Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.

[ 1]

LE
PANTHÉON DE POCHE

[ 2]


PARIS.—TYPOGRAPHIE DE ROUGE, DUNON ET FRESNÉ,
rue du Four-Saint-Germain, 43.


[ 3]

PIERRE VÉRON


LE
PANTHÉON
DE POCHE

Du Panthéon l'on voit Bicêtre
et réciproquement.

PARIS
DEGORCE-CADOT, LIBRAIRE-ÉDITEUR
RUE BONAPARTE, 70 bis


1875

[ 4]

PRÉFACE

A toi, d'abord, David d'Angers, vaillant maître, pardon de l'audace très-grande que je montre en semblant parodier l'immortel fronton que tu fis rayonner au seuil du vieil édifice parisien.

Aux grands hommes, la patrie reconnaissante! disait la fière devise que tu inscrivis au-dessous de cette sublime page de pierre.

Les grands hommes, hélas! sont devenus si rares que mon Panthéon, à moi, a dû prendre les modestes proportions que tu vois.

Il m'a semblé qu'on avait trop abusé des statues et que nos mœurs, comme nos appartements, s'accommodaient mieux des statuettes.

Il faut habiller chaque époque à sa taille.

Et toi, ami public, daigne écouter ces deux mots avant de rendre visite à mon modeste musée.

Il y a un an, je réclamais ton indulgence pour un livre intitulé le Carnaval du Dictionnaire.

Ton accueil bienveillant m'enhardit à lui donner un pendant aujourd'hui.

Après les mots, les noms; après les choses, les hommes.

Nous vivons dans un temps où bien rarement la mesure est gardée entre l'hyperbole adulatrice et le dénigrement à outrance. Ou l'apothéose, ou les gémonies; ou le piédestal, ou le pilori.

J'ai osé penser qu'on pouvait trouver le juste milieu entre les attaques d'admiration et les accès de rage.

C'est ce que j'ai essayé de faire en toute bonne foi.

Les grandes et pompeuses biographies abondent. La solennité nous déborde. J'ai essayé de réagir contre elle.

Te rappelles-tu, ami public, avoir vu jadis un jongleur chinois exécuter le tour des couteaux?

Un homme se collait à une planche; puis le jongleur, de loin, plantait au vol une demi-douzaine de pointes entre les doigts écartés de cette cible vivante.

Jongler avec les amours-propres de ses contemporains n'est, je le sais, un tour ni moins difficile, ni moins périlleux.

A toi, ami public, de juger si j'y ai réussi.

Il se peut que mes pointes tiennent mal. Dans tous les cas, ce dont je suis certain, c'est que, si quelques-unes piquent le bout de quelques doigts, aucune d'elles ne pénètrera dans les chairs pour y faire une malsaine blessure.

PIERRE VÉRON.

[ 9]

A

[ 10]

A

ABD-EL-KADER—Un lion qui a pris du ventre.

Nous le traitions de gredin du temps où il s'immortalisait par le plus indomptable patriotisme. Nous nous sommes mis à l'admirer quand il a commencé à se faire des rentes avec sa défaite.

C'est tant pis pour lui et pour nous.

On a annoncé récemment la mort d'Abd-el-Kader. Est-ce qu'il n'y a pas longtemps déjà que ce fauve en chambre n'est plus qu'une ombre?...

ABD-UL-AZIZ—Un beau gros homme noir dans lequel la machine pneumatique, connue sous le nom de sérail, travaille à faire le vide....

Et y réussit.

ABOUT—Au physique: un soleil de cheveux et de poils grisonnants. Au moral: un sourire qui mord.

De l'esprit jusqu'au bout des ongles, et des ongles jusqu'au bout de l'esprit.

Un style lucide, qui dit toujours ce qu'il veut. Un cerveau agité, qui ne veut pas toujours ce qu'il dit.

Sans cesse surexcité, ses amis prétendent qu'il a du vif-argent dans les veines... Comme les baromètres alors? C'est ce qui expliquerait peut-être qu'il marque parfois: variable.

Il lui sera beaucoup pardonné, parce qu'il a beaucoup haï... Notamment le cléricalisme, dont les injures lui ont refait une virginité.

ACHARD (AMÉDÉE)—Une figure fine poudrée à frimas.

Un romancier qui a de la malice comme un journaliste. Un journaliste qui a de la période comme un romancier.

Homme du monde accompli, excellent ami, cœur droit, intellect alerte, qui comprend tout... excepté que liberté n'est pas synonyme de licence.

D'où une réactionnite aiguë dont on n'a jamais pu guérir Amédée Achard.

ADAM (EDMOND)—Une paire de moustaches qui lui fait le tour de la tête. Des moustaches de ceinture.

Grand, sévère, robuste. L'aspect d'un officier de cavalerie.

N'est en réalité à cheval que sur les principes, auxquels il a voué sa vie. Un des plus vaillants champions de la démocratie.

Se double d'une femme d'esprit; ce qui prouve que, dans un ménage, le cumul du talent n'est pas interdit.

ADAM-SALOMON—La plus incroyable tête que j'aie jamais vue.

Des pommettes comme les buttes Montmartre, des joues artésiennes qui ont l'air de se rejoindre dans l'intérieur de la bouche. Par là-dessus, une barbe en hérisson, qui cache presque un nez anguleux et des yeux, brillant sous le sourcil, comme un bec de gaz au fond d'un corridor.

Ce n'est pas un homme, c'est un souffle... un souffle qui vivra quatre-vingt-dix-neuf ans.

Sculpteur et collodioniste. Fait de la photographie en artiste; mais, par contre, fait un peu de l'art en photographe.

A été popularisé par son médaillon de Charlotte Corday, une romance en plâtre.

AIMARD (GUSTAVE)—Le boucanier de la littérature.

Je dirais: le Bas de cuir, si ce mot cuir ne risquait d'être pris pour une allusion à certains traits de style de l'écrivain.

M. Gustave Aimard est l'Améric-Vespuce de Cooper. Mais le public n'y mord plus. Il trouve maintenant les savanes éculées.

ALBONI—Il y a longtemps qu'on a donné de la grande artiste cette définition:

—Un éléphant qui a avalé un rossignol.

Le rossignol est digéré.

ALLOU—Grande tête pâle, encadrée de minces favoris blancs.

Une médaille romaine, en le voyant passer, crierait: Au voleur!

J'ai lu quelque part, dans une légende, qu'on trouve en Sibérie des roses de neige, c'est-à-dire de la neige vivante et fleurie. C'est l'emblème exact de l'éloquence de Me Allou.

Une autorité incontestable, basée sur une loyauté incontestée. Impose toujours, parce qu'il n'en impose jamais.

Ah! si l'on pouvait seulement lui inoculer un peu de picrate de passion!... quel maître ce serait!...

ALMA-TADEMA—Un jeune peintre belge, qui a élevé le bric-à-brac à la hauteur d'un sacerdoce.

A mis en pratique l'axiome de Voltaire: «Le superflu, chose si nécessaire.»—Ses tableaux sont un magasin d'accessoires.

Moi, cela me fait un peu l'effet d'un restaurateur qui prendrait pour enseigne: A la renommée du cresson sans beefsteaks!

ALTAROCHE—Successivement rédacteur en chef du Charivari, commissaire de la République, représentant, directeur de l'Odéon, etc.

Journaliste fécond, homme politique convaincu et pêcheur endurci, on peut dire que de toute façon et durant toute sa vie il a été l'homme de la ligne.

AMIGUES (JULES)—Un excentrique qui a de drôles d'idées sur l'ornithologie.

A entrepris de faire couver par un aigle des œufs de canard dans un bonnet rouge.

—Qu'est-il venu? me demanderez-vous.

—Parbleu! des serins... pour regarder.

ANDELARRE (Marquis D')—Membre du ci-devant Corps législatif et de la présente Assemblée nationale.

Paraît pénétré de cet axiome:

—On n'a que l'importance qu'on se donne.

Et, sous ce rapport, est envers lui-même d'une prodigalité!...

Son petit corps, surmonté d'une grosse tête chevelue, figure assez exactement un bilboquet. Ce bilboquet-là ne perd jamais la boule, à en juger par la facilité avec laquelle M. le marquis s'est fait royaliste d'impérialiste qu'il était, quand l'empire avait la corde.

Parle peu à la tribune, se démène beaucoup dans les couloirs. N'est pas, au théâtre de Versailles, un acteur à premier rôle, mais un des machinistes qui font mouvoir les trappes.

Hé!... hé!... Pas mal choisi.

ANDRAL—Roi honoraire de la thérapeutique.

Tout le monde proclame sa supériorité depuis qu'il n'est plus le concurrent de personne.

ANTONELLI—Le Richelieu du Vatican, à moins qu'il n'en soit le Mazarin ou le Dubois.

Figure bilieuse, caractère idem, comme disent les passe-ports.

Ce médecin du pouvoir temporel passe pour un docteur de primo cartello. On ne s'en douterait guère à l'état de son malade.

M. Antonelli s'en consolera peut-être en disant comme l'autre:

—Il est mort guéri!

Nous lui accordons volontiers la seconde partie de la phrase, s'il nous accorde la première.

ARAGO (ÉTIENNE)—Un paquet de nerfs.

Sa pensée est un écureuil qui tourne incessamment dans son cerveau.

Auteur à succès, il a plus tard quitté les comédies du théâtre pour les drames de la politique.

Il l'a regretté peut-être.

Nature vaillante et dévouée. Foi ardente en la démocratie.

Un homme de ce passé qui a ensemencé l'avenir.

ARAGO (EMMANUEL)—Haute stature; larges épaules; le profil de Louis XVI.

La bonté même.

Un de ces infâmes hommes du 4 septembre qui ont eu la scélératesse de se jeter courageusement au-devant de la Commune pour lui barrer la route, à l'heure où M. de Palikao partait d'un côté, tandis que le Corps législatif filait de l'autre.

Son organe tonitruant est célèbre.

Lors du dépouillement d'un des scrutins nombreux qui l'envoyèrent siéger à nos dernières assemblées, Emmanuel Arago parut à une fenêtre pour remercier ses électeurs.

Tandis qu'il parlait, on causait dans les groupes éloignés:

—Combien a-t-il de voix?

—Trente mille.

—Ça s'entend! fit quelqu'un.

ARDITI—L'auteur du Baccio.

—Et puis?

—L'auteur du Baccio.

—Et puis?

—L'auteur du Baccio, vous dis-je.

En entendant les orgues triturer cette agaçante valse, que de fois j'ai pensé:

—On prétend que le mérite court les rues... Et la médiocrité donc!

ARMSTRONG—Un des accordeurs du concert européen.

Ou, si vous aimez mieux:

—Le Mérante du corps de boulets de l'Angleterre.

A inventé des canons qui portent à je ne sais combien de lieues... la sauvagerie et le carnage, avec recul... jusqu'à la barbarie la plus parfaite.

En est devenu du coup aussi célèbre que Troppmann. Cela me paraît logique.

Et vive la fraternité!

ARNAUD (DE L'ARIÉGE)—Admirable tête couronnée des plus beaux cheveux blancs que j'aie vus jamais. Un seul défaut. Le front et le sommet du crâne vont s'aplatissant soudain.

Ce qui fit dire un jour à Gavroche, qui regardait M. Arnaud (de l'Ariége) entrer à la mairie de l'arrondissement qu'il régit:

—Dommage que le plafond soit un peu mansardé!

L'honorable représentant, aussi ferme en ses convictions républicaines que doux et courtois dans ses relations, a retourné le mot connu. C'est une tige de fer peinte en roseau.

M. Arnaud (de l'Ariége) est le dernier survivant de l'école de Buchez, qui prétendait marier le catholicisme et la liberté.

Mais je crois qu'il commence à s'apercevoir que, cette union-là étant frappée de stérilité, comme pour la carpe et le lapin, on ne verra jamais que le père et la mère.

ARNAULT (Madame NAPTAL)—Une des extases de ma prime jeunesse. Un des souvenirs de mon âge de raison.

Je la vois encore radieuse de beauté dans les Cosaques. La Russie s'en est vengée en se l'annexant. On prétend qu'une fois un de ses regards a fait dégeler la Néva.

Et dire que l'hiver commence à venir pour ces regards-là eux-mêmes!

ARNOULD-PLESSY (Madame)—Autre exemplaire, hélas! de l'Art de vérifier les dates. Exemplaire relié en chagrin, dit-on. Ce qui expliquerait l'art mélancolique de l'excellente comédienne.

Elle a tort.

Après avoir été admirée pour ce qu'on appelait ses charmes, en 1834, elle s'est fait admirer pour son talent.

C'était jouer à qui perd gagne.

Mais, je l'en conjure, qu'elle n'interprète jamais plus Agrippine! Ça finirait par réhabiliter Néron.

ASSOLANT—Qui s'y frotte s'y pique.

Un pince-sans-rire qui n'est jamais un rire sans pince.

On est prévenu, du reste, par sa figure impassible qu'encadre une barbe châtain ardent, que coupent deux lèvres minces, qu'éclairent deux yeux d'une acuité immobile.

Journaliste rompu à l'escrime de la plume, romancier condensé et châtié.

Son talent, pénétrant comme une lame, serait complet, s'il n'était froid comme elle.

AUBANEL—Un des trouvères modernes de la pléiade provençale.

Chef de bataillon dans le régiment dont Mistral est le colonel.

Son ouvrage principal est la Grenade entr'ouverte, célèbre d'Avignon à Marseille.

La traduction que j'en ai lue m'a révélé quelques-uns des attraits de l'œuvre. Mais c'est égal, je crois qu'il faut être du terroir pour déguster pleinement les produits de ce que quelqu'un appelait le Parnasse à l'ail.

AUBRYET (XAVIER)—Au physique, avec sa figure mince et sans barbe, avec ses cheveux pleureurs, rentre un peu, comme M. Sardou, dans la série des Bonaparte en Egypte.

Un de nos plus brillants virtuoses de l'article.

N'a pas son pareil pour démontrer que deux et deux font cinq.

Me produit assez volontiers l'effet d'un passant à qui vous demanderiez votre chemin et qui, vous répondant: Venez avec moi, s'amuserait à vous faire exécuter d'interminables zigzags. Vous vous en apercevriez, parbleu! mais la conversation du passant serait si attachante que vous vous laisseriez faire.

Un vrai gourmet de lettres, en somme. N'aime que les plats délicats... comme il en fait lui-même.

AUDEBRAND (PHILIBERT)—L'air triste et désabusé d'un homme qui a vu de près toutes nos révolutions littéraires.

Une plume qui a de la mémoire pour toute sa génération.

Exemplaire vivant et unique de l'Histoire des Autres, un livre intéressant qu'on ne consulte jamais sans profit.

AUDIFFRET-PASQUIER (Duc D')—Un finaud qui a compris qu'au théâtre de la politique comme à Guignol, le rôle important n'est pas celui des marionnettes, mais bien celui de l'impresario dont la main invisible fait mouvoir les pantins.

De la tribu des bilioso-rageurs. Ce qui fait sa force... et sa faiblesse.

Serait bien plus maître des autres, s'il arrivait à être maître de lui-même. S'est parfaitement rendu compte de la puissance de l'antipathie, et a pour autrui des haines vigoureuses; mais ne tient pas assez compte de la puissance de la sympathie et oublie de se créer des affections fidèles.

Se dit conservateur et rêve de portefeuilles. Drôle d'idée d'aspirer à être vitrier avec un tempérament qui ne vous porte qu'à casser des carreaux.

AUDOUARD (Madame OLYMPE)—Olympe... et Parnasse! Jadis, pour applaudir à sa littérature, on regardait ses jolis yeux. Mais les jolis yeux passent (premier malheur!) et la littérature reste (seconde catastrophe!)

Pourquoi, à mesure que la beauté prend du corps, le talent n'en prend-il pas aussi?

C'est pas juste, na!

AUGIER (EMILE)—Ressemble à François Ier. Comme lui, les rares soirs où il a livré des batailles de Pavie, a pu dire toujours:

—Tout est perdu, fors l'honneur!

L'honneur littéraire a même grandi dans des défaites telles que le Mariage d'Olympe.

Est le seul peut-être qui continue à notre époque la tradition des grands auteurs comiques.

L'étreinte de sa main est assez robuste pour qu'il ait tort d'y substituer parfois le coup de poing.

D'autres, de nos jours, ont trouvé le théâtre qui vit. Augier a rencontré à diverses reprises le théâtre qui survit.

Mais ce n'est pas une raison pour pratiquer l'indifférentisme politique dans des temps comme les nôtres. Les droits d'auteur ne sauraient faire oublier les devoirs de citoyen.

AUMALE (Duc D')—Surnommé le duc Presque.

Presque prétendant,

Presque écrivain,

Presque général.

Ressemble presque physiquement à Napoléon III, remplit presque ses fonctions de député, fut un moment presque républicain, puis presque légitimiste; avait presque conquis la popularité avec sa lettre au prince Napoléon; s'est montré presque jurisconsulte dans le procès Bazaine.

Aura eu presque en lui l'étoffe d'un homme hors ligne, et finalement sera presque oublié le lendemain de son décès.

AURELLE DE PALADINES—(Général D')—A épousé trop sur le tard, à Coulmiers, très-capricieuse demoiselle Victoire.

Aussi, y a-t-il eu bientôt séparation de corps. Mais nous devons nous souvenir toujours que cette passagère union faillit devenir féconde.

AURIOL—Il y en a qui s'étonnent qu'il ait fait des culbutes si vieux.

Eh bien! et nos hommes politiques donc!

AUTRAN—Poëte, affirme le grand Vapereau. J'ai peine à le croire, parce que j'ai eu malheureusement la curiosité d'y aller voir.

A chanté la mer, la terre, les airs... Ce qui fit dire que ses œuvres réunissent tous les éléments, hormis les éléments de succès.

Moi, je résume ici mon impression:

Un Delille en paletot.

Fut célèbre pour les dîners de Lucullus qu'il offrait à ceux qui venaient l'entendre réciter ses vers. La bouche consolant les oreilles!

AXENFELD—Un des maîtres de la médecine contemporaine; un de ceux dont la valeur n'attendit pas le nombre des années.

Intelligence d'élite, cœur ardent. A trouvé moyen d'affirmer si bien sa supériorité que la jalousie des confrères y a elle-même perdu ses droits.

Seule, la maladie qu'il a si souvent vaincue chez autrui a cherché à se venger en l'étreignant à son tour. Mais il la vaincra une fois encore et la maladie en sera pour sa courte honte.


[ 30]

[ 31]

B

B

BANVILLE (TH. DE)—Un écrivain qui sait écrire, un rimeur qui sait rimer, un causeur qui sait causer. C'est déjà assez original, ceci!

Le plus amène des hommes, qui en devient le plus féroce quand on le met sur le chapitre de la stupidité bourgeoise. Dans ces moments-là, Banville porterait avec joie à la ceinture la perruque de Prudhomme, pour faire croire qu'il l'a scalpé.

En un jour de fantaisie, il a, Blondin de la rime, tendu une corde roide entre le mont Hymette et le mont Parnasse, puis a exécuté là-dessus ce tour de force si amusant qui s'appelle les Odes funambulesques.

Un artiste, enfin, qui cisèle avec le même soin, qu'il s'agisse d'un dieu, d'une table ou d'une cuvette.

BARAGUEY-D'HILLIERS—Un octogénaire, grand, sec, jaune, droit comme un I, et manchot.

A eu, vu son grand âge, la chance de regarder nos derniers naufrages du rivage.

Après quoi il a été appelé à juger les pilotes; ce qu'il a fait sans chercher les circonstances atténuantes, vous pouvez l'en croire.

Car s'il ne voit pas ses défauts, ce que j'ignore, je vous réponds qu'il a un fameux microscope pour découvrir ceux des autres.

J'ai entendu dire partout: C'est un homme brave. Je n'ai jamais entendu dire: C'est un brave homme.

Et vous?

BARBEY D'AUREVILLY—Tond avec amour les œuvres de ses confrères, coupe perpétuellement la queue du chien d'Alcibiade, et va-t-en ville promener des toilettes-réclames qui font dire aux moutards:

—Tiens, papa, ce monsieur qu'est déguisé!

Outre le chapeau-tromblon, les manchettes retroussées et la redingote-spencer, a encore imaginé, pour éblouir les badauds, d'écrire avec des encres de différentes couleurs, selon la tonalité du morceau.

Tout cela c'est du truc, ce n'est pas du talent; c'est du savoir-faire, ce n'est pas du savoir.

Comme écrivain, appartient à la tribu des épileptiques de lettres. Chaque article est un accès qui amasse du monde. Mais de ce qu'on s'attroupe, il ne résulte pas qu'on admire.

Personne n'aura donc l'obligeance d'apprendre à ce casseur de phrases que pour trouver l'originalité il faut d'abord ne pas la chercher du tout?

M. Barbey d'Aurevilly est monarchiste et clérical. Vous dire ce qu'il a déjà fait de prosélytes... à la République et à la libre-pensée!! . . . . . . . . . .

BARBIER (AUGUSTE)—A écrit un chef-d'œuvre: les Iambes. A passé le reste de sa vie à sembler dire au public:

—Pardonnez-moi, mon Dieu! je ne savais pas ce que je faisais!

L'Académie a accepté ses excuses... et l'a nommé.

Plus d'espoir!

BARBIER (JULES)—Un charmant garçon qui a failli devenir un charmant poëte.

Il avait quelque chose à dire, il a préféré le chanter. Muse du libretto, contemple ta victime!

Dans cette partie-là, on en arrive à écrire, sans s'en apercevoir:

Sa couleur est blonde et vermeille,

Son parfum est plus doux encore.

(Galatée, acte II.)

Ce qui n'empêche pas M. Jules Barbier d'avoir à son actif quelques œuvres de choix... Plaît-il?... Ah! non pas Jeanne d'Arc... mais les Contes d'Hoffmann, par exemple.

BARNI (JULES) A professé la philosophie avant le coup d'Etat; l'a pratiquée ensuite, pendant vingt ans d'exil.

Représentant de la Somme, il n'a pas encore affronté la tribune, parce que, malheureusement, les députés qui pensent ne sont pas toujours les députés qui parlent,—et vice versâ.

BARNUM—Un homme-symbole!

A trouvé la devise du dix-neuvième siècle:

POUR LA CAISSE, PAR LA GROSSE CAISSE!

BARRIÈRE (THÉODORE)—Des yeux sombres, des cheveux sombres, un teint sombre, un air sombre. On dirait le brouillard de Londres fait homme et se donnant le spleen à lui-même.

Comme auteur dramatique, a passé sa vie à faire l'aller et le retour entre le Capitole et la roche Tarpéienne. Peu s'en faut qu'on ne lui doive les plus mauvaises et les meilleures pièces de ce temps-ci.

Formule:

Talent, 50 grammes;

Névrose, 50 grammes.

Le malheur, c'est que le mélange fermente trop facilement.

Rude et misanthropique d'aspect, M. Barrière cache, au dire de ses amis, le meilleur des cœurs sous cette enveloppe hérissée.

Comme la châtaigne, alors! Pour arriver jusqu'au fruit, il faut toujours risquer de se piquer les doigts. C'est dommage.

BARTHÉLEMY-SAINT-HILAIRE—Un exemple de l'urbanité et de la justice des partis.

Il est savant, on l'a traité comme un cuistre; il est désintéressé, on l'a traité comme un intrigant; il est modeste, on l'a traité comme un effronté; il est bon, on l'a traité comme un fauve.

Tout cela parce que républicain, il est resté fidèle à la République, ami à l'amitié.

C'est ça qui donne une crâne idée de la conscience française!

BARTHOLDI—Ils sont deux ou trois au plus qui entendent quelque chose à la sculpture monumentale.

Fait partie des deux ou trois, comme le prouvera une fois de plus le lion colossal qu'il exécute pour Belfort.

Bien rugi, ciseau!

BATBIE—A Palaiseau (Seine-et-Oise), il est une girouette, fort célèbre parmi les indigènes, qui représente un éléphant.

Chaque fois que je vois M. Batbie, je pense à cette girouette-là en fredonnant:

C'est par le tribun qu'on commence;
Par le ministre qu'on finit.

A asticoté jadis le lion populaire; ne pense plus qu'à le museler. Mais vouloir et pouvoir sont deux.

Tout en M. Batbie a des proportions colossales. Tout, y compris l'ambition et la prétention.

Jurisconsulte distingué, il ne bronche pas sur le droit. A montré dans sa carrière plus d'hésitation sur le devoir.

Inventeur du gouvernement de combat, il a succombé tout de suite dans le combat du gouvernement.

Comme quoi une expiation peut tenir dans une antithèse.

BAUDRILLART—Chevé avait inventé la musique en chiffres. L'économie politique, dont M. Baudrillart est un des plus solennels représentants, m'a toujours paru être, elle, la cacophonie en chiffres.

Pauvres additions! Les mettent-ils assez à la torture pour les forcer à dire ce qu'ils veulent!

J'ai regardé une fois M. Baudrillart exécuter, et je n'ai plus jamais eu envie de m'occuper de ses hautes œuvres.

BAUDRY (PAUL)—Brun, nerveux, âpre à la besogne. Vit pour le travail avec amour, vit par lui avec largesse.

Se tient en dehors des coteries, ce qui fait que la réclame se soucie plus rarement de lui.

Que lui importe? N'a-t-il pas, au foyer du nouvel Opéra, fait une œuvre avec cette adresse: Postérité restante?

BAZAINE—Le condamné s'interpose devant le coupable.

On passerait donc en laissant chacun méditer sur cette banqueroute de l'honneur, si M. Bazaine ne semblait prendre son fumier pour un piédestal.

BÉCHARD (FRÉDÉRIC)—Un homme d'esprit.

M. Janicot a trouvé sans doute que cela faisait tache à Gazette de France, et M. Béchard a été remercié.

A sa place, je dirais: délivré.

BELLY—Du bataillon des orientalistes.

—Comment s'y prennent-ils pour faire ces effets de soleil? demandait Prudhomme.

—Ils peignent avec de la lumière en tubes, lui a-t-on répondu.

Prudhomme s'est déclaré satisfait; mais le public trouve que les orientalistes devraient descendre de leur chameau avant de l'avoir fourbu.

BELMONTET—Le grognard de la poésie. A mis à la Muse une culotte de peau et un plumet de lancier polonais.

Excellent homme au demeurant, qui ne s'aperçoit pas qu'en enroulant ses vers autour de la Colonne il en fait un mirliton.

BELOT (ADOLPHE)—A débuté par César Girodot. On dit que cela fait vivre, les testaments. A preuve... A écrit des œuvres de mérite; mais, dans ces derniers temps, a mis soudain (on ne sait pourquoi) de la poudre de cantharides dans son encre.

Fera bien de se défier de ces succès commerciaux. Quand on peut dire: J'ai quelque chose là! en se frappant le front; on ne doit pas se contenter de le dire en se frappant la poche.

BENEDETTI—Ex-ambassadeur au service de la France et au profit de la Prusse.

Un aveugle s'établissant gardien de sémaphore.

Comme ce serait drôle, si la tempête ensuite ne dévorait pas tant de victimes!

Il m'en coûte de dire ses vérités à un homme tombé, mais il nous en a encore coûté bien davantage pour ne pas les lui avoir dites quand il était debout.

BENOIST-D'AZY—Le doyen d'âge de l'Assemblée de Versailles.

Mais, comme on ne devient pas célèbre à l'ancienneté, inutile que j'insiste.

BERCHÈRE—Autre chamelier de la peinture, à qui je conseille également de changer un peu de monture.

BERTALL—Que voulez-vous? Ça s'use la pointe d'un crayon...

BERTHELIER—Le bon goût dans la charge.

Aussi est-il la coqueluche des salons, pour lesquels il a inventé les tréteaux en palissandre.

BERTHET (ÉLIE)—Une de nos dernières lunettes d'or. Les siennes chevauchent sur un nez en pointe qui lui fraye l'air à dix centimètres en avant.

Je l'appellerais le père Coupe-Toujours du feuilleton, si cela n'avait l'air de traiter sa littérature de galette.

Il a ses fidèles, et, en somme, il n'est pas donné à tout le monde de remorquer derrière soi pendant trente ans une suite... au prochain numéro.

BERTHOUD (HENRI)—Un bienveillant, ce qui est rarissime dans les lettres. Un érudit, ce qui n'y est pas très-fréquent non plus. A écrit sous le pseudonyme de Sam, avant que ce nom fût galvaudé par l'oncle de M. Sardou. Excelle à mettre la science à la portée des petits; besogne malaisée, qui me rappelle toujours le papa à quatre pattes pour faire monter les bambins sur son dos.

Un vulgarisateur, en un mot, c'est-à-dire un de ces hommes qui se grandissent en se baissant.

BETHMONT—Visage long et mélancolique. Une élégie à barbe. L'impartialité faite homme. Sa politique pourrait prendre pour devise: A la juste balance.

C'est une singularité dans le monde parlementaire, où tout se pèse à faux poids.

BEUST (DE)—Le clair de lune d'un grand ministre.

BIDA—Un peintre au crayon. Il y a tant de peintres qui ne sont que des lithographes à l'huile!

BISMARCK (DE)—L'aigle prussienne n'a qu'une tête; lui, qu'une serre: de Moltke.

Un historien l'appelait l'autre jour le grand ressort de l'unité allemande. Ce nom m'a rappelé nos pendules.

Une tête de proie sur un cou qui semble avoir trouvé le mouvement perpétuel.

Si j'étais son compatriote, je l'admirerais peut-être autant que je le hais, étant son ennemi. Et, saperlotte! ce n'est pas peu dire.

BLANC (LOUIS)—Jeux de la physionomie et du hasard: Renan, que l'Univers appelle l'antechrist, a une tête de sacristain. Louis Blanc, un philosophe de la politique, a, lui aussi, l'air d'être d'autel, comme dit M. Dumas fils.