PAUL KER

En Pénitence chez les Jésuites

CORRESPONDANCE D’UN LYCÉEN

TROISIÈME ÉDITION

PARIS
PIERRE TÉQUI, LIBRAIRE-ÉDITEUR
82, RUE BONAPARTE, 82

1910
Tous droits réservés.

Ceci n’est pas un roman : c’est une histoire vécue.

Je n’ai pas été élevé sur les genoux de la Compagnie de Jésus. C’est l’Université qui s’est appliquée la première à dégrossir ma jeune intelligence et à la former. Je lui sais gré de ses louables intentions. Mais la vérité m’oblige à dire que, si je vaux quelque chose, ce n’est pas à elle que je le dois. Je l’ai, bien qu’involontairement, quittée d’assez bonne heure pour avoir le temps de faire peau neuve sous une autre influence. Les pages qu’on va lire marquent les diverses phases de mon évolution.

Elles sont d’un jeune homme qui dit, au jour le jour, ce qu’il a senti, ce qu’il a vu, et qui le dit sans arrière-pensée. J’aurais pu leur donner un tour moins juvénile, les corriger : je les aurais gâtées. Je les livre au public telles que je les ai retrouvées, un peu jaunies déjà par l’âge, dans des tiroirs longtemps oubliés. A une époque où le mot d’ordre est de courir sus aux Jésuites, ce témoignage primesautier d’un lycéen devenu leur élève pourra, sinon guérir les aveugles volontaires — miracle difficile — du moins ouvrir quelques yeux qui cherchent sincèrement la lumière.

Il y a de par le monde des égarés intelligents qui, après avoir reçu chez les Jésuites, quelquefois pour l’amour de Dieu, le pain du corps et celui de l’âme, le leur ont, depuis, vilainement craché au visage. J’en appelle à ceux-là : ils ne sont pas sujets à caution. Qu’ils soient francs, et je les défie de me taxer d’exagération ou de mensonge.

Néanmoins, on est tellement habitué dans certains milieux à regarder les Jésuites, qu’on n’a d’ailleurs jamais vus de près, comme des êtres à part, ténébreux, insaisissables, essentiellement retors et louches, que je ne me flatte pas outre mesure d’être cru sur parole. On dira que je suis un jésuite masqué. Il ne me restera qu’une ressource : c’est de répondre à ces incrédules : « Allez, une bonne fois, y voir vous-mêmes. »

Il s’en trouvera peut-être qui auront assez de courage et de loyauté pour faire cet essai, quand les Jésuites seront rentrés chez eux — ce qui ne peut tarder bien longtemps, s’il est vrai, comme on le dit volontiers, qu’étant sortis par les portes, ils ont l’habitude de rentrer par les fenêtres.

En Pénitence chez les Jésuites

LETTRE 1

A
mon condisciple et ami Louis X., élève de Rhétorique au lycée de Z.

1er octobre 187…

Mon cher Louis,

Je t’annonce une nouvelle que tu ne voudras pas croire. J’y crois à peine moi-même… Hélas !

Tu me connais de longue date et tu sais que, si je ne suis pas un mauvais cœur, sans me vanter, je n’ai jamais été un modèle de travail, de discipline et de sérieux. Ah, le sérieux ! Voilà un mot qui m’horripile ! On me le répète le matin, on me le répète le soir, on me le fait manger à toutes les sauces : j’en étouffe. Que diable ! Je ne suis pas un bénédictin pour sécher sur des bouquins savants, ni un chartreux pour moisir en cellule et me nourrir de silence, d’eau claire et de pénitence. Je vais avoir seize ans ; j’ai dans les veines du sang qui bout, dans la cervelle quelques idées pas plus sottes que d’autres, dans le cœur… Ma foi, est-ce qu’on sait, à nos âges, ce qu’on a dans le cœur ? Tout, par le désir ; en réalité, rien, rien que le vide, la faim, la soif d’un idéal qui est dans les étoiles, à des milliers de lieues… Oh ! j’en pleurerais une journée !

Mais tout cela ne t’apprend pas la chose étonnante, stupéfiante. La voici toute crue. Mon père vient de me déclarer qu’il me retire du lycée pour me mettre chez les Jésuites.

Tu as bien entendu : CHEZ LES JÉSUITES. En pénitence, naturellement.

A première vue, ça paraît monstrueux, n’est-ce pas ? A la seconde, à la troisième, à la vingtième fois, c’est toujours pire. A la fin, c’est comme dans les romans, tu sais ? — un tel saisissement de douleur inattendue que, ne pouvant pleurer, on se met à rire, comme à Charenton.

J’en suis là, mon ami. Je n’ai fait aucune objection à mon père : ce qu’il veut, je sais qu’il le veut. Ma mère le regarde, me regarde et ne dit rien : je vois qu’elle attend l’œuvre du temps.

A demain. Plains-moi.

Ton malheureux ami,

Paul.

2. Au même.

2 octobre.

Mon cher Louis,

La nuit porte conseil, dit-on : je ne m’en aperçois guère. J’en ai passé une horrible. Un cauchemar continu. Sur mon estomac je sentais les deux larges pieds d’un Jésuite, énorme comme un saint Christophe, qui avec la hampe pointue de sa lourde croix de procession me fouillait le cœur. Un autre m’étranglait avec un immense chapelet, roulé en forme de serpent autour de mon cou. Un troisième me grillait les pieds, comme au temps de l’Inquisition, pendant qu’une douzaine d’autres, jeunes et vieux, avec des grimaces de démon, dansaient autour de mon lit une sarabande insensée.

Il paraît que j’ai crié au secours : ma mère est venue et, me trouvant la tête en feu, m’a mis des compresses qui ont peu à peu calmé la fièvre. Alors j’ai dormi tranquillement jusqu’à dix heures du matin. Au déjeuner, mon père me dit : « Tu as eu trop d’appétit hier soir ; le régime des Jésuites te fera du bien : ils mangent peu au souper. C’est de l’hygiène bien comprise. »

Remarque, mon ami, comme les résolutions arrêtées d’un homme changent ses opinions. Mon père n’aime pas plus que moi les Jésuites et, s’il les connaît, c’est par ouï-dire, sans être sûr de rien. Néanmoins, depuis qu’il a résolu de me livrer à eux, tu vas voir qu’il leur prêtera toutes les qualités qu’il désire trouver chez eux pour ma correction. Il entre dans l’aveuglement incurable — et moi, par le fait, j’entre dans la fatalité…


J’ai été interrompu dans ma chambre. Deux coups discrets à la porte. C’était ma sœur Jeanne, qui a ton âge, un an de plus que moi. Elle m’embrassa plus fort que d’habitude, en m’appelant son petit Paul. Cela me mit en défiance :

« C’est maman qui t’envoie ?

— Non, c’est moi qui viens te consoler.

— Vrai ?

— Vrai. »

Une petite larme perla au coin de ses yeux parfaitement limpides. Mon cœur fit un bond. Après un silence :

« Tu as gros cœur, dit-elle, de ne pas rentrer au lycée ?

— Oui, répondis-je péniblement.

— Tu avais là des amis ?

— Plusieurs, un surtout : je lui écrivais, quand tu es entrée.

— Celui-là, je le connais ; il est bon. Mais, les autres, l’étaient-ils tous ? »

Je la regardai avec quelque surprise : elle ne m’avait jamais encore fait cette question. Elle la répéta de sa voix la plus douce, et son œil scrutateur plongeait au fond du mien : il fallut répondre :

« Bons… comme moi », fis-je un peu troublé. « Pourquoi cette question ?

— Parce que, s’ils avaient été tout à fait bons, notre père n’aurait pas eu besoin de chercher pour toi un autre milieu. C’est leur faute, si l’on t’envoie chez les Jésuites.

— Mes amis actuels valent peut-être bien ceux que j’aurai.

— Peut-être est le vrai mot ; car nous n’en savons rien encore, ni toi ni moi. Tu vas en faire l’expérience, mon petit Paul, dans quelques jours : si elle réussit, tu seras moins malheureux.

— Et si elle ne réussit pas ?

— Tu reviendras.

— Mais les élèves ne sont pas tout, repris-je. Il y a surtout les maîtres, que j’ai la tentation d’en voyer promener à tous les…

— Chut ! Les connais-tu ?

— Je les vois d’ici :

Hommes noirs, d’où sortez-vous ?

Nous sortons de dessous terre…

Si je te chantais le reste, tu serais édifiée sur leur compte.

— Mal édifiée, j’imagine. Chanson n’est pas raison. Il faut voir avant de juger.

— Jeanne, je te trouve aujourd’hui extraordinairement raisonnable.

— C’est que je souhaite très vivement, cher petit frère, que tu le sois toi-même, et que tu prennes du bon côté l’épreuve à laquelle tu vas être soumis. Dis, le veux-tu, pour faire plaisir à ta grande sœur qui t’aime bien ? Me promets-tu d’accepter franchement ta situation, de ne pas donner du chagrin à maman et à moi, et d’être sage chez les Jésuites ? »

Qu’aurais-tu fait à ma place, mon ami ? Je n’en sais rien. Moi, j’ai le cœur bête. Je me suis jeté en pleurant dans les bras de ma grande sœur Jeanne et je lui ai promis tout ce qu’elle a voulu.

A ce propos, je vais te faire une confidence. Vois-tu, moi, avec le tempérament que j’ai, je ne me marierai jamais. La raison, c’est que, si j’avais une femme revêche, je la battrais comme plâtre, jusqu’à extinction ; si j’en avais une comme ma sœur Jeanne, elle m’enroulerait autour de son petit doigt, et alors, adieu toute dignité ! Or, je tiens à ma dignité.

Il est vrai que j’aime follement ma sœur Jeanne, bien qu’élevée chez des nonnes par la volonté de ma sainte femme de mère, que mon père n’a jamais osé contrarier. Elle m’a empêché de faire plus d’une sottise, depuis que j’en suis capable. Ça vaut un peu de reconnaissance et je tiendrai la parole donnée : s’ensuivra que pourra.

Nous partons après-demain pour la jésuitière. J’en ai froid dans le dos. Tu sauras dans quelques jours mes premières impressions.

Adieu, mon ami ; sois plus heureux que moi.

Paul.

3. Au même.

H., le 7 octobre.

Mon cher ami,

Eh bien, j’y suis : c’est invraisemblable et pourtant vrai. Mais ce qui te paraîtra tout à fait drôle, comme à moi, c’est que — je ne sais comment te dire cela — je ne m’y trouve qu’à moitié mal. J’en suis furieux : j’espérais autre chose. Ces Jésuites ne sont pas si noirs que je croyais et je n’en ai pas vu un qui ait des pieds de bouc. Quant à leurs élèves, dame !… Tu sais que je n’oublierai jamais les camarades du lycée, et toi, d’abord, tu es hors de pair. Ceux-ci ont une tournure différente.

Mais commençons par le commencement. Mon nouveau professeur, entre autres conseils, nous a recommandé hier de ne jamais torcher nos lettres, quel qu’en soit le destinataire, par respect pour nous-mêmes et pour notre belle langue française. Je vais m’appliquer sans me torturer, comme il nous disait encore. Tu vois que je deviens docile.

Donc, il y a trois jours, mon père conduisit le malheureux mouton à la boucherie. Une belle boucherie, ma foi, et bien achalandée, à ce que j’ai vu depuis. Un long frater en redingote noire nous ouvrit, avec un sourire qui disait clairement : « Encore un de pris au piège ! » Vaste parloir très gai, sans nul doute pour narguer la tristesse des rares et courtes entrevues de famille, avec des bustes de grands hommes et des tableaux d’honneur pour les petits enfants sages… Mais en voilà un pour la rhétorique ! C’est là-dessus que j’ai à me faire afficher pour le plaisir de ma sœur ? Tout est prévu : les fiches blanches sont déjà prêtes dans leurs coulisses en ferblanterie dorée, qu’ils veulent faire passer pour de l’or.

Arrive le Père Recteur, comme qui dirait le proviseur de l’endroit, un bel homme, air et tenue graves, rien d’administratif. Quand mon père me présenta à lui, son regard s’épanouit. Il me prit la main et, la sentant un peu trembler, il me baisa au front, comme un innocent :

« Soyez le bienvenu, mon enfant, dit-il. Nous tâcherons de faire de vous, si vous le voulez bien, un élève meilleur encore que vous ne l’êtes déjà. »

Rouerie jésuitique, pensai-je. Il sait parfaitement que je suis une manière de cancre : mon père le lui a écrit et va le répéter devant moi. C’est en effet ce qui eut lieu.

Quand l’abatage fut fini, le Père Recteur dit simplement :

« Monsieur, le passé est passé ; personne ici ne le reprochera à votre fils. Il aura la réputation qu’il va se faire par ses actes, et je suis sûr qu’elle sera bonne : n’est-ce pas, Paul ? »

Ce ton et cette confiance dans ma bonne volonté future m’entrèrent dans le cœur, malgré moi. Je répondis, sans trop hésiter :

« Oui, monsieur.

— Dites mon Père », reprit-il en souriant : « c’est le nom qu’on donne ici aux maîtres et qu’ils tâchent de mériter. »

Je répétai docilement : « Oui, mon Père, » — et je sentis que le filet m’envahissait.

On me présenta ensuite au Père Préfet (c’est le censeur) : il me plut moins que l’autre. Celui-ci personnifie le règlement : je m’en passerais volontiers. Pourtant il fut aimable et nous promena par tout l’établissement, nous expliquant tous les détails qui pouvaient nous intéresser, sans le fastidieux boniment auquel je m’attendais.

La boîte n’est vraiment pas vilaine. Il y a de l’air et du jour partout, même dans les sous-sols, où se trouvent les réfectoires. Les classes, les études sont spacieuses, les murs peints en couleur claire. La monotonie des longs corridors est égayée par des statues, par de jolies gravures historiques, militaires, artistiques, qui en font de véritables galeries. Dortoirs d’une propreté irréprochable, cirés, hauts et larges, avec des lavabos et des sommiers perfectionnés. Mais pas d’alcôves : les lits, à distance convenable, sont en vue les uns des autres. Le Père Préfet nous dit : « C’est pour apprendre aux enfants à se respecter, et l’air circule plus librement. » J’aurais préféré un coin fermé, pour pouvoir pleurer à mon aise » Mais il faut bien se plier. D’ailleurs, depuis trois jours que je fais comme tout le monde, l’habitude vient.

Je sens qu’elle viendra pour bien d’autres choses, dont je n’avais pas idée jusqu’à présent. C’est comme si j’avais changé de pays. A plus tard le reste. Je te serre la main.

Ton ami toujours,

Paul.

4. Au même.

9 octobre.

Mon cher Louis,

Ta lettre de condoléance, qui m’a tortillé le cœur, me prouve que je n’ai pas encore le pied aussi marin que je croyais. Oui, c’est l’exil ; oui, c’est une vie nouvelle à apprendre ; oui, c’est rude par moments. Mais déjà je n’ose plus trop parler de mon malheur. Pourquoi ? Écoute la suite de mes débuts.

Quand on m’eut indiqué ma place à l’étude et au dortoir, mon père me dit que j’aurais mauvaise grâce à ne pas être satisfait, qu’il l’était, lui, pleinement, et qu’il comptait sur moi. Après quoi, il m’embrassa et partit. La dernière amarre était coupée ; je revins du parloir le cœur serré à m’étouffer, et je lus devant moi, en l’air, écrite avec des lettres de feu, la terrible inscription du Dante :

Lasciate ogni speranza, voi ch’ entrate[1] !

[1] Laissez toute espérance, vous qui entrez !

La portion d’enfer où l’on me conduisit d’abord, ce fut la cour de récréation. Une quinzaine d’élèves déjà rentrés y causaient entre eux, groupés autour d’un surveillant en soutane. J’eus un frisson, en me rappelant comment j’avais été accueilli, lors de mon entrée au lycée, par mes camarades de cinquième : la connaissance s’était faite à coups de poing et à coups de pied, aussi généreusement donnés que vivement rendus, et je ne fus sauvé d’une déconfiture complète que par l’intervention compatissante d’un vieux camarade dont tu sais le nom. Je t’en reste reconnaissant. Ici, qu’allait-il m’advenir, à moi lycéen ?

Le surveillant s’avança :

« Paul Ker, élève de rhétorique », lui dit le Père Préfet, qui m’accompagnait. « Ayez soin de lui ; ce sera un de vos bons élèves. »

Le surveillant me tendit la main et me mena au groupe :

« Un nouveau rhétoricien », dit-il. « Qui se charge de le piloter ?

— Moi, moi », répondirent deux des plus jeunes, qui me prirent chacun sous un bras, sans façons. « Allons faire un tour de promenade. Tu sais, nous en sommes aussi, de la rhéto : une classe de bons enfants, tu vas voir, et un chic professeur. Tu ne t’ennuieras pas. »

J’étais ahuri de cet accueil inattendu, mais me laissai aller.

« D’où viens-tu ? » me dit l’un.

— De tel endroit.

— Un collège de prêtres ?

— Non, de laïques.

— Alors, tu seras mieux ici.

— Es-tu fort ? » demanda l’autre.

— Ça dépend. »

Et nous voilà partis à causer, à tort et à travers, de nos études, de nos espérances, de nos craintes pour l’avenir, comme si nous nous étions toujours connus. De temps à autre, l’un des deux se détachait pour aller serrer la main d’un nouvel arrivant, qu’il amenait ensuite avec lui. En moins d’une heure, j’avais fait vingt-cinq connaissances et j’étais de la famille.

J’ai entendu parler quelquefois de l’esprit de corps qui règne chez les Jésuites : si leurs élèves l’entendent de cette façon-là, je ne m’en plaindrai point. Tu conviendras qu’elle est plus encourageante que celle de mes anciens camarades de cinquième.

Le soir de la rentrée, je soupai bien, je ne dormis pas mal, et comme on se leva tard, ce premier jour scolaire, et que le soleil entrait à flots joyeux par les grandes fenêtres, je faillis oublier que j’étais en prison.

Dans la matinée, messe du Saint-Esprit et sermon. J’avais un peu désappris mes prières et me suis trouvé dépaysé dans un milieu qui me parut assez dévot, trop dévot. Il y a là un point noir, qui m’inquiète : les Jésuites respecteront-ils ma liberté de conscience ?

Ce soir-là et le lendemain matin, compositions de passage. J’ai trimé comme un nègre. Tu comprends que mon honneur est engagé à ce que, n’ayant pas été tout à fait dernier de classe au lycée, je ne le sois pas ici. J’ai peur que les études ne soient fortes. Si je dois être remercié, je ne voudrais pas l’être pour crime de bêtise.

Adieu, Louis.

Ton ami,

Paul.

5. Au même.

10 octobre.

Mon cher Louis,

Je suis définitivement reçu en rhétorique ; c’est un gros pavé de moins sur le cœur. J’avais une peur bleue de descendre en humanités : outre l’humiliation, cette dégringolade eût amené un changement de division et la perte de mes premiers camarades, qui, décidément, sont de braves garçons.

Ils ne m’ont pas trompé en me disant que j’aurais un chic professeur. Chic, il l’est, d’abord, parce qu’il a bien voulu me garder dans sa classe. Il faut que je te raconte, puisque je veux te raconter tout, comment la chose s’est faite.

Il y a ici, et, paraît-il, dans tous les collèges des Jésuites, un usage qui n’a rien de correspondant au lycée et qui suffirait à mettre un abîme entre mes anciens professeurs et ceux-ci. Chaque jour, pendant l’étude de onze heures à midi, le corridor qui longe les salles d’étude se transforme en salle des pas-perdus. Les professeurs viennent frapper à la porte et, par l’entremise de l’élève portier, gros personnage aimable et discret, appellent tour à tour leurs élèves, surtout les plus faibles, et, tout en arpentant avec eux le parquet, revoient les copies, font rendre compte des fautes, donnent des conseils appropriés à chacun, quelquefois un reproche qui, fulminé en pleine classe, aurait été trop mortifiant, et puis les renvoient à leur travail, joyeux ou contrits, toujours encouragés à mieux faire.

Le lendemain de nos compositions de passage, assis à mon pupitre, j’observais depuis quelque temps ce va-et-vient, et cherchais à en lire la signification sur la physionomie diversement émue de ceux qui rentraient, quand on vint aussi m’appeler. Mon professeur était là, qui me demanda tout d’abord si je ne m’ennuyais pas trop, puis si j’étais un travailleur. Comme, à cette dernière question, je répondais d’un ton que ma conscience rendait assez mal assuré, il me dit :

« Je ne sais si, dans vos deux compositions de passage, vous avez donné tout ce que vous pouviez. La composition française témoigne d’une certaine facilité : les deux autres sont faibles. »

Je me crus perdu ; il le vit dans mes yeux, qui durent se troubler. Son regard se fixa sur moi durant quelques secondes, comme pour sonder mes dispositions ; puis il me demanda :

« Seriez-vous content de rester en rhétorique ? »

Deux grosses larmes répondirent pour moi.

« Et si je vous garde, me promettez-vous de ne pas m’en faire repentir ?

— Oui, mon Père.

— Eh bien, mon enfant, vous resterez avec moi. J’accepte votre parole : souvenez-vous que c’est une parole d’honneur. »

Je le remerciai, comme tu penses bien. Il m’indiqua les défauts et les lacunes de mes compositions, me dit sur quoi devait porter mon effort et me promit, à son tour, de m’aider dans la mesure de ma bonne volonté.

Ai-je besoin d’ajouter que je revins à ma place heureux, disposé à tout et conquis ? Avec ces procédés-là, renouvelés de ma sœur Jeanne, on fera de moi ce qu’on voudra. C’est vrai que j’ai le cœur bête… Mais je suis bien content, tout de même, d’être en rhéto.

N’ayant vu que les classes du lycée, tu ne te figures pas ce qu’est la mienne. Je ne veux pas établir de comparaison ; tu la feras tout seul.

D’abord, notre professeur parle et nous écoutons. Cela me paraît maintenant élémentaire ; mais tu sais ce qui en était, l’an dernier, quand notre pauvre professeur de seconde, myope plus ou moins volontaire, parlait des heures durant à nos dos, tandis que nous jouions sur le banc au piquet ou à l’écarté. Mon professeur n’est même pas licencié, dit-on ; c’est, évidemment, parce qu’il n’a pas voulu l’être, car il est de force à en remontrer à n’importe qui. Mais ce qui me charme, c’est qu’avec toute sa science, dans tout ce qu’il dit, il n’y a pas un mot pour faire valoir sa personne, mais, au contraire, une évidente et constante préoccupation de se faire parfaitement comprendre, de nous introduire au cœur des choses, de nous y intéresser. On sent que nous ne sommes pas là pour lui créer un auditoire, mais qu’il y est pour nous instruire, et que, dans ce but, il met en œuvre toutes les ressources de son esprit, sa profonde connaissance des jeunes gens et une méthode rigoureuse. Quand il a fini de parler, vient le tour des élèves. La classe est divisée en deux camps, où chaque élève a son numéro d’ordre selon son mérite. Quand l’un d’entre nous est désigné par le professeur pour répéter la leçon qu’on vient d’entendre, avec lui se lève dans le camp opposé son émule, qui l’écoute attentivement, guette la moindre erreur, et, dès qu’elle se produit, la relève vigoureusement. A son tour, il est invité à parler et devra se garantir contre les mêmes corrections. Quelquefois, au défaut de l’émule, c’est un autre soldat du camp adverse qui reprend, toujours avec permission du professeur. Lorsque, parfois, un malheureux laisse échapper une bourde trop forte, vingt doigts indignés se lèvent pour demander à la redresser. D’autres fois, il y a reprise à faux ; alors la riposte ne se fait pas attendre, suivie souvent d’une contre-riposte et d’un véritable feu croisé d’artillerie littéraire, auquel un geste du maître impose silence, pour dire de quel côté est le bon droit et la vérité.

On me dit que ce système d’émulation, pratiqué chez les grands avec une modération relative, est poussé dans les classes inférieures à un degré où l’animation touche à la férocité, et je n’ai pas de peine à le croire, quand, à certains beaux jours où les fenêtres sont ouvertes, j’entends les cris de victoire que lancent, au fort d’une bataille sur la grammaire latine ou grecque, nos cadets de cinquième ou de sixième. La première fois, j’avais cru à une petite révolution !

Le fait est qu’on ne dort pas en classe, et qu’à ce fourbissage l’esprit le plus rouillé peut gagner un certain lustre. Espérons que je n’arrive pas trop tard.

Adieu, Louis. C’est ma dernière lettre un peu longue ; demain on commence à piocher en règle.

Ton ami,

Paul.

6. Au même.

15 octobre.

Mon cher Louis,

Mais oui, je suis bavard, très bavard, et pas seulement avec toi. La preuve, c’est que je viens de m’entendre proclamer solennellement par le P. Préfet, du haut de la chaire d’étude, devant toute la division, qui admirait jusqu’à présent ma sagesse exemplaire, un premier Æ de conduite, pour avoir dit trois mots… par jour à mon voisin. Mais tu ne sais peut-être pas ce que c’est qu’un Æ. Voici :

Les notes de semaine, ici, sont une affaire d’État. On en tremble huit jours d’avance, et même de plus loin, quand il s’agit de sorties ; car n’a pas de sorties qui veut, il faut qu’elles soient méritées. Tout ici se paye, le bien par des faveurs, le mal par des privations. Cela peut devenir désagréable ; mais, au fond, c’est justice.

Or, chaque semaine, on a droit à quatre notes : deux d’application, pour l’étude et pour la classe ; deux de conduite, pour l’ordre général et pour la classe. Elles s’expriment, non point par des chiffres, mais par des lettres ; il paraît que c’est moins brutal et plus commode. A, c’est très bien ; E, bien ; I, médiocre ; O, mal ; U, la porte. Mais, par miséricorde pour la pauvre nature humaine, et pour qu’on ne dégringole pas trop vite la redoutable échelle, on a jésuitiquement (morale relâchée !) inventé des échelons intermédiaires par voie de combinaison : Æ, presque très bien ; EI, passable ; IO, presque mal ; OU, le seuil de la porte. Les deux dernières notes OU, U, ne se voient jamais ; les quatre A représentent la perfection — et la sortie de faveur tous les quinze jours.

Je commence par une chute ; c’est humiliant. Par bonheur, on me dit que le premier Æ se pardonne, s’il est réparé durant les trois semaines suivantes par une série d’A sans mélange[2].

[2] On voit que les Jésuites ont appliqué la loi Bérenger avant qu’elle fût votée.

On avait mis ce voisin d’étude à côté de moi pour aider ma bonne volonté ; mais je lui ai demandé un peu trop souvent ses bons conseils, et s’il n’était pas connu pour un roc de vertu, je l’aurais entraîné dans mon malheur. Cela demande réforme. Il s’appelle Jean et mérite toute ton estime. C’est l’un des deux qui m’ont piloté le premier jour, un congréganiste… Tu me demandes ce que c’est qu’un congréganiste ? Attends que je le sache moi-même ; je ne puis pas te dire tout à la fois.

Ton ami,

Paul.

7. A ma sœur Jeanne.

20 octobre.

Chère sainte Jeanne,

Au reçu de cette lettre, que tu ne montreras pas à maman, tu iras dans la remise qui touche au pigeonnier. Tout dans le fond, à droite, en cherchant un peu, tu trouveras une pierre assez large en forme de dalle. Tu la soulèveras doucement, pour ne pas te faire mal, et, dessous, dans une boîte, tu verras un certain nombre de petits volumes bleus à cinq sous. Ne les ouvre pas, chérie : c’est du poison, fabriqué par un serpent à tête de singe, nommé Voltaire. Je serais au désespoir qu’ils te fissent la centième partie du mal qu’ils m’ont fait. Tu les prendras et tu les brûleras avec soin, pour qu’il n’en survive pas un feuillet. Avant de partir pour les Jésuites, j’avais détruit tous mes autres sales bouquins ; ceux-là, qui m’avaient beaucoup amusé, parce qu’ils renferment un esprit du diable, j’ai eu la faiblesse de les réserver pour les prochaines vacances. Mais je n’en veux plus ; tu vas savoir pourquoi.

J’ai trouvé ici un camarade qui s’appelle Jean, comme tu t’appelles Jeanne. C’est un fait exprès, évidemment, et ce qui le prouve, c’est qu’il te ressemble trait pour trait, j’entends au moral. Il est dévot, mais bon dévot, un dévot aimable, joyeux, franc comme l’or et pur comme de l’eau de roche. Je ne l’ai pas confessé, mais ces choses-là se voient. Le fait est qu’il m’a charmé et que, rien qu’à me voir en sa compagnie, je me sens devenir meilleur.

L’autre jour, durant une promenade où je me trouvais avec lui et un de ses amis, la conversation tomba sur ce Voltaire. On discuta ses mérites. Jean accorda tout ce que je voulus pour sa gloire littéraire, mais fut intraitable sur son impiété hypocrite et immorale. Je lui demandai ce qu’il penserait d’un jeune homme de notre âge qui se plairait à ses œuvres ; il me répondit qu’il le plaindrait et qu’en tout cas, il ne voudrait à aucun prix de son amitié. J’objectai :

« Mais tu ne les as jamais lues !

— Dieu merci, non ; mais je sais de bonne source qu’elles sont l’arsenal où tous les ennemis de la religion cherchent leurs armes, et qu’elles sont condamnées par l’Église. Pour un catholique, cela suffit. »

Et voilà. Comme je tiens médiocrement au titre de païen et beaucoup, en revanche, à l’amitié de Jean, flûte soit de Voltaire !

Je sais, d’ailleurs, que Jean, avec toute son intransigeance, a raison quant au fond.

Si pourtant ma commission te causait de la peine, sœur chérie, il faudrait me le dire : on pourrait s’arranger pour sauver ces pauvres papiers… Mais je suis trop sûr et trop content de te faire plaisir. Tu vois que je commence à tenir la promesse que tu m’as extorquée. Pourvu que ça ne me mène pas trop loin ! Parce que Jean et toi vous êtes deux perfections, il ne s’ensuit pas que je doive en être une troisième. Ne prie pas trop pour moi : je t’aime assez sans cela.

Ton Popol.

8. A mon ami Louis.

22 octobre.

Mon cher Louis,

Tu me demandes, par manière de mauvaise plaisanterie, si j’ai endossé la soutane. Non, je porte une veste marine à col de velours, avec deux superbes rangées de boutons dorés — uniforme très simple, de bon goût et plus commode que ta tunique, mais pas assez long pour justifier le titre de jésuite.

Et pourtant, mon bon, tu sauras qu’à certains moments cette veste marine me fait l’effet de la robe de Nessus, cette robe empoisonnée qui entrait dans la peau du malheureux Hercule et qu’il ne pouvait plus arracher à la fin qu’avec des lambeaux de sa chair. Ce n’est pas qu’on me torture ici. On exige l’ordre, le silence, la discipline, la bonne tenue partout ; mais on l’exige paternellement, et les élèves auraient mauvaise grâce à regimber contre une autorité qui s’impose par la simple force de la raison et du devoir.

Mais qu’est-ce que le devoir ? Là, mon ami, est le hoc, le tournant décisif, le cap des tempêtes. Y a-t-il pour moi un devoir en dehors du devoir chrétien ? Et le devoir chrétien est-il divisible ? Peut-on en prendre et en laisser — ou est-ce un bloc qu’il faut charger tout entier sur ses épaules ?

Au lycée, jamais ces idées-là ne m’ont préoccupé. J’allais au hasard de l’impression, du caprice, comme une barque mal gouvernée, chassant devant la brise, évitant les gros écueils, traînant sur les bas-fonds. Cette vie sans but et sans règle commence à me peser singulièrement. Tout autour de moi j’ai des camarades qui, certes, n’ont rien à m’envier et dont plusieurs me dépassent de beaucoup par l’éducation, la fortune, l’intelligence : je les vois obéir avec une simplicité d’enfant à toutes les exigences du règlement, travailler avec conscience et entrain, toujours maîtres d’eux-mêmes, toujours joyeux, comme s’ils n’avaient rien à regretter ou à désirer. Et pourtant ils ont leurs passions, mes passions ! Il y a des moments exceptionnels où elles se trahissent par l’effort qu’ils s’imposent pour les maintenir.

Ce spectacle me remue parfois profondément, et je suis bien obligé de m’avouer à moi-même qu’ils ont seuls la plénitude de la vie, la clef du bonheur intime, tandis que mes facultés se meuvent dans le vide, comme les longs bras d’un moulin à vent qui n’a rien à broyer. Où mes camarades prennent-ils ce courage du devoir joyeux ?

Toujours à toi,

Paul.

9. Au même.

23 octobre.

Mon cher ami,

J’ai la réponse à la grave question qui terminait ma dernière lettre : je la tiens du P. X***, qui est l’aumônier de la division des grands. Je te dirai tout. Tu n’es pas un bigot, oh ! non ; mais tu n’es pas non plus un impie. Moi, en ce moment, je serais bien embarrassé de me définir… Une bouteille à encre !

Voyons, que je reprenne le fil de mon récit. Donc, hier, dans l’état d’âme pénible où je t’ai dit que j’étais, je fus appelé pour la première fois chez le Père X***. Mes voisins, les anciens, y étaient allés l’un après l’autre, dès les premiers jours, — « pour se remonter l’horloge », me disait l’un d’entre eux. La chose se fait très simplement. Quand l’élève facteur passe dans l’étude (car il y a un service postal organisé pour la correspondance des élèves avec les maîtres), on glisse dans sa boîte un billet, par lequel on demande à être appelé. Il n’y a que les aumôniers et les supérieurs qu’on ait le droit d’aller voir dans leur chambre.

J’entrai assez inquiet, comme tu peux le penser, et parfaitement résolu à ne pas me laisser confesser. A ma grande surprise, il ne fut pas question de cela. Le Père m’accueillit comme avaient fait et le Père Recteur et mon professeur, avec une gravité simple, affectueuse, mais laissant percer davantage le prêtre. Il s’informa très aimablement de ma santé, de mes difficultés d’acclimatation, de mes succès, me demanda si j’avais trouvé de bons amis et si j’étais bien avec tous mes maîtres, m’encouragea en quelques mots paternellement fermes à continuer de remplir mon devoir en jeune homme raisonnable et chrétien.

Je ne sais comment je me laissai aller à lui dire que je voulais bien être raisonnable, mais que, d’être chrétien, cela me gênait davantage. Cet aveu me valut encore un de ces regards déconcertants, comme ils en ont tous, qui font penser qu’ils vous lisent au fond de l’âme. Je dus rougir un peu :

« Vous croyez donc, mon fils, qu’il y a bien loin d’un garçon raisonnable à un bon chrétien ?

— Je le crains.

— C’est une erreur : il n’y a qu’un pas, et ce pas, vous le ferez, s’il n’est pas fait, parce que vous me semblez homme à marcher droit. D’autres, parmi vos camarades, l’ont fait avant vous et ne sont aujourd’hui parfaitement raisonnables que parce qu’ils sont résolument chrétiens.

— Je vois bien de qui vous parlez ; ils m’étonnent assez, tous les jours. On dirait que rien ne leur coûte ni ne leur pèse. Comment font-ils ?

— Mon enfant, ils aiment leur devoir parce qu’ils aiment le bon Dieu et qu’ils prient.

— Je ne sais pas prier et je ne connais guère le bon Dieu.

— Est-ce que vous n’avez pas fait votre première communion ?

— Mais si ; je l’ai même bien faite : je m’en souviens quelquefois à la chapelle.

— Et vous étiez heureux, en ce temps-là ?

— Comme je ne l’ai plus jamais été depuis.

— Il dépend de vous, mon cher enfant, que ce passé redevienne le présent. Mais, écoutez-moi bien : ce changement doit se faire dans la pleine liberté de votre raison et de votre cœur. Vous êtes d’âge à réfléchir et à vous déterminer, non point par pur sentiment, mais par conviction raisonnée. Dans quelques jours, la retraite annuelle de rentrée vous fournira l’occasion de vous étudier, de chercher ce qui vous manque et de faire en connaissance de cause votre choix libre et définitif. Jusque-là, soyez simplement raisonnable ; si vous ne pouvez encore prier, je le ferai pour vous. Et s’il vous arrive des ennuis, revenez causer avec moi. Est-ce convenu ? »

Je le promis, sans peine, et il me sembla que je sortais le cœur plus léger, quoique sans absolution.

Mais j’attends cette terrible retraite.

Ton ami,

Paul.

10. A ma sœur Jeanne.

27 octobre.

Jeanne, ma sœur Jeanne, ne vois-tu rien venir ?

Je tremble sous le grand coutelas d’un Barbe-Bleue nouveau genre, et si quelqu’un ne vient à mon secours, je suis un homme fini ! Mais ne viens pas, toi ; tu n’y gagnerais que d’être immolée de la même arme. Elle ne respecte, dit-on, ni l’âge ni le sexe, ni rien ni personne. Celui qui la brandit est un Jésuite, et il commence demain ses lugubres opérations au collège sous forme d’une Retraite.

Comprends-tu cela ? Vois-tu ton petit frère, le potache, écoutant dans un profond recueillement, durant trois longs jours, une bonne douzaine de sermons, d’une heure chacun, sur la mort, l’enfer et autres sujets tout aussi récréatifs, qui lui reviendront la nuit en cauchemars effroyables ?

Mais cela, ce n’est pas le pire. Le vois-tu obligé, pour faire comme tout le monde, d’aller se jeter aux pieds du Père Barbe-Bleue et de lui raconter par le menu toutes ses petites fredaines, voire même les grosses, s’il y en avait par hasard, et de s’en repentir à fond, et de lui promettre, dorénavant, de s’encapuchonner dans la pratique de toutes les vertus ? Qui sait ? Il va peut-être m’ordonner, sous peine d’éternelle damnation, de prendre le froc pour l’expiation de mes péchés et pour le salut de mon âme noire ! Tout est possible, et je ne me sens rien moins que rassuré.

Mais peut-être ai-je tort. Jean ton semblable se moque de moi, lorsque je lui parle de mes craintes, et me répond : « Eh bien, quoi ? Tu te confesseras : ce sera l’affaire d’un quart d’heure, au plus, et après tu seras heureux pour des années. » J’ai quelquefois envie de le croire sur parole. Qu’en penses-tu, petite sœur ? Car, il faut bien que je te le confesse avant de me confesser à ce Père missionnaire, depuis que je vois tant de gens heureux autour de moi, je me trouve par moments le plus malheureux des hommes de ne pas leur ressembler, parce que je sens très bien qu’ils sont dans le vrai et moi dans la… crotte.

Chère petite sœur, tu es une bonne âme. Je t’ai écrit l’autre jour ne ne pas trop prier pour moi ; j’étais un sot. Durant ces trois jours, va te mettre le plus souvent que tu pourras devant la Vierge dont je t’ai fait cadeau et demande-lui pour moi, à deux genoux, tout ce que ton cœur aimant et pur t’inspirera. Ce ne sera jamais trop.

Cette lettre-ci, tu peux la montrer à maman. Qu’elle prie avec toi pour son mauvais garnement de Paul, afin qu’il se… convertisse. Le mot est lâché, il me soulage. Je vous ai souvent fait de la peine ; je voudrais mériter votre pardon.

Aimez-moi encore un peu.

Votre Paul.

11. A ma mère et à ma sœur.

1er novembre.

A quoi sert de vous écrire séparément, puisque, d’après l’aveu de Jeanne, vous me trahissez l’une à l’autre, à qui mieux mieux ? Où vais-je désormais porter mes secrets ?

J’en ai un bon à vous dire, aujourd’hui, et tellement extraordinaire que vous ne voudriez peut-être pas y croire, si un autre vous le disait ; mais moi, vous le savez, je ne mens pas : c’est ma seule vertu.

Écoutez une histoire : elle ne sera pas longue.

Il y avait une fois une grosse chenille qui faisait peur à voir, tant elle était laide et lourde et velue et goulue. Un beau soir, elle se mit en chrysalide, c’est-à-dire dans une espèce de boîte à métamorphoses. Elle y resta trois jours. Et, le quatrième jour, devinez ce qui en sortit…

Un gros papillon, pensez-vous ?

Nenni. Il en est sorti un Jésuite.

J’ai jeté bas le vieil homme, qui était une loque ; on m’a revêtu d’un habit neuf, immaculé, et je le garderai tel, s’il plaît à Dieu.

Vous avez bien prié, maman ; tu as bien prié, Jeanne. Je vous en remercie et je suis bien heureux, de mon bonheur et du vôtre. Embrassez-vous pour moi. Je regrette de ne pouvoir glisser mes deux joues entre vos deux bouches ; mais vous viendrez me voir, pour voir si vous me reconnaîtrez.

Dieu soit béni !

Votre Paul, qui vous aime dix mille fois.

Le redouté P. Barbe-Bleue, à qui je me suis confessé, a été pour moi bon comme du pain frais. Tu feras bien, Jeanne, de le retenir d’avance pour quand tu commettras ton premier gros péché. C’est un homme qui ne paye pas de mine, qui est voûté, qui n’a pas de voix, qui tousse et qui prise ; mais il a le Saint-Esprit. Il se nomme le P. X…

12. De ma mère et de ma sœur.

3 novembre.

Cher enfant bien aimé,

Oui, que Dieu soit béni ! Tu ne sauras jamais combien ce mot, et ta lettre, et la nouvelle de ta conversion m’ont fait de plaisir et de bien. Il me semble que le bon Dieu t’a donné à moi une seconde fois. Et c’est un peu la vérité, puisque l’ancien Paul a disparu et que mon Paul d’aujourd’hui n’a plus gardé de son passé que son cœur filial, épuré et transfiguré par l’innocence reconquise, par l’amour de son Créateur et par la volonté de lui être désormais fidèle à travers tout.

Je ne te dirai pas, Paul, le nombre des larmes que m’a coûté ton âme et je ne t’en reparlerai plus jamais : qu’importe maintenant ? Elles sont mille fois rachetées par celles de ce matin, les plus douces de ma vie. Te voilà mon vrai fils ! Merci.

Après déjeuner, j’ai donné ta lettre à ton père. Il l’a ouverte avec empressement, comme toujours. Je l’observais. A mesure qu’il lisait, son front s’est plissé. A un moment, sans doute quand il t’a vu sorti de la chrysalide sous la forme d’un jésuite, il a eu comme un soubresaut. Mais il a continué jusqu’au bout, m’a rendu la lettre et s’est mis à se promener de long en large, sans rien dire. Seulement il était devenu très pâle.

Je lui demandai : « Etes-vous malade ?

— Non.

— Ou fâché ?

— De quoi ?

— De cette lettre.

— Elle m’a donné un coup ; mais… » Il hésitait.

— « Vous donnez tort à Paul ?

— Non, mais je veux voir la suite. »

Tu es donc averti, mon cher enfant : on jugera ton changement sur les effets qu’il produira dans ta conduite. Moi, je n’ai pas d’inquiétude : je sais ce que vaut ton cœur et ce que peut la grâce du bon Dieu. Mais défie-toi de deux écueils également dangereux, la présomption et le découragement ; prie, prie beaucoup, demande conseil et sois un homme.

Je t’embrasse et te bénis maternellement : c’est tout dire, n’est-il pas vrai, mon Paul ?

Ta mère.

Je ne peux pas t’écrire raisonnablement cette fois, mon petit frère : je suis folle de joie, folle de toi. Si tu étais là, je te mangerais comme du pain frais. Oh ! que je suis heureuse de te savoir maintenant tout à fait heureux, parce que tu vas devenir tout à fait bon ! si cela te coûte un peu au commencement, à cause de l’habitude que tu n’as pas encore, nous t’en dédommagerons bien, va, maman et moi, par notre affection, et nous t’aiderons de nos prières. Je ne prierai plus que pour toi — et pour papa : car il faudra que lui aussi se convertisse.

Tu parlais de pardon pour le passé. Quelle drôle d’idée ! Est-ce qu’on songe encore à ça ?

Je t’embrasse dix millions de fois.

Jeanne.

13. A Louis.

7 novembre.

Mon cher ami,

Je te sais infiniment gré de prendre au sérieux le travail d’évolution qui s’opère en moi depuis trois semaines. Il y a des choses dont il ne faut pas rire. Moi-même, dans l’ancien temps, je n’ai pas toujours compris ce respect nécessaire des secrets de l’âme : je le regrette aujourd’hui. Ce qui vient de se passer dans la mienne m’a guéri à tout jamais, je l’espère, de l’envie de plaisanter autrui.

Cette retraite dont j’avais tant peur, m’a retourné. Ce que j’étais avant, tu le sais mieux que personne ; tu as connu, pour les avoir partagés plus d’une fois, mes rêves, mes légèretés d’esprit, mes faiblesses de cœur. Mais tu ne savais pas tout : il y a des replis de conscience où l’on ose à peine regarder soi-même et qu’on n’ouvre jamais au regard d’un ami, même du meilleur, surtout du meilleur, par crainte de déchoir dans son estime.

Grâce à ma mère et à ma sœur, je n’avais pas perdu la foi ; mais je suis bien obligé d’avouer que, dans la pratique, ce résidu me gênait peu. Au lycée (je ne t’apprends rien), nos professeurs les plus honorables respectaient surtout l’incrédulité de leurs élèves et se gardaient soigneusement de prononcer le nom de Dieu. Le pauvre aumônier qui, dans la semaine, nous faisait par ordre une heure de religion et, le dimanche, un quart d’heure de sermon, n’était guère écouté. Tu te rappelles comment, un certain jour de fête où il dépassait les quinze minutes réglementaires, un frottement de pieds général le fit descendre de chaire. A Pâques, toujours par ordre, on allait le voir ; mais c’était pour lui dire poliment qu’on n’avait rien à lui dire ; et j’entends encore les stupides quolibets de tel de nos condisciples sur ceux d’entre nous qui, pour le plaisir des calotins, allaient se faire plaquer sur la langue un pain à cacheter gratuit.

Hélas ! que n’ai-je pas entendu en ce genre et dans tous les genres, durant ces récréations mornes, où, par petits groupes fermés, sous l’œil indifférent des pions relégués à l’autre bout de la cour, nous devisions sans contrainte aucune dans les bons coins !… Oh ! ces conversations ! Que de fois je les ai maudites depuis trois jours !

Les élèves des jésuites sont-ils tous irréprochables sur ce dernier point ? Sont-ils une collection d’anges ? Je ne voudrais pas l’affirmer. Mais ce qui ne souffre pas le moindre doute, c’est que les conversations honnêtes, qui étaient l’exception au lycée de Z…, sont ici la règle. Je n’ai pas entendu un mauvais propos depuis le jour de mon arrivée. Ce respect général de la décence m’a extraordinairement frappé. Quand j’ai voulu en chercher la cause, il a bien fallu me l’avouer : les langues sont chastes, parce que les cœurs aussi le sont ou du moins le veulent être. J’ai longuement réfléchi là-dessus et sur bien d’autres choses.

Le prédicateur de la retraite a été le contre-pied de ce que je craignais. Je m’attendais à de la mise en scène, à des coups de tonnerre ou de tam-tam, à des effets oratoires dans le genre terrible, évocations de démons et de damnés, apostrophes à faire trembler les vitraux. Rien de tout cela n’est venu. Avec un ton de raison calme et parfaitement convaincu, mais pénétré du désir partout visible de nous éclairer, il nous a exposé le grand mystère de notre destinée en ce monde, le malheur de perdre son âme immortelle, le devoir et le bonheur de servir Dieu.

Ce n’est pas plus malin que cela. Mais j’ai appris là du neuf, mon ami, et j’ai regretté que tu n’y fusses pas pour l’entendre : tu aurais conclu avec moi qu’en y pensant sérieusement, il faut être fou pour ne pas être chrétien. Je te traduis la chose un peu rudement : mais c’est la vérité vraie. Et de cette vérité j’ai, avec l’aide du Père missionnaire, tiré pour moi les conséquences pratiques : je me suis confessé, j’ai communié et je serai désormais chrétien, non pas à demi, mais à fond.

J’ose espérer, mon cher Louis, que je n’expierai pas ce changement par la perte de ton amitié, qui, malgré nos erreurs communes, me reste précieuse. Tu n’es qu’un égaré, comme je l’ai été, et tu vaux mieux que je ne valais encore il y a trois jours.

Quant à mes autres amis du lycée, ils penseront et diront de moi ce qui leur plaira : leur opinion là-dessus est à présent le dernier de mes soucis. Je leur souhaite d’être aussi heureux que je le suis.

Ce souhait, mon cher Louis, s’adresse tout d’abord à toi.

Adieu, mon ami.

Paul.

14. Au même.

15 novembre.

Mon cher ami,

Merci pour ta franchise. Il est bien convenu que cette qualité inestimable reste la loi fondamentale de notre amitié. Je vais te rendre la pareille.

Comme il sied à un futur avocat, tu plaides en faveur de ma conversion les circonstances atténuantes : permets-moi de répondre sans ambages que

… je n’ai mérité

Ni cet excès d’honneur ni cette indignité.

Il y a de ta part une erreur absolue, quand tu supposes que les Jésuites ont exercé une pression savante sur mon imagination ou ma conscience. Tu dois savoir que je ne suis pas de caractère à l’admettre : on m’a toujours dit que je possédais un naturel d’âne rétif, qui recule quand on veut le faire avancer contre son idée. A vrai dire, je m’attendais à cette pression, tout disposé à me garer contre ; mais on n’a employé pour me convertir ni force ni ruse.

Avant la retraite, j’avais reçu de mes nouveaux maîtres ou de mes condisciples divers avis, très rares d’ailleurs et parfaitement courtois, provoqués par mon ignorance des usages de la maison ; mais je n’ai eu à subir ni un reproche, ni une menace, ni une sollicitation quelconque, relativement aux pratiques religieuses. Pères et élèves ont eu pour moi de bons procédés, qui tendaient à me rendre la vie de collège moins désagréable et le devoir plus facile : voudrais-tu qu’ils eussent fait le contraire ? Et de quel droit affirmes-tu qu’il se cachait là-dessous une conspiration machiavélique contre ma naïveté de débutant ? Il faudrait des preuves. S’il en existait, sois sûr que ma défiance première les aurait aperçues.

Quant à la retraite, je t’ai dit comment les choses se sont passées. Je n’ai subi ni enjôlement ni emballement. Je suis simplement revenu, par raison et par conviction réfléchie, à la foi de mon enfance et aux obligations de mon baptême. En d’autres termes, je suis rentré dans le devoir intégral — et je m’en trouve fort bien. Jamais je n’ai été plus gai, plus heureux de vivre, de travailler et d’obéir. Mes journées passent avec une rapidité qui n’a de comparable que celle de mes nuits ; je n’ai plus le loisir de broyer du noir, ni d’entreprendre des voyages dans la lune. Je me sens dans le réel et dans le bien, et je ne désire rien au delà pour le moment.

Après cela, mon cher, je ne t’en veux pas de me faire sentir le contre-coup de tes préjugés : il y a trop peu de temps que je les partageais encore. Seulement, entre nous deux, il existe à présent une grave différence. J’ai le droit de dire comme César, avec une variante : « Je suis venu, j’ai vu et j’ai été vaincu. » Toi, tu n’as pas vu.

Je ne prétends pas faire le procès de l’éducation morale qu’on reçoit, que j’ai reçue au lycée de Z. Mais, puisque tu en entreprends l’apologie, parlons-en un peu, sans complaisance ni animosité, comme dit le profond Tacite — un brave homme qui a toute mon estime.

En dehors de quelques phrases pompeusement banales, que nous applaudissions à grands coups de talon aux distributions de prix (on y applaudit tout, parce que c’est la fin), as-tu souvent constaté chez nos communs éducateurs la préoccupation de faire de nous, je ne dis pas des chrétiens — on n’y songeait guère — mais des hommes de bien ? Le proviseur s’inquiétait surtout de sauvegarder la réputation du bahut contre nos révélations indiscrètes et contre les plaintes de nos familles, écho des nôtres, sur la soupe. Parmi nos professeurs, les moins mauvais étaient protestants ou juifs ; les autres, pour la plupart, francs-maçons ou athées. Peut-être, en cherchant bien dans la pénombre des emplois modestes, aurait-on découvert un ou deux honnêtes cléricaux, dont la grande préoccupation allait à ne pas être connus pour tels. Je n’en sais qu’un, M. P***, auquel son talent hors ligne a fait pardonner ses convictions catholiques franchement affichées : mais, dès qu’on a pu se passer de lui, il est parti. Quant aux malheureux pions, ils nous donnaient généralement l’exemple du plus parfait débraillé, et nous connaissions les rigolades qu’ils se payaient en ville.

Il est vrai qu’on nous faisait marcher au son du tambour et au pas, comme à la caserne. Cet agréable exercice, poussé avec persévérance et conviction pendant huit ou dix ans, suffit-il pour apprendre à marcher droit plus tard dans le chemin de la vie ? On avait l’air de le croire ; mais il m’est venu là-dessus des doutes sérieux.

Tu me diras que, si quelque chose manquait encore à notre vertu, on nous fournissait l’occasion d’y suppléer entre nous par le frottement mutuel : car, ainsi que du choc des idées jaillit la vérité, ainsi du contact des passions doit jaillir la moralité. Belle théorie, que nous acceptions de confiance, sans y rien comprendre : que nous importait en pratique ? Par le fait, c’est une blague. L’expérience m’a, hélas ! appris que certaines passions, et non les meilleures, au lieu de se détruire au frottement, se combinent et s’ajoutent : ce qui s’ensuit, tu le sais comme moi.

Ici l’on a, je crois, la prétention de faire, aussi bien qu’ailleurs, des savants ; mais il n’est pas besoin d’y avoir passé huit jours pour s’apercevoir qu’avant tout on veut former, comme on disait au grand siècle, des honnêtes gens. La loi du respect, si peu connue où tu es, et le sens chrétien du devoir, dont la notion même n’est pas admise au lycée, dominent tout dans ce collège et donnent au système d’éducation une puissance moralisatrice à laquelle un esprit droit ne saurait longtemps résister.

Je me flatte peut-être en me décernant une place parmi ces esprits-là : le fait est que je ne résiste plus et n’en ai même nulle envie. En ce moment, mon ami, je ressemble à un de ces appartements longtemps fermés, sombres et froids, dont les fenêtres viennent de s’ouvrir toutes grandes au soleil levant : le flot de lumière entre, éclaire tout, réchauffe tout, assainit tout, et, en même temps, l’âcre odeur des recoins poussiéreux ou moisis se fond insensiblement dans la délicieuse fraîcheur des parfums printaniers.

Si je continuais, je ferais des vers — dont tu te moquerais. Tu n’es qu’un profane !

Et cependant il pleut. C’est même à cette circonstance fâcheuse que tu dois cette longue missive : la promenade n’étant pas possible, nous avons étude libre, c’est-à-dire que chacun fait ce qu’il veut, en silence, à son pupitre. Cela me prive du plaisir de causer durant deux ou trois heures de marche avec Jean ; mais je me suis bien dédommagé avec toi.

Ne sois pas jaloux : il y a dans mon cœur place pour deux.

Ton ami,

Paul.

15. Au même.

24 novembre.

Mon cher ami,

Des moules ? Assurément elles ne font pas défaut parmi mes condisciples actuels. Il y en a même deux espèces. L’une, je l’ai déjà rencontrée ailleurs, ce sont les grosses moules, qui ont pour caractéristique et pour excuse la bêtise native. Ce n’est pas leur faute s’ils sont bêtes, et, du moment qu’ils le sont, il leur est difficile de ne pas le laisser paraître quelquefois, malgré tous leurs efforts, en vertu de l’impitoyable dicton lorrain :

Quand on est veau, c’est pour un an ;

Quand on est bête, c’est pour longtemps.

Ceux que je vois sont forts en chair, hauts en couleur, avec des yeux ronds qui s’étonnent de tout, avec des jambes et des bras balourds qu’ils ne savent où fourrer. Ils sont incapables d’éviter le moindre casse-cou et de parer le plus innocent des horions. Pas méchants, sauf quand ils se mettent en colère contre un de leurs semblables ; car alors ce sont des moutons enragés, c’est-à-dire ce qu’il y a de pire au monde et de plus amusant à regarder. Mais généralement ils ont bon caractère : ce sont des nullités qui ne demandent pas mieux que de passer inaperçues et qui, de fait, ne comptent pas dans une division — si ce n’est, hélas ! à table… Comme ils ne gênent personne, on ne les taquine pas, et leur éducation se poursuit sans encombre, s’achèvera sans bruit et se couronnera vraisemblablement par un bon petit mariage chrétien. Ils seront d’excellents pères de famille, maires de leur commune, et de très fermes soutiens de la bonne cause. C’est ce qu’on nous dit pour nous empêcher parfois de leur former le caractère en les houspillant.

La seconde espèce se voit plus rarement au lycée : ce sont les petites moules, les moules fines, gentilles, délicates, anges ou demoiselles, qu’on a peur de casser en les heurtant et qui ont peur elles-mêmes de se fêler en remuant trop vivement. Enfants de bonnes familles plus ou moins aristocratiques, élevés doucement, tendrement, par des femmes, chétifs de santé, habitués dès l’enfance à toutes les attentions et à tous les ménagements. Timides et gauches, ils se réfugient volontiers dans le règlement, parce qu’il les protège, et s’accrochent instinctivement aux soutanes des surveillants par ressouvenir des jupes maternelles. Ce sont les innocents de la division : on ne les qualifie pas plus durement, parce qu’ils tiennent assez souvent la tête des classes et que les élèves gardent toujours le respect de la supériorité intellectuelle. Mais en récréation, où l’intelligence compte beaucoup moins que les aptitudes physiques, malheur aux innocents qui se font tirer l’oreille pour prendre part au jeu, ou qui, par maladresse, font perdre leur camp ! On se charge alors, par charité pure, de leur administrer verbo et opere une trempe fraternelle qui, à la longue, ne peut manquer de produire sur leur tempérament un effet salutaire : car avec des gens intelligents il y a toujours de la ressource. Les surveillants regardent faire, du coin de l’œil, et n’interviennent qu’au moment où le dégourdissage menace de tourner en abus de la force.

Les petites moules, dans leur timidité maladive, sont du moins simples, modestes, bons enfants en général : je les préfère cent fois à l’exécrable engeance des poseurs avec leur taille toujours cambrée et leur cou d’oie emprisonné à l’anglaise dans un immense carcan de gélatine, suant la pommade et la morgue par tous les pores de leur précieuse personne. Ils sont, Dieu merci ! peu nombreux et n’ont pas même assez d’esprit pour voir combien ils sont ridicules. Je me rappelle avoir lu quelque part qu’on cesserait d’être bête, si l’on pouvait arriver à croire qu’on l’est. Ces poseurs n’en sont pas encore là : ils se tiennent pour des gens de valeur, parce qu’ils se croient des gens comme il faut, et ils écrasent de leur pitié les pauvres mortels qui se piquent, non pas d’être à la mode du jour, mais de préparer sérieusement leur avenir, et qui, dans cet avenir, voient autre chose que des courses, des chasses ou des parties de plaisir. Les pauvres sots ! On la leur rend avec usure, leur pitié… Mais ça ne les changera pas.

Quelques-uns pourtant ne manquent pas de moyens : ceux-là constituent, dans le genre poseur, l’espèce des pédants. Il y a ici un rhétoricien qui en est le type achevé. Parce qu’il a trois poils au menton, il joue l’oracle perpétuel : il a tout vu, tout lu. Du haut de ses quatre pieds six pouces, il juge souverainement les hommes et les œuvres, surtout les plus modernes, qu’il connaît à fond pour en avoir entendu parler pendant les vacances. Il a un oncle qui est académicien — de province, mais en attendant mieux — et dès lors on conçoit que le neveu ne peut pas être un esprit ordinaire. Il semble bien l’entendre ainsi : que faire à cela ? Notre professeur, qui le connaît bien, ne manque pas les occasions de le rappeler à la modestie et au bon sens : le petit bonhomme baisse son nez retroussé, puis, l’orage fini, le redresse plus impertinent que jamais. Est-ce de l’orgueil ? Je croirais plutôt que c’est une manie, provenant d’un culte exagéré pour le grand homme son oncle. Nous l’avons baptisé lui-même le grand homme : il fait semblant d’en être flatté, mais ça le vexe, et, ce qui vaut mieux, ça l’oblige quelquefois à se taire.

Si tu es un peu surpris de tous ces méchants portraits, je te dirai que nous étudions en ce moment La Bruyère, pour lequel je m’avoue un petit faible. Et, comme mes vieilles habitudes de caricaturiste se trouvent contrariées par le règlement des Jésuites, je me rattrape comme je puis, sous le beau prétexte d’amour de l’art.

C’est peut-être mal.

Quoi qu’il en soit, après avoir lu ce qui précède, je t’entends crier vertueusement au scandale : « Quoi ! Chez les bons Pères, on admet ces défauts-là ? On tolère des petites et des grosses moules, des poseurs et des pédants ? Cela renverse toutes les idées courantes sur la réputation éducatrice des Jésuites. »

C’est exactement ce que, dans mon indignation de néophyte, j’ai objecté à mon sage ami Jean. Il m’a répondu : « Mon gros (c’est sa façon de m’appeler, quand il va me dire des choses aimables), ça me fait de la peine de te voir si borné. Trouve donc moyen de rallonger un peu ton nez pour reculer tes horizons.

— Merci.

— Il n’y a pas de quoi. Mais, dis-moi, quand tu es entré ici, étais-tu parfait ?

— Dame ! non. Je ne le suis même pas encore.

— Ah ! Habemus confitentem reum. Et pourquoi t’y a-t-on amené ?

— Maison de correction.

— Et si, après ton entrée, voyant que tu n’étais point parfait, on t’avait, pour te corriger, fourré sommairement à la porte ?

— Tu n’aurais pas en ce moment le plaisir délicat de me faire poser.

— Soyons sérieux. Aurait-on bien fait ?

— On aurait eu grand tort, parce que je ne me serais jamais consolé de perdre tes salutaires leçons, soutenues par de si admirables exemples.

— Vil flatteur ! Ça remonte bien plus haut que moi. Il faut remercier tes maîtres et les miens, dont l’indulgence t’a fait crédit du temps nécessaire à ton amélioration et dont le dévouement patient, vigilant, inconfusible, travaille sans relâche, sans même que tu t’en aperçoives, à achever en toi l’œuvre commencée par ta bonne volonté avec l’aide de Dieu. Comprends-tu ?

— Jean, l’un de nous deux est une bête… et ce n’est pas toi ! Voici ma patte. Merci. »