier, mais s’y résigne avec tant de simplicité qu’on ne sait même pas s’il pardonne : c’est qu’il a gardé toute la bonté, toute la bonhomie du paysan turc, l’un des meilleurs parmi les humains.
C’est par ces paysans que j’entendis jadis conter, dans les campagnes de Brousse, les innombrables aventures de Nasr’eddine. M. Bay, consul de France, spirituel et merveilleux traducteur, interprétait sur-le-champ ces récits devant moi. Et voici qu’à mon tour j’ai vu vivre Nasr’eddine sous mes yeux, qu’à mon tour je me suis imaginé un Nasr’eddine un peu différent, mais ressemblant encore, du moins je le crois, à celui qui me fut montré. A tout prendre, d’ailleurs, il me suffira qu’on puisse trouver quelque saveur pittoresque à ces quelques pages. On y découvrira aussi quelque apparence du style des Mille et une Nuits, et même deux passages qui existaient en germe dans cet admirable et opulent recueil. C’est que, aux jours où j’écoutais M. Bay, je croyais entendre le Dr Mardrus. Je dois donc au nouveau traducteur des Mille et une Nuits l’expression de ma gratitude.
P. M.
NASR’EDDINE
ET SON ÉPOUSE
I
OÙ L’ON VOIT APPARAÎTRE NASR’EDDINE ET ZÉINEB
Hosséin, le riche marchand de soie du bazar, salua en passant Ahmed-Hikmet, lieutenant dans l’armée ottomane. Celui-ci lui rendit son salut sans morgue, et presque avec déférence :
— La bénédiction sur toi, Ahmed !
— La bénédiction sur toi, Hosséin !
Hosséin, le marchand de soie, est très jeune, très beau et très pieux. C’est lui qui, à Brousse, subvient aux frais qu’exigent les cérémonies des derviches hurleurs, dans la grande maison qu’ils ont louée au-dessus du cimetière. Il prie plus longtemps qu’un iman, et le jeûne amincit ses os. Voilà pourquoi Ahmed avait mis du respect dans son salam. Mais aussi il avait hâté le pas, et regardé en se retournant si Hosséin le suivait des yeux, car il n’eût pas aimé qu’un homme si vertueux sût qu’il allait entrer dans le jardin du hodja Nasr’eddine par la porte de derrière, dans la maison de Nasr’eddine le saint, l’homme sage, juste à l’heure où le hodja n’y était point, et que sa femme était seule.
— C’est uniquement pour te voir, ensorceleuse ! Uniquement pour te voir, et t’apporter ces quelques grains d’ambre, dit-il quelques instants plus tard à Zéineb. Je ne te regarde pas, mon âme ! Je ne suis pas venu pour toi, ma maîtresse !
Et Zéineb répondit, la dévergondée :
— Je le sais, mon œil ! Aussi tu vas t’en aller tout de suite, tout de suite ! Car mon époux le hodja — que le ciel lui soit comme la dalle d’une tombe, et la terre comme une fosse — ne restera plus longtemps à la mosquée. Mais va, pars sans crainte, encourage tes forces, ô mon amour ! et prépare tes reins. Aussitôt que je verrai le moment, aujourd’hui peut-être, je te ferai prévenir par Zoharah, ma nourrice, Zoharah, notre messagère.
— Zéineb !… fit Ahmed, hésitant.
— Parle, ma prunelle !
— Zéineb, continua-t-il, est-ce que le Rétributeur ne nous punira point ? Ton mari est un si grand saint !
— Lui ? dit-elle. C’est un mécréant, je te le répète. C’est un impie, c’est un hypocrite ! Le saint Livre, il le connaît. Les commentaires, il les connaît ; la loi, la jurisprudence, il les connaît. Mais c’est un damné qui ne croit à rien. Un jour la foudre tombera sur cette maison.
— O ma colombe, répondit Ahmed, s’il en est ainsi, tant mieux : le péché est moins grand… Par ailleurs, je vais tâcher d’arranger quelque chose, oui, quelque chose qui pourrait l’éloigner ce soir.
— Invente ! Perpètre ! Imagine ! Construis ! ô mon genni !
Or, il est vrai que le hodja Nasr’eddine dissimulait sous sa grande sagesse un esprit devenu indifférent à la Foi. C’est peut-être qu’il avait trop étudié, après avoir passé les premières années de sa vie à ne rien savoir, et désirer savoir. C’est peut-être qu’il avait, même alors, dans sa jeunesse, trop fréquenté les Persans, ces hérétiques. C’est peut-être qu’il vivait à Brousse, tout simplement. O Brousse ! nid dans les branchages, maisons aux toits jaunes, telles, oui, telles des topazes serties dans une mer d’émeraude ; ville verte abritant la mosquée verte ; Olympe bithynien, époux des nuées, père des ruisseaux ; plaines grasses, oliviers, mûriers, blés mûrs, sources sans nombre, vasques moussues des fontaines, on est trop heureux près de vous ! Vous faites trop aimer la vie terrestre, on n’en désire plus d’autre, on ne sait plus s’il en est une autre. Est-ce qu’elle vaudrait celle-ci ? Allah a fait la misère, il a fait la douleur, les pachas qui vident les poches et remplissent les prisons, les brigands qui coupent les oreilles et ravissent les troupeaux, les déserts sans puits, les rocs infertiles, pour qu’on ait besoin de lui, pour qu’on se dise : « Ce sera mieux, quand je serai mort ! » Mais dans un moment de pitoyable oubli, il a fait Brousse : on ne peut être mieux qu’à Brousse. Voilà, depuis quarante ans, les pensées que, sous son turban vert, nourrissait le hodja Nasr’eddine ; et, en égrenant son chapelet, il se disait : « Ces petites boules de bois précieux sentent bon. » Mais il oubliait de méditer sur les quatre-vingt-dix-neuf attributs d’Allah, que représentent les boules de ce chapelet.
Nasr’eddine rentra dans sa demeure peu de temps après qu’Ahmed Hikmet en était parti. Sa face, à son habitude, était tout empreinte d’une délicieuse bénignité. Et il dit à son épouse Zéineb :
— Que cette journée est belle ! Que la lumière est calme, pure, claire et caressante ! Y a-t-il rien de meilleur au monde et de plus hospitalier que ce platane, ces cyprès et ce vieux buis dans notre jardin ?… Femme, tu feras, pour ce soir, un pilaf, un bon plat de pilaf, avec du riz de première qualité, de l’excellent beurre et le safran le plus parfumé. Nous le mangerons ensemble, et puis la nuit viendra. La nuit est bonne, aussi. La nuit est pleine de voluptés.
Il annonça ce désir parce que, s’il aimait les choses de la nature, il était de plus porté sur sa bouche. Boulboul, le rossignol, chante bien, mais il est aussi très gourmand.
— Je ferai ce pilaf, s’il plaît à Dieu, dit Zéineb.
En disant cela, elle s’exprimait en bonne musulmane. Il ne faut jamais décider qu’on fera une chose sans ajouter : « S’il plaît à Dieu. » Car Dieu est le maître. Croire qu’on peut se passer de lui est un grand péché.
— Eh non, non ! fit le hodja en secouant la tête. Tu feras ce pilaf parce que cela me plaît, et non parce qu’il plaît à Dieu. Et je le mangerai, sans plus.
— O mécréant ! insista Zéineb, ne dis pas de choses pareilles, toi qu’on révère comme un saint homme ! Je ferai ce pilaf s’il plaît à Dieu, et tu le mangeras s’il plaît à Dieu. Voilà ce qu’il convient de dire.
— Je refuse, répliqua le hodja, de mettre Allah dans cette affaire. Je suis convaincu qu’il a d’autres occupations.
— Fils de Cheïtan, cria Zéineb, hypocrite, réprouvé ! O toi, qui vas brûler, torche de résine, brigand !
— O toi, répliqua Nasr’eddine, plus tenace qu’une tique sur un mouton, plus criarde qu’un essieu de charrette, une vieille porte, un troupeau d’oies ! plus bavarde qu’un Français ! O toi, sempiternelle ! As-tu un peu de cervelle dans ton crâne plein d’os ? Alors, réfléchis. Tu as le riz, tu as le beurre, tu as le safran, tu as le charbon, le feu et l’âtre. Et j’ai des dents ! Voilà pourquoi j’affirme que je mangerai ce pilaf, qu’il plaise à Allah, ou qu’il lui déplaise.
— Entendre, c’est obéir, répondit Zéineb. Je ferai le pilaf, mais il t’arrivera malheur.
Nasr’eddine n’en croyait rien. Il fit disposer un tapis sur l’herbe de son jardin et s’assit pour passer le jour à jouir de la lumière et de la fraîcheur tout à la fois. Le petit bruit de son narghileh, le petit frisson du vent dans les feuilles, l’ombre que faisait parfois un vautour passant au-dessus de lui, suffisaient à l’occuper. Il reposait ses membres ; il reposait son esprit. Les chrétiens ne savent pas reposer leur esprit en même temps que leurs membres : les musulmans ont cette science. Et c’est la plus précieuse, et la plus délicieuse, et la plus savoureuse, et ainsi la vie coule heureuse, et votre ignorance en est honteuse !
Pourtant le hodja aperçut des fourmis qui s’en allaient sur la poussière, tout affairées, par un chemin toujours le même, comme c’est la coutume des fourmis. Il s’amusa malignement à leur barrer la route avec une baguette, et la caravane s’arrêta, interdite et obtuse : c’est une autre habitude des fourmis.
— Elles croient peut-être, elles aussi, que c’est Allah qui leur défend d’aller plus loin, songea Nasr’eddine. Les bêtes sont comme les hommes, elles s’imaginent qu’il est des signes d’en haut. Il n’y a pas de signes, et on peut toujours faire ce qu’on veut, selon sa nature ; il est vrai, certes, il est vrai, que tout homme a son kismet ; mais son kismet est dans les instincts qu’il a reçus en naissant, et dans l’ordre général du monde.
C’est ainsi que ce sceptique hodja s’encourageait dans son impiété. Les heures coulèrent. Dans le ciel encore bleu, la lune mit un joli croissant candide ; et puis, les nuages d’occident devinrent tout pareils à des robes de noces : dorés, pailletés, argentés, tramés de soie verte et galonnés de rouge ; et puis, les oiseaux, dans le platane, se mirent à piailler, — et le hodja sentit à l’odeur de l’air, du côté de la cuisine, à la couleur du feu, à l’éclat d’un plat d’étain, que le pilaf était cuit dans le chaudron, que le pilaf était sorti du chaudron pour entrer dans le plat d’étain, enfin que le pilaf était servi et qu’il allait manger le pilaf. Et alors, il croisa ses jambes devant une petite table, et il remercia sa femme en prenant un air aimable, et il se prépara à manger ce mets délectable, et sa fatuité était déplorable !
Mais ce n’était pas ainsi qu’en avait décidé Allah, — loué soit l’unique ! — car justement au moment qu’il allait, pour la première fois, plonger la cuiller dans le plat… pan, pan, pan ! voilà qu’on frappe à la porte ; pan, pan, pan ! qui donc est là ?
— C’est nous, deux gendarmes, deux zaptiés, qui venons te voir de la part de Son Excellence le gouverneur. Il veut te voir, le gouverneur, il veut te voir tout de suite, saint homme !
— C’est bon, répondit Nasr’eddine, c’est bon. J’irai après mon dîner.
— Non, dirent les zaptiés, non ! Ça n’est pas comme ça. Avant ton dîner, avant ton dîner ! Tu mangeras chez Son Excellence, ou bien tu ne mangeras pas du tout, nous n’en savons rien. Mais il faut que tu viennes tout de suite.
— Que j’en prenne, dit Nasr’eddine en regardant son pilaf, que j’en prenne au moins une bouchée, une seule bouchée !
— Pas un grain de riz. Dépêche, dépêche !
— Tu vois, infidèle ! dit Zéineb. Maintenant, que Son Excellence te garde tout le reste de ta vie, s’il plaît à Dieu !
Or, si le gouverneur avait fait mander brusquement le hodja, la faute en était au lieutenant Ahmed-Hikmet lui-même, ce perfide, lequel avait suggéré au secrétaire de Son Excellence que le hodja seul était capable d’écouter un rapport sur un cas épineux, un rapport très long, qui devait partir dès l’aube du lendemain. Et le secrétaire l’avait dit au gouverneur. Et le gouverneur avait trouvé cette idée une idée d’entre les idées. Et le rapport était un rapport d’entre les rapports. Après le préambule, il y avait un exposé historique ; après l’exposé historique, des considérations générales ; après les considérations générales, une lucide énumération des faits ; après l’énumération, des conclusions ; après les conclusions, un résumé des conclusions, et après le résumé, des pièces annexes.
— Je n’y comprends rien, dit le hodja d’un air maussade.
Il eut tort de dire qu’il n’y comprenait rien, car Son Excellence le gouverneur lui donna des explications.
Quand Nasr’eddine sortit du palais, il était plus de minuit. Son estomac était vide, et très douloureux dans sa poitrine. La pluie tombait dans la nuit noire, ses pieds et sa robe s’éclaboussaient de boue. Il arriva devant sa demeure la cervelle toute brouillée de faim, les épaules trempées et le cœur déjà bien humble. Mais sa femme l’attendait sûrement, car il vit assez distinctement une lumière à la fenêtre, au-dessus de la porte. Y avait-il une ombre, y en avait-il deux, devant cette lumière ? Le grillage du moucharabieh l’empêcha de bien voir. Il frappa.
— Voilà ton mari, dit Ahmed à Zéineb.
— Passe par la porte du jardin, et franchis le mur, répliqua-t-elle. Je vais le retenir.
Et durant qu’Ahmed, ses bottes à la main, s’enfuyait pieds nus, elle cria d’une voix âpre, à travers le lacis de bois :
— Éloignez-vous, ô débauché ! qui peut frapper à cette heure, s’il n’a de mauvais desseins ?
— Ouvre, ma femme ! dit Nasr’eddine tristement, c’est moi !
— Qui, vous ? insista Zéineb.
— Moi… Nasr’eddine, continua-t-il d’un air soumis.
A ce moment, il crut bien entendre la porte du jardin qui s’ouvrait, et soupçonna qu’un autre malheur, moins réparable que celui d’avoir manqué son dîner, l’avait encore atteint au cours de cette nuit funeste. Mais il ajouta seulement, tout à fait dompté :
— C’est moi, Nasr’eddine, je te dis… Et le mari d’une femme fidèle, s’il plaît à Dieu !
II
DU CARACTÈRE DE NASR’EDDINE ET DE SES DÉPLORABLES BIEN QUE MERVEILLEUX DÉBUTS DANS LA VIE MONASTIQUE
Ainsi le hodja vit naître en son esprit le soupçon que Zéineb n’était point seulement une calamiteuse, mais quelque chose d’autre, ouallahi ! de bien autre encore. Cependant il garda le silence. D’origine arabe par son père, il avait eu pour mère une femme turque. De là vient peut-être qu’il était mal assis dans son esprit et son caractère. Parfois d’une incroyable et douce naïveté, comme sont les Turcs, ayant pour agréable de croire aux plus étranges contes : il avait passé pour obtus dans sa jeunesse, lors des premières études qu’il fit dans les monastères. Parfois au contraire subtil et malin, enclin au doute jusqu’à l’hérésie ; et si même on lui parlait des honteuses doctrines de Mohammed-Schamalgani, qui professa plus que la transmigration des âmes — la possibilité de leur transfusion l’une dans l’autre du vivant de leurs corps : « Hélas, voilà qui serait bon à souhaiter ! » disait-il seulement, songeant à Zéineb. Si l’on ajoutait que cet abominable Schamalgani voulait abolir tout culte rendu à la divinité, et, glorifiant les plus affreux péchés de la chair, allant même jusqu’à affirmer qu’après tout ces péchés-là étaient encore « le meilleur moyen pour les parfaits de se communiquer aux imparfaits » : « Eh, eh ! faisait Nasr’eddine, c’est une opinion, c’est une opinion. Contentez-vous de ne pas la partager. La vie n’est pas le péché. Je suppose que le péché est laid : on me l’a dit. La vie est belle… qu’on aille donc dans la montagne me chercher des fleurs. »
Ses disciples alors coururent la montagne pour lui chercher des fleurs. Ils s’en revinrent, les pans de leurs robes tout gonflés de leur moisson. Un seul, parmi tous, ne rapportait qu’une violette, et les autres se moquaient de lui.
— C’est tout ce que tu as trouvé ? demanda Nasr’eddine.
— Hodja, répondit-il, j’en ai vu des milliers ; mais toutes, levant la tête au ciel, étaient trop belles, et trop heureuses. Celle-là seule s’était brisée sur sa tige. J’ai osé la cueillir. Les autres, je les ai laissées en prière : car les fleurs sont la prière des plantes.
— J’eusse fait comme toi, dit Nasr’eddine en l’embrassant.
A ces moments-là les gens disaient : « Ce Nasr’eddine est un grand saint. » Mais un jour trois frères s’en vinrent lui demander le concours de sa science pour les aider à partager l’héritage paternel.
— Et comment désirez-vous que ce partage s’accomplisse ? interrogea Nasr’eddine. Selon la loi des hommes, ou selon la loi d’Allah ?
— Selon la loi d’Allah, certes, déclarèrent pieusement les trois frères.
— Vous avez raison, mes amis, vous avez raison !
Sur quoi, ayant pris un très gros tas d’or, il le donna au frère aîné. Presque tout ce qui restait, il le poussa vers le second. Et le troisième n’eut plus grand’chose.
— Hodja, protesta celui-ci, ce n’est pas juste ! En vérité, ce n’est pas juste !
— Mon fils, dit Nasr’eddine, c’est le partage selon la loi d’Allah : aux uns beaucoup, aux autres peu. Ah ! si vous aviez demandé le partage selon la loi des hommes, c’eût été différent, bien différent ! Mais vous avez eu raison, mes enfants ! Qui pourrait dire que vous n’avez pas eu raison ? Il faut toujours s’efforcer de plaire à Allah.
Dans de telles occasions, les gens étaient portés à croire qu’il était peut-être un saint, mais alors un mauvais saint : un grand sage a écrit qu’il en peut exister, comme de mauvais anges. Mais c’est qu’il se souvenait de ses débuts : ses débuts lui avaient enseigné à pousser la modestie de ses jugements personnels jusqu’à supposer qu’il ne faut point se montrer trop sûr ni des autres hommes, ni des doctrines, ni de rien.
Car, quand Nasr’eddine était tout jeune encore, on dit qu’il fut domestique et softa, c’est-à-dire catéchumène, dans un couvent situé sur les confins de l’oasis de Damas, là où commence le désert que doivent franchir les caravanes qui vont à la Mecque. Il est sûr qu’à cette place était mort un grand marabout. Par Allah le Clément, je dis que cela est sûr : car on lui avait élevé un tombeau d’entre les tombeaux, et tout près de ce tombeau, il y avait ce couvent d’entre les couvents, tout peuplé de derviches très pieux, dont le prieur était un savant d’entre les savants, Hadji-Bekri le Vénéré. Tout ce qu’il y a dans le saint Livre, il le savait ; tout ce qui se trouve dans les commentaires du Livre, il le savait. Quand il avait écrit les paroles qu’il faut sur un papier, de la pointe de son calame merveilleux, la chose arrivait que commandaient ces paroles ! Ceux qui avaient les yeux obscurcis, Hadji-Bekri leur soufflait par trois fois entre les cils, et leurs yeux devenaient clairs. Ceux qui avaient les genoux raidis par l’âge ou les douleurs, Hadji-Bekri les jetait par terre, et quand ils se relevaient, leurs jambes étaient souples comme celles d’un jeune chameau de course. Et si d’aventure un petit enfant était malade, on n’avait qu’à le coucher devant le tombeau du saint : cet enfant n’eût-il que dix-huit mois, n’eût-il que quelques jours, Hadji-Bekri, bien qu’il fût un homme corpulent et de grand poids, lui montait sur le ventre, de ses deux pieds sur le ventre : et l’enfant était guéri ! C’était à cause des vertus du saint qui était mort, et de la science et de la foi du prieur vivant que ces miracles avaient lieu. Et quand Hadji-Bekri passait, dans sa robe de lin blanc, toujours immaculée, les fidèles en baisaient les pans ! Ils en baisaient les pans, courbés en deux, après avoir pris la poussière de la route au bout de leurs doigts pour la porter à leur front.
Le prieur était un homme majestueux d’apparence, mais modeste en son langage, et plein de bonté, bien qu’un peu avare, ou plutôt ménager des grandes richesses de la communauté qu’il gouvernait. Celui qu’il aimait entre tous, parmi ses disciples, était justement Nasr’eddine, bien que ce jeune softa passât alors pour un peu lent d’esprit, et plus enclin dans sa candeur, à jouir des dons d’Allah, qu’à méditer sur l’Essence et ses attributs.
A cette époque, Nasr’eddine n’avait encore pu apprendre de la prière que les génuflexions, non les paroles, mais il était doux, serviable, fidèle avec innocence et simplicité. Voilà pourquoi le prieur l’aimait. C’était Nasr’eddine qui lui versait le café près de la fontaine, sous l’ombre fraîche du grand portique, entrée sublime du tombeau miraculeux ; c’était Nasr’eddine qui courait devant sa mule quand il sortait pour aller visiter un pieux confrère, ou le chef des caravanes de pèlerins ; et quand Hadji-Bekri se rendait à la mosquée pour enseigner les fidèles, Nasr’eddine portait le Livre, éperdu d’orgueil d’être chargé pour quelques instants de tout le poids d’une science qu’il ne comprenait pas. Mais le salut sur lui ! Il avait la foi.
Cependant, à la longue, il devint triste.
— Qu’as-tu, Nasr’eddine ? demanda le prieur.
— Hélas ! répondit Nasr’eddine, je voudrais revoir mon pays.
— C’est sans doute la volonté d’Allah, dit Hadji-Bekri en soupirant. Il ne faut jamais retenir ceux qui sont appelés. Va, fils.
Et lui ayant mis dans la main un peu d’argent, il fit aussitôt amener un âne tout sellé.
— La route est longue, dit-il, et je ne veux pas qu’un serviteur comme toi aille à pied. Mais quand tu seras parvenu chez toi, renvoie-moi cet âne par quelque personne de confiance. Je ne te le donne pas, entends-tu bien, je te le prête : car cet âne est de haute race ; il n’est point un âne comme les autres.
Mais il dit aussi cela, comme je vous l’ai fait comprendre, parce qu’il était ménager de son bien.
— Je te le renverrai, s’il plaît à Dieu, répondit Nasr’eddine.
Puis il s’en alla sur son âne prêté, bénissant le prieur et songeant aux siens. Quand la route était difficile, il mettait pied à terre pour ménager la bête. Lui-même, il puisait l’eau pour la faire boire, quand un puits était bien propre ; et le soir il ne l’attachait que par une corde très longue afin que l’âne pût se repaître, tout autour de lui, des herbes raides qui croissent entre les pierres.
Mais il vint un jour que l’âne refusa de boire, et le lendemain matin Nasr’eddine vit que l’âne n’avait pas mangé. Il l’encouragea d’abord de la voix et de la main, mais l’âne ne mangea pas. Il lui dit des choses flatteuses, mais l’âne ne but pas une goutte. Alors il l’appela âne des ânes, âne cornard, âne bâtard, âne plus bête que son ânier : mais l’âne se coucha par terre.
— Il est malade, se dit Nasr’eddine. S’il allait mourir ?
Et en effet l’âne mourut. Il n’expira pas tout de suite, mais il agonisa, comme font les animaux de sa race quand ils sont fourbus, avec un souffle silencieux qui lui soulevait les côtes, et diminua tout doucement.
— Il est mort, gémit Nasr’eddine, il est mort ! Voilà ma chance. Le prieur me dit de lui renvoyer son âne, il compte sur son âne, et il n’y a plus d’âne. La malédiction est sur moi ! Mais cachons cet animal de calamité.
Il fit donc un trou dans le sable et les rochers pour l’enterrer. Mais comme il était encore affairé à ce travail, ouallahi ! voilà qu’il distingue sur le fin touchant du ciel et de la terre une caravane qui marchait justement vers le côté d’où il était parti.
— C’est encore ma chance ! se dit Nasr’eddine. Voilà des gens qui s’en vont sûrement passer par le tekké de mon maître le prieur ; ils vont me demander qui j’enterre ; et si je leur avoue que c’est l’âne, ils diront à mon maître le prieur que j’ai tué son âne. Comment faire, machallah ! comment faire ?
Cependant, il ne cessait de mettre des pierres sur la fosse, et la caravane approchait toujours. Les chameaux marchaient les uns derrière les autres, leurs pieds mous allongés comme des pantoufles sur le sable sec, et les hommes, sur leur dos, avaient une voix hésitante et rocailleuse parce que, dans ce désert, ils avaient presque désappris de parler.
— Qui donc ensevelis-tu ici ? fit le premier, arrêtant son chameau.
— Il arrive ce que je craignais, songea Nasr’eddine ; hélas ! que leur puis-je dire ?
Mais comme il fallait répondre, il se précipita en travers de la fosse, criant sans plus savoir ce qu’il faisait :
— C’est un saint homme que j’ensevelis, ô musulmans ! Il m’accompagnait dans mon voyage, et il est mort ici !
Ayant dit cela, comme le mensonge qu’il venait de proférer l’épouvantait, il gémit plus fort. Mais voici : tous les chameaux s’agenouillèrent, et tous les caravaniers déjambèrent leurs selles.
— Un saint homme ? Et nous ne porterions pas, nous aussi, notre pierre sur sa tombe !
Donc ils allèrent chercher des blocs de granit et de grès, les plus lourds qu’ils purent ; et bientôt, sur la face du sol aride, le lieu de la sépulture monta comme une pyramide. Cependant l’un des voyageurs dit à Nasr’eddine :
— Un saint homme, vraiment ?
— Oui, cria Nasr’eddine effrayé, croyant qu’il en doutait, le plus saint des saints, je t’assure ! Toutes les bénédictions étaient sur lui.
— Alors, dit l’homme en méditant, son tombeau doit faire des miracles… et nous avons ici un pauvre compagnon qui devient aveugle.
On amena le malade devant Nasr’eddine. Ses yeux brûlés par la poussière, le vent et le soleil étaient tout purulents, et il souhaitait si fort de guérir qu’il avait l’air, devant ce sépulcre qu’il croyait bénit, d’un affamé devant une table couverte de viandes.
— C’est toi qui étais le disciple du saint, dit-on à Nasr’eddine. Tu connais donc les prières qu’il récitait ?
— Moi ? fit Nasr’eddine, épouvanté.
— Allons, allons, dis les prières !
Et Nasr’eddine fit comme on lui commandait, et aussi comme il avait vu faire à son maître le prieur. Il ne savait pas les paroles, mais il médita profondément, et par trois fois souffla sur les paupières du malade.
— Il n’arrivera rien, pensait-il, et ces hommes supposeront seulement que le disciple n’est pas digne du maître ; alors ils me laisseront tranquille !
Mais voici que le malade recula de trois pas, mit la main sur ses yeux, puis se prosterna devant le tombeau en criant :
— J’y vois ! Qu’on me lave les yeux avec un peu d’eau, je suis sûr que j’y vois !
Tous les caravaniers s’étaient prosternés à leur tour devant Nasr’eddine. Et ceux qui avaient de l’or lui donnaient de l’or, ceux qui avaient de l’argent, de l’argent ; et tous les autres, selon leurs richesses ou leur commerce, des aromates, des nourritures et des breuvages.
— Nous n’avons pas besoin d’aller plus loin, déclarèrent plusieurs. C’est ici un lieu de pèlerinage et de vénération. Où en pourrait-on trouver de plus auguste ?
Et ils commencèrent d’appeler Nasr’eddine « maître ».
— Reste ici, lui dirent-ils. Nous serons tes disciples et nous construirons un turbé au-dessus de ce tombeau.
Ce fut ainsi que Nasr’eddine devint à son tour prieur d’un grand monastère ; on venait à lui de tous les points du monde, et il continuait de guérir les malades. Il en demeurait tout étonné et restait modeste. Quelquefois il allait solitairement méditer sous le turbé. La tombe était maintenant toute revêtue de faïences bleues allumées d’or, et dans le stuc ajouré des murailles on avait incrusté en arabesques des corindons, des cornalines, des agates et jusqu’à des émeraudes. Alors Nasr’eddine murmurait :
— Ça va bien, en vérité, ça va très bien. Mais celui qui est là-dessous, il ne faut pas qu’on le déterre !
Et c’est ainsi qu’il commença de croire que tout arrive, et que les hommes vivent, sur toutes choses, dans l’illusion. Mais la fin de l’histoire est, plus encore, déplorable et merveilleuse !
… Nasr’eddine, ainsi qu’il a été dit, s’en allait parfois méditer tout seul dans le turbé qu’on avait élevé au-dessus du corps de celui que vous savez, et il murmurait :
— Ça va bien, ça va bien, mais celui qu’on a mis là, il ne faut pas qu’on le déterre !
Et en effet, on ne le déterrait point, celui-là, et la confrérie qui s’était rassemblée alentour continuait de croître en richesse et en sainteté. Cependant le vieux hodja, premier maître de Nasr’eddine, s’étonnait de voir diminuer le nombre des pèlerins et des malades qui avaient recours à sa science ou venaient s’inspirer de ses vertus.
— Machallah ! songeait-il, voilà qui est étrange ! On ne m’apporte presque plus de petits enfants pour que je leur marche sur le ventre ; il s’écoule des mois entiers sans qu’on me demande un seul talisman écrit à la pointe de mon calame merveilleux, et voici bien un an que je n’ai rendu la vue même à un borgne. Que se passe-t-il ?
Sûrement les ressources de sa communauté n’étaient plus ce qu’elles étaient. Il y avait moins de beurre et de safran dans le pilaf, moins de pilaf dans les marmites, moins de marmites sur le feu. Pour ses moines et ses softas, les uns après les autres, ils le quittaient.
— Il nous faut aller prêcher, saint homme, disaient les moines. Nous mènerons une vie misérable sur les routes du désert, mais, que veux-tu, le désir de la prédication nous brûle ! C’est le fruit de ton enseignement.
— Mais tu es bègue ! répondait le vieux hodja. Et toi, celui que je vois là-bas, depuis que je te connais, tu n’as jamais dit que des sottises !
— Ça ne fait rien, répondaient-ils. On n’en verra que mieux notre bonne volonté. C’est la bonne volonté qui fait les saints.
— Allez donc, disait Hadji-Béchir, résigné.
Les softas se disaient malades, ou si pauvres qu’ils ne pouvaient plus payer leur nourriture. Certains se plaignaient d’être battus, ce qui était un mensonge.
— Mon enfant, dit enfin Hadji-Béchir à l’un d’eux, avoue plutôt la vérité. Où vas-tu ?
— Au couvent qui est là-bas, de l’autre côté du désert, répondit le disciple en rougissant. Pardonne-moi, hodja : c’est là qu’ils vont tous ! On dit qu’il y a un si beau tekké, une mosquée qu’on croirait bâtie par les anges, et un tombeau dont la vue seule encourage à la piété. Pour les miracles, ils sont innombrables !
Quand Hadji-Béchir fut presque seul, il s’ennuya tant qu’il finit par éprouver, comme tout le monde, le besoin d’aller visiter ce monastère miraculeux. Il partit donc à la pointe de la nuit pour profiter de la fraîcheur, monté sur une mule blanche et suivi du seul fidèle qui ne l’eût pas abandonné. C’était un vieux moine aveugle. Hadji-Béchir lui avait pourtant bien soufflé sur les yeux en prononçant les paroles, mais le charme n’avait rien fait ; et le moine, tranquille, disait que c’était la bénédiction qui lui avait été écrite, puisque, du fond de sa perpétuelle obscurité, il ne pouvait plus voir qu’Allah. Et c’était même pourquoi il n’était point parti comme ses frères. Nulle curiosité ne le poignait : en quelque lieu que ce fût, voyant Allah et ne pouvant voir rien autre. Mais quand le hodja eut décidé de faire le voyage, il l’accompagna par respect et aussi par esprit de mortification, car il marchait à pied, tenant la mule par la queue pour se conduire.
Cependant, lorsqu’ils arrivèrent près du tekké, qui était le but de leur pèlerinage, l’aveugle eut presque une tentation.
— O mon maître Hadji-Béchir, murmura-t-il, toi qui as des yeux, dis-moi si c’est beau. Car je ne fais qu’entendre, et ce que j’entends me semble une musique céleste. Qu’est-ce donc qui chante ainsi à travers le ciel ?
C’étaient les sonnailles pendues et tintantes au cou de tous les chameaux de toutes les caravanes de pèlerins. Il en venait du sud et du septentrion, de l’ouest et de l’orient, de toutes parts, de toutes les routes, par milliers ; et à cause de ce joli bruit qu’elles faisaient, de ce bruit spirituel, joyeux, tremblotant, pénétrant aux oreilles, voluptueux à la peau, ces grandes bêtes, avec leur long col, leurs jambes démesurées, le bondissement figé de leur dos, faisaient penser à d’immenses sauterelles stridentes empressées vers leur but. Beaucoup de chamelles étaient suitées. Leurs chamelons sautaient à côté d’elles, blancs ou bruns, floconneux dans leur poil comme la neige fraîche ou le chanvre cardé, découvrant leurs gencives et montrant leurs petites dents naissantes quand ils dirigeaient leurs jeunes yeux vers les tétines des mères. Au milieu d’eux marchaient des Syriens, qui s’étaient faits bateleurs par piété. Ils mimaient les batailles qu’ils avaient dû livrer dans le désert contre les Bédouins pillards, brandissaient des sabres courts, courbes et lumineux comme un croissant lunaire, sautaient, dansaient, hurlaient ; et leurs yeux brillaient d’enthousiasme et aussi de vanité, parce qu’on les applaudissait.
Le monastère était maintenant comme une ville. Des marchands par centaines en occupaient les abords. Ils vendaient la nourriture, le riz, les fèves, les pastèques, la viande de mouton qui rôtit au feu d’un brasier perpétuel, enfilée à de longues lames de fer, le sel et les épices. Mais plus près encore des édifices, on ne voyait plus qu’un pieux commerce : on vendait les tesbits, les chapelets dont les quatre-vingt-dix-neuf grains signifient les attributs qui émanent d’Allah l’Unique. Il y en avait d’agate changeante, pareils à des yeux félins, d’autres en graines venues d’Afrique, dont le parfum inspire l’amour aux femmes ; et d’autres encore, taillés dans le cristal, l’onyx et le quartz hyalin, le long des étalages ruisselaient comme des larmes.
Un portique apparut ensuite, entourant le cloître qui précédait le tombeau. On y entrait par une porte immense dont l’ove, s’arrondissant, formait un cercle presque complet, comme si elle eût voulu s’élargir pour laisser entrer le soleil même, avec son globe et ses rayons. Au centre du parvis, dans des rigoles tracées à travers les dalles, l’eau coulait d’une fontaine avec un bruit incessant et très doux ; et dans ce marbre tout ajouré, presque trop transparent, comme le voile d’une femme immodeste, on eût dit qu’il avait crû de merveilleuses petites fougères toutes désireuses de vivre perpétuellement dans la fraîcheur ; mais de plus près les yeux reconnaissaient que ces herbes étaient faites d’émeraudes.
— Que c’est beau, songeait Hadji-Béchir, que c’est beau ! Je ne m’étonne pas que nul ne vienne plus dans mon tekké ; ses richesses sont misérables en comparaison de cette simplicité chaste, de cette apparence ingénue et grave. En vérité, ces édifices sont comme une femme qui marcherait nue, le lendemain de ses noces, dans la cour du haremlik, sous les seuls yeux de son maître. Ils donnent envie de les étreindre et pourtant de les respecter. Celui qui les a fait construire n’est pas seulement un grand saint ; il doit posséder un grand esprit.
Il demanda instamment l’honneur d’être reçu par lui avant le jour de vendredi, le seul où cet iman illustre se montrât en public pour édifier les âmes et accomplir des miracles ; et telle était la réputation d’Hadji-Béchir pour la science et la piété que sa requête fut agréée. Derrière le tombeau, devenu un monument aussi vaste que le Tadj dans l’Inde, ou la mosquée d’Omar à Jérusalem, s’étendait une pelouse plantée d’ifs immobiles et de ces peupliers, toujours tremblants, dont les feuilles, par la grâce d’Allah, semblent faire effort pour vous éventer. Un réchaud en cuivre rouge brillait sur le vert de l’herbe comme une fleur flamboyante ; et assis auprès, sur les jambes et les genoux, un homme buvait une tasse de thé. A l’approche de Hadji-Béchir, il leva la tête. Et alors — oh ! de toutes les attitudes la plus choquante et la plus imprévue, de toutes les incongruités la plus grossière et la plus impardonnable ! — Hadji-Béchir, au lieu de se prosterner, mit la main sur ses yeux, regarda encore, remit la main sur ses yeux, puis se tapa les deux cuisses et partit d’un si grand éclat de rire qu’une pie lui fit écho.
— C’est toi, Nasr’eddine ? cria-t-il, c’est toi ?
A son tour, Nasr’eddine le regarda, le reconnut, et tomba d’un coup à ses pieds.
— Oui, maître, fit-il, c’est moi ! Je redoutais ce moment, mais je savais qu’il devait venir. C’est moi qui suis là et c’est toi qui es venu. Je te craignais, mais je t’attendais.
— Toi, Nasr’eddine ! poursuivit le vieux hodja, ébahi. Toi qui ne savais pas lire, qui des prières n’avais pu apprendre que les génuflexions, toi l’ignorant des ignorants ! Et tu diriges une communauté, et tu fais des miracles, et tu as construit des demeures divines pour la divinité, saintes pour la sainteté, belles pour la beauté ? Je n’y comprends rien.
— Moi-même, fit Nasr’eddine en pleurant, je voudrais y comprendre quelque chose, mais je suis encore moins avancé que toi. Car tu ne sais pas encore tout. Tu sais que je suis un ignorant, tu sais que je n’ai pas toujours su réprimer les mouvements de ma chair ; je le sais aussi. Mais ce que tu ne saurais deviner et dont j’ai la conscience pleine, ô maître, c’est que je suis un menteur.
— Toi ? interrogea Hadji-Béchir.
— Oui, maître, fit Nasr’eddine, toujours en larmes.
Et le conduisant au turbé, il lui révéla l’histoire de celui qui reposait sous la voûte. A s’être reposé si longtemps parmi les faïences bleues sabrées de lettres d’or, l’air y avait fini par prendre la couleur d’une eau de source où brilleraient des paillettes de mica ; et toute l’architecture de ce tombeau était à la fois si solide et si légère, si grave et si charmante qu’il faisait penser à une cage dont les oiseaux seraient des prières.
— Eh bien, dit Nasr’eddine, tout cela recouvre un mensonge. Et pourtant moi qui suis ce menteur, je fais des miracles ; moi qui ne sais pas lire, je donne des avis sur lesquels les sages disputent ; moi qui suis un ignorant, j’ai construit ce que tu vois. Du moins j’en ai la réputation. Car je n’ai jamais rien voulu, je t’assure, et j’en suis encore à me demander comment c’est arrivé. J’ai laissé faire, et on m’a dit que j’étais un saint. J’ai laissé dire, et on m’a dit que j’étais un théologien. J’ai laissé bâtir, et je laisserai la mémoire d’un homme de goût.
— Certes, prononça Hadji-Béchir, cette histoire est singulière, et si elle était écrite à la pointe d’une aiguille sur le fond intérieur de l’œil, elle serait une cause d’étonnement. Mais, Nasr’eddine, mon pauvre, je vais t’en dire une autre plus étonnante encore.
— Ce n’est pas possible, affirma Nasr’eddine.
— Écoute. Celui qui est enterré ici…
— Eh bien ? fit Nasr’eddine.
— Celui qui est enterré ici n’est que le petit-fils de celui qui est enterré là-bas.
— Dans ton monastère ? demanda Nasr’eddine. Un autre âne ?
— Oui ! fit le vieux hodja, de la tête.
Ce fut à partir de ce moment que le génie de Nasr’eddine se développa véritablement. Mais nul n’a jamais osé dire si cette sagesse qui le rendit célèbre venait du paradis, ou d’ailleurs. Je suppose que c’est cela qu’on nomme la sagesse humaine…
III
COMMENT NASR’EDDINE CONNUT CE QU’EST LE MARIAGE DES CHRÉTIENS
La nuit qu’il revint du palais de Son Excellence le gouverneur sans avoir soupé, pour voir ensuite danser deux ombres derrière les moucharabiehs de sa propre demeure, — car il eût juré, à la réflexion, que décidément il y avait deux ombres, — cette nuit-là fut assez mauvaise pour Nasr’eddine. Pourtant, dès l’aube, il quitta sa couche. Son âme enfantine adorait le soleil, il était comme les oiseaux : malgré les plus cuisants soucis l’obscurité l’endormait ; l’œil du jour, aussitôt ouvert, ouvrait ses yeux.
Zéineb dormait. Il se vêtit en silence, glissa ses pieds dans ses babouches, s’en fut, pour les ablutions, à la fontaine de Bounar-Bachi, et ne rentra chez lui que vers la méridienne, encore qu’il eût grand’faim. Zéineb cria, d’une voix fort irritée :
— D’où viens-tu, libertin ?
Car c’était sa politique, à cette dévergondée, d’accuser son époux du crime qu’elle-même commettait, pensant, avec quelque raison, qu’une telle attitude parlait en faveur de sa vertu.
Elle ajouta d’autres injures, qu’il ne serait pas convenable de répéter, et qui toutes tendaient à noircir la réputation de ce saint homme. Or, le hodja était allé fort innocemment, selon sa coutume en été, passer la matinée à l’ombre des platanes qui ombragent les tombes des vieux sultans de Brousse. C’est un lieu de bénédiction. Tout y est frais, délicat et fin : la respiration mystérieuse des ifs et des buis, qui se rangent sous les grands arbres comme des soldats alignés dans un khan, sous un portail ; le marbre des tombeaux, blanc et un peu doré ; l’herbe même de cet enclos, tondue juste comme il faut par les chèvres de l’iman gardien, si douce aux membres de ceux qui viennent s’asseoir, les jambes croisées, les talons sous les cuisses.
— Ouallahi ! songea Nasr’eddine. Il paraît que c’est moi qui suis un libertin. Je croyais bien pourtant avoir employé mes yeux seulement à regarder le samovar, où bouillonnait l’eau pour faire le thé, ma bouche à boire ce thé, le reste de mon corps à ne rien faire, et toute mon âme à ne rien penser. Allah est le plus grand ! Il a donné aux femmes une extraordinaire imagination ou bien une étrange astuce !
Telles furent ses pensées, mais il se garda bien de prononcer un mot. Toutefois, ayant grand’faim, il regarda du côté de l’âtre, et n’y ayant vu ni feu ni couleur de feu, ni viande ni odeur de viande, laissa paraître quelque étonnement.
— O fille de l’oncle, interrogea-t-il, où est notre dîner ?
— Va demander ta nourriture à celles que tu fréquentes, répondit-elle. Pour moi, je suis rassasiée par ta seule vue, ô visage de poix !
Le hodja s’en fut tristement chercher sa pitance chez le traiteur du bazar, qui souleva pour lui tous les couvercles de ses plats d’étain : ceux qui contiennent les pois chiches, ceux où cuisent à l’étuvée, dans une sauce au safran, les haricots ronds, les poulets farcis d’olives noires, le pilaf aux grains de riz bien égaux. Le traiteur songeait en lui-même : « Pourquoi ce saint homme, qui a pris femme selon la loi d’Allah, ne mange-t-il pas chez lui, dans la paix de son haremlik ? » Mais ceci était le secret de la foi musulmane ; il ne posa aucune question. Nasr’eddine vit bien pourtant qu’il faisait ses réflexions ; il en fut humilié.
« Allah est tout-puissant, se dit-il. Il a écrit sur moi que ma femme serait méchante, par surcroît fort enflammée, j’en ai peur, et jalouse ou faisant semblant, juste à l’heure où moi je deviens un assez vieil homme, parfaitement tranquille. Ma conscience est pure. Je n’ai rien à me reprocher contre la loi du Prophète — loué soit son nom ! — qui nous promet le paradis si nous n’avons jamais jeté les yeux que sur nos épouses légitimes et nos esclaves. Or je n’ai qu’une femme, et j’ai toujours fait l’économie d’une esclave : celles qui sont belles sont chères, et je n’ai souci de celles qui sont laides… Mais cela importe peu : ce n’est que la vérité, c’est-à-dire rien ; car une femme jalouse — en admettant que la mienne ne soit que jalouse — est une malade inguérissable, qui vit dans un monde imaginaire, où les seules réalités sont pour elle ses rêves désolants. Que je voudrais être plus jeune ! Je m’offrirais la consolation de ne jamais me coucher sans remords, et sans me dire : Zéineb a bien raison, je suis un grand misérable ! »
Ainsi songeait Nasr’eddine. Mais il était devenu très paresseux de son corps. La méditation dans une chambre paisible, la contemplation des petites fourmis dans l’herbe, l’histoire des amours des autres suffisaient à son plaisir. Or, c’était à cette heure que son épouse lui reprochait de manquer de vertu ! Il n’avait pas de chance, non, il n’avait pas de chance !
Il revint chez lui bien mélancolique. Il portait son dîner dans un beau vase ovale, en cuivre brillamment étamé, fermé par un couvercle où des oiseaux, gravés à la mode persane, ouvraient les ailes, becquetaient, tournoyaient parmi des guirlandes. La nourriture y était tenue au chaud dans cinq petits plats. Mais quand il ouvrit le couvercle, et quand il disposa les cinq plats sur une natte, et quand il se disposa, confortablement assis sur la natte, à manger le contenu des cinq petits plats, voilà encore que survint Zéineb, la calamiteuse. Et elle cria :
— Fils de Cheïtan ! hypocrite ! ami de chrétiennes débauchées ! débauché ! oses-tu bien te nourrir devant moi de la nourriture que t’ont préparée des femmes perdues, et non pas ton épouse légitime !
Donc elle renversa le pilaf dans les haricots, les haricots dans les pois chiches, les pois chiches dans le poulet, et le tout dans les cendres froides, et ce fut ce soir-là le dîner de Nasr’eddine.
Les pensées qu’il avait agitées le long de la route lui revinrent et il s’écria :
— Je suis un sot. Ceci est le don du Rétributeur : je suis un sot. Car Allah me permet plusieurs femmes légitimes et des esclaves, et je n’avais pas usé de la permission. Je prendrai ou une autre femme légitime, ou une esclave, car vraiment il me faut dîner !
Il s’en fut donc le lendemain au khan où l’on vend les esclaves. Les marchands d’esclaves sont comme les marchands de perles : ils ne montrent pas d’abord leur marchandise. Il faut causer. Il faut dire : « Je la veux comme ci. Je la veux comme ça… » Et le marchand répond : « Nous avons ceci, nous avons cela. »
— Il me faut, dit le hodja, une femme qui ait un bon caractère.
— Ya sidi, fit le marchand, j’en ai une douce comme un sorbet.
— Il faut, continua le hodja, qu’elle s’entende aux soins domestiques.
— Ya sidi, fit le marchand, j’en ai une qui connaît tout l’art des pâtisseries au sésame, au froment, à la farine de maïs, à l’huile, au beurre, au miel. C’est une négresse noire.
— La bénédiction sur ton commerce ! dit Nasr’eddine hésitant. La dame qui a un bon caractère est une négresse ?
— Non pas, répondit le marchand, non pas ! A quoi penses-tu ? Celle qui a un bon caractère est blanche, et la savante dans l’art des pâtes délicieuses est noire. Si tu veux plusieurs qualités, il faut prendre plusieurs femmes. Comment faire autrement, comment faire ?
— Alors, réfléchit le hodja qui n’était pas riche, je me contenterai de la blanche. Combien est-ce ?
— Mille livres turques.
— Hélas ! dit Nasr’eddine, je n’ai jamais eu mille livres. Je ne suis pas un gouverneur de province ; je suis un honnête homme.
— Excuse-moi, dit l’autre, je ne savais pas… Tu demandais tranquillement ce qu’il y a de plus cher. Je vois ce qu’il te faut, si tu n’es pas riche : c’est une femme légitime. Son père te la laisserait pour cent cinquante ou deux cents livres.
— Mais on ne peut voir leur visage avant les noces, soupira Nasr’eddine, et on ne connaît leur âme que bien après !
— C’est pour ça que c’est moins cher, répondit sentencieusement le marchand.
Le hodja sut quelques jours après, par une parente, qu’un bon musulman de Kutaieh, à plus de cent parasanges, avait une fille à marier, et pour son douaire ne demandait que deux cents livres. C’était toute la fortune de Nasr’eddine, mais il se décida pourtant à cette grosse dépense. Il monta sur sa mule et se mit en route.
— Allah est la justice, se disait-il. Ce serait certainement un sacrilège que de ne pas croire qu’Allah est la justice ! Cependant c’est un mystère difficile à concevoir qu’il ait fait des lois telles que j’ai dû dépenser deux cents livres pour épouser, sans la connaître, une femme qui jette mon dîner dans les cendres, et que maintenant je suis obligé de recommencer, sans avoir plus de garanties pour l’avenir.
Nasr’eddine s’arrêta, le premier soir, dans un village où n’habitaient que des chrétiens ; et quelle que fût sa répugnance à loger ailleurs que sous le toit d’un musulman, il dut demander l’hospitalité à un riche fermier grec. Ce raïa lui indiqua le coin du divan, dans le fond de la pièce, où il pouvait s’asseoir, prendre son repas et se coucher, mais l’abandonna plus brusquement que ne le permettent les usages. Il paraissait fort agité par la conversation qu’il tenait avec un jeune homme.
— Je n’ai que cent charruées de terre, disait-il. J’en donne vingt-cinq. Peut-on demander davantage ?
— Mais, fit le jeune homme, il y a les moutons ?
— Cinq cents brebis, et les béliers qu’il leur faut.
— Il faut donc de quoi les loger en hiver ?
— Je ne saurais rien céder là-dessus, dit le fermier.
Tous deux s’étaient fort échauffés dans la discussion. Ils s’accusèrent l’un d’avarice, et l’autre de rapacité. Le hodja craignit qu’ils n’en vinssent aux coups.
— Si je savais, fit-il, si je savais ce qui cause votre différend. « Les meilleurs amis ne peuvent parfois s’entendre ; et ils trouvent l’accord sous le tapis de selle de l’étranger qui passe. » C’est un proverbe de chez moi…
— Ce jeune homme n’est pas mon ami, répondit le raïa. C’est le fiancé de ma fille. Ce réprouvé trouve que la dot que je lui donne n’est pas suffisante. Il veut m’arracher les ongles et prendre mes oreilles.
— Je ne comprends pas, interrogea le hodja stupéfait. Entends-tu par là que ce jeune homme demande vingt-cinq charruées, des moutons, des béliers, une grange et une étable et non pas seulement ta fille ? Alors il doit pour le tout payer horriblement cher !
— Il ne paye rien, répliqua le fermier. Nos usages chrétiens sont exactement le contraire des vôtres. C’est lui qui n’est pas content de ce que je lui donne.
… Alors Nasr’eddine prit le jeune homme par les épaules ; et il le poussa tout à travers la salle, et au bout de la salle il y avait la porte, et il referma la porte, et il mit la clef, et il mit la barre, et il dit tout essoufflé au raïa :
— Donne-moi le dixième, donne-moi le vingtième, donne-moi seulement cinq piastres. Oui, pour cinq piastres, j’épouse ta fille, ta mère, ta grand’mère, et toutes tes tantes !
IV
COMMENT NASR’EDDINE MÉDITA SUR LE PARADIS, ET SES CONCLUSIONS
« … Donne-moi le dixième, donne-moi le vingtième, donne-moi seulement cinq piastres : oui, pour cinq piastres, j’épouse ta fille, ta mère, ta grand’mère et toutes tes tantes ! »
Mais Nasr’eddine n’eut rien du tout, ni la fille, ni la mère, ni les tantes, ni l’ombre de quoi que ce soit, parce qu’il était musulman, et qu’on ne saurait accorder de chrétiennes à un chien de musulman. Et quand il parvint à Kutaieh, l’honnête musulman qu’il comptait avoir pour beau-père, en payant, hélas ! en payant, lui dit :
— Ma fille ? Tu viens trop tard, ô saint homme. Voici quinze jours qu’elle est mariée.
— Bissimillah ! dit Nasr’eddine. Telle est la chance que m’a écrite le Rétributeur : j’ai chevauché quinze jours sur cette mule, cette mule a une crampe dans le dos d’avoir porté mes reins, mes reins ont une crampe égale pour avoir été secoués sur ce dos, et il nous faut maintenant retourner sur nos pas, l’un portant l’autre, avec nos crampes et nos déconvenues. Toutefois cette mule est plus heureuse, cette mule n’avait nul espoir de mariage, cette mule, de toute sa vie, ne fut jamais tentée par espoir de mariage ! Allah est le plus grand, mais il aurait bien dû faire les hommes comme les mules.
Ces pensées, qu’il agita tout le long de la route, durant son retour, firent que le hodja résolut de suivre un autre genre de vie et de se livrer à la contemplation. Et voici de quelle manière : quand il était hors de chez lui, il continuait sagement de ne penser à rien ; mais dès qu’il était rentré au logis, et qu’il entendait la voix de sa femme, et les reproches de sa femme, et les pleurs de sa femme, tout de suite il se mettait à méditer si profondément sur les mystères de l’autre vie qu’il en perdait le sens des réalités désagréables. Si sa femme Zéineb, par rancune, ne cuisait aucun dîner, il s’abstenait de dire : « Mais quelle heure est-il ? » et demeurait les jambes pliées, sur son tapis bien propre, hochant la tête en mesure, les yeux fermés et l’air ravi. Parfois Zéineb, irritée, tirait violemment ce tapis par derrière, et alors il tombait le front sur le sol, prosterné sans le vouloir : et c’était autant de fait pour la prière.
Ahmed-Hikmet, pendant ce temps, se morfondait, ne voyant pas venir sa chance, et Zéineb songeait, ne voyant plus sortir son époux : « Il ne s’en ira donc jamais ? Pourtant, que pourrais-je encore lui dire ? »
— Chien de hodja ! répétait-elle, hodja des chiens ! A quoi penses-tu ?
— Au bonheur des vrais croyants quand ils sont morts, répondait Nasr’eddine. Car il est écrit : « Ils auront tous les fruits qu’ils pourront souhaiter, les viandes qu’ils désirent, et des femmes aux yeux noirs, blanches comme des perles enfilées. » J’étais au ciel, ya Zéineb, j’étais au ciel !
Il était d’ailleurs fort pénible à Zéineb, toute autre raison mise à part, que son époux s’en allât chaque jour sans elle, en esprit, dans un endroit plein de femmes pareilles à des perles enfilées. Le saint jour de vendredi, sur la pelouse très verte qui est au-dessus du cimetière des poètes, près du tekké du sultan Mohammed le Gracieux, dont le grillage est fait de lierre et de marbre enlacés, elle rencontra ses amies : Eitoûn hanoum, dont le mari fabrique des babouches, Nedjibé hanoum, qui est à Kenân l’homme riche, et Souléika hanoum, veuve de bonne réputation ; et quand elles furent toutes quatre assises en cercle, relevant le bas de leur voile pour que le torrent de leurs paroles pût entrer plus facilement dans le canal de leurs oreilles, elle leur dit :
— Les ongles du Cheïtan puissent s’étendre sur ce chien de hodja, mon époux ! Qu’il ait un rat dans le ventre et une belette dans l’estomac ! Puisse-t-il mourir en vérité ! Car, vivant, il ne vaut guère mieux pour moi : il prétend passer tous ses jours et toutes ses nuits avec les immortelles de la septième sphère.
Et c’est pour cette cause que Nedjibé, qui était comme une lune, et fraîche, et rieuse, et joyeuse, put dire le soir même à son mari Kenân :
— Ya Kenân ! Je ne devrais pas te le révéler, car le secret d’un ménage, c’est le secret de la foi musulmane ; mais figure-toi que Nasr’eddine n’entend plus songer qu’aux épouses divines promises aux musulmans après leur mort ; et il ne regarde plus celle qui a été écrite ici-bas pour lui…
Kenân regarda les cils de Nedjibé la Délicieuse ; puis il regarda ce qu’il y avait sous les cils, puis ce qu’il y avait dans une fossette sur le deuxième quart, en bas de la joue droite, puis ce qu’il y avait aux deux coins de la bouche, et entre les dents blanches, et sous la peau transparente et lisse du menton : et c’était un rire, un rire, un rire !
— Par Allah ! fit-il, moi je connais une mortelle qui me suffit, qui me suffit !
— Cela n’empêche, ya Kenân, répondit-elle. Tu devrais arranger cette affaire du hodja. Allah t’a donné la subtilité.
Le lendemain, Kenân alla trouver Nasr’eddine sous les ifs et les platanes, près des tombeaux où dorment les sultans. Le hodja était assis, parfaitement immobile. Baissant la tête au milieu de sa barbe, il laissait doucement, tout doucement la lumière filtrer entre ses cils clignés, et il la buvait par les yeux avec volupté, comme font les infidèles du vin fort du Liban ou du mastic laiteux de l’archipel grec. Quant à l’autre vie, il n’y pensait d’ordinaire qu’en présence de Zéineb. Mais il était comme tous les hommes : aussitôt qu’on commençait de le contrarier il se mettait à tenir à son opinion.
— La bénédiction sur toi, ô Nasr’eddine ! dit Kenân.
— Sur toi la bénédiction, ô Kenân ! répondit Nasr’eddine.
— Est-il vrai, hodja, continua Kenân le Riche, que tu t’adonnes maintenant à des méditations sur la vie future ?
— Je m’y adonne, dit Nasr’eddine, je m’y adonne. Méditer sur la vie future est une grande consolation pour les pauvres gens, au cours de celle-ci.
— De même qu’il est fort possible, répliqua Kenân, que ce nous soit dans l’autre monde une bien grande distraction que de nous rappeler celui-ci.
— Je ne le crois pas ! répondit le pauvre hodja en frissonnant. J’ai toujours eu sur cette terre l’impression d’être enfermé avec un chat dans un tonneau. Ce n’est pas drôle, je le jure par le Livre saint et la Foi ! Tandis que dans l’autre vie, nous serons, toi et moi, parfaitement heureux.
— Tu en es sûr, ya hodja ?
— Cela est dans le Coran.
Il allait ajouter, par habitude : « Et bien que… », mais il se retint : en cet instant il éprouvait le besoin de croire aux promesses du Livre.
— Tu es allé à la Mecque, insista Kenân, et tout le monde dit que le tombeau du Prophète — la bénédiction sur lui ! — y est suspendu dans la Câba, entre le sacré parvis et la coupole.
— Il n’en est rien. Je le croyais comme toi avant d’y être allé, mais il n’en est rien.
— Eh bien, dit Kenân, s’il en était de même du paradis ? Tu médites sur l’autre monde, Nasr’eddine, mais tu n’y es pas allé.
Ces paroles donnèrent fort à penser au hodja. « Il est certain, se dit-il, que malgré mes efforts, ma raison seule a réfléchi sur l’existence de l’au-delà, comme si je lisais les récits d’un voyageur ; mais je ne suis pas allé jusqu’à l’extase : je n’ai pas, comme le recommandent les grands saints, transporté mon âme même sur ce plan de l’infini. Que ferai-je pour triompher de ma lourdeur humaine ? Que ferai-je ? »
Comme il s’en allait lentement, il sentit une ombre froide au-dessus de sa tête. C’était celle des cyprès du cimetière de Bounar-Bachi ; ils dressaient leur taille droite et mince, bien rangés devant les cénotaphes, comme si, venant de faire leur prière, ils s’étiraient avant de partir.
« Voilà le moyen, pensa Nasr’eddine. Je me coucherai dans une de ces tombes fraîchement préparées, et mon âme se figurera que mon corps y est pour toujours. Elle contemplera la mort ; elle s’identifiera enfin à la mort ; elle verra par les yeux magiciens de la mort… Et je te salue, ô lune qui regardes à travers les cyprès. Tu vas m’aider ! »
Il se coucha donc dans une tombe qu’on n’avait pas fini de creuser. Parfois un mulot fouissant son trou arrivait juste au-dessus de son corps et le regardait de ses petits yeux presque tout recouverts de peau noire ; parfois c’était une courtilière, qui frottait l’une contre l’autre ses deux pattes faites comme des pelles et s’enfuyait épouvantée ; et parfois aussi il y avait dans les arbres une espèce de tremblement ; et Nasr’eddine tremblait à son tour. Cependant il se disait :
« J’ai bien peur, par Allah ! Mais je n’en vois pas davantage. »
Or, il advint que sur la route, juste à ce moment-là, s’avançait la caravane qui, chaque année, part de Kutaieh avec son chargement de faïences bleues, de faïences roses, de carreaux où l’on voit des arabesques et des faisans, de plats couleur reflet-de-soleil, d’aiguières, de tasses et de vaisselle. Très grands, très maigres, et noirs dans leurs caftans poilus, les chameliers marchaient silencieux, buvant la fraîcheur de l’air, en attendant de boire aux fontaines proches. Et les chameaux reniflaient doucement à chaque tournant des murs de pierre, interrogeant leur mémoire, comme font toujours les chameaux : « Est-ce que j’ai déjà vu celui-là ? Est-ce que je suis passé ici l’année dernière ? Inchallah ! Je crois bien que nous arrivons. » Alors, quand ils relevaient le cou, ils faisaient tinter leurs sonnailles de bronze.
« L’extase est venue, décida Nasr’eddine. Je vois l’autre côté du monde. Voici les djinns, très sûrement. Qu’ils sont étranges ! »
Il se mit sur son séant pour les distinguer mieux. Et quand ils aperçurent cette ombre, les chameliers se rejetèrent les uns sur les autres, en grand désordre. Et quand les chameaux virent que leurs maîtres étaient en désordre, ils se hâtèrent de se jeter eux-mêmes en désarroi, selon leur nature qui est sournoise, révolutionnaire et malicieuse. Et ils se mirent à baver, et à rogner, et à grogner. Et il y en eut qui se couchèrent, et d’autres qui leur plantèrent les pattes sur le dos, et d’autres qui revinrent sur leurs pas, tandis que les derniers disaient dans leur langue de chameaux : « Allons, allons, avancez, nous avons soif ! » Et tous les carreaux bleus et roses, les plats mordorés, les aiguières très minces, et les plats pour les sauces, et les plats pour les rôts se brisèrent avec grand fracas.
« Je vois, soupira Nasr’eddine, et j’entends surtout beaucoup trop bien, j’ai peur ! Il est temps de m’en aller. »
Mais quand il eut mis ses genoux sur ses pieds, ses reins sur ses genoux, et sa taille sur ses reins, les chameliers s’aperçurent de leur méprise et que l’épouvantail était un homme bien vivant. Et comme leur chargement n’était plus qu’un tas de tessons, qu’on ne vend pas tessons au bazar, qu’on ne fait pas cent lieues pour apporter tessons, ils tombèrent sur le hodja, pleins de fureur, avec leurs bâtons très lourds, avec les pierres de la route, avec la corde de leurs ceintures. Ils le battirent par devant, ils le battirent par derrière, sur les côtes et sur le crâne, sur le nez et sur les cuisses, sur les dents et sur les joues. Et quand ils furent essoufflés, seulement quand ils furent essoufflés, Nasr’eddine s’échappa.
Le lendemain, ayant rencontré Kenân le Riche, il lui dit :
— Je sais maintenant comment est fait l’autre monde, je le sais ! J’y ai été.
— Eh bien ? demanda Kenân.
— Hélas ! c’est tout à fait comme dans celui-ci, continua Nasr’eddine. Et même il faut faire encore plus d’attention à la vaisselle !
— Le Prophète n’en a pas dit plus, fit le bon Kenân. Les hommes ne peuvent s’imaginer autre chose que ce qu’ils connaissent. Le paradis ne sera jamais pour eux que la réalité, moins quelque chose. Et ce ne doit pas être cela.
— Il faut donc, gémit Nasr’eddine, que je rentre chez moi, ou plutôt chez ma femme, que je continue à vivre dans mon tonneau, avec le chat, sans savoir, sans savoir si du moins plus tard…
— Oui, dit Kenân, il faut rentrer chez soi. C’est la vie.
V
COMMENT NASR’EDDINE PRIT CONSEIL DE KENÂN
ET DE DEUX HISTOIRES PROFITABLES
« Il faut rentrer chez soi ; c’est la vie… » Nasr’eddine jugea cette observation pleine de sens, mais elle le rendit mélancolique. Toutefois, considérant que Kenân avait parlé en homme raisonnable, il lui accorda sa confiance, s’entretint avec lui plus fréquemment que par le passé. Il finit par lui demander, mais discrètement, et comme parlant toujours de questions générales :
— Si un musulman venait me dire : « Ya Nasr’eddine, ma femme est comme un paon à la saison des amours : beau plumage, certes, beau plumage, mais insupportable voix. La répudierai-je, ainsi que la loi m’en donne le droit ? » que me conseillerais-tu de lui répondre ? De la répudier, selon la loi ?
— Tu le peux, hodja, tu le peux ! répondit Kenân.
— Et si ce même homme, poursuivit le hodja, me venait dire : « Ma femme est une dévergondée ! » lui conseillerais-je aussi de la répudier, selon la loi ?
— Tu le peux, Nasr’eddine, tu le peux ! répéta Kenân. Tu connais le Livre mieux que moi.
— Aussi n’est-ce point sur la loi que je t’interroge, fit le hodja. Je t’interroge parce qu’Allah — loué soit son nom ! — t’a doué de la véritable prudence. Serait-ce le meilleur conseil ? Tel est le point.
— Cela, reconnut Kenân, est une autre affaire. Si j’osais dire mon opinion, je crois que je conseillerai toujours à un musulman de répudier une épouse dont les paroles lui sont trop souvent importunes : car à cela il n’y a point de remède. Mais s’il s’agissait de l’autre chose, oui, de l’autre chose… Mon avis est que peut-être il ne faut point se hâter d’aller chez le cadi. Quand j’étais à Constantinople, j’y appris l’aventure de Youssouf-Zia. Elle me fit grandement réfléchir.
— Je ne la connais point, avoua Nasr’eddine.
Or donc ils s’assirent sur l’herbe, devant le kiosque d’Abdallah le cafedji, qui leur apporta le café, puis ayant reçu pour le café quatre métalliques, se remit à jouer de la flûte. Et Kenân conta l’
HISTOIRE INSTRUCTIVE DU BOUCHER ENTREPRENANT D’YOUSSOUF-ZIA LE SALEPJI INGÉNIEUX ET DE LA BELLE ADOLESCENTE
Rassim était à Stamboul un boucher d’entre les bouchers, établi rue des Bouchers, au bazar ; et son commerce était un bon commerce, car il mélangeait comme il convient le gras avec le maigre, la réjouissance avec les abats, les poumons avec le foie et les bonnes pièces avec les mauvaises. Mais il ne mêlait en aucun cas l’amertume des mauvaises paroles au miel coutumier de son langage. Si on lui faisait un reproche, il répondait : « J’avais tort, j’avais tort ! qu’Allah me soit miséricordieux, j’avais tort ! » Si une douce ménagère lui rapportait un quartier de viande en se plaignant de la qualité, il allait chercher un autre quartier de viande, exactement pareil, mais en disant : « Il me coûte le double, j’y perds, par Allah ! j’y perds ! Mais que ne ferait-on pas pour toi, ô délicieuse ! » Enfin, c’était un boucher, rose de teint, comme tout bon boucher, de chair tendre, sans trop de graisse, jeune sans rien de la fade mollesse de l’enfance, large des côtes, savoureux de la langue ; quant au râble et ce qui s’ensuit, merveilleux ! et, je l’affirme, au dire de tous ceux et surtout de toutes celles qui fréquentaient sa boutique, le plus fin morceau de sa boucherie.
Or, il est impossible que tu l’ignores, ya Nasr’eddine, chez nous ce sont presque toujours les femmes qui font les premières avances, puisqu’elles sont voilées et que les hommes ne connaissent pas leur figure. Mais Djanine hanoum, la femme de Youssouf-Zia, le marchand de salep, n’était pas une ombre noire pour Rassim. Non, elle n’était pas une ombre noire, malgré son voile ! Car Rassim avait joué avec elle, du temps qu’elle n’était pas encore une femme faite, mais une gamine bien maigre, avec une voix qui commençait à changer, preuve que le reste allait changer aussi. Et Rassim, quand elle entrait chez lui, son yachmak sur le visage, se rappelait ses yeux de violette, son nez droit et mince, sa bouche fleurie, et il songeait : « Maintenant, quel beau vase cette croupe large doit faire à l’ancien bouquet ! » Tandis que Djanine, au même moment, rêvait : « Je connais le goût du chevreau, je connais le goût des choses qui pendent à ces crocs, ou nagent dans ces bassines de cuivre ; mais je ne connais pas le goût du boucher ! »
Et voilà pourquoi, désireuse de connaître ce goût, elle entra chez lui vers le soir, à l’heure où nul acheteur n’était plus dans la boutique ; et Rassim, bien qu’elle fût voilée, dès que le premier mot eut chanté dans sa bouche, se dit : « C’est elle ! »
— Il me faudrait, commanda Djanine, de la chair d’agneau, du gras et du maigre, pour faire des brochettes et des boulettes savoureuses.
Et comme Rassim baissait un peu la tête pour prendre son tranchet, il sentit un bras rond, nu jusqu’au coude, qui passait devant son visage. Alors ses yeux brillèrent. Il se redressa.
— Djanine ?… fit-il.
— Tu me porteras la chose toi-même, n’est-ce pas, toi-même !
— Mais, demanda Rassim, est-ce que… est-ce qu’il n’y aura personne, personne que toi quand je la porterai ?
— O le plus bouché des bouchers débauchés ! dit-elle en riant. Ne sais-tu pas que mon mari — puisse sa marchandise lui échauder le ventre et faire de ses pieds un plat tout bouilli pour le diable ! — sort tous les matins dès l’aube pour aller vendre son salep ? Qui t’empêche de venir dès qu’il est parti ?… Et tu m’apporteras la chose, dit-elle tout à coup, à cause d’un chaland qui entrait, c’est bien entendu, la chose !
— Oui, dit Rassim en clignant de l’œil, j’apporterai la chose.
Or, Youssouf-Zia, époux de cette Djanine la Dévergondée, était un homme juste et craignant Dieu, crieur de salep, comme elle avait dit. Et le salep, tu dois le savoir, est un breuvage bien sucré, bien gluant, bien délectable, fait de différentes graines broyées et bouillies, édulcoré de miel, parfumé d’essences : un breuvage indispensable, enfin, à ceux qui sortent dès l’aube par la froidure d’automne ou le gel de l’hiver, alors qu’on voit, à Constantinople, les chiens roux, les chiens noirs, les chiens blancs, tous ramassés en gros tas, dans chaque quartier, la tête sous le ventre les uns des autres, les plus heureux par-dessous, les plus faibles et les plus vieux par-dessus, le poil hérissé par la bise. C’est à ce moment-là que sortait du lit, abandonnant sa femme aux bras tièdes, le pauvre Youssouf-Zia, pour aller vendre sa marchandise aux rameurs de caïques, aux portefaix de la Corne d’Or et aux gabelous innombrables qui dès le matin travaillent de leur métier. Et dès qu’il s’en était allé par sa route, cet industrieux salepji vendeur de salep, par la fenêtre de la rue, la fenêtre garnie d’un grillage de bois impénétrable aux yeux, Djanine, cette épouse perfide, laissait tomber de toutes petites plumes blanches, volées aux édredons de sa couche de délices ; et alors Rassim l’Entreprenant, embusqué au coin de la rue, ne faisait qu’un saut jusqu’à la porte entre-bâillée, la porte entre-bâillée du paradis !
Seulement, il y avait des jours, bien des jours, où le bon Youssouf-Zia le faisait attendre ! On est si bien, dans la chaleur du lit, on a tant de vaillance, parfois, au réveil ! Et tandis qu’il se dulcifiait, Rassim l’Entreprenant se morfondait.
— Allons, dehors, paresseux ! Dehors, ô toi qui veux mettre ta pauvre femme sur la paille ! disait Djanine impatiente à son époux très patient.
— Loué soit le Rétributeur ! répondait Youssouf : il n’y a pas d’autre salepji dans le quartier ; donc les amateurs de salep ne m’échapperont point.
Quand Rassim pouvait entrer, Djanine était obligée d’attendre qu’une chaleur bienfaisante lui eût rendu l’empressement qu’elle souhaitait ; et Rassim, gémissant, disait que le froid, bientôt le ferait mourir.
— C’est qu’il n’a pas de concurrent, ce chien de crieur qui est mon mari ! répondait Djanine. S’il avait un concurrent, il n’en prendrait pas tant à son aise.
— Eh bien, dit un jour son ami, j’ai une idée !
Le lendemain, alors que l’aube n’avait même pas blanchi les toits, Youssouf rêva qu’il entendait, dans le lointain, un cri singulier. Il en était à ce moment où le sommeil, n’étant plus une accablante nécessité, devient un voluptueux plaisir ; et voilà que ce plaisir se changeait en cauchemar. Le bruit se rapprochait ; oui, quelqu’un, dans la rue, criait, quelqu’un clamait de toute sa voix :
— Salep, salep ! Salepji, salep !
Djanine réveilla tout à fait son époux.