PIERRE MILLE

Paraboles
et
Diversions

— DEUXIÈME ÉDITION —

PARIS. — Ier
P.-V. STOCK ET Cie, ÉDITEURS
155, RUE SAINT-HONORÉ, 155.

1913
Tous droits réservés

L’auteur et les éditeurs déclarent réserver tous leurs droits de reproduction et de traduction pour tous pays, y compris la Russie, la Suède et la Norvège.

Ce volume a été déposé au ministère de l’Intérieur (section de la librairie) en Avril 1913.

DU MÊME AUTEUR :

  • De Thessalie en Crête, (Berger-Levrault, éditeur).
  • Au Congo Belge, (Armand Colin, éditeur).
  • Sur la vaste terre, (Calmann-Lévy, éditeur).
  • Barnavaux et quelques femmes, id.
  • La biche écrasée, id.
  • Caillou et Lili, id.
  • Louise et Barnavaux, id.

De cet ouvrage il a été tiré à part
neuf exemplaires sur papier de Hollande,
numérotés et paraphés par les éditeurs.

Paraboles

I
Le Premier Critique

C’est pour l’esprit humain, en même temps qu’une dangereuse cause d’orgueil, une grande inquiétude que de ne pas savoir pourquoi la création s’est arrêtée à l’homme. Car après tout il n’y avait pas de raison pour que Dieu, ayant travaillé six jours, se reposât le septième. Il aurait pu tout aussi bien continuer toute une décade, et même plus longtemps encore. Il aurait pu, dans ces jours subséquents, perfectionner nos premiers parents, leur donner des ailes, par exemple, ou leur permettre de vivre dans l’eau à l’aide de branchies ; il aurait pu les doter d’un appareil moral tel qu’ils n’eussent jamais succombé aux ruses du démon ; ou les faire beaucoup plus intelligents, de telle façon qu’ayant distingué ces ruses, ils eussent été encore plus coupables de s’y laisser prendre. Il aurait pu aussi inventer un surhomme, en laissant l’homme à l’état de simple ébauche ou d’essai, comme l’ornithorynque ou le ptérodactyle. Mais il ne le fit point. Étant toute raison, il devait avoir une raison, mais jusqu’à ce jour on ignorait celle-ci.

Toutefois le Pogge avait découvert à Constance, à moins que ce ne soit en Angleterre, on n’est pas bien fixé là-dessus, un manuscrit qui prétendait jeter quelques lueurs sur ce problème. Mais comme il n’avait guère souci que des ouvrages de l’antiquité classique, il n’y prêta aucune attention. Égaré une seconde fois, ce manuscrit n’a été retrouvé que de nos jours chez un notaire italien qui en avait détaché les feuillets de parchemin pour en faire des chemises de dossier ; et j’avoue qu’il existe encore des doutes sur la date exacte de sa composition. Selon certains épigraphistes, il serait dû au Pogge lui-même, qui se plaisait, on le sait, à ces supercheries littéraires.

Quoi qu’il en soit, l’auteur admet comme point de départ, que Satan, lorsque le Seigneur commença de créer le monde, en fut profondément affligé. La plupart des péchés capitaux, dont il est le père, mais dont il souffre cependant, l’envie, la colère, la paresse surtout, le rongèrent avec fureur. Car non seulement il n’aimait pas que son vainqueur manifestât sa puissance, mais encore il prévoyait que le monde une fois créé, il serait obligé d’y répandre le mal, et que cela le fatiguerait. Son grand souci fut donc d’arrêter Dieu, de l’arrêter le plus vite possible. Directement, il ne pouvait rien contre lui : il fallait que la décision de ne plus créer vînt du Créateur même. C’est alors que Satan inventa la critique. Le genre n’en fut point, à cette époque, divisé en espèces. La critique de Satan fut donc littéraire, artistique et dramatique. Ou plutôt elle prit tour à tour ces trois aspects. Toutefois, il fut étonné du peu d’effet qu’elle produisit d’abord. C’est qu’il ne savait pas encore bien son métier.

Car lorsque le Seigneur eut séparé la lumière d’avec les ténèbres, Satan fit graver par un diable de ses cohortes, en lettres de feu écarlates sur une tablette sulfureuse, son premier compte-rendu : « Cela est fort bien, disait-il en substance Nous remarquons dans cet ouvrage une certaine grandeur. L’honnêteté nous force pourtant d’y noter aussi quelque monotonie et de la confusion. »

Mais le Créateur ne s’inquiéta point de ces observations. Il avait fait comme il voulait faire, et la franchise du démon ne lui fut point désagréable. Il étendit donc sur le globe la face claire des eaux marines. Elles brillaient doucement, grises, bleues, vertes, selon leur profondeur et la couleur du ciel pur ou nué ; et voyant que cela était bon, il flottait au-dessus, immense et satisfait.

Satan écrivit, et tous les esprits du mal et du bien purent lire :

« Rien n’est plus intéressant. L’auteur des eaux est bien le même que celui de la lumière. Nous reconnaissons sa manière, ses grands effets un peu vagues, sa négligence perpétuelle et froide du détail, qui ne va pas sans causer une impression d’ennui. Mais tout porte à croire que cette négligence est voulue. Belle œuvre, bien qu’elle ne soit pas faite pour plaire à un public nombreux. »

Dieu ne se fatigua cependant point de créer. Il créa la diversité magnifique des herbes et des plantes ; avec le vent du soir il passa dans les feuillages, et il caressait ces fleurs nées sans semence, dans l’air ineffablement jeune où nulle bête n’avait encore respiré. Satan écrivit :

« Encore une tentative, et assez curieuse. Évidemment, l’auteur était bien davantage maître de son premier procédé, et l’on distingue ici des erreurs et des faiblesses. Quoi qu’il en soit, c’est un renouvellement, bien que l’on puisse craindre que ceux qui aimaient la première manière ne goûtent pas celle-ci. »

Mais il fut déconcerté, car le Seigneur ne montra nulle tristesse. Il avait joie de sa création, telle qu’elle était, et connaissait pourquoi il avait fait ainsi. Et quand Satan vit qu’il se disposait à continuer, son cœur fut rempli d’une rage très amère.

— Que faut-il donc imaginer, songea-t-il avant le quatrième matin, que faut-il donc imaginer pour qu’il se décourage ?

Le Seigneur créa le soleil, la lune, le manteau somptueux des étoiles, qui la nuit tourne lentement dans le ciel. Maintenant, il y avait de la beauté dans tout son infini, et il souriait en songeant : « Satan va dire une sottise ! »

Mais Satan sourit à son tour, car un dessein malicieux lui était apparu ; et il écrivit seulement : « Il y a progrès ! »

Et Dieu fut touché. Il eut presque envie de pardonner à Satan, de lui laisser une meilleure place dans son univers, il faillit oublier qu’il est l’esprit qui dit toujours non, même quand il a l’air de dire oui. Toutefois, remettant ce projet à plus tard, par une contraction de son être immatériel et sans bornes il créa les grands poissons et tous les animaux vivants qui peuplent le sein noir des ondes. Il créa aussi les oiseaux, il jeta des ailes parmi les arbres et les monts, et au plus haut des airs, et il criait : « Multipliez, multipliez ! » Il pensait aussi : « Qu’est-ce que l’autre va dire ? »

Satan écrivit seulement : « Il y a progrès ! »

Alors le Seigneur, pour la première fois, eut un mouvement de stupeur et d’embarras. Un progrès ! Quel progrès ? C’était une autre expression de son besoin de créer qu’il manifestait, et elle ne signifiait rien, la parole de Satan ! Pourtant il se reprit et créa les bêtes qui vivent sur la terre. Toutes les bêtes. Elles bondissaient, bêlaient, mugissaient, rugissaient ; ou bien silencieuses, s’en allaient par grandes bandes pacifiques, la tête baissée sur l’herbe nourrissante.

Satan ricana, et dit encore : « Il y a progrès ! »

Et Dieu fit l’homme et la femme avec leurs âmes vivantes, et les mit dans le jardin d’Éden, près du pays de Havila, où se trouvent l’or, le bdellion et l’onyx. Mais Satan répéta encore :

« Il y a progrès ! »

Et à cet instant, Dieu s’écria :

« J’en ai assez ! Chaque œuvre que j’ai ouvrée, entre l’aurore et la nuit, l’obscurité et la lumière, je l’ai faite pour qu’elle soit ce qu’elle est, et belle en elle-même. Qu’est-ce qu’il veut dire, avec son progrès ? Si je continuais, on parlerait donc toujours de progrès, sans jamais regarder la chose en elle-même, sans en jouir ? J’en ai assez, j’en ai assez ! »

C’est ainsi que Satan parvint à arrêter la création au sixième jour.


Tel est, en résumé, le texte de ce manuscrit curieux. Mais décidément, la latinité en étant assez basse, je ne pense pas qu’on puisse l’attribuer au Pogge, savant homme et bon cicéronien.

II
Comment le Déluge eut lieu en vain

Noé avait lâché une dernière fois la colombe ; elle était partie pour ne plus revenir. C’était en l’an six cent un de la vie du patriarche, au premier mois, le premier jour du mois ; et Noé enleva le toit qui couvrait l’arche, et il regarda, et voici ! La face de la terre avait séché. Et au second mois, le vingt-cinquième jour du mois, la terre pouvait porter les pas.

Alors Noé sortit de l’arche, avec sa femme, ses fils, et les femmes de ses fils, et tous les animaux, et ils respirèrent l’odeur du vent, qui avait couru sur la terre humide. Or, l’herbe partout avait recommencé de croître, et ainsi l’odeur de ce vent était bonne ; elle enflait leurs cœurs dans leurs poitrines. Les bêtes innombrables bondissaient en poussant des cris, selon leur espèce, et quand le vieux Noé, son couteau de pierre à la main, passait au milieu d’elles, choisissant l’une, choisissant l’autre, et les égorgeant pour les holocaustes, ainsi qu’il lui avait été commandé, celles qu’il avait choisies se laissaient mourir, tellement ivres de grand air qu’elles ne s’apercevaient pas du coup qu’il leur portait. Leur sang coulait sur les pierres, et c’était un grand sacrifice. Noé se disait :

— Cet holocauste est coûteux, pourtant il m’est doux ; car je viens d’en avoir la promesse du Seigneur : il ne frappera plus tout ce qui vit, comme il vient de le faire. Tant que la terre durera, les semailles et les moissons, le froid et le chaud, l’hiver et l’été, le jour et la nuit ne cesseront point. Tel est le pacte, et cela est légitime, puisqu’il ne reste au monde que moi et mes fils, qui sommes des justes. Tous les méchants ont disparu.

Mais comme il prononçait à haute voix ces paroles, il aperçut au loin sur les eaux une embarcation qui s’avançait avec une rapidité singulière. Son aspect l’étonna beaucoup : elle avait un mât, une voile, une paire de rames, un gouvernail, au lieu que l’arche ne se mouvait qu’au caprice des courants, sans que personne fît effort pour la diriger. Mais ce n’était point, à la manière de l’arche, une vaste maison flottante. Elle était au contraire fort petite, et ne contenait qu’un homme et une femme, bien vieux en apparence, aussi vieux que Noé, et qui semblaient fort paisibles.

Ils abordèrent. L’homme tira soigneusement son bateau sur la plage boueuse, en prenant toutes les précautions pour qu’il pût servir de nouveau, au lieu que l’arche était demeurée échouée sur le côté comme une chose définitivement abandonnée : cet homme avait l’air d’un vrai marin.


Noé s’approchant de lui, dit sans aucune douceur :

— Pourquoi n’êtes-vous pas noyés, vous et cette femme ? C’est contraire aux règlements. Il est hors de doute que vous devriez être noyés !

L’homme répliqua, étonné à son tour :

— J’allais vous faire la même observation : je croyais être seul sur la terre… C’est très ennuyeux. D’où venez-vous ?

Noé indiqua l’Orient d’un geste vague, du côté des plaines de Mésopotamie.

— … De par là, dit-il. Je m’appelle Noé. Et vous ?

L’homme tendit le bras, montrant l’horizon de l’Ouest. Il répondit :

— Je m’appelle Deucalion.


La première idée qui vint au patriarche et à ses fils fut de tuer ce couple étranger ; mais l’homme, malgré son âge, avait l’air si fort, si fier et si gai, qu’ils ne l’osèrent point. Noé dit à ses fils, pour se cacher à lui-même sa faiblesse et son indécision :

— Ces gens sont trop vieux pour avoir des enfants. Qu’importe qu’ils vivent encore quelques années !

Il affecta donc de s’écarter d’un air dédaigneux, en chantant un hymne qu’il tenait de ses ancêtres. Ce poème racontait l’origine du monde et le malheur irrémissible de l’homme, condamné non seulement à la mort, mais au travail, plus horrible encore que la mort, parce qu’il avait voulu connaître le mystère des choses, et tout le bien, et tout le mal. Mais l’étranger, sans inquiétude apparente, avait pris une houe dans sa barque. Et commençant de labourer la glèbe pleine de germes, il chanta de son côté un hymne impétueux. D’abord, il dit la joie de vivre, le ciel clair, la beauté des eaux, des montagnes, des plantes, qui par elles-mêmes sont divines. Ensuite il célébra la gloire de son père Prométhée, qui puni par Zeus pour avoir volé, avec la flamme, un secret assez fort pour affranchir les hommes de leur misère, continuait de braver le fils d’Ouranos, proclamant qu’à la fin il le vaincrait.

Ces récits outrageants faisaient horreur à Noé et à ses fils.

— Ils mourront sans postérité, du moins, songeaient-ils. Et c’est bien fait.

Mais quand il eut fini, en riant, de labourer la glèbe, l’homme l’ensemença patiemment avec des cailloux ; et quand il venait de recouvrir un sillon, sa femme l’imitait sur un sillon voisin.

— Ils sont fous ! murmurait la famille du patriarche : ils sèment des pierres !

Mais voilà que ces pierres se mirent à frissonner dans les entrailles qui les enfermaient. Le sol se gonflait d’intumescences légères ; on en vit sortir des têtes orgueilleuses et très belles, puis des poitrines viriles, toutes saillantes de muscles, et d’autres merveilleusement rondes, blanches à ravir les yeux, dont les seins fleurissaient dans l’air. Et telle fut la récolte de Deucalion : tout un peuple né de la Terre !

Alors Noé et ses fils s’écrièrent avec stupeur :

— Comment se fait-il que ceux-là aussi soient favorisés par des miracles ? Ce n’est pas juste, non, ce n’est pas juste !

Et ces hommes n’étaient pas plutôt sortis du sein de la glèbe, que tout armés, très joyeux, déjà pleins de faim, ils se jetèrent sur les troupeaux de bêtes domestiques et sur les bêtes sauvages. Ils les massacraient avec de grands cris ; allumant de larges bûchers, ils faisaient cuire, sans horreur, les sangliers et les lièvres immondes ; ils mangeaient les bœufs sans les avoir saignés à la gorge.

— Ne voyez-vous pas, s’écria Noé, que vous prenez votre nourriture dans l’impureté ? Comment se fait-il que vous ignoriez la Loi ?

— Nous ne savons ce que vous voulez dire, répliquèrent-ils. Nous ne connaissons de lois que celles que nous faisons nous-mêmes. Pourtant nous révérons Thémis : car c’est par le conseil et la volonté de cette déesse que Deucalion nous a fait naître. Aussi nous chercherons à vivre selon son désir. Mais quant à cette Loi dont vous parlez, c’est une rêverie de sauvages poltrons.


C’est ainsi que le déluge eut lieu en vain. Car il ne se trouva point seulement, pour être sauvée, la famille de Noé, mais aussi la race que Deucalion et Pyrrha ont fait sortir de l’éternelle Terre, sur l’inspiration de Thémis.

Ce sont deux sortes d’humains, et depuis ce jour jusqu’à celui où nous vivons, ils ne sont pas encore parvenus à s’entendre.


… Cette légende me fut contée, sous les murs indestructibles de Tyrinthe, par un berger grec qui ressemblait au sage et vigoureux Ulysse. Il avait de larges épaules, une barbe noire frisée, un nez droit, et dans la main, un aiguillon semblable à un sceptre.

III
Le Miracle

Tous les jours, excepté le samedi, le petit Jésus allait à l’école. En été, il n’était vêtu que d’une longue tunique de chanvre, sans manches, filée par la Vierge Marie. En hiver, quand soufflent les vents durs qui viennent du Liban, il mettait par-dessus cette espèce de chemise une pelisse de laine rousse et poilue, pareille à celle que portent les bergers du pays de Giléad. Mais la Vierge Marie en avait bordé le bas, ainsi que l’ouverture sur la poitrine, d’une large bande taillée dans la peau d’un chat sauvage ; car dès cette époque ancienne, comme aujourd’hui encore autour de Salonique ou de Brody, où ils forment de grands peuples, les juifs aimaient la pompe des fourrures. Et Joseph se réjouissait, dans son cœur naïf, que le fils de Dieu, que Dieu lui avait donné à garder, eût l’air d’un petit rabbin.

Le petit Jésus allait à l’école. Il emportait son ardoise, un morceau de craie, des tablettes de buis ou de terre-cuite, car on en faisait des deux sortes, couvertes de cire fine, un petit bâton terminé en pointe aiguë d’un côté, en spatule de l’autre, pour écrire et pour effacer sur ces tablettes, et parfois, afin d’apaiser sa soif aux jours d’été, une pomme-orange. On ne saura jamais assez méditer sur ce mystère magnifique et tendre, c’est la source inépuisable d’une joie justement divine : tout Dieu, dans son immensité, vivait alors dans le corps d’un petit enfant. Oui, dans le corps d’un petit enfant des hommes, de l’être au monde le plus beau, le plus pur, le plus lumineux, le plus digne d’être aimé, était descendue la cause de toute lumière et de tout amour ! Le petit Jésus allait à l’école… Ce n’était pas seulement par humilité. Sa nature divine savait tout ; mais sa nature humaine avait besoin d’apprendre à se servir des inventions humaines : l’alphabet, le calame, les nombres. Pour sortir de l’atelier de Joseph, qui était en contre-bas de la rue, il lui fallait franchir deux hautes marches en calcaire gris, où des fossiles avaient laissé la trace en creux de coquillages faits comme de longues vis. Jésus connaissait bien ces empreintes pour s’être émerveillé à les regarder, lui qui avait créé pourtant la mer, Léviathan et tous les poissons. Ses petits genoux ronds, marqués d’une fossette qui leur donnait presque l’air d’avoir une figure, et ses pieds roses, gravissaient l’obstacle avec un léger effort qui l’amusait ; et debout sous la porte étroite, cintrée du haut, sa mère, avec son voile bleu et ses yeux semblables à des fleurs violettes, le regardait s’en aller. Comme il était infiniment studieux et sage, il psalmodiait ses leçons tout le long de la route, ainsi que font encore les écoliers dans le même pays ; et le ciel où était son père, au-dessus de sa tête, le bénissait.

Mais il y avait à l’école un enfant tout à fait noir de visage et d’âme, qui s’appelait Jérach ; et il disait que son père était de la race de Cham. Mais en vérité Satan s’était caché sous les traits de ce petit nègre pour tenter Jésus, sachant que c’était celui-là qu’on appellerait Christ un jour prochain. Les autres enfants ne connaissaient pas ce mystère. Ils sentaient seulement, dans le fils de Marie, quelque chose de doux et de bienfaisant, et ils l’aimaient sans savoir pourquoi, comme on aime inconsciemment un beau jour. Jérach finit par reporter sur eux une part de la haine qu’il avait contre cet enfant blond, au visage ovale et pâle, qui était venu pour lui prendre la terre. C’est pourquoi il mit dans leur âme les mêmes fureurs religieuses qui brûlaient celles de leurs parents. Les uns se déclarèrent tsadoukites et les autres hassidites. Ils se traitèrent réciproquement d’œuf de tortue et de crapaud, d’excrément de poisson, d’impie, de voleur, ou de Romain ; enfin ils jouèrent à se haïr : c’est un jeu horrible. Des injures, ils en vinrent aux coups, les pierres ne tardèrent pas à voler, et bientôt on entendit un cri affreux : c’était Joël, fils du grand-prêtre Alkimos, qui venait de rouler sur le sol, la tête fendue par un galet tranchant. Les combattants n’avaient pas encore le cœur endurci. Tous eurent grande pitié. Ils se rapprochèrent du fils d’Alkimos, bien que cet adolescent orgueilleux et méchant par nature n’inspirât que peu d’affection à la plupart. Un sang clair sortait à gros bouillons de la blessure qui coupait un des sourcils, et laissait voir les os du crâne. Tous crièrent :

— Joël qui va mourir, maintenant !

Joël, qui s’était relevé, s’appuya au mur. Ses genoux s’entrechoquaient et ses yeux étaient obscurcis par le sang et par l’épouvante ; il ne savait pas ce que c’était que la mort, mais il la craignait formidablement. Et Jésus, qui avait regardé comme en rêve, et sans la voir, la stupidité de cette bataille, vint à lui d’un air très sérieux, en hâtant ses petits pas. Toute la charité du ciel et de la terre sortait de lui, elle inondait l’air, elle était à la fois lourde et légère, pressante, irrésistible, délicieuse. Joël, qui dépassait Jésus de la tête et des épaules, tomba sur ses deux genoux ; et le petit Jésus, lui prenant le front dans ses deux mains encore grasses et comme gonflées du lait de la première enfance, dit seulement à voix basse :

— O mon frère… O mon frère en mon père !

Or, à peine eut-il prononcé ces paroles, qu’il n’y eut plus rien, ni blessure, ni odeur de blessure ! La cicatrice même, et le sang qui souillait la terre avaient disparu. Les camarades de Joël crièrent :

— Miracle ! Miracle ! Jésus a fait un miracle !

Il n’y eut que Joël qui ne dit rien. Ça s’était passé trop vite, et il ne pouvait pas croire qu’il fût guéri.


Le petit Jésus reçut de ses camarades, les jours suivants, les marques du plus grand respect. Ils le saluaient en mettant leur main droite à leur poitrine, ensuite à leur bouche et à leur front ; ils se prosternaient jusqu’à terre, et ils l’appelaient rabbi. Mais il n’en éprouvait aucune vanité, puisque nul éloge ne peut égaler la puissance divine. C’était comme si quelqu’un eût appelé le grand Salomon « capitaine de cent hommes » ! Jérach-Satan fut déçu de ce côté. Mais Joël lui donna des consolations. Ayant été miraculé, il en éprouva beaucoup d’orgueil. « Car, songea-t-il, si la faveur divine s’est manifestée sur moi d’une façon si singulière, c’est que j’en suis exceptionnellement digne. Le Dieu d’Israël n’a pas voulu que le fils du grand-prêtre Alkimos fût défiguré. Je ne m’en étonne pas. Quelque chose, sans parler de ma naissance, m’a toujours dit que j’étais appelé à de superbes avenirs, à la domination ; et ce miracle a été prédestiné pour me faire distinguer parmi les hommes ! » En effet, les vendeurs de graines de pastèques grillées, ceux qui cuisent les gâteaux de miel et de sésame, et tous les oisifs du marché, disaient sur son passage : « Est-ce toi, Joël, sur qui le Très-Haut s’est manifesté ? » Ce n’est pas tout : les femmes chananéennes, dont la joue est marquée de trois étoiles bleues, et qui colorent leurs paupières avec des fards, murmuraient de façon qu’il entendît : « Voilà Joël, pour qui Dieu a fait une si grande merveille ! Il est joli ! Quel dommage si ce bel œil eût été blessé ! » Ainsi Joël, pour avoir été un instant soustrait aux règles qui gouvernent la nature, était en train de perdre son âme dans le culte de lui-même, et de mauvaises voluptés.

Jérach voulut pousser son avantage plus loin. Il suggéra donc à ses camarades :

— Jésus peut faire des miracles, n’est-ce pas ?

— Le Très-Haut le lui a permis, Jérach, dit Joël fièrement. Le Très-Haut le lui a permis, à cause de moi !

Ces paroles irritèrent les autres. Ils trouvèrent injuste que Joël, bien connu pour être un méchant qui avait mérité son sort, y eût échappé par une intervention surnaturelle. Les plus petits pensèrent que Jésus aurait bien mieux fait de multiplier des gâteaux ; les plus grands, qu’il aurait dû les faire encore plus grands, très forts, très riches, très aimés : des rois ! Et la plèbe, puisque les meilleurs ne pouvaient s’entendre, ne formant pas les mêmes vœux, demeurait paresseuse, inerte et mécontente ; elle avait seulement le sentiment vague qu’elle était lésée, sans savoir pourquoi ; elle ne voulait que l’égalité, c’est-à-dire rien.

Alors Jérach-Satan souffla perfidement à l’un de cette plèbe, qui s’appelait Ahira :

— Ça ne nous sert à rien, les miracles de Jésus, si Jésus n’en fait pas pour nous !

— Mais, répondit Joël, vous n’avez pas reçu de pierre dans l’œil ! Vous n’êtes pas malades, vous n’êtes pas boiteux, vous n’êtes pas manchots, vous n’allez pas mourir ; vous n’avez besoin d’aucun miracle, vous n’avez besoin de rien !

— Si, répondit Ahira. Nous avons besoin de ne pas travailler !

Et tous crièrent, illuminés :

— C’est vrai ! Nous avons besoin de ne pas travailler ! Le travail, c’est la vraie douleur ! C’est la malédiction depuis le commencement du monde ! Nous le savons : on nous l’enseigne ! Nous le savons bien mieux : nous le sentons !

Alors Ahira dit d’une voix convaincue :

— Donc, puisque Jésus fait des miracles, il faut qu’il fasse le miracle que nos devoirs soient faits !

Et ils s’écrièrent encore :

— Oui, c’est cela, que nos devoirs se fassent tout seuls !

Jérach se dirigea vers Jésus qui priait, et lui dit :

— Tu les entends ?

— Oui, répondit-il tristement. Mais si pourtant j’accède à leur désir, ils n’apprendront rien. Ils deviendront pareils aux brutes. Pareils aux sauvages qui sont là-bas, plus loin que l’Égypte, au Midi.

— Parfaitement ! acquiesça Jérach-Satan. Ce miracle sera immoral. Mais si tu ne fais pas ce miracle, ils ne croiront pas en toi. Et ils m’appartiendront.

— Hélas ! fit Jésus.

Puis il songea qu’il pouvait faire le miracle une fois, quitte à ne pas recommencer ; et que d’ailleurs, puisqu’il devait mourir, il n’était pas nuisible que quelques enfants eussent avant sa mort quelques instants de joie innocente, dans l’oisiveté.

Ce fut encore là une des tentations de Satan, que Dieu permit.

— Quel est le devoir du jour ? demanda-t-il.

— C’est sur les nombres, répondit Ahira, et nous n’y comprenons rien : Un chameau tire d’une noria cent oques d’eau par heure, et le bassin qui est au-dessous de la noria est rempli en trois heures. Combien faudrait-il pour remplir le bassin à un autre chameau, qui tirerait cent-cinquante oques dans le même temps ?

La nature divine qui était dans l’Enfant-Dieu voyait tout : le passé, le présent, l’avenir. Il dit, comme s’il distinguait les chiffres sur un tableau :

— Il ne faudra que deux heures.

On entendit un long murmure d’admiration, et les plus petits se mirent à baiser sa tunique de chanvre :

— Rabbi ! ô Rabbi !

Mais Ahira cria d’une voix impatiente :

— Ça n’est pas ça, le devoir ! Le devoir, c’est la suite des opérations, pour l’écrire sur nos tablettes. C’est ce qu’exige le maître. Quelle est la suite des opérations ?

— Je ne sais pas, répondit Jésus, stupéfait lui-même de ne pas savoir.

Il ne pouvait pas savoir, parce que Dieu n’a pas besoin des calculs des hommes pour connaître un résultat. Il arrive tout de suite à la somme. C’est par la faiblesse de sa nature que l’humanité a besoin d’efforts et de raisonnements. Dieu ne fait pas d’effort, Dieu ne raisonne pas : il est l’omniscient, il est la raison. Ces calculs et ces raisonnements, il fallait que ce fût la nature humaine de Jésus qui les fît. Jésus n’avait pas pensé à cela. Mais il dit, dans son infinie bonté, non plus comme Enfant-Dieu, mais comme le meilleur et le plus serviable des enfants :

— Si vous voulez, je les ferai, les opérations !

Jérach, Joël, Ahira et tous les autres ricanèrent :

— Alors, ce ne serait plus un miracle ! Par conséquent, Jésus, tu es un menteur, un menteur : tu ne peux pas faire le vrai miracle ! Tu ne peux pas nous dispenser de travailler !

— Non, dit Jésus, je ne le puis pas.

Voilà pourquoi aucun de ceux qui avaient été à l’école avec Jésus ne compta jamais plus tard parmi ses disciples. Tous s’écartèrent de lui, dès cette heure, un seul excepté.

— Rabbi ?… fit-il.

Et Jésus fut étonné, malgré sa modestie, qu’on lui donnât encore ce nom.

— Rabbi, murmura l’enfant, dont la peau semblait brûler comme une torche, personne ne veut croire en toi… C’est donc que tu es le Messie ?


Et l’on dit que celui-là s’appelait Jean.

IV
La Tentation de Ménéel

A l’ombre douloureuse d’Henri Heine.

La veille même de l’Épiphanie, tout près de la crèche, devant la majesté innocente de l’Enfant Jésus, il y eut un ange qui fut tenté. Je vous dirai dans quelles circonstances.

Il s’appelait Ménéel. C’était un de ceux dont le vol s’arrêta au-dessus de la Sainte Étable, en même temps que l’étoile qui conduisait les mages. A la place certaine où cet astre subitement devint immobile, puis descendit sur la terre, tout droit, en sifflant un peu, exactement comme une pierre ou une alouette, les fidèles d’aujourd’hui ont incrusté une étoile d’or. Mais la véritable était beaucoup plus belle et plus éclatante. C’est elle qui éclaira l’antre rocheux durant que les mages, les anges et Joseph lui-même firent leur acte d’adoration. Entre le plafond de la grotte et le sol de terre battue, elle demeura suspendue comme un lustre, et il semblait que sa lumière fût spirituelle : on la percevait par le cœur, bien plus que par les sens. Pourtant, le bœuf et l’âne même en avaient été réveillés, à cause d’une espèce de vibration délicieuse, assez semblable à un chant malgré qu’on n’entendît rien, et qui s’étendit cette nuit-là sur la terre entière. De nos jours cette même étoile chante encore parfois de la même manière : c’est pour un grand événement qu’on ne sait pas, la naissance d’un enfant ou d’un monde. Alors, dans l’obscurité, les hommes et les femmes ouvrent leurs paupières et soupirent : « Qu’y a-t-il donc ? Pourquoi suis-je si heureux, et sans cause ? » Beaucoup attribuent ce sentiment au souvenir d’un amour terrestre, ou à sa venue. C’est plus vague, mais bien plus fort. Il vient de se passer quelque chose : et ce que c’est, on ne le saura que dans deux mille ans.

Marie éprouvait, plus que tous ceux qui étaient dans la crèche, les délices de cette onde à la fois spirituelle, lumineuse et sonore. Mais tous lui donnaient le même sens : « Ce petit enfant est un Dieu ! » Et la Vierge, et les mages, et les anges, et Joseph, et le bœuf, et l’âne, et jusqu’aux grillons du four voisin, répétaient d’un ton fort ou très doux, selon leur espèce : « Ce petit enfant est un Dieu ! Ce petit enfant est un Dieu ! » Il arrivera peut-être d’autres choses aussi magnifiques, mais non pas de la même nature. C’est aussi en cela, je suppose, que le christianisme est éternel : il n’y aura plus rien comme le christianisme.

Or, ainsi que cela devait être, Lucifer avait été averti par quelques diables de ses légions ; il se trouvait là en personne. Il dut s’avouer qu’il n’était pas en présence d’une imposture. Ayant vécu parmi ceux du ciel, il pouvait reconnaître son Dieu renié sous cette forme nouvelle et de si peu d’apparence : un enfant nouveau né, dans un pays misérable, pleurant ses premiers souffles dans un caveau plein de fumier, au milieu de bêtes somnolentes. Il n’ignorait non plus aucune des prophéties et sut que le temps de la rédemption, pour les hommes, était arrivé. C’est pour cette cause qu’il résolut de tenter un des anges, et non pas les mages ou Joseph : ceux-ci étaient sauvés.

— Et moi, murmura-t-il doucement derrière Ménéel, pourquoi m’a-t-on oublié ?

Ménéel, sans se retourner, reconnut cette voix. Il l’avait entendue, des semaines de siècles et de siècles durant, qui n’étaient qu’une seconde ou rien pour son immortalité. C’était un ange obéissant. Pendant la grande bataille, il avait combattu suivant les ordres et à sa place ; mais on aime si souvent ceux qu’on est forcé de combattre ! Il advient même qu’on les préfère ensuite à ceux qui restent à vos côtés, dans la même phalange et sous le même chef. On ne les envie plus, ils ne sont plus des rivaux. Les anges sont moins imparfaits que les hommes, mais ils ne sont point parfaits ; ils connaissent ce degré où l’émulation se change en jalousie ; et il y a autant de caractères d’anges que de caractères d’hommes : c’est une infinie diversité. Ils pensent fréquemment l’un de l’autre : « Comme celui-là est aimable ! » Et quelque chose d’impénétrable de l’un à l’autre les empêche de s’aimer. C’est pourquoi ils ont souvent grande pitié des haines des hommes et des femmes, chez qui ce sont les meilleurs qui parfois se détestent le plus ; c’est un sentiment qu’ils comprennent. Tandis que ceux des leurs qui sont déchus, ils auraient volontiers pour eux de la compassion ; le devoir seul de leur état le leur défend. Et il est dur d’obéir éternellement à un devoir.

Ménéel jadis avait aimé Lucifer pour sa beauté, et je ne sais quelle sublime gaieté qui l’approchait dangereusement de la perfection. Voilà pourquoi il l’écouta, cette nuit d’entre les nuits !

— Et moi, répéta Lucifer, et nous, tous ceux des anges qu’on a mis au feu éternel ? Oui, je sais : étant d’une autre nature, et plus haute, nous avons péché davantage, et plus horriblement, dans notre désobéissance. Mais pour cette cause, nous souffrons aussi davantage que les hommes pécheurs, dans cette place souterraine où nous devons vivre ensemble, eux et nous, dans ces flammes qui sont sept fois pour nous plus brûlantes que pour eux. Et alors…

— Alors ?… demanda Ménéel, ému malgré lui.

— Alors, pleura Lucifer, pourquoi n’y a-t-il pas de rédemption pour nous, pourquoi n’est-on pas ressuscité pour nous ? Comme le sacrifice eût été plus beau, plus digne de la divinité, fait pour nous plutôt que pour ces hommes médiocres qui ne seront jamais coupables que médiocrement. En conçois-tu la raison, Ménéel ? Y a-t-il seulement une raison ?

C’était une nuit où tous les êtres pénétraient, entendaient, voyaient l’inaccessible, l’inouï et l’invisible. Le bœuf, qui avait écouté, demanda tout à coup, cessant de ruminer :

— Il y avait nous aussi !

— Vous ! dit Ménéel stupéfait !

Lucifer ricana silencieusement.

— Oui, moi, cet âne, et toutes les autres bêtes. Il n’y a pas de vie future pour nous qui vivons dans la souffrance et qui mourons pour les hommes avant d’avoir fini notre destinée. On nous bat. Nous ne mangeons pas même à notre faim. Nous sommes assujettis à des tâches dont nous ne profitons jamais ici bas, et pour nous cependant il n’y a rien qu’ici-bas. Pourquoi la sagesse éternelle, pourquoi la bonté éternelle ne nous ont-elles pas racheté ? Pourquoi n’ont-elles pas fait quelque chose pour nous, afin que nous ressuscitions ?

Et il mugit d’une façon sauvage et incompréhensible :

— Mithra ! Mithra ! Mithra !

— Oui, murmura Ménéel éperdu, oui…

Il allait ajouter : « Ils ont raison, je ne comprends pas », et il eût été damné, car il est interdit de chercher à comprendre ce qui est un mystère, quand ses yeux par hasard descendirent sur la Vierge mère.

Elle venait de s’endormir, accablée de fatigue par la grande peine de son enfantement. Ménéel n’avait jamais rien vu de semblable à ces yeux fermés, ces cils qui faisaient sur le haut des joues tendres une ombre légère, et cette bouche où il y avait tant de bonheur de n’avoir plus à crier. Elle reposait, les bras derrière la tête ; un tout petit souffle agitait son corps bénit, que rien ne pourrait maculer. Et Ménéel songea :

— Il n’y a pas de ces êtres chez nous, il n’y en a pas chez les bêtes. Il ne faut pas que la race où ils existent puisse être malheureuse toute l’éternité. C’est eux qui font la différence.

C’est ainsi que la Vierge, et ce fut son premier miracle, le sauva de la tentation. Mais l’âne brailla :

— C’était écrit : les hommes seront sauvés, mais ni les anges ni les bêtes. Il n’y en a jamais que pour les classes moyennes !


Alors Lucifer ricana une seconde fois. Il venait d’apprendre qu’il pourrait toujours tenter les grands et les malheureux.

V
L’Aveugle

Quand M. Fabre pénétra dans le cabinet de travail de M. Costepierre, il le trouva en train de relire, pour la dernière fois, les épreuves d’un travail que celui-ci destinait au Journal des Savants. Il les considéra d’un air révérencieux :

— C’est une étude originale, n’est-ce pas ? demanda-t-il.

— Une traduction seulement, répondit M. Costepierre. Mais l’œuvre est si singulière et si difficile à dater que j’ai dû en faire précéder la version française, à laquelle, vous n’en doutez pas, j’ai consacré tous mes soins, d’une assez longue introduction. Vous n’ignorez pas la découverte précieuse et inattendue qui fut faite il y a quelques années dans les ruines d’une ville égyptienne de l’époque alexandrine. Et à cet égard permettez-moi de vous faire remarquer les incomparables services que les catastrophes rendent aux savants. Elles jouent un rôle providentiel. Sans la première éruption historique du Vésuve, nous ne connaîtrions ni Herculanum ni Pompéi. Les insultes de l’air, de la lumière et de la pluie, l’indifférence des hommes ou leur rudesse, les pilleries des barbares, les outrages des fanatiques détruisent bien plus complètement les vestiges d’une civilisation que les laves ou la cendre. Ces villes nous ont été conservées par le manteau brûlant qui les fit disparaître il y a deux mille ans. Et il en fut de même, heureusement, de l’incendie qui consuma la maison de ce petit tabellion grec établi à la même époque dans une ville d’Égypte, non loin du Nil éternel.

— L’incendie ?… interrogea M. Fabre.

— Oui, dit M. Costepierre. La maison de ce notaire brûla, une certaine nuit dont le souvenir serait perdu à jamais sans cette aventure… Et dans une vaste jarre en terre cuite, destinée sans doute à un usage ignoble, cet homme de loi et ses clercs avaient l’habitude de jeter des papiers qu’ils considéraient comme sans valeur : brouillons d’actes ou de contrats, parchemins qui avaient servi de chemises aux dossiers. Le toit embrasé s’effondra sur ces choses sans nom, méprisées de tous ; on ne les a retrouvées que de nos jours. Et ces brouillons dédaignés recouvraient de précieux manuscrits grecs, mal grattés, encore lisibles ; ces parchemins ont laissé voir le texte presque complet d’une comédie de Ménandre. Depuis ce moment nous tous, les hellénistes du monde civilisé, nous colligeons, copions, traduisons ces débris infâmes et radieux. La pièce que vous avez maintenant sous la main, est, me semble-t-il, un fragment assez long d’un petit roman grec où l’on voit apparaître, assez bizarrement, l’ombre formidable du grand Œdipe. Je ne vous importunerai point en le lisant en entier devant vous. Parfois je résumerai le récit, parfois, au contraire, je vous en citerai, de mémoire, certaines parties brèves et savoureuses.


« Il avait quitté la populeuse Thèbes au Sept portes, et l’Ismène, fleuve aimé d’Apollon, et sa riche demeure toute rougie du sang de ses yeux arrachés. Ses pas, conduits par Antigone, le dirigeaient vers le Céphise, où l’attendaient Colone, les Euménides et son destin. Parfois il semblait avoir perdu non pas seulement le regard, mais l’ouïe et la pensée ; une bénédiction passagère des dieux lui enlevait la mémoire en même temps que la raison. Parfois, au contraire, et surtout quand son guide hésitait entre deux sentiers, il se rappelait tout à coup un carrefour étroit, parmi des pierres brûlantes, au-dessous d’un bois frais, un homme injurieux qui était son père, une victoire criminelle ; et il criait :

»  — O triple route, vallée ombreuse, bois de chênes et gorge resserrée où aboutissent les trois voies, vous qui avez bu le sang paternel versé par mes propres mains, vous souvenez-vous encore de moi, et du crime que j’ai commis plus tard ? O Noces ! Noces ! Vous m’avez engendré, puis vous m’avez uni à qui m’avait conçu, et vous avez montré au jour un père à la fois frère et enfant, une fiancée à la fois épouse et mère : toutes les souillures les plus ignominieuses qui soient parmi les hommes !

» Alors il poussait de grands cris et portait ses mains à ses paupières, comme pour les mutiler une seconde fois. Mais il rencontrait le bandeau qu’y avait mis Antigone pour dissimuler l’horrible blessure. Celui-ci semblait un diadème : Œdipe s’en allait ainsi, par les chemins, misérable et couronné de blanc.

» Ceux qu’il rencontra d’abord, le connaissant, détournaient leurs yeux, avec épouvante. Cependant ils ne refusaient pas la nourriture à Œdipe : du pain, des olives, parfois un fromage gras et luisant. Car lorsqu’un homme est en proie à la vengeance des dieux, c’est un devoir de laisser agir ces volontés immortelles ; ignorant leurs décisions, il ne faut se montrer ni compatissant, ni impitoyable ; et ainsi on peut le secourir, mais avec indifférence.

» Puis il pénétra dans des contrées où l’on savait les crimes et le malheur du Labdacide, car la nouvelle s’en était répandue dans toute la Grèce, mais où on ignorait ses traits et ceux de sa fille. Œdipe, les bras un peu tendus et la face glacée, à cause qu’il n’y voyait point, interrogeait, quand il entendait des pas croiser les siens, le paysan ou le voyageur. Il demandait le nom de ces lieux nouveaux pour lui. On lui répondait : « C’est Oropos qui veille à l’entrée de l’Euripe, ou Délion, ou Aphidna. » Alors Œdipe songeait : « Ce sont là des pays où sans doute j’eusse un jour porté la guerre, si j’avais continué de tenir le sceptre au-dessus des enfants de Cadmus… » Et il s’étonnait de s’y trouver un peu moins malheureux que dans sa propre patrie.

» Il commençait à prendre quelque intérêt aux récits des laboureurs de la campagne, aux conversations des artisans dans les cités. Et quand il eut franchi les portes de Décélie, en Attique, il dit à sa fille : « Informe-toi s’il n’est point ici quelque atelier de forgeron. La nuit tombe, Zeus a précipité sur mes épaules une buée froide. Je voudrais me chauffer au grand feu d’un marteleur d’airain. »

» Mais il disait cela sachant aussi que c’est autour de ce feu que s’assemblent, le soir, ceux qui échangent, par plaisir, des paroles nombreuses. Il s’assit donc en silence, près des braises ardentes du foyer qu’entretenait le forgeron de Décélie. Sa stature était haute, et son air imposant. Ceux qui parlaient se turent pourtant à son approche.

»  — Certes, se disaient-ils, celui qui vient d’entrer a dû être grand parmi les hommes. Il semble de la race des dieux. Toutefois on ne crève les yeux que des criminels. Éloignons-nous, cela est préférable : d’ailleurs il ne nous verra pas !

» Seule, Tekmessa, la sœur du forgeron, qui était une veuve honorable, eut pitié de l’hôte ; et faisant traverser à Antigone la cour de la demeure, elle lui montra la chambre où son père pourrait reposer pendant la nuit. Puis, lui ayant donné des peaux moelleuses afin d’en recouvrir le lit d’osier, elle l’abandonna à sa tâche pour aller retrouver Œdipe.

» Elle mêla pour lui le vin noir et l’eau pure, dans un cratère de terre rouge, harmonieusement verni, brillant et net ; elle lui donna du pain frais et savoureux, des figues qu’elle lui présentait elle-même, dépouillées de leur poisseuse écorce, au bout d’une souple baguette d’olivier : car l’aveugle ne pouvait prendre lui-même ce soin délicat.

»  — O femme, lui dit cet hôte dont elle ne savait pas le nom, il ne m’est permis d’attirer sur personne la bénédiction de Zeus. Que les Immortels seulement te regardent, et qu’ils voient.

»  — Étranger, lui dit-elle, ce n’est sûrement point un mal envoyé par une divinité qui t’a privé de la belle lumière. Tes membres sont vigoureux, l’âge ne les a encore ni roidis, ni desséchés. Aurais-tu souffert non point le châtiment de magistrats justement impitoyables — car tes traits sont trop nobles pour l’avoir mérité, — mais la vengeance d’un ennemi ?

» Elle lui adressa ces paroles à cause d’un secret mouvement de son cœur qui lui inspirait pour cet inconnu un sentiment plus fort que la compassion.

»  — C’est moi-même qui me suis puni ! répondit l’aveugle, les mains sur son bandeau.

»  — Toi ? dit-elle.

»  — Oui, fit-il, oui… Je suis Œdipe, très détesté des dieux !

» Tekmessa poussa un grand cri, en plongeant sa tête dans ses mains, car tous les Grecs, ainsi qu’il a été dit, connaissaient le nom d’Œdipe et la malédiction qui pesait sur lui.

»  — Et où iras-tu, maintenant, dit-elle, O toi le poursuivi d’Apollon Loxias ?

»  — Je ne sais, répondit Œdipe. Quand j’aurai quitté Colone, vers quoi je marche, vivrai-je encore, aurai-je obtenu le pardon des Euménides ? Et quel toit, quelle patrie oserait me recueillir, souillé de crimes sans nom, et portant malheur à tous ceux qui m’approchent ? O femme, un instinct secret, malgré l’insoutenable obscurité qui est pour moi maintenant tout l’univers, me fait deviner de quels yeux tu me regardes. Tu l’as dit tout à l’heure : mes membres ne sont point encore affaiblis par la vieillesse. L’infortune seule, une infortune plus grande que toutes celles qu’ont jamais connues avant moi les fils de Deucalion, les fait trembler comme un pin dont les branches s’entre-choquent au vent. Mais je suis fort ! Et ma tête foudroyée était pleine d’une prudence qui n’est point encore abolie. J’étais roi. Je pourrais me retrouver, sous un nom nouveau, l’humble juge d’un petit village. Et l’on payerait ma sagesse et mes conseils du peu qui suffirait à soutenir mon existence : quelques mesures de blé, de l’huile, parfois un coq rouge et du beurre de brebis.

»  — Ici ?… dit Tekmessa frissonnante, mais qui releva la tête.

»  — Nulle part ! interrompit brusquement Œdipe. Je viens de rêver un impossible rêve : on n’échappe pas à son destin. Tu l’as compris toi-même, je ne suis pas un vieillard. Sans cesse je penserai aux caresses d’une femme. Sans cesse je les désirerai. Que dis-je, ses caresses ? Sa présence, ses pas dans la maison, le son de sa voix qui appelle les poulets criards et repousse les importuns en disant : « Ne faites pas de bruit : il dort ! »

»  — Je suis, dit Tekmessa, les yeux humides et la gorge toute pleine de soupirs passionnés, je suis une honorable… une honorable veuve !

Et en disant ces mots, vers le genou du Sabdacide elle allongea ses mains. Mais la poitrine d’Œdipe gronda.

— Tu ne sais pas encore, toi, dit-il, ce qu’est la malédiction des dieux ! Je n’ai eu qu’une mère, comme tous les hommes : et je l’ai épousée. Si je t’épousais, ne découvrirais-je pas un jour que tu es ma sœur ? Et je suis aveugle maintenant ; je me suis crevé les yeux. Comment puis-je voir si tu n’es pas ma sœur ? Es-tu vraiment bonne, Tekmessa ? Alors va-t’en !

» Et Tekmessa s’en alla, regardant toujours le bandeau qu’il avait sur les yeux. Ses belles joues ruisselaient de larmes, comme la neige des montagnes que le soleil à la fois rougit et fait fondre en torrents.

» Ainsi les malheurs d’Œdipe furent mis à leur comble, et il ne put échapper à la destinée qui l’attendait à Colone, parce qu’il s’était crevé les yeux. Car on ne doit jamais rien faire contre soi-même. »


— Le souci de moralité qu’impliquent ces dernières lignes, dit M. Costepierre, me sert à démontrer que ce petit roman grec doit être d’une époque assez tardive.

VI
Le Lapon délicat de la poitrine

Il y avait une fois un Lapon. Il avait les yeux bridés, la face ronde comme une pleine lune, les pommettes couleur de brique comme tous les Lapons, une hutte en peau de renne pour l’été, une case faite avec des moellons de neige pour l’hiver, une marmite, deux traîneaux, ce qu’il lui fallait de harpons, et aussi l’âme innocente et pure, également comme presque tous les Lapons, qui sont un peuple vertueux. Mais il constituait cependant une regrettable exception parmi son peuple, parce qu’il était délicat de la poitrine.

Ses parents trouvaient qu’il s’exagérait un peu son état. Mais lui le prenait très sérieusement, disant qu’il se connaissait sans doute moins mal que personne autre au monde. Ceci prouve qu’il avait, en même temps que les bronches un peu sensibles, l’esprit philosophique : par disposition naturelle d’abord, et aussi à cause des leçons d’un pasteur norvégien qui lui avait appris à lire et à écrire. Voilà même pourquoi il nourrissait des inquiétudes pour sa santé, sachant que les intellectuels sont enclins à certaines faiblesses de tempérament ; de sorte qu’après tout, malgré l’anxiété qu’il entretenait, dans son cœur, sur les cruautés de son destin à venir, il en était un peu orgueilleux ; et cela même l’empêchait de guérir.

Il finit par communiquer, d’une certaine manière, son souci à Kouroukakala, la fiancée de son cœur, et celle-ci en fit part à ses futurs beaux-parents : car enfin il ne convenait pas qu’une personne de sa sorte, qui recevrait en dot douze rennes et une provision d’huile de phoque suffisante pour trois hivers, unît son sort à celui d’un jeune homme destiné à périr à la fleur de l’âge. « De plus, ajoutait-elle, il y a de l’indécence dans la maladie, ou même dans les seuls soins que sa crainte inspire : car nous avons, ainsi que, je le suppose, tout le reste de la terre habitée, une morale d’été et une morale d’hiver ; et ceux qui ne se conforment pas à leurs justes lois sont non seulement punis par les anciens de nos tribus, mais déconsidérés. En hiver, les provisions étant infiniment rares, la pêche difficile, les femelles de rennes dépourvues de lait, le froid rigoureux, il importe de vivre dans les longues galeries creusées dans la glace et recouvertes d’un toit en neige durcie, à la fois nus et vertueux, c’est-à-dire abstinents. Nus parce que, fort heureusement, la chaleur est trop forte, dans ces abris tutélaires, pour qu’on y puisse supporter le poids des vêtements de peau ; et vertueux parce que, pour ne pas épuiser les vivres, une sagesse traditionnelle nous a enseigné à faire le moins de mouvements possible, de manière à diminuer les besoins de l’estomac et à vivre sur la graisse que la bonne saison accumula sur nos membres. De plus il ne serait pas bon que nos enfants naquissent pendant l’été, qui est la saison des plaisirs, des chasses et des déplacements.

« Au contraire, poursuivit Kouroukakala, aussitôt que le soleil brille, qu’un jour continu succède à la nuit perpétuelle, que les bouleaux nains et les mousses grasses verdissent pour la nourriture des rennes, que les phoques viennent à terre pour y rencontrer les femelles et élever leur progéniture, que les bancs de poissons remontent à la surface de la mer, la nourriture devient abondante pour les hommes lapons. Et alors pourquoi se priveraient-ils de rien ? Il y aurait là un crime contre les esprits qui produisent toutes ces bonnes choses, et c’est leur plaire également que de s’abandonner aux joies de l’amour : c’est faire des signes magiques à ces esprits pour les encourager dans leur œuvre de perpétuation des bêtes des eaux et de la terre. Mais d’autre part la pudeur s’éveille en même temps que le désir, et c’est un crime abominable alors que de n’être pas vêtus, toujours vêtus, quoi qu’on fasse et qu’il arrive.

« Or votre fils, par peur de s’en trouver mal, refuse de se conformer à des usages si justes et nécessaires. En hiver, dans nos maisons de neige, il s’obstine à garder une casaque et un pantalon de peau, donnant pour raison qu’il redoute les courants d’air ; et en été, il montre en plein midi son cou nu et parfois ses bras, spectacle tout à fait choquant, sous prétexte qu’il lui faut bien faire une différence entre les tièdes heures du jour et celles, plus fraîches, de la nuit. Je l’aime beaucoup, vous le savez. Mais je sais aussi ce que je dois à ma réputation. Je suis fille d’ancêtres honorables. Il n’y a jamais eu la moindre faiblesse dans ma conduite, et j’ai toujours religieusement obéi aux prescriptions de la morale d’hiver et de la morale d’été, faisant différer mes actes et ma façon d’accueillir les hommes selon que c’est l’époque de la grande nuit ou du jour qui ne finit pas. Si votre fils ne s’amende, je serai forcée de renoncer à lui. Je vous prie de le lui dire. »

Cette rupture éventuelle d’un mariage souhaitable fut envisagée avec tristesse, mais reçue sans une irritation qui, bien que naturelle, eût été illégitime : il n’était que trop évident que Kouroukakala avait raison.

— Pourtant, dit la mère, avec angoisse, s’il était véritablement malade ?

— Je n’ai jamais entendu parler d’une maladie comme ça chez les Lapons, répondit le père. Le climat est trop sain, au-delà du cercle polaire !

— Pourtant, dit la mère, si on consultait le sorcier de la tribu, qui est aussi un grand médecin ?

Le vieux Lapon n’était pas trop de cet avis, parce que les médecins trouvent toujours que les gens ont quelque chose. Pourtant il se laissa persuader.

Le médecin-sorcier, qui s’appelait Moutou-apou-kivi-no, c’est-à-dire « celui qui sait où est le poisson », déclara qu’en effet le jeune Lapon était très malade, mais qu’il pourrait le guérir à l’aide d’un charme composé avec la cendre des moustaches d’un morse mâle, adulte, et le sang d’une morue femelle, mais sans œufs. Les parents consentirent à ce traitement, malgré la dépense. Mais le jeune homme discuta longuement, alléguant que ce n’était là que de la magie imitatoire. « On s’imagine, disait-il, que je prendrai la vigueur du morse et les capacités de résistance de la morue, qui traverse sans s’émouvoir les courants marins les plus froids. Mais c’est s’abuser. Cette pharmacopée a vieilli : du moins je suis disposé à le croire. Je veux bien essayer ; mais cela ne suffira pas. »

Il disait cela parce qu’il avait lu les livres du pasteur norvégien. Alors il savait qu’il y avait aussi autre chose.

— Mon fils, lui dit sa mère, qu’est-ce qu’il y a ?

— Le Midi ! répondit ce jeune Lapon.

C’était encore une chose qu’il avait vue dans les livres de ce Norvégien : ceux qui sont atteints de faiblesse de la poitrine vont dans le Midi : cette chose est écrite.

— Si tu vas dans le Midi, lui dit son père, et si tu en reviens guéri, tu promets que tu respecteras, à l’avenir, les principes de la morale d’hiver et ceux de la morale d’été ?

— Je le jure ! fit-il solennellement.

Alors ses parents lui donnèrent un traîneau et des rennes, pour qu’il pût parcourir rapidement le sol glacé, un kayak, pour qu’il franchît la mer, de longues aiguillettes de chair de phoque séchée, afin qu’il mangeât en route, et des peaux de morse pour qu’il pût payer son séjour chez les hommes du Sud, qui sont avides et ne donnent rien pour rien.


Ce jeune Lapon délicat de la poitrine partit heureux. Et il alla passer l’hiver en effet dans la ville la plus au Midi dont il eût jamais entendu parler.

— Au moins, songeait-il, je ne souffrirai plus de notre sale climat !

Cette ville était Saint-Pétersbourg. Il y fut pris, au mois de janvier, d’une pneumonie foudroyante, et mourut en peu de jours.


Cette fable comporte une haute moralité pour les gens qui veulent se remarier, ceux qui rêvent de changer de gouvernement, et généralement tous ceux qui souhaitent d’être ailleurs. Car « ailleurs », étant donné la faiblesse et l’ignorance de l’esprit humain, ce n’est presque jamais plus loin que Saint-Pétersbourg pour un Lapon.

VII
Don Juan au Paradis

D’un grand vol droit, sublime et sans ailes, comme aspiré par l’infini, sa longue tunique blanche plaquée par-devant sur ses épaules et ses reins, en arrière tout agitée de plis larges et changeants, la poitrine gonflée par l’air froid des cieux très hauts, splendide, pur, lumineux, éternellement jeune, l’ange qu’on avait envoyé ce jour-là pour surveiller la terre remonta jusqu’au trône de Dieu. Et il s’abattit les mains en avant, la tête relevée, pour dire :

— Seigneur, don Juan est mort !

Or, dans le Paradis, personne qui ne connût Don Juan. La fureur de ses vices, son affreux mépris des lois et des douleurs, le délire de ses cruautés, enfin tous ses crimes, de ses victimes avaient fait au ciel autant d’élues. Aucune n’était pourtant parfaitement pure, entièrement sans péché, mais il les avait tant fait souffrir ! Sans leur imposer d’autre expiation Dieu les avait appelées à lui. Elles étaient toutes là, Elvire, Anna, Mathurine et les mille autres. Il était là, le commandeur, il était là lui-même, le misérable M. Dimanche ! Il n’y avait que le pauvre Sganarelle qui demeurât en purgatoire parce que de toute sa vie, il n’avait su être bon, ni méchant. C’était donc un lâche : un lâche, c’est celui qui n’a pas su se décider !

Mais aucune ne manquait, de celles dont jadis il avait changé la vie terrestre en un grand et irréparable malheur, et les autres habitants du Paradis s’étonnaient. « Quel est donc disaient-ils, ce méchant prédestiné à faire des saintes ? » Voici maintenant qu’il était mort ; ils se demandaient seulement dans quel cercle infernal le jugement suprême allait l’envoyer. Et don Juan se le demandait aussi, mais il n’avait pas peur, n’ayant jamais eu peur de rien. Sa damnation éternelle lui apparaissait comme inévitable et nécessaire. Bien plus, il la désirait comme si l’Enfer dût être sa vraie patrie, presque son empire, et Lucifer non pas un maître et un bourreau, mais un complice digne de le comprendre.

Quand on l’amena devant le tribunal terrible, son âme superbe, dure, cuirassée par l’admiration qu’elle avait d’elle-même et de ses crimes, n’eut pas un instant de faiblesse. Juan faisait plus que désespérer de la miséricorde divine, ce qui est déjà, on le sait, le péché contre le Saint-Esprit, le seul qui ne puisse être pardonné ; il la méprisait, il n’en voulait pas, il ne pliait pas ! Il y eut dans le Paradis, devant cette attitude, un grand murmure. Tous, sauf précisément ceux qui avaient connu don Juan, et qu’un sentiment étrange, qui n’était pas de la haine, pénétrait sans qu’ils voulussent l’avouer, pensaient : « Comme il va être précipité ! » Et ils attendaient la foudre.

Mais Dieu sortit de sa méditation éternelle. Il considéra longuement l’âme insolente de don Juan, secoua la tête, et prononça dans sa sagesse redoutable et profonde :

— Don Juan Tenorio, reste ici !

Nul ne crut avoir bien entendu. Sainte Élisabeth de Hongrie, et la douce Claire, et la vierge Priscilla murmuraient : « Lui, parmi nous ! » Don Juan lui-même ne bougea pas, croyant à une espèce de feinte horrible de la toute-puissance. Ne s’amusait-elle point, avant de le jeter aux flammes, à lui donner une lueur d’espoir, de telle sorte qu’ensuite il souffrît davantage ? Et il riait intérieurement de cette ruse, parce que, vivant, il eût été capable de l’imaginer. Mais la voix divine, contre laquelle nul ne peut s’élever, parla de nouveau :

— Juan Tenorio, tu resteras ici !

Pour la première fois don Juan se sentit inquiet et désarmé devant l’événement. Il ne comprenait pas : pour une âme telle que la sienne, ne pas comprendre était une humiliation inconnue jusque là. Lui, au ciel pour l’éternité ! Voulait-on l’y laisser par pitié ? Mais il savait que la justice divine ne peut se manquer à elle-même : il ne méritait pas de pitié. Indomptable, il voulut donc interroger Dieu, mais le silence de la divinité est par essence impénétrable. Ce qu’elle veut cacher reste caché. Nul n’avait pu discerner les motifs de cette décision sans appel, qui semblaient d’une indulgence inexplicable et même monstrueuse. Don Juan n’obtint pas un mot, pas même un regard, un rayon, une étincelle. Il était dans le Paradis, voilà tout, ainsi qu’un étranger dans un pays dont il ne sait pas la langue. Et que lui importent alors les édifices, les fontaines, les beautés du ciel et des arbres ? Il s’ennuie. Don Juan commença de s’ennuyer affreusement. Il ne parvenait même pas à se rendre compte de la sorte du bonheur que peuvent éprouver les élus du bonheur éternel ; et il les en détestait davantage, tout en continuant à les mépriser. Il souffrait aussi amèrement, étant de toutes parts entouré de beauté, de ne pouvoir abuser de cette beauté pour la détruire : et il était éternel, il ne pouvait plus mourir ! Il en éprouvait une épouvantable rage. Cependant Elvire s’approcha. « Heureusement, songea-t-il, je vais pouvoir jouir de la haine qu’elle a maintenant pour moi. Car elle est vraiment une élue, tandis que moi… il n’est pas possible que je ne sois pas un damné ! Je ne suis ici que par une erreur qui va se dissiper. »

Mais Elvire lui dit très doucement :

— Juan, mon époux…

Il avait oublié les promesses qu’il avait faites à Elvire. Ces promesses comptaient pourtant, et voilà qu’Elvire s’en réclamait ! Il s’écria :

— Allons, Elvire, vous me haïssez !

— Moi, fit-elle.

Elle ne pouvait plus concevoir à cette heure éternelle la signification de ce mot, et peut-être même sur terre ne l’avait-elle jamais compris. Son âme délicieuse et simple ne connaissait qu’une chose : c’est que Juan Tenorio, qui avait juré d’être son époux, se trouvait réuni à elle en un lieu où tout serment terrestre doit enfin porter ses conséquences.

— Mais je t’ai outragée, malheureuse, fit don Juan. Je t’ai abusée, maltraitée, dédaignée, tu t’en souviens ?

— Je ne me souviens, dit-elle, que d’une chose, c’est que je vous aimais. Je ne puis me souvenir que de cela, puisqu’ici toute mémoire s’efface de ce qui fut une douleur. Vous étiez charmant, don Juan, ajouta-t-elle avec un sourire.

— Mais, dit-il, je ne vous aime plus. Je n’aime aucune des autres que j’ai connues jadis et qui sont là, derrière vous, et qui vont, j’en suis sûr, me tenir les mêmes discours.

Il regardait ce troupeau jadis gémissant, maintenant si paisible. Il s’en exhalait une voix unanime, qui disait :

— Nous vous aimons toutes, don Juan, et nous le pouvons sans péché. Ici, nul ne peut plus pécher.

Nul ne pouvait pécher ! Dans cet empire des idées pures et des sentiments, don Juan ne pouvait plus inspirer un seul désir ! Il avait souhaité sa damnation pour continuer à voir souffrir, pour continuer à jouir, fût-ce au prix de sa propre souffrance, des fureurs et des larmes de ceux qui l’entouraient, — et il était condamné à vivre jusqu’à la consommation des siècles, dans la détestable contemplation de cette joie sans inquiétude, de cette bienveillance totale, fastidieuse, insupportable ! Lui, don Juan !

Son orgueil s’abattit enfin. Il poussa un si grand gémissement que tout le ciel en fut ébranlé. Il criait :

— Toi qui es le juge, toi dont on prétend — mais je vois bien qu’on se trompe ! — que tu sais punir aussi bien que récompenser, que tu es sans faiblesse, tu dois bien le savoir : j’ai menti, j’ai volé, non pas seulement les riches, mais de pauvres diables ; j’ai tué, non pas seulement le commandeur, mais dans l’ombre, aux coins des rues, en cent occasions, et pour satisfaire un caprice aussitôt dédaigné. J’ai trahi toutes les femmes, tous les hommes, et mon roi, simplement pour ne pas obéir. Et tu m’as admis parmi tes élus ! Ce n’était donc rien, ce que j’ai fait ? Il fallait donc autre chose pour mériter l’enfer ?

Un vague sourire apparut sur la bouche céleste, mais elle ne s’ouvrit pas.

Et Juan, humilié, plein de rage, soupçonnant enfin que l’homme, que tous les hommes, même lui, sont si peu de chose que leurs actions sont nulles, s’écria :

— Alors, alors… il y a donc des péchés que je ne connais pas !


Mais encore cette fois, il ne reçut point de réponse, et telle est la punition que la justice divine a trouvée pour don Juan. Durant toute l’éternité il se posera cette question qui ronge son orgueil, et jamais ne sera résolue. Et c’est peut-être vrai, après tout, que l’homme est si peu de chose qu’il ne peut rien, même pécher…

Quelques Bêtes et Gens

I
Journal d’un Bœuf gras

C’est moi qui suis le Bœuf Gras. Il n’y a pas de plus beau titre. Il n’en est pas de plus sûr. Les autres souverains, je les méprise. A quoi Guillaume II, empereur d’Allemagne, doit-il son trône ? A ce que Frédéric II, le seul grand homme de la famille, n’a pas eu plus d’enfants que moi. Il règne en vertu des hasards d’un héritage collatéral. Et le président de la République ? Il préside en vertu des hasards d’une élection disputée. Et pour tous les autres, c’est la même chose : héritage, hasard, loterie. Mais moi, on m’a pesé ! Et je pesais plus que tous les autres bœufs. Je suis le Bœuf des bœufs, personne n’a rien à dire à cela. C’est la science et la vérité qui m’ont élu. La science et la vérité marchent avec moi, rien ne les arrêtera : j’irai, avec elles, jusqu’à l’abattoir.

Car je sais que j’irai à l’abattoir. C’est ce qui fait la supériorité des bœufs sur les hommes. Ils savent comment ils mourront et à quoi servira leur mort : à nourrir des hommes. Mais les hommes qui meurent, à quoi servent-ils ? A rien. Voilà pourquoi on les accompagne avec des chants mélancoliques, des costumes noirs, de laides fleurs flétries, et des prêtres qu’on cache au fond de carrosses faits comme des catafalques. Mes prêtres, à moi, sentaient le vin, comme Silène. Ils étaient vêtus de blanc, de pourpre et d’amarante. Des Bacchantes les accompagnaient. Des buccins ivres sonnaient sur mon passage. Des hommes vêtus en bêtes dansaient devant la bête que je suis. Et on me tuera, comme un dieu.

Je suis né, dans une crèche, à Chailly, près de Pouilly-en-Auxois, ainsi que presque tous ceux de ma race, animaux magnifiques, blancs de robe, droits de l’échine, carrés du derrière, brefs de corne, et si courageux que, lorsqu’ils ruminent, ils ne se meuvent même point pour laisser passer les chars nommés automobiles. Nous ne nous dérangeons que pour les chiens roquets, animaux féroces qui nous mordent les jambes. Trois grands princes ou savants, avertis de ma venue au jour, s’empressèrent à me visiter. Ils apportaient des dons : du fenouil odorant, du sucre et du sel. L’un était le curé de Chailly, l’autre le maire de Chailly, et le troisième le gendre d’un président de la République, Cunisset-Carnot, l’homme du monde qui connaît le mieux les bêtes de l’air, des champs et des eaux. Et m’ayant considéré, ces hommes, inspirés par les puissances célestes et qualifiés par leurs fonctions officielles ou leurs connaissances, s’écrièrent : « Sa gloire dépassera les limites de notre comice agricole. Il sera Bœuf Gras ! »

Et cela fit beaucoup de plaisir à ma mère,

ainsi que l’écrivit M. Fernand Gregh qui voulut bien me consacrer une ode.

Entouré de soins, je crûs en corpulence et en tranquillité. On me sevra avec du petit-lait, du son, de la bouillie d’avoine, des fromages de tourteau. Du printemps à l’automne, je passais les jours et les nuits dans les breuils, foisonnant d’herbe grasse, et quand la lune était pleine et radieuse, je mugissais pour la louer. Des grands prés lointains, qui s’étendaient jusqu’aux larreys boisés, d’autres mugissements répondaient, reprenant le chœur. Alors je m’endormais, content d’avoir donné, à la campagne bleue, ce qu’il lui faut de musique pour qu’elle soit parfaitement belle.

On m’apprit aussi à ruminer. C’est tout une science. Il faut ruminer vautré par terre, lentement, doucement, avec les dents du fond, et ne penser qu’à ruminer. Et quand on sait ruminer, on sait le fond des choses, on est heureux, rien au monde ne saurait vous troubler. Le moment vient que je vais mourir : mais je rumine. Voilà pourquoi les taureaux sont fous. Ils passent leur temps à courir, ils chargent les chiens roquets, qu’il faut respecter, ils ruminent mal. Aussi restent-ils maigres : ils ne seront jamais Bœuf Gras. Je ne conçois pas pourquoi ils sont au monde.

Tous les quinze jours, on me pesait sur une grande bascule, et chaque pesée était un triomphe. Je devenais vaste, gras, puissant, placide et pacifique comme la terre, et d’un blanc légèrement teinté de rose, comme une fleur de pommier. Lorsqu’on me mit à la charrue, j’acceptai sans plainte cette gymnastique, sachant que ma chair en deviendrait plus ferme. Je fus récompensé par ma victoire au Comice agricole, où le préfet lui-même me rendit hommage.

Je compris, au discours de ce haut fonctionnaire, pourquoi j’avais vécu. Mon existence et mon embonpoint glorifiaient la République. Jamais, sous l’Empire, il n’y avait eu un bœuf comme moi ; car les bœufs ne sauraient engraisser convenablement sous le régime de la tyrannie. Le député radical-socialiste fit entendre, en un discours très étendu, que la protection qu’il avait toujours accordée à l’arrondissement où j’étais né n’était pas étrangère à l’éclat de mon poil et à la prospérité de mes flancs. Ensuite une fanfare joua la Marseillaise, les clairons de Sidi-Brahim et l’Internationale. Fatigué, je me couchai parmi mes bouses. Alors on me mit sur la tête une couronne de roses. J’en conclus que j’avais fait tout ce qu’on demandait de moi.


Quelques semaines plus tard, j’étais devenu plus lourd encore et plus beau. Un homme vint, qui donna pour m’avoir un grand nombre de pièces d’or, qu’il comptait par pistoles, sans doute afin que l’antiquité de ce vocable ajoutât quelque chose de plus à la majesté de ma personne. Il me fit voyager dans un char rapide, que traînait une locomotive. J’avais déjà vu passer beaucoup de trains : je fus satisfait de voir à quoi cela servait. Cela sert à empêcher les bœufs de se fatiguer. Mon nouveau maître était sympathique. Il était grand, gros, d’un blond presque blanc, si pareil à moi que je pense qu’il était un peu de ma famille. A toutes les stations, il venait prendre de mes nouvelles, et buvait à ma santé des liqueurs blanches, rouges et vertes, dans des calices de verre.

Nous arrivâmes à Paris, dans un endroit nommé la Villette. Un sanhédrin d’hommes sages, appelé jury, m’examina très longuement. Je fus flatté de voir que ces hommes avaient des redingotes et des cravates blanches, comme si j’avais été le préfet. Ils m’accordèrent leurs suffrages, et le grand jour arriva.

On me mit sur une voiture ornée de drapeaux, de statues et de femmes. D’autres femmes, très déshabillées, suivaient dans d’autres chariots. Plusieurs en contractèrent des fluxions de poitrine, des pneumonies infectieuses, des tuberculoses galopantes, et moururent de la sorte, pour m’avoir connu. Des bouchers de la Villette étaient déguisés en Romains. L’un d’eux, qui déjeuna chez un marchand de vins, durant que mon cortège fit halte, s’appelait, paraît-il, Lucullus. J’entraînais également à ma suite un éléphant, un lion malade, plusieurs chameaux et des mousquetaires. Les échevins des plus beaux quartiers de Paris me présentèrent leurs devoirs. Une foule énorme applaudissait, jetant vers moi des rondelles de papier multicolores, semblables à des fleurs. La police réprimait toute manifestation attentatoire à l’honneur de mon nom et de ma famille. Je vis qu’elle assommait, avec raison, quelques misérables fous qui voulurent crier : « Mort aux vaches ! »

On me conduisit, en triomphe, à travers de larges voies, bordées de hautes maisons, qui regorgeaient de monde. Des enfants manifestèrent leur enthousiasme en soufflant dans des corps de carton. Ou buvait, on mangeait en célébrant mon nom et ma gloire. Des femmes se firent embrasser par des hommes ivres, jusque sous mon ventre. Et tout cela était si ridicule, si falot et obscène, qu’il me prit un grand dégoût. Je me sentis lassé et blasé de gloire, j’aspirai au repos. On me le donna. On me le donnera à jamais.


Car maintenant, je vais mourir ! Peu m’importe, j’ai vécu ma vie. Mon nom va retentir une dernière fois dans un corridor sombre, clamé par de jeunes hommes vigoureux et sanguinaires, armés de lourds maillets d’acier. Mais mon cadavre encore sera glorieux. Le marchand boucher, qui m’acheta, à qui j’appartiens, le décorera une dernière fois de roses en papier, après m’avoir ôté la peau. Et les peuples défileront devant mon corps gigantesque avant qu’il soit mis en pièces. Ceci est le sort des dieux et des rois.

II
Jimmy et Wilkie

… L’un s’appelait Jimmy, l’autre Wilkie. Ils étaient frères. Tous deux avaient le col épais, la croupe large, le sabot plat, le chanfrein busqué et les dents bien longues et jaunes, mais usées, car ils allaient sur leurs dix ans ; et voilà sept ans déjà qu’ils étaient dans la mine. Leur écurie était à gauche, dans cette grande salle qui forme un octogone irrégulier, juste sous le puits, dont nul œil, pas même le leur, ne pouvait apercevoir le sommet perdu dans une forêt d’étançons tout noircis depuis des années et des années par la fine poussière de houille que les bennes laissaient tomber en remontant. On ne les tondait point ; mais on les lavait à grande eau tous les lundis matin ; et alors on pouvait voir que leurs poils, primitivement de couleur alezane, et devenus si longs que, surtout sur les jambes, ils avaient l’air d’une bourre frisée, se terminaient par une petite pointe d’argent, mince et claire comme une aiguille. Et c’était la nuit éternelle qui les avait blanchis de la sorte. L’obscurité coutumière dans laquelle ils vivaient leur avait donné aussi une espèce de mauvaise graisse qui les rendait encore plus rustauds et patauds que ne le sont d’ordinaire ceux de leur race. Et comme ils prenaient de l’âge, l’humidité et les courants d’air de la mine commençaient de leur raidir les muscles. Ils avaient des rhumatismes.

Ces deux bêtes d’apparence obtuse, avaient de l’intelligence et de la curiosité. Quand on fonçait une nouvelle galerie, ils regardaient les boisages d’un air entendu, et se disaient : « Un de ces jours, on nous fera passer par là ! » Et cela leur faisait plaisir, de passer par là. C’était un changement dans leur existence monotone. Mais d’ailleurs, une fois qu’ils avaient mis le pied sur une de ces routes souterraines, ils ne l’oubliaient jamais plus, ils la reconnaissaient sans l’aide, inutile pour eux, de la lampe des hercheurs, au sein de l’ombre farouche. La mine était leur univers. Ils ne s’y sentaient ni heureux ni malheureux. Ils y étaient. Pourtant, parfois, ils se disaient l’un à l’autre, dans leur langage confus et court fait de clins d’œil, de frémissements de la peau et de petits hennissements : « Il doit y avoir autre chose ; il me semble que jadis il y avait autre chose. » Mais quoi ? Ils ne se rappelaient plus. La mémoire de cet autre monde, où ils étaient nés, était abolie au fond de leur crâne étroit : il y avait si longtemps qu’ils étaient là ! Les animaux ont des rêves aussi. C’était comme un rêve qu’ils ne parvenaient point à se rappeler.

Un matin, ils furent étonnés qu’on ne vînt pas les chercher pour les atteler aux chariots. D’abord ils jouirent de ces instants de paresse, mais ils ne tardèrent pas à s’ennuyer. Et puis le silence et le vide inusités de la mine les inquiétait. Même elle était plus noire et triste que d’habitude ; on n’y voyait plus ces mille petites lueurs qui viennent du fond des galeries, on n’y entendait plus le tumulte des équipes qui descendent et remontent trois fois par vingt-quatre heures et leur servait à compter le temps. Enfin quelques jours plus tard leurs gardes détachèrent leurs licols. D’eux-mêmes ils sortirent de l’écurie, d’instinct ils allèrent se ranger à l’endroit d’où partent les rails de fer qui s’enfoncent dans la galerie principale. Mais on les détourna doucement pour les faire entrer dans la grande cage, sous le puits. Et l’un des gardes dit en riant :

— Il n’y a si mauvais vent qui ne porte bonheur à quelqu’un ! Ils vont être bien étonnés.

Et l’autre répondit :

— Le grand jour va les éblouir. Si on leur bandait les yeux ?

— Bah ! fit son camarade. Qu’ils s’habituent tout de suite ou plus tard…

Alors ils donnèrent un coup de sonnette, et brusquement, la cage s’enleva. Jimmy et Wilkie éprouvèrent une espèce d’angoisse du cœur qui les fit flageoler sur leurs larges pieds. Ils sentirent aussi une averse froide leur tomber sur le dos : c’était le puits qui pleurait son eau, à travers les cuvelages. Tout cela était nouveau, très nouveau : une expérience. Ils l’enregistrèrent dans leur cervelle obscure.

Mais au bout de deux minutes à peine, leur voyage vers les sommets se trouva terminé. Ils prirent pied sur une galerie dont le sol remontait, et au bout de laquelle se distinguait un phénomène inconnu : une lueur blanche et rose qui grandissait à chacun des pas qu’ils faisaient en avant. Une forge, sans doute, la lueur d’une forge : ils avaient déjà vu des forges dans la mine. Cependant un pressentiment mystérieux leur faisait deviner que ce n’était pas cela. Ils eurent peur, et renâclèrent. On les tira plus fort ; comme ils avaient confiance dans leurs guides, ils reprirent leur marche.

Et, brusquement, ce fut le jour !

Le jour, devant leurs pauvres yeux dont les poussières de charbon avaient rougi la sclérotique, et l’obscurité perpétuelle dilaté la pupille, le jour, et bien plus, et terrible, le jour de l’aube, avec une grande chose ronde suspendue en l’air, qui resplendissait, rayonnait, dardait, brûlait ! Rrran ! Fous de terreur, ils agrippèrent leurs sabots de derrière dans la glaise humide, levèrent la tête, secouèrent comme des sacs les hommes pendus à leur tête. Ils voulaient fuir, fuir en arrière, retourner au noir paternel, hospitalier, nourricier, connu…

— Conduisez-les tout de suite à l’écurie de surface, dit quelqu’un, il n’y a que demi-jour, ça les habituera !

Et insensiblement en effet ils s’habituèrent. Il y avait dans cette écurie des choses tout à fait extraordinaires, des mouches par exemple, et aussi des animaux plus gros, qui volaient comme des mouches : des moineaux qui venaient hardiment piquer un grain d’avoine et restaient ensuite en équilibre au milieu du vide, tant qu’ils voulaient ! Et puis on fit sortir Jimmy et Wilkie, et on les mit dans un pré.

Ils connurent alors les couleurs, qu’ils ignoraient. Jamais ils n’avaient vu de vert ! Quelquefois, dans la mine, on leur avait apporté des bottes d’herbes, mais ces herbes leur semblaient à peu près aussi noires que tout le reste de ce qui les entourait. Tandis que ce pré était vert, d’un vert éclatant, et il y apparaissait de petites taches jaunes et blanches, qui sont des fleurs. Ils apprirent ainsi qu’on pouvait distinguer le goût des choses par leurs nuances, et ceci leur fut sujet d’infinies méditations. D’autres expériences leur montrèrent qu’il fallait associer, presque toujours, l’impression de lumière et celle de chaleur, le froid et l’obscurité. Rien n’était plus déconcertant : ils avaient toujours su que le froid et la chaleur sont noirs, également noirs. Enfin dans ce monde qu’ils venaient de découvrir la vue n’était pas limitée. Elle s’étendait on ne savait où, bornée seulement par du bleu ou du gris, et ce bleu ou ce gris on ne le rencontrait jamais, il demeurait inaccessible. Toutefois ces magies n’avaient qu’un temps. Après une douzaine d’heures les choses redevenaient comme avant, c’est-à-dire naturelles, normales, raisonnables. Et pourtant ce moment leur était pénible, tandis que tous ces jeux de couleurs et de clartés leur inspiraient une allégresse incompréhensible. Souvent, effarés, ils couraient dans leur pré, sous le soleil, comme de jeunes chevaux. Donc ils n’avaient pas rêvé : ces choses existaient ! Des souvenirs ressuscitèrent en eux de leurs premières années. Ils furent des chevaux comme tous les chevaux, des chevaux de jour, qui dormaient la nuit.

Puis il arriva que les abords de la mine se remplirent d’hommes. La grève était finie. Fatigués de leur oisiveté, ces hommes étaient joyeux. En riant, ils défilaient, leur lampe à la main. Mais Jimmy et Wilkie passèrent avant eux. On les fit entrer dans la cage, et ils se retrouvèrent, sans savoir comment, dans la nuit souterraine. Leur vie redevint ce qu’elle avait été. Mais maintenant ils associaient des phénomènes entre lesquels, auparavant, jamais ils n’avaient entrevu de lien : quand la cage remontait, elle allait dans ce lieu très vaste, où il y avait des couleurs. Ils hennissaient en la voyant partir.

Quelques mois plus tard, Jimmy prit une fluxion de poitrine. Il languit cinq ou six jours et mourut. Jimmy ne comprit pas du tout pourquoi il restait couché, les jambes raides. La mort est encore plus difficile à comprendre pour les animaux que pour les humains. Quand Wilkie s’aperçut qu’on mettait son camarade dans la cage, il l’envia. « Il va retrouver, songea-t-il, cet endroit que nous avons vu en rêve, et qui existe. » Et il ne sut jamais que Wilkie n’avait rien retrouvé du tout, qu’une autre mine, encore plus sombre, véritablement éternelle…

III
Monographie des Pêcheurs à la ligne

A. M. Cunisset-Carnot.

Ce n’est qu’avec une respectueuse timidité que j’ose dédier ces quelques mots à l’éminent écrivain qui sait parler avec tant d’esprit et de compétence des bêtes, des champs, des eaux et des bois ; ce n’est qu’avec douleur que je m’adresse à lui, sachant que sans doute, endurci par une longue série de crimes, il ne sera point de mon avis. Mais j’ai foi cependant en son noble caractère : il sait que je n’obéis jamais qu’à ma conscience.

Il me faut lui révéler aujourd’hui, en même temps qu’à l’univers civilisé, la méfiance profonde qu’une série d’observations approfondies m’ont donnée des pêcheurs à la ligne. Hélas ! que j’eusse pourtant souhaité pouvoir me joindre à leur foule nombreuse, partager leurs plaisirs ! On m’avait décrit ces plaisirs comme doux, paisibles et champêtres. Mais ma première découverte a été qu’ils ne sont point champêtres. Ce n’est que par hasard que l’on rencontre quelques exemplaires de l’espèce loin des lieux habités, dissimulés au fond d’une anse écartée, à l’ombre des arbres, parmi des roseaux frisonnants. Bien plus souvent ce sont des animaux grégaires, et l’on peut affirmer comme une loi que le pêcheur à la ligne ne peut vivre qu’à la condition d’apercevoir, aussi près de lui que possible, la ligne, le bouchon et le bambou d’un autre pêcheur à la ligne. Enfin il apparaît d’autant plus rare que la campagne est vraiment rustique : il n’affectionne que les quais de pierre bordés d’usines et de masures. C’est le parasite des banlieues. Toutefois il est sauvage, inhumain, farouche et cruel.

Il est de toute évidence en effet que la pêche à la ligne est le seul sport qui consiste à faire du mal à une bête en suppliciant une autre bête, ce qui est le raffinement suprême — il faut bien qu’on me le concède — dans la perfidie et la férocité. On pêche les poissons avec des vers de vase, avec des vers de terre, avec des asticots, avec des mouches, et avec d’autres poissons. Quand ce sont des mouches, on leur introduit la pointe de l’hameçon dans le derrière, ou sous les élytres. Je n’ai pas d’élytres. Mais pour le reste, j’aime mieux ne point me le figurer. Quand ce sont des vers ou des asticots, on leur fourre l’hameçon dans le derrière, la bouche ou le milieu du dos : il y a trois écoles. Quand ce sont des poissons, on leur fait avaler l’hameçon jusqu’au creux de l’estomac, mais en s’arrangeant de telle sorte qu’ils survivent le plus longtemps possible à ce traitement. C’est l’Aquarium des Supplices. On peut arriver aussi à faire souffrir beaucoup d’animaux à la fois en pétrissant un grand nombre de vers dans un mélange infect, généralement composé de terre, de crottin de cheval, de fromage de Roquefort et d’assa fœtida. Les asticots ne doivent pas s’en plaindre, ils ont l’habitude, mais les vers de terre sont des animaux tout nus et très propres.

Enfin quand le poisson s’est laissé décevoir par ces pièges infâmes, on commence par lui déchirer la bouche : c’est ce qui s’appelle « ferrer ». Ensuite on le noie. On le noie dans le seul élément où il peut vivre, ce qui est incontestablement ajouter l’injure à l’insulte. Il est à croire que tout le suffoque, même l’indignation. Cependant, comme en général il n’est pas complètement mort quand il arrive à terre, on le met dans l’herbe mouillée, afin que son agonie dure très longtemps. Ainsi qu’il arrive toutes les fois qu’il s’agit de tortures, les petits enfants viennent voir.

Ces rites de la pêche à la ligne permettent déjà de supposer que celle-ci n’est pratiquée que par des hommes dont la mentalité est demeurée particulièrement rude et primitive. Et en effet, si l’on considère les instruments dont ils usent on s’aperçoit qu’ils n’ont pas changé depuis l’âge de pierre. Tout au plus l’hameçon est-il maintenant d’acier bleui au lieu d’être en os, mais le fil qui le retient continue à être fait non pas d’un des textiles découverts par la civilisation, mais d’un crin de cheval, exactement comme à l’époque où nos pères allaient tout nus, avec du poil sur tout le corps. Ceci constitue déjà une forte présomption contre les pêcheurs à la ligne. L’expérience d’ailleurs la confirme. Quels sont les peuples qui se classent le plus bas dans l’échelle de l’humanité ? Ce sont les Fuégiens et les Esquimaux : ils sont tous pêcheurs à la ligne. Enfin un simple coup d’œil jeté, dans notre patrie même, sur les pêcheurs à la ligne en général, et sur ceux du bassin de la Seine en particulier, ne peut que confirmer la triste et impartiale sévérité de ce jugement.

C’est une habitude des peuples barbares, on le sait, de ne se déplacer qu’en foule. Les sauvages se rencontrent presque toujours en troupe, même au Jardin d’Acclimatation. Il en est de même des pêcheurs à la ligne. Bien qu’ils ne soient pas sociables, au sens élevé qu’il est légitime de donner à ce mot, je signalais tout à l’heure le besoin singulier qu’ils ont de ne pas se quitter des yeux. Et on les voit tous se porter, avec aveuglement, par masses épaisses, vers les mêmes rivières et les mêmes marais pestilentiels. Ces migrations sont saisonnières, ce qui est encore une preuve qu’ils restent voués aux instincts les plus primitifs de l’humanité. On me répondra que les chasseurs font de même. Il est permis de croire que ceux-ci appartiennent à des races dont la civilisation est déjà un peu plus avancée, car il est rare qu’ils emmènent avec eux, dans ces déplacements collectifs, leurs femmes et leurs enfants. Les pêcheurs à la ligne, au contraire, à l’instar des hordes primitives, sont presque toujours accompagnés de leurs familles, qui campent alors dans des abris d’une architecture rudimentaire, dénommés guinguettes. Les femmes et les enfants, poussant des cris qui n’ont rien d’humain, y exécutent des danses rituelles, dont l’une des figures consiste à s’élever dans les airs et à en retomber en mesure, au moyen d’un système de planches et de cordes qu’on appelle escarpolette. C’est ainsi que ces femmes invoquent les esprits de la horde, en faveur des exercices cruels de leurs époux.

Les costumes de ces malheureux sont presque toujours sommaires, ainsi qu’il fallait s’y attendre. Beaucoup ont les jambes nues. La plupart portent des chapeaux faits d’une écorce grossière, dont la forme rappelle celle du pétase, coiffure archaïque qu’on ne retrouve guère que sur les bas-reliefs des monuments grecs, mais surtout le paillasson des Sakhalaves. Si on leur adresse la parole, ils ne vous répondent pas. Certains savants supposent qu’ils ont pourtant un langage monosyllabique, extrêmement restreint en tout cas, et qui n’a pas encore été suffisamment étudié pour qu’on en puisse comprendre le sens.

Vers la fin du jour, il leur arrive fréquemment de se nourrir sur place du produit de leur pêche, avec une épouvantable voracité. Ils ajoutent des boissons enivrantes, composées du jus de certaines plantes nocives.

De plus, et c’est là-dessus qu’il faut que j’insiste pour finir, une enquête patiente m’a permis de constater que les pêcheurs à la ligne et les clients des cafés-concerts ne forment qu’un seul et même peuple. On les retrouve la nuit, écoutant avec une sorte de morne ivresse des refrains bizarres, dépourvus de sens, et qui ramènent la musique, le rythme et la parole aux âges les plus brutaux qu’ait traversés l’espèce humaine : Cela seul suffirait à justifier l’effroi qu’ils doivent causés à des civilisés.

Le Radeau

I
Le Radeau

… Tout ce que ses camarades, amants comme lui de l’Idée, eussent jamais trouvé à lui reprocher, c’est qu’il n’était point un militant. On ne l’avait vu prendre part à aucun cambriolage, à aucun crime, pas même jeter une bombe, et quant à la fabrication de la fausse monnaie, il se bornait à l’approuver platoniquement, à titre de légitime manœuvre contre les États organisés. Ce n’était qu’un théoricien, mais fervent. En lui-même il s’applaudissait de la rigueur farouche de sa raison. L’individu seul lui paraissait demeurer l’irréductible unité. L’individu n’a pas d’ordre à recevoir, pas plus qu’il n’en peut donner. Il est sans devoirs, sans obligations, sans règle ; ou du moins sa règle est en lui ; elle ne peut venir d’ailleurs. Donc il ne peut y avoir de propriété. Tout homme étant autonome et autocrate, toute chose est à lui, il peut tout prendre. A plus forte raison n’y a-t-il pas de patrie. C’est au nom de la patrie que les organismes politiques s’arrogent le droit d’exiger des esclaves qu’ils bernent, en les appelant citoyens, l’obéissance aux lois, l’argent de l’impôt, le service militaire. Et cela est monstrueux et ridicule. Hypocritement, l’État se cache sous la patrie. Hypocritement, c’est au nom de la patrie qu’il forge des chaînes à l’individu. Nous ne comprenons déjà plus qu’aux siècles passés on ait voulu imposer un Dieu, une religion, un culte déterminé à celui-ci. Plus tard, on ne comprendra pas davantage qu’au vingtième siècle on ait voulu lui imposer une patrie. On conçoit déjà cependant qu’il en peut changer. Pourquoi ne veut-on pas admettre qu’il peut n’en accepter aucune ?

Telle était l’âpre foi de Paul-Louis Durand, individualiste. Comme il l’avait, toute sa vie, confessée publiquement sans jamais cacher les ardeurs de son prosélytisme, les assauts fort vifs que certains de ses amis, auxquels la théorie ne suffit plus, livrent à cette heure aux personnes et aux propriétés, eurent pour lui un double résultat, assez désagréable. Le premier fut que l’ensemble des citoyens comprirent instinctivement, et tout à coup, que s’ils sont groupés en État, c’est justement pour que cet État, en échange des services qu’il leur demande, leur assure la paix et la sécurité : en sorte qu’il y eut un arrêt subit et manifeste des progrès de l’Idée. Le second fut que Paul-Louis Durand se trouva subitement en butte aux indiscrètes persécutions de la police. Et las de voir son appartement fouillé, ses papiers confisqués, ses démarches suivies, il songea qu’un séjour de quelques mois en Amérique ne pourrait avoir pour lui que des avantages.

Donc, après avoir passé quelques semaines en Angleterre, il s’embarqua sur un vaste navire dont on lui avait dit beaucoup de bien, et qui se nommait le Titanic. Pour individualiste que l’on soit, on ne dédaigne pas le luxe et le confortable. Au contraire, et c’est même un des axiomes de cette religion nouvelle que plus tard, réduite à quelques milliers de vivants par un sage malthusianisme, l’humanité tout entière connaîtra des jouissances illimitées. Après quoi, je présume, elle disparaîtra, par impossibilité de s’entretenir ; à moins toutefois qu’elle ne soumette à l’esclavage et à la reproduction ce qu’on est convenu d’appeler les races inférieures. Mais alors ces races inférieures, qui seront le nombre et la force, n’inventeront-elles pas une sorte particulière de revendications collectives ou individuelles ? C’est une question dont nous parlerons un autre jour.

Paul-Louis Durand n’eut pas d’ailleurs longtemps à y penser. On sait l’affreuse catastrophe qui engloutit, comme une coquille de noix, ce paquebot vaste comme une ville. Quand Paul-Louis vit qu’on mettait les canots à la mer, il se hâta. Un jeune officier du bord, correct et froid, en grand uniforme — il est bon, il est utile de se faire beau pour mourir : cela donne du courage et de la générosité, l’âme se règle sur le corps — le retint par le collet de son ulster en lui disant d’une voix nette :

— Qu’est-ce que vous faites là, vous ?

— Vous le voyez, répliqua Paul-Louis. Je m’embarque.

— Les femmes et les enfants d’abord, répondit l’officier. Et du reste je vous préviens qu’il n’y aura place que pour eux ; il n’y a pas assez de canots.

Ses principes mêmes obligeaient Durand à considérer sa propre vie comme plus précieuse que celles du petit milliard d’individus qui peuplent le globe. Il essaya de se dégager, et sentit un revolver contre sa tempe. C’était un intellectuel : il eut le temps d’éprouver quelque chose comme du respect pour cet homme qui montrait une décision égale à celle des ennemis de la société. Cependant il protesta :

— Qu’est-ce que ça peut faire, à moi et à vous, les femmes et les enfants ? Ce n’est pas le moment de faire de la galanterie.

— Ce n’est pas de la galanterie, répliqua l’officier. Je suppose… well, je suppose que c’est parce que les enfants, c’est l’avenir, et les femmes la possibilité de faire des hommes pour nous remplacer, puisque… Et puis, go to hell, sir ! Je n’ai pas le temps de causer.

Comme Paul-Louis Durand était en train de se demander, avec quelque étonnement, s’il est en vérité parfois des intérêts qui priment ceux de l’individu, le grand paquebot piqua du nez comme un cygne monstrueux qui cherche un poisson dans l’eau noire. Seulement, il ne releva point la tête, il ne la releva jamais ! Et tandis qu’une lamentation farouche s’élevait du navire, une lamentation qui montait et s’abaissait comme un chant, Paul-Louis, perdant l’équilibre, se sentit précipiter dans la mer. Elle était si froide qu’il se dit qu’il ne pourrait nager bien longtemps. Cependant il avait entendu parler des terribles remous que font en coulant les grands navires. Il s’efforça de s’éloigner. Dans l’ombre cruelle qui étreignait ses yeux comme une chose matérielle et visqueuse, il sentit subitement sous sa main quelque chose de solide. C’était un appareil de sauvetage, un radeau de liège qui céda sous son poids ; mais cela même lui permit d’y monter. Cet abri était assez large, relativement solide. En rampant il en atteignit le centre et se mit debout sur ses pieds.

Il était sauvé. Et à cet instant même une peur mystique, inexorable et désastreuse, augmenta pourtant le grelottement de sa chair misérable. Il était seul, tout seul au milieu de la mer ! Il ne pouvait pas rester seul, il avait bien plus peur, tout seul sur cette épave, que tout à l’heure, sur le bateau, au milieu de ces quinze cents hommes qui attendaient la mort avec lui. L’iceberg, se rapprochant, éclaira la nuit d’une lueur blanchâtre, et il aperçut, à cette lueur, un homme qui s’agitait dans l’eau à quelques pieds de lui, soutenu par sa ceinture de sauvetage. Il lui cria :