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PIERRE SALES

Le Sergent Renaud

AVENTURES PARISIENNES
PARIS
FAYARD FRÈRES, ÉDITEURS
78, BOULEVARD SAINT-MICHEL, 78

[Illustration]

Le Sergent Renaud

I
MARIE RENAUD

Un soir du mois d'avril 1864, deux femmes travaillaient, très silencieusement, dans un petit logement situé sous les combles d'un des plus vieux, des plus majestueux hôtels de la place des Vosges. L'une des deux femmes, assez âgée, achevait l'ourlet d'une robe de baptême, tandis que l'autre, toute jeune, posait, dans le haut du corsage, des nœuds de ruban rose. Elles étaient placées de chaque côté d'une longue table, sur laquelle était étendue la robe, au milieu d'un fouillis de mousselines, de linons, de piqués, d'épingles, d'aiguilles, de ganses, d'entre-deux et de dentelles.

Ainsi que la plupart des anciens logements, celui-ci n'avait pas d'entrée, et c'était cette pièce qui communiquait directement avec le palier. Elle était assez grande, à peine mansardée et assez confortablement meublée: un buffet, une armoire, une seconde table et six chaises; le tout entretenu avec une propreté méticuleuse, ainsi que le parquet de brique, bien rouge, bien ciré, brillant comme un miroir. Dans un coin, sous un voile noir, une belle cage peuplée d'une nombreuse famille de serins, de bengalis et de capucins.—Tout, dans cette pièce, respirait le bonheur pur, le bonheur intime. Et, à voir les deux femmes, le visage à demi éclairé par la lampe, travaillant sans relâche, se souriant lorsqu'elles se baissaient un peu, personne n'aurait pu croire que le malheur était entré dans leur maison.

—Et tu dis, petite, demanda la vieille, qu'il faut livrer cette robe de baptême demain à onze heures?

—Oui, grand'mère, répondit la jeune fille, d'une jolie voix douce, musicale. Mme Welher m'a expliqué que c'était pour l'Amérique; il faut qu'elle la livre elle-même à un commissionnaire; la caisse est prête et doit partir le soir même…

—Alors, travaillons, petite. Il ne faut pas faire attendre Mme
Welher, qui est si gentille pour toi.

Et elles reprirent courageusement leur travail.

Cette grand'mère avait encore, malgré ses soixante ans, un bel air de jeunesse. Très maigre, elle était vive, alerte, et son visage avait une jolie couleur de vieux rose, un peu passé sous ses bandeaux blancs.

La jeune fille était d'une délicatesse extrême. Une véritable tête de madone sur un corps d'une délicieuse gracilité. Elle avait d'admirables cheveux châtains, très épais; et, lorsqu'elle se baissait, se mettant un peu plus dans la lumière de la lampe, ces cheveux prenaient une nuance plus vive. Son sang, courant à fleur de peau, lui donnait une carnation d'un rose frais, velouté, le rose qui avait dû régner autrefois sur les joues de sa grand'mère; ses yeux étaient grands, rêveurs, d'un bleu de ciel; son nez petit, droit; son front très élevé, très intelligent. Une seule chose gâtait un peu ce joli visage: les lèvres étaient trop pâles. Un médecin aurait bien vite deviné ce qui manquait à la charmante lingère: le grand air et la liberté. Sa taille, bien formée, était d'une grâce exquise, très onduleuse, les pieds très petits et les mains mignonnes, roses, à part le doigt de la main gauche sans cesse transpercé par l'aiguille.

Les deux femmes travaillèrent ainsi, longtemps, n'entendant d'autre bruit que des pas de promeneurs attardés. De temps en temps, à la dérobée, la grand'mère examinait sa petite-fille; puis elle reportait ses yeux sur un portrait d'officier suspendu en face de la fenêtre. Elle avait alors un léger frémissement, puis se remettait au travail avec plus d'acharnement. Quand, par hasard, elles entendaient la porte de la maison s'ouvrir et se refermer, elles ralentissaient un peu leur besogne et écoutaient. Mais celui qu'elles attendaient ne vint pas.—Vers minuit, la grand'mère vit tomber une larme sur la robe de baptême que sa petite-fille tenait dans ses mains. Puis une seconde larme tomba. Et ce fut tout. La jeune fille s'était raidie, avait vaincu sa douleur; et, comme un hoquet allait la secouer, elle le dissimula en disant:

—Ah! maladroite, je me suis piquée!

La grand'mère se leva, embrassa son enfant.

—Assez travaillé pour ce soir, Marie! Demain, nous nous y remettrons de bonne heure; vois, j'ai fini mon ourlet…

La jeune fille essaya de résister. Elle trouvait une consolation dans son travail. Mais la grand'mère l'entraînait, lui donnait une bougie.

—Couche-toi, vite.

—Et toi?

—Je te rejoins, tout de suite.

—Bonne nuit, maman Renaud.

Elle l'appelait souvent ainsi, dans leur intimité si douce! Elle avait dû donner un nom à chacune de ses mères; car, pendant longtemps, elle avait cru, bien réellement, qu'elle en avait deux, l'une jeune, jolie, presque une camarade pour elle, «petite mère!» Mais cette petite mère était morte de chagrin: elle était allée rejoindre son mari. Et il ne restait à la jeune fille que sa seconde mère, «maman Renaud».

Quand la porte se fut refermée sur la jeune fille, la grand'mère y colla son oreille. Elle entendit un sanglot qui éclatait avec d'autant plus de violence qu'il avait été contenu toute la soirée. Et elle-même sentit de grosses larmes couler sur ses joues. Et elle se mit à marcher dans la pièce, d'un pas agité. Mais bientôt, elle ne pleurait plus. Tout à l'heure, elle avait été attendrie par la douleur de sa chérie; en ce moment, elle était toute à sa colère, à son indignation…

—Il l'abandonne, c'est certain!… Et pourtant, moi, si défiante, moi qui avais peur pour elle de tous les hommes, j'avais eu confiance en ce Jean Berthier!… Comme si mon expérience ne m'avait pas appris que tous les hommes sont des trompeurs!.. Tous? Non, pas tous!…

Elle s'arrêtait sous le portrait d'officier, une reproduction agrandie, très pâle, d'une ancienne photographie:

—Tu ne l'étais pas, toi, mon fils!

Elle contempla longuement ce portrait, fait à la sortie de Saint-Cyr, qui lui montrait son fils dans son costume de sous-lieutenant. Elle le voyait si beau, si noble, si brave!

—Ah! si tu étais encore là, toi! on n'aurait pas osé l'abandonner ainsi!… Et moi, mon Dieu! Moi qui ai laissé s'enraciner cet amour dans son cœur!… O mon fils, pardon!

Elle leva ses mains vers le portrait. Puis elle rangea la pièce. Et elle regagna enfin la chambre où elles couchaient toutes les deux, où leurs lits étaient rangés côte à côte, comme dans un dortoir, où elles avaient été si heureuses… avant!

Les soirs précédents, Marie ne s'endormait qu'avec peine; mais, ce soir-là, la fatigue l'emportait: les émotions l'avaient brisée; elle dormait déjà. La vieille se dévêtit bien doucement, de peur de l'éveiller; elle n'osa même pas l'embrasser, comme elle faisait toujours. Elle s'agenouilla seulement devant le lit et s'approcha pour la contempler. Les lèvres de Marie s'entr'ouvrirent bientôt et murmurèrent:

—Jean… Jean… Jean…

La vieille alors serra les poings, en murmurant:

—Le gueux! Il m'a volé son cœur!

* * * * *

Le lendemain, maman Renaud, qui cependant se levait de très bonne heure, vit sa petite fille déjà debout, vaquant aux soins du ménage. Le sommeil de Marie était devenu si léger qu'il suffisait des premières lueurs du jour pour l'éveiller. Son visage était, battu, ses yeux cernés; mais elle ne pleurait pas. Pendant toute la matinée, elle ne montra aucune faiblesse: elle avait le courage que donne une résolution prise. Dès le matin, en s'éveillant, elle s'était décidée à tenter une démarche suprême. Elle voulait à tout prix sortir de l'indécision. Elles travaillèrent activement. A midi, la commande était terminée.

—J'irai livrer, dit la grand'mère. Toi, tu te reposeras…

—Non, grand'mère; j'ai besoin de voir Mme Welher.

Vers deux heures, Marie partit, en effet, et refusa de se laisser accompagner. Elle alla livrer sa commande, s'attarda à peine dans le magasin de lingerie. Et, aussitôt après, elle se faisait conduire en voiture au boulevard Saint-Michel… devant une maison meublée, occupée par des étudiants.

Elle y était déjà venue, une seule fois, en secret, dans une cruelle circonstance, le jour où elle avait dû avouer à son ami qu'elle portait en son sein le fruit de leur amour. C'est, hélas! depuis ce jour qu'elle ne l'avait plus revu! Et cependant il lui avait juré de ne l'abandonner jamais, dans cette même chambre où elle allait l'implorer, non pas pour elle, mais pour le pauvre petit être qui tressaillait dans ses flancs… Elle se souvenait exactement du numéro de cette chambre, située au premier étage; elle y monta bravement et frappa. Ne recevant pas de réponse, elle frappa encore.

En ce moment, une voix cria d'en dessous:

—Qui demandez-vous?

Elle rougit violemment et ne répondit pas: elle avait honte de se montrer; mais le garçon, qui avait la garde de la maison meublée, monta vivement au premier étage.

—Qui demandez-vous? répéta-t-il brusquement.

Le personnel des hôtels du quartier Latin a généralement peu de respect pour les femmes. Elle balbutia:

—Monsieur Jean Berthier?

Le garçon chercha un instant; il se souvenait à peine. D'un geste timide, Marie montra la porte de la chambre.

—Ah! oui! fit-il, le numéro 2… oui… oui…

Il devenait soudain plus poli. Il avait reçu de si grosses étrennes du locataire de cette chambre!

—Attendez, mademoiselle!

Il descendit presque d'un bond et remonta avec la clef.

—Voici, mademoiselle, entrez donc.

Marie eut une seconde d'espoir.

—Il va venir bientôt? interrogea-t-elle en s'asseyant.

—Dame! Je pense… fit le garçon d'un air niais.

Puis, la dévisageant:

—Je me rappelle… C'est vous qui êtes venue, il y a un mois?

—Oui; mais dites-moi si M. Berthier rentrera bientôt?

—Ah! mademoiselle, il ne m'a pas prévenu; l'autre fois, il m'avait avisé la veille… on avait apporté des fleurs… Evidemment, il va venir, s'il vous a donné rendez-vous!

Et il souriait encore plus niaisement. Marie s'était mise à trembler. Elle entrevoyait une horrible réalité, un mensonge odieux. Est-ce que cette chambre n'était pas le véritable domicile de Jean?

—Il n'habite donc pas ici? prononça-t-elle fiévreusement.

—Naturellement, mademoiselle, puisqu'il n'a pris cette chambre que pour ses rendez-vous!

Il sembla à Marie que la maison s'écroulait sur elle; et elle s'affaissa dans un fauteuil, tandis que le garçon allait voir si M. Jean Berthier n'arrivait pas. Elle comprenait qu'elle avait été indignement trahie. Mais, quand le domestique revint, pour dire qu'il avait regardé le boulevard dans toute sa longueur, et qu'il n'avait aperçu personne ressemblant à M. Jean Berthier, Marie était debout. Une pâleur livide s'était répandue sur son visage; mais elle résistait à ses larmes. Elle donna cinq francs au domestique.

—Voudriez-vous porter une lettre chez M. Jean Berthier?

—Ce serait avec plaisir, mademoiselle, dit-il, empochant la pièce; mais nous ignorons son adresse…

—Bien, dit Marie, semblant toujours très calme, bien; je reviendrai une autre fois.

Et elle se dirigea vers la porte.

—Mais si, par hasard, M. Berthier passait par ici, avant que vous l'ayez vu, que faudrait-il lui dire, mademoiselle?

—Rien!

Elle prononça ce: «Rien!» d'une voix mourante. Qu'aurait-elle à dire, en effet, à cet homme qu'elle avait tant aimé et qui avait si abominablement abusé d'elle? A chaque marche de l'escalier, elle dut s'arrêter et respirer un peu. Le domestique la suivait, avec le respect d'un homme bien payé.

Marie faillit tomber en traversant le trottoir, assez large en cet endroit. Le garçon ouvrit la portière de sa voiture et dut la soutenir pour la faire monter.

—Où faut-il conduire mademoiselle?

—Place des Vosges, balbutia-t-elle.

Et la voiture se fut à peine ébranlée qu'elle s'affalait sur les coussins, pleurant à grands sanglots et bégayant:

—Oh!… Jean… Jean… Mon adoré… Toi! Avoir fait cela!…

Quand la voiture arriva place des Vosges, elle pleurait encore.

[Illustration: A chaque marche de l'escalier elle dut s'arrêter et respirer un peu. (Page 8.)]

—Quel numéro? demanda le cocher.

Elle descendit à l'entrée de la rue de Birague, ne voulant pas que sa grand'mère la vît arriver en voiture. Elle se traîna jusqu'au jardin, s'assit sur un banc entouré de verdure. Et elle pleura encore.

Enfin, songeant à sa grand'mère, elle regagna sa maison.

Maman Renaud n'osa pas lui dire combien elle avait été inquiète; elle demanda seulement, lui voyant les mains vides:

—Tu ne rapportes pas d'ouvrage de chez Mme Welher?

—Non, rien, grand'mère! Je dois y retourner demain…

—Et… pas de lettre en bas?

—Non, pas de lettre, prononça Marie avec un étrange sourire.

—Ce sera pour ce soir… ou pour demain dit la grand'mère affectant un air tranquille.

—Non, maman Renaud, ni ce soir, ni demain… ni jamais!

C'était la première fois qu'elles parlaient si franchement de l'abandon de Jean. La grand'mère se mit à dresser la la table pour le dîner. Marie s'assit auprès de la fenêtre, regardant dans le vague. Leur repas fut bien triste, bien silencieux. Marie ne mangeait que pour obéir à sa grand'mère. Et la grand'mère prolongeait le repas: elle avait peur de cette soirée qu'elles allaient passer, en face l'une de l'autre, sans un travail pressé qui pût les distraire de leur douleur.

Cependant, Marie s'installa ensuite à sa table, comme d'habitude, et rangea toutes ses fournitures, ses morceaux de mousseline, ses fines broderies, ses dentelles, une foule de choses qui lui restaient parfois sur ses commandes…

A neuf heures, maman Renaud descendit. Elle avait fixé sa dernière limite d'espoir à cette soirée: Jean allait leur écrire, sûrement, pour les rassurer, et expliquer sa conduite de la façon la plus naturelle.—Quand la concierge lui eut dit, d'un air un peu goguenard, que le facteur était passé et n'avait rien laissé pour elles, elle remonta lourdement. Tout était bien fini!

Elle pénétra sans rien dire dans le petit logement et contempla sa fille, qui leva à peine la tête pour lui sourire. Et aussitôt, Marie se remit à une besogne qu'elle avait entreprise: elle cousait de minces bandes de mousseline, séparées par des entre-deux de valenciennes. Puis, sur une mignonne forme de carton, elle posait son ouvrage, l'arrondissait et y ajoutait des ruches de dentelle, avec de petites bouffettes de ruban blanc, très étroit.

—Que fais-tu donc, petite?

—Un bonnet, maman Renaud.

Et, pour le garnir, elle cherchait fiévreusement dans ses provisions; elle ne trouvait rien d'assez beau.

—Qu'est-ce que c'est que ce bonnet?

—C'est un bonnet, maman Renaud.

Un sourire d'une exquise douceur se répandait peu à peu sur son visage, effaçant les traces des larmes qu'elle avait versées. Elle travailla toute la soirée, et elle souriait toujours. Par moment, elle élevait le bonnet sur son poing, le tendait à sa grand'mère.

—Comment le trouves-tu?

—Bien joli; tu n'as jamais rien fait d'aussi délicat. C'est un modèle?

—Oui… un modèle! maman…

Et elle avait un air bien mélancolique en disant cela; maman Renaud était très intriguée. Le bonnet fut achevé à minuit.

—Enfin, s'écria la grand'mère, me diras-tu pour qui tu fais ce bonnet?

—Oui, maman Renaud.

—Eh bien?… Pour qui?

—Pour mon enfant, grand'mère!

Maman Renaud se redressa toute blême. Et sa première pensée fut une imprécation contre Jean Berthier.

—Oh! le lâche!… le misérable!…

—Oh! Maman, maman! s'écria Marie, suppliante. Prends garde! Ne maudis pas le père de mon enfant!

II

DEUX AMIS

Dans cette même journée,—c'est-à-dire le 22 avril 1864,—tous les habitués du bois de Boulogne, tous les cavaliers qui, chaque matin, parcourent avec une régularité désespérante, l'allée des Poteaux, tous ces indifférents qui se connaissent entre eux, au moins de vue, tous les élégants en un mot, avaient remarqué l'allure morne, abattue, du jeune marquis de Villepreux. Il revenait lentement de sa promenade quotidienne, dirigeant son cheval d'une façon presque machinale, et répondant d'un geste distrait aux personnes qui le saluaient.

—Qu'a donc Villepreux ce matin?

Cette phrase avait couru de bouche en bouche, comme toutes ces petites nouvelles qui naissent le matin dans le monde élégant et, la plupart du temps, sont oubliées le soir.

En rappelant leurs souvenirs, les jeunes gens qui s'honoraient d'être les amis de Jean de Villepreux pouvaient affirmer que cette mélancolie remontait à quelques semaines; mais cela ne les avait jamais frappés comme dans cette matinée. Et les mauvaises langues ajoutaient:

—Il ne se prépare pas à entrer gaiement dans le mariage!

Car on savait, par des indiscrétions, comme tout se sait, dans la vie parisienne, que sa mère préparait pour lui une très brillante alliance.

Lorsque, vers midi, le marquis arriva devant son cercle—qui était naturellement celui de l'Union,—il fut étonné de trouver son valet de chambre, au lieu de son groom, auquel il avait donné l'ordre de venir prendre son cheval.

[Illustration: Il revenait lentement de sa promenade quotidienne, dirigeant son cheval… (Page 11.)]

—Monsieur le marquis m'excusera, dit le domestique, en tenant le cheval tandis que son maître descendait; mais il est arrivé, après le départ de monsieur, une lettre d'Angoville, avec la mention: très pressé.

Ces mots: «Une lettre d'Angoville», firent pâlir légèrement le marquis.

—Vous avez bien fait, dit-il. Donnez.

Il regarda vivement la suscription de la lettre, reconnut l'écriture de sa mère et murmura: «Déjà?»

Puis, sans ouvrir la lettre, il demanda:

—Est-ce tout?

—Non, monsieur le marquis. M. Florimont, le notaire, a envoyé son premier clerc dire à monsieur le marquis que l'acte était préparé, et qu'il viendrait lui-même aujourd'hui à l'hôtel, vers quatre heures, à moins que monsieur ne?…

—Non. Cela me convient.

—Monsieur déjeune au cercle?

—Oui, et je rentrerai vers trois heures.

Tandis que le marquis de Villepreux pénétrait dans son cercle, le domestique, Polydore Guépin, l'examina d'un œil sournois et ironique. L'expression correcte et respectueuse avait bien vite disparu de son visage.

Une minute après, il s'éloignait en prononçant:

—V'la le grabuge qui se prépare dans la famille. Tenons-nous bien!

[Illustration: Arracher mon amour de mon cœur? fit Villepreux. (Page 19.)]

Cependant, le marquis de Villepreux avait gagné un salon retiré de son cercle. Et il tenait la lettre de sa mère devant ses yeux, hésitant à l'ouvrir. Il fit enfin sauter le cachet; et, après l'avoir parcourue:

—Pauvre mère, murmura-t-il lentement: quelle peine je vais lui causer!

Jean d'Angoville, marquis de Villepreux, avait à cette époque une trentaine d'années. D'une très haute taille, mince, élégant, il inspirait, par son visage mâle et régulier, autant de sympathie que d'admiration. Il était très brun et portait la moustache et la barbiche comme un officier; son nez droit, fin, aux narines délicates, flexibles, annonçait une rare énergie. Malgré la mode absurde des élégants de l'Empire, il avait les cheveux coupés drus, découvrant son front large, un peu bombé; ses lèvres, au sourire doux, tranchaient adorablement sur son teint mat, et tout son visage semblait éclairé par ses yeux profonds, brillants, comme ces diamants noirs qu'on tire du Brésil.

Le marquis de Villepreux possédait toutes les qualités qui se lisaient sur son visage, ou plutôt toutes les vertus, car c'est le seul mot qui corresponde exactement aux sentiments si chevaleresques qui l'avaient animé depuis sa plus tendre enfance. On citait de lui des faits d'un courage insensé ou d'une bonté parfaite: un enfant sauvé par lui dans un incendie de campagne lorsqu'il n'avait encore que douze ans; tout son argent donné sans hésitation, à diverses reprises, lorsqu'il entendait parler de malheureux frappés par une catastrophe; une complaisance, une patience inaltérables vis-à-vis de son frère cadet, qui cependant le jalousait et lui rendait chaque acte de bonté par une vilenie; enfin, lorsque sa mère était devenue veuve, un dévouement entier, absolu, pour remplacer son père, un dévouement poussé jusqu'au sacrifice de son avenir; il avait, en effet, renoncé de lui-même à la carrière militaire, pour pouvoir mieux se consacrer au bonheur de cette mère chérie.

—Dans quelle abominable situation suis-je tombé! murmura-t-il encore.

Et il était tout abîmé dans ses réflexions, lorsque de joyeuses exclamations retentirent; et, au bruit des chaises remuées, des cris, des saluts, il lui fut aisé de deviner qu'un membre du cercle, absent depuis longtemps, venait d'arriver. Il se dirigea vers le grand salon et demeura tout stupéfait, en apercevant un lieutenant de chasseurs à pied, entouré de membres du cercle, à qui il distribuait gaiement des poignées de main. Puis il prononça:

—Brettecourt! Ah! qu'il arrive à propos!—Henri!

Le lieutenant se précipita aussitôt vers lui les bras tendus:

—Jean!

Pendant une minute, les deux hommes se tinrent embrassés. Et les autres membres du cercle, sachant la vive amitié qui unissait le comte Henri de Brettecourt au marquis de Villepreux, les laissèrent seuls.

—Toi, à Paris! s'écriait Jean. Sans m'avoir prévenu!

—Envoyé tout à coup par mon général pour faire un rapport au ministre, je n'avais guère le temps d'écrire…

—Ah! tu arrives bien, Brettecourt!

—Encore quelque duel?

—Non. Des choses plus graves… Tu as un congé de?…

—D'un mois.

—Et tu ne me quittes plus?

—Tu sais bien que je n'ai plus d'autre famille que toi!

—Commençons par déjeuner; car je suppose que tu rapportes d'Afrique un appétit…

—Terrible!… La cuisine des Bédouins ne vaut décidément pas celle du cercle…

Quelques instants après, les deux amis étaient installés dans un coin de la salle à manger, à une table à part, et pouvaient causer librement.

Le lieutenant comte de Brettecourt ressemblait étrangement à son ami Villepreux. Comme lui, il était grand, brun, énergique; il n'y avait entre eux de différence que pour les yeux: ceux de Brettecourt était bleus, d'un bleu clair, perçant, des yeux qui, sans lunette d'approche, malgré les mirages du désert, découvraient l'ennemi à des distances insensées, motif qui le faisait régulièrement placer en tête des colonnes. Ses yeux, en ce moment, paraissaient d'autant plus clairs, que sa peau était brunie, hâlée.

—Je vois que tu as pris leur teint à tes amis les Arabes, dit
Villepreux en riant.

—Nous leur avons pris tant de choses! fit Brettecourt en vidant un verre de ce pontet-canet qu'on appelle, au club de l'Union, le cru des ambassadeurs.

Brettecourt avait en effet l'habitude d'enlever beaucoup de choses à l'ennemi. Et, d'une dernière affaire, il avait rapporté les galons de lieutenant et le ruban rouge.

—Mes compliments! lui dit Villepreux en lui montrant sa boutonnière.

—Bah! fit modestement Brettecourt; je t'assure que je n'ai pas eu grand mal…

—Enfin, conte-moi tout de même la chose…

—Oh! c'est toujours la même histoire: des imbéciles d'Arabes, auxquels un fanatique de marabout a monté la tête, et qui s'imaginent qu'ils n'ont qu'à lever l'étendard de la révolte pour vaincre la France; un tourbillon de cavaliers qui court sur nos avant-postes, et une compagnie de chasseurs à pied qui passe à travers en promenade militaire, avec agrément de coups de feu: c'est tout simple. Le sergent Blandan nous a donné l'exemple.

—Les héros trouvent toujours que c'est tout simple d'être des héros!

—Mais en voilà assez sur mon compte! Parlons de toi, des tiens! Je sais que ta mère est déjà partie pour Angoville, et je sais même que tu as reçu une lettre d'elle ce matin…

—Tu es donc passé chez moi?

—Aussitôt que j'ai eu vu le ministre. Le devoir d'abord, ensuite l'amitié. Je n'ai rencontré que ton frère…

—Ton ami? dit en souriant le marquis.

—Non, fit involontairement Brettecourt, le frère de mon ami, et c'est tout. Que veux-tu? Je n'ai jamais sympathisé avec lui. Cela date de loin; il t'a joué tant de vilains tours!

—Il faut pardonner à Honoré, répliqua vivement le marquis. Il est venu au monde avec un caractère un peu triste…

—Oh! mais il m'a reçu d'une façon charmante, s'écria Brettecourt, désireux d'effacer la peine qu'il venait de faire à ce noble cœur de Villepreux; et nous avons longuement causé de toi.

—De moi?

—De qui donc aurions-nous parlé? De telle sorte qu'avant même de t'avoir vu, je suis renseigné, et très exactement, sur tout ce que tu as fait depuis mon dernier congé… sur la grande sagesse qui s'est emparée de toi tout d'un coup, sur la mélancolie qui a succédé à ta folle gaîté d'autrefois, préludant bien au grand acte que tu vas accomplir… Et je n'attends plus qu'un mot de toi, pour te complimenter sur ton mariage: Mlle de Persant est une adorable jeune fille; et il n'y a qu'une mère comme la tienne pour vous tenir en réserve un pareil bijou.

—Mlle de Persant a donc su conquérir une petite place dans ton cœur?

—Une grande, mon ami, puisqu'elle sera ta femme: je l'ai vue, plusieurs fois, à Angoville, pendant les vacances; et si la jeune fille a tenu ce que promettait l'enfant…

—Oui, elle est de tous points accomplie, déclara Villepreux; et je suis heureux, très heureux que ton opinion sur elle soit si flatteuse.

III

LA CONFIDENCE

—Mais où diable veux-tu en venir? s'écria Brettecourt très surpris. Tu parles avec une gravité…

—C'est qu'il s'agit réellement de choses très graves. Ecoute-moi bien. Tu sais, comme tout le monde, que ma mère veut me donner pour femme sa pupille, Mlle Juliette de Persant. Elle ne m'avait jamais parlé ouvertement de ce mariage; mais elle vient de me faire connaître son espérance, la plus chère de toutes ses espérances, m'écrit-elle… Elle a retiré sa pupille du couvent de Rennes où s'achevait son éducation; elle n'a pas eu le courage de se priver encore d'elle jusqu'aux grandes vacances. Et elles m'attendent, toutes deux, à Angoville… où je ne me rendrai cependant pas, en ce moment; car… je ne peux pas épouser cette enfant!

—Parlerais-tu sérieusement? Tu me fais peur!

—Si sérieusement, répondit Villepreux avec un grand calme, que j'avais songé à aller te trouver en Afrique, pour te confier mes projets. Tu es le seul ami à qui je puisse ouvrir mon cœur. Dans les circonstances cruelles de la vie, on a besoin, sinon de demander des conseils, qu'on ne suit généralement pas, du moins de dire ses angoisses…

—Est-il possible que tu n'aimes pas Mlle de Persant?

—Je l'aime, Henri, mais comme on peut aimer une enfant qu'on a fait sauter sur ses genoux, dont on a guidé les premiers pas, dont on a pris l'habitude de se considérer comme le protecteur… C'est moi, je te donne là un détail enfantin mais qui te fera tout comprendre, c'est moi qui lui ai montré ses lettres quand elle a appris à lire… J'aime Juliette, oui! mais pas comme on doit aimer sa femme!

—Ton affection deviendrait bien vite de l'amour…

—Non! déclara énergiquement Villepreux. Il y a un an encore, j'aurais raisonné comme toi, parce que, il y a un an, je ne connaissais pas l'amour… le véritable amour!…

Lentement, Brettecourt prononça:

—Jean, tu aimes une méchante femme!

Villepreux devint blême.

—Tu parles sans savoir, murmura-t-il; oui, j'aime!… Tu connaîtras tout à l'heure l'histoire de mon amour; mais, laisse-moi d'abord m'occuper de toi, de Juliette… Ton cœur est libre, n'est-ce pas?

—Parbleu! fit légèrement Brettecourt.

—Eh bien, suppose qu'il n'ait jamais existé de projet de mariage entre Juliette et moi, et qu'on veuille te la donner! Entre toi et moi, il ne saurait exister aucune susceptibilité; or, je n'épouserai jamais Juliette; elle est riche, noble, belle; elle sera courtisée pour son argent; son mariage ressemblerait alors à tous les mariages de notre monde et serait par suite mauvais. Ce serait un remords terrible pour moi. Toi, tu n'as plus grand'chose, puisque ton pauvre père est mort ruiné; mais je sais qu'aucun sentiment d'intérêt n'influerait sur ta volonté; tu es le seul homme que je veuille pour le mari de Juliette, le seul qui assurera son bonheur…

—Mais si elle t'aime déjà?

—Affection de sœur, ami! Et tu n'auras qu'à paraître, à te montrer tel que tu es, si bon, si brave, si généreux, portant si dignement ton grand nom; et la chère enfant t'aura bien vite ouvert son cœur… Vois-tu, il se passe en moi des choses si graves que je m'imagine parfois que je pourrais mourir; et alors, je veux unir les deux êtres que j'aime le plus au monde après ma mère!…

—Et… cette femme? interrogea anxieusement Brettecourt.

—Oh! elle! s'écria Villepreux en lui serrant violemment la main, il y a des moments où je crois que je l'aime plus que tout, plus que ma mère elle-même!

Brettecourt fut bouleversé par l'animation de son ami.

—Villepreux, quand un amour est si violent, il faut le craindre. Un amour qui peut diminuer l'affection d'un fils tel que toi!… Ami, il faut arracher un tel amour de ton cœur! Tu avais raison: je reviens à propos pour lutter contre toi-même!

—Arracher mon amour de mon cœur? fit Villepreux, avec un regard jeté vers le ciel; tu en arracherais plutôt la vie! Pour la seconde fois, tu viens de blâmer, d'insulter presque mon amour… Si tu savais! Tu ne connais que ces coquettes du grand monde ou du mauvais—elles sont aussi dangereuses les unes que les autres—qui passent leur vie à se moquer de nous, et dont l'amour malsain suffit à empoisonner toute une existence. Mais, Brettecourt, j'aime une jeune fille, noble et belle malgré l'obscurité de sa naissance… Et cet amour durera toute ma vie, puisque, en quelques mois, il m'a complètement transformé…

Villepreux demeura quelques minutes immobile, silencieux. Puis il reprit:

—Oui… Je vivais, insouciant de tout, songeant simplement à bien assurer le bonheur de ma mère, et, pour toutes les autres choses de la vie, me laissant aller au courant habituel; je n'avais jamais réfléchi à l'avenir… Je n'avais jamais songé au mariage. Je vivais heureux, ou plutôt me croyant heureux, libre, indifférent… quand tout à coup cet amour a pénétré en moi, faisant de moi un homme. Jusqu'au jour, vois-tu, où une femme s'est donnée à vous, n'ayant plus confiance qu'en vous, ne comptant plus que sur vous, on n'est qu'un enfant! Le véritable amour vous fait comprendre la vie avec tous ses devoirs, toutes ses difficultés, mais aussi avec ses bonheurs profonds, durables, certains!… Si tu connaissais celle qui l'a causé, tu me comprendrais mieux! C'est une simple ouvrière, une pauvre petite ouvrière en lingerie! Ses parents appartenaient à la bourgeoisie; mais ils sont morts, la laissant, elle et sa grand'mère, avec qui elle vit, dans un état voisin de la misère. La jeune fille que j'aime, moi, Jean d'Angoville, marquis de Villepreux, moi qui possède des millions, est une simple ouvrière. Je l'aime depuis plusieurs mois; et elle est toujours une simple ouvrière. Pour elle, d'ailleurs, je ne suis pas le marquis de Villepreux, mais un modeste étudiant, qui l'épousera après avoir pris son titre de docteur en droit. Ce vieux roman du Lion amoureux, qui te semblera peut-être bien banal, a changé toutes mes pensées. La pureté de sentiments qui nous a d'abord unis contrastait si vivement avec les légères amours que j'avais eues jusque-là, qu'il n'a fallu que quelques jours pour me montrer l'inanité du bonheur mondain… J'ai passé des heures délicieuses dans les deux chambrettes qui servent de logement à la grand'mère et à la petite-fille… Et, un jour de folie, j'ai abusé de sa douceur, de son innocence; et depuis, nous sommes unis par le plus sacré, le plus respectable de tous les liens…

—Un enfant?

—Qui naîtra dans quelques mois!—Ah! quand elle m'annonça cela, elle pleurait d'abord… Elle tremblait à l'idée d'avouer à sa grand'mère la faute commise… Et puis, peut-être y avait-il aussi, dans son esprit, une crainte vague que cela ne refroidît ma tendresse… Je la rassurai bien vite: cet enfant, ce fils—mon cœur me dit que c'est un fils—portera mon nom! Me blâmerais-tu, Brettecourt?

—Moi! Te blâmer de faire ton devoir d'honnête homme?

—Ah! que ta parole me fait de bien!

—Mais je l'aimerai, ton fils! s'écria Brettecourt entraîné.
Quelque chose me dit, à moi aussi, que ce sera un fils!

—Cette nouvelle, vois-tu, m'a bouleversé. Il m'a semblé que ce n'était pas seulement dans son sein, mais dans le mien en même temps, que notre enfant tressaillait. J'étais père, Brettecourt! Aucune parole au monde ne peut exprimer ce que j'ai ressenti. J'aurais voulu l'annoncer publiquement, fièrement! Et j'ai dû me taire; c'est ma seule souffrance…

—Et ta mère?

—Ah! ma mère!… Je n'ai pas osé lui avouer la vérité, de même que je n'osais plus retourner chez ma fiancée, avant que cette situation ait été complètement dénouée… Je n'osais même plus écrire à la pauvre enfant, ne sachant que lui dire, n'ayant plus la force de mentir!…

—Je crois bien connaître ta mère, dit Brettecourt: elle aimera l'enfant. Pourrait-elle ne pas aimer ce qui vient de toi?… Mais la mère de l'enfant!…

—Je ne les séparerai jamais l'un de l'autre! déclara noblement Villepreux. Et tu arrives au moment où je prends pour cela les dispositions nécessaires: j'allais écrire à ma mère; c'est toi qui iras lui parler en mon nom…

—Je préférerais que tu m'ordonnes d'enlever trois drapeaux à l'ennemi; cependant je ferai ce que tu voudras.

—Depuis que je sais que je suis père, que j'ai pu créer une vie nouvelle, j'ai pensé à la mort, reprit Villepreux avec une gravité mélancolique. Je suis sûr que toi, qui vis continuellement en face d'elle, tu n'y as jamais réfléchi autant que moi…

—Je t'avoue que je n'y songe jamais beaucoup!

—Tandis que c'est une pensée constante chez moi: je me dis sans cesse que je puis mourir tout à coup, sottement, en tombant de cheval, ou en me battant en duel… Tiens, notre camarade Vauchelles est un brave et charmant garçon; mais il m'ennuie en se moquant, depuis quelques jours, de ma mélancolie; que je lui réponde un mot désagréable, il prendra la mouche, et il est de première force à l'épée… Tout cela n'est pas probable; mais enfin je pense sans cesse à la mort, et j'ai voulu prévenir ce qui se passerait après. Mon notaire a reçu l'ordre de préparer mon testament; ce testament est prêt, sauf les noms, que je lui donnerai cet après-midi: je veux, par un acte authentique, reconnaître d'avance mon enfant et lui laisser ce que la loi m'autorise à lui léguer. Après cela, j'attendrai plus tranquillement l'avenir.

Villepreux s'était tu; Brettecourt réfléchissait. Il dit enfin:

—Je ne te poserai aucune question injurieuse; il me semble impossible que tu te sois trompé… qu'on t'ait trompé! Avant de la connaître, j'estime la jeune fille que tu aimes… Je craignais pour toi quelque amour pernicieux, et tu m'aurais alors trouvé impitoyable. J'irai donc trouver ta mère; et, bien doucement, bien respectueusement, je l'amènerai insensiblement, ou du moins je l'essaierai, à envisager sans colère ta situation; je serai même rusé—on apprend la ruse à la guerre—-je la prendrai par l'enfant… Et puis, l'indulgence des mères est comme celle de Dieu, si grande!… Peut-être ton bonheur s'accomplira-t-il? Je ne te demande qu'une chose, que ma conscience m'impose: je veux voir ta fiancée!

—Tu la connaîtras ce soir, dit simplement Villepreux.

En ce moment, un domestique du cercle vint prévenir le marquis que son maître d'escrime l'attendait, dans la salle d'armes, pour lui donner sa leçon habituelle.

Brettecourt proposa aussitôt:

—Ah! mais non! Laisse ta leçon et faisons tous les deux un bon assaut d'épée, comme autrefois; cela me déliera.—Mon plastron et mon masque sont toujours là?

—Oui, monsieur le comte, répondit le domestique; je n'ai qu'à en faire enlever la poussière.

IV

L'ACCIDENT

Quoique à cette époque l'escrime ne fût pas un sport à la mode, comme elle l'est devenue de nos jours, le cercle de l'Union possédait une ravissante salle d'armes, où le vieux maître Grandier apprenait aux jeunes hommes du Faubourg le noble jeu de l'épée. Décorée avec simplicité, mais dans un goût parfait, ornée de quelques peintures et de vieilles armes, elle rappelait ces salles basses des châteaux d'autrefois, où les écuyers montraient aux pages l'art de la guerre. Tout un panneau était garni par une panoplie représentant l'histoire de l'épée, depuis l'«espadon» à deux tranchants de nos aïeux jusqu'aux mignonnes épées de combat modernes, en passant par les «rapières» des favoris d'Henri III et les «carlets» des élégants de la cour de Louis XV. Il y avait même des pièces historiques, telles que ce «flamard» d'un aïeul des Villepreux, contemporain de Louis XI, qui, pour faire sa cour au roi, avait, comme lui, fait graver un Ave Maria de chaque côté de son épée; il y avait aussi de ces épées courtes, bien pointues, avec lesquelles les Français triomphèrent à Bouvines des longues et lourdes épées allemandes.

Les deux amis furent accueillis, avec une familiarité respectueuse, par le vieux maître d'armes Grandier. Et Henri lui dit gaiement, en lui tendant la main;

—Savez-vous bien, Grandier, que c'est votre fameux «coupé» qui, dans notre dernière rencontre avec les Arabes, m'a sauvé la vie?

Grandier, naturellement assez rouge, devint brique et balbutia quelques mots sur le courage bien connu de M. de Brettecourt; mais rien ne pouvait lui faire plus de plaisir qu'un tel compliment. Déjà, les deux amis se préparaient pour l'assaut, enlevaient leurs vêtements, mettaient leur plastron, leurs sandales, leur masque, et essayaient leur épées tout en s'alignant sur la planche. Tandis qu'ils tâtaient le fer, Grandier les contemplait: et, avec leur plastron qui rappelle la cuirasse et le masque semblable au heaume, il lui semblait voir jouter des chevaliers. Brettecourt avait un jeu terrible, rendu brutal par l'habitude des combats. Villepreux, avec sa parfaite élégance, sa correction impeccable, était un adversaire tout aussi dangereux. Grandier, qui aimait les vieux récits, leur dit:

—Jadis, à la fin des tournois, il arrivait qu'on donnât pour récompense une épée au meilleur assaillant et un heaume au meilleur défendant; il faudrait vous donner à tous deux l'épée et le heaume.

Puis, il s'éloigna pour donner une leçon à un autre élève; mais de temps en temps il se retournait et regardait ces deux-là, ses meilleurs. Bientôt, Villepreux et Brettecourt s'arrêtèrent et, se plaçant dans l'encoignure d'une fenêtre, reprirent leur conversation. Jean éprouvait un bonheur infini à pouvoir enfin parler de sa chère fiancée, lui qui depuis si longtemps était forcé de garder le secret de son amour!

Puis, se remettant sur la planche, il proposa:

—Encore un ou deux coups! Voyons si tu me boutonneras aussi facilement que tes Arabes?

L'assaut recommença; et, durant quelques minutes, aucun des deux amis ne put toucher l'autre. Ils s'animaient peu à peu, tout à ce plaisir des armes qu'éprouvent avec tant de passion les fanatiques de l'épée. Grandier, de temps en temps, leur donnait un conseil, s'amusant à critiquer Brettecourt qui, à mesure que l'assaut s'avançait, devenait plus nerveux, bondissait, lançait son arme d'une façon saccadée. Villepreux, beaucoup plus calme, parvint à le toucher deux fois. Ils se reposèrent encore.

—Mais tu vas me donner ma revanche, dit en riant Brettecourt.

—Sais-tu que tu m'attaques comme si j'étais un Arabe?

—Eh! parbleu, je vais te faire le coup qui m'a débarrassé de mon dernier Bédouin.

[Illustration: Déjà les deux amis se préparaient pour l'assaut.
(Page 22.)]

Ils retombèrent en garde. Des membres du cercle étaient venus les regarder. Brettecourt, cherchant effectivement à refaire ce qu'il appelait le coup de son Bédouin, s'amusait à ne plus viser qu'à la tête; et Villepreux, négligeant presque de l'attaquer, défendait sa tête d'un jeu si serré que son ami n'avait pas encore pu l'atteindre.

Au bout d'un instant, Brettecourt eut l'air de vouloir rompre; Villepreux l'attaqua à son tour, le pressant avec vigueur. Le jeune officier semblait haletant; mais, soudain, reprenant l'offensive, il se précipita sur Villepreux, «quitta le fer» de son ami, puis, le battant aussitôt d'un mouvement sec, l'écarta et, allongeant le bras avec une rapidité foudroyante, lui porta un coup furieux à la tête… En ce moment, le vieux maître d'armes s'écriait, d'une voix angoissée par la terreur:

—Arrêtez, monsieur le comte, arrêtez! Votre épée est démouchetée! Arrêtez!

Il était trop tard!

L'épée démouchetée de Brettecourt avait déjà frappé le masque de Villepreux; et elle était lancée avec tant de violence que la pointe, se frayant un chemin à travers les mailles du masque, avait atteint le marquis à l'œil droit.

Brettecourt éprouva cette impression si particulière que donne une arme pénétrant dans quelque chose de mou et faisant une blessure; et cela était d'autant plus affreux pour lui qu'il avait éprouvé d'abord la résistance du masque.

[Illustration: Alors il se précipita à genoux devant lui. (Page 25.)]

Villepreux, en recevant le coup sur le masque, avait commencé de prononcer le mot: «Touché!» Mais il ne l'acheva pas. Sa voix se perdit en un soupir étouffé: sa main laissa échapper son arme; et, pendant une demi-minute, qui sembla interminable à Brettecourt, il chancela sur la planche comme une masse insensible qu'une force supérieure balance; puis, il s'abattit, sans un mot, sans une plainte. Et il demeura immobile, comme mort, aux yeux de son ami épouvanté:

—Villepreux! Villepreux! s'écria ce dernier.

Son ami ne répondit pas. Alors, il se précipita à genoux devant lui, murmurant d'une voix brisée:

—Mais ce n'est rien, n'est-ce pas?… Je t'en supplie, parle-moi!…
Un mot seulement…

Aucun son ne traversa le masque qui couvrait encore le visage de
Villepreux. Brettecourt saisit ce masque; mais, après avoir fait
un premier mouvement pour l'enlever, il s'arrêta, saisi de terreur.
Comment le visage de son ami allait-il lui apparaître?

Le vieux Grandier s'agenouillait aussi, soulevait un peu le corps du marquis. Les autres assistants, glacés d'effroi, les laissaient faire. Le maître d'armes murmurait;

—Courage, monsieur le comte… Il faut bien voir… Et puis, ce n'est peut-être rien, un simple évanouissement…

Grandier essayait de se tromper lui-même; il ne devinait que trop ce qui s'était passé derrière ce masque. Dans sa jeunesse, il avait été témoin d'un accident semblable. Brettecourt enleva enfin le masque avec des précautions infinies; et lorsqu'il vit l'œil crevé, étalé tout sanguinolent sur les bords de l'orbite, il eut un tel cri de désespoir que tous les assistants en furent remués. Puis, se redressant brusquement, il s'élança vers une panoplie où étaient accrochées de vieilles armes, arracha une de ces épées courtes que portaient les Français au treizième siècle; et, la plaçant contre sa poitrine, il se précipita, croyant tomber auprès de son ami…

Cet ami, c'était toute sa famille; il l'avait frappé à mort, il voulait partir avec lui…

Et sans doute, s'il n'y avait eu, dans la salle, un homme qui ne le perdait pas de vue, il serait mort, exhalant sa belle âme dans une dernière pensée de fidèle amitié. Cet homme était, justement, le baron de Vauchelles, dont Villepreux lui parlait tout à l'heure, et qui avait deviné ce qui se passait dans l'esprit de Brettecourt; et, lorsque celui-ci voulut se précipiter sur l'arme qu'il avait détachée de la panoplie, il se sentit saisi par deux bras minces, mais nerveux, vigoureux, enlevé et porté dans une salle voisine, tandis que la voix nette, mordante, de Vauchelles prononçait:

—Pas de bêtises, hein! Vous n'avez pas le droit de disposer de votre vie!

Vauchelles, en disant ces mots, n'avait cru prononcer qu'une de ces phrases banales qu'on lance un peu au hasard pour prévenir une catastrophe.

—C'est bien assez d'un malheur! ajouta-t-il.

En lui-même, Brettecourt murmura: «Il a raison; ma vie ne m'appartient plus… Villepreux mort, c'est sa fiancée perdue dans la vie, abandonnée, son enfant sans père… Mon devoir est de le remplacer, d'être le père de cet enfant!» Puis, une nouvelle terreur le glaça; sa présence d'esprit lui revenait peu à peu: son ami ne lui avait pas dit le nom de cette jeune fille; comment la trouverait-il, puisqu'elle-même ne connaissait son amant que sous un nom supposé? Il se redressa brusquement; son visage avait pris une expression résolue.

—Ne craignez rien, Vauchelles. J'ai eu tout à l'heure un moment de faiblesse; pardonnez-moi! J'aimais tant Villepreux! Mais j'aurai le courage de supporter mon malheur.

Il revint dans la salle d'armes et s'agenouilla devant le corps de son ami, le regardant d'un œil hébété; et il se mit à pleurer lentement, enfantinement, avec des hoquets convulsifs qui, par moments, le secouaient tout entier.

Cependant, le vieux Grandier, aidé par quelques membres du cercle, donnait les premiers soins au marquis de Villepreux.

—Quel chagrin pour moi qui les aimais tant tous les deux! murmurait le maître d'armes.

Vauchelles défaisait le plastron, tâtait la poitrine.

—Il respire encore, dit-il à voix basse:

—Mais si peu, monsieur le baron!

—L'œil est bien perdu.

—Ah! si ce n'était que l'œil!

Et Grandier, d'un signe de tête, montra l'arme de Brettecourt; il n'était que trop facile de deviner à quelle profondeur elle avait pénétré dans le cerveau.

En attendant l'arrivée d'un médecin, qu'un domestique était allé chercher, les membres du cercle qui avaient assisté à l'assaut se répandaient dans toutes les salles, annonçant la sinistre nouvelle. Et c'était un défilé de tous ces hommes dans la salle d'armes; ils n'y passaient que peu d'instants, moins pour échapper au spectacle de ce corps à peu près inanimé qu'à celui de la douleur de Brettecourt, qui faisait mal à voir.

Quelques instants plus tard, le docteur Delmas pénétrait dans la salle d'armes. Par suite d'un hasard qui était presque une consolation au milieu d'une telle catastrophe, c'était le médecin de la famille de Villepreux; on avait pu le prendre au moment où il partait pour ses visites de l'après-midi.

En voyant ce médecin, qui allait prononcer l'arrêt suprême, Brettecourt se releva d'un seul mouvement et, glacé d'effroi, alla se plaquer contre le mur: ou eût dit un criminel attendant sa condamnation.

M. Delmas, ne songeant qu'au blessé, ne vit pas Brettecourt. Il s'agenouilla devant Villepreux, étudia d'abord sa respiration, lente, à peine perceptible, le pouls qui était très faible; il n'eut pas besoin d'examiner longuement la blessure: il regarda plutôt les mains, les pieds, qu'il fit mettre à nu et qui étaient froids, livides; il regarda aussi l'épée. Puis, tristement:

—Ce pauvre jeune homme est perdu. Ce n'est plus qu'une question d'heures…

—O mon Dieu! s'écria Brettecourt.

Et ses sanglots éclatèrent de nouveau, si douloureux, si lamentables, que le médecin courut à lui.

—Pardonnez-moi, mon enfant, d'avoir été si brutalement franc; je ne vous avais pas vu. Et soyez courageux! J'étais l'ami de votre famille, comme celui de la famille des Villepreux, et je me chargerai, s'il le faut, d'annoncer à la marquise, dès qu'elle sera de retour à Paris, que la fatalité est seule coupable.

—Merci, docteur, merci! s'écria Brettecourt en lui serrant la main. Je viens de le promettre à mon ami de Vauchelles: je saurai être fort, je le dois, pour des motifs peut-être encore plus graves que vous ne le supposez. Mais j'ai une suprême prière à vous adresser… au nom de mon pauvre ami…

—Parlez!

—Reprendra-t-il connaissance?

—Je n'ose pas vous en répondre.

—Il est irrévocablement perdu?

—Irrévocablement!

Brettecourt se cacha le visage dans les mains, réfléchissant à cette cruelle impasse: son ami mourrait-il donc emportant son secret?

—Cependant, reprit-il, ne croyez-vous pas, qu'avant de mourir, il fera un dernier effort, qu'il prononcera quelques mots?… Comprenez-moi bien, docteur: le marquis de Villepreux avait une chose à me dire, une chose d'une importance capitale; je suis certain que, s'il revenait à lui, ne fût-ce qu'une seconde, cette chose, un simple nom, il la dirait aussitôt…

Le médecin secoua la tête:

—Le cerveau est transpercé… Votre ami va s'éteindre lentement; je doute qu'il puisse prononcer la moindre parole avant de mourir.

Brettecourt chancela, Vauchelles dut le soutenir.

—D'ailleurs, ajouta le médecin, nous allons le rapporter chez lui; ne le quittez pas.

Brettecourt frissonna des pieds à la tête: pénétrer dans cette maison, ce vieil hôtel des Villepreux, lui qui venait de frapper l'héritier, l'aîné de cette glorieuse famille! Mais il se raidit et prononça d'une voix éteinte:

—Je vous suivrai: il faut que je reçoive le dernier soupir de mon ami.

—A-t-on prévenu son frère? demanda le médecin.

Le frère du marquis de Villepreux! Non, personne n'avait songé à lui. Tous avaient songé à sa mère, à la vieille marquise, qui, on le savait bien, ne vivait plus que par son fils; mais on avait oublié le frère. On ne le voyait jamais avec lui, il vivait à part des amis de son frère qui ne l'aimaient pas, qui ne connaissaient que trop son caractère envieux, jaloux.

—Et sa mère? interrogea Vauchelles.

—La marquise est partie depuis peu de jours pour Angoville, répondit le médecin.

—Faut-il lui télégraphier?